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SOCIÉTÉ RURALE ET MENTALITÉS COLLECTIVES EN TRANSYLVANIE À L'ÉPOQUE MODERNE (1680-1800)

De
372 pages
L'auteur propose une incursion dans l'univers mental et imaginaire d'une société rurale d'Europe Centrale, tout au long du premier siècle de l'installation des Habsbourg en Tansylvanie. Après la présentation des cadres fondamentaux de la civilisation rurale transylvaine, cette étude analyse les valeurs sur lesquelles s'organise une identité moderne pour les roumains : quelle image de soi, quelles stratégies de construction d'une identité " nationale " moderne au-delà de l'image du servage, du seigneur terrien, du mythe du " bon empereur ".
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Société rurale et mentalités collectives en Transylvanie à l'époque moderne (1680-1800)

Collection Aujourd'hui l'Europe dirigée par Catherine Durandin

Antoine MARES (dir), Histoire et pouvoir en Europe Médiane, 1996. Général Henri PARIS (CR), L'atome rouge, le nucléaire soviétique et russe, 1996. Nicolas PELISSIER, Alice MARRIE, François DESPRES (dir.), A la recherche de la Roumanie contemporaine. Approches de la "transition ", 1996. Sous la direction du Général d'arme Jean COT (CR), Dernière guerre balkanique? Ex-Yougoslavie: témoignages, analyses, propositions, 1996. Stéphane CHAUVIER, Du droit d'être étranger, 1996. Jean PAILLER, La ligne bleue des Balkans. Témoignages d'observateurs militaires français, ] 875-] 876, 1996. Joanna NOWICKI (dir.), Quels repères pour l'Europe ?, 1996. Ana POUVREAU, Une troisième voie pour la Russie, 1996. Patrick MICHEL, L'Europe médiane. Evolutions, tendances et incertitudes, 1997. Claude KARNOOUH, Vivre et survivre en Roumanie communiste, 1997. Gilles TROUDE, Yougoslavie: un pari impossible, 1998. Maria DELAPERRIÈRE, Histoire littéraire de l'Europe médiane, 1998. Ana POUVREAU, Les Russes et la sécurité européenne, 1998.

Toader Nicoara

Société rurale et mentalités collectives en Transylvanie à l'époque moderne (1680-1800)

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Ita lia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

(Ç)

L'Harmattan,

2002

ISBN: 2-7475-2193-1

Préface

Le livre de l 'historien Toader Nicoarà ouvre une nouvelle époque et nous offre une vision totalement inédite de la Transylvanie à l'époque moderne. Une nouvelle époque: l'auteur a repris des travaux célèbres, ceux de David Pro dan par exemple, et en offre une lecture rénovée à travers la grille méthodologique de l 'histoire des mentalités proposée depuis plusieurs décennies en France. Cette translation méthodologique est profondément réussie. L'on a découvert l'imaginaire mental, politique, religieux et social de la société transylvaine. Ce type de travail pourrait être étendu à d'autres espaces sociaux roumains. Et l'on rêve de connaître un jour dans une plus grande intimité les ou l'imaginaire de Bessarabie. Une vision rénovée: très longtemps, pour des raisons d'urgence et de militantisme national et politique, les historiens de la Transylvanie n'ont pu s'empêcher de présenter une histoire patriotique, éclairant une continuité identitaire nationale. La Transylvanie de Toader Nicoarà se veut plus complexe, monde difficile du vécu paysan et des questionnements savants, monde pluriel et ouvert. Les lecteurs de Toader Nicoarà seront nombreux et passionnés. Ils trouveront de plus, en ce livre, un extraordinaire instrument de référence.
Catherine Durandin

Remerciements

Une recherche comme celle-ci, doit beaucoup à bon nombre de personnes, professeurs, collègues et amis. L'auteur ressent le besoin de satisfaire à une obligation d 'honneur, en adressant ses remerciements à tous ceux qui l'ont aidé avec leurs conseils, leurs suggestions et leur soutien désintéressés. Tout d'abord, je voudrais remercier les professeurs, Madame Catherine Durandin et Monsieur Pompiliu Teodor et également, les professeurs Jean-Paul Bled, Guy Chaussinand-Nogaret, Nicolas Bocsan, Georges Cipaianu. J'ai aussi le plaisir de donner expression à mes sentiments de reconnaissance envers beaucoup d'amis et collègues, français et roumains, parmi lesquels, Madame Françoise Morange et Monsieur Jean Morange, Madame Dominique Chalvidan et Monsieur Pierre-Henri Chalvidan, Madame Béatrice Fonck et Monsieur Robert Fonck, Monsieur Jean-Claude Attuel, Monsieur Dominique Maillard, Madame Liana Gui, Monsieur Enea Cipaianu, Madame Evelyne Millescamps et Monsieur Christophe Millescamps. Ma gratitude va aussi à ma femme, Simona et à mes enfants, Silviu et Mihai, pour l'appui moral qu'ils m'ont donné pendant l'élaboration de ce livre.

T.N

Introduction

Problèmes de l'histoire des mentalités collectives dans l'espace transylvain au début des temps modernes On a beaucoup parlé et on parle dans l'historiographie roumaine du besoin d'avoir une histoire de la sensibilité, des mentalités collectives et de l'imaginaire mais, en dépit des manifestes de toutes sortes, une telle histoire réalisée de façon systématique - se laisse encore attendre. Comme nous le savons tous, l'histoire des mentalités collectives se propose de restituer tout le domaine de l'affectif: des sentiments, des attitudes et des comportements humains, individuels et collectifs, en dehors desquels toute perspective sur le passé resterait fragmentaire et incomplète. L'historiographie roumaine d'avant et d'après 1989 s'est montrée malgré les quelques réussites personnelles de valeur - réfractaire à de telles approches «pas très canoniques» ; plus encore, l'on est arrivé à un fait paradoxal: l'histoire des mentalités a été invalidée du point de vue théorique et refusée, avant même qu'une telle histoire soit pratiquée de façon systématique. Nous avons essayé de présenter ailleursl les motivations profondes ou de conjonctures qui ont détenniné de telles attitudes, ainsi que les problèmes principaux qu'une telle approche pOUITaitsoulever pour l'espace historique roumain: elle pOUITait e pas nécessairement disloquer la manière traditionnelle n de l'écrit historique, mais plutôt compléter une perspective sur un passé, héroïque et mythique par la plupart des productions historiographiques. S'étant imposée au cours des décennies de la moitié de notre siècle, l'histoire des mentalités collectives et de l'imaginaire a offert un nouveau souffle
1 Simona Nicoara, Toader Nicoara, Mentalitoli colective ~i imaginar social. [storia ~i noile paradigme ale cunoa~terii, (Mentalités collectives et imaginaire social. L 'histoire et les nouveaux paradigmes de la connaissance), Cluj-Napoca, Presa Universitara Clujeana/ Mesagerul, 1996, p. 30-39.

aux études historiques non conventionnelles dans le climat du déclin du marxisme. Les mentalités et l'imaginaire sont nés dans un climat pluridisciplinaire et ont récupéré pour l'histoire les domaines de la sensibilité et des mentalités, des états d'esprit, des affects, sentiments et comportements, des croyances individuelles et collectives, qui ont permis une meilleure compréhension des mécanismes profonds qui gouvernent les processus historiques et des déterminations intimes qui animent les acteurs de ces processus. Étant plus sensible aux structures et à la marche progressive des événements, l'histoire des mentalités a privilégié les continuités et les évolutions lentes et stables, au détriment de la rupture et des révolutions. Nous nous sommes proposé, dans notre démarche de réaliser, dans la perspective de l'histoire des mentalités collectives et de l'imaginaire social, une étude de la société rurale transylvaine dans la tranche chronologique comprise entre 1680/1683 et 1800/1806. Une telle tranche spatiale et temporelle a certainement besoin de quelques explications. D'abord le découpage spatial. Le toponyme de Transylvanie a eu toute une série d'acceptions, en étroite liaison avec les différentes époques historiques. Il s'agit, en effet, de l'espace historico-géographique qui s'étend autour des Carpates occidentales, confmé par les Carpates orientales à l'est, les Carpates Méridionales et le Danube au sud et la Tisza à l'ouest. C'est un espace large qui comprend plusieurs régions à individualité historico-géographique distincte: la Transylvanie proprement dite, la zone inter-carpatique, le Banat, les Parties de l'Ouest - Partium (Cri~ana, Sâtmarul, Maramure~), régions qui, suite au traité de Trianon, ont été rattachées à la Roumanie. En dépit de la diversité politique et administrative qu'il a connue à l'époque visée par notre étude, cet espace est marqué par le fait qu'il a représenté un territoire compact, habité en prépondérance par les Roumains. Cependant, malgré la diversité des structures administratives existant à cette époque-là, cet espace a une autre caractéristique qui nous oblige à le concevoir de façon unitaire: toute cette zone est entrée, à la fm du XVIIe et au début du XVIIIe siècle, pour plus de deux siècles, dans l'empire danubien des Habsbourg. Par leurs structures ethniques, sociales et politiques différentes, ainsi que par l'habitat et la population, ces zones présenteront des caractéristiques à part et engendreront des mentalités particulières, ainsi qu'une certaine façon de réagir aux provocations de la nature ou de l'histoire. En dépit d'une modernité unificatrice et rationnelle qui apparaît dès l'installation des Habsbourg dans l'espace transylvain, ses particularités et ses notes spécifiques désarment toute tentation d'en faire une synthèse, mais incitent l'historien vers une démarche comparative qui s'avère profitable à la recherche. Du point de vue chronologique, le découpage que nous avons opéré se justifie par quelques raisons. Le premier repère, à savoir les années 1680/1683, représente un tournant pour l'histoire de l'Europe Centrale, marquée par le dernier siège de Vienne par les Turcs, suivi par la relance de la croisade tardive qui allait récupérer, pour l'espace européen, la vallée du Moyen Danube, ce qui

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aura, à la longue, des incidences importantes pour les peuples de ces régions.2 Le second repère, voire la fm du XVIne siècle, premières années du XIXe siècle, représente un moment qui marque l'histoire de l'Europe Centrale. La Révolution française, ainsi que les guerres napoléoniennes, allaient avoir des effets directs sur l'Empire des Habsbourg, dont la Transylvanie faisait partie depuis plus d'un siècle déjà, ayant des conséquences des plus importantes autant pour cet empire que pour les peuples de cette Europe danubienne; l'Empire Romano-Allemand cesse d'exister, les possessions des Habsbourg deviennent l'empire autrichien, et l'Empereur lui aussi devient empereur autrichien, achevant de la sorte un cycle historique, tandis que les peuples vivant de ce côté de l'Europe passeront (d'une manière lente, mais tout aussi perceptible) de la société de l'ancien régime à la modernisation et à l'époque de la révolution démocratique. Il s'agit, comme nous pouvons le constater, de l'histoire de cet espace pendant plus d'un siècle ou, selon l'expression de Pierre Chaunu, « d'un long XVIne siècle ». Un XVIIIe siècle transylvain au sein duquel se consomment les expériences de l'Humanisme tardif, du Baroque et des Lumières, courants de pensée et de sensibilité qui acquerront une physionomie à part suite à la confrontation avec les réalités tellement complexes de ce territoire. Malgré le fait que nos repères appartiennent à une chronologie traditionnelle, ayant des significations dans l'histoire politique ou dans l'histoire des idées, un tel découpage nous a été imposé par des critères d'ordre méthodologique. Comme nous le savons, pour que les résultats de l'analyse soient cohérents et convaincants, les mentalités et l'imaginaire imposent nécessairement à toute investigation la longue durée. Notre investigation vise une problématique qui, bien que ne relevant pas de l'histoire politique, sociale et culturelle, mais de l'histoire des mentalités et de l'imaginaire, use évidemment des données puisées dans l'histoire politique, économique, sociale, religieuse ou culturelle. Il faut remarquer à ce propos que les mentalités et l'imaginaire ne constituent pas des disciplines étranges qui veulent disloquer l'histoire traditionnelle, mais plutôt des instruments d'approche, mieux dotés, ayant des concepts et des méthodes spécifiques pour mettre en évidence les déterminations, pour pénétrer dans la profondeur des mécanismes derniers des événements et des faits historiques. Ils se proposent d'approcher sous une autre perspective, moins ou nullement présente dans les recherches jusqu'à présent, la réalité transylvaine d'un siècle qui, suite à des accumulations lentes et à peine perceptibles, s'inscrit au fur et à mesure sur l'orbite de la modernité, à côté de toutes les sociétés de l'Europe Centrale et Orientale. Evidemment, nous nous trouvons face à une modernité qui ne diffère pas trop de celle occidentale, mais qui ne peut être confondue ni avec l'esprit rationnel-scientifique du XIXe siècle, ni avec la société industrielle, comme
2 Pierre Chaunu, Civiliza!ia Europei în seco/u/ Luminilor, (La Civilisation de / 'Europe au siècle des Lumières), Bucarest, Meridiane, 1986, p. 61-81. 9

certains veulent l'insinuer. Il s'agit d'une autre modernité, d'une première modernité dont les valeurs convergent avec celles d'un monde européen, d'une modernité dont les plages s'étendent, même si l'on constate certains décalages, sur celles d'une sensibilité baroque et partiellement sur celles des Lumières. Se proposant de restituer les gens et leur dimension sensible, des attitudes, sentiments et comportements individuels, mais surtout collectifs, une telle investigation ne peut démarrer que par une présentation-tableau de leur dimension quantitative. Le premier chapitre constitue donc une introduction succincte à la civilisation transylvaine; il aborde quelques aspects concernant la dimension démographique de l'espace transylvain, s'intéressant par la suite à la typologie et à l'habitat, aux conditions matérielles de l'existence. Ensuite, nous avons structuré notre investigation sur deux registres qui visent et découpent deux problématiques fondamentales faisant l'objet de l'histoire des mentalités. Une première section envisage de décrypter les structures mentales de base, fondamentales, dominantes dans les sociétés traditionnelles, ainsi que leur situation quant à l'impact sur la modernité et sur ses valeurs. Nous avons essayé de reconstituer les éléments et les coordonnées dans lesquels s'inscrit la vision du monde, l'outillage mental par lequel la société roumaine de Transylvanie représente et prend possession du monde, la réalité environnante dans sa totalité: la représentation de l'espace et du temps et les horizons spatio-temporels, les rapports entre la religion prescrite et la religion vécue, voire la sensibilité religieuse, qui modèle la vision du monde, les attitudes et les représentations fondamentales des valeurs de la vie (naissance, mariage, condition de la femme, condition de l'enfant, famille, etc.), ainsi que les attitudes fondamentales devant la mort et les représentations et l'imaginaire de l'au-delà. Ce sont des éléments qui donnent forme à une mentalité et qui offrent les indices les plus révélateurs de son état. La section suivante a pour but de restituer l'imaginaire politique et social. Nous avons essayé de présenter la manière dont la condition sociale de serf et la condition politique de «toléré» des Roumains sont reflétées et imaginées au niveau des états et Ordres transylvains, dans la vision des cercles viennois. De même, sera étudiée la façon dont les Roumains se voyaient euxmêmes, quels étaient les éléments - vrais ou faux, réels ou imaginaires - qui formaient l'image en fonction de laquelle ils étaient jugés et mis dans un système de priorités et de privilèges du type «ancien régime ». Nous avons aussi tenté de voir ce que les gens de cette époque pensaient sur le servage et sur la condition servile en fonction de leur propre échelle de valeurs. Il s'agit, en quelque sorte, d'un jeu d'images qui mènent à un statut politique inférieur et à une condition sociale subordonnée qui allaient esquisser des stratégies d'émancipation ayant en vue l'ordre en mouvement des choses et surtout les facteurs de force et d'intérêts dont la dynamique déterminera l'intégration de ces stratégies. Face à une telle condition, le programme d'émancipation des Roumains allait se servir des voies les plus diverses. Il allait forcer l'accès à l'état nobiliaire, soit par la réaffmnation d'une ancienne noblesse roumaine, dégradée par la

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politique des états transylvains pendant les siècles précédents, soit par l'accès à la condition nobiliaire, grâce à leurs propres mérites, de certains homini novi. Suite à l'union à l'Eglise romaine, les Roumains viendront à la rencontre de la politique des Habsbourg, essayant d'échapper à l'état de religion «schismatique », qui n'était pas reconnue, mais uniquement «tolérée ». D'autre part, par l'adhésion au régime des privilèges illyriques dans le sud de la Transylvanie et au Banat, les Roumains espéraient se placer sous la coupole protectrice des droits et des privilèges obtenus par les Serbes de l'empire des Habsbourg. D'autres stratégies avaient aussi été envisagées, tels l'accès à l'état militaire, puisque la condition militaire jouissait d'un grand prestige dans l'imaginaire de la société traditionnelle, et, comme ultima ratio, les émigrations au-delà des Carpates, dans les deux autres pays roumains, et parfois même en dehors de l'espace roumain, en Russie, en Turquie ou en Hongrie, au-delà de la Tisza. Toutes ces stratégies s'organisent en fonction d'une structure imaginaire qui prend forme, se renforce et s'avérera très durable dans la sensibilité des Roumains de Transylvanie. Il s'agit du mythe politique «du bon empereur », construit et propagé avec intelligence par les Habsbourg, comme un élément de cohésion et de solidarité de cet empire qui rassemblait, entre ses frontières, de nombreuses nations très différentes. Chez les Roumains, qui se trouvaient dans une situation limite et donc dans un état d'attente messianique, le mythe du bon empereur s'est concrétisé, plus que chez d'autres peuples, dans une structure imaginaire de grande consistance et adhérence, surtout en ce qui concerne les personnes de l'impératrice Marie-Thérèse et de son fils Joseph il ; c'est une structure imaginaire qui se révélera très stable au niveau de la mentalité collective des Roumains de Transylvanie tout au long de l'époque moderne.

Il

Chapitre 1er

La civilisation transylvaine à la fin du XVIIe siècle et au XVIIIe siècle
Structures administratives

- structures

démographiques

La société transylvaine a été et est restée pendant le siècle visé par notre étude une société fortement colorée du point de vue ethnique, confessionnel et culturel, ce qui donne une note spécifique à l'espace transylvain. C'est une réalité qu'elle a héritée du Moyen Age et des siècles précédents. Du point de vue des structures administratives, nous nous trouvons face à une série de particularités issues d'une ancienne tradition médiévale, dont la présentation peut offrir un cadre institutionnel qui cristallisera des mentalités et des sensibilités spécifiques. La structure institutionnelle de la Transylvanie conserve une diversité qui se superpose à une diversité ethnique, linguistique et confessionnelle, ce qui donne une telle singularité à cette civilisation. Les structures administratives et institutionnelles de cet espace comprennent, à l'époque dont nous nous occupons, au moins quatre zones, chacune ayant des traits, des statuts et des législations spécifiques qui allaient mettre leur empreinte sur la manière de sentir, penser et réagir de ses habitants. Ce sont des structures qui s'avéreront très conservatrices et stables, demeurant presque inchangées pendant cet intervalle de plus d'un siècle, objet de notre investigation. I. La Principauté (proprement dite) de Transylvanie, devenue en 1765, la Grande Principauté de Transylvanie, était la structure constitutionnelle et administrative la plus étendue comme superficie et comprenait les juridictions suivantes: a) les comitats : Alba, Cluj, Crasna, Dabâca, Hunedoara, Solnocul de mijloc, Solnocul interior, Tâmava, Turda, Zarand, qui sont restés partie intégrante de la principauté pendant toute cette période. Cependant entre 1687-

1732 les comitats de Solnocul de mijloc, Crasna, Zarand et le district de Chioar ont connu une double subordination. Du point de vue administratif: ils appartenaient à la principauté de Transylvanie, tandis que du point de vue fiscal ils dépendaient du royaume de Hongrie. En 1732, suite à la résolution impériale du 31 décembre, Crasna, Solnocul intérieur et le district de Chioar sont passés à la Transylvanie et le comitat de Zarand a été divisé comme il suit: les cercles de Inau et de Zarand ont été inclus dans le comitat d'Arad et les cercles de Brad et de Halmagiu dans le comitat de Zarand, comme partie intégrante de la principauté. La résolution impériale a été mise en œuvre à partir de 1746. En 1765 le comitat d'Alba a été réorganisé en deux unités administratives: Alba de Jos et Alba de Sus. b) les districts: Chioar, Fagara~, Bra~ov, Bistrita. c) le Pays des Szeklers (sedes siculorum) : Arie~, Ciuc, Mure~, Odorhei, Trei Scaune. d) les terres royales (fundus regius, sedes saxonorum) : Cincu, Media~, Miercurea, N ocrich, Ora~tie, Rupea, Sebe~, Sibiu, Sighi~oara. e) les villes libres royales: Alba Iulia, Bistrita, Bra~ov, Cluj, Gherla (à partir de 1786), Dumbraveni (à partir de 1786), Media~, Sebe~, Sibiu, l Sighi~oara, Târgu Mure~. Pendant le règne de Joseph II, le prince éclairé de l'empire des Habsbourg, l'organisation institutionnelle-administrative subira toute une série de modifications, suite à l'organisation - pour l'intervalle compris entre le 3 juin

1784 et le 28 janvier 1790 - d'un nouveau système administratif: plus rationnel,
qui voulait mieux répondre aux exigences modernisatrices du monarque éclairé. A l'exception des villes royales libres qui continueront à garder leur statut et leurs privilèges, tout le territoire de la principauté sera organisé en Il comitats. Ceux-ci gardaient leurs anciens noms, mais comprenaient aussi des territoires faisant partie des anciens < sedes > (c'est-à-dire une organisation administrative spécifique au Szelders et Saxons) et districts: 1. Alba de jos 2. Cluj supérieur uni avec une partie d'Alba de jos et avec le < sedes > d' Arie~.

3. Fagara~ uni avec une partie d'Alba de sus et avec les < sedes > de Cincu, Nocrich, Rupea et Sighi~oara. 4. Hunedoara uni avec Zarand. 5. Odorhei uni avec les < sedes > de Ciuc, Gheorghieni, Cristur. 6. Sibiu uni avec une partie d'Alba de sus et avec les < sedes > de Media~, Miercurea, Ora~tie, Sebes. 7. Solnocul de mijloc uni avec le district de Chioar et avec le comitat de Crasna.
1 Aurel Râdutiu, Ladislau Gyemant, Repertoriul izvoarelor statistice privind Transilvania, 1690-1847, (Le Répertoire des sources statistiques sur la Transylvanie 1690-1847), Ed. Univers enciclopedic, Bucarest, 1995, p. XXXII-XXXIII. 14

8. Solnocul inférieur uni avec Dabâca inférieur. 9. Tâmava uni avec le < sedes > de Mure~. 10. Trei Scaune uni avec des parties d'Alba de sus, avec le district de Bra~ov et les < sedes > filiaux de Bradut et Ca~in. Il. Turda supérieur uni avec le Cluj inférieur. 12. Dabâca inférieur uni avec le district de Bistrita.2 II. La zone suivante ayant une physionomie spécifique était formée des comitats de la Transylvanie de l'Ouest, connus sous le nom de Partium3 (partes adnexes, qui deviendront les parties de l'Ouest), qui allaient osciller entre la Hongrie et la Transylvanie jusqu'à ce qu'ils fussent intégrés, du point de vue administratif, au royaume de Hongrie. Ces comitats étaient les suivants: a) les comitats de Crasna, Solnoc intérieur, Zarand (le Partium proprement dit). b) les comitats d'Arad, Bihor, Satu Mare, Maramure~, intégrés du point de vue administratif dans le royaume de Hongrie. c) les villes royales libres: Satu Mare, Baia Sprie, Baia Mare, Oradea (toutes à partir de 1715). III. La troisième entité spécifique est le Banat, territoire compris entre la Tisza, le Mure~ et le Danube, que les Habsbourg ont arraché à la domination turque en 1716-1718. Le Banat sera organisé comme entité administrative séparée, représentant un domaine de la couronne sous administration militaire entre 1716-1751 et en tant que province civile entre 1751-1778. En 1778 le Banat a été incorporé du point de vue administratif à la Hongrie et, l'année suivante, trois comitats ont été organisés sur son territoire : Cara~, Timi~ et Torontal. Après 1781 Timi~oara a reçu le statut de ville royale libre. IV. La quatrième zone avec statut juridique et administratif spécifique est celle comprenant les territoires incorporés à la frontière militaire. Celle-ci a été organisée sur un territoire longeant les confms du sud-est des territoires conquis par les Habsbourg, là où ceux-ci confmaient directement au monde musulman, où les deux principautés roumaines, la Moldavie et la Valachie, qui se trouvaient, elles aussi, sous la souveraineté ottomane.4 Il s'agit de trois zones spécifiques:

2 Aurel Ràdutiu, « Reorganizarea politico-administrativa a Transilvaniei la 1784. Constituirea comitatului Turda », (La réorganisation politique-administrative de la Transylvanie en 1784. L'organisation du comitat de Turda), Rascoala lui Horea. Studii si interpretiiri istorice, (La révolte de Horea. Etudes et interprétations), sous la direction de Nicolae Edroiu, Pompiliu Teodor, Dacia, Cluj-Napoca, 1984, p. 76-113; voir aussi, V. Merutiu, Jude!ele din Ardeal ~i din Maramure~ pânii în Banat, (Les départements de Transylvanie et du Maramuresjusqu 'au Banat), Cluj, 1929. 3 Voir Zoltan Toth, « Biographie d'une frontière. La Formation du Partium », Revue d'Histoire Comparée, XXIV, 1946, no. 2, p. 97-102. 4 Jean Nouzille, Histoire des frontières: l'Autriche et l'Empire Ottoman, Paris, Berg International, 1991. 15

a) la frontière avec la Tisza et le Mure~, qui a fonctionné entre 17021751, avec des centres à Arad et Szeged. b) la frontière transylvaine organisée entre 1764-1783, sur un territoire comprenant le Pays de Hateg, le Fâgâra~, le Pays des Szeklers, jusqu'à Bistrita et à Rodna au nord-est de la Transylvanie. Celle-ci était organisée comme suit : 1) le 1er régiment roumain (valaque) comprenait 82 localités, dans les comitats d'Alba de Jos, Alba de Sus, Hunedoara, les districts de Fagara~ et Bra~ov, les < sedes > de Sibiu et Ora~tie. 2) le second régiment roumain avec le siège à Nasaud comprenait 44 localités des comitats de Cluj, Dabâca, du district de Bistrita, de la Transylvanie

du Nord-Est.5

'

3) le 1er régiment szekler comprenait 51 localités des < sedes > de Ciuc et Gheorghieni. 4) le second régiment szekler comprenait 102 localités des < sedes > de Odorhei et Trei Scaune. c) la frontière banatoise organisée entre 1766-1769 comprenait: 1) le bataillon roumain, 34 localités dans les districts d'Or~ova, Mehadia, Caransebe~, Marga. 2) le régiment allemand-banatois dans les districts de Panciova, Palanca Noua, Or~ova,Almaj. 3) le régiment illyrique-banatois. Le régiment roumain-illyrique est organisé en 1775, suite à l'union du bataillon roumain au régiment illyriquebanatois.6 Tant du point de vue ethnique qu'administratif, cet espace, tellement bigarré, est marqué d'une certaine spécificité; ainsi, le territoire des comitats est peuplé d'une majorité roumaine relative et d'une minorité hongroise. Les < sedes > saxons étaient habités par des Saxons (population d'origine germanique) et par des Roumains, tandis que dans les < sedes > szeklers, les Szeklers cohabitaient avec un nombre relativement réduit de Roumains. Les Szeklers jouissaient, dans leurs territoires, de certains privilèges liés à leurs attributions guerrières, tandis que les Saxons, organisés dans l'Université saxonne, jouissaient des privilèges octroyés par la Bulle d'or d'André II sur le soi-disant fundus regius (konigsboden). Les villes royales libres, peuplées à l'origine uniquement par des colons allemands, ont accepté par la suite, bien que très difficilement, des Hongrois et des Arméniens et, à leurs périphéries, des
5 Carol Gollner, Regimentele granicere~ti din Transilvania (1764-1851), (Les régiments de gardes-frontières de Transylvanie (1764-1851)), Bucarest, Ed. Militara, 1973; The Austrian Military Border. Its Political and Cultural Impact, edited by Liviu Maior, Nicolae Bocsan, Ion Bolovan, Ia~i, Ed. Glasul Bucovinei, 1994. 6 Bujor Surdu, « Infiintarea granitei bânâtene descrisâ de un martor ocular (1768-1773) », (L'organisation de la frontière du Banat d'après la description d'un contemporain) AnuarulInstitutului de Istorie din Cluj, IV, 1961, p. 257-266; Aurel Râdutiu, Ladislau Gyemant, op.cil., p. XXXN. 16

Roumains; elles bénéficiaient des privilèges et des libertés qu'elles avaient obtenus au Moyen Age. Au Partium, il s'agit d'une cohabitation roumano-hongroise, pigmentée de noyaux de colons souabes, à Satu Mare, et d'une population de Ruthènes au Maramures, tandis que le Banat était peuplé d'une majorité roumaine, à côté d'une minorité serbe, de colons allemands et de quelques Hongrois. S'y ajoutent, dans les villes et les bourgs, des populations minoritaires d'Arméniens, Bulgares, Grecs, Juifs, Tziganes, qui complètent le paysage ethnique de cet espace historique pluriculturel. La situation devient plus complexe si nous y ajoutons les aspects confessionnels. Toutes les confessions importantes du christianisme sont représentées dans cette zone. Les juridictions confessionnelles se présentent comme il suit: I. Les évêchés catholiques de rite latin étaient les suivants: 1. l'évêché de Transylvanie, ayant son siège à Alba lulia, pour les fidèles hongrois et szeklers. 2. l'évêché d'Oradea, restauré après 1692, ayant pour la plupart des fidèles hongrois et souabes colonisés à Satu Mare. 3. l'évêché de Cenad (1687-1789) pour les fidèles hongrois et les colons allemands catholiques d'Arad, de Cenad et de la plaine du Banat. II. Les évêchés catholiques de rite byzantin (gréco-catholiques) : 1. L'évêché d'Alba lulia-Fagara~, créé en 1701, organisé en 1715, consacré par le Vatican en 1721, ayant son siège à Fagara~ et, à partir de 1738, à Blaj, pour les Roumains uniates.7 2. L'évêché uniate d'Oradea, créé en 1776, consacré en 1777, pour les fidèles roumains uniates du Partium.8 III. Les évêchés orthodoxes: 1. L'évêché de Transylvanie, recréé en 1761, ayant son siège à Sibiu, pour les Roumains orthodoxes de Transylvanie. 2. L'évêché d'Arad, fondé en 1705 et formé des anciens évêchés orthodoxes d'Oradea et de Inau. 3. L'évêché de Caransebe~-Vârset, créé en 1695, ayant son siège à Vârset à partir de 1769. 4. L'évêché de Timi~oara créé en 1686-1687.9 IV. La surintendance luthérienne, ayant son siège à Biertan, pour les Saxons de confession luthérienne.

7 Alexandru Grama, Istoria bisericii române$ti unite cu Roma, (L 'histoire de l'Église uniate), Blaj, 1884. 8 loan Ardelean, Istoria diecezei române greco-catolice a Oradiei Mari, (L 'histoire du diocèse roumain gréco-catholique d'Oradea), I-II, Blaj, 1888. 9 Silviu Anuichi, Rela!iile biserice$ti româno-sârbe în sec. XVII-XVIII, (Les relations ecclésiastiques roumano-serbes aux XVIIe-XVIIIe siècles), Bucarest, 1980. 17

V. La surintendance calviniste, ayant son siège à Cluj, pour les Hongrois calvinistes. VI. La surintendance unitarienne, ayant son siège à Cluj, pour les Hongrois unitariens.1O Comme nous pouvons le constater, au début de la modernité, s'entremêlent des traditions et des particularités médiévales, fortement ancrées dans des libertés et privilèges spécifiques, cristallisés tout au long des siècles, qui allaient conférer une couleur si particulière à ce temps d'éveil et de quête d'une identité moderne, ethnique et nationale. La réalité complexe de cet espace peut offrir l'image d'un melting-pot de populations et de traditions ethnicolinguistiques et historiques différentes, ayant des origines et des dialectes différents, ainsi que des confessions traditionnelles de l'Occident et de l'Orient, auxquelles s'ajoutent les versions possibles issues de la Réforme et de la ContreRéforme. L'espace transylvain est, de ce point de vue, un territoire tentant pour l'historien, mais difficile, sinon impossible à approcher dans son ensemble.
Habitat et population

L'habitat transylvain vient souligner, par sa dimension, une première caractéristique de la sensibilité collective. Toute une série de facteurs met son empreinte sur l'habitat. D'une part, des facteurs de nature géographique, d'autre part, ceux de nature ethnique, confessionnelle, économique et politique qui allaient lui conférer sa note spécifique. La Transylvanie ne fait pas exception à la règle des sociétés traditionnelles de type «ancien régime». Le village, l'habitat rural, y est prépondérant, comprenant entre 95 et 98% de la société traditionnelle transylvaine. Les villes ne sont pas absentes du paysage transylvain - au contraire, elles ont une longue tradition médiévale, Il même si à l'époque visée par cette investigation elles n'ont pas atteint ni les dimensions démographiques ni le développement des grandes métropoles modernes. Elles n'ont pas spécialement influencé la civilisation rurale, à l'inverse même, les sources de l'époque suggèrent que l'habitat urbain était contaminé par le ruralisme. Martin Schwartner remarquait à ce propos qu'il était difficile en Hongrie et en Transylvanie de tracer des frontières qui séparent la ville du village. «Toutes les villes du pays (Peste et Pressburg n'échappent pas à cette règle) vivent, à côté de

10

A. Râdutiu, L. Gyemant, op. cit., p. XXXIV; Josephus Benko, Transi/vania, sive

Magnus Transi/vaniae Principatus, I-II, Viennae, 1778, passim. Il Paul Ni edermaier, Siebenburgische Stiidte. Forschungen zur stadtebau/ichen und architektorischen Entwicklung von Handwerksontem zwischen dem 12 und 16 Jahrhundert, Bucarest, Kriterion Verlag, 1979. 18

l'industrie, plus ou moins de l'agriculture et de l'élevage du bétail, et les villes ressemblent plus ou moins aux villages ».12 Le village est donc resté la structure d'habitat dominante et la plus stable. Grâce à l'installation d'une administration autrichienne plus rigoureuse et mieux organisée, qui allait enregistrer avec plus de soin les réalités démographiques, nous disposons de données qui nous permettent de réaliser des estimations quantitatives plus proches de la vérité. Malgré cela, ces précieux éléments d'études ne sont pas systématiques pour toutes les juridictions et pour toute la période retenue. Nous avons donc pris comme repères estimatifs les conscriptions fiscales (une sorte de recensement de la population contribuable) des années 1698-1727 et le recensement réalisé à l'époque de Joseph II, entre 1784-1787, (considéré par les spécialistes comme le premier recensement moderne). Entre ces repères, toute une série de conscriptions partielles ou conservées de façon partielle ou fragmentaire, permettent de reconstituer les différents aspects démographiques: le nombre des contribuables, le nombre des familles ou des fidèles de diverses confessions, le quantum des corvées ou des cantonnements, etc.13 Mais, au-delà des chiffres exacts des populations, en fonction de l'ethnie, de la confession, de l'état social, du nombre et de la dimension des habitats humains, de leur densité dans le cadre des unités administratives, révélateurs pour l'habitat, ceux-ci prouvent la prépondérance du rural. Ainsi, pour la principauté de Transylvanie du début du XVITIesiècle, la situation est la suivante: 1420 localités dont 6 villes, 22 bourgs, 1392 villages. En pourcentage, les villes représentent 0,42%, les bourgs 1,54%, tandis que les villages 98,02%. Dans les < sedes > szeklers nous avons un nombre de 421 habitats dont 4 villes (0,95%), 4 bourgs (0,95%) et 413 villages (98,09%). Sur le < fundus regius > il y 264 localités, dont 3 villes royales libres (1,13%), 2 villes (0,75%), 19 bourgs (7,19%) et 240 villages (90,90%). Pour toute la principauté il y a 2105 habitats attestés, dont 3 villes royales libres (0,14%), 12 villes (0,57%), 45 bourgs (2,13%) et 2045 villages (97,14%).

12 apud Kalman Benda, « La société hongroise au XVIIIe siècle », Les Lumières en Hongrie, en Europe centrale et orientale, Actes du Colloque de Matrafured, 3-5 novembre, 1970, Akademiai Kiado, Budapest, 1971, p. 22. 13Pour les sources démographiques du XVIIIe siècle transylvain voir: Magyarorszag népessege a Pragmatio Sanctio koraban, 1720-1721, (La population du royaume de Hongrie à l'époque de la Pragmatique Sanction), Budapest, 1896 (vol. XII de Magyar statistikai kozlémenyek); Gustav Thiring, Magyarorszag népessege II Josef korabon, (La population de Hongrie à l'époque de Joseph 11),Budapest, 1938; Costin Fene~an, Izvoare de demografie istoricii, Transi/vania. secolul XVIIL (Sources pour la démographie historique. La Transylvanie. XVIIIe siècle), I-II, Bucarest, 1986-1987; Aurel Râdutiu, Ladislau Gyemant, Repertoriul izvoarelor statistice privind Transi/vania, 1690-1847, (Le Répertoire des sources statistiques...), Bucarest, 1995. 19

En Partium (les comitats de Crasna, Solnocul de mijloc, Zarand partiellement - et le district de Chioar) 316 habitats sont attestés, dont 7 bourgs (1,93%) et 354 villages (98,06%).14
Graphique 1 Localités conscrites entre 1698-1727
N 0 Unité Administrative No. Localités Villes royales nr. 1 2 3 Comitats Alba Cluj Dàbâca 248 196 160 % Vill es Bourgs Villages

Nr. 3 1

% 1,20 0,51

Nr. 10 2

% 4,03 1,02

nr. 235 193

% 94,75 98,46

4
5 6

Hunedoa
ra Solnocul Interior Tâmava

277
194 114

-

-

-

0,72

1
2 2

0,62
0,72 1,03

159
273 192

99,37
98,55 98,96

2

1

2,1
2

-

-

7 8

Turda Fàgàra~
(district) Total Sedes siculorum Arie~ Ciuc Mure~ Odorhei

168 47
1420

4
1

2,38
1,58 1,54

114 164
62 1392

100,00 97,61
98,41 98,02

6

0,42

-

-

22

1 2 3 4

22 51 127 128

-

-

1 1

-

1,96 0,78

1 1

4,54 0,78

22 50 125

95,45 98,03 98,42

Trei scaune Total
Fundus regius 1 Bistrita

93
421

-

-

-

2
4

2,15
0,95

2 4

1,56 0,95

126 91
413

98,43 97,84
98,09

-

-

2 3 4 5 6 7 8

Bra~ov Cincu Mare Cohalm Media Miercur ea Nocrich Orà~tie

28 22 18 27 11 12 14

1

3,5 7

-

-

4 2 1 7 1 I

-

-

-

1

3,70

14,2 8 9,09 5,55 25,9 2 9,09 8,33

-

46 23 20 17 19 10 11

97,87 82,14 90,90 94,44 70,37 90,90 91,66

-

-

1,7 2

-

--

9 0

Sebe~ Sibiu

11 58

1

1 1

7,14 9,09 -

-

--

-

13 10 57

92,85 90,90 98,27

14 apud Andea A vrarn, « Habitat ~ipopulatieIDTransilvaniasecoluluial XVIII-lea», (Habitat et population en Transylvanie au XVIIIe siècle), Civiliza!ie medievalii $i moderna româneasca, Studü istorice, (Civilisation roumaine médiévale et moderne. Études historiques), Cluj-Napoca, Dacia, 1985, p. 134. 20

1

Sighi~oa -ra Total Total Transyl -va nie Parties Annexes Crasna Solnoc de Mijloc Zarand

16 264 2105

3 3

1,1 3 0,1 4

1 2 12

6,25 0,75 0,57

1 19 45

6,25 7,19 2,13

14 240 2045

87,50 90,90 97,14

1 2

57 137

-

0,1 2

-

-

1 4

1,75 2,91

56 133

98,24 97,08

-

-

3

81

2

2,46
1,93 2,10

79
86
354 2399

97,53
100,00
98,06 97,28

4

Chioar
Total
Total Général

86
361
2466

3

12

0,48

7 52

-

En ce qui concerne la situation du Banat en 1717, immédiatement après l'installation des Habsbourg dans cette province, les données, dont nous disposons, sont moins exactes. Sur un total de 892 localités attestées entre 17231725, il n'yen a que 559 qui étaient habitées, tandis que 333 localités étaient désertes, suite à la dépopulation survenue à cause de la guerre et des épidémies.15 Pour les comitats du Partium, il y avait, en 1715, 784 localités attestées et quelques années plus tard, en 1720, leur nombre était monté à 846.16 Pour tout l'espace visé il y avait donc un nombre de 3865 localités attestées pendant les premières décennies du XVIile siècle. Cependant, les données les plus révélatrices sont celles proposées par le recensement effectué, sur demande de Joseph II, entre 1784-1786/1787. Conformément à ce recensement sur le tenitoire de la principauté il y avait 2615 localités, dont 9 villes royales libres, 65 bourgs et 2541 villages.17Au Banat il y avait 607 localités attestées et au Partium 1212. S'y ajoutent les 165 localités banatoises de frontière et les 457 localités transylvaines de frontière. Le recensement de Joseph il affiche un nombre total de 5056 localités.
Dimensions de la cohabitation; estimations démographiques

La dimension démographique a représenté un des problèmes débattus avec le plus d'intérêt et parfois avec parti pris politique par les historiographies de cet espace. Cependant, bien qu'à partir de la fm du XVIIe siècle commence la période des statistiques et que, pour le siècle suivant nous percevions une préoccupation plus sérieuse pour inventorier et estimer le nombre des catégories de contribuables les plus diverses, les données offertes par les sources, riches
15 Nicolae Bocsan, Contribu/Ü la istoria iluminismului românesc, (Contribution l'histoire des Lumières roumaines), Timi~oara, FacIa, 1986, p. 19, tableau 1. 16Aurel Râdutiu, Ladislau Gyemant, op.cit., p. 716, annexe 21. 17Ibidem, p. 713, annexe 18. 21 à

d'ailleurs, ne permettent que des estimations démographiques assez imprécises. Les < conscriptions > (une sorte de recensement avant la lettre) fiscales, réalisées par les Autrichiens, ainsi que les < conscriptions> confessionnelles réalisées pendant cette période, permettent de reconstituer la situation de la population de la Transylvanie plus rigoureusement que pendant la période précédente. En chiffres absolus, la population de la Transylvanie au moment de l'installation des Habsbourg a été estimée par les spécialistes en démographie historique à 970.000 personnes, et celle du Banat entre 30.000 et 35.000 personnes en 1716.18 Ces chiffres deviennent plus clairs au début de la troisième décennie du siècle, par comparaison avec les décennies de la fm du siècle. Graphique no. 2. Population de la Transylvanie en 1720/21 et 1772/1791
Juridiction! années Alba de los Alba de Sus Cluj Crasna Dàbâea Hunedoara Solnoeul de Mijloe Solnoeul Inferior Tâmava Turda Zarand Chioar Fàgàra~ Arie~ Ciue Mure~ Odorhei Trei Seaune Cine Media~ Miereurea Noerieh Orà~tie Rupea Sebe~ Sibiu Sighi~oara Bistrita Bra~ov Arad Bihor 1720/1721 80 094 44 784 8784 29988 65 484 23 358 37 098 49692 46 512 24 966 6608 33 878 8 118 33 330 33 324 43 938 47 670 12 960 14 592 6806 7314 10428 15 948 6402 68 232 13 908 19710 37 056 5 160 74 118 1772/1791 99 961 99 961 78 773 23 895 53 064 92 202 25 675 61 585 33 320 57 760 30 280 15 495 23 040 5559 44 972 33 037 41 583 36 448 26 609 34 036 15 885 15 015 15 650 25 833 14 826 69 528 24 615 22 691 62 934 152 930 153 433 3 17 871

18 Aurel Râdutiu, Ladislau Gyemant, Repertoriul, (Le répertoire...) p. 681 et 686, annexes 1 et 2. 22

Satu Mare Maramure~ Cara~ Timi~ Toron tal Frontière transylvaine Frontière banatoise

29 502 36 318 -

317 955 134 544 134559 85 815 86 118 188200 188 460 215 506 215 545 152 083 152 088 177 908 134 144 130 000

Comme nous pouvons le constater selon des données comparatives, il s'agit d'une croissance considérable de population, évolution qui s'inscrit dans la dynamique positive de ce temps dans tout l'espace central européen. Les données reflétant la situation de la population selon la confession nous semblent beaucoup plus intéressantes.
Graphique no 3. Population selon la confession.
Années 1766 1813 Années Catholiques 93 133 182300 Catholiques et grecocatholiques 17 078 32 562 15 076 80 364 95 230 40 227 46 000 Grecocatholiques 127080 130000 Orthodoxes Orthodoxes 558 076 600 000 Luthériens

Transylvanie
Calvinistes 140043 180 000 Unitariens Unitariens 28647 85 951 Juifs

Luthériens 93 276 160 000 Calvinistes

Banat et Partium

1787 Arad Bihar Cara!?
Maramure~

128 500 147000 173 000 10 172 000 103 000

Satu Mare Timi~ TorontaI

900 800 50 100 450 2000 1500

6100 135 500 30 3400 36 300 1 200 1500

352 1 093 44 2354 2569 118 64

Graphique no. 4 Population selon la nationalité
Transylvanie 1690 1721 1730 1766 1781 1786-87 1794 1800 Banat 1766 1769-74 1772 Roumains 600 000 230 695 425 000 677 000 547 000 507 748 729 316 758000 Roumains 250 000 181 639 280 000 Hongrois 150 000 172 000 195 000 590000 271000 653 148 350 000 161 000 Serbes 101 000 78 780 110 000 Allemands 74 630 95 000 105000 130 000 120 000 302 204 150 000 Allemands 43 201 50 000 Saxons 100 000 Szeklers 120 000

390 000 Bulgares 8683 10 000

175017 163 471 207 400 Hon2rois

1774 1797

220000 394228

100000 147050

2400

53000 126634

-

23

Comme nous pouvons le constater sur la base des documents démographiques, nous avons une présence massive des Roumains sur tout l'espace visé par notre investigation. Cependant, dans cette zone les Roumains ont été obligés de cohabiter avec des populations de différentes origines, ayant un statut social et politique différent, ainsi qu'une langue, une culture et des traditions tout aussi différentes. Sur le territoire des comitats nobiliaires, s'installe une cohabitation difficile entre les Roumains et les Hongrois, dans le Pays des Szeklers entre les Roumains et les Szeklers, sur le < fundus regius > entre les Roumains et les Saxons, au Banat entre les Roumains, les Serbes et les nouveaux colons allemands, tout comme au Partium où les Roumains cohabitaient avec des Hongrois, des Ruthènes et des colons d'origine allemande. Bien que difficile à éclaircir, les dimensions de cette cohabitation peuvent être traduites en données quantitatives. Ainsi, conformément à la conscription confessionnelle, réalisée par l'évêque Inochentie Micu-Klein en 1733, sur le territoire de la principauté il y avait 1141 localités habitées en exclusivité par des Roumains et 795 localités habitées par des Roumains, Hongrois, Saxons et Szeklers.19 Au Banat il y avait, en 1743, un total de 404 localités, dont 286 occupées en totalité par des Roumains (70,8%), 17 localités mixtes (4%) et 101 localités serbes et allemandes. En 1774 il y avait au Banat 444 localités, dont 288 habitées en exclusivité par des Roumains (65,7%), 58 localités mixtes (habitées par des Serbes, Hongrois, Allemands) (13%). Les Roumains étaient absents dans 98 localités formées de colons amenés par la politique populationniste des Habsbourg: Français, Espagnols, Italiens, Bulgares, etc.20 Après l'inclusion administrative du Banat à la Hongrie, soit en 1778-1779, les Roumains vivaient en exclusivité sur trois tiers des habitats ruraux. Dans le comitat du Timi~ il y avait 172 localités habitées par des Roumains, 36 localités mixtes (Roumains, Serbes et colons allemands) et 34 localités où il n'y avait pas de Roumains. Dans le comitat du Torontal il y avait 107 localités, dont 17 habitées en exclusivité par des Roumains, 10 localités mixtes (Roumains, Serbes, Hongrois) et 80 localités sans Roumains.21Dans les comitats du Partium la situation était, en 1773, la suivante: dans le comitat du Maramures il y avait 50 localités habitées en exclusivité par des Roumains et 3 par des Hongrois. Au Bihor il y avait 338 localités roumaines, 143 hongroises, tandis qu'à Arad il y avait 168 localités roumaines et Il hongroises.22Dans un tiers des situations les Roumains habitaient dans des villages mixtes (roumains et hongrois, roumains et saxons, roumains et serbes, roumains et ruthènes), tandis que dans les deux autres tiers les Roumains habitaient seuls, étant absents d'un nombre
19 Nicolae Togan, « Statistica românilor din Transilvania la 1733 », (La statistique des Roumains de Transylvanie en 1733), Transilvania, XXIV, Sibiu, 1898, p. 169-213; voir aussi la conscription de 1733 chez Augustin Bunea, Episcopul loan Inochentie Micu Klein, (L'évêque loan Inochentie Micu-Klein), Blaj, 1900, p. 302-415. 20 Nicolae Bocsan, op. cit., p. 20-21. 21 Ibidem, p. 22. 22 Stefan Manciulea, Grani!a de vest, (La frontière de l'ouest), Baia Mare, 1994, p. 114. 24

relativement réduit de localités. C'est un phénomène d'exclusion et de déficit de cohabitation. Si nous suivons de près les aspects de la cohabitation, nous allons constater que la majorité absolue des conflits entre les communautés, en dépit des différentes raisons de nature patrimoniale, fmancière ou politique, a toujours eu une nuance ethnique. Le village de Transylvanie - typologie et dimensions

Une typologie des habitats roumains de la Transylvanie peut offrir des repères significatifs pour le décryptage de la sensibilité et des mentalités collectives rurales. Grâce à une complexité de facteurs de nature physicogéographique (relief, altitude, sol, climat, eaux, voies de communication), historique, économique, etc., l'habitat transylvain a connu une grande diversité. Chacun de ces facteurs a influencé l'habitat transylvain et le résultat de ces influences conjuguées a configuré une réalité extrêmement nuancée. Compte tenu du fait que cette zone présente toutes les formes de relie£: 1'habitat transylvain se place à une altitude comprise entre 300 et 1300 m. Les ethnodémographes y ont identifié une typologie de l'habitat qui s'avère très complexe. Le village dispersé est formé de maisons isolées, placées au milieu de la propriété, formant une unité économique individuelle. Il est spécifique pour les zones de montagnes, pour les hauts plateaux des Carpates occidentales et pour les versants intérieurs des Carpates orientales et méridionales, à une altitude comprise entre 700 et 1300 ID.Du point de vue ethnique, il est peuplé par excellence de Roumains.23 Le village dissocié est un village ayant un plan désarticulé et de longues rues sinueuses. Les maisons sont situées à grande distance l'une de l'autre, parfois longeant la route, souvent placées au milieu des propriétés, notamment celles situées à la périphérie. A la différence du premier type, dans ce cas, les maisons sont placées le long de la route, formant des rues. C'est un village spécifique pour les zones de collines de la Transylvanie. Il connaît plusieurs variantes : a) le village dissocié à tendance de concentration, b) le village dissocié à tendance de dispersion, c) le village dissocié à rues radiales, s'étendant comme des tentacules. Ce village est propre à la région du nord-ouest de la Transylvanie et aux zones de collines des comitats de Satu Mare, Maramure~, Somoc et Dabâca. Le village de vallée est typique pour la Transylvanie, surtout pour les communautés roumaines. Il est situé le long d'une rivière et sa rue principale longe la rivière. Il a quelques variantes aussi: a) le village de vallée aggloméré,
23

Romulus Vuia, « Chronologie des types de villages dans le Banat et la Transylvanie », Revue de Transylvanie, tome III, no. 1, Cluj, p. 36-37; Vintilâ Mihâilescu, « 0 hartâ a principalelor tipuri de a~ezâri în România », (Une carte des principaux types de localités en Roumanie), Buletinul Societii!ii Regale Române de Geografie, tome XLVI, (1927), p. 66-68.

25

b) le village de vallée dissocié, c) le village de vallée à maisons isolées. Ce type de village est répandu surtout dans le sud du Maramure~, dans la zone de Lapus et sur le Some~, sur les versants occidentaux des Carpates occidentales, dans la zone de Codru et le bassin de Beiu~.24 Le même type de village peut être rencontré au Pays des Szeklers, ainsi que sur les affluents des grandes rivières, dans la zone de collines du Banat.25 Le village aggloméré a une forme plus ou moins circulaire. Les maisons sont centrées, non vers la rue, mais vers la cour et les annexes. Les rues sont sinueuses et le plan du village est irrégulier, sans ligne directrice. Ce type
est spécifique pour la plaine de la Transylvanie

- entre

le Mure~ et les Tâmave

-,

pour le Pays de Hateg, dans la zone de Sibiu et de Fagara~, ainsi que dans les régions habitées par les Szeklers mais quasiment absent dans les zones habitées par les Saxons.26 Le village de route se caractérise par une grande régularité, ayant un axe principal, une rue unique le long de laquelle sont situées les maisons, tandis que les rues secondaires sont très rares ou inexistantes. Ce type de village connaît quelques variantes : a) le village à une seule rue, spécifique pour les villages saxons du district de Bistrita et de la zone des Tâmave ; b) le village à une seule rue longue et droite, spécifique pour les villages hongrois et roumains de ce type ; c) le village dispersé le long de la route, assez rare en Transylvanie. Le village de route est le village habité par excellence par des agriculteurs, étant placé dans les saulaies des grandes rivières. Dans les parties de l'ouest on le rencontre dans les comitats de Satu Mare, Bihar, V alea Cri~ului Repede et Valea Cri~ului Negro. En Transylvanie il est présent sur les vallées du Somes, Mures, Bistrita, Tâmave. Ce type se retrouve aussi au Pays des Szeklers, à l'est de la Transylvanie, étant d'ailleurs spécifique aux Saxons et aux Hongrois.27 Le village quadrilatéral ou géométrique a des angles droits et des rues droites qui découpent des superficies de terrain conçues de façon symétrique. Ce village prend la forme d'un carré régulier, où les maisons sont alignées sur le devant vers la route. Les rues sont larges et droites. C'est le village typique de colonisation du Banat, rencontré aussi en Transylvanie et dans les zones de plaine du Bihar et de Satu Mare, à des altitudes comprises entre 100 et 200 m. Si les autres types de villages ont des origines plus anciennes, le village

24 Romulus Vuia, op.cil., p. 10-11 et 40-41; Stefan Manciulea, Sate $i siila$uri în Câmpia Tisei, (Villages et hameaux dans la plaine de Tisza), Cluj, 1926, p. 154. 25 Romulus Vuia, «Chronologie des types de villages », Revue de la Transylvanie, p. 3637; Vintilâ Mihâilescu, op. cit., Buletinul Societatii Regale Române de Geografie, tome XLVI, (1927), p. 66-68. 26 Romulus Vuia, Chronologie, p. 41 et Studii de Folclor, (Etudes de folklore), p. 199213. 27 Ibidem, p. 44 et 113-131.

26

géométrique est une création du XVIIIe siècle, et c'est une conséquence du processus de colonisation réalisé par les Habsbourg tout au long de ce siècle?S Le vinage concentré est d'habitude une agglomération d'habitations dense ayant un aspect de bourg. Les maisons sont proches les unes des autres, offtant l'image d'un ensemble concentré, entre le vinage et le bourg. Il est spécifique pour les Saxons, les Hongrois et les Roumains, se rencontrant surtout au Pays de Bârsa, Bihor, Satu Mare. Il prend parfois la forme d'un village concentré triangulaire (au Pays de Bârsa) ; il apparaît en général de façon sporadique?9 Comme une curiosité, nous mentionnons «le village circulaire» de Sorolea (Charllotenburg), réalisé au cours du XVIIIe siècle par les colons arrivés d'Alsace.3o L'analyse des conscriptions du XVIIIe siècle met en évidence, du moins en ce qui concerne les villages habités par des Roumains, la prévalence des localités moyennes comme nombre d'habitants.
Graphique 5. Les localités selon le nombre de la population général Bucowde 1760-1762)
No Juridiction Alba Zlatna Cojoena Tâmave Turela Dobâea Huned. Solnoeul Inferior Solnoeul Mijloeiu Zàrand Crasna Chioar Fàgàra!} Odorhei TreiSeaune Ciue Mure~ Arie~ I 99 19 20 20 19 2 11 10 27 2 16 9 1 107 53 39 81 2 100 200 500 1000 2000

roumaine (la conscription du

3000

4000

5000

199
34 38 19 43 33 78 47 46 24 17 24 4 10 24 11 28 6

499
95 2 93 56 83 105 148 103 58 49 31 45 33 1 13 3 13 10

999
51 5 36 16 20 24 48 30 9 11 1 10 21 1

Total

1999
23 2 3 1 3 5 4 3 1 5

2999
1 3

3999

4999

5999
223 12 190 112 169 169 289 193 141 91 65 88 63 118 91 53 122 20

1 2 3 4 5 6 7 8 9 0 1 2 3 4 5 6 7 8

1

4

2

Comme nous pouvons le remarquer, sur le territoire de la Transylvanie il y a une prépondérance des localités moyennes, 999 villages au total, représentant 41,1 %, tandis que les petites localités, ayant une population entre 100 et 199 habitants, représentent 21,7% et les localités très petites, ayant une 28 Stefan Manciulea, « Infiltrâri de populatii strâine în Banat », (Infiltrations de populations étrangères dans le Banat), Buletinul Societatii Regale Române de Geografie, tome XLVI, (1927), p. 97-105; Romulus Vuia, Studii de folclor, (Etudes de folklore), p. 231-234.
29 Romulus Vuia, Chronologie, p. 45. 30 Idem, Studii de folclor, (Etudes de folklore), p. 235-236.

27

population en dessous de 100 habitants représentent 19,5%.31Les conscriptions ecclésiastiques effectuées sur le territoire du Banat entre 1757 et 1792 attestent aussi une majorité de villages moyens. Ainsi, des 225 localités conscrites dans l'évêché de Caransebes, en 1757, les villages ayant entre 50 et 100 maisons représentaient 67,9%. Des 342 localités conscrites en 1776, 58% sont des habitats ayant plus de 100 maisons. La densité des maisons ou le nombre des familles n'est certainement pas homogène sur tout le territoire. Les grands villages sont prédominants dans la plaine, tandis que les villages petits et moyens sont prépondérants dans la zone de montagne et dans la région de collines.32 Ce sont des éléments représentatifs pour le degré d'homogénéisation de la population, pour le degré d'encadrement des individus dans les collectivités, qui déterminent des mentalités spécifiques. Dans le cas des petites localités, dispersées, situées à une grande distance l'une de l'autre, le degré d'intégration est plus réduit, la communication plus difficile, ce qui explique l'apparition de comportements différents. Dans les localités de la plaine, dans les grands villages, les communautés sont fortement intégrées, ce qui fait que la solidarité le soit aussi.

31 Natalia Giurgiu, « Trei conscriptii din secolul al XVIII-lea privind populatia româneasca din Transilvania », (Trois conscriptions du XVIIIe siècle concernant la population roumaine de la Transylvanie), Studia UniversitatisBabes-Bolyai-Historia, I, 1965, p. 64-65. 32Nicolae Bocsan, op. cil., p. 19-28. 28

Les cadres mentaux fondamentaux de la civilisation roumaine de Transylvanie

Chapitre II

La vision du monde dans la civilisation rurale roumaine

La vision du monde

Les historiens qui se sont penchés sur la problématique des mentalités collectives semblent s'être mis d'accord sur le fait que l'un des cadres mentaux les plus généraux, ayant la plus grande stabilité, celui qui couvre la complexité des réalités mentales est représenté par ce que Robert Mandrou désignait de I'heureuse expression « vision du monde» (pour être plus clair, cela nous renvoie à l'expression allemande weltanchauung).l Cette formulation représente, selon le même historien, autant les représentations spatio-temporelles, les rapports sociaux, la place de l'homme dans le monde et la création, la mémoire du passé, que la condition présente et future de l'être humain, un ensemble de cadres mentaux qui encadrent et déterminent l'individu et les communautés humaines. Chaque individu, chaque être humain, au-delà de son degré de culture, a une vision personnelle sur le monde dans lequel il vit. II a, à un niveau mental, sa propre image sur ce qui l'entoure. L'être humain ne peut se soustraire à cette vision, faite d'expériences particulières successives (les mêmes ou différentes), qui se nourrissent aussi, par contagion mentale, des ressources de la communauté dans laquelle il vit, (famille, collectivité, etc.) et cette collectivité intègre, à son tour des expériences collectives. Le village roumain de la Transylvanie, les communautés rurales roumaines ont eu, bien sûr, leur propre vision du monde. Parmi les éléments fondateurs, nous essaierons de récupérer au moins les aspects suivants: le déchiffrement du mystère de l'existence de l'homme dans le monde, la vision
lRobert Mandrou, Introduction à la France Moderne. Essai de psychologie historique (1500-1640), Paris, Edition Albin Michel, 1961, p. 347 - 351.

du cosmos, les relations de l'homme avec son milieu naturel; il convient aussi de restituer les horizons spatiaux et temporels, c'est-à-dire la situation de l'espace dans laquelle se place la communauté en rapport avec le centre du monde, la manière de voir le « proche» et le « lointain », les points de repère concrètement ressentis ou ceux avec lesquels nous opérons au niveau théorique; les horizons temporels et la perception du temps en rapport avec l'éternité, le court et le long terme, le calendrier, le temps sacré et le temps profane, le temps de travail et le temps de la fête sont les marqueurs de la transformation dans la mentalité paysanne; les attitudes fondamentales face à la vie qui visent les moments clés de l'existence humaine, la naissance, le baptême, le mariage, la mort et les attitudes par rapport à celle-ci, la vision du Jugement Dernier, du monde de l'au-delà, l'image de l'enfer comme celle du paradis. Tous sont les repères d'un réseau possible qui, même s'il n'est qu'une esquisse, peut offrir les points d'appui nécessaires à la restitution et à la compréhension de la mentalité collective du monde rural de la Transylvanie. La reconstitution de la perception du monde passe par la reconstitution de l'ensemble des cadres conceptuels acceptés (volontairement ou tacitement) par un individu ou un groupe social qui les utilisent dans l'exercice quotidien de la pensée ou de l'action. 2 Il est évident que la vision spécifique du monde rural à l'époque dont nous nous occupons n'est pas nécessairement le produit de ce même segment temporel, même si celui-ci dure depuis plus d'un siècle. Elle est plutôt le résultat des sédimentations et des superpositions séculaires: comme celui des « renouveaux », issus du phénomène d'acculturation, celle de la culture élitiste, d'origine rationaliste qui influençait le monde rural et sa culture traditionnelle. Progressivement, s'opéraient alors des séparations et des mutations importantes. Mais malgré ces interpénétrations, la perception traditionnelle par le monde rural n'a été touchée - à notre avis - que d'une manière superficielle dans ses structures les plus profondes, ce qui fait qu'elle ait assez bien conservé les anciennes structures mentales. Il nous apparaît comme absolument évident que tant la mentalité du XVIIIe siècle que celle des siècles précédents est imprégnée d'une vision religieuse sur le monde, les cadres de la pensée et de la sensibilité étant limités à ce même univers. Le monde pensé et imaginé est le monde de Dieu, les rythmes de la vie quotidienne sont marqués par le calendrier religieux, les nombreuses fêtes qui ponctuent l'existence au quotidien ne représentaient rien d'autre que des moments essentiels de la vie du Sauveur, de la Sainte Vierge, ainsi que celle d'autres personnages bibliques ou des nombreux saints de l'Église. Les moments essentiels, la naissance, le mariage, la mort, les faits banals de tous les jours n'étaient pas conçus en dehors d'un déterminisme et d'une logique d'origine divine. La pensée analogique
2 Ibidem, p. 357.

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prévalait sur la pensée rationnelle. Au-delà des dogmes qui faisaient la profession de foi de l'Église, au-delà des disputes subtiles auxquelles participait une élite peu nombreuse, l'esprit commun de ces temps supposait un certain nombre de convictions et de certitudes forgeant les mentalités. Cet amalgame était, sans doute, I'héritage mental des siècles précédents, le résultat des sédimentations successives de chaque génération, l'une après l'autre, la sédimentation de ces visions fortement appuyées par l'Église, chaque dimanche, fête après fête, avec une assiduité qui force l'admiration. Dans un monde où chaque individu est « pris en charge» depuis sa naissance jusqu'à sa mort par les enseignements de l'Église, qui n'omet aucun des moments essentiels de la vie d'un être humain afin de toujours et encore mieux accréditer sa propre vision du monde, celui-ci ne pouvait trop se soustraire aux déterminations mentales de la communauté ou de la société dans laquelle il vivait. Il est évident qu'au niveau de la mentalité paysanne nous n'avons pas affaire à une assimilation des dogmes religieux à l'état pur, mais plutôt, au niveau de la religion vécue nous faisons référence sinon à un monde insuffisamment christianisé, du moins à une «religion» primitive où règnent l'univers de la superstition, de la magie et celui de toutes sortes de préjugés. Enfin, dans les couches les plus profondes, nous touchons aux restes alluvionnaires d'une mentalité magico-religieuse d'origine ancestrale, dont les dimensions restent encore à identifier et à quantifier. 3 Quelles étaient donc ces convictions et ces certitudes, acceptées presque à l'unanimité? Le monde, l'univers entier demeure la création de Dieu « le Père non-né, avant tous les âges, le Dieu, le Créateur de toutes les choses que nous voyons et de celles que nous ne voyons pas». 4 Il est la seule et unique raison de tout ce qui existe: « Tous les faits du ciel et de la terre s'en vont et se dirigent chacun vers sa raison et son objectif, celui-là même pour lequel l'Étemel les a créés et ils ne bougent ni ne faillent à son signe ».5
3 Il est important de souligner le fait que les moyens les plus nombreux pour combattre la peste, qui a fait beaucoup de victimes sur le territoire roumain au XVIIIe siècle, étaient extraits de l'arsenal magico - religieux très ancien, voir Toader Nicoarâ, « Epidemii ~i mentalitàti colective în sec. al XVIII-lea », (Épidémies et mentalités collectives au XVIIIe siècle), Studii de istorie a Transilvaniei, Cluj, 1995, p. 152 163; concernant la présence des superstitions dans le monde du village, voir Gheorghe Sincai, Inviiliitura fireascii spre surparea superstiliei norodului, (Conseils naturels contre les superstitions du peuple), Bucarest, Ed. Stiintificâ, 1969. 4 Voir Cazania lui Varlaam, Bucarest, 1943, p. 3. Comme d'autres livres religieux, Cazania a eu pour rôle d'expliquer le sens et la signification des évangiles et de faire comprendre la religion aux foules de fidèles. Nous sommes loin d'évaluer le rôle de « Cazania » et des livres religieux en général - qui ont été beaucoup publiés, copiés et diffusés entre les XVIIe et XVIIIe siècles - dans la cristallisation de la mentalité religieuse dans le monde du village transylvain roumain. Pour l'impact de Cazania de Varlaam, voir Florin Dudas, Cazania lui Varlaam în Transilvania, Ed. Archevêché Orthodoxe Roumain du Vad, du Feleac et de Cluj, Cluj, 1983.
5 Ibidem, p. 4.

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L'homme, l'être humain est aussi la plus importante création de la Divinité, mais le péché originel l'a chassé du paradis et l'a obligé à vivre dans ce monde passager, qui n'est rien d'autre qu'une série d'épreuves qui préparent la voie vers les destinées éternelles: le bonheur éternel du Paradis ou les souffrances éternelles de l'Enfer. 6 On retrouve aussi la croyance dans le second « royaume », celui du diable, peuplé de forces maléfiques et hostiles. Au-delà des apparences, derrière toutes les actions, les événements banals du quotidien, il y a des forces contraires qui se confrontent les unes aux autres, le mal ayant dans ce monde une présence beaucoup plus concrète que le bien. Conformément à cette même certitude, Dieu non plus n'est pas une abstraction, mais Il fait sentir sa présence dans les moindres moments, les plus inattendus, renversant la logique naturelle des choses. Il s'agit soit d'une intervention divine directe, soit de celle des intercesseurs - une pléiade de saints ayant chacun des attributs spécifiques et des pouvoirs thaumaturges dont la présence est attestée par de nombreuses apparitions, par des miracles ou des événements miraculeux. Il n'y a pas de barrière trop rigide entre le monde des vivants et celui des morts (la mort est plutôt vue comme l'ordre naturel, trop quotidienne pour vraiment donner lieu à la terreur). Les horizons spatiaux dans le village roumain de Transylvanie L'espace - sa perception et sa représentation - est l'une des coordonnées fondamentales sur lesquelles se structure toute vision du monde. Pour le milieu rural, l'espace ne représente pas seulement un simple concept, il est l'un des repères essentiels de la mentalité paysanne.7 Dans l'univers mental du village, l'espace est très socialisé. Il n'existe pas en soi, mais 8 seulement en rapport avec les groupes humains qui le peuplent. Au-delà des latitudes et des chronologies, l'espace est perçu sur deux registres fondamentaux. D'une part, un espace concret, vu dans sa
6 « Car tout ce qui existe dans ce monde n'est rien d'autre que labeur, dégoût, fatigue et soupirs et désirs immondesqui saisissent corps et âmes et même si tout cela nous donne du réconfort sur l'instant, nous nous retrouvons plongés dans la souffrance peu de temps après. Et ce monde est tel une ombre qui s'ouvre aux yeux des hommes pour ensuite disparaître. (..) C'est pourquoi, aussi longtemps que nous pouvons encore le faire, mes chers frères et bien-aimés chrétiens, aussi longtemps que nous sommes encore de ce monde et que la mort ne nous tient pas encore, faisons attention aux désirs de Dieu, faisons le bien, de toutes nos forces... afin d'échapper aux souffrances éternelles et nous montrer dignes de l'Empire céleste », Cazania, p. 107. 7 Ernest Bernea, Cadre ale gândirii populare române$ti, (Cadres de la pensée populaire roumaine), Bucarest, Cartea Româneasca, 1985, p. 13 - 129. 8 Robert Muchembled, Culture populaire et culture des élites dans la France Moderne (XVe - XVIIIe siècles), Paris, Flammarion, 1991, p. 58 - 59. 34

dimension physique et géographique, fortement socialisé, disposant de différents repères que la communauté rurale de ce temps va redimensionner selon ses propres rythmes et cadences, en liaison aussi avec le monde urbain, la civilisation citadine. D'autre part, un espace imaginaire, terrestre et cosmique, une géographie mentale tout aussi peuplée de références, d'une autre nature, bien sûr, dont la signification n'est pas moins déterminante dans la genèse de la mentalité collective de l'époque. Ces deux registres se ressemblent et sont pourtant différents, car la frontière entre le réel et l'imaginaire est elle-même incertaine et « spiritualisée» ; ces deux domaines communiquent et interfèrent entre eux. L'espace concret d'abord. Comme le constatait Mircea Eliade, ce qui est spécifique à la mentalité collective des sociétés traditionnelles, est l'organisation et « l'imagination» de l'espace en rapport avec le lieu où se place le sujet. Dans la conscience de chaque individu ou de chaque communauté, le village, la communauté rurale est placé au centre du monde ou, de toute façon, au centre de l'univers imaginé.9 L'idée de centre et de limite, celle de métropole et de périphérie est une invention et un attribut de la mentalité moderne, car la mentalité traditionnelle avait une autre manière de valoriser l'espace; c'est justement grâce à cela que le monde rural n'a pas souffert des complexes de la provincialisation et de la marginalisation, qui sont des complexes par excellence modernes. Le monde rural de la Transylvanie a autrement valorisé l'espace. 10A partir d'un centre imaginé qui correspondait au centre du village, l'espace était vu sous la forme de cercles concentriques successifs qui s'ouvraient sur des zones de plus en plus Inconnues. Le premier niveau spatial est celui qui est circonscrit au territoire proprement dit du village. C'est un espace familier, « d'amitié collective », c'est le « chez soi », qui se défmit en termes sociaux comme l'espace de la famille, du voisinage. Un second horizon spécifique au monde rural, jusque très tard, presque jusqu'à nos jours, s'inscrit autour d'un ensemble de villages situés autour du village - repère, c'est-à-dire sur un rayon de 10 - 20 km, dans une région géographique définie (une vallée, une dépression), qui est désignée le plus souvent sous le terme de « pays ».11Ceci est, à notre avis, le
9 Mircea Eliade, Saerul ~iprofanul, (Le sacré et le profane), Bucarest, Ed. Humanitas, 1992, p. 41 - 46 ; Robert Muchembled, op. cit., p. 60 - 61. 10 Ovidiu Papadima, 0 viziune româneasea a lumii. Studiu de folelor, (Une vision roumaine du monde. Etudes de folklore), Bucarest, Convorbiri Literare, 1941, passim. Il « Tara» (Ie pays) serait, à notre avis, l'espace défini par les repères géographiques stables (une dépression, une vallée, etc.), ou ce que les folkloristes appellent « zone folklorique» car le spécifique local s'est défini et s'est conservé justement grâce à cet espace autarcique, fermé; les pays: Tara Oltului, Hategului, Bârsei, Oa~ului, Nasaudului, Zarandului, etc., sont les plus connus et ils recevront plus tard des fonctions politiques - administratives aussi. Pour des comparaisons avec l'espace européen, voir R. Muchembled, op. cil, p. 59 ; pour ce qui est de la conscience de 35

sens primaire de la notion de « pays », de région connue et quelque peu familière, limitée par des repères bien définis; ce n'est que plus tard que la notion prendra des sens administratifs. La présence de tant de « pays» dans la Transylvanie reflète justement une telle perception de l'espace au niveau de la mentalité paysanne. Le pays est la zone dans laquelle se font environ 75 % des mariages, la zone avec laquelle on a le plus de relations d'amitié, mais dans laquelle, aussi, ne sont pas absentes les relations d'hostilité. Les habitants de ces régions se considèrent comme des « étrangers» mais ils sont en fait de faux étrangers. Les vrais étrangers sont ceux de l'extérieur du « pays », ceux venus « de nulle part », qui sont vus comme des marginaux, des exclus par les habitants du village, et ce sont eux qui amènent des dangers inconnus. L'espace se trouvant à l'extérieur du pays représente une société vague et éloignée qui d'habitude fait les frais d'une antipathie réelle. Comme nous pouvons le remarquer, nous nous trouvons devant une conception spatiale fortement socialisée, qui détermine des attitudes collectives d'amitié et de familiarité, mais aussi de neutralité ou bien de rej et et d'hostilité. La solidarité de groupe ou de clan, spécifique au village n'exclut cependant pas les conflits ou les luttes intérieures dans le cadre même de la communauté rurale. Devant les menaces venant de l'extérieur, de tels conflits s'estompent et les paysans réalisent une solidarité parfaite. Les solidarités des villages ou celles des régions, même, sont très puissantes dans les zones polyethniques de la Transylvanie, où les hostilités entre les communautés voisines, mais différentes d'un point de vue ethnique ou religieux, se transmettent d'une génération à l'autre. Le cas des communautés roumaines des régions du fundus regius ainsi que celui des comitats nobiliaires de la Transylvanie sont particuliers.12 En effet, le besoin d'une forte solidarité dans un monde hostile a imposé un type spécifique de famille. La présence dans les villages roumains, jusque très tard dans l'époque moderne, des familles élargies, comprenant des parents de plusieurs degrés en est une démonstration.13 Pour le paysan habitant le village, celui-ci est le centre à partir duquel il regarde le monde, une sorte de cercle invisible qui sépare, tel un cordon, l'espace jusqu'aux limites duquel il peut aller, le milieu naturel et social, et le milieu agressif et dangereux. Il est aussi évident que ce schéma mental de perception de l'espace ne convient pas totalement, par exemple,
pays à part qui existait dans Tara Fàgàra~ului, voir Stefan Mete~, Situa!ia economicà a românilor din Tara Fagara~ului, (La situation économique des Roumains du pays de Fagara~), I, Cluj, 1935, p. 5 - 6. 12Voir les conflits des villages roumains de Valea Rodnei avec les villages saxons du district de Bistrita, Virgil Sotropa, « Revolta districtului gràniceresc nàsàudean », (La révolte du district frontalier de Nasaud), Arhiva Somesanà, no. 23, 1938, p. 14 - 44. 13 Stefan Lemny, Sensibilitate ~i istorie în secolul XVIII românesc, (Sensibilité et histoire au XVIIIe siècle roumain), Bucarest, Ed. Meridiane, 1990, pp.75 - 109. 36

aux bergers qui font la transhumance, aux journaliers à la recherche de travail ou aux montagnards qui travaillent dans la montagne ou à la campagne. Il concerne cependant la plupart des paysans qui sont surtout des voyageurs d'occasion et des sédentaires par vocation. 14 Ainsi, l'immobilité du monde rural représente sans doute une réalité. Mais, il est tout aussi vrai que le monde roumain de la Transylvanie, à tous ses niveaux, devient assez mobile dans l'intervalle de temps que nous avons pris en considération. Pour ce qui est de l'élite roumaine - directement liée au

monde rural - se manifestentmaintenant un élargissementde l'horizon, une
intégration dans une géographie européenne, qui, d'ailleurs, vient elle-même à la rencontre d'une Europe qui redécouvre et récupère maintenant l'espace géographique roumain.15 Les voyages d'études et les stages de « l'intelligentsia» roumaine qui s'élargit, à présent, aux sphères intellectuelles et géographiques européennes, sont une première ouverture. Les jeunes roumains marchent à travers l'Europe, ils font des séjours de quelques années dans les centres européens, ils commencent à avoir l'image la plus complète possible des réalités européennes. Pour donner deux exemples des plus représentatifs, nous pouvons constater que la carte, que nous obtenons en unissant les points représentant les villes dans lesquelles ceux-ci ont fait leurs études, donne un espace ayant comme frontières Kiev, à l'Est, Vienne et Rome à l'Ouest, en passant ensuite par Bucarest, Iasi, Buda, Karlowitz, Lwow, Trnavia.16 Le clergé, une catégorie beaucoup plus intégrée dans le monde rural, aura une place spéciale dans cette ouverture vers de nouveaux horizons. La crise, que va provoquer l'union avec l'Église de Rome, aura ouvert de nouveaux horizons intellectuels et géographiques aux membres du clergé roumain de la Transylvanie. Les routes de la plupart des champions de l'orthodoxie traversent une carte, encore plus intéressante, qui part de différents points de la Transylvanie - surtout du Sud - pour former un espace dont les cercles concentriques passeront par Bucarest, Ia~i, Timi~oara, Karlowitz, Vienne, Kiev, Saint-Pétersbourg, Moscou, Constantinople, Le Mont Athos, Jérusalem. De nombreux représentants de l'orthodoxie roumaine prenaient de plus en plus souvent la route de Moscou - qui était un important repère dans la mentalité du clergé orthodoxe de la Transylvanie en sa qualité d'empire « orthodoxe », (<<la troisième Rome »). Pendant la dernière décennie du XVIIe siècle, nous trouvons beaucoup de pèlerins roumains de Moldavie
14Robert Muchembled, op. cil., p. 61. 15Paul Hazard, Criza con~tiin!ei europene, (La crise de la conscience européenne), Luminilor, (La civilisation de l'Europe au siècle des Lumières), Bucarest, Ed. Meridiane, 1986, I, p. 58 - 125. 16Iacob Mârza, Scoala ~i natiune, (École et nation), Cluj-Napoca, Ed. Dacia, 1983, p. 74 - 78. 37

Bucarest, Ed. Univers, 1973,p. 4 - 28 ; Pierre Chaunu, Civiliza!iaEuropei în secolul