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Sociologie et Littérature

De
284 pages
Les références nous en apprennent autant sur le cité que sur le citant. Si les références à Proust, Thomas Mann, Flaubert et bien d'autres qui jalonnent les écrits de la sociologie contemporaine nous informent ainsi sur les qualités heuristiques de leurs oeuvres, à travers ces passages de transition entre lectures sociologiques et expressions artistiques du monde, c'est aussi un peu d'elle-même que la sociologie dévoile. Phénomène discret, les références littéraires sont révélatrices d'un patrimoine culturel.
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CoUeetioD Logiques Sociales

.Laurence ELLENA

SOCIOLOGIE ET LITTÉRATURE

la référence à l'oeuvre

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

@ L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-6707-5

INTRODUCTION

SOCIOLOGIE ET LITTÉRATURE Weber admirait Balzac!. Marx et Engels virent dans son oeuvre une analyse de la constitution de la bourgeoisie comme classe dominante2. Considéré comme «grand ancêtre» par Comte et Mannheim, il inspira aussi des écoles littéraires pour lesquelles le roman devint le champ privilégié de l'analyse et de la description du monde social 3. Cette démarche revenait à constituer la littérature en rivale de la sociologie naissante. Dickens, Stendhal, Balzac, Flaubert, Zola, Gogol, Pouchkine, Dostoïevski, Stefan Georg n'ont guère caché leur profonde hostilité à cette discipline considérée comme une concurrente dans la construction de l'opinion et de la sensibilité du public4. Giovanni Busino relate cette aversion tenace d'une littérature qui entrevoit dans la sociologie, par delà ses projets scientifiques, l'ambition

problématique de dire la vérité du monde, « d1établirles valeurset les finalités sociales, de donner à la société moderne les
orientations ultimes5 ».

Durkheim s'affronte à ses adversaires. Une partie de l'intelligentsia, comme Paul Bourget, Maurice Barrès, s'oppose à la sociologie à visée
En 1902, à la Sorbonne, la sociologie

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scientifique, et plaide pour celle qui se veut plus littéraire. La sociologie représentait-elle un esprit germanique mal venu à l'époque? s'interroge Wolf Lepenies6. Plus profondément, la volonté de désacralisation de la société portée par cette discipline et son effort pour se tenir loin du style littéraire, expliquent selon lui le rejet dont elle put être l'objet. Son projet aurait été en tout cas inacceptable pour les tenants d'une France mystique, monarchiste, nationaliste, tournée vers le passé7. Wolf Lepenies retrace l'histoire de l'affrontement entre orientations littéraires et orientations scientifiques en Allemagne, en Angleterre, en France. Pour lui, troisième cultureS, la sociologie foyer du conflit - a oscillé dès ses origines entre ce que, depuis Leavis9 et SnowIO, on nomme "les deux cultures" : science et littérature. Cette perspective a été critiquée. Par Raymond Boudon notammentII. Celui-ci soupçonne Wolf Lepenies d'exagérer la teneur des relations entre romanciers, poètes, sociologues. Le balancement de la sociologie n'est que la thèse officielle de l'auteur, explique Raymond Boudon: Wolf Lepenies considère en réalité la sociologie comme penchant fortement du côté de la littérature. Selon Raymond Boudon, il se trompe sur ce point: si la sociologie a bien connu quelques "aventures", quelques "tentations" littéraires, elle a été, dès ses débuts, plus proche des sciences que des arts. Ses projets et ses résultats d'alors ne laissent aucun doute sur ses modèles et ses ambitions originelles. La sociologie aurait donc connu un départ plus cognitiviste que caméralisteI2. La question de son évolution ultérieure se pose cependant: une partie de la sociologie d'aujourd'hui s'éloigne de ses projets d'alors, pense Raymond Boudon, pour suivre des voies bien différentes en se rapprochant des disciplines littéraires. Du côté de Wolf Lepenies comme de celui de Raymond Boudon, la démarche historique et sa critique renvoient donc à des perspectives théoriques et épistémologiques, qui rendent compte de

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l'importance des enjeux engagés: Que doit ltre la sociologie ? Que devrait-elle être et faire pour constituer un domaine de connaissance raisonné ? De nombreux sociologues ont en effet souligné les liens de

leur discipline avec le domaine littéraire, relation utile, voire
nécessaire. Toutes les idées sociologiques, toutes les théories sociologiques résultent de "processus mentaux", « qu'ils soient du domaine de llimagination, de la vision ou de l'intuition, qui sont tout autant propres à Ilartiste qu'au savant », explique Nisbet13. L'École de Chicago considérait la littérature comme une aide à la compréhension de la complexité des faits sociaux14. Pour Giovanni Busino, le clivage entre littérature et sociologie s'est installé au détriment de cette dernière. La sociologie s'est défendue contre la littérature: territoire balisé, constamment consolidé, la querelle entre sciences humaines et littérature a entre autres privé la sociologie « de l'apport des esthétiques cognitives et de certains modes de connaissances fragmentaires fort utiles en logique de la découverte15. » Certains sociologues d'aujourd'hui revendiquent pour la discipline une ouverture vers la littérature. C'est par exemple la « démarche poétique» de Pierre Sansot, l'usage de la fiction devant permettre de restituer à la vie sociale « toutes ses couleurs, ses saveurs, ses associations poétiques16 ». Hervé Fischer, par l'art sociologique, tenta de « transgresser des frontières établies entre art et sciences sociales17 », Blaise Galland plaidant quant à lui pour une sociologie esthétique dans sa méthode, dans son mode de communication et dans le choix de son objet18. A la manière d'Ernst Gombrich recherchant les écrits scientifiques ayant influencé les dessins et l'art visionnaire de Léonard de Vinci19, de nombreux chercheurs ont aussi exploré les liens effectifs existant entre science et littérature, en les constituant en objets d'étude.

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Geneviève Bollèmea exposé de quelle manière dans la mesure où elle brise les limites individuelles et parait « rendre compte de la subjectivité humaine en général et nous renseigner sur elle », la structure de la description chez Flaubert' est de nature sociologique20. Catherine Bidou-Zachariasen montre comment A la recherche du temps perdu présente des dimensions sociologiques, au sens théorique et non plus au sens de simple sensibilité sociologique21. De façon plus large et plus systématique, Lewis Coser22 a tenté de reconstruire les analyses et les concepts contenus dans les romans, "sociologie à travers la littérature" illustrée par des textes d'écrivains et surtout de romanciers Steinbeck, Balzac, Zola, Proust, Tolstoï, Dostoïevski Pour Gérard Toffin et Henri Mitterand notamment, la démarche de Zola présente des analogies frappantes avec celles des chercheurs en sciences sociales. L'un pose le problème de la position intermédiaire des productions zoliennes entre ethnologie et fiction23, l'autre se réfère à ses Carnets d'enquête qui le rappro-

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cheraient de grands sociologues français du XIXème siècle 24
comme Frédéric Le Play. Comment expliquer cette découverte du sociologique dans le romanesque? Christian Baudelotet Roger Establet ont remarqué, dans leur étude sur Le suicide de Durkheim, que les écrivains « les plus imaginatifs» (Balzac, Hugo, Maupassant) sont paradoxalement ceux qui, en créant leur univers, retrouvent les régularités les plus proches de l'observation sociologique, « alors que les auteurs les plus soucieux de réalisme, d'exactitude et de reconstitution du réel par la documentation s'en écartent fortement25. » Le scientifique dans l'artistique pose alors le problème des relations entre ces deux domaines. Mais la recherche de l'artistique dans le scientifique amène elle aussi à de profondes réflexions26, en proposant par exemple que l'on aborde les écrits scientifiques (sciences "exactes" ou sciences "sociales") de la même manière que 10

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les textes littéraires. C'est de ce point de vue que Latour et Fabbri analysent les articles de sciences exactes à l'aide de concepts forgés pour analyser les textes littéraires, examinant leur rhétorique spécifique27. Dans une perspective similaire, notons les diverses études portant sur le statut et le rôle des notes dans les articles et ouvrages scientifiques28. C'est dans cette optique que certains chercheurs ont signalé et analysé l'importance de l'écriture dans les sciences humaines. En ethnographie tout d'abord, où la nécessité de rendre compte de réalités "autres" implique l'incontournabilité de "trouver Jes mots". « Science des moeurs» et« art de les figurer» explique Jean Jamin, en ethnographie« la recherche de l'expression vaudrait autant que celle de la conceptualisation29 ». Et comment sous-évaluer cette dimension en anthropologie? souligne Georges Balandier30. Dans une discipline où « au temps du terrain succède le temps de l'écriture », note de son côté Mondher Kilani, la finalité du travail de l'anthropologue est de fournir un texte élaboré à travers lequel il communique à un lecteur « son expérience de l'expérience des membres de la société dans laquelle il a vécu31 ». Et à l'écriture s'ajoute l'envie du texte: « On pourrait parler d'écrivabilité pour tenter de définir cette alchimie qui opère quand un terrain rencontre et accueille une envie d'écrire, la portant en même temps que la sollicitant et la suscitant» explique Martin de la Soudière32. L'écriture est un enjeu, en ethnologie, en anthropologie, en sociologie33, posant parallèlement la question du style, des procédés littéraires employés. Richard Brown, dans ses Clefs pour une poétique de la sociologit,34, insiste notamment sur l'utilité et l'intérêt heuristique des métaphores et de l'ironie dans le discours sociologique. Ce point de vue nous entraîne vers la fiction. Est-il nécessaire d'y recourir? Peut-on y échapper? Est-elle le contraire de la connaissance comme sa "définition commune" le laisse entendre ?35 L'écriture en sciences sociales fait appel à l'effet de Il

réel pour rendre compte des faits sociaux, et à l'effet de vérité pour en écrire l'analyse, explique Martyne Perrot: elle fait appel à l'effet de réel dans ses descriptions et à l'effet de vérité dans l'interprétation, tout ceci ayant partie liée avec la fiction, bien que la connaissance dans les sciences humaines soit « en guerre contre elle3 6 ». La question de la fiction se pose donc. Elle ne se pose d'ailleurs pas seulement en. ethnographie ou en sociologie, mais aussi en psychanalyse et en histoire où, comme l'indique Jacques Rancière, « la crainte de la littérature» exprime « une crainte de la non-science37 ». La fiction, comme l'explique Michel de Certeau, est en effet présente dans le discours historique au sein d'une lutte, celle qui oppose "l'histoire" et "les histoires", combat contre « l'affabulation généalogique », « les mythes et les légendes de la mémoire collective », «les dérives de la circulation orale38 », présente dans les enjeux de l'historiographie qui se crédite d'un rapport au réel « parce que son contraire est placé sous le signe du faux39 » : la fiction est accusée de ne pas être un discours univoque, autrement dit de manquer de « propreté scientifique40. » Au niveau de la psychanalyse, Freud s'étonne, dans Studien über Hysteries (1895), de l'analogie entre la fiction et les discours des analysés, ces « histoires de malades» qui « se lisent comme des romans» et sont pour ainsi dire « dépourvues du caractère sérieux de la scientificité41 ». D'un autre point de vue, il mentionne son

recours à la fiction pour élaborer ses théories: « Une présentation
approfondie des processus psychiques à la manière dont elle nous est présentée par les poètes », dit-il, « me permet, par l'emploi de quelques formules psychologiques, d'obtenir une certaine intelligence dans le déroulement d'une hystérie42 » : il en appelle ainsi aux « poètes et romanciers» qui« connaissent, entre ciel et terre, bien des choses que notre sagesse scolaire ne saurait encore rêver43 ». Ainsi, on ne peut distinguer de coupure essentielle, comme l'indique Michel de Certeau, entre le procédé analytique de 12

Freud, ses interprétations de documents littéraires et la manière dont il construit son discours44.
UNE PRÉSENCE PROBLÉMATIQUE

Un poème scandinave ouvre L'Essai sur le don de Marcel Mauss45. Geminasca a étudié ces quelques strophes et leur lien avec le texte qui les suit46. C'est dans la même optique que nous avons choisi de traiter de la question des rapports entre art et science: en observant et analysant les références littéraires des textes sociologiques. Présence effective, matérielle, directement observable du littéraire dans le scientifique, quelle est leur fonction, leur rôle, leur signification? Il ne s'agira pas pour nous de dire ce qu'il faut, c'est à dire ce que la sociologie doit être et faire mais ce qui est. Non pas quel est le devenir et le devoir de cette pratique, mais quel est le fait constaté. Fenêtres du texte, ouvertures / fermetures de son discours, portes d'entrée vers son identité, passages de la trame romanesque à la théorie abstraite, chemins: de l'homme de lettres à l'homme de sciences, du littéraire au sociologique, de la littérature artistique à la sociologie.

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RÉFÉRENCES LITTÉRAIRES ET TEXTES SOCIOLOGIQUES
« Puisque la notion d'effet pervers constitue le thème de ce volume, il est bon d'introduire dès maintenant quelques précisions de voca. bulaire. (...) je défendrai (...) le vocabulaire choisi à l'aide de deux arguments. Le premier fait appel à l'autorité de Goethe. Dans des vers célèbres où il est difficile de ne pas voir l'influence de la politique des Lumières, Méphistophélès se définit comme Mune part de cette force qui veut toujours le mal, et fait toujours le bienM (...)47. On s'accordera sans peine à qualifier de perverse l'action de l'esprit du mal, même si elle aboutit à la production d'effets indubitablement et collectivement positifs. » Raymond Boudon, Effets pervers et ordre social 48

Cet appel à Goethe constitue-t-il un problème de sociologie? Ou pose-t-il un problème à la sociologie? Il atteste en tout cas d'une présence de la littérature dans un discours sociologique. Wright Mills, Durkheim, Weber, Goffman49 et bien d'autres encore font allusion à des romanciers, à des poètes, à des artistes de l'écriture. 19ème siècle, 20ème siècle, de la "naissance officielle" de la sociologie à celle d'aujourd'hui, en France, en Allemagne, en Angleterre, aux Etats-Unis, les auteurs se reportent aux oeuvres littéraires. Certains préfèrent nommer un auteur, d'autres un personnage ou l'oeuvre dont il constitue le héros, d'autres la trame. L'allusion elle aussi se détecte, dans les titres et intertitres, dans les réflexions de bas de page. Larges extraits côtoient légers épigraphes. Le bovarysme glisse dans certaines explications sociologiques d'Edgar Morin. Néologismes et citations heuristiques? La question n'est peut-être pas d'importance. L'étude de ce phénomène discret, parfois même caché dans les méandres du texte et de l'hypertexte ne suffit peut-être pas à nourrir une pensée. Les débats sur la question existent néammoins. Pourtant, qu'il s'agisse de s'insurger contre ces rapports, de les constater ou de les désirer50, elle ne fait l'objet le plus souvent que de rapides remarques portant sur des nécessités ou des interdits. La présence 14

des références littéraires n'est-elle pourtant pas l'expression d'un rapport objectif? De ce fait, ne mérite-t-elle pas un regard attentif? Le choix des références littéraires comme objet permet de comprendre quelques faits. La nature des relations entre sociologie et art littéraire tout d'abord. Ou plutôt l'un de ses aspects. Une des facettes de l'identité de la sociologie ensuite. Le corpus d'ouvrages de sociologie sur lequel porte l'analyse est constitué de titres d'auteurs français actuels51 : Georges Balandier, Raymond Boudon, Pierre Bourdieu, Michel Crozier, Jean Duvignaud, Michel Maffesoli, Edgar Morin et Alain Touraine - descriptions, méthodes, constructions théoriques, exposés de résultats, réflexions épistémologiques52. Il réunit une grande variété de théories, de positionnements épistémologiques et parfois d'antagonismes, ainsi qu'une immense diversité de manières de se référer: extraits, titres d'oeuvres, noms de créateurs ou de personnages, disciplines, genres. Références dans le corps du texte, en notes, par évocation ou allusion, que nous appellerons références littéraires, c'est à dire socialement considérées comme telles 53 - références au roman, au théâtre et à la poésie. L'étude de la place des références, de la nature et du contenu de leur message, de la présentation et du vocabulaire utilisés par le sociologue a conduit à une classification. Cette étude documentaire _ premier momentdu travail - examine et fait un état des lieux de la situation et visibilise le phénomène, procédure se rapprochant de celle du type-idéal, combinant intérêt pratique et intérêt épistémologique. A cette étape succède, en deux temps, l'analyse de la signification du fait. Quelle est la fonction de ces références dans le texte? En introduisant les acteurs virtuels dans le phénomène observé (auteur, oeuvre, public) et à travers une approche en termes de communication, l'étude transforme le point de vue: à qui s'adresse le message? Comment? Avec quels résultats? Quelle est, enfin, l'image 15

de la littérature qui se dégage de ces références? Le questionnement, cette fois-ci en termes de représentations, renvoie alors à la sociologie elle-même, à ses points d'appui et d'ancrage, à ses attirances et répulsions, et aux positionnements de chacun des sociologues étudiés dans le champ de la sociologie. Le point de vue premier est interne au texte. Le deuxième est externe. Le premier envisage les textes contenant les références. Le deuxième intègre le contexte de communication dans lequel elles se présentent et les représentations qu'elles véhiculent. Le regard porté sur ce fait provoque ainsi le détail comme indice, en espérant évoquer, suggérer, découvrir une autre facette du tout dont il est extrai 1.

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NOTES
1 - BARROU (J.), «Littérature et sociologie », Informations sociales, "Fictions sociales", n020, 1992, pp. 8-15, p. 9. 2 - BARROU (J.), ibid., p. 8. 3 - BARROU (J.), ibid., p. 9. 4 - BUSINO (G.), Critiques du savoir sociologique, Paris, PUF, coll. "Sociologies", 1993, p. 26 5 - BUSINO (G.), ibid. 6 - LEPENIES (W.), Les Trois Cultures. Entre science et littérature, l'avènement de la sociologie, Paris, éd. de la Maison des Sciences de l'Homme, 1990
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- LEPENIES

(W.), ibid., avant-propos.

8 - LEPENIES (W.), ibid. 9 - LEAVIS (F. R.), Two Cultures? The Significance of C. P. Snow. Being the
Richmond Lecture 1962. New Y ork, Panthéon Books, 1963. 10 - SNOW (C. P.), The Two Cultures and The Scientific Revolution, (The Rede Lecture 1959), New York, Cambridge University Press, 1959 Il BOUDON (R.), «Comment écrire l'histoire des sciences sociales? », Communications n° 54, 1992, pp. 299-317. Cf. également la critique de François CHAZEL, parue dans la Revue française de sociologie, Avril-Juin 1993, XXXIV -2, pp. 247-269.

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12 - Cam éralis te, c'est à dire, selon les termes utilisés par Raymond Boudon, une sociologie qui accorde plus d'intérêt à l'exposé séduisant de "ce qui est" qu'à l'explication des phénomènes sociaux. Sur ces points, cf. BOUDON (R.), «Comment écrire l'histoire des sciences sociales? », op. cit. et aussi « L'intellectuel et ses publics », in. Reynaud (J. D.) et Grafmeyer <Y.), Français, qui êtes-vous?, Paris, La documentation française, 1981, pp. 465-480. 13 - NI SBET (R.), La tradition sociologique, Paris PUFf coll. " Sociologies" , 1984, p. 34 14 - LINDNER (R.), «Litteratur und Soziologie : James T. Farrel und das ChicagoerDepartment of Sociology, Sociologische Gids, N.L.D., n° 1, 40, 1993, pp. 4-19. (<< Sociologie littéraire ou littérature sociologique. Réflexion sur

l'oeuvre de James T. Farrel. ») 15 - BUSINO (G.), ibid., p. 27 16 - SANSOT (P.), «Une démarche poétique », Informations sociales, "Fictions sociales", n020, 1992, pp. 23-30, p. 30 17 - Cf. GALLAND (B.), Art sociologique, méthode pour une sociologie esthétique, Genève, Georg Editeur, 1987, p. 2. 18 - GALLAND (B.), ibid.

19 GOMBRICH (E), Essai sur «Les formes en mouvement de l'eau et de l'air dans les carnets de Léonard de Vinci », L'écologie des ~mages, "Idées et recherches", Paris, Flammarion, 1983. 20 -- BOU.ÈlvfE (G.), Structure sociologique de la description chez Flaubert, Paris, Thèse 3ème cycle, Lettres, 1962, p. 346.

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anal yste de la mobili té sociale», "Cultures bourgeoises", Ethnologie française, 1990, n° 1, pp.34-41; «De la "Maison" au salon. Du rapport entre l'aristocratie et la bourgeoisie dans le roman proustien », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n° 105, Déc. 1994, pp. 60-70; Proust sociologue, Paris, Descartes et Cie, 1997 22 COSER (L.), Sociology through literature, Englewood Cliffs, Prentice Hall, 1963. 23 - TOFFIN (G.), «Zola, entre ethnologie et fiction », Critique, n° 498, tome XLIV, nov. 1988, p. 498. 24 - ZOLA (E.), Carnets d'enquête, «Une ethnographie inédite de la France », Paris, Plon, coIl. "Terre Humaine", 1986, avant-propos d'Henri Mitterand, p. 13. Cf. également Le regard et le signe de Henri Mitterand, Paris, PUF, "Écriture", 1987. 25 - BAUDELOT (C.) et ESTABLET (R.), Durkheim et le suicide, Paris, PUF, coll. «Philosophie », 2e éd., 1986, p. 88. Cf. aussi Yachar Kemal disant « Certaines réalités, je les découvre mieux quand je me mets à écrire. C'est ainsi que, avec le "meurtre au marché des forgerons", j'ai mieux saisi tout ce que l'intrusion de l'ordre capitaliste a apporté comme destruction dans la plaine de Cilicie. », Entretiens avec Le monde, 2, Paris, éd. La découverte, 1984. 26 - Notons également les travaux de Pierre Thuillier, selon lequel la recherche

BIDOU-ZACHARlASEN (C.), « ilLejet d'eau d'Hubert Robert .. ou Proust

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n'a pas toujours la "transparence" et l'"objectivité" qu'on lui prête volontiers et qui retrouve un lien entre la culture et la science: « les "idées" scientifiques ne sont pas indépendantes de toutes les idées qui imprègnent le milieu où vivent les chercheurs" » explique-t-il, développant l'idée que la science, en tant que construction humaine historiquement conditionnée et inséparable des autres institutions ou activités humaines et tributaire de facteurs philosophiques, religieux, politiques, économiques, esthétiques, éthiques, etc., fait partie de la culture, Les savoirs ventriloques, ou comment la culture parle à travers la science, Paris, Seuil, 1983, quatrième de couverture; cf. également Les passions du savoir, «Essai sur les dimensions culturelles de la science », Paris, Fayard, 1988 et Jeux et enjeux de la science, Paris, Robert Laffont, 1972. 27 - LATOUR (B.) et FABBRI (P.), « La rhétorique du discours scientifique. La rhétorique de la science. Pouvoir et devoir dans un article de sciences exactes », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 13, Février 1977, pp. 81-95. 18

28 lÉVY -PIARROUX (Y .), « Les notes donnent le ton », Espaces-Temps, Les cahiers, n° 47-48, "La fabrique des sciences sociales. Lectures d'une écriture", pp. 21-33. Cf. également l'étude de la valeur démonstrative de l'exemple dans les textes sociologiques: Patrick Legros, « Les règles de la démonstration sociologique. L'exemple. », Sociétés, n042, Dunod, 1993, pp. 373-381. 29JAMIN (J.), «Le texte ethnographique. Argument », Études rurales, n° 97-98, Janvier-Juin 1985, pp. 13-24, p.7 30 - BALANDIER (G.), «L'effet d'écriture en anthropologie », Communications, "L'écriture des sciences de l'homme", n° 58, 1994, pp. 23-30, p.25. 31 - KILANI (M.), «Du terrain au texte », Communications, "L'écriture des sciences de l'homme", n° 58, 1994, pp.45-60, p. 45. 32 - DELA SOUDIÈRE (M.), «Écrire l'hiver» Communications, "L'écriture des sciences de l'homme", n° 58, 1994, pp. 103-118, p. 104. 33 - PERROT (M.) et DE LA SOUDIÈRE (M.), «L'écriture des sciences sociales : enjeux », Communications, "L'écriture des sciences de l'homme", n° 58, 1994, pp. 5-22, p. 7. 34 - BROWN (R.), Clefs pour une poétique de la sociologie, Arles, Actes Sud, 1989; «L'ironie dans la théorie sociologique: notes pour une esthétique des sciences humaines », Épistémologie sociologique, Paris, Anthropos, 1973, n° 15-16, p.63. 35 - Le terme de fiction est rapproché, selon les sources, des notions de mensonge et d'invention. Les dictionnaires signalant son antonyme mentionnent que le sien est à chercher du côté des notions équivalentes à celui de réalité. Pierre Grelley, dans «Connotations» (Informations sociales n° 20, "Fictions sociales", 1992, pp. 70-71) note comment le concept de fiction est à rapprocher de celui de récit et de celui de perception, comme le fait l'Encyclopaedia Universalis, où il jouxte ceux «d'illusion, d'image, de représentation, d'imaginaire, de convention, de référent, de discours, d'identité, de rêve, d'être, de réalité, d'existence ou d'apparence» (p. 70). L'auteur établit la nécessité d'une réhabilitation de ce terme:« Comme le souvenir et comme la création de l'artiste la fiction peut devenir plus vraie que le réel en saisissant la substance même de ce qu'elle traite et ramenant la complexité imperméable du naturel aux dimensions maîtrisées du récit. Reconstruction de la réalité destinée non pas à travestir celle-ci mais à lui conférer davantage d'opérationalité, la fiction peut donc être à la fois le produit de l'imagination et celui de la raison. » (p. 71). 36 - PERROT (M.), «L'écriture des sciences sociales », Informations sociales, "Fictions sociales", n020, 1992, pp. 31-35, p. 31.

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37 RANCIÈRE (J.), «Histoire des mots, mots de l'histoire », Communications, "L'écriture des sciences de l'homme", n° 58, 1994, pp. 87-102, p.90. 38 - DE CERTEAU (M.), Histoire et psychanalyse entre science et fiction, Paris, Gallimard, 1987, p. 66. Cf. également, sur ce problème, Tzvetan Todorov, «Fiction et réalité », L'homme, n° 111-112, Juillet-Décembre 1989, pp. 7-33. 39 - DE CERTEAU (M.), Histoire et psychanalyse entre science et fiction, op. cit., p. 67 40 - DE CERTEAU (M.), ibid, p. 69 41 - Cité par Michel de Certeau, ibid., p. 121. 42 - FREUD (S.), Gesammelte Werke, 1. I, p. 227, cité par Michel de Certeau, Histoire et psychanalyse entre science et fiction, op. cita , p. 121. 43 - FREUD (S.), Délires et rêves dans la Gradiva de Jensen, trad. M. Bonaparte, Paris, Gallimard, colI. Idées, 1971, p. 126. 44 - DE CERTEAU (M.), Histoire et psychanalyse entre science et fiction, op. cit., p. 125. 45 - MAUSS (M.), « Essai sur le don. Forme et raison de l'échange dans les sociétés archaïques», Sociologie et anthropologie, Paris, PUF, coll. "Quadrige", 1985, pp. 145-146-147. 46 - GEMINASCA (J.), « L'essai sur le don de M. Mauss », in GREIMAS (A. J.) (collectif), Introduction à l'analyse du discours en sciences sociales, Paris, Hachette Université, 1979, pp. 71-139. 47 - C'est moi qui souligne chaque fois. Raymond Boudon spécifie en note: «Traduction de Gérard de Nerval. Mon interprétation du texte de Goethe est confirmée par l'utile Goethe und seine Zeit, de Georges Lukacs» , Effets pervers et ordre social, PUF, Paris, 1977, n 5, p. 253. 48 - BOUDON (R.), Effets pervers et ordre social, p. 253. 49 - Cf. notamment WEBER (M.), L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme, Paris, Plon, "Agora", 1964, pp. 182, 223; MILLS (C. W.), L'imagination sociologique, Paris, Maspéro, coll. "Textes à l'appui", pp. 18-19, 22, 206-209 et 230-231; DURKHEIM (E.), Le suicide, Paris, PUF, coll. Quadrige, 1985, pp. 304 et 314-315, 322-323 et GOFFMAN (E.), La mise en scène de la vie quotidienne, Paris, éd. de Minuit, coll. Le sens commun, 1973, 1. 1 pp. 14-15, 95 et t. 2. pp. 65-66. 50 - Cf. notamment les articles et ouvrages suivants: BOUDON (R.) (déjà mentionné) «L'intellectuel et ses publics: Les singularités françaises» (in REYNAUD(J. D.) et GRAFMEYER (Y.), Français, qui êtes-vous ?, Paris, La documentation française, 1981, pp. 465-480) et «Comment écrire l'histoire des sciences sociales?» (Communications, pp. 299-317); n° 54, 1992, BOURDIEU (p.), CHAMBOREDON (I C.) etPASSERON (I C.), Le métier de so20

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ci%gue (Paris, Mouton, 4ème éd. (1968), 1983); BOURDIEU (P.). Questions de sociologie (Paris, éd. de Minuit, 1980) et Réponses (avecW ACQUANT (L. J. D.), Paris, Seuil, 1992); BUSINO (G.), Critiques du savoir sociologique (Paris, PUF, 1993); CAILLÉ (A.), Splendeurs et misères des sciences sociales (Genève, Droz, 1986); LOURAU (R.), Le gai savoir des sociologues (paris, Union générale d'édition, 1977); MAFFESOLI (M.), La connaissance ordinaire (Paris, Librairie des méridiens, 1985) et La conquête du présent (Paris, PUF, 1979); MORIN (E.), Sociologie (Paris, Fayard, 1984); PASSERON (J. C.), Le raisonnement sociologique (Paris, Nathan, 1991) et SANSOT (P.), «Une démarche poétique» (Informations sociales, "Fictions sociales", n° 20, 1992, pp. 23-30.) 51 - En ce qui concerne la notion de "sociologie contemporaine", nous nous sommes reporté à DURAND (J. P.) et WEIL (R.), Sociologie contemporaine, Paris, Vigot, 1990 et ANSART (P.), Les sociologies contemporaines, Paris, Seuil, coll. "Points", 1990. _ Les articles ont été écartés de l'étude. Les références contenues dans les articles sociologiques pourraient faire l'objet d'une étude comparative. _ On a consulté pour chacun des sociologues un nombre variable d'ouvrages, dans le but d'atteindre pour chacun la plus grande variété possible d'utilisations de la littérature. Quelques explications s'imposent sur ce point. Notre propos est d'étudier les différentes formes de ces références et leur signification. Le corpus établi serait déséquilibré en regard d'une étude se donnant pour objectif l'analyse détaillée de la fréquence des références chez chaque sociologue, ou l'analyse de la fréquence des références littéraires dans un échantillon qui se voudrait représentatif de la sociologie française contemporaine. Le tableau récapitulatif inséré en annexe donne un aperçu de l'intensité variable de la pratique des références chez chacun des sociologues étudiés. Pour 20 ouvrages consultés de Pierre Bourdieu, par exemple, 15 contiennent des références. Dans ces 15 ouvrages, nous avons repéré 100 références. Par contre, les 4 ouvrages de Michel Maffesoli consultés contiennent chacun des références, au nombre total de 135. 52 - Textes sociologiques dont l'objet de recherches n'est pas la littérature ou les oeuvres artistiques en général (la signification de la référence dans ce cas étant alors d'une toute autre nature). 53 - Notons que cette définition de départ suffit au présent exposé mais s'est par la suite transformée. Elle est en effet devenue ensuite insuffisante, dans le sens où elle ne peut pas rendre compte des modifications subies par la littérature à son entrée dans le texte de sociologie. Cette observation répond à un autre questionnement dont nous parlerons plus loin, concernant la place des références littéraires non pas dans le texte argumentatif, mais dans le processus de communication auquel il participe.

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LA LITTtRATURE COMME SOURCE

« Si je veux expliquer

une théorie quelconque,

psychologique,

sociologique,

morale ou autre, il m'est souvent commode de prendre un exemple inventé. » Michel Butor, Répertoire

Les références littéraires se présentent dans le texte sociologique de diverses manières, sous différentes formes, à différents endroits. Plus ou moins visibles, elles sont également plus ou moins explicites. Quels critères adopter pour les présenter, les classer, les rendre intelligibles? Prenons, en guise d'introduction, quelques exemples.

« L'oligarchie

est poussée dans deux directions

opposées.

D'une

part, la cooptation des nouveaux riches créés par le développement de l'industrie et du commerce urbain, tendance qui se poursuit centrale

beaucoup plus récemment dans certains pays d'Amérique

comme le Guatemala; d'autre part, la conquête, dans l'intérieur, des terres des petits paysans, des communautés ou d'autres haciendas,

pour augmenter en particulier la production de viande, èn réponse à la demande du marché urbain. Conquête dont la brutalité provoqua un des grands drames de ce siècle, la dépossession particulier indigènes, que les écrivains péruviens, des paysans, en

de Arguedas à 1

Scorza, ont évoqué dans des oeuvres puissantes. » Alain Touraine, La parole et le sang

En ce qui concerne cette première référence, renvoie à plusieurs oeuvres, présentées comme

le sociologue évoquant les

caractéristiques de certains mouvements sociaux et un contexte
socio- historiq ue.

« Ces "jeunes" sont dans une sorte de no man's land social, ils sont

adultes pour certaines choses, ils sont enfants pour d'autres, il s jouent sur les deux tableaux. C'est pourquoi beaucoup d'adolescents
bourgeois rêvent de prolonger l'adolescence: c'est le complexe de »

Frédéric de L'Éducation sentimentale,

qui éternise l'adolescence.

Pierre Bourdieu, Questions de sociologie2

Ici, à la différence de l'exemple précédent, l'oeuvre n'est pas donnée comme informative. Elle ne donne pas de renseignements sur une certaine jeunesse, elle en constitue pour ainsi dire l'exemple même. L'idée de comparaison domine. Enfin, alors que la première référence mettait en avant le contenu de l'oeuvre et par là son savoir, ici se dégage le personnage principal de l'oeuvre, figure typique de la situation étudiée par le sociologue.

« La métaphore caractéristique

pointe,

souligne,

fait ressortir

telle

ou telle

de la vie sociale sans pour autant les contraindre.

Ainsi, ce que l'on peut retenir des diverses théories qui tentent de rendre compte de la vie en société, ce sont leurs métaphores,

moments "adoucis" de leur démarche où elles sont peut-être le plus prés de leur objet. Je pense à cette boutade de Francis Ponge sur la littérature qui "ne se fait pas avec des concepts mais des

conceptacles, par analogie avec le réceptacle des fleurs". On peut se demander si cela ne pourrait pas s'appliquer l'encontre du scandale intellectuel à la sociologie. Car, à

qu'est aux yeux de certains la

relativisation

du concept, je maintiens qu'il vaut mieux mettre en

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oeuvre des "conceptacles" - ce que j'ai analysé sous les termes de
notion, catégorie

-

qui soient capables de recevoir la vie plutôt

que de la réduire. » Michel Maffesoli, La connaissance ordinaire3

La notion de comparaison est présente ici aussi. Mais il ne s'agit plus, pour l'auteur, d'exposer les caractéristiques d'un objet d'étude. Il est question d'une méthode, d'un regard, où l'attitude sociologique se trouve informée par un esprit artistique.
« lA promenade au phare propose une analyse extrêmement d'une dimension paradoxale de la domination symbolique, lucide di men-

sion qui est presque toujours ignorée par la critique féministe, c'est à dire la domination du dominant par sa domination, un regard féminin sur l'effort désespéré et assez pathétique que tout homme doit faire, dans son inconscience triomphante, pour tenter de se

conformer à la représentation

dominante de l'homme. » Pierre Bourdieu, Réponses4

Dans cette référence, comme dans la première, l'oeuvre littéraire semble être présentée par le sociologue en complément de ses propres recherches. Mais l'oeuvre, dans ce quatrième exemple, apparaît comme tendant à être indispensable à la connaissance du phénomène en question. D'autre part, l'oeuvre n'est pas donnée comme arrivant après le travail du sociologue, mais semble arriver au contraire bien avant celui-ci : comme dans les trois autres références, l'oeuvre et son auteur sont porteurs d'un savoir, mais ce savoir va ici au devant du sociologue.

27

Dans les quatre passages que nous venons de donner, nous avons fait remarquer des différences dans le vocabulaire employé et dans la prise en compte de la forme, du contenu, de l'esprit ou du style de l'oeuvre. Toutes ces différences traduisent une manière de penser et de considérer l'oeuvre littéraire. Ces quatre exemples sont typiques des catégories que nous avons construit pour repérer, exposer et analyser les référence sdes textes sociologiques choisis. Chacune de ces catégories, que nous allons présenter suivant les thèmes principaux qu'elles illustrent, correspondent aux propriétés conférées par les sociologues du corpus aux oeuvres citées, à leurs personnages (comportements, attitudes, raisonnements) ou à leurs créateurs: regard des sociologues sur la littérature et sur leur rapport avec elle.

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I. CULTURES Er CIVILISATIONS

La littérature

comme document

«Tous

les agriculteurs

français

n'ont

pas réussi

comme

les

Champenois,

ou comme les bretons de Gouvennec.

Mais l'agricul-

ture française, qui paraissait archaïque et immuable, a opéré une mutation remarquable à un coQt social et économique bien moindre que beaucoup de pays, même les États-Unis: que l'on songe au coQt humain des désastres agricoles des années 20 puis des années 30, décrits dans Les raisins de la colère de Steinbeck, et qui n'a nullement

empêché le Trésor Public américain de dépenser des milliards de dollars pour soutenir les cours.» Michel Crozier, On ne change pas la société par décreP

« (...) outre le fait que l'anthropologie

nous montre qu'il s'agit là

d'une valeur qui n'est générale ni dans le temps ni dans l'espace, on peut s'accorder sur le fait que le principium individuationis est de plus en plus contesté, au sein même du monde occidental. Ce qui est perceptible au travers de ce baromètre qu'est la sensibilité des

poètes ou des romanciers (cf. par exemple le théâtre de Beckett), ou, plus empiriquement, au travers de la multiplication des attitudes

groupales qui parsèment la vie de nos sociétés. » Michel Maffesoli, Le temps des tribus6

Toute une série de reports aux oeuvres littéraires traduit un intérêt des sociologues étudiés pour le contenu informatif de certaines d'entre elles. C'est dans cette perspective qu'Alain Touraine mentionne les capacités des écrivains latino-américains à rendre compte de certains drames sociaux. Il ajoute dans La parole et le sang dans quelle mesure la série d'oeuvres de Manuel Scorza « a montré admirablement la force des luttes communautaires au Pérou7 ». DansOn ne change pas la société par décret, Michel Crozier évoque les descriptions du monde social présentes dans l'oeuvre de Steinbeck8. Chez Michel Maffesoli, des attitudes culturelles sont illustrées et informées par des oeuvres littéraires, notamment l'attitude de la "masse", attitude collective que l'on peut retrouver selon lui dans les pays ayant connu de nombreuses invasions, et qui se trouve alors associée à la description que fait de la Sicile Tomasi di Lampedusa dans Le Guépard, description qui informe le sociologue et lui fournit une documentation sur ce point9. On retrouve la même utilisation chez Georges Balandier, notamment dans Histoires dlAutres, où l'auteur se réfère à l'oeuvre de Georges Amado" « transposition» de la « culture du peuple» brésilien par une « véritable fête des mots et des imageslO ». Dans cette catégorie de référence, les romanciers semblent dès lors permettre au sociologue comme au lecteur la connaissance d'une situation sociale particulière. Une autre modalité de référence est possible cependant, comme dans l'exemple suivant.

« (...) le passage au système technique de travail rapproche le travail des ouvriers de celui des employés. Si, dans le système profes-

sionnel. les premiers étaient enfermés dans la fabrication, les seconds avaient des tâches de gestion, qui les liaient de prés à l'action patronale dont ils étaient les agents directs (cf. H. P. Bahrott, IndustriebUrokTa Stuttgart, Enke, 1958, et des témoignages littie,
téraires comme ceux de Balzac et de Zola).

L'emprise d'horizons

de l'organisation

rapproche ces deux catégories, venant

opposés, si' bien qu'il est à la fois vrai et insuffisant de des employés, soit de transformation

parler soit de prolétarisation

des ouvriers en employés. » Alain Touraine, Sociologie de l'action Il

Ici, le sociologue appuie son discours par la présentation d'un romancier qui permet, par ses descriptions, non plus la connaissance d'une situation, mais celle d'une évolution, d'une transformation sociale. En établissant une comparaison entre la description d'un phénomène dans l'oeuvre romanesque et le même phénomène tel qu'il est observable aujourd'hui, il évalue les changements opérés dans tel ou tel domaine. Les auteurs s'étant donné pour vocation d'observer la réalité sociale et d'en rendre compte le plus exactement possible sont alors des références fréquentes: Daudet chez Alain Touraine en ce qui concerne le monde du travail (lorsque le lecteur du chapitre "Empirisme et tradition" de L'évolution du travail ouvrier aux usines Renault se trouve invité à se reporter «à titre d'illustration (...) à la description des chantiers d'Indret par A. Daudet dans Jack12 »), Zola pour Germinal et les forgerons de l'AssommoirI3. Mais aussi le monde de l'argent avec Balzacl4.

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