Souvenirs d

Souvenirs d'Ancône

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302 pages

Description

Mes premières relations avec le lieutenant du génie Léon de La Moricière. Alger, 1830. — Son langage et sa noble conduite en apprenant la révolution de juillet. — Il se détermine à rester en Afrique. — Couvert de gloire et lieutenant général à trente-huit ans, il accepte en 1846 les suffrages des électeurs de Saint-Calais, cause de notre liaison. — Son héroïsme aux journées de février et de juin. — Son exil en Belgique, son retour complet à Dieu.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Ajouté le 22 avril 2016
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EAN13 9782346063635
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À propos de Collection XIX

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Théodore de Quatrebarbes

Souvenirs d'Ancône

Siège de 1860

J’offre à mes braves camarades de l’armée pontificale ces souvenirs du siége d’Ancône. Rédigés d’abord comme de simples notes pour l’histoire du général de La Moricière, ils n’étaient pas destinés à la publicité ; mais en avançant dans ce travail, et rencontrant sur mon chemin tant de traits inconnus de dévouement et de courage, j’ai cru que cette grande page de la vie de notre illustre chef devait être complète, et qu’il était bon et juste de conserver la mémoire de ses intrépides compagnons.

Un désir exprimé par la digne et noble femme, compagne de sa vie, est devenu aussi ma règle. J’ai pensé avec elle que l’Église, qui avait inscrit dans ses annales le nom des martyrs de Castelfidardo, devait avoir réservé quelques pages pour les défenseurs d’Ancône.

 

Comte DE QUATREBARBES.

25 mars 1866,

Jour de l’Annonciation de la bienheureuse Vierge Marie.

CHAPITRE PREMIER

Mes premières relations avec le lieutenant du génie Léon de La Moricière. Alger, 1830. — Son langage et sa noble conduite en apprenant la révolution de juillet. — Il se détermine à rester en Afrique. — Couvert de gloire et lieutenant général à trente-huit ans, il accepte en 1846 les suffrages des électeurs de Saint-Calais, cause de notre liaison. — Son héroïsme aux journées de février et de juin. — Son exil en Belgique, son retour complet à Dieu. — Nommé par le souverain pontife général en chef des troupes pontificales, il m’appelle à Ancône. — Ma visite à Mgr le comte de Chambord. — Voyage de Lucerne à Rome. — Mgr de Mérode, son caractère. — Audience de Pie IX. — Le cardinal Antonelli. — Mgr Nardi. — Le général de Pimodan. — Visite à la Santa Casa de Lorette. — Arrivée à Ancône.

Ce livre n’a point la prétention d’être un ouvrage littéraire, mais bien un acte de foi. Écrit avec le cœur et sur des pièces officielles, qui ont paru pour la plupart dans le journal d’Ancône, il a été souvent interrompu par des larmes. Forcé de mêler mon nom à celui de l’héroïque défenseur du saint-siége, j’ai pensé qu’il appartenait à un témoin du dernier combat d’apporter son témoignage. Le général m’avait appelé à Ancône, comme un ami, et donné en quelque sorte de pleins pouvoirs. J’ai tâché, avec l’aide de Dieu, de justifier sa confiance et de m’inspirer de son esprit, lorsque les circonstances m’ont forcé de prendre une certaine initiative.

Je passerai donc rapidement sur les anciennes relations que j’ai eues avec lui ; la première remonte à 1830. Le 14 juin, le jour même du débarquement de l’armée d’Afrique, nous nous rencontrâmes sur la plage de la presqu’île de Sidi-Ferruch, où la troisième division, à laquelle nous appartenions l’un et l’autre, était campée. Je venais demander à l’état-major du génie trois ou quatre sapeurs, pour creuser des puits dans des plis de terrain, où je croyais reconnaître l’indice de sources abondantes. Les trois fontaines de la presqu’île étaient insuffisantes pour les besoins du camp.

La Moricière me donna immédiatement des hommes et des outils. Je trouvai l’eau à deux mètres de profondeur, et le jour même je pus terminer deux puits. Comme j’étais fort embarrassé pour maintenir les parois dans un sable presque mouvant, La Moricière me donna l’idée d’employer à cet usage des caisses à biscuit. Je les fis défoncer et, en les mettant les unes sur les autres, je pus maintenir le sable comme avec un perré. Le lendemain les seize compagnies des deux bataillons de guerre du 34e régiment, auquel j’étais attaché comme officier d’état-major, avaient chacune leur puits. Le surlendemain les trois autres régiments de la troisième division avaient creusé les leurs. J’avais de plus terminé un abreuvoir pour les chevaux de l’artillerie qui commençaient à débarquer ; l’eau était légèrement saumâtre, mais fraîche et parfaitement potable.

La Moricière venait sans cesse me donner des conseils, et m’encourager dans ce travail. Il était sur les lieux avec ses sapeurs, toutes les fois qu’il n’était pas occupé à la construction de la ligne bastionnée qui coupait la presqu’île.

Je n’eus pas occasion de voir La Moricière pendant le siége d’Alger, où il déploya toutes les qualités d’un officier du génie aussi accompli que vaillant. Seulement le 4 août, je le rencontrai levant le plan du port, au moment où j’allais m’embarquer pour remplir à Bougie une mission du maréchal de Bourmont. La Moricière me fit connaître les ordonnances de juillet. Notre conversation fut fort triste. Il prévoyait une révolution, et en déplorait les fatales conséquences. Ces sentiments étaient ceux d’un officier loyal et dévoué, mais qui croit que le gouvernement a commis une faute difficile à réparer : nous eussions désiré l’un et l’autre que les ordonnances eussent suivi et non pas précédé la révolte. Du reste aucune nouvelle de l’insurrection n’était encore parvenue à Alger, mais il était facile de la prévoir.

Je ne revins à Alger que le 15 août. La révolution de juillet était alors connue, et j’appris à la fois le commencement de la lutte, ses douloureux et sanglants détails, l’abdication du roi et l’élévation au trône du duc d’Orléans. Il m’était impossible avec mes convictions de servir le nouveau gouvernement ; je donnai ma démission, mais mon devoir de soldat m’imposait l’obligation de ne revenir en France qu’après mon remplacement. Je restai donc encore quelques jours à Alger, et j’eus l’occasion de revoir La Moricière. Son langage ne cessa d’être le même, et l’on sait qu’il fut un des deux officiers1, qui accompagnèrent le maréchal de Bourmont, à son départ de cette terre d’Afrique qu’il venait de conquérir, et dont il n’emportait que le cœur de son fils.

De 1830 à 1846, j’eus occasion d’écrire plusieurs fois à La Moricière. Son nom était alors inséparable de l’Algérie, et chaque bulletin de guerre l’entourait d’une nouvelle auréole. Je lui recommandais l’avancement de braves sous-officiers vendéens, aujourd’hui officiers supérieurs. C’est ainsi qu’il s’intéressa vivement au marquis de Bon champ, le dernier représentant de ce nom illustre, et qui avait vu quatre fois son nom à l’ordre de l’armée avant de recevoir l’épaulette.

En 1842, je lui écrivis au nom d’un grand nombre de mes amis, pour lui offrir la candidature du collége de Cholet. Il n’était alors que maréchal de camp. Je reçus une réponse charmante, où il me remerciait comme un vieil ami, et m’expliquait en outre les motifs qui lui faisaient refuser la candidature. Il était encore trop jeune officier général, et sa carrière militaire n’était pas assez complète pour entrer dans la politique. S’il devait accepter un jour, c’était dans le but d’être utile à l’Algérie, et non dans un but d’ambition, ou de puérile vanité oratoire.

Ce refus engagea un certain nombre d’électeurs à m’offrir la candidature que déclinait le général, mais je n’obtins qu’une minorité honorable. Elle fut assez considérable cependant, pour que mes amis m’imposassent le devoir de rester leur candidat aux élections de 1846.

La Moricière était depuis deux ans lieutenant général, et son nom rayonnait d’une nouvelle gloire. Une parole ou deux lignes de sa main au ministre de l’Intérieur eussent suffi pour en faire un candidat officiel, et assurer sa nomination dans vingt colléges. Il pensa que ses services plaidaient suffisamment en sa faveur et pouvaient se passer de l’attache ministérielle. Candidat sérieux à Paris, il fut combattu par le gouvernement qui redoutait sa franchise et l’indépendance de son caractère. Il échoua également à Château-Gontier, où sa candidature avait été improvisée, et à Cholet où il se trouvait en face d’un admirateur et d’un ami, qui se serait effacé bien volontiers, mais qui ne pouvait plus rompre les engagements antérieurs qu’il avait pris.

Personne ne fut plus affligé que moi de ce triple échec. Heureusement j’apprenais par un de nos amis communs, Gustave de Beaumont, quelques jours après les élections, que le collége de Saint-Calais (Sarthe) était disponible ; il me demandait une lettre pressante pour les amis politiques que je pouvais avoir dans l’arrondissement, et qui avaient pris l’habitude de l’abstention. Je l’écrivis immédiatement, et je fus bien heureux d’apprendre qu’elle n’avait pas été sans influence sur le vote d’une soixantaine de légitimistes, qui donnèrent tous leurs voix au général.

Quelques jours après, j’étais à la Chambre dans la salle des conférences. Je sens derrière moi deux bras se passer autour de mon col, et j’entends une voix connue me dire : « Mon cher Quatrebarbes, vous avez été un bien bon ami, et cependant j’avais été votre concurrent. » Nous nous serrâmes affectueusement la main, et depuis cette époque, notre liaison n’a pas cessé d’être intime.

J’eus peu de mois après, dans un discours sur le catholicisme en Algérie, l’occasion de rendre hommage au général, pour la concession d’une mosquée qu’il avait livrée au culte, à Oran, en attendant l’achévement de l’église élevée par ses soins.

N’ayant fait partie qu’un instant de la Constituante, et n’ayant pas été élu à la Législative, je n’ai rien à dire de sa vie politique, qui est du reste assez connue. Tous savent l’intelligence et l’héroïsme qu’il déploya aux fatales journées de juin. Un trait, dont il ne parlait jamais, mais que j’ai souvent entendu raconter au général Bedeau, montre jusqu’à quel point son dévouement faisait bon marché de sa vie. Il était en face de la grande barricade du faubourg Saint-Antoine, et ses soldats, rangés à droite et à gauche des maisons, refusaient d’avancer. « Voyons, mes amis, leur dit le général, je vais vous donner l’exemple. » Il s’avance seul avec son aide de camp au milieu de la rue ; puis se retournant à trente ou quarante pas, voyant que personne ne le suivait, il revient en disant : « Vous voyez que ces pauvres diables ne savent pas tirer ; mais vous devez comprendre aussi que je ne puis pas prendre la barricade à moi tout seul. Allons, un peu de confiance, et au pas de course. » Les soldats hésitent de nouveau, et le général s’avance une seconde fois sans être suivi ; il revient une troisième, enlève par sa parole les plus poltrons : la barricade est emportée.

J’oubliais de raconter ici un autre fait, non pas à la date de juin, mais bien à celle du 24 février 1848. Je sortais de la Chambre, et je venais d’assister silencieusement au sauve qui peut général de la majorité et à la hideuse scène de proclamation du gouvernement provisoire ; je rencontrai le général dans la rue de l’Université ; il était à pied, le bras en écharpe, et venait d’échapper à un des plus grands périls de sa vie. Nommé au commandement général de la garde nationale, qui dans ce moment ne comptait que des insurgés et pas un soldat, il avait été au milieu de la rue, près du Palais-Royal, entouré par une bande de forcenés. « C’est un assassin du peuple, criaient les plus furieux, il faut le fusiller et l’enterrer dans une cave. » Déjà ils mettaient la main sur lui et cherchaient à l’entraîner ; il venait de recevoir deux coups de bayonnette. « Lâches coquins, s’écrie-t-il tout-à-coup, si vous voulez fusiller le général La Moricière, fusillez-le au moins à la clarté du soleil. — Tu mens, hurle un des insurgés, tu n’es pas La Moricière. — Est-ce qu’il n’y a pas ici un soldat d’Afrique ? Est-ce qu’il n’y a pas un zouave qui reconnaisse son colonel ? »

A cette voix retentissante et si connue, un homme, noirci par la poudre, écarte les bayonnettes. « Mon général, le voici ; on ne vous touchera pas. » Il fend les rangs des insurgés, qui se mettent à crier : « Vive La Moricière ! » Son courage et son nom l’avaient sauvé.

Le général me racontait cette scène dans la rue avec le plus grand calme ; il sortait de son hôtel, où Mme de La Moricière était, le matin même, accouchée de son premier enfant. Il venait de faire panser ses blessures, d’embrasser sa femme et sa fille ; puis il était sorti pour voir si l’on organisait une résistance quelconque. Des paroles de douleur que j’ai encore présentes, s échappèrent de sa bouche ; il pensait à l’avenir de la France, aux périls de la société, à tous ces dévouements, à tous ces courages de la veille, évanouis en quelques heures. Je lui serrai la main, et voulus le reconduire à son hôtel ; il s’y refusa, et continua de parcourir la ville, livré aux pensées les plus amères.

Les jours mauvais se succèdent, et je retrouve bientôt le général dans l’exil et chassé de sa patrie.

Ami d’enfance du brave et modeste général Bedeau, j’allais tous les deux ans à Bruxelles, pour serrer la main des généraux exilés. Là, j’ai été témoin de l’admirable travail que Dieu fit dans l’esprit et dans le cœur de l’illustre proscrit. Plus tard, j’ai suivi en quelque sorte année par année, je devrais dire mois par mois, ces progrès de la grâce, et je ne crains pas d’affirmer qu’à la fin de sa vie, il était en quelque sorte toujours en présence de Dieu.

 

 

Je passe à l’époque la plus glorieuse de son existence.

Le général a consacré son épée à la défense de l’Église ; il est accouru à l’appel du souverain pontife, prêt à lui sacrifier sa vie, et ce qui est plus encore, sa réputation militaire2.

« Très-Saint Père, lui dit-il dans sa première audience, Votre Sainteté m’a demandé ; ses désirs sont des ordres, et je n’ai pas hésité un instant. Elle peut disposer de mon sang et de ma vie ; mais je dois lui dire en même temps, que ma présence est ici un secours, ou un danger : un secours, si je n’ai qu’à maintenir la tranquillité dans ses États, et les préserver des bandes révolutionnaires ; un danger, si mon nom est un prétexte pour hâter l’invasion piémontaise. Car, il m’est impossible, à moins d’un miracle, de triompher d’une armée aguerrie, avec des troupes de formation récente, mal armées, et qui combattront un contre dix. »

J’ignore la réponse du saint-père à ces paroles que le bon sens rendait prophétiques ; mais le dévouement du général ne pouvait que croître avec le péril. Son activité ne connut alors plus de bornes ; en quelques mois une armée de 12,000 hommes fut organisée, habillée, armée et équipée. Depuis le pain du soldat, que le général fit analyser à l’université de la Sapience, dans le but de le rendre meilleur, jusqu’à l’artillerie ; depuis la chaussure et la capote de ses bataillons de volontaires, jusqu’à la marine, le commerce et les fortifications d’Ancône, le général toucha à tout, se mêla à tout, pour réformer, améliorer ce qui existait, ou au besoin créer de nouvelles ressources. Terreur des fripons, il imposa immédiatement sa probité, sans être obligé de recourir à des mesures rigoureuses. « Je n’ai point trouvé de voleurs à Lorette, écrivait-il gaiement à Mgr de Mérode ; il est vrai qu’en sortant de prier à la Santa Casa, j’ai aperçu la statue du grand Sixte-Quint, qui de sa main bénit la ville et semble la défendre des larrons. »

Trois brigades, sans compter la gendarmerie, furent bientôt formées. La première (général Schmidt), dont le quartier général était à Foligno, fut destinée à préserver la frontière pontificale du côté de la Toscane ; la seconde, sous les ordres du général de Pimodan, campée à Terni, dans une position centrale, devait toujours être prête à se porter en cas d’invasion au midi ou au nord ; la troisième (général de Courten) occupa Macerata ; elle était destinée à compléter la garnison d’Ancône, et à repousser les bandes des Romagnes, tandis que la réserve, sous les ordres directs du général en chef, dominait des hauteurs de Spolète la chaîne des Apennins, d’où elle pouvait venir rapidement au secours des brigades attaquées.

Ce plan basé sur la raison, le bon sens et la connaissance approfondie de la configuration géographique des États de l’Eglise, était, à coup sûr, le seul qui pût assurer une protection efficace, et mettre obstacle à l’invasion révolutionnaire3

Le général croyait en ce moment n’avoir à combattre que les bandes garibaldiennes ; une d’elles, composée de 500 hommes, entrée par la frontière de Toscane, avait reçu près de Saint-Laurent-des-Grottes, un terrible châtiment. Le colonel de Pimodan, à la tête de deux cents gendarmes pontificaux, était tombé sur elle, comme la foudre, l’avait taillée en pièces, et avait ainsi mérité les épaulettes de général, qui devaient, bientôt après, être teintes de son sang à Castelfidardo.

C’est à cette époque, au mois de mai 1860, que La Moricière me fit, pour la première fois, demander de venir lui donner un coup de main ; c’est le mot dont il se servit. Cette proposition ne me parut pas d’abord sérieuse ; j’avais 57 ans, trois ans de plus que le général, et en outre une lacune de trente ans dans ma vie militaire.

Quinze jours après à peine, je reçus une nouvelle demande ; les instances du général transmises par Mme de La Moricière, firent cesser toute hésitation. Je lui donnai ma parole que je répondrais à l’appel du général, et que je partirais pour Rome, après avoir offert mes hommages à Mgr le comte de Chambord qui se rendait à Lucerne. J’arrivai le 17 juillet dans cette charmante petite ville ; douze ou quinze cents Français, représentant toutes les classes de la société, s’y étaient donné rendez-vous, et y répandaient la gaieté et la vie. Le prince les réunissait le soir dans ses salons, et adressait à chacun de ces phrases à la Henri IV, dont il a conservé la tradition et le charme. Il nous connaissait presque tous, et nous nommait à sa sœur, la sainte duchesse de Parme, que le poignard de la révolution avait rendue veuve, avant que le Piémont s’emparât des États de son fils. La vieille France, avec ses quatorze siècles de grandeur et de gloire, revivait dans ce salon, et il n’était donné à personne de se soustraire à la douce fascination du frère et de la sœur. Oui, c’était bien là les illustres représentants de cette grande race, qui a fait la France pièce à pièce, et étendu le royaume de Laon, de l’Océan au Rhin, des Alpes à la Méditerranée, les glorieux descendants de ces rois, que la reconnaissance de la patrie a sacrés des noms de pieux, d’auguste, de sage, de père du peuple, de saint, de grand, de victorieux. Ils savaient qu’ils parlaient à des amis fidèles, dont le dévouement ne s’était pas éteint avec les années, et qui leur rendaient pour quelques jours au moins, les illusions de la patrie absente.

Le lendemain le prince et son auguste sœur nous invitaient à une promenade sur le lac des Quatre-Cantons. Ils avaient frété le plus grand des navires de Lucerne, et nous y reçûmes, au nombre de trois cents, l’hospitalité royale. Le prince, à qui l’histoire de la Suisse était familière, s’était fait lui-même notre cicerone ; il nous montra la prairie du serment et la chapelle de Guillaume Tell. Les combats de géants de ces pauvres pâtres contre les forces de la chevalerie bourguignonne et allemande excitaient son admiration, et ce n’était pas sans un légitime orgueil qu’il rappelait les secours que la maison de France avait donnés de tout temps à ses bons et grands amis, à ses chers et fidèles confédérés, comme elle aimait à les nommer.

Un vapeur de Lucerne, monté parle Landamman, salua le prince à son retour de quatre coups de canon. Il avait hissé le pavillon blanc, aux trois fleurs de lys d’or sur champ d’azur, et voulait ainsi honorer le petit-fils des grands rois, dont la protection s’était étendue sur ses montagnes.

Une longue audience de Mgr le comte de Chambord précéda le dîner ; je lui parlai du désir que m’avait exprimé le général de La Moricière et de ma résolution de me rendre à Rome : il l’approuva sans réserve, en ajoutant que le dévouement pouvait parfaitement s’allier à la prudence, et que ses amis ne devaient arborer dans cette croisade que le seul drapeau pontifical. Au même moment Mme la duchesse de Parme, qui venait de donner au saint-père une batterie attelée d’artillerie, écrivait à un jeune officier, le comte Caïmi, fils d’une de ses dames d’honneur ; « Allez, mon enfant, défendre un saint sous la conduite d’un héros. »

Mais avant de quitter Lucerne, je ne veux point passer sous silence une touchante cérémonie, qui montre jusqu’à quel point Mgr le comte de Chambord a conservé la mémoire du cœur. Au sortir de la ville, au pied de ce rocher de marbre, où le génie de Thorwaldsen a sculpté, comme symbole de la fidélité helvétique, le lion blessé, gardien de l’écusson de France, s’élève une modeste chapelle enrichie des dons de nos rois. Le prince y réunit ses amis pour un service funèbre. C’était là qu’il voulait prier avec eux pour ces héroïques victimes du 10 août, fidèles dans la vie et dans la mort au devoir militaire, à la religion du serment, à tous les sentiments élevés de l’âme, qui font de l’existence du soldat, aux époques de révolution, un continuel sacrifice.

Je partis de Lucerne le 21 juillet, et m’embarquai le 26 à Marseille sur le paquebot le Carmel. Le jeune comte Anselme de Puisaye, petit-neveu du général royaliste de ce nom, était monté sur le même navire. Il alliait à une foi profonde, à un courage calme et réfléchi l’enthousiasme des saintes causes. Je me liai avec cet intrépide jeune homme, qui avait fait d’avance le sacrifice de sa vie, et que Dieu guérit de trois balles dans la poitrine reçues quelques semaines plus tard à Castelfidardo.

Le paquebot s’arrêta le lendemain à Gênes. J’avais visité cette ville en 1833, dans des temps plus heureux, à l’époque de mon mariage, et je me souciais peu de revoir seul ses palais de marbre et ses galeries. L’église inachevée de San-Lorenzo attira mon attention. Je voulais prier le grand martyr pour ce que je laissais derrière moi en France, pour des douleurs dont j’étais la cause, pour une femme souffrante à qui je n’avais pas eu le courage de dire adieu, pour tout ce que j’aimais au monde. Dieu remit un peu de calme dans mon âme ; mais au moment de me lever pour sortir, mes yeux se fixèrent à la voûte et aperçurent dans une auréole de lumière le Labarum de Constantin, et ces mots prophétiques, signe de la victoire de la croix sur le paganisme expirant : ln hoc signo vinces. Aujourd’hui, comme il y a quinze cents ans, c’est la même lutte, la même haine du christianisme, les mêmes passions déchaînées ; mais c’est aussi le même triomphe assuré à ceux qui auront foi jusqu’à la fin, et que ne découragera aucun revers.

Le 29, le paquebot jetait l’ancre dans le port de Civita-Vecchia, et j’étais à Rome dans la soirée. Le lendemain je fus reçu en audience par Mgr de Mérode. Je dirai quelques mots de ce grand serviteur de la papauté. Second fils de l’illustre comte Félix de Mérode, dont le nom, cher aux catholiques et inséparable de l’indépendance de sa patrie, restera à jamais populaire, il était entré tout jeune au service de Belgique, avait fait comme volontaire deux campagnes sous les ordres du général Bedeau, avait été blessé en Kabylie et y avait mérité la croix d’honneur et une mention à l’ordre du jour de l’armée française. Ce début eût peut-être décidé de sa carrière ; mais la neutralité de la Belgique écartait à la fois les chances de guerre et les chances de gloire. Il fallait un grand dévouement à cette imagination ardente : le prêtre et la bataille allaient ensemble, il choisit le sacerdoce.

Le siége de Rome en 1849 lui fournit une occasion de montrer son courage. Mêlé à nos officiers, à nos soldats dont plusieurs avaient dormi sous la même tente, il s’improvisa l’aumônier, le garde-malade, l’infirmier, le porteur des blessés sur le champ de bataille comme à l’ambulance. Pie IX à son retour distingua le jeune prêtre ; il connaissait sa charité, son intelligence, sa foi ardente et son dévouement passionné ; et quant vint le jour de la lutte, il le nomma ministre des armes.

Je n’ai point à raconter ici le voyage de Mgr de Mérode en France, son entrevue avec le général de La Moricière, le commandement de l’armée pontificale offert au nom de Pie IX avec tant de confiance, accepté avec tant d’abnégation, de simplicité et d’amour filial. Mgr de Mérode, déjà uni par le sang au général, venait d’ajouter un nouveau lien dans leurs existences. Rapprochés par une foule de qualités communes, ils avaient le même esprit brillant et la même activité ; par sa connaissance des hommes et des choses, sa grande expérience des affaires, le général était souvent obligé de compléter le ministre ; il lui parlait quelquefois avec une grande liberté de langage, mais il lui était profondément attaché, parce qu’il savait que son dévouement au pontife-roi était presque égal à celui qu’il portait au père commun des fidèles, et qu’il préférait l’honneur du souverain même à sa vie, à la condition, bien entendu, de mourir le même jour à ses pieds.