SPY 2016

SPY 2016

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Livres
256 pages

Description

Ce quatrième numéro de la revue Spy est placé sous le signe de Nietzsche dont Michel Foucault disait la présence de plus en plus importante ; proche d’elle, l’ombre de Friedrich Hölderlin et un essai de Virginia Woolf. Le tournant foucaldien de l’analyse se confirme supplémenté d’un fragment portant sur le Foucault des Aphrodisia. « L’indispensable non-recours aux catégories psychiatriques » s’inscrit dans le champ de l’analyse comme spiritualité. La cartographie d’un mouvement de passe à L’École lacanienne de psychanalyse est dessinée, avançant la notion d’ « après-passe ». Deux témoignages sur Jacques Lacan viennent clore ce numéro.

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Date de parution 15 février 2017
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EAN13 9782354275617
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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SPY

 

 

EPEL

à Laurent Cornaz

à Françoise Dezoncle

PRÉSENCE DE NIETZSCHE

Au beau milieu de l’année 1975, Michel Foucault accordant un entretien à propos de son dernier livre, Surveiller et punir. Naissance de la prison, est conduit à déclarer : « La présence de Nietzsche est de plus en plus importante. » Exactement trois décennies plus tard, l’ouvrage de Barbara Stiegler, Nietzsche et la critique de la chair. Dionysos, Ariane, le Christ, corrobore ce constat de Foucault, au versant de la philosophie. Une chair vivante est aux conditions subtiles d’un accouplement Dionysos/Ariane.

« C’est un préjugé que je sois un homme », écrit Friedrich Nietzsche dans une lettre adressée à Cosima Wagner le 3 janvier 1889 de Turin. Pour l’avancer de manière condensée, c’est comme « femme sans au-delà » que Jean Allouch fait entrer Nietzsche au champ freudien dans L’Ingérence divine III. Une humanité qui se dénomme Ariane.

Un texte montre, de Hölderlin à Nietzsche, que l’ombre portée du premier aura atteint le second. Et même si Nietzsche s’éloigne de Hölderlin, ce n’est pas sans partager cependant avec lui une formule majeure.

Un rapprochement est déplié de Virginia Woolf à Friedrich Nietzsche à propos du « devenir malade » (On Being Ill), avec notamment Ecce Homo.

Un texte de langue espagnole est publié pour la première fois dans la revue Spy. Il fait écho à un mouvement de passe cartographié à l’Élp.

On lira enfin deux témoignages sur Jacques Lacan, l’un direct, l’autre par hommage interposé. Présence de Nietzsche, et du Foucault des aphrodisia, autre fragment du tournant foucaldien de l’analyse.

Ce numéro de Spy est dédié à Laurent Cornaz et à Françoise Dezoncle, qui furent membres du comité de rédaction de la revue Quid pro quo, dès ses premiers pas, puis de Spy.

Le comité de rédaction

L’OMBRE DE HÖLDERLIN

 

« Je ne me serais pas douté que le sort de Hölderlin s’abattrait si tôt sur cet esprit libre et lumineux » (Lettre de Gersdorff, du 13 janvier 1889)1.

D’emblée s’affiche la possibilité d’un parallèle. Comme le poète d’Hypérion, Nietzsche est entré dans ce que les Allemands appellent Umnachtung. Le dictionnaire traduit par « démence », mais l’étymologie est claire et fait apparaître la métaphore : comme le poète d’Hypérion, Nietzsche est désormais enveloppé de nuit.

Le parallèle pourrait remonter plus haut. Nietzsche et Hölderlin ont le même prénom. Ils ont l’un et l’autre à peine connu leur père. Accueillis dans des établissements prestigieux, ils ont fait de brillantes études, où l’apprentissage du grec tient la plus grande place. Leur premier livre fait un certain bruit : Hypérion est publié en 1797 (l’auteur a 27 ans)2 ; La Naissance de la tragédie paraît en 1872 (l’auteur a 28 ans, et peut-être moins). Ils rencontrent les grands de ce monde : Goethe, Schiller, Wagner.

On peut noter des différences, opposer la Grèce de Hölderlin, toute lumière et sérénité, à la Grèce présocratique de Nietzsche, qui sait à quel prix s’obtient cette sérénité ; rappeler que l’effondrement de Nietzsche a été brusque, plus progressif celui de Hölderlin ; noter que, après la catastrophe, Hölderlin écrit toujours, alors que Nietzsche semble avoir renoncé. Mais tous deux continuent à jouer du piano.

L’essentiel n’est pas dans cette vision supposée objective. Plus intéressante apparaît la perspective selon laquelle Nietzsche voit Hölderlin.

Hölderlin est pour Nietzsche une passion de jeunesse. Dans les documents dont nous disposons, il laisse des traces assez tôt, dès 1861, mais semble s’effacer vers 1875. Il n’est pas question de rupture. C’est un ami qu’on perd de vue, sans trop savoir comment ni pourquoi.

Rares sont les mentions dans les fragments des dernières années. Leur ton n’est pas toujours aimable.

La manière de Hölderlin et de Leopardi. Je suis assez dur pour rire de leur naufrage. On en a une idée fausse. Ces ultra-platoniciens finissent mal3.

Il en va autrement avec ce document majeur qu’est la Lettre à mon ami pour lui recommander mon poète favori, texte daté d’octobre 18614. Nietzsche est encore à Pforta. Il ne quittera l’établissement qu’en 1864.

Il ne faut pas se demander qui est l’ami. En fait, le lecteur est en présence d’un ectoplasme. La lettre est ce que nos modernes pédagogues appellent un « travail d’invention », un travail scolaire. Nietzsche joue le jeu et ne joue pas le jeu. Il respecte parfaitement le sujet imposé ; mais déçoit l’attente de son lecteur.

Hölderlin est alors peu connu. Il y a de la provocation dans le choix que fait Nietzsche. De la provocation et de la passion. Le professeur s’étonnera, s’il faut en croire Elisabeth. Il fera remarquer que ce poète est souvent confus, et que son patriotisme peut faire l’objet d’un doute. « Je souhaiterais tout de même donner à l’auteur le conseil amical de s’attacher à un poète plus sain, plus clair, plus allemand5. »

On a récemment montré que certaines phrases de cette lettre fictive ont été recopiées mot pour mot dans un livre publié en 1853 à Cassel. Il s’agit d’une biographie non signée, dans laquelle sont introduits de nombreux textes, et des commentaires sur ces textes. L’auteur des commentaires a caché son nom. Mais le livre appartient à une collection répertoriée : Moderne Klassiker6.

On note que ce livre pourrait bien être celui dont il est question dans la lettre à la mère (12 octobre 1861) : Nietzsche demande qu’on lui envoie, pour le travail demandé, une « biographie » qui se trouve « dans [sa] caisse ». L’avait-il donc déjà achetée avant ? Pourquoi acheter un livre sur Hölderlin, si on n’a aucun intérêt pour le personnage ?

Le plagiat scolaire paraissait-il aussi scandaleux à cette époque ? La constatation de sa présence ne change rien à un fait incontestable : Nietzsche a plus tard déclaré que Hölderlin était bien le poète favori de son adolescence lycéenne7. Et Cosima Wagner estimait lui faire plaisir en lui offrant l’original d’une lettre de Hölderlin à Schiller8.

Il est bon de ne pas oublier que le Hölderlin de Nietzsche n’est pas tout à fait le Hölderlin que nous connaissons. Si le roman Hypérion a fait l’objet d’une publication dès 17979, le poète n’a jamais réuni ses poèmes en recueil, se contentant de les publier dans des revues et des almanachs. Les recueils constitués, en 1826, puis en 1846, par des amis ou des admirateurs10, l’ont été au terme de recherches relativement difficiles. On note des absences. En particulier les poèmes de la folie n’ont été accueillis qu’avec précaution. C’est seulement en 1874 que la nouvelle édition procurée, comme celle de 1846, par Christoph Theodor Schwab, donne « Patmos », qui avait pourtant déjà paru dans le Musenalmanach de Leo v. Seckendorf en 1808. « Patmos » est inclus dans la section : « Poèmes du temps de la folie11 » qui ouvre le volume. À cette expression, « Poèmes de la folie », nous donnons aujourd’hui un autre sens. Nous l’utilisons pour désigner les textes brefs, très simples, et pour cette raison assez mystérieux, que Hölderlin signait « Scardanelli », et que Pierre-

Jean Jouve a autrefois traduits en français.

En 1846, déjà, sous le titre Die Nacht, on trouvait les premiers vers de « Pain et vin » (Brot und Wein), mais les premiers vers seulement.

Les hymnes en vers libres – que certains sont tentés d’appeler « dithyrambes » – sont mal servis. L’édition de 1846 n’en comporte que deux :

« Souvenir » (Andenken) et « La migration » (Die Wanderung). Nietzsche, dans son devoir scolaire, fait un sort à ces deux poèmes : il mentionne leur titre, mais ne les commente qu’en recopiant une phrase du livre de Naumann.

Il cite un fragment du poème « Fantaisie du soir » (Abendphantasie)12.

Sur le ciel du soir un printemps s’épanouit ;
Roses innombrables ; calme du monde
Dans sa lumière d’or ; emportez-moi,
Nuages de pourpre, et que là-haut se dissipent

En air et en lumière l’amour et sa souffrance !
Mais, comme effrayé par ma folle prière,
Le sortilège s’enfuit. L’obscurité s’étend
Et je suis seul sous le ciel, comme toujours.

Viens, doux sommeil ! Excessif est
Le désir du cœur, mais enfin, jeunesse, tu pâlis !

Ô inquiète, ô tourmentée de rêves !
L’âge mûr sera calme et serein.

Nietzsche ne donne que les trois dernières strophes d’un poème qui en comporte six. Il ne reproduit pas les premières, qui évoquent un paysage calme, une soirée paisible après le travail.

Devant sa chaumière, tranquille, à l’ombre, est assis
Le laboureur ; le foyer fume ; son sort lui suffit.
Le voyageur, dans le village paisible, entend sonner,
Hospitalière, la cloche du soir.

Maintenant les bateliers reviennent aussi au port,
Dans les villes au loin s’éteint sur les marchés
Le vacarme des affaires ; sous la tonnelle
Un splendide repas réunit les amis.

Où vais-je ? Les mortels vivent
De travail et de salaire ; dans l’alternance
De la peine et du repos, tout est joyeux. Pourquoi
Ne dort-il jamais, au fond de mon cœur, l’aiguillon ?

Le très bref commentaire souligne la « mélancolie » du texte et « un ardent désir de trouver enfin le repos ».

Pourquoi avoir choisi ce poème-là, parmi tant d’autres que mentionne et commente Naumann (mais qu’il ne donne pas au milieu de son étrange anthologie) ? Le jeune homme semble sensible à la lumière de ces strophes, à la force évocatrice du paysage. Hölderlin apparaît comme un passionné de couleurs, de détails réels, d’atmosphères. Naumann est incapable de comprendre cette manière de faire : il voit partout des allégories, des idées. Il se pose des questions sur le christianisme du poète. Nietzsche dit expressis verbis qu’il laissera ce sujet de côté.

Je ne discute pas les reproches que tu lui fais à cause des contradictions que tu vois dans sa pensée religieuse ; attribue mon recul à la faiblesse de mes connaissances en philosophie13.

Mais il est très probablement sensible à la coloration religieuse, voire mystique, de ce rêve de vol qui transparaît dans les vers :

                                      emportez-moi,
Nuages de pourpre, et que là-haut se dissipent
En air et en lumière l’amour et sa souffrance !

Ce rêve domine Hypérion. Il y prend plusieurs formes. D’abord il est lyrique.

Bienheureuse Nature ! Ce que je ressens quand je lève les yeux sur ta beauté, je ne saurais le dire, mais tout le bonheur du ciel habite les larmes que je pleure devant toi, la mieux aimée.

Tout mon être se tait pour écouter les tendres vagues de l’air jouer autour de mon corps. Perdu dans le bleu immense, souvent je lève les yeux vers l’Éther ou je les abaisse sur la mer sacrée, et il me semble qu’un esprit fraternel m’ouvre les bras, que la souffrance de la solitude se dissout dans la vie divine.

Mais qu’est-ce que la vie divine, le ciel de l’homme, sinon de ne faire qu’un avec toutes choses14 ?

Expressions étranges, concrètes, sensibles. Gestes du corps, dans un espace. Il s’agit de plonger, de se fondre. On pense à l’expression biblique « voir Dieu face à face ». Dans cette formule, c’est évidemment d’autre chose qu’il est question, mais on retrouve la même force de la sensation et le même flou du concept. Métaphore, mais indéchiffrable. Allégorie, mais impossible. On revit sans peine la situation, la scène. Mais, quand il s’agit de lui donner un sens abstrait, on se perd.

Or la même image en mouvement, ou une image analogue, se rencontre quand il est question pour le poète de rencontrer le peuple, de s’unir à lui, de plonger dans la foule, de s’y dissoudre. La Grèce antique, selon Hölderlin, vit de fêtes, qui célèbrent son unité. Or cette sensation enthousiaste est devenue impossible.

« Je suis seul sous le ciel », disait le poème. On n’est pas loin de ce que ne cesse de répéter Hypérion. Il faut se rappeler que ce roman est aussi un vrai roman, où il se passe quelque chose. Roman par lettres, mais faux roman par lettres.Le correspondant n’a pas plus d’existence que celui de Werther. Hypérion s’épanche. Il exprime des sentiments, des idées, sur divers sujets.

Il est compétent en art militaire. En 1768, les Russes, en guerre contre les Turcs, ont tenté de soulever la Grèce. Le fait est historique. Hypérion se trouve chargé d’entraîner un corps de volontaires venus des montagnes. Dès qu’ils sont un peu disciplinés, il les engage dans la lutte patriotique, remporte avec eux quelques succès, prend part au siège de Mistra. La prise de la ville est l’occasion d’horreurs : massacres, viols, pillages, exactions diverses, dont sont victimes des Grecs aussi bien que des Turcs. L’événement suscite une indignation générale. Hypérion, que son père maudit, succombe au désespoir. Il est contraint à l’exil, se retrouve en Allemagne. Et là, il découvre que les Allemands ne sont pas plus respectables que les Grecs, quoique d’une autre façon. Ils ne méritent pas moins le nom de « Barbares », que Nietzsche leur applique, dans la droite ligne de Hölderlin.

Hypérion écrivait :

On ne peut concevoir de peuple plus déchiré que les Allemands. Tu trouveras parmi eux des ouvriers, des penseurs, des prêtres, des maîtres et des serviteurs, des jeunes gens, des adultes certes : mais pas un homme. […] Les vertus des Allemands ne sont qu’un brillant mal, et rien de plus ; car elles ne sont que mesures d’urgence, imposées à la sécheresse du cœur avec des ahans d’esclave par une lâche angoisse, et elles ne peuvent consoler l’âme pure qui aime à se nourrir de beauté et qui, hélas ! gâtée par le saint concert des êtres nobles, ne peuvent souffrir les dissonances qui déchirent le faux ordre, l’ordre mort de cette nation15.

Nietzsche, recopiant Naumann, emboîte le pas. Il reprend à Naumann le mot de « Philister », qui ne se trouve pas dans Hölderlin.

Hypérion à Mistra, c’est Nietzsche à Bayreuth. Tous deux ont subitement découvert la médiocrité de leurs compatriotes.

Le mot de « prophétie » sera employé plus tard, dans des circonstances pour nous étranges. Dans une lettre du 24 mai 1875, Nietzsche recopie pour son correspondant les premières strophes du poème intitulé « Chant de l’Allemand » (Gesang des Deutschen). Voici la troisième :

Pays du génie le plus haut, le plus grave ! Pays de l’amour ! Je t’appartiens Mais je pleure souvent de rage, car toujours Tu nies stupidement cette âme qui est tienne16.

Dans la suite de la lettre, Nietzsche semble reprendre le motif de son devoir d’adolescent : l’Allemand se concentre sur sa tâche, sur ses maux, sur sa personne, et ne voit pas plus loin. Seul le génie, « dans la plénitude de sa santé », est capable de ne penser qu’aux autres ; « sans le vouloir, il bénit, il guérit, où qu’il pose la main ». Hölderlin avait pressenti ce qu’aujourd’hui les esprits supérieurs ne vont pas tarder à voir se produire. On gloserait facilement : les Allemands résistent à celui qui veut leur rendre leur grandeur, au destinataire de la lettre, à Richard Wagner. Résistent-ils aussi à Nietzsche ?

Tout se passe comme si Hölderlin l’avait su à l’avance.

Il a écrit un Empédocle, histoire d’un bienfaiteur de ses frères humains, qui est victime de leur hostilité. D’abord un poème, qui perçoit le sens de l’événement d’une manière un peu différente.

Cherchant, cherchant la vie, tu vois jaillir brillant
Un feu divin profondément hors de la terre,
Et toi, avec ton effrayé désir,
Tu t’abîmes dans la fournaise de l’Etna.

Ainsi fit fondre dans le vin ses perles l’insolence
De la reine : qu’importe, si au moins
Tu n’avais pas, poète, sacrifié
Dans l’écumante coupe ta richesse !
Tu ne m’en es pas moins sacré comme la puissance de la terre
Qui t’enleva, audacieux tué !
Et je voudrais, n’était l’amour qui me retient,
Le suivre jusque dans l’abîme, ce héros17.

Puis un ensemble de scènes, qu’il est impossible, malgré la présence de plans assez précis, de considérer comme une unité. Nous avons pris l’habitude de distinguer trois versions. À l’époque de Nietzsche, on n’en était pas là. L’édition de 1826 utilise la deuxième et ignore la première. Celle de 1846 est plus complète ; elle tente l’impossible synthèse, non sans coupures. Elle utilise, à cette fin, la première version, mais y introduit, pris à la deuxième et donc déjà connu du public, le dialogue entre les deux prêtres ennemis d’Empédocle.

Dans la lettre à un ami fictif, Nietzsche déclare avoir toujours été ému par l’œuvre.

Neuf ans plus tard, libéré de ses obligations militaires, il prend quelques notes ; il semble décidé, lui aussi, à écrire un Empédocle. L’ensemble de ces notes est plus disparate encore que l’ensemble des scènes composées par Hölderlin. D’abord il ne s’agit que de notes. Pas la moindre réplique. Pas la moindre esquisse de dialogue. Plusieurs plans, en cinq actes, dont un beaucoup plus développé que les autres, ce qui n’est pas une raison pour le considérer comme définitif. Une liste de personnages.

Comme Hölderlin, Nietzsche a relu Diogène Laërce. Il a de bonnes raisons, des raisons scientifiques. Sa première publication, celle qui lui vaudra sa nomination à l’université de Bâle, porte sur ce doxographe. Les raisons de Hölderlin sont moins pressantes : c’est son ami Sinclair qui a fait une étude sur l’auteur des Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres.

Fabriquer l’Empédocle synthétique que Nietzsche a négligé de faire n’aurait pas grand intérêt. On peut au moins essayer de suivre un des chemins qu’il a esquissés. Hölderlin évoque plus d’une fois, dans ses fragments dramatiques, ces fêtes qui font la vie de la cité. Nietzsche en fait autant, dans un contexte un peu différent. La peste joue dans son projet un rôle important. Empédocle organiserait une fête pour lutter contre elle. Nietzsche se rappelle que, selon Diogène Laërce, Empédocle avait écrit des tragédies. Dans un des fragments de Nietzsche, cette tragédie, fête magique, doit être jouée par Pausanias et Corinna, et par Empédocle lui-même. Pausanias est un disciple d’Empédocle. C’est un personnage historique. Il n’en va pas de même pour Corinna. Est-ce la poétesse Corinne de Thèbes ? Est-ce la Corinne de M me de Staël ? Le nom Corinna a plusieurs lettres en commun avec celui de Cosima. On peut rêver.

Il est question dans Hölderlin de fêtes.

Qu’il vous souvienne du temps passé, que revive
À la chaleur du génie la légende de vos pères !
Que vienne à la fête, évoqué par la lumière
Comme enchantée du printemps, le monde oublié
Des héros, qu’il monte du royaume des ombres18.

Empédocle, chez les deux poètes, est aux prises avec les prêtres, qui ont monté le peuple contre lui. Mais le peuple est revenu de sa révolte, et offre à

Empédocle la couronne.

Il la refuse.

Pourquoi se lance-t-il dans le volcan ?

Parfois, c’est par désespoir.

Parfois, c’est pour rejoindre les dieux.

Double visage du personnage, qui est à la fois l’éducateur et le mystique.

L’Empédocle de Nietzsche est, on l’a dit mille fois, déjà un Zarathoustra. Il dit la mort de Pan. Mais il est aussi celui qui a fait renaître la tragédie.

« Le dieu Richard Wagner », dit Mallarmé.

Les années passent. Nietzsche s’éloigne de Hölderlin.

Il avait écrit à Wagner, en citant le poème « Chant de l’Allemand » :

Voilà ce que dit le pauvre Hölderlin, qui n’a pas eu autant de chance que moi, et qui a seulement pressenti ce que nous allons voir à coup sûr.

Le pauvre Hölderlin est désormais une ombre lointaine, un hyperplatonicien rejeté par la violence de la vie. Son nom reparaît sous la plume de Nietzsche à propos d’un minime détail, une histoire de syllabes brèves ou longues. Plusieurs poètes allemands ont tenté, avec bonheur, de transposer dans leurs vers les formes métriques du grec : à la syllabe longue correspondrait une syllabe accentuée, à la syllabe brève une syllabe atone. Avec ce principe, Goethe et d’autres ont écrit des distiques élégiaques. Hölderlin et, un peu plus tard, August von Platen sont allés plus loin. Ils ont acclimaté en allemand des formes complexes comme, par exemple, la strophe sapphique. C’est à ces tentatives, couronnées de succès, que Nietzsche fait allusion :

Pour la constante répétition de — ∪ — ∪ etc., i.e. pour le rythme de la poésie rimée, nous sommes musicalement trop exigeants (ne rien dire de l’hexamètre, qui a été mal compris). Quel bonheur nous donne la forme de Platen et de Hölderlin ! Mais elle est pour nous trop contraignante. Jouer avec les mètres les plus différents et parfois renoncer aux mètres, voilà le vrai ; la liberté que nous avons atteinte en musique grâce à Richard Wagner, nous pouvons nous en servir pour la poésie. C’est la seule forme qui parle fortement au cœur. Merci à Luther19.

Nietzsche a oublié Hölderlin. Il semble ne plus se rappeler de lui que les poèmes écrits dans des strophes à l’antique, formes très contraignantes. Il a oublié que Hölderlin s’est servi de formes très libres. Il a oublié que, dans sa lettre à un ami fictif, il avait mis en évidence les deux seuls poèmes en vers libres que l’on trouvait dans le recueil de 1846. Il a oublié que ce recueil donnait d’Empédocle de préférence les scènes en vers libres.

Vers libres. Ils existent en allemand depuis longtemps. On leur donnait parfois le nom de dithyrambe (mot dont Hölderlin ne fait pas usage). On croyait que le dithyrambe, lié à l’idée de fureur poétique, ne respectait aucune règle.

C’était une erreur. Mais on n’avait pas de textes20. On se contentait de citer un vers d’Horace, qui dit précisément que le genre est affranchi de toute contrainte métrique : metris […] solutis. Le poète latin se trompe. En réalité la métrique du dithyrambe n’est pas moins contraignante que celle de l’ode.

Hölderlin a écrit des dithyrambes, au sens vieilli du mot. Il ne les a pas appelés de ce nom. Il préférait le mot « hymne ». Il y usait de vers très libres. Il y chantait divers dieux.

Il a chanté Dionysos. En fait, il a tendance à le confondre avec le Christ. Il fait jouer au Christ un rôle analogue à celui qu’il attribue au dieu grec. Après avoir demandé, en une phrase célèbre, « pourquoi, dans ce temps d’ombre misérable, des poètes ? », il enchaîne :

Mais ils sont, nous dis-tu, pareils aux saints prêtres du dieu des vignes Vaguant de terre en terre au long de la nuit sainte.

Un peu plus loin, il dit :

Mais le fils du Très-Haut, durant la longue attente, le Syrien descend comme un porteur de torche parmi les ombres ;
Des sages bienheureux le voient ; d’un sourire leur âme prisonnière
S’étoile, et la tiède clarté ranime leurs yeux morts21.

Dionysos, par ses prêtres, le Christ, directement, témoignent, pendant l’époque obscure, de la persistance de la lumière. Nous ne savons pas ce que Nietzsche a pu penser de ce rapprochement.

Nous pouvons noter que le nom d’Ariane n’apparaît pas sous la plume de Hölderlin.

Dans la variante la plus développée de l’esquisse sur Empédocle, Nietzsche, nous l’avons vu, a envisagé une tragédie22. Cette tragédie aurait mis en scène Thésée, Ariane et Dionysos. Ariane aurait été jouée par Corinna. Et « le comédien Dionysos est ridiculement amoureux de Corinna ». Par ailleurs Empédocle est « honoré comme le dieu Dionysos », peut-être identifié à lui.

Faut-il comprendre qu’il est le comédien Dionysos, ou qu’un culte lui est rendu hors du théâtre ? L’énigme demeure.

Il reste que, parti sans doute d’une donnée hölderlinienne, Nietzsche a pris des distances.

On se rappelle pourtant certains vers de Sophocle :

Ne pas naître
Vaut mieux que tout, ou du moins
Retourner vite
D’où on est venu23.

Sous une forme un peu différente, la même idée est exprimée par Théognis :

Pour tous ceux qui sont sur terre, le meilleur est de ne pas naître,
de ne pas voir les rayons du soleil ;
puis, une fois nés, de passer au plus vite les portes de l’Hadès,
de reposer sous un amas de terre (v. 425-428).

On sait que la formule, attribuée à Silène, donc à un compagnon de Dionysos, est citée au début de La Naissance de la tragédie. Elle illustre d’emblée l’idée que la pensée grecque est fondamentalement pessimiste.