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Sur les routes d'Afrique

De
311 pages

C’est le charme des voyages de fournir des cadres imprévus à nos pensées, des prétextes aux fantaisies de notre esprit. C’est aussi pour nous l’occasion d’évoquer, dans des milieux nouveaux, des images rares.

Les tableaux pittoresques se peuplent de formes que l’imagination façonne complaisamment. Nous évoquons le passé, nous dégageons l’idéal de l’heure présente et nous tentons — quelle ambition est la nôtre ! de prévoir des lendemains merveilleux.

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Étienne Richet

Sur les routes d'Afrique

De Port-Étienne à Abomey

SUR LES ROUTES D’AFRIQUE

C’est le charme des voyages de fournir des cadres imprévus à nos pensées, des prétextes aux fantaisies de notre esprit. C’est aussi pour nous l’occasion d’évoquer, dans des milieux nouveaux, des images rares.

Les tableaux pittoresques se peuplent de formes que l’imagination façonne complaisamment. Nous évoquons le passé, nous dégageons l’idéal de l’heure présente et nous tentons — quelle ambition est la nôtre ! de prévoir des lendemains merveilleux.

La perception immédiate des objets ne nous les laisse connaître qu’en superficie ; mais les émotions qu’ils provoquent nous en donnent la connaissance intime. Le monde sensible nous apparaît ainsi transporté à notre usage, et des visions légères et puissantes flottent pour nos yeux, entre les lignes des paysages, les silhouettes des montagnes, les colorations de ciel ou de mer qui s’estomperont bientôt de teintes vaporeuses, si nous n’avons pas la sagesse de noter nos impressions premières sur un carnet de route.

Cet effacement progressif des sensations directes devant les idées qu’elles ont suscitées en nous, je l’ai subi en Alaska, en Chine, au Maroc, toutes les fois que, globe trotter paresseux, je n’ai pas marqué l’étape. Et c’est pour ce motif, sans doute, que je reprends ma plume, au moment précis où je comprends mieux que jamais, avec l’impérieuse nécessité de l’action, toute l’inutilité décevante de la pensée écrite...

Bordeaux-Dakar !... Neuf jours de mer !... Escale à Leixos, escale à Lisbonne !... Dakar ! douze heures d’arrêt... Tous les coloniaux descendent !

Cette traversée est presque aussi compliquée qu’une excursion dominicale, à Bécon-les-Bruyères et je me demande, accoudé au bastingage, ce que l’on pourra inventer de plus commode pour traverser les océans que ces villes flottantes où l’on trouve tout le confort d’un hôtel de premier ordre.

Le soir du départ, à l’embouchure de la Gironde, fausse alerte. Le bateau a stoppé un instant et de ma cabine j’ai entendu ma voisine « oune belle chérie dou Soud-Amérique » demander avec effroi à sa femme de chambre :

  •  — Dios mio que se pasa ?

En réalité, il ne s’est rien passé. Au bout de cinq minutes, le bateau a repris sa marche, les groupes se sont formés au fumoir pour le bridge, au salon pour la musique.

Je suis resté presque seul sur le pont, regardant la terre natale qui s’évanouissait dans la brume et gardait sur elle, en elle aussi, tout ce que j’aime, vivant ou disparu. Je la contemplais comme si j’avais voulu, en remplir mes yeux l’emporter, toute entière. Mais je sais aimer sans faiblesse et m’attendrir sans défaillance. Cette minute de regret passée je fais volte-face et mon esprit s’en va vers l’inconnu lointain, si plein de rêves...

Quand nous approchons des Canaries, le ciel devient lumineux et la mer indulgente. Des dames qui s’étaient retirées, dès le départ, pour dialoguer dans le mystère de leurs cabines avec des récipients émaillés spécialement affectés à cet usage, se montrent sur le pont, pimpantes et parées, aux bras de messieurs qui attachent leurs cravates avec des épingles de six cent mille reis, ornées de diamants aux proportions de bouchons de carafe.

A parler franc, l’Europe discrète contemple avec étonnement l’exubérante Amérique. Deux mondes sont là qui se coudoient et semblent s’ignorer. La haute élégance et la parfaite distinction du gouverneur général de l’Afrique occidentale contraste, par exemple, avec la tenue et les allures de tel multi-millionnaire brésilien, peu ou prou militaire et diplomate.

Pour la première fois, les hasards de ma vie errante me conduisent vers l’Afrique occidentale et je dois au gouvernement mon entière gratitude. Sa confiance me vaut le privilège d’aller étudier sur place une de nos plus intéressantes colonies.

On a répété que le rôle des explorateurs est terminé et il est exact qu’en moins d’un quart de siècle l’Europe s’est partagé le monde. Mais de ce fait qu’avec une hâte fébrile la France, l’Angleterre et l’Allemagne ont créé un mouvement si considérable qu’il intéresse aujourd’hui les esprits les moins portés aux aventures, faut-il accepter sans discussion les arrêts des coloniaux en chambre ? Je ne le pense pas.

Au cœur de l’Afrique, non loin du Tchad, notamment, n’existe-t il pas une contrée riche et peuplée, dont nous ne sommes encore que les suzerains platoniques ? L’exploration détaillée du Centre-Afrique ne s’impose-t-elle pas comme une œuvre essentiellement profitable à la France ?

Quand nous aurons pris contact avec l’ouest africain, c’est vers le Congo et les grands lacs que convergeront, par la suite, nos efforts,

Il faut songer, en attendant, à noter l’évolution lente ét sûre de nos colonies d’Afrique. L’Europe appauvrie et gonflée de vanité par son intense civilisation, cherche à satisfaire son luxe en exploitant un régime qui donna, à la Rome des Césars, l’opulence et l’autorité. Ne protestons pas contre des bienfaits dont nous serons les premiers bénéficiaires, et travaillons, chacun dans notre sphère, à la grandeur nationale.

Nous avons brillamment développé notre politique coloniale. Depuis quelque années les jeunes hommes ont compris qu’il faut « essaimer » aux pays nouveaux, y propager notre langue, nos mœurs, notre influence, y créer de « nouvelles Frances », comme on disait jadis.

C’est en m’inspirant de ces pensées patriotiques que je quitterai bientôt le Magellan pour faire, non sans émotion, mes premiers pas sur les sables brûlants de cette Afrique Occidentale où s’illustrèrent les Faidherbe, les Archinard, les Dodds, les Binger et, tant d’autres héros modestes qui l’arrosèrent de leur sang.

A 4 heures du matin, nous avons dépassé le cap Vert et nous longeons l’île de Gorée, endormie et sombre. Puis, nous voici contemplant, sous les tropiques, un paysage polaire. La lumière électrique de notre steamer baigne le port, fait de la mer une nappe argentée, et transforme les berges de sable en montagnes de neige. Jusqu’à l’aube, incertaine et timide, nous naviguons aux pays des légendes et du cristal.

Bientôt des dunes s’estompent à l’horizon, qui semblent faites de nuées pourpres et d’aurores, des dunes qui se confondront tout à l’heure avec un ciel délicieusement rose... Je voudrais être seul sur ce navire qui stoppe brusquement. Les minutes tombent. La terre d’Afrique se mouchète de taches blanches. Le jour parait, on hisse les pavillons. Nous sommes en rade de Dakar.

Quand les formalités de la santé et de la douane sont terminées, nous assistons à la réception des chefs de service par le gouverneur général de l’Afrique Occidentale. M. Roume est entouré de sa famille, de ses secrétaires-généraux, de son chef de cabinet et de ses officiers d’ordonnance. Pour toutes les personnalités que lui présente le gouverneur intérimaire, il a un mot aimable, une poignée de main cordiale. Au cours de cette simple réception, j’ai surpris le secret de l’autorité dont jouit M. Roume, de l’estime respectueuse dont l’entourent ses collaborateurs et tous ceux qui ont l’honneur de l’approcher.

Mais voici « les Almadies » l’élégante chaloupe qui va le conduire à Gorée, sa résidence actuelle.

Le gouverneur parti, c’est une débandade. On s’en va par groupes, en chaloupe ou en youyou. Nous en profitons pour gagner la terre à bord du remorqueur d’une compagnie dont le service est déplorable.

Faut-il l’avouer ? En parcourant Dakar avec les enseignes de vaisseau Millot et Viort, j’ai été à la fois étonné et déçu : étonné de l’activité prodigieuse qu’on déploie dans une de nos cités coloniales les plus prospères et dont le port de commerce comptera demain parmi les plus grands de l’univers ; déçu à quitter le bord pour me promener de fondrières en fondrières (sans avoir prévu l’indispensable alpenstock) jusqu’aux hauts plateaux de la facétie.

Mes amis qui ont connu Dakar il y a trois ans, et l’ont revu l’année dernière, entre deux voyages au Soudan, m’indiquent les transformations subies.

Que les travaux soient dus à l’initiative publique ou résultent de l’initiative privée, depuis huit jours que je parcours la ville, j’ai pu me rendre compte qu’il n’y a pas une rue où l’on n’améliore l’état de la chaussée, où l’on n’installe un service d’irrigation indispensable, où l’on ne construise enfin des bâtiments spacieux et pratiques.

Dominant la mer, en face de Gorée, c’est d’abord, dans une note imposante, mais totalement dépourvue d’élégance, le palais qui deviendra, vers le mois de mai, la demeure officielle du gouverneur général ; puis, sur l’autre versant, à deux pas de la. mer, et devant ce port si bien protégé, grâce à deux longues jetées récemment achevées, le bel Hôtel de la Marine.

Plus loin, sur le Boulevard National et la Place du Gouvernement, se trouvent les bureaux de l’Administration Centrale. Plus loin encore, entre l’hôtel de l’Europe, et le boulevard, près du marché, sont situés ces vastes comptoirs dont le commerce bordelais s’enorgueillit à juste titre. Par ses échanges et ses relations avec les côtes de l’ouest africain, n’a t-il pas contribué, pour une large part, à la fortune de nos anciennes colonies ?

Leur situation économique est excellente, et c’est précisément là qu’il faut chercher la fortune subite de Dakar. Sans vouloir jouer à l’économiste ni citer trop de chiffres, il me paraît utile de constater que, durant une période de dix années, le commerce de nos possessions de l’Afrique occidentale, s’est élevé de 78 à 123 millions, et qu’il représente aujourd’hui la cinquième partie du total des échanges dans toutes nos colonies.

On peut dire aussi que, grâce aux mesures prises par l’administration, la triste réputation d’insalubrité qui pesait sur ce pays, où nous jouissons d’une température aussi douce que celle du mois de mai en Europe, s’efface peu à peu. Le paludisme et la fièvre jaune sont heureusement combattus. A Dakar, deux cas de typhus amaril se sont déclarés en septembre 1906 ; mais, grâce aux moyens d’action que possède la ville autant qu’aux mesures de préservation prescrites par l’autorité médicale, ils sont restés isolés.

Les environs immédiats sont tristes et désolés. Il faut en chercher la cause dans la nature du terrain, le régime des vents et le régime hydrologique.

Cependant le terrain sablonneux est coupé de marais. Et par suite de l’affleurement de l’eau, ces emplacements se sont couverts de végétations qui ont enrichi le sol et permis la création de Hann, la belle station agronomique dans les jardins de laquelle je promènerai bientôt le lecteur.

Puisque nous sommes encore à la période des visites, je dois noter notre passage à Gorée, où Boufflers, spirituel et léger, apporta jadis ce qu’Abel Hermant appelle le « frisson de Paris »...

Gorée, à trois milles en mer, se compose de deux parties distinctes. L’une, sorte de mamelon rocailleux, est réservé à la défense des côtes, et j’ai appris qu’il était interdit, même aux voyageurs les plus consciencieux, de s’y promener. Je n’en parlerai donc pas. L’autre, située en contre-bas, constitue la ville proprement dite. Elle aboutit à un vieux fort démodé où sont déposés des matériaux d’artillerie.

Je ne sais pourquoi en parcourant cet îlot perdu, j’ai songé, obstinément, au chevalier de Boufflers, ce spirituel et léger Boufflers auquel Sainte-Beuve consacra jadis une page étincelante.

A la suite de quelle aventure extraordinaire Boufflers devint-il, vers 1785, gouverneur du Sénégal et dépendances ?

Ma mémoire est infidèle, mais je suis reconnaissant à ma mémoire, d’avoir avec le temps, arrondi les angles, effacé les perfidies d’une causerie du Lundi. J’ai le respect de mon ignorance et pour rien au monde je ne voudrais la troubler aujourd’hui en faisant appel aux dictionnaires.

J imagine Boufflers, futile et gracieux, se promenant en habit de cour, dans les rues — et quelles rues, mon Dieu ! de Gorée... Je me le représente tantôt rêvant de Versailles, tantôt rimant des couplets aux filles de l’Opéra Italien... Sans doute, il foule le sol d’une île perdue, il est exilé — mais qu’importe ? puisque son cœur, papillon fragile, perpétuellement s’envole au pays des chimères ?...

Mais bientôt pour moi-même, c’est le réveil brutal. Trois dames passent, luisantes comme des vers et noires à la façon des cirages de qualité supérieure. Elles tendent avec orgueil des croupes serrées dans des pagnes couleur pistache et citron ; elles promènent des torses nus et balancent nonchalamment des mamelles veules.

Puis c’est une mention, un écriteau qui me désenchante. Au coin de la place — un bout de place comme celle de l’Opéra-Comique — je lis : Commissariat de police... Il est vrai que le « grand chef blanc » habite à deux pas, dans une sorte de petit castel provincial, en attendant que le nouveau palais soit aménagé pour le recevoir.

Les beautés naturelles de l’Afrique occidentale ne sont surpassées dans aucune région du globe, mais leur description offre maintes difficultés, car elles ne sont pas groupées, et les espaces intermédiaires forment, par contre, une série de tableaux dans la note sombre.

C’est ainsi que l’oasis de Hann termine heureusement la ligne des Nyayes, ingrate parfois, mais souvent verdoyante et jolie, qui s’étend entre la côte et la voie ferrée de Dakar à Saint-Louis.

Du monticule auquel Hann est adossé, l’horizon apparaît admirable ; le ciel se partage en deux zones : l’une grisâtre, celle qui nous domine ; l’autre colorée, lumineuse, resplendissante, celle que nous embrassons du regard. C’est le ciel du désert, où les pluies sont inconnues pendant la moitié de l’année, et d’où le froid est à jamais banni.

Dans cette oasis le gouverneur général a eu l’heureuse inspiration de faire installer, il y a quatre ans, des jardins d’essai, confiés à la direction de M. Henry, ingénieur agronome.

On ne saurait trop le répéter ; notre vaste colonie de l’Ouest africain n’est pas une colonie de peuplement, et nous ne pouvons espérer en tirer de nouveau profits qu’en développant chez les noirs le goût de l’agriculture. Parmi les races vaincues qui forment les populations si variées du Sénégal, les Serères sont des cultivateurs de premier ordre. Sans doute, leurs procédés sont primitifs, mais non pas sans rapport avec les lois et tes exigences du climat, les conditions zoologiques et l’expérience de plusieurs siècles.

Ce n’est pas impunément que des sociétés agricoles ont tenté en Casamance, par exemple, de rejeter les données de la tradition et d’innover, sans tenir compte des circonstances nombreuses qui différencient la culture des plaines sablonneuses d’Afrique de celle des guérets beaucerons.

Il y a beaucoup à perfectionner dans les méthodes des Sérères, surtout en ce qui concerne les procédés matériels et les systèmes d’engrais ; mais il est nécessaire d’étudier ces méthodes, de s’y conformer tout d’abord, pour les améliorer peu à peu, suivant les observations de chaque jour.

Et c’est pour cette raison, en même temps que pour se livrer à des essais dont les résultats furent particulièrement heureux, qu’on créa la station de Hann.

Certes, la tâche fut rude et malaisée. La région était pauvre et semblait de prime abord peu propice aux cultures délicates. Néanmoins, grâce à un travail opiniâtre, et par suite de l’affleurement de l’eau on est arrivé à transformer des terrains sablonneux en jardins modèles.

Quand le visiteur a dépassé la gare et qu’il suit la grande allée jusqu’à la route militaire, son regard est à la fois charmé et surpris.

Après les sables sans fin, l’œil est reposé par le pittoresque qu’un jardinier artiste a su distribuer dans ce fouillis de plantes tropicales. La disposition des bâtiments autant que celle des carrés réservés à l’agriculture ménage une intéressante perspective.

La lumière met en relief l’aspect abrupt des « Mamelles » qui contraste puissamment avec d’épaisses ombres flottantes.

Quoique uniformes, les pagnes et les boubous des cultivateurs piquent la curiosité. Là où l’arbre séculaire projette son ombre allongée, le photographe amateur peut se livrer à son inoffensive manie et fixer des grouppes attrayants.

A côté des plantes à fibres et des plantes fourragères, la Direction générale de l’Agriculture a réuni à Hann toutes les variétés des plantes fruitières et ornementales que nous retrouverons en Guinée, à la Côte d’Ivoire et au Dahomey.

Lorsqu’on parcourt ces jardins en plein soleil on est un peu aveuglé. Quel coloris ! Quel fourmillement d’êtres et d’étrangetés ! On arrive à ne plus voir : trop d’images s’entassent et se heurtent dans la tête.

Ce sable flamboyant, cette végétation brillante, ces noirs aux coiffures baroques, et cette mer, d’un bleu intense pailleté d’or, qui balance tout près des centaines de pirogues et, plus loin, des vapeurs pareils à de grands oiseaux endormis, tout cela ruiselle de splendeur.

On donnerait je ne sais quoi pour voir, non une ombre au tableau, mais seulement des demi-teintes çà et là. L’ombre fait la clarté plus belle : c’est le souvenir, la clarté d’hier...

La route de Dakar à Thiès est monotone ; le train s’insinue, parmi des palmiers, dans des forêts de baobabs, les uns fous, échevelés, tordus comme des bacchantes ; d’autres souples et dégagés.

Pour relier les attitudes de ces milliers d’arbres, des chaînes traînantes de verdures, des débris de moissons s’entrecroissent avec des jonchées de gerbes, de fusées d’où se dégage un seul grand parfum fait de tous les aromes.

Nous arrivons au pays des arachides quatre mois trop tard pour voir les indigènes cueillir et serrer leur récolte, mais assez tôt pour assister aux curieuses opérations de la traite. Et s’il n’est plus possible de constater à cette heure le grand effort de la nature, il est du moins permis d’en escompter les résultats, représentés par120 000 tonnes de graines que le Sénégal exportera cette année.

Déjà, des coins de Dakar nous semblaient des parcelles de Bordeaux. Par exemple, à Rufisque, où nous stoppons au bout d’une heure, c’est toute la Gironde que nous retrouvons, une sorte de petite Gironde coloniale. Dès la gare, je songe au quai des Chartrons, je revois Bacalan, lorsque l’agent général de la maison Maurel et Prom me rejoint pour me faire visiter, en hâte, la cité commerciale.

Avec ses rues droites, tracées à l’américaine, de la station à la mer, Rufisque donne une impression agréable. Nos sociétés bordelaises, qui ont tant contribué à sa fortune, y possèdent toutes de grands magasins et de riches habitations. Plusieurs vapeurs sont en rade et 50 côtres louvoient au large. Ici et là, c’est Bordeaux, toujours Bordeaux qui prime. Qu’on vienne dire après cela que les Girondins ne sont pas des colonisateurs !

Soit autour de Rufisque et de Saint-Louis, soit en Casamance et en Gambie, la seule maison Maurel et Prom ne compte pas moins de soixante-dix établissements. Et l’on peut affirmer que, si les Gascons se sont laissé précéder autrefois sur les côtes d’Afrique par les Dieppois, les Normands et les Portugais, depuis un siècle au moins ils ont pris de très belles revanches.

Deux heures après notre arrêt à Rufisque, nous montons la rampe de Thiès, la station d’où partira bientôt une voie ferrée vers le Soudan. Les travaux sont commencés sous la direction du capitaine Friry qui traça en partie les itinéraires. Dix minutes de marche et nous sommes installés dans la factorerie de MM. Maurel et Prom où l’agent nous offre la plus gracieuse hospitalité.

Thiès est un centre de transit important. Trois mille indigènes y résident et la colonie européenne n’y compte pas moins de cent vingt personnes dont quarante soldats de l’infanterie coloniale qui forment, avec une compagnie montée de tirailleurs noirs, la garnison du cercle.

Entre autres curiosités Thiès possède les établissements de la Mission, dont les jardins plantés dé citronniers, d’orangers et de manguiers, sont splendides et parfumés ; un club européen et aussi — ô surprise ! — un manège de cycles où les femmes indigènes, ferventes de la pédale, vont passer leurs soirées.

Ce n’est pas sans regret que nous avons quitté Thiès deux jours après notre arrivée, pour aller visiter les factoreries de la Petite Côte. Les porteurs, après une distribution de biscuit, de sucre, de tabac et d’allumettes, nous ont précédés de vingt-quatre heures avec les bagages. Puis, l’administrateur, nous ayant fourni un garde et des chevaux, nous sommes partis avant le lever du jour.

Sur la route nous croisons bientôt des chameliers dont les bêtes sont chargées de quatre cents kilos d’arachides qui se dirigent vers les comptoirs ; des femmes avec des volailles sur la tête, et des enfants en bas âge dans le dos, qui vont au marché.

Comme je leur dis en passant :

  •  — Sala malécoum (bonjour tout le monde).

Les uns et les autres répondent :

  •  — Malécomm sala (bonjour à toi).

D’autres, s’adressant aux gardes, ajoutent :

  •  — Toubah bile bahna lal. Defa mouyou nit na yolla yabouco adiana. (Ce blanc est bien bon de saluer des noirs. Que Dieu le conduise au ciel).

A l’aube, nous sommes à Babak, à douze kilomètres de Thiès, où nous faisons une rencontre imprévue. Aldj Balla Sène, qui fut interprète de M. de Brazza, nous reconnaît et précise ses souvenirs.

Devenu commerçant dans la région natale, l’ancien interprète, en d’interminables palabres à l’ombre des baobabs, se plaint que « les affaires ne marchent pas ». Les grandes maisons européennes se sont syndiquées. Elles ne paient le grain, rendu aux factoreries que treize francs cinquante. Il prétend — et je lui laisse toute la responsabilité de ses affirmations — que si, par la suite, les noirs ne sont pas mieux rétribués, Us émigreront. Et ce sera pour le pays une perte sèche.

Il faut dire aussi que les noirs sont de grands enfants qui vendent toute leur récolte sans conserver la semence pour l’année suivante. Quand arrive l’époque des semailles, le gouvernement est obligé de leur faire des avances de graines. A peine ont-ils touché le prix de leurs arachides qu’ils achètent, à torts et à travers tout ce qui leur plaît, et font célébrer leurs louanges par des griots. Quand la folie des grandeurs est passée, que leur escarcelle est vide, ils regagnent leur pauvre case dans leur lointain et misérable village.

Bien entendu, j’expose ce que je vois, sans avoir la prétention de vouloir prendre parti. Et c’est pourquoi je note aussi, en passant, la thèse des syndiqués :

  •  — La graine est de très mauvaise qualité cette année, disent-ils, et, si nous la payons plus cher, nous risquons de terminer la traite avec déficit...

Nous quittons Babak au trot. Les chevaux sont encore frais et nous devons profiter de la température exceptionnellement douce dont nous jouissons ce matin pour faire de la route.

Autour de nous c’est la brousse avec ses nombreux baobabs et ses rares palmiers, la brousse sénégalaise point si terrible et si triste qu’on nous l’a si souvent décrite. Sur les arbres, des vautours par bandes, et, partout, des nuées de tourterelles. De loin en loin, aussi, des antilopes.

Nous traversons successivement les villages de Tatene, de Tacet et de Keur Macoumba avec l’espoir de parcourir les soixante-dix-huit kilomètres qui séparent Thiès de M’bour sans incidents, lorsque, sous prétexte d’arriver plus vite, le garde Bokar Ba s’engage sur de nouvelles pistes... Je me méfie un peu des chemins de traverse. Mais comme je ne connais pas le, pays, que je n’ai point de carte sur moi, je le laisse suivre son inspiration. Jusqu’à Keur Madi N’Diaye, où nous partageons fraternellement du pain, des oranges et de l’eau bourbeuse, tout va bien.

Pour ne pas changer notre itinéraire, nous devrions maintenant prendre la route de Keur Momar Mati. Mais comme, entre Keur Madi N’Diaye et Keur Momar Mati, nous nous trouvons en présence de deux pistes qui se croisent, Bokar Ba n’hésite pas : il prend la mauvaise.

Ainsi pendant trois heures, sous un soleil de plomb, nous marchons au hasard, et, lorsque je tente de me renseigner, le garde répond sans sourciller que nous arrivons.

Déjà les podomètres dont nous avons muni les porteurs accusent quatre-vingt-cinq kilomètres, et nous sommes encore en pleine brousse, loin de tout village, lorsque notre bonne étoile se décide enfin à nous guider vers Tomboloye. C’est le droit chemin retrouvé. Quand nous dépassons Malicounda Sasse, nous aspirons à pleins poumons la brise marine.

Bientôt après nous apercevons enfin les factoreries de M’bour. Il est temps. Malgré leur endurance, les chevaux butent à chaque pas. Nous avons voyagé pendant plus de dix heures et le pauvre animal qui a le triste privilège de m’avoir sur le dos supporte cent kilos ou quelque chose d’approchant.

A M’bour, sur la dune, les podomètres marquent maintenant quatre-vingt seize kilomètres. C’est coquet pour un début...

Du cap de Naze à l’embouchure du Saloum, les navigateurs n’aperçoivent guère que des dunes qui succèdent à des dunes : c’est la Petite Côte, inhospitalière et désolée. Çà et là, haut perchées sur un parcours de trente lieues des factoreries et des paillottes. Ce sont les établissements européens de Popinguine, Guéréo, N’gaparou, Portudal, Niarnaral, M’bour et Nianing.

En vérité je me demande pourquoi les voyageurs qui m’ont précédé au Sénégal n’ont pas eu la tentation de visiter cette langue de sable qui sépare l’océan de la brousse giboyeuse et d’en décrire le charme spécial ? Sans doute sa réputation est fâcheuse et si l’on s’en rapporte aux faits, il faut convenir qu’elle est méritée. N’a-t-on pas fait évacuer, tout récemment, Niarnaral où les noirs atteints de la maladie du sommeil mouraient comme des mouches ? Et n’est-ce pas pour le même motif que la prospérité de Nianing — la piqûre du tsé-tsé y détruit les chevaux — subit un temps d’arrêt ? Quoi qu’il en soit, ce n’est pas une raison suffisante pour ne point signaler à l’attention publique une contrée où la traite se pratique avec une prodigieuse activité.

De tous ces établissements, M’bour est le chef-lieu. Là sont centralisés les services de Popinguine, Guéréo, N’gaparou, Portudal, Nianing et Joal, dirigés par quelques jeunes commerçants européens et une nombreuse équipe indigène. Nous avons vu cette vaillante pléiade à l’œuvre et nous pouvons affirmer que la traite à la petite Côte n’est pas une sinécure.

A M’bour il n’y a pas moins de quinze factoreries. Elles sont groupées autour d’une place, s’il est permis d’appeler ainsi trois cents mètres carrés de sable au milieu desquels s’élève la paillotte de la poste. Et quelle poste, mon Dieu ! L’unique boite aux lettres ne mentionne-t-elle pas qu’on ne doit introduire dans son ventre de zinc « que des lettres pour la localité » ?... Il est bien évident que, si cet avis était strictement observé, l’utilité de cette boîte serait très contestable.

Au nord des comptoirs, et séparés l’un de l’autre, on aperçoit le village des Ouolofs et celui des Saussaies, les deux races dominantes du pays. Toujours au nord, mais plus près de la mer, habitent les Lébous, des pêcheurs d’origine ouolof. Enfin à cinq cents mètres au sud sont groupés deux villages sérères.

Les Ouolofs sont les véritables sénégalais. Leur hiérarchie sociale comprenait autrefois plusieurs échelons. Après l’aristocratie des gens libres il en était une autre, assez bizarrement définie, provenant, assuraient les indigènes, du mariage de revenants avec des femmes vivantes ; ensuite venaient les ouvriers, forgerons, tisserands et tanneurs, puis les griots et les esclaves.

Les griots, qu’on retrouve dans tout le bassin du Sénégal, sont des êtres méprisés et méprisables dont l’unique occupation consiste à chanter les louanges de qui les paie. lis ont, quelques points de ressemblance, avec nos troubadours. Comme eux ils chantent et jouent de la musique, célèbrent de hauts faits et suivent les guerriers pour les exciter au combat. Mais ils sont sédentaires et exercent sur leurs concitoyens un vrai pouvoir religieux. Ce sont eux, en effet, qui vendent les gris-gris, les amulettes qui doivent préserver du mauvais sort les acheteurs bénévoles.

A leur mort, les griots ne sont pas inhumés comme les autres noirs ; leurs corps sont placés dans des troncs creux de boababs, où parfois ils se momifient, mais où, la plupart du temps, les oiseaux de proie viennent les déchirer.

Les villages ouolofs n’offrent qu’une symétrie très relative ; leurs paillotes ont la forme d’une ruche et sont groupées au hasard. Près des villes, les gens riches, tout en habitant de semblables cases, ont un certain luxe et il n’est pas rare de trouver chez eux des meubles à l’européenne. Les noirs, de condition moindre, n’ont que des nattes, des coffres de bois et des celébasses.

Le vêtement qu’ils portent est très simple : d’abord le toubé, sorte de pantalon qui tient à la ceinture au moyen d’une coulisse et ne dépasse pas le genou. Ensuite, le boubou qui prend parfois de faux airs de chemise sortie de chez le mauvais faiseur. Le costume des femmes est à peu près identique. Le toubé est seulement remplacé par le pindale, courte jupe de coton qui s’enroule autour de la ceinture et des hanches.

Leur nourriture se compose invariablement de poisson de mer ou d’eau douce, de couscous au mil ou au riz, d’un peu de viande, d’oignons et de tomates.

Beaucoup de Ouolofs sont mahométans sans être fanatiques ; ils sont presque tous musulmans à Saint-Louis, dans le Oualo et dans le Cayor, tandis qu’à Gorée, Dakar, Rufisque ou sur la Petite Côte, c’est-à-dire dans le voisinage des missions catholiques, on en rencontre un certain nombre qui sont chrétiens.

La race sérère n’est qu’une variante de la race ouolof. Elle est une de celles que nous devons le plus favoriser dans notre colonie du Senégal. Certains indigènes ne sont pas dénués d’intelligence, font preuve de sérieuses aptitudes commerciales et comprennent tout l’intérêt qu’ils ont à voir leur pays prospérer entre les mains des Européens.

A M’bour, notamment, règne, chaque matin, une fiévreuse activité. Des bandes de chameaux arrivent de la brousse. Ici l’on acheté des arachides qu’on paie en monnaie française et là on vend des cotonnades, du riz, des foulards, des selles arabes, du sucre, des pistaches, etc.

L’hospitalité est écossaise. On loge les clients venus de loin, chameliers et chameaux, à l’ombre des baobabs. Et c’est aussi sous ces arbres gigantesques qu’on leur distribue du poisson séché et du biscuit. A ce propos, je me demande pourquoi, chez nous, les grands magasins du Soleil-Couchant, ceux de la Belle Cultivatrice ou des Galeries des Mille et une Nuits, n’offrent pas la becquée et l’appartement aux acheteurs de Pont-à-Mousson, de Bazas ou de Saint Flour. Je signale l’idée pour ce qu’elle vaut. A coup sûr, celui qui inaugurera des magasins où l’on sera nourri, logé et peut-être blanchi — inutile de dire qu’à M’bour on ne blanchit pas — sera un grand philanthrope. Et l’on peut prévoir qu’il deviendra très riche... à moins toutefois, qu’il ne fasse faillite.