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Système national d'économie politique

De
572 pages

Lors de la renaissance de la civilisation en Europe, aucune contrée ne se trouvait, sous le rapport commercial et industriel, aussi favorisée que l’Italie. La barbarie n’avait pu y détruire jusque dans ses racines l’ancienne culture romaine. Un ciel propice et un sol fertile fournissaient à une agriculture sans art d’abondants moyens de subsistance pour une nombreuse population. Les arts et les métiers les plus nécessaires n’avaient pas plus disparu que les anciennes municipalités romaines.

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Friedrich List

Système national d'économie politique

AVIS DE L’ÉDITEUR

La reproduction de cette traduction, complète ou partielle, est interdite, conformément aux lois, décrets et traités internationaux.

L’Éditeur a pris les mesures nécessaires à l’effet de poursuivre la CONTREFAÇON étrangère partout où il aura droit.

NOUVELLE PRÉFACE DU TRADUCTEUR

(POUR LA SECONDE ÉDITION.)

*
**

Lorsque, il y a quelques années, j’ai publié pour la première fois la traduction du Système national, une préface de quelque étendue était nécessaire pour préparer mes compatriotes à la lecture d’un ouvrage étranger. Aujourd’hui que cet ouvrage a déjà acquis droit de bourgeoisie parmi nous, la seconde édition semble n’avoir pas besoin d’un introducteur. Je me bornerai donc ici à quelques courtes observations.

Les circonstances dans lesquelles paraît cette seconde édition sont bien différentes de celles dans lesquelles a paru la première. En 1851, la question du commerce international ne présentait guère, dans ce pays-ci, qu’un intérêt théorique ; d’autres questions, beaucoup plus graves, l’avaient refoulée sur l’arrière-plan. Aujourd’hui elle a repris toute son importance ; en présence de l’éventualité de changements considérables dans la législation des douanes, elle préoccupe un grand nombre d’esprits.

Un tel moment n’est peut-être pas inopportun pour une nouvelle édition de l’ouvrage le plus remarquable de notre siècle sur celle grande question du commerce international.

Le Système national d’économie politique est, dans son ensemble, la théorie de la vraie liberté du commerce en même temps que celle de la protection utile.

La protection y est sans doute plus accusée que la liberté. Lorsque, de l’autre côté du détroit, le libre échange allait se produire avec le double prestige du talent et du succès, il convenait qu’une protestation énergique contre son exagération révolutionnaire éclatât sur le continent. Mais, en dernière analyse, le Système national n’a rien d’exclusif ; c’est une doctrine de conciliation, qui fait la part de l’un et de l’autre principe, qui condamne seulement la domination absolue d’un principe unique.

Le Système national a fait de la théorie d’Adam Smith, théorie qui n’est autre chose que la négation de la protection douanière, une réfutation péremptoire et définitive. Il établit sur des bases rationnelles le système protecteur, que la force des choses et le bon sens public avaient soutenu, mais auquel avait manqué jusque-là une suffisante élaboration scientifique. Il en restreint, d’ailleurs, plutôt qu’il n’en élargit le domaine ; et loin de le perpétuer, il assigne un terme à son existence, en promettant son héritage à la liberté.

Il n’enseigne point une doctrine illibérale et rétrograde. Il fournit des arguments à de sages réformes tout aussi bien qu’aux résistances que doivent provoquer d’imprudentes innovations. Tous les grands faits de la réforme commerciale de l’Angleterre ont été annoncés et justifiés d’avance dans le Système national ; et ce sont ses principes qui ont présidé à celle de l’Autriche. Ceux qui liront ce livre avec fruit ne cesseront d’avoir devant les yeux la liberté comme un grand but ; seulement ils ne partageront pas l’engouement impatient et aveugle de certains partisans de la liberté, et, l’esprit libre de préjugés, ils n’emprunteront leur opinion sur la politique commerciale de leur pays qu’à l’étude attentive de ses besoins et de ses intérêts.

Le Système national a, depuis sa publication, acquis une nouvelle autorité par la justesse des prévisions qu’il contient. Non-seulement, comme nous le disions tout à l’heure, les principales mesures de la réforme commerciale anglaise s’y trouvent annoncées, mais les résultats considérables de ces mesures y sont aussi prédits clairement. Sur beaucoup d’autres faits abondent des pressentiments, dont la réalisation atteste l’exactitude de la doctrine autant que la sagacité de l’auteur.

On se ferait, du reste, de cet ouvrage une idée imparfaite, si l’on n’y voyait qu’une monographie, une large monographie d’un vaste sujet. Les titres de Frédéric List, comme économiste, ne consistent pas uniquement à avoir détruit les fondements de la liberté illimitée du commerce. Il a touché plus ou moins à diverses parties de la science, laissant partout sa forte empreinte. A l’occasion de la question du commerce international, d’autres questions se sont offertes à son esprit, et il les a traitées avec force et originalité. Quelques libre-échangistes, obligés de reconnaître, dans le domaine de la pratique, les rares services de cet homme actif et dévoué, ont contesté son mérite sur le terrain de la théorie. Il importe donc de signaler ici brièvement ses litres scientifiques, indépendamment de la vérité de sa doctrine commerciale.

List a mis en relief l’idée de nationalité, qui avait été, non pas seulement négligée, mais écartée par ses prédécesseurs, accoutumés à spéculer sur un genre humain idéal, et non sur le genre humain tel qu’il existe avec les nations inégalement avancées qui le composent. Un progrès notable a été ainsi acquis à la science positive de l’économie politique.

List a fait ressortir l’étroite connexité qui rattache les phénomènes économiques aux phénomènes politiques, et, par suite, rapproché, sans les confondre, deux sciences entre lesquelles un excès d’abstraction avait placé un abîme.

List, en justifiant la protection douanière comme assurant à la nation qui s’en sert avec discernement un accroissement permanent de ses forces productives au prix d’un sacrifice temporaire de valeurs échangeables, a démontré que la véritable richesse des nations consiste moins dans la masse de ces valeurs échangeables que dans le degré de développement des forces productives, et en particulier des forces morales.

List, reprenant le grand principe de la division du travail, ou, comme il le définit plus exactement, de l’association dans le travail, l’a étendu de la sphère étroite d’une fabrique à l’ensemble des industries d’une nation, et a retracé d’une manière saisissante la solidarité qui unit les unes aux autres, sur un même territoire, les occupations les plus diverses, ainsi que l’équilibre qui doit exister entre elles pour créer la prospérité nationale.

List a appliqué le même principe aux travaux de tout l’univers tels qu’ils se sont organisés depuis la découverte du nouveau monde et surtout depuis son affranchissement. Il a constaté la vocation manufacturière des nations des zones tempérées, la mission agricole de celles de la zone torride, et montré la division fondamentale du commerce universel dans l’échange des objets manufacturés des premières contre les denrées coloniales des secondes.

Sans nier ce qu’il y a de respectable, et de fécond dans l’épargne, List a prouvé qu’on avait exagéré le rôle économique de cette vertu, qu’elle était, dans certains cas, impuissante, et que des progrès de la civilisation, auxquels elle était complétement étrangère, exerçaient souvent une influence décisive sur la formation et sur l’accroissement des capitaux. L’immense augmentation de la richesse publique occasionnée par les inventions modernes et en particulier par les chemins de fer, a rendu palpable aujourd’hui cette vérité longtemps inaperçue des savants.

Une autre vérité, encore trop méconnue, brille aujourd’hui, grâce à List, de la lumière la plus vive. Il n’y a pas d’erreur plus grossière et en même temps plus répandue que la prétendue opposition d’intérêts entre l’agriculture et l’industrie manufacturière. Combien, épris, d’ailleurs avec raison, de l’agriculture, la première des industries, considèrent comme acquise à son détriment la prospérité des manufactures, lorsque, en réalité, cette prospérité est la sienne, lorsque, dans des manufactures florissantes, l’agriculture trouve ses débouchés, les capitaux qui la vivifient, les procédés savants qui la fécondent ! List s’est approprié la vraie doctrine à cet égard par la richesse de ses développements.

Je ne parlerai pas ici d’aperçus ingénieux, hardis, semés à profusion dans le Système national. Mais, en terminant cet exposé des titres de List, je dois insister sur le plus important de tous, sur celui qu’on jugera tel du moins, si l’on est d’avis que, dans la science, une bonne méthode a plus de prix encore qu’une découverte.

D’autres économistes avaient possédé des connaissances historiques étendues, leurs écrits en font foi ; mais, dans l’étude de l’économie politique, le sens historique leur avait manque ; ils étaient généralement restés dans l’absolu. List s’est livré à de laborieuses investigations sur le passé, et l’histoire du commerce lui doit d’excellentes et larges esquisses ; son mérite éminent n’est pas, toutefois, celui de l’historien. En faisant justice des systèmes ambitieux qui prétendent à régir, par une formule, tous les lieux et tous les temps, en enseignant que la plupart des vérités économiques sont relatives et non absolues, en s’autorisant de l’histoire, il a posé avec éclat une méthode historique, qui parait avoir un grand avenir. On peut en juger par les travaux remarquables qu’elle a déjà inspirés outre-Rhin, en particulier par ceux de M. Wilhelm Roscher, qui lui-même est un maître, et que la science allemande peut citer avec orgueil à côté des de Hermann et des Rau.

On voit donc que, indépendamment de la controverse entre la protection douanière et le libre échange, le Système national présente un intérêt scientifique d’un ordre élevé.

Voilà ce que j’avais à dire sur l’original ; qu’il me soit permis d’ajouter deux mots sur la traduction française.

La première édition a provoqué, en son temps, contre le traducteur la polémique, aussi vive qu’inattendue, d’un économiste, enlevé depuis à la science, qu’un mot piquant de l’auteur avait blessé1. Il m’a été facile de me défendre contre des attaques auxquelles leur évidente injustice retirait toute autorité ; ni les hommes sérieux ni les rieurs ne me paraissent avoir été du côté de mon adversaire. Ce n’était pas de misérables chicanes, c’était un examen raisonné des doctrines, qu’on devait attendre, en France, de ceux qui ne partageaient pas les idées de List.

Sortie victorieuse de cette épreuve, notre traduction a obtenu un autre succès, dont elle est redevable à l’universalité de la langue française ; elle a suggéré à l’un des hommes les plus instruits et les plus recommandables de Philadelphie, M.S. Colwell, l’idée d’une traduction anglaise. Cette œuvre a été exécutée avec talent par un habitant de la même ville, Suisse d’origine, M.G.A. Matile, qui a bien voulu traduire en outre une grande partie de mes notes. M. Colwell a enrichi la publication américaine de ses propres notes et d’une introduction savante. Voici en quels termes il apprécie le livre étranger qu’il met sous les yeux de ses compatriotes Le livre de List, bien qu’imparfait à certains égards, est le plus original et le plus précieux que l’Allemagne ait produit en ce genre, et il est, sous beaucoup de rapports, supérieur à tous ceux qui l’ont précédé. »

Une seconde édition exigeait une révision attentive. Je me suis appliqué à améliorer tant la traduction que les notes. Les observations de M. Colwell et les écrits de quelques économistes allemands, qui ont marché sur les traces de List, m’offraient, pour les notes, des éléments nouveaux ; je ne les ai pas négligés.

Publié en 1841 au delà du Rhin, le Système national porte sa date, ainsi que le cachet du pays auquel il a été spécialement destiné. Il n’est point exempt d’imperfections ; on peut lui reprocher parfois des redites, des exagérations, des erreurs. Mais, par l’originalité et la fécondité des vues, par la sagesse des doctrines, par la vigueur de la dialectique, par l’animation et la clarté du style, il vit toujours, il vivra longtemps ; et je le présente avec confiance à la France de 1857, comme je l’ai fait à celle de 1851.

 

 

Septembre 1857.

HENRI RICHELOT.

PRÉFACE DU TRADUCTEUR

(Première édition)

*
**

Frédéric List avait l’intention de traduire lui-même en français son livre du Système national ; pourquoi une mort cruelle a-t-elle brisé trop tôt sa plume ? Nul, mieux que lui, n’eût rendu, dans une langue qui lui était familière, les idées qu’il avait produites avec tant d’éclat dans l’idiome de son pays.

A défaut d’une main habile, glacée depuis quatre ans, je me suis chargé de cette tâche ingrate de traducteur. Le premier, en France, j’ai eu occasion de parler de List et du rôle considérable qu’il a été appelé à remplir outre Rhin ; l’esquisse imparfaite que j’ai tracée de sa doctrine dans un livre où elle ne pouvait composer qu’un épisode1, m’oblige, pour ainsi dire, à faire connaître celte doctrine en son entier et telle que l’a exposée son auteur ; heureux si j’ai réussi, je ne dirai pas à reproduire fidèlement le sens d’un texte facile, mais à ne pas trop énerver la vigueur originale de l’expression !

A une époque où l’on a vu tant de nouveautés vaines, lueurs menteuses, lueurs éphémères, s’éteindre les unes après les autres dans le mépris et dans la dérision, le premier mouvement des esprits les meilleurs pourra être un sentiment de défiance vis-à-vis du Système national. D’économies politiques nouvelles, diront quelques-uns, n’en avons-nous pas déjà trop comme cela ? Hâtons-nous de le dire pour les rassurer, le Système national n’est point et n’a nulle prétention d’être une panacée sociale ni même une science nouvelle. List n’a traité qu’une seule question, une question vaste et controversée. Il est vrai qu’une intelligence vigoureuse telle que la sienne ne peut aborder une partie de la science sans l’élargir et sans toucher à tout le reste. A la vivacité de ses attaques contre l’auteur de la Richesse des nations, à cette dénomination, l’école, par laquelle il désigne les disciples d’Adam Smith, comme on qualifiait autrefois les philosophes qui suivaient aveuglément la bannière d’Aristote. on dirait un nouveau Descartes qui renverse une autre scolastique. Mais ne vous arrêtez pas à ces détails, plus d’une fois regrettables. Au fond List accepte une grande partie de l’héritage d’Adam Smith et de J.-B. Say ; mais il étend, il limite, il rectifie, sur certains points, les idées de ses prédécesseurs. Il ne démolit pas, pour le refaire, un édifice aux proportions déjà savantes ; il reconstruit seulement une aile imparfaite en s’attachant à la coordonner avec le reste du bâtiment. Que les économistes, s’il en existe de pareils, pour qui la science est close, pour qui tous les arrêts du maître sont définitifs et infaillibles, excommunient List comme un hérétique. Ceux qui ont à cœur les progrès de l’économie politique ne trouveront pas mauvais qu’il ait essayé d’en reculer les bornes, ni qu’il ait usé vis-à-vis de Smith de la même liberté dont les disciples les plus illustres de cet homme éminent ont plus ou moins largement usé eux-mêmes.

Le Système national est, à mon avis, l’ouvrage le plus remarquable qu’on ail publié sur la théorie du commerce international2, depuis les chapitres de la Richesse des nations qui traitent de cette matière. Conçu sous l’impression de graves événements contemporains, et complété à l’aide des données de l’histoire, il a obtenu de nos jours d’éclatantes confirmations. Les dernières réformes commerciales de l’Angleterre, par la manière dont elles se sont accomplies, et plusieurs faits importants ont vérifié l’exactitude de ses principes et la justesse de ses prévisions. Le Système national se recommande encore éminemment par l’influence qu’il a exercée et qu’il exerce encore sur tout un grand peuple ; dans le domaine qui lui est propre, il a opéré en Allemagne une véritable révolution économique ; on y retrouve partout sa forte empreinte, dans la polémique des journaux, dans les délibérations des assemblées politiques, dans les écrits même de ses adversaires.

A Dieu ne plaise qu’en le plaçant sous les yeux des lecteurs français, je veuille mettre obstacle à de sages réformes dans notre législation de douane ! Personne, au contraire, ne les désire plus vivement que moi.

Sur le terrain de la pratique, en partant des points de vue théoriques les plus opposés, de bons esprits peuvent se rencontrer quelquefois. L’homme le plus pénétré de l’excellence de la liberté commerciale illimitée, s’il est docile aux leçons de ses maîtres et s’il est prudent, ne se montrera ni radical ni impatient dans l’application ; il ne sera pas rare de le voir s’entendre avec celui qui reconnaît les avantages de la protection douanière, mais qui ne l’admet qu’en vue de l’intérêt général, qui ne la soutient et ne la respecte qu’autant que l’intérêt général en exige le maintien. Même sur le terrain de la pratique, toutefois, une théorie incomplète, exclusive, est presque toujours dangereuse ; elle entraîne et elle égare le plus souvent ceux qu’elle a séduits. Le moyen de se contenir en présence de tarifs et de règlements, qu’on envisage avec dégoût comme autant d’abominations arrachées ou surprises par les intrigues de la cupidité privée à la faiblesse ou à l’ignorance des gouvernements ! Dans l’élan d’une indignation vertueuse et patriotique, contre de pareils scandales, le moyen de n’être pas pressé de faire table rase ! S’il en est qui ne veulent faire entrer que peu à peu les nations dans le bain salutaire du libre échange, d’autres, assure-t-on, préféreraient les y plonger tout d’un coup. On voit combien il importe qu’une juste appréciation des choses ou qu’une bonne théorie préside à l’accomplissement des réformes que le temps réclamera.

Abstraction faite de cet intérêt réel et sérieux du présent, il importe aussi de donner satisfaction à un besoin d’un autre ordre, à un besoin scientifique qui est de tous les temps comme de tous les lieux. La théorie du commerce international est l’objet de contestations sans cesse renaissantes ; il serait utile de lui trouver une formule exacte, rigoureuse, qui terminât un long et fastidieux procès. Telle a été la prétention de List ; cette solution positive et véritablement scientifique, il a cru la donner dans le Système national ; il a cru mettre fin, en celte matière, à un divorce trop prolongé entre la théorie et la pratique.

Ce serait, sans doute, se flatter de chimériques espérances, que de rêver la clôture des débats que soulève, dans la pratique, la question du commerce international. Tant qu’il existera des tarifs de douane, et ils ne semblent pas à la veille de disparaître, la lutte entre les intérêts opposés continuera ; les hommes d’État eux-mêmes, qui ne voient ou ne doivent voir que l’intérêt du pays, inclineront plus ou moins de l’un ou de l’autre côté, suivant la justesse de leur coup d’œil ou la résolution de leur caractère ; il en sera ainsi sous le règne de n’importe quelle théorie. Mais, si l’unanimité des opinions dans les conseils politiques est invraisemblable, elle est possible dans les académies. La loi de la division du travail a été établie avec une clarté irrésistible, et ce n’est pas, il s’en faut de beaucoup, le seul point de l’économie politique qui ait été mis hors de contestation ; pourquoi la théorie du commerce international ne pourrait-elle pas acquérir le même degré d’évidence ?

Bien qu’il s’agisse de l’application des principes beaucoup plus que des principes eux-mêmes, je regrette de me voir ici en dissentiment avec des hommes illustres dont je partage les doctrines sur tant d’autres points ; mais, il y a longtemps qu’on l’a dit, la vérité doit être préférée, même à Platon. Ceux qui ont répudié les erreurs de Platon, ne lui ont rien ôté de sa gloire. De même on peut, avec Robert Peel, considérer Adam Smith comme le Newton de l’économie politique ; on peut s’incliner avec respect devant les savants habiles qui sont venus après lui, et ne pas admettre néanmoins que, dans une question donnée, la science ait dit, par leur bouche, son dernier mot. Un économiste éminent de l’autre côté du détroit écrivait naguère que la Richesse des nations est défectueuse dans beaucoup de ses parties, et que dans toutes elle est incomplète3.

Peut-être, du reste, est-il dans l’intérêt de la science elle-même de s’appliquer à séparer sa cause de celle d’opinions absolues que repousse le sentiment général. L’économie politique a rencontré dans ces derniers temps des adversaires de plus d’un genre ; elle ne peut qu’être honorée des attaques de ceux qu’elle a convaincus d’extravagance ; mais il est pénible de la trouver méconnue par des hommes de sens rassis et de bon sens. Qu’est-ce donc qui lui fait ce tort auprès d’esprits éclairés ? Qu’est-ce qui a affaibli son autorité ? C’est, disons-le franchement, de la part de quelques-uns de ses interprètes, d’ailleurs consciencieux et recommandables, une visible exagération du principe de liberté, particulièrement en matière de commerce international. La campagne du libre échange a nui peut-être aux intérêts de la réforme commerciale ; elle a servi plus mal encore ceux de la science. Il est peu rationnel de s’en prendre à celle-ci des fautes, si fautes il y a, commises par ses organes ; car, d’abord, la science, qui n’a d’autre mission que d’établir des principes et d’en déduire des conséquences générales, n’est point responsable des applications que l’on en fait à telle situation particulière, et la vérité de ses enseignements n’est point atteinte par le seul fait d’une entreprise imprudente tentée en son nom. En second lieu, si, dans une question spéciale, elle ne répand encore qu’une clarté incertaine, il ne faut pas fermer les yeux à la briliante lumière qu’elle jette sur cent autres. Quoi qu’il en soit, beaucoup de personnes n’ont vu dans l’économie politique qu’une théorie de la liberté individuelle sans règle et sans mesure, et dans le libre échange qu’une variété de ces mêmes utopies du jour contre lesquelles les économistes ont rompu tant de lances. Or, pour détruire des préventions mal fondées, pour relever la science d’un discrédit fâcheux, est-il indifférent de propager une doctrine qui comprend et qui justifie la protection douanière tout aussi bien que la liberté commerciale ?

L’économie politique a mis en évidence la fécondité du principe de liberté, appliqué, aux échanges internationaux tout comme à ceux qui s’effectuent dans l’intérieur d’uni même État ; elle a renversé de fond en comble l’édifice compliqué, mais fragile, de la Balance du commerce ; elle a prouvé l’absurdité, non-seulement des restrictions qui avaient pour but d’attirer dans le pays de grandes masses de métaux précieux, mais encore de celles qui étaient dictées par les sentiments d’animosité d’une nation contre une autre ; loin d’accueillir la maxime impie, que le mal de l’un fait le bien de l’autre, elle a prouvé la solidarité de tous dans là perte et dans le gain, dans la ruine et dans la prospérité. Ce sont là, certes, de grands titres à l’estime et à la reconnaissance générales. L’économie politique a fait plus ; elle a fait ressortir les inconvénients qui, dans plus d’un cas, s’attachent aux encouragements donnés au travail du pays par le moyen de la législation de douane. Mais son tort, ou du moins le tort de ses fondateurs, est d’avoir ignoré les avantages de ces sortes d’encouragements, et d’avoir fulminé contre toute protection douanière un solennel anathème. Si forte et si décisive contre les restrictions commerciales, envisagées comme moyens d’une théorie puérile ou de haines nationales aveugles, leur argumentation est faible contre la protection douanière, employée comme instrument de progrès industriel ; et jusqu’ici elle n’a eu, on doit le dire, que peu d’autorité.

Nul d’entre eux n’a écrit à la louange de la liberté commerciale en termes plus éloquents que List ; et ce n’est pas dé sa part un hommage hypocrite, un baiser de Judas. Qui a plus travaillé pour la liberté commerciale, qui a abaissé plus de barrières que le père du Zollverein, que le promoteur du réseau des chemins de fer allemands ? List, qui a suivi attentivement les progrès successifs de la liberté dans l’histoire de la civilisation, lui prévoit de nouvelles conquêtes dans l’avenir ; mais il ne lui donne pas, pour cela, dans l’ardeur d’un zèle fanatique, l’empire absolu du présent ; la liberté illimitée est pour lui un idéal vers lequel il faut tendre, mais qui ne peut pas être immédiatement atteint. Il a remarqué que ses prédécesseurs, en traitant la question du commerce international, n’ont pas suffisamment tenu compte d’un grand fait, la nationalité avec ses intérêts et ses besoins, l’existence de nations distinctes et développées inégalement ; et, par une analyse dont les esprits impartiaux peuvent aisément vérifier les résultats, il a constaté que, sans préoccupation de doctrine, par le seul instinct de leur conservation, ou dans une pensée d’avancement, la plupart des nations modernes ont été amenées à limiter la liberté de leur commerce extérieur, et que ces restrictions, suivant les conditions dans lesquelles elles avaient été établies, ont été tantôt avantageuses, tantôt stériles et funestes. Toute restriction, sans doute, par l’enchérissement des articles qui en sont l’objet, produit un mal immédiat, qui consiste dans une perte de valeurs ; mais ce sacrifice temporaire peut être, comme il l’a été dans plus d’un cas, largement compensé par un accroissement durable de la puissance productive ; or la puissance productive, ce point est capital dans la doctrine de List, est quelque chose de plus précieux que les valeurs qu’elle crée et qu’elle multiplie. Usez de la protection douanière, dit l’auteur du Système national, mais avec ménagement et intelligence ; réservez-la pour les industries considérables dont la possession importe à la prospérité et à l’indépendance du pays ; elle ne sera féconde que sur un espace assez vaste pour permettre un large développement de la division du travail national, et que dans de bonnes conditions, non-seulement géographiques, mais politiques et morales ; elle n’est bonne qu’autant qu’elle sert à l’éducation industrielle de la nation, et, cette mission une fois remplie, elle doit faire place à la liberté. La protection n’est qu’un moyen, c’est la liberté qui est le but.

La doctrine de List comporte des réserves, ainsi qu’on le verra dans les notes qui accompagnent la présente traduction4 ; le livre où elle est exposée a les défauts comme les qualités de l’œuvre d’un homme qui a vécu dans des luttes constantes, et qui, bien que très-instruit, a été formé par la vie plus que par les livres ; mais, sans être irréprochable, elle me paraît satisfaisante dans son ensemble. Permis à ceux qui soutiennent que la liberté illimitée est toujours excellente de même que deux et deux font toujours quatre, que la liberté illimitée suffit à tout, de n’y voir qu’un grossier empirisme. En appréciant convenablement la diversité et la mobilité des situations, en traçant les conditions générales dans lesquelles la liberté des échanges extérieurs peut être utilement restreinte, et celles dans lesquelles il convient de lui laisser ou de lui rendre tout son essor, List n’a pas procédé autrement qu’on ne procède dans les sciences sociales et qu’on n’a l’habitude de le faire notamment en économie politique.

On conçoit que les économistes qui, avec Adam Smith, n’attribuent à peu près au gouvernement d’autres fonctions que celles d’un commissaire de police, et qui lui dénient toute compétence dans les matières de commerce et d’industrie, lui interdisent absolument de toucher à la liberté commerciale. Ce système de la liberté individuelle absolue ressemble beaucoup à celui du destin rigide qui règle tout, à cette doctrine qui, chez les Musulmans, fait du magistrat, comme parle Montesquieu, un spectateur tranquille, et elle produirait des effets tout aussi tristes. C’est une opinion entièrement dénuée de preuves, une simple vue de l’esprit ; ceux qui la partagent en sont réduits à torturer l’histoire, à contester les services les mieux reconnus par la conscience publique, à rabaisser les hommes d’Etat qui ont le mieux mérité de leur pays. Provoquée au siècle dernier par le spectacle des abus de la réglementation, elle a été réveillée de nos jours par la propagation de ces théories d’oppression et de mort qui absorbent l’individu dans l’État, et dont on peut la considérer comme l’inévitable réaction ; mais tout le talent et tout l’esprit du monde ne sauraient faire vivre un paradoxe. Si c’était une vérité, l’économie politique serait la plus vaine des sciences, et elle mériterait, certes, plus que la médecine, la raillerie de Méphistophélès ; « Étudiez dans tous leurs détails le grand et le petit monde, pour les laisser à la fin aller comme il plaît à Dieu. » Le génie du législateur, à ce point de vue, consisterait uniquement à abroger tous les règlements qui existent concernant le commerce et l’industrie. Or, tel ne paraît pas être l’avis des gouvernements les plus éclairés ; celui de l’Angleterre, par exemple, cité tant de fois pour modèle, obéit à tout autres maximes ; si d’une main il défait des règlements surannés, de l’autre il en établit de nouveaux ; le même jour où il abroge la législation des céréales, il encourage le drainage par des prêts énormes à l’agriculture ; à peine a-t-il aboli les lois de navigation, qu’il soumet la marine marchande à des règles sévères et presque minutieuses ; pour le développement des grands intérêts économiques du pays, il ne se confie pas à la liberté pure et simple, il juge toujours nécessaire d’intervenir ; seulement il change de moyens selon les temps.

Ce n’est pas la science économique, c’est la science politique proprement dite qui définit les attributions et les devoirs des gouvernements ; et celle-ci ne les a jamais réduits au rôle de commissaires de police. Elle ne les charge pas seulement de procurer aux individus le bien inappréciable de la sécurité, elle leur confie de plus la surveillance et la haute direction de tous les intérêts collectifs, moraux, aussi bien que matériels ; La science économique déclare ensuite, sur les données qu’elle a recueillies et étudiées, de quelle manière le gouvernement doit remplir ses devoirs vis-à-vis de l’industrie, dans quel cas il doit agir et dans quel cas s’abstenir, suivant les temps et suivant les lieux.