Tchernobyl - Catastrophe écologique et tragédie humaine

Tchernobyl - Catastrophe écologique et tragédie humaine

-

Livres
148 pages

Description

« Silence, silence » fut la première consigne des bureaucrates du Kremlin lorsqu’ils ont appris que le réacteur numéro 4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl avait explosé. Dans les régions proches de la centrale, plusieurs jours se sont écoulés avant que la population ne prenne connaissance de l’ampleur de la catastrophe. Les autorités soviétiques avaient délibérément choisi la stratégie du silence, de l’attentisme - « wait and see » - et du mensonge.

Les controverses autour de l’impact de la catastrophe de Tchernobyl sont liées au climat de déni scientifique imposé par l'industrie de l'atome et fondées sur l’idée que cette catastrophe fut un « non-événement », un épiphénomène. Le silence fut brisé quelques années plus tard par les propres autorités acculées devant l’immensité d’un désastre, dont les conséquences sont encore visibles dans l'existence de désespoir de milliers de personnes qui vivent dans les territoires contaminés de Bélarus et d’Ukraine.

Les confessions que nous avons recueillies des hauts responsables viennent à reconnaitre qu’il a fallu longtemps pour admettre que la contamination n’est pas figée, elle se déplace. On a fait croire que les villes éloignées de la centrale de Tchernobyl seraient dans une relative sécurité, mais le danger ne diminue pas forcément lorsqu’on s’éloigne du lieu de l’accident nucléaire. Les enfants sont les premières victimes de la radiation et 80% de la contamination provient de la nourriture qu’ils absorbent.

Ce livre est le résultat de vingt ans de travail auprès des habitants des territoires les plus contaminés du Bélarus. Il s’agit d’un travail d’immersion sur le terrain où l’on observe la déchirure des familles qui vivent encore sous la menace permanente de la contamination radioactive. D’une manière ou d’une autre, pour la population il faut continuer à vivre avec. Beaucoup ont franchi la ligne invisible qu’ils n’auraient pas dû franchir, à savoir, le sentiment qui mêle intimement l’idée qu’il n’y a plus rien à faire. « Nous sommes condamnés ».


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 avril 2016
Nombre de visites sur la page 25
EAN13 9782911320569
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page  €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème
Tchernobyl Catastrophe écologique et tragédie humaine
Alfredo Pena-Vega
récit et mémoire
À Olga, Tania, Natacha, Basili, Allah, Nina, Nicolais, Valia, Sergeï,Valentina, Louva, Galina et tant d’autres jeunes qui ont vécucette tragédie humaine..
Avril 2016 - EAN-ISBN : 978-2-911320-57-6 (livre imprimé) - 978-2-911320-56-9 (ePub)
Atlantique - Éditions de l’Actualité scientifique Poitou-Charentes Espace Mendès France, 1 place de la Cathédrale, CS 80964 - 86038 Poitiers cedex. Tel 05 49 50 33 00 -contact@emf.fr
Le Code de la propriété intellectuelleinterdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle par quelques procédés que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droits, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L 335-2 et suivants duCode de la propriété intellectuelle.
Introduction
«Me voici devenu la mort, destructeur des mondes» Le physicien nucléaire, Robert Oppenheimer, voyant la première explosion nucléaire cite la Bhagavad-Gita
«écessairement être uneLa métamorphose de l’homme devra n métamorphose de la morale» Günter Anders,Hiroshima est partout, p. 96
«C’est après Hiroshima que l’on a pu voir que les scientifiques sont dépassés par les progr ès de la machine scientifique qu’ils ne contrôlent pas» Edgar Morin,Penser global, l’humain et son univers, p. 127
«Le 26 avril 1986, le vent soufflait du c ôté de notre pays, il a plu en certains endroits, il a plu sur notre village, une averse porteuse de mort» Récit d’un villageois d’Olmany, village à 180 km de la Centrale de Tchernobyl.
Depuis 1986, des milliers d’articles et rapports ont été écrits par des chercheurs de différentes disciplines, par d’« éminents experts » mandatés par des organismes internationaux pour constater les effets du désastre humanitaire, environnemental et sanitaire qui a suivi l’accident de Tchernobyl. Malgré l’abondante littérature consacrée à ce sujet, il n’en reste pas moins de multiples interrogations. Or, un tiers de siècle s’est écoulé et à chaque commémoration de l’accident, on revient sur les « effets à retardement » des retombées de Tchernobyl, compte tenu de leur grande hétérogénéité que l’on a pu décrire comme des « systèmes non-linéaires ». Avec ces interactions de la contamination, Tchernobyl continue d’être un objet insaisissable. Cette catastrophe n’est pas de nature industrielle, comme on a souvent voulu nous la montrer, mais bien plutôt de nature humaine, psychologique et morale. En effet, ces retombées « d’atomes radioactifs » dotées d’un pouvoir de destruction irréversible sont loin d’être effacées dans l’esprit de milliers de personnes. Nous avons été plusieurs à avoir tiré la sonnette d’alarme quant aux conséquences pour les générations futures et notamment en ce qui concerne l’attitude à adopter face aux incertitudes de ce drame. Nous savions qu’au vu du poids de cette catastrophe, des éléments fondamentaux de la condition humaine allaient s’effondrer. Encore aujourd’hui, nous ignorons le combat que mènent jour après jour les gens de là-bas ; combat pour réapprendre à vivre dans des territoires où la prudence et la vigilance s’imposent encore dans tous les actes quotidiens. Difficile d’avoir l’esprit libre… de se distraire comme avant, quand se promener dans la forêt, se baigner dans la rivière, manger les produits de la pêche présentent désormais un danger permanent.
La démarche adoptée pour restituer ces souffrances qui ont affecté une grande partie de la population, est celle du récit, la traduction orale de leur peur passée, de leur angoisse de l’avenir. La seule « arme » capable d’aider inconsciemment ou consciemment à se libérer de fardeaux qui pèsent sur les épaules de cette population est la parole. À travers le vécu quotidien, il faut reconstruire une histoire de « l’avant » et de « l’après » Tchernobyl, et donc de l’avenir, et mettre en lien tous les évènements survenus lors de cette catastrophe. Toutes les personnes qui témoignent ici, ont été rencontrées plusieurs fois, au cours de séjours réguliers de 1996 à 2015 dans deux régions sinistrées par l’accident, les districts de Stoline et celui de Narowlia. Ces témoins proviennent de milieux très divers : un vice-ministre (ministère des situations d’urgence), des hauts fonctionnaires (ministériels, préfets des régions), gestionnaires locaux de l’administration publique, scientifiques appartenant aux organismes de la recherche
1 d’État, scientifiques « hors » système officiel et la population. Une pensée particulière pour le regretté professeur Nesterenko avec lequel, malgré les interdits des autorités Bélarus et de collègues chercheurs français, j’ai eu la possibilité de coopérer.
Cet ouvrage n’a aucune prétention à raviver une histoire mal racontée, à la redessiner par la mémoire sélective des gens, mais plutôt d’essayer de comprendre la véritable existence de cette société en quête de sens. Que veut dire donner sens à une situation où un malheur insaisissable est générateur d’interprétations diverses et d’ignorance ? Ce serait, par exemple, de faire prendre conscience aux jeunes générations que ces belles myrtilles juteuses, qui sont un régal, ne sont plus consommables. C’est aussi pour certains, à travers les dégâts irréversibles de la contamination, un effort considérable de clarification, une compréhension du monde de la contamination. Difficile de grandir dans un environnement balisé d’interdits et de restrictions. Or, peut-on vivre privé d’insouciance, privé d’avenir ? Est-il humainement possible 2 de ne pas se soucier des générations futures dans ces contrées lointaines, où l’imaginaire de 3 certains considérait ces lieux comme le « bout du monde » ? La prise de conscience d’une responsabilité individuelle et collective ne va-t-elle pas au-delà des autorités Bélarus ? Or, paradoxalement ce qui frappe le plus quand on analyse la situation des habitants des territoires contaminés, c’est l’extraordinaire lucidité de la situation quand bien même sa conscience se traduit par l’inconscience.
La détresse, c’est ce que les habitants des territoires contaminés ont vécu en témoignant : la question sanitaire est un problème de comportement individuel et collectif, exacerbé par des controverses médicales, notamment ces questions permanentes autour des pathologies du cancer de la thyroïde. À celles-ci s’ajoutent des questions ayant trait au rapport ancestral avec la nature ainsi que l’effondrement du modèle social, économique et politique de l’ère soviétique.
La contamination par l’atome de ces vastes territoires a gravement ébranlé le modèle social Bélarus. D’abord en disséminant des familles entières, suite à ce véritable drame qu’a été l’« exode », politique de déplacement de la population des territoires contaminés, qui a plongé la société Bélarus dans une crise économique, sociale, écologique et sanitaire sans précédent, aggravée par l’effondrement de toute une partie de l’activité économique industrielle et agricole.
Aujourd’hui, ce drame humain a été tout simplement effacé de la conscience occidentale, comme l’on efface d’un trait une image gênante. D’une manière générale, les références à cette catastrophe demeurent pour certains scientifiques un non-événement, en laissant entendre que l’accident de Tchernobyl n’est qu’une fiction entretenue par des chercheurs catastrophistes.
Ses lignes ont été rédigées avant la catastrophe de Fukushima et je disais en paraphrasant Jean Pierre Dupuy que « nous devions désormais penser dans l’ombre de la catastrophe 4 future».Et que la catastrophe de Tchernobyl suppose un avant et un après. La difficulté est 5 comment gérer le passage de l’un à l’autre .
Le sens que nous donnons à la notion de catastrophe diffère complètement d’une vision apocalyptique, métaphorique, simpliste, romantique, voire d’une rhétorique habile. C’est incontestablement d’un tout autre registre d’intelligibilité qu’il s’agit. Pour nous, la catastrophe doit être repensée non pas dans une dimension morale, mais plutôt être reconsidérée comme le reflet actuel de notre humanité, elle doit être globalisée, car « notre temps semble être celui 6 non pas de “la” catastrophe, mais des catastrophes » : économique, politique, biologique, sociale, technologique, naturelle,etc.
Ce livre n’est pas une réflexion sur la notion de catastrophe, je ne prétends pas en proposer
des fondements épistémologiques ou philosophiques, mais tout simplement essayer de commenter, au travers d’un drame humain, ce que furent les différentes conséquences d’une catastrophe pas comme les autres. Une catastrophe invisible et sans mémoire.
L’important est aujourd’hui de construire une mémoire de la catastrophe. Mon travail, qui se fonde sur vingt ans de « terrain » (1996/2016) a pour but d’élaborer une réflexion « sur les usages » de la catastrophe, en reconstituant l’avant, en analysant l’après et en tirant toutes les leçons de ce drame pour le futur, sans pour autant tomber dans une vision de « catastrophisme », soit-elle éclairée au pas.
Selon les récits, soudain, au sud-est de la centrale de Tchernobyl, un nuage noir chargé des poussières atomiques nées de l’explosion s’est répandu dans l’atmosphère. Il parcourut des milliers de kilomètres, déversant au passage des radionucléides qui, pour les populations vivant dans les premiers kilomètres autour de la centrale, eurent des conséquences dramatiques, notamment d’un point de vue sanitaire. Ce sont eux qui les premiers ont essuyé les pluies du printemps chargées d’atomes invisibles de césium 137. Ce nuage, contrairement à l’histoire officielle défendue jusqu’à aujourd’hui encore par le lobby du nucléaire, eut aussi des conséquences à l’échelle planétaire. N’y a-t-il pas eu ce phénomène météorologique qui annonçait, ou accompagnait, les ravages provoqués par la contamination radioactive, comme une chaleur extraordinaire (pour l’époque), des orages,etc.?
Pendant quelque temps, cet événement viendra modifier la perception des menaces de l’utilisation du nucléaire. Ces menaces ne sont absolument plus d’ordre purement rhétorique, car d’une manière générale, une catastrophe, et encore plus particulièrement celle de Tchernobyl, prend ici tout son sens, dans la mesure où la catastrophe « s’insère dans un récit, une évolution. Elle est un discours de l’après, car il n’y a pas de catastrophe perçue comme 7 telle au moment où elle fait irruption».
En fait, la notion de catastrophe et l’accident de Tchernobyl sont à concevoir comme « hologrammatique », c’est-à-dire comme prenant du relief grâce à leurs interférences. Ainsi, les conséquences techniques concrètes de l’accident sont tout à la fois imprégnées des incertitudes (scientifiques, collapse d’une sécurité nucléaire…) et des idées neuves (défaillances technologiques et incidences humaines possibles) qui font ainsi proliférer des « faits » nouveaux, en découvrant des phénomènes de mutation dans la nature (contamination radioactive de la flore et de la faune) ainsi que chez les humains (pathologies diverses). Ces interactions incessantes et intimes permanentes ont abouti de nos jours à une unité, une sorte de « malheur de l’invisible ».
La lecture que nous faisons ici de la catastrophe dépasse l’enchaînement fatal d’un dysfonctionnement technologique atomique et humain. Elle est placée sur le registre 8 annonciateur des irresponsabilités des activités humaines , un mal éthique. Selon nous, bien plus qu’une lecture linéaire de la catastrophe, il est éminemment nécessaire de la considérer comme un système complexe où de multiples rétroactions peuvent passer d’un système à l’autre. Elle nous permet de lui donner des résonnances sociales considérables en termes de mode de compréhension des dangers, des angoisses et des peurs qui y sont associés et contextualisés dans une réalité spécifique pas comme les autres. Tellement différentes des autres.
Aux incertitudes concernant les impacts de la contamination elle-même viennent s’ajouter les insondables difficultés pour agir sur la qualité de vie et la question de la durabilité des solutions adaptées aux spécificités de chaque district, qui correspondent aux propres objectifs de la prise de conscience du danger. En effet,dans bien des cas, « la remise en état » (les
autorités parlent de réhabilitation) des territoires contaminés requiert des choix d’objectifs pas nécessairement convergents (entre une politique d’interdiction – condition de vie –, entre une logique d’efficacité de gestion de crise à court terme et une efficacité à long terme pour une situation qui demeure incertaine) et qui sont impossibles à réaliser d’une façon linéaire ou en prônant une vision unique focalisée sur la logique dosimétrique des mesures de radioprotection. Celle-ci réduit les individus à une sorte de « dosimètre humain », allusion à une intériorisation de la logique radiologique (car les « experts » de la contamination veulent en définitive tout axer sur la nécessité d’une « culture de la radioprotection»). Les incertitudes de tous ordres plaident pour une action croisée. Certains problèmes relatifs aux conditions d’amélioration de la qualité de la vie nécessitent différentes voies d’explication, dont une immersion totale dans la réalité complexe d’un « monde » de la contamination : milieu naturel (dégradation par les phénomènes de circulation de la radioactivité) ; produits alimentaires (l’existence d’une ambivalence entre produits très contaminés et produits « propres ») ; santé des habitants (difficultés d’appréhension des modalités de gestion des expositions internes résultant de l’ingestion des aliments contaminés, cancer thyroïdien, etc.).
L’air de pleine fraîcheur cache donc une atmosphère de malheur profond. La sublime diversité de la nature apparaît ici dans son unique et grandiose couleur. Tout, en ces lieux, exhale l’inquiétude du mystère de la contamination, l’invisible, la solennité de l’angoisse, en particulier lorsqu’on évoque les maladies des enfants ; la tendresse de l’humilité face à l’impuissance, de l’accablement face aux effets dévastateurs que génère la radioactivité. Toute l’histoire de ces êtres et ce qui s’est véritablement passé reste à écrire, autrement dit, il faut restituer une catastrophe dans toute sa dimension humaine.
Cette catastrophe n’a pas d’équivalent parce qu’elle a été irréversible. En effet, les catastrophes auxquelles l’humanité a en général été confrontée sont destructrices, mais une fois la destruction accomplie, on peut tenter de reconstruire (citons par exemple le grand tremblement de terre du Kantô au Japon, en 1923 ou celui du 11 mars 2011, qui laissa la population dans un extrême dénuement et le pays dans une situation économique déplorable). Or, ici la catastrophe est paradoxale : non seulement il n’y a pas de destruction visible à partir de laquelle les personnes pourraient mesurer l’ampleur du désastre, mais il y a une destruction invisible qui, elle, est meurtrière sur un temps long. La contamination radioactive ne peut être représentée que par ce que disent les cartes radiologiques.
Quelles sont en fait pour les habitants les traces les plus visibles ? Ce sont les lieux qui dorment d’un sommeil profond, parce qu’interdits. Ce sont les rues tristes et silencieuses des 34 villages abandonnés inclus dans la zone d’un rayon de 30 kilomètres autour de la centrale, dite « zone d’exclusion ». Quant aux traces invisibles, les plus dangereuses – mortelles – qui risquent de les faire mourir lentement soit par la maladie soit par la déchéance sociale (l’alcool) 9 elles sont constitutives de cet état invisible du mal . C’est la manière dont les individus ont vécu et vivent encore cette expérience.
C’est de cette façon que la catastrophe prend toute sa dimension de tragédie sans visage et en même temps qu’elle apparaît dans le vécu comme masquée, susceptible de ne pas être véritablement perçue dans toute sa gravité. C’est cet aspect, absolument exceptionnel, de la perception d’une invisibilité omniprésente, que nous voulons restituer par les récits.
Lecture d’un monde vécu : un certain regard
Ce livre s’efforce de répondre aux interrogations, perceptions, qui le lendemain de la crise de Tchernobyl, se posèrent les habitants des territoires touchés par l’accident en Bélarus.
Les témoignages recueillis auprès des acteurs eux-mêmes, par des entretiens semi-
directifs, ont permis de cerner un très vaste espace social. Diverses techniques d’entretiens ont été utilisées : de la stricte recherche d’informations à l’appréhension des représentations, des 10 perceptions du « vécu » et un documentaire . L’intérêt de ce dernier était de favoriser les échanges entre les personnes et l’approfondissement des thèmes. Les accords et désaccords qui peuvent surgir mettent l’accent sur des éléments qui, généralement, n’émergent guère dans l’entretien individuel. La fécondité de ces groupes de parole a favorisé une convivialité, pouvant aller du simple verre pris ensemble à l’organisation d’un vrai repas. D’ailleurs, la convivialité comme la fréquentation des lieux de rencontre sont érigées en techniques d’enquête. En fait, en se surplombant au sein d’un monde singulier, nous voulons faire prendre conscience d’une certaine irréversibilité à laquelle sont confrontés ces hommes et ces femmes.
Notre démarche reposait sur deux grands principes : le premier visait à établir la confiance mutuelle entre la population et nous, les chercheurs, à travers quelques règles de type éthique, en particulier celle de l’information et de la restitution de la singularité de l’expérience. Lorsque nous nous sommes présentés pour la première fois aux habitants d’un des villages près de la Centrale, la première question qui m’a été posée était :est-ce que nous devrons abandonner un jour ce territoire?
Nous avons adopté l’attitude la moins ambiguë possible vis-à-vis de la population, ayant décidé surtout de ne pas prendre la posture de l’expert et/ou du scientiste neutre. Il ne s’agissait pas pour autant d’un retrait de l’observateur au profit d’attitudes impersonnelles et prétendument objectives et scientifiques, mais plutôt de « l’assomption de l’observation et de 11 l’observateur neutre et impartial».
Le deuxième principe consistait à répondre à une demande sociale de la recherche, en proposant à la population des alternatives au niveau de la situation locale. L’idée était de renverser le sentiment qu’avait la population des territoires contaminés d’être traitée comme des cobayes. Au tout début de l’enquête, les habitants du village d’Olmany gardèrent néanmoins une réserve prudente à l’encontre de ces « savants » parachutés dans leur 12 village . Pourquoi les avoir choisis ? Pourquoi être revenus si souvent ? Peu à peu, la confiance s’est instaurée entre les habitants et moi et un rapport de convivialité s’est petit à petit construit entre l’observateur et l’observé. Il aura fallu du temps, beaucoup de temps, et une immersion prolongée dans l’espace privé des gens pour comprendre une situation d’une extrême complexité. Par son « engagement personnel », le chercheur devient un « observateur participant ». Pour cela, il faut apprendre à observer pour voir, et comme le signale Wittgenstein, « observer n’est pas la même chose que regarder ou voir. Observe pour voir ce que l’on ne verrait pas si l’on n’observait pas ». Nous avons radicalisé notre démarche, nous n’avons pas seulement observé, mais nous avons vécu à proximité pour écrire une réalité.
Le travail de terrain s’est réalisé sur deux périodes différentes. La première période entre 1996 et 1999, c’est le moment où j’ai participé au projet européen ETHOS. Pressenti pour traiter les questions sociologiques de la catastrophe, je me suis aperçu au cours de cette période que l’approche méthodologique de ce projet cherchait à « inoculer » auprès des populations le dogme du radioprotectionnisme. Ce groupe était fortement représenté par les « experts » de la culture de la radioprotection, bras armé du Centre d’étude sur l’Évaluation de la Protection dans le domaine Nucléaire (CEPN) et du CEA (Commissariat à l’Énergie Atomique). Nous divergions sur le fond de la démarche, à savoir la relation entre les scientifiques et la population, en d’autres termes, la séparation entre une vision « arrogante de l’expert » et une population ignare au bien fait de la radioprotection. La manipulation des données scientifiques en vue de justifier l’acceptation du risque de la contamination radioactive de la population et le refus à vouloir comparer ses résultats à la réalité épidémiologique, m’amena à une rupture avec ce groupe.
À partir de l’année 2000, j’ai créé mon propre groupe de recherche et nous nous sommes déplacés vers les territoires les plus contaminés du Bélarus, le district de Narowlia (situé au bord de la zone d’exclusion) en accord avec les autorités locales. De cette période à nos jours, nous privilégions les observations en direction des enfants, adolescents et les jeunes, en mettant l’accent sur les questions épidémiologiques, psycho-sociales, écologiques et politiques. Nous avons sillonné plusieurs villages dans cette région où les taux de contamination sont les plus élevés, tous ces villages se situent au bord et à l’intérieur de la zone d’exclusion.
Enfin, nos observations ont été effectuée s dans le temps dans plusieurs régions contaminées du Bélarus dont le statut administratif de « territoire contaminé » se situe entre moyennement contaminé (1 à 5Curie km²) et très contaminé (15 Curie km ² à 40 Curie km ² et plus). C’est donc une des caractéristiques-majors de cette réflexion, elle va se dérouler pendant vingt ans. À notre connaissance, c’est une des rares expériences de traiter la question d’une catastrophe nucléaire. D’avoir fait l’objet d’une très longue temporalité en termes d’observation sur le terrain. Ici, pour nous le temps est clé, il nous amène à un problème vraiment difficile : comprendre l’émergence avec le temps d’une prise de conscience : «contre ce malheur que voulez-vous qu’on fasse », nous disait les jeunes lors de notre première mission de recherche en juillet 1996.
L’apport du Dr. Michel Grappe pédopsychiatre sera prépondérant dans la deuxième partie de ce projet, notamment dans nos efforts de pouvoir construire, la mémoire de Tchernobyl auprès des enfants et des jeunes.
Un désastre éminemment humain : le chagrin et la colère
Le jour zéro de la tragédie
L’évacuation, l’exode vers l’inconnu
Les tout premiers récits de la tragédie de Tchernobyl nous permettent d’avoir un aperçu de ce qui va devenir un drame dont personne ne comprenait rien, une pluie, un nuage qui rendait visible de façon indélébile les victimes atomiques de ce drame.
Un nuage qui n’a rien d’un nuage en forme de champignon. Une averse qui va surprendre les gens, inhabituelle en plein printemps chaud. Les gouttes de pluie étaient grosses et chaudes, mais surtout elles n’avaient aucun aspect visqueux. Personne ne pouvait imaginer qu’il s’agissait d’une banale pluie de printemps. Tous les récits évoquent cette pluie. Et pourtant, ce n’était pas une seulement métaphorique. La pluie tombe, c’est exceptionnel pour l’époque, elle est épaisse et lourde parce que chargée d’atomes invisibles. Aujourd’hui tout le monde sait que, ceux qui étaient à l’extérieur, en contact avec les gouttes d’eau, ont été irradiés, atomisés comme les gens d’Hiroshima.
Nombre de témoignages font part d’une « chaleur insupportable », une impression de « jamais vu », évoquant un désastre. Une pluie !
13 Poésie inédite :
La pluie
«Il a plu dans certains endroits
Sur les collines noires,
Sur les vergers, où les pommiers sont en fleurs,
Ce n’est pas une averse vanneuse portant la mort.
La pluie est tombée
Et dans le lait mousseux;
Dans l’eau du puits le plus pur
Dans la pomme mure et mielleuse
La mort sans pitié nous guette.
La pluie de nos péchés.
Quel accord tacite
La mise dans le ciel en nuage noir,
Au-dessus de nos joies des levers le soleil
Au-dessus des rêves humains?»
D’ailleurs, la pluie invisible avait cessé aussi vite qu’elle était apparue, tout à fait comme une pluie mortifère ; elle a parcouru des kilomètres et des kilomètres semant au passage le désastre et la destruction humaine et naturelle de façon irréversible.
«C’était le printemps, un printemps qui ne se distinguait enrien des précédents. Le soleil brillait en réchauffant la terreétait déjà verte, des bourgeons étaientde ses rayons. L’herbe 14 prêts à s’ouvrir et l’on pouvait voir par-ci par-l à une végétationflorissante».
er 15 En effet, le 27 avril 1986, alors que les fêtes du 1 mai se préparaient en Bélarus et Ukraine dans la légèreté et la tiédeur ensoleillée du printemps revenu, la population de Prypiat (Ukraine à la frontière du Bélarus), ville construite à 3 km de la centrale nucléaire de Tchernobyl pour ses travailleurs fut plongée subitement dans la catastrophe avec l’ordre impératif, mais sibyllin : « Évacuez, évacuez vite ». Il était 14 h. La population (45 000 habitants) devait être prête pour 15 h à embarquer dans des autocars avec une seule valise, pour avait-il été annoncé, 3 jours seulement. Alors que l’accident nucléaire avait eu lieu le 26 avril à 1 h 26, aucune information précise sur la gravité de l’accident n’a été donnée, au contraire l’accident était dit sous contrôle.
C’est dans un climat d’incompréhension totale que commencent six jours après l’explosion du réacteur de Tchernobyl, les premières vagues de l’évacuation dans les territoires du Bélarus près de la centrale. Ce vendredi 2 au soir puis à un rythme plus soutenu le samedi 3 et pendant toute la semaine, jusqu’à la fin septembre 1986, ce sont essentiellement, les villages