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Thouret, député de la ville de Rouen aux États généraux de 1789 - Sa vie, ses œuvres (1746-1793)

De
184 pages

Thouret. — Sa naissance. — Sa famille. — Ses premières études. — Ses succès au Collège de Caen.

Jacques-Guillaume Thouret naquit à Pont-l’Evêque, au faubourg Nival, le 30 avril 1746. Cette ville était alors le chef-lieu d’une élection de la Généralité de Rouen. Le père de Thouret y exerçait les fonctions de notaire royal. Ces officiers ministériels qui, d’après Monteil, étaient en nombre double de leurs successeurs d’aujourd’hui, jouissaient d’une considération encore plus grande qu’à notre époque.

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Ernest Carette, Armand-Félix-Alexandre Sanson
Thouret, député de la ville de Rouen aux États généraux de 1789
Sa vie, ses œuvres (1746-1793)
PRÉFACE
Un ancien lauréat de l’Académie de Rouen, M. Cap, a retracé dans la préface de 1 s e sciencesÉtudes biographiques pour servir à l’histoire des s  les avantages de la forme biographique : « Dans la biographie, dit-il, les portraits figurent au premier plan et les faits historiques se groupent autour d’eux p our compléter le tableau... La biographie pénètre dans le vif de l’humaine nature. .. En concentrant son étude sur une figure unique, elle donne aux faits une sorte d’ind ividualité, elle harmonise les actes avec les personnes et sans rien céder à l’histoire sous le rapport de l’exactitude et de la réalité, elle se rapproche du drame par l’intérê t qui s’attache naturellement aux individus. La biographie offre des enseignements pl us discrets, plus profitables que l’histoire, en ce qu’elle nous porte par un secret retour sur nous-mêmes à chercher en quoi nous pouvons ressembler aux portraits qu’elle met sous nos yeux, et quel parti nous pourrions tirer des leçons ou des exemples qu’ elle offre à notre méditation. Les faits prennent ainsi, dans la mémoire comme dans l’ imagination, un corps, un nom, une figure et leur date même ne s’oublie plus. » Si une biographie est faite pour présenter à la foi s l’attrait du roman et l’intérêt de l’histoire, c’est bien celle de Jacques-Guillaume T houret. D’un côté, nous pénétrons, en étudiant sa jeunesse, dans un de ces intérieurs bourgeois de l’ancien régime, qui ont attendu en vain un Dickens ou un Currer Bell po ur en fixer les traits caractéristiques, et en contemplant sa fin tragique , nous assistons au drame sanglant donné par un peuple affolé qui massacre ses défense urs. D’autre part, nous voyons dans le raccourci d’un personnage unique les mœurs, les passions, les tendances de toute une génération. Qui en effet mieux que ce fil s du Tiers-Etat peut personnifier les aspirations de ces trente millions de Français, qui n’étaient rien dans l’Etat, étaient tout dans le pays et demandaient seulement à être quelqu e chose ? Qui mieux que L’avocat au parlement de Rouen peut symboliser pour nous l’existence laborieuse et honnête de ces jurisconsultes qui exerçaient leur p rofession comme une sorte de sacerdoce civil ? Qui mieux que le député du Tiers- Etat de Rouen peut incarner en un individu cette société si pleine de foi politique e t de ferveur réformatrice, si prompte à ouvrir généreusement son cœur à l’espérance, et nou s aider à descendre cette longue pente de désenchantements qui devait faire tomber d e l’enthousiasme de 1789 dans la fureur de 1793 ? Qui mieux que le président du T ribunal de Cassation peut nous initier à ce délicat travail auquel était appelé la magistrature du temps, à cette incessante combinaison des principes modernes et de s intérêts anciens, qui fut comme le ciment de l’édifice nouveau que les législ ateurs élevaient à la hâte ? Et, enfin, qui mieux que Thouret, condamné à mort par l e tribunal révolutionnaire, peut nous montrer le sort de cette génération à qui le p euple fit payer de son sang les services qu’elle avait rendus à la cause populaire ? Si l’histoire est une résurrection, les trois grandes dates de la vie de notre héros, 1 788, 1789, 1793, n’évoquent-elles pas trois mondes à travers lesquels il guidera nos pas ? Ces différentes étapes de la carrière de l’un des m embres les plus distingués de la Constituante tracent naturellement les grandes lign es de notre étude. Après avoir, dans un premier chapitre, considéré l’enfance et la jeunesse de Thouret, nous le suivrons dans les trois carrières qu’il a successiv ement parcourues, et dont une seule me aurait suffi à un homme ordinaire, suivant le mot d e M de Staël, « pour s’acquitter dignement envers la vie ». Nous nous efforcerons de dépeindre l’avocat, le législateur, le magistrat. Un dernier chapitre nous ramènera au foyer domestique et nous montrera
Thouret composant, pour l’instruction de son fils, des ouvrages, véritable testament philosophique et littéraire, où, à propos de l’hist oire, il synthétise souvent ses opinions et nous donne pour ainsi dire un programme, suivant nous complet, de ses idées politiques et sociales. Une bibliographie et une ic onographie, aussi précises et aussi détaillées que nos recherches personnelles et de bi enveillants conseils ont pu nous permettre de les dresser, termineront cette étude, où nous nous sommes efforcés, tout en réunissant et en condensant les travaux de nos d evanciers, de placer, mieux qu’ils ne l’avaient fait, Thouret dans le cadre qui lui co nvient. Aurons-nous réussi dans notre tâche ? C’est à nos lecteurs de répondre à cette qu estion. er 1 octobre 1889. Ernest CARETTE. Armand SANSON.
re 11 Série, pp. III et IV.
I
JEUNESSE DE THOURET
Thouret. — Sa naissance. — Sa famille. — Ses premiè res études. — Ses succès au Collège de Caen. Jacques-Guillaume Thouret naquit à Pont-l’Evêque, a u faubourg Nival, le 30 avril 1746. Cette ville était alors le chef-lieu d’une él ection de la Généralité de Rouen. Le père de Thouret y exerçait les fonctions de notaire royal. Ces officiers ministériels qui, 1 d’après Monteil , étaient en nombre double de leurs successeurs d’a ujourd’hui, jouissaient d’une considération encore plus grande qu’à notre époque. Les droits multiples qui s’entrecroisaient sur la propriété fo ncière obligeaient à recourir fréquemment à leur ministère, et cette charge se cu mulait souvent avec les fonctions 2 municipales . Le prix en était parfois modique, et nous voyons, en 1700, l’office de notaire royal à Crépy-en-Valois, dans le diocèse de Soissons, acquis moyennant 165 3 livres . Le père de Thouret, intègre et austère, jouissait de l’estime générale. C’était un homme intelligent, qui avait su profiter des loisir s que lui laissait une étude de petite ville pour acquérir une instruction solide, qu’on r encontrerait encore aujourd’hui chez bien des praticiens de campagne, si nous en croyons les peintres des moeurs 4 contemporaines . Il sut inspirer à ses enfants l’amour de l’étude, e t tous les membres de sa famille parvinrent, dans des carrières diverses, aux positi ons les plus élevées. Jacques-Guillaume Thouret, objet de cette notice, a vait deux frères, Michel-Augustin et François, et une sœur, Marie-Anne-Sainte. Michel-Augustin, né le 5 septembre 1749, mort le 19 juin 1816, embrassa la carrière de la médecine. Reçu dès l’âge de vingt-huit ans me mbre de la Société royale de médecine, il devint plus tard directeur de la Facul té de Paris ; c’est lui qui, après la mort de Jacques-Guillaume, éleva le fils du Constit uant, le futur représentant de Rouen à la Chambre des Députés de la monarchie de J uillet. François, né le 23 septembre 1752, entra dans l’Adm inistration des ponts et chaussées et obtint sa retraite en 1815, comme ingé nieur en chef. Entre autres travaux auxquels il prit part, nous signalerons ceu x des écluses de Dieppe et du 5 Tréport . Marie-Anne-Sainte épousa Jean-Baptiste-Nicolas Laum onier, chirurgien de l’Hôtel-Dieu de Rouen. Elle fut la collaboratrice intellige nte de son mari, et l’aida à préparer 6 ces pièces d’anatomie en cire qui ont fait sa céléb rité . La famille Laumonier était 7 comme la famille Thouret, originaire de la Basse-No rmandie . Ce fut Laumonier qui protégea les débuts du célèbre docteur Flaubert, et la sœur de Thouret ne fut pas étrangère au mariage de l’élève de son mari avec un e jeune fille de Caen, union qui 8 devait donner le jour à l’auteur deSalambo. Thouret naissait au sein de cette « bourgeoisie mor ale et patriote dont la culture brillante et solide, la vie honnête, les bons exemp les et les bonnes actions ont été
9 longtemps la force et la ressource de notre pays ». Il appartenait à une de ces familles de robe, dont un des plus grands orateurs du catholicisme a dépeint la vie 103 laborieuse et correcte . Enfin, il naissait dans une province « où le génie d’observation, la circonspection prudente et le bon sens mêlé de finesse sont les qualités du terroir, » où le caractère propre des h abitants est, comme on l’a dit, « la 11 force tempérée par la règle », et qui, demeurée toujours étrangère aux excès d es 12 révolutions et des réactions , était déjà ce qu’elle est encore aujourd’hui, aus si résolument que sagement progressiste. Toutes ces qu alités, Thouret les possédait au plus haut degré, et c’est ce qui nous permet de voi r en lui le type caractéristique de la bourgeoisie normande de 1789. Guillaume Thouret sut apprécier les remarquables ap titudes de son fils, et développer, par une culture intelligente, les germe s féconds que la Providence y avait déposés. C’était d’ailleurs une antique tradition d ans la bourgeoisie de donner à ses e enfants une éducation libérale. Dès le XVI siècle, un envoyé de Venise ne remarquait-il pas dans les familles du Tiers-Etat, comme un trait essentiel, le soin des parents à faire que quelqu’un de leurs fils reçût l ’instruction littéraire en vue des 13 nombreux emplois et des hautes dignités qu’elle pro curait ? Le père de Thouret lui fit d’abord donner des leçon s des meilleurs maîtres de sa ville natale ; puis, voyant les succès qu’il obtenait, il se décida à l’envoyer au collège de Caen. Le collège de Caen, l’un des premiers établissement s d’instruction fondé par la Congrégation de l’Oratoire, puisqu’il le fut durant la vie de son premier supérieur 14 général, l’illustre cardinal de Bérulle, dès l’anné e 1622 , jouissait d’une grande 15 réputation et était un des foyers les plus en renom du fort enseignement classique . Les études domestiques de Jacques-Guillaume Thouret avaient été assez bonnes pour lui permettre de n’en venir chercher dans l’éd ucation publique que le couronnement. Il entra dans la classe de rhétorique , et, dès la fin de la première 16 année, il obtenait six prix et notamment le prix d’ honneur . Comme il arrive souvent, le succès de l’adolescent décida de la vocation de l’homme. Ses brillantes études lui avaient valu l’a ffectueuse sympathie d’un de ses professeurs, qui lui conseilla d’embrasser la carri ère du barreau. C’était la seule ouverte à l’éloquence. Thouret n’hésita pas à y ent rer. Sa vocation ainsi dessinée, nous allons assister à l’évolution magistrale de ce tte intelligence d’élite.
1MONTEIL,ire,Traité des matériaux manuscrits pour écrire l’histo t. 1, p. 24.
2Ibidem. e 3 ADRIEN DELAHANTE,Une famille de finance au XVIIIsiècle, citée par G. de Bourge,Correspondantdu 25 mars 1881, p. 1141.
4CLAUDE VIGNON,Victoire Normand,p. 135.
5LE BRETON,Biographie normande,t. II, p. 482.
6MOUARD,Éloge historique de Thouret,p. 36.
r 7D PENNETIER,Etude sur le chirurgien Laumonier. Discours prononcé à la séance d’ouverture des cours d’enseignement supérieur de l a ville de Rouen.
8Nouvelliste de Rouendu 3 mai 1889.
9HENRI CHANTAVOINE, Art. surLavoisier de M. Grimaux.Journal des Débatsdu 17 avril 1889.
10 Le P. LACORDAIRE, cité dans leMagasin Pittoresque, 1877,XLV, p. 154. « Ma t. mère, raconte-t-il, était la fille d’un avocat au P arlement de Bourgogne. Elle a connu par conséquent la vie de la bourgeoisie d’avant 178 9, et cette vie était celle de son père, de mon grand-père. Voulez-vous savoir quelle était la vie d’un avocat au Parlement de Bourgogne ? Je vais vous le dire. Un a vocat au Parlement se levait à quatre heures du matin. A sept heures, il allait au Palais, après avoir pris une croûte de pain ; il en revenait vers les onze heures ou mi di. A une heure, il se mettait à table avec sa famille. On prenait la soupe et le bœuf, ri en de plus, rien de moins. On retournait au palais vers trois heures ; c’est ce q u’on appelait l’audience de relevée ; on y restait jusque vers cinq heures, un peu plus, un peu moins. A cinq heures on était libre, on voyait ses amis, on jouait une partie ave c eux. A neuf heures, on soupait avec un morceau de rôti, une salade et un peu de dessert, et on se couchait à dix heures. Voici quelle était la vie bourgeoise, non pas du te mps de Saint-Louis ou de Louis XIV, mais du temps de nos grands pères. Et c’était comme cela que l’honneur des familles, que la dot des filles, que la continuité de la santé et du lustre du visage, de la vraie beauté de l’homme se perpétuaient. » 3  HIPPEAU,Notice sur Saint-Evremond, en tête desŒuvres choisies de Saint-Evremond,p. x.
11 ALBERT DE BROGLIE,Le génie normand dans les lettres et dans les artsMalherbe et Corneille. Correspondantdu 25 octobre 1868, p. 188.
12 ALBERT DE BROGLIE,L’histoire de France étudiée en Normandie. Correspo ndant du 25 mars 1869, p. 1117.
13AUG. THIERRY,Essai sur l’histoire du Tiers-Etat,p. 86.
14Autun),L’abbé PERRAUD (aujourd’hui Mgr Perraud, évêque d’ L’Oratoire de France e e au XVIIet au XIXsiècles,p. 50, note 2.
15 On ’Université actuelle, il ne crutsait que quand Fontanes entreprit d’organiser l pouvoir mieux faire que d’emprunter les règlements d’étude de l’Oratoire et d’imposer à la nouvelle institution les méthodes d’enseigneme nt déjà éprouvées avec tant de succès.
16 Par un piquant rapprochement, un autre avocat, dev enu également législateur, et qui présente du reste avec Thouret plus d’une affin ité, M. Dufaure, élevé lui aussi dans un collège oratorien, à Vendôme, y obtenait, en 181 4, le premier prix d’éloquence française. PICOT,M. Dufaure, sa vie et ses discours,p. 10.
II
THOURET AVOCAT
Ses études à la Faculté de droit de Caen. — Sa passion pour le Droit romain. — Sa maladie à la suite d’un excès de travail. — Ses débuts au bailliage de Pont-l’Évêque. — Il vient se fixer à Rouen. — Sa demeure. — Ses succès e comme avocat à Rouen. — Sa plaidoirie pour M Roger-des-Ifs. — Son mémoire pour M. d’Auxais. — Caractères de son talent.
L’école de droit de Caen, sur les bancs de laquelle Thouret venait s’asseoir, jouissait d’une grande réputation parmi les « Unive rsitez de Loiz », pour employer l’expression de Pasquier, comme l’une de celles où s’était le plus tôt enseigné « le 1 droit civil » , c’est-à-dire la jurisprudence romaine, et n’avait rien de commun avec les facultés, comme celle de Cahors, que discréditait u ne scandaleuse prodigalité de 2 diplômes . A peine y est-il entré, qu’il commence par approf ondir l’étude du droit r o m a i n pour lequel il professa toute sa vie une gra nde admiration, et qu’il eut volontiers, comme un illustre professeur de notre t emps, M. Valette, appelé « le pain 3 des forts » . Cet enthousiasme pour le droit romain étonnera peut -être plus d’un étudiant d’aujourd’hui ; il s’explique néanmoins d’une façon naturelle. Seul en effet, jusqu’à la Révolution française, le droit romain possédait cet te unité si séduisante pour un peuple dont le génie est fait de clarté et de simpl icité. Hors de lui qu’y avait-il, à part quelques grandes ordonnances spéciales, si ce n’est la diversité, ou, pour mieux dire, 4 la marqueterie des coutumes ? Quoi d’étonnant dans cette admiration ardente po ur 5 une législation considérée comme la raison écrite et dont les
1 THIERCELIN,Essai sur l’histoire du Droit français. — DALLOZ,Jurisprudence générale, Rép. alph.,t. I, p. 217.
2RAMBAUD,Histoire de la civilisation en France,t. II, p. 273.
3Compte-rendu des DUVERGER, Mélanges de droitM. Valette. — de Revue critique e de législation et de jurisprudence,2 série, t. IX, p. 179.
4 On se ferait difficilement une idée de l’espèce de culte des anciens légistes pour le e e droit romain. Bossuet et Leibnitz l’avaient célébré au XVII siècle ; au XVIII siècle e Daguesseau disait encore (13Mercuriale, Œuvres157) : « Il semble que la justice I, n’ait dévoilé pleinement ses mystères qu’aux jurisc onsultes romains », passage cité CAMUS,Lettres sur la profession d’avocat, Lettre III, édit. Dupin, 1818, t. I, p. 42. Cf. GIRAUD,Introduction historique aux éléments de Droit romai n d’Heineccius,5 et pp. suiv. e 5siècle justifiait son enseignement dans sonainsi que Loyseau au XVI  C’est Traité des Offices,France doivent estre II, IV, 41, p. 36 : « Quand je dy que les juges de examinez sur le droiet, j’entend le droict romain, encore qu’il ne nous lie en France, ne nous en servans comme de loy, mais comme de raison ainsi que les Romains se servoient au fait de la marine de la loy Rhodienne. Et pour ce aussi que ce droict