Transition sexuelle

Transition sexuelle

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Français
182 pages

Description

Au Maroc, on constate une explosion sexuelle de pratiques incomplètes et palliatives : virginités artificielles mensongères, violence sexuelle et homophobe, inceste, zoophilie, prostitution libéralisée de manière informelle. Les pratiques sexuelles sécularisées sont en conflit avec des normes sexuelles islamiques idéalisées mais irréalistes. Ce conflit indique une transition sexuelle, écartelée entre une évolution positive des genres et une contre-réforme islamiste passéiste des moeurs. D'où la nécessité d'avoir enfin une politique sexuelle publique qui institue l'éducation sexuelle compréhensive comme une base de la morale citoyenne.

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Date de parution 01 octobre 2017
Nombre de lectures 37
EAN13 9782336800349
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

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© L’Harmattan, 2017
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.editions-harmattan.fr
EAN Epub : 978-2-336-80034-9

Abdessamad DIALMY







Transition sexuelle


Entre genre et islamisme











Du même auteur
Femme et sexualité au Maroc, Casablanca, Editions Maghrébines, 1985, 175 pages (en arabe)
Connaissance et sexualité, Casablanca, Ouyoune Maqalat, 1987, 140 pages (en arabe).
Sexualité et discours au Maroc, Casablanca, Afrique Orient, 1988, 122 pages.
La question sociologique dans le monde arabe, Casablanca, Afrique-Orient, 1989, 117 pages (en
arabe).
Féminisme soufi : conte fassi et initiation sexuelle, Casablanca, Afrique-Orient, 1991, 158 pages.
Logement, sexualité et islam, Casablanca, EDDIF, 1995, 394 pages.
Féminisme, islamisme et soufisme, Paris, Publisud, 1997, 252 pages. Jeunesse, Sida et Islam,
Casablanca, EDDIF, 2000, 279 pages.
Vers une démocratie sexuelle islamique, Fès, Info-Print, 2000, 139 pages (en arabe).
La gestion socioculturelle de la complication obstétricale au Maroc, Ministère de la santé/John’s
Hopkins Université/USAID, 2001, 118 pages.
Le féminisme au Maroc, Casablanca, Toubkal Editions, 2008, 290 pages.
Sociologie de la sexualité arabe, Beyrouth, Dar Al Tali’a, 2008, 184 pages (en arabe)
Ville islamique, intégrisme et terrorisme. Une approche sexuelle, Beyrouth, Dar Es Saqi et Ligue
des Rationalistes Arabes, 2009, 208 pages (en arabe).
Vers une nouvelle identité masculine, Dakar, CODESRIA, 2009, 112 pages.
Critique de la masculinité au Maroc, Rabat, Editions Warzazi, 2010, 200 pages.
Sex Education for Young Muslims/Education Sexuelle pour Jeunes Musulmans, The Hague,
FILAD, 2011, 144 pages (Français/Anglais).
Sociologie de la sexualité arabo-musulmane, Paris, L’Harmattan, 2014, 250 pages (traduit de
l’arabe)).
Sexuality, Sexual and Reproductive Health in Morocco, Berlin, Bloginbooks, 2014.
La transition sexuelle au Maroc, Editions Dar Al Amane, 2015 (en arabe).
Femmes et discours au Maroc, Editions Universitaires Européennes, Berlin, 2016.
La fabrique de l’islamisme marocain, Casablanca, Editions Toubkal, 2016.
A la mémoire de mon père,
Cet homme de savoir et de devoir,
ce magistrat intègre…Introduction
Une sexualité transitionnelle
Au Maroc, ni les pouvoirs publics, ni les partis politiques, ni les mouvements et associations
islamistes ne sont favorables à la mise en chiffres des sexualités réelles, légales et illégales, normales
et « anormales » des Marocain(e) s. La mesure statistique des pratiques sexuelles illégales et
« anormales » en particulier serait une reconnaissance officielle de leur existence et de leur
importance, chose inconcevable dans la logique d’un Etat qui règne au nom d’un islam scripturaire
attaché essentiellement à ce qui doit (islamiquement) être. Le pouvoir ne saurait donc entreprendre
une enquête de ce type à l’échelle nationale, transformant ainsi la sexualité en tabou (du savoir) et
empêchant ainsi le développement du savoir sur la sexualité. Cependant, il faut reconnaître aux
autorités le mérite d’avoir réalisé des enquêtes démographiques et de santé qui traitent de la sexualité
sous différents voiles (comme la planification familiale, les IST-SIDA, la jeunesse…). Il a également
laissé faire des enquêtes et des études sociologiques limitées qui ont identifié quelques
comportements sexuels des Marocain(e) s. Ces enquêtes disparates et partielles contribuent à la
construction timide du champ de la sexualité comme champ de savoir. Elles permettent, à notre sens,
d’analyser la corrélation entre deux séries de phénomènes. La première série se compose de : 1)
couple urbanisation-harcèlement sexuel, 2) paradoxe entre la rigueur répressive des lois et le
laisseraller pratique judiciaire, 3) la distribution et la vente libres des contraceptifs et la pratique
clandestine de l’avortement. Ces trois phénomènes sont corrélés entre eux et constituent ce qu’on
peut appeler les conditions sociojuridiques de la nouvelle sexualité marocaine. La deuxième série,
c’est : 1) l’explosion de la sexualité préconjugale et homosexuelle, 2) le multi-partenariat et
l’adultère, 3) l’explosion des prostitutions féminine et masculine. Ces trois phénomènes sont
également corrélés entre eux et traduisent l’évolution des comportements sexuels et celle, moins
consciente et moins assumée, des normes sexuelles.
En effet, les deux sexes vivent actuellement côte à côte dans une ville hypo-moderne sans être ni
historiquement, ni psychologiquement préparés à une mixité sans voile et sans frontières. D’où cet
irrésistible besoin de chasse à la femelle, cet être qui n’a pas encore réellement accédé au statut de la
femme-citoyen malgré tous les progrès qu’il a accomplis en matière d’éducation, d’emploi et de
participation politique. L’ensemble des lieux de la ville deviennent des endroits propices à la drague
et à la conquête sexuelle : quartiers voisins, lycées et universités, lieux de travail, administrations,
rues, cafés, cinémas, jardins, plages et piscines, hôtels… La ville est sexuellement excitante.
Face à l’explosion sexuelle urbaine, l’Etat répond par un « laisser coïter, laisser passer ». La
sexualité est devenue à partir des années 1970 l’un des rares domaines laissés à la liberté illusoire de
l’individu afin qu’il puisse supporter un maximum de répressions et de frustrations diverses. La
consommation sexuelle constituait le substitut d’une conscience politique interdite d’aller jusqu’au
bout. L’Etat ferme les yeux et tolère beaucoup d’illégalités, sexuelles entre autres. Quand elle a lieu,
la répression de la sexualité illégale par les pouvoirs publics est sélective, conjoncturelle, ciblée.
C’est une comédie jouée de temps en temps par l’administration afin de se donner bonne contenance
devant une opinion publique loin d’être dupe.
Le laxisme de l’administration est également très apparent au niveau du contrôle de la
contraception et de l’interruption volontaire de grossesse. En effet, les pilules sont pratiquement en
vente libre dans toutes les pharmacies. L’ordonnance médicale n’y est pas exigée. Malgré cela, les
statistiques officielles du planning familial n’incluent pas la consommation des pilules par les
femmes célibataires, mais tiennent uniquement compte de celle des femmes mariées en âge de
reproduction (15-49 ans). Ce faisant, les statistiques ne font que maquiller la réalité de la
permissivité sexuelle pratique. Allant dans ce sens, beaucoup de cliniques privées pratiquent
l’avortement d’une manière clandestine. La pratique est à la fois lucrative et illégale, sévèrement
sanctionnée par la loi (article 453 du code pénal), mais elle est tolérée et rarement punie en fait.
Cette permissivité libère la sexualité féminine marocaine de la hantise d’une grossesse non désirée, et
le plaisir peut enfin être recherché pour soi. Il est autonomisé par rapport au mariage sans être
totalement déconnecté de l’argent.
Il y a donc explosion sexuelle dans un pays officiellement soumis à un islam scripturaire et à uncode pénal prohibitionnistes de toute sexualité pré et extra-conjugale d’une part, et homosexuelle
d’autre part. Certes, tout rapport sexuel entre deux Marocains célibataires de sexe opposé est
considéré comme une fornication (zina) par la Sharia’ (Loi Divine) et comme un délit de débauche
par le code pénal marocain (article 490). Malgré cette double criminalisation, beaucoup de facteurs
jouent dans le sens du développement de la sexualité préconjugale, à tel point que le rapport de la
situation épidémiologique du Sida (au 30 Juin 1993 par exemple) révèle que « globalement, il y a
autant de célibataires touchés que de personnes mariées ». C’est là une preuve officielle de l’ampleur
de la sexualité préconjugale. Quels sont les facteurs de cette grande fréquence ? Là il faut invoquer le
recul de l’âge moyen au premier mariage, le refoulement idéologique et médiatique de l’abstinence
sexuelle. La sexualité préconjugale se développe aussi soit parce qu’elle ne conduit pas
automatiquement à la défloration de la jeune fille, ou parce que l’hymen peut se refaire (suture
chirurgicale), ou parce qu’une partie de la population marocaine commence à ne plus attacher de
valeur à la virginité de la jeune fille.
Occasionnelle et cumulative, la sexualité est devenue un moyen de distraction, un loisir. Elle est
définie par la frivolité, l’inconstance et le vagabondage. Le multi-partenariat synchronique (avoir en
même temps plusieurs partenaires) est la forme dominante d’une vie sexuelle dissolue et anomique.
A la différence du multi-partenariat diachronique qui consiste à changer de partenaire sexuel après
l’épuisement de la relation, le multi-partenariat synchronique revêt les formes du donjuanisme et de
l’adultère. C’est pour les hommes un indice de puissance et de virilité, hautement valorisé.
L’adultère est une forme de multi-partenariat qui se fonde sur la dissociation entre vie conjugale et
recherche du plaisir. Car la majorité rejette par exemple le changement des positions coïtales dans le
cadre conjugal. En effet, la sexualité conjugale se fonde encore sur la notion de respect qui consiste à
ne pas traiter l’épouse comme une prostituée, à ne pas lui demander des choses « cochonnes ». C’est
combien dire l’absence de fantaisie et d’innovation au sein du couple conjugal. Forcément, l’ennui et
la routine finissent par conduire à l’adultère afin de vivre une sexualité fantaisiste, qui, parce qu’elle
est justement irrespectueuse et cochonne, est plus attrayante, voire plus satisfaisante. Le domaine des
plaisirs est ainsi projeté à l’extérieur du foyer, il est perçu comme incompatible avec la respectabilité
conjugale.
La valorisation médiatique du corps et de la jouissance au sein d’un paradigme de consommation
hédoniste conduit beaucoup de jeunes filles à se servir de leur corps pour s’offrir des plaisirs
autrement inaccessibles. C’est là une sorte de prostitution « amateur » non assumée et non
convaincue, pratiquée juste pour satisfaire des besoins de consommation et de paraître : s’habiller, se
maquiller, fréquenter les bons endroits, recevoir des cadeaux, de l’argent de poche… Ce n’est donc
pas le désir lui-même qui est à l’origine de l’activité sexuelle. L’idéologie du troc sexuel, « orgasme
pour orgasme », nécessite pour se faire deux partenaires libres, conscients et responsables, et
financièrement indépendants l’un de l’autre, financièrement indépendants tout court. Mais la
prostitution « professionnelle » elle-même n’est plus institutionnalisée, comme au temps du
protectorat quand l’existence des bordels était légale. La prostitution se développe actuellement dans
un système prohibitionniste caractérisé par une répression plus textuelle qu’effective. Ecrire
l’histoire de ce phénomène n’est pas une tâche aisée, mais l’on peut facilement distinguer, dans la
période allant de 1956 à 1996, entre deux étapes : une première étape où seule la femme se prostitue
avec les nationaux d’une manière quasi-exclusive, et une deuxième étape qui commence vers le
début des années 1980 caractérisée par la prostitution de la femme avec des étrangers d’origine arabe
surtout, et par celle de l’homme avec des étrangers d’origine euro-américaine. Pour cette raison, le
Maroc acquiert de plus en plus la réputation d’être un pôle de tourisme sexuel. A l’image de la
prostitution féminine, la prostitution masculine, juridiquement prohibée, est également déterminée
par le besoin économique (la pauvreté). De plus, elle est hétéro et homosexuelle.
En un mot, l’évolution de la sexualité marocaine se caractérise par la transgression des références
socioreligieuses traditionnelles et par l’inaccessibilité (de nature politique) à l’éthique de la
modernité sexuelle. Pour les islamistes, notamment radicaux, cela signifie que les pouvoirs publics
sont, soit implicitement complices de la désinstitutionnalisation de la sexualité, soit incapables
d’appliquer la loi et de faire respecter les normes sexuelles islamiques. Les deux hypothèses sont
exploitées dans la critique islamiste des pouvoirs publics. Ceux-ci sont accusés de fermer les yeux,
voire d’encourager la déviance, le chaos sexuel et la débauche (selon leurs propres termes).
L’inexistence d’une politique sexuelle publique est patente eu égard à l’absence de la questionsuivante : quelle sexualité voulons-nous au Maroc ? Si l’absence d’une politique sexuelle publique
est compréhensible dans la logique des partis politiques conservateurs qui se contentent de gérer un
champ sexuel « chaotique » (selon eux), elle ne l’est pas pour des partis politiques qui se réclament
de la pensée sexuelle libérale et/ou socialiste. Ces partis restent silencieux sur la question sexuelle et
ne l’intègrent pas dans leurs stratégies, programmes et agendas. Pire, ils reproduisent le discours
islamique/islamiste dominant qui érige le mariage hétérosexuel en norme incontournable et
indépassable. Et même si les deux dernières constitutions de 1996 et de 2011 érigent les droits
humains comme référence suprême aux côtés de l’islam, aucune force politique ne revendique de
réformer le code pénal à partir de cette perspective humaniste. Libéraux et socialistes marocains ne
proposent pas un discours sexuel alternatif qui reprend à son compte les pratiques sexuelles
effectives afin de les légaliser, les encadrer et les orienter vers l’objectif d’une société sexuellement
saine, la seule susceptible de donner naissance à un citoyen sexuellement sain, à un citoyen tout
court. La citoyenneté sexuelle est l’enjeu d’une bataille qui commence, et qui est imposée par la
praxis sexuelle des jeunes, et notamment celle des jeunes filles. Au lieu de voir dans la sexualité des
jeunes le signe d’un chaos, il faut y avoir au contraire le signe d’une évolution, voire d’une
libéralisation. Certes sauvage aujourd’hui, cette libération est à reconnaître, à organiser et à protéger.
Car si dans les années 1970, les pratiques sexuelles accusaient un retard par rapport à des normes
sexuelles gauchisantes, ce sont au contraire les attitudes qui n’arrivent plus à suivre, à partir des
années 1990, la libéralisation des comportements sexuels. Ceux-ci sont en avance par rapport à des
normes sexuelles islamo-patriarcales qui se revitalisent. Les pratiques sexuelles ne sont donc pas
vécues de manière assumée et heureuse. Une mauvaise conscience sexuelle est là, taxant l’explosion
sexuelle des jeunes de déviance/inhiraf (islamisme modéré), de chaos/fitna (islamisme semi-intégré),
voire de retour à la période préislamique/jahilya (islamisme radical). En un mot, normes et pratiques
sexuelles ne sont pas concordantes : elles n’évoluent pas au même rythme, pire, elles évoluent à des
rythmes contradictoires, à des rythmes qui vont dans des sens opposés.
Cette évolution paradoxale de la sexualité a été conceptualisée dans notre théorie de la transition
1sexuelle que nous avons ébauchée dès 2007 . Cette théorie distingue entre trois phases. Dans la
première phase, les normes sexuelles et les pratiques sexuelles sont toutes islamiques. Là il y a
adéquation entre les normes et les pratiques. Dans ce cadre, la sexualité se réduisait, dans ses grandes
lignes, au mariage hétérosexuel institutionnalisé. Dans la deuxième étape, l’activité sexuelle déborde
le cadre du mariage pour s’exprimer au nom de valeurs non islamiques sans être humanistes. Là, les
normes sexuelles référentielles restent islamiques tandis que les pratiques s’émancipent et sans
vraiment se séculariser. C’est alors ce que nous avons décrit comme explosion sexuelle : le cadre du
mariage est débordé, les relations sexuelles se produisent dans des cadres non institués, non sacrés,
non reconnus. Enfin la troisième étape se caractérise par le fait que normes et pratiques sexuelles
soient toutes sécularisées dans l’espace public et deviennent des expressions fondamentales de
l’ordre public. Là il y a adéquation entre normes et pratiques sexuelles.
La sexualité marocaine traverse la deuxième étape, elle est en transition. En effet, la majorité des
Marocains continue de prendre la norme sexuelle islamique du mariage hétérosexuel comme
référence tout en ayant des comportements et des pratiques sexuels qui transgressent cette norme. La
sécularisation de la sexualité touche uniquement les pratiques sexuelles. C’est une
semisécularisation, inconsciente d’elle-même. D’où le hiatus entre le discours et la pratique, d’où le
sentiment de culpabilité, d’où l’hypocrisie sociale et institutionnelle, d’où l’incapacité de faire des
pratiques sexuelles des pratiques libres, assumées, et par conséquent protégées, sans risque.
Ce livre présente et organise des textes de différentes natures que j’ai rédigés à différentes
époques de mon métier de sociologue. Je les ai classés de manière à ce qu’ils illustrent ma théorie de
la transition sexuelle.
Le livre commence par un chapitre intitulé « Erotique halal des médinas », la sexualité citadine
est approchée à partir de la perspective des us sexuels du mariage et du concubinat sexuel tels que
consacrés par le droit musulman, mais également à partir de l’érotologie qui montre au croyant
comment bien coïter. Ce chapitre est suivi d’un autre qui traite de la ville arabe moderne,
sexuellement excitante et sexuellement frustrante, et qui constitue le cadre de l’éclosion de la
sexualité nouvelle et inédite des jeunes (filles et garçons). Le passage de la médina à la ville signifie
le passage d’une sexualité dans laquelle normes et pratiques concordent à une sexualité où cette
concordance est mise en crise. La ville arabe « moderne » est en effet le lieu privilégié de l’explosionsexuelle caractéristique de la transition sexuelle.
La phase transitionnelle à proprement se construit grâce à des textes qui exposent et analysent les
expressions diverses de la transition sexuelle, ses aspects pathologiques, les résistances
islamicoislamistes qu’elle rencontre. C’est la phase la mieux documentée du livre. A titre d’exemple, les
chapitres sur la sexualité préconjugale et sur les masculinités et les féminités transitionnelles
montrent que l’investissement de la notion de genre est très pertinent pour mieux saisir le
parallélisme de la transition sexuelle chez les hommes et chez les femmes. Et pour mieux saisir
l’effritement de la domination masculine. A travers la contraception, la revendication du plaisir
sexuel et l’autonomisation par le travail (fut-il sexuel), la féminité est en transition. Et à travers
l’observance du plaisir sexuel féminin et la reconnaissance de l’homosexuel (passif) comme homme,
la masculinité est également en transition vers des formes non hégémoniques, beaucoup moins
patriarcales.
La transition sexuelle engendre également des pathologies comme la violence sexuelle à l’égard
des enfants, l’avortement clandestin, une gestion socioculturelle des IST-VIH et une éducation
sexuelle incomplète qui ne dit pas son nom, qui a peur de s’avouer comme éducation sexuelle. Car
face à cette transition sexuelle irréversible, des résistances islamico-islamistes s’expriment et se
manifestent. Elles le font à travers la revitalisation du mariage des filles mineures, la répression de
comportements dits anti-pudiques comme l’image d’un baiser sur Facebook ou la recommandation
du port du burkini.
Le livre ouvre enfin la perspective de la gestation (en cours) de l’ère post-transitionnelle à travers
les revendications et les combats menés par les intellectuels et la société civile progressiste
(féministes et défenseurs des droits humains). La gestation d’un nouvel ordre sexuel est en train de
s’opérer aux niveaux de l’égalité de genre et du droit à la sexualité. A ce propos, deux plaidoyers sont
en cours, en vogue. L’un pour l’égalité de genre et qui culmine dans la revendication de l’égalité en
matière d’héritage entre le frère et la sœur. « Au mâle la part de deux femelles » est une prescription
coranique désormais contestée. L’autre plaidoyer se fait pour le droit à la sexualité. Il invoque la
caducité des raisons qui sont derrière la prohibition islamique de la sexualité préconjugale et de
l’homosexualité. Il met en avant la nécessité de légaliser l’avortement et de transformer la maternité
en choix libre et assumé, de cesser de considérer la maternité comme une fatalité biologique une fois
la grossesse enclenchée.
Le livre se conclut par des considérations sur les droits sexuels comme des droits humains fondés
sur le raisonnement public et sur la nécessité du vivre-ensemble.
1 A. Dialmy : « La bataille sexuelle ou la volonté de sécularisation », Al Ahdath al Maghribya, n° 2907,
19 janvier 2007 (en arabe) et Sociologie de la sexualité arabe, Beyrouth, Dar At tali’a, 2008 (en arabe).Première partie
De la médina à la ville, de l’érotique h a l a l à l’explosion sexuelleChapitre I
Erotique halal des médinas
Pour le siècle des Lumières, de Pierre Bayle à Voltaire, l’islam est perçu comme une religion
paillarde, charnelle, hédoniste à souhait. Aujourd’hui, l’Occident perçoit l’islam comme une religion
austère qui pousse ses adeptes à soumettre les plaisirs sexuels à l’impératif de la légalité conjugale.
èmePour les intellectuels du XVIII siècle, l’islam était perçu à travers les « Mille et une nuits » et les
èmetraités arabo-musulmans d’érotologie, pour les médias du XX , l’islam est réduit à l’islamisme,
c’est-à-dire à une religion austère qui appelle à la séparation des sexes, à la discrimination sexuelle,
au voile…
Entre ces deux visions étrangères extrémistes, où se situe la vérité de l’érotique islamique ?
I- Les cadres légaux de la sexualité
Pour le prophète Mohammed, « le coït conjugal conduisant à la jouissance est l’équivalant d’une
1aumône… Quand les époux se caressent Dieu les regarde avec plein de bonté » . En effet, le terme
nikah signifie à la fois mariage et coït. Les deux sont indissociés dans le sens où le mariage doit
s’accompagner de coït, et qui dit coït dit plaisir, et plaisir partagé entre les époux. D’une part, le
mariage ne peut rester blanc, sans sexualité, d’autre part cette sexualité est érotique recherchant un
plaisir partagé. Car le plaisir purifie les cœurs pour les rendre plus proches de Dieu, au contraire de
2l’abstinence qui les durcit .
Cette valorisation du plaisir sexuel apparaît dans le refus célibat et du monachisme (en tant
qu’ascèse sexuelle), dans la licitation du coït interrompu (à des fins contraceptives), mais surtout
dans l’institution du mariage de jouissance, temporaire, à finalité érotique pure. Ceux qui avaient le
droit de le contracter étaient les voyageurs, les militaires et les pèlerins (après la fin des rites et la
levée des tabous, un vœu de chasteté temporaire étant imposé aux pèlerins pendant le hajj). Le
mariage de la jouissance « n’est pas un nikah au sens ordinaire du mot, ni une fornication : la nikah
wa la sifah (fornication). Il s’agit de la location, moyennant salaire, d’une femme en vue d’une
jouissance sexuelle qui devait durer trois jours et trois nuits après lesquels on se séparait ou on
3régularisait par un acte de nikah la situation des deux partenaires » . La justification coranique de ce
contrat se trouve dans le verset suivant :
« Licite est pour vous, outre vos épouses et concubines, de rechercher, en usant de vos biens, des
femmes, en muh’cinin et non en fornicateurs. La jouissance ainsi tirée de ces femmes nécessite un
4salaire minimum après consentement mutuel » . Par la suite, ce mariage a été prohibé par les
sunnites, et seuls les jurisconsultes (fokaha) shi’ites l’ont licité. Les conséquences de cette licitation
5sont aujourd’hui perceptibles au Liban et en Iran.
Le nikah est donc l’espace privilégié du plaisir, il est parmi les tayyibat (les bonnes choses de la
vie), il est également une zinatoune, un ornement agréable de la vie. Pour ces deux raisons, le
Prophète Mohammed l’a recommandé à sa communauté : « le nikah est ma sunna » (voie,
tradition). « Quiconque parmi vous est capable d’avoir une sexualité doit se marier, car cela est plus
décent et plus conforme à la pudeur. Quant à celui qui n’éprouve pas le besoin d’entrer en ménage,
qu’il jeûne, car le jeûne est un calmant » (hadith). Bien loin d’être un pis-aller comme dans le
6christianisme , le mariage est au contraire avantageux.
A la suite du Prophète, de nombreux fokaha se sont chargés de défendre l’idéal islamique du
mariage. En pays musulman, le mariage reste la norme. A. Ibn Ardun, jurisconsulte marocain du
e 7XVI siècle, a écrit un traité de mariage dans lequel il énumère les avantages du mariage :
8préservation du regard, préservation du sexe, cadre érotico-ludique, exutoire sexuel total , cadre de
développement du sens de la responsabilité, de la patience et du contrôle de soi, avant-goût des
plaisirs érotiques du paradis.
Deux qualités sont déterminantes dans la réussite du nikah comme espace de plaisir, la beauté et
la virginité de l’épouse. La beauté est le meilleur des aphrodisiaques selon bon nombre de foqaha.C’est elle qui fait du corps féminin l’instrument de la séduction et du désir. Elle vient en troisième
position chez Ghazali, et empêche le mari de regarder ailleurs. C’est un moyen de préserver le regard
et, par là, de se préserver. L’autre qualité, c’est la virginité, elle est capitale : elle permet à l’époux de
jouer le rôle du shaykh initiateur, celui du maître en matière de sexualité. La virginité permet
d’éviter que l’épouse ne reste attachée à un premier mari, ou qu’elle ne prenne l’initiative sexuelle.
Mais ce qui est refusé à l’épouse ne l’est pas à la concubine. Sous les Omeyyades, à Damas, la
femme est apparue comme initiatrice sexuelle. H’ouba par exemple apprenait aux
femmes9concubines les diverses positions sexuelles afin de procurer plus de plaisir à l’homme . Les
concubines elles-mêmes, de provenance étrangère diverse amenant avec elles des techniques d’amour
spécifiques, jouent le rôle d’initiatrices sexuelles à l’égard des hommes, leurs propriétaires et
maîtres.
Comme on le voit, l’érotique halal, licite, n’est pas uniquement conjugale. Les rapports du maître
à son esclave-concubine font également partie de cette érotique licite bénie par Dieu et par son
prophète. Malgré cette licéité commune, l’érotique conjugale et l’érotique non-conjugale
connaissent des différences notables qui montrent que l’érotique est déterminée par le statut social de
la femme. Ainsi, si l’épouse a le droit de refuser le coït, de jouir et de refuser le coït interrompu (à
des fins contraceptives), la concubine n’a pas ces droits du fait de son statut d’esclave, son maître
pouvant même la prêter ou la louer à un autre homme. Mais sur le plan purement érotique, le maître
prend plus de liberté avec la concubine, celle-ci peut le monter par exemple. Cette position est
déconseillée dans le rapport conjugal sous prétexte qu’elle ne favorise pas la fécondation. En fait,
pour le juriste musulman, cette position inverse le rapport conjugal hiérarchique et transforme
l’homme en disciple. Ce statut d’infériorité momentanée est permis avec la concubine qui, seule, a la
possibilité de faire découvrir la richesse de la sexualité à l’homme. L’épouse est censée tout ignorer
du sexe, et c’est pour cette raison que les femmes veuves et divorcées ne sont pas recherchées comme
épouses.
La distinction entre une érotique halal conjugale et une autre non conjugale a débouché sur deux
discours, adaba al azwaj (les us sexuels du mariage) d’une part, et ’ilm al bah (érotologie) d’autre
part.
II- L’érotisme conjugal
« Qu’aucun de vous ne se jette sur sa femme comme une bête », recommande le prophète
Mohammed. Dans un effort pédagogique, il insistait sur les bienfaits des préliminaires : regards,
belles paroles, caresses, baisers, jeux pré-érotiques. Anas Ibn Malik (père du malékisme, l’un des
quatre rites sunnites) considère que le prophète a même autorisé le cunnilingus. Il apparaît donc que
l’expérience érotique n’est pas une donnée instinctuelle du corps, elle s’apprend et se conquiert à
travers la réponse aux questions suivantes : comment susciter le désir ? Comment le gérer ?
Comment atteindre le plaisir ? En un mot, il s’agit d’apprendre à gérer le corps dans le coït. La
réponse générale à ce questionnement en Islam se trouve d’abord dans des manuels écrits non
seulement par les jurisconsultes.
Le livre du marocain Ibn Ardun, intitulé « Ce qui convainc celui qui en a besoin en matière de
èmemariage » (XVI siècle) se veut une initiation du croyant à la sexualité conjugale, à partir de « la
nuit de l’entrée/défloration ». Ibn Ardun recommande à l’époux d’observer la démarche suivante :
1- commencer par dire des mots gentils à la mariée, lui faire oublier son « trac », la prendre dans
les bras avec douceur.
2- la caresser, l’embrasser : le baiser est un messager qui différencie l’homme de l’animal. « Sans
èmejeux préliminaires, l’enfant sera ignorant et idiot » selon le faqih Ahmed Zerrouq (XVI siècle).
L’excitation de l’épouse est nécessaire, il ne faut pas tomber sur elle comme un animal.
3- se dénuder complètement
4- ne pas pénétrer l’épouse tant qu’elle n’en manifeste pas l’envie,
5- ne pas jouir avant l’épouse : la réunion des deux eaux au même moment (orgasme simultané)
est la finalité du plaisir et la base de l’affection. « Il faut que l’époux prenne en compte les droits (de
l’épouse) dans le coït… l’origine de la haine entre les époux, c’est la mésentente sexuelle » (Omar
èmeben Abdelouaheb, cité par Ibn Ardun). Mahmoud Mahdi al-Istanbouli (XIX siècle), auteur dutrès classique Touhfat Al Arous Aou Azzaouaj al Islami Assaïd (Le couronnement de la mariée ou le
mariage musulman heureux), écrit dans ce sens : « la plupart des femmes accueillent avec plaisir les
caresses du clitoris avant la pénétration et il est recommandé de les reprendre après la copulation afin
de parfaire le plaisir chez la femme, si toutefois celle-ci n’a pas joui. Car il arrive que l’homme
éjacule précocement alors que la femme est encore en excitation ».
6- Il faut coïter l’épouse une fois toutes les quatre nuits. Mais l’époux doit augmenter ou
diminuer la fréquence du coït selon le besoin de l’épouse, afin de l’aider à se préserver, à
s’immuniser contre toute tentation d’adultère. Ibn Al Hadj écrit : « l’homme doit, à la perception
d’un signe de l’épouse, la satisfaire et lui donner son droit, le signe de cela étant qu’elle se fasse
belle, car en général elle ne le demande pas verbalement, par pudeur ». Il ne faut donc ni trop la coïter
par crainte de saturation, ni la coïter trop peu au point de lui porter préjudice.
7- Toutes les positions sexuelles sont licites, à part celle où l’épouse se met sur l’homme. Dans sa
relation à l’épouse, l’homme ne peut et ne doit être qu’un maître initiateur, supérieur par définition.
Pour cette raison peut être, le faqih confirme l’excellence de la position dite normale : « elle est la
meilleure… elle est celle que préfère la femme au moment du coït. Quant à la position où la femme
monte l’homme, elle peut causer des ulcères dans la vessie et l’urètre ». Cette opinion juridique
d’Ibn Ardun est soutenue par un jugement du médecin et philosophe Razi, selon lequel seule la
position « normale » permet à la femme de tomber enceinte.
Par ces enseignements, on voit comment le fiqh (le droit musulman), à partir du modèle du
Prophète lui-même, invite les croyants aux plaisirs du sexe, aux jeux préliminaires de l’amour.
Apprendre les techniques de la jouissance sexuelle se situe dans la plus pure des orthodoxies.
L’abstinence conduit aux turpitudes. La femme indisponible, en menstrues ou en lochies, peut
masturber son mari. Mais la sodomie est formellement prohibée. Au niveau du corps, le derrière
désigne la partie la plus interdite, la plus tabou. Homosexualité masculine et sodomisation de
10l’épouse sont fortement prohibées par de nombreux hadiths . L’anus n’est pas un trait distinctif de
l’identité sexuelle. Celle-ci, destin anatomique, est écrite sur le corps par la verge ou le vagin.
Contrairement à ces deux organes, l’anus ne permet pas de distinguer entre l’homme et la femme, il
est l’instrument d’une transgression possible des frontières de Dieu, il est source de désordre et de
chaos (fitna). L’anus de l’homme risque de le transformer en femme, en être pervers. A son tour,
l’anus de la femme est le lieu de la déperdition gratuite de la semence mâle, et à ce titre, il est un
11instrument de perversion de la maternité. Pour ces raisons, l’anus est l’interdit sexuel suprême .
Malgré cette limitation, Adab azzawaj définit un érotisme incontestable, pionnier dans le cadre de
la conjugalité. Et c’est cet érotisme consubstantiel au mariage légal qui est au fondement de
l’érotologie
III- L’érotologie
12Contrairement à Adab al Azwaj, l’érotologie traite également des amours interdites, des
13moyens de séduire les adolescents (de l’érotisme homosexuel) , dépassant ainsi les frontières du
licite. Ainsi le livre de Tifashi (mort en 1253/651), Nuzhat al albab fi ma la youjadou fi kitab est
presque entièrement consacré à ces amours interdites, fornication, saphisme, nymphomanie,
pédérastie (amour des éphèbes).
Malgré cette transgression, l’érotologie vise en général l’éducation érotique du croyant dans une
stricte légalité. Nefzaoui, l’auteur du plus célèbre traité d’érotologie, Le Jardin Parfumé, ne parle
pas de sodomie et cite rapidement deux exemples de zoophilie. De plus, l’érotologie montre au
14croyant « comment coïter avec la bénédiction de Dieu et de sa parole » . Nefzaoui a écrit en effet
que la lecture du Coran prépare à la copulation. Et A. Khatibi en conclut que « le Coran est la parole
15rituelle apéritive, un pré-texte au coït » . Avant le coït, le croyant est en effet appelé à accomplir
des prières, à réciter des versets coraniques pour se prémunir de l’effet néfaste des forces occultes.
Synthétisant la connaissance sexuelle de l’époque, l’érotologie s’attache à répandre parmi les
croyants les techniques de la jouissance, à guider le croyant mâle dans ses pratiques sexuelles licites,
avec l’épouse ou les concubines. Elle inculque à l’homme un savoir relatif à la typologie des
tempéraments sexuels de la femme, aux vagins, aux positions sexuelles, et aux aphrodisiaques. R.
Khawam note à ce propos : « pour les Arabes, l’érotologie était une science, appelée ’ilm al ba’h.
Les plus grands noms de la littérature ont écrit des ouvrages sur le sujet… Et ce n’était pas par16dévergondage » . Le Prophète lui-même encourageait aux préludes de l’amour et au culte de la
chair, et « c’est un pieux devoir pour un bon musulman que celui d’aider tous les autres membres de
la Umma à prendre conscience de l’art de jouir, à s’en servir à bon escient… Les techniques de la
jouissance doivent être amplement répandues parmi les fidèles afin que la Communauté d’Allah ne
17soit ni morose ni chagrine » .
La civilisation arabo-islamique a produit de nombreux traités en la matière. Le fihrist d’Ibn
Nadim donne une centaine de titres, presque tous perdus. Le plus ancien est celui de Jahid intitulé
« Compétition entre concubines et jouvenceaux » rédigé à la fin du IX ème siècle. Cette tradition
es’est poursuivie jusqu’au XX siècle comme en témoignent les livres de Mohammed Sadiq Hassan
18 19Khan, rédigé en 1926 à Constantinople et de A. Belghiti à Fès (1944), en passant par Le retour
du vieillard à l’aptitude au coït de Ibn Kamal Bacha (mort en 1573/940) et les deux livres de
Suyuti (mort en 1505) : Al ’idah fi ’ilm an-nikah et Ar-rahma fi at-tibbi wa al-hikma. Citons
également « Le collier de la colombe » d’Ibn Hazm l’Andalou (994-1063), « Le guide de l’éveillé »
ed’Ibn Foulayta (XV siècle), « Epître de la queue » d’Esbahani…
Le traité le plus accessible reste Le Jardin parfumé pour le plaisir de l’esprit de Nefzaoui. Dans
ce livre, Nefzaoui s’adresse à l’homme et se charge de son éducation érotique. Ainsi, après la
description de ce qui est aimable et de ce qui est blâmable chez les hommes et chez les femmes,
Nefzaoui « analyse de manière magistrale les divers moments de l’œuvre de chair, accompagnant sa
20description de détails piquants, de contes grivois et de conseils judicieux » . Une énumération des
différents chapitres du Jardin parfumé montre que le shaykh se voulait complet. A titre d’exemple,
le shaykh traite des sujets suivants :
– les noms du sexe : chaque nom de la verge ou du vagin renvoie à un état physiologique, à une
image excitante par elle-même : at-taqil (le lourd), at-talib (le demandeur), as-sabbar (le patient),
ad-dakkak (le terrasseur)… pour le vagin, al-kharrat (le touneur), al-’awwam (le nageur),
alhakkak (le frotteur), al-kachchaf (le découvreur)… pour le pénis.
– les moyens de séduction : la belle parole (la poésie), le parfum et l’exhibition d’un sexe fort en
érection sont d’excellents moyens pour séduire la femme.
– l’art du baiser, tel qu’il est décrit par le shaykh laisse deviner toute une gamme de baisers : « sur
les joues en premier, puis sur les lèvres, enfin sur les seins dont on provoque ainsi la turgescence,
puis l’on descend plus bas sur le ventre, à la douce convexité ; la langue s’insère malicieusement
sous le cratère du nombril, ensuite dans un autre plus intime (…). C’est un art que de porter la
sensualité féminine au point d’effervescence qui conduit à la parfaite jouissance. Sans se hâter, en
21accomplissant toutes les formalités qui sont les étages nécessaires de la volupté complète… » Ce
passage autorise et recommande explicitement le cunnilingus. La sagesse populaire marocaine, de
nature patriarcale, va également dans ce sens. A travers des proverbes, cette sagesse réhabilite le
22cunnilingus malgré l’interdit religieux qui le frappe. Le vagin de la berbère contient du sel , dit le
proverbe. Pour Khatibi, le proverbe signifie que le goût salé du sexe de la femme berbère exclut le
cunnilingus. Si le sexe salé de la femme berbère est à ne pas lécher ou sucer, « celui de la fassia sera
23plutôt sucré et parfumé » , et sera par conséquent recherché. Le proverbe semble être l’expression
d’un régionalisme fassi. Mais à partir de la fonction libératoire du proverbe, on peut voir dans ce
proverbe une licitation du cunnilingus. Le sexe de la fassia, sucré et meilleur, n’est-il pas le vagin
sur lequel l’homme pourra pratiquer le cunnilingus ? Ensuite, l’énoncé du proverbe ne dit pas que le
sexe de la berbère est salé (maleh), ce qui serait effectivement un désavantage, il dit que le sexe de la
berbère contient du sel (fih al malha), ce qui signifie qu’il n’est pas fade, qu’il est vivant et qu’il
bouge. En conséquence, c’est un sexe chaud et participatif qui procure plus de plaisir à l’homme. Le
proverbe serait alors un éloge de la femme berbère et de sa sensualité, ce qui est davantage conforme
24à l’image de la femme berbère véhiculée par l’imaginaire collectif et la littérature coloniale .
– les positions sexuelles varient entre « disposer la partenaire » et la « jeter par terre », car
« l’ordre du coït est celui d’une invasion, réglée par l’homme : embrasser, mordre, sucer,
25envahir » . Les positions citées par Nefzaoui sont inspirées de l’érotologie hindoue : la culbute, la
vis d’Archimède, le coït du mouton, le cramponnement des doigts du pied, la vue réciproque des
culs. La vue des sexes est ici licitée et cette licitation va encore une fois contre l’interdit du fiqh.
Mais dans tous les cas, les signes érotiques doivent obéir à une géographie sacrée : il fauts’embrasser d’abord à droite, tenir la verge avec la main droite, se dégager de la femme du côté droit.
26« La droiterie est le symbole de bons augures » .
– le plaisir : dans l’édition pirate du Jardin Parfumé accessible dans les souks populaires,
Nefzaoui ne parle pas du plaisir de la femme comme d’une nécessité, comme d’une mission à réaliser
par l’homme. Dans cette édition, le plaisir féminin est montré comme quelque chose de négatif, voire
de vicieux, d’incompressible et d’insatiable. Toutes les femmes seraient des nymphomanes. Mais
dans la traduction du Jardin Parfumé par Lisieux, Nefzaoui souligne que l’orgasme de la femme est
une condition de réussite de l’acte sexuel. Il en fait un comportement tout à fait normal. « Prêtez
l’oreille et écoutez les gémissements et les râles de la femme », recommande-t-il. La leçon
magistrale de l’érotologie consiste à faire du plaisir un orgasme partagé, voire simultané (la
rencontre des deux eaux selon l’expression des foqaha). Selon Nefzaoui, « le plaisir doit être
réciproque pour être vraiment la grande fête des sens, l’homme qui ne s’occupe que de jouir sans
faire jouir en même temps que lui est un malheureux qui gaspille ses forces viriles… Telles sont les
recommandations du Très Haut pour porter à son comble un acte si essentiel qui ne doit pas être une
27corvée, mais bien un moyen d’être heureux en rendant une femme heureuse » .
– la pharmacopée aphrodisiaque : Nefzaoui expose un ensemble de recettes composées qui
augmentent la puissance sexuelle de l’homme. Les simples ont aussi leur effet bénéfique : oignons,
pois-chiche, lait de chamelle, miel, jaune d’œuf… On pourrait même aller jusqu’à dire que toute la
cuisine arabo-islamique est « inconsciemment » au service du coït. L’érotologie enregistre
également la fragilité du pénis, et le shaykh traite des recettes pour agrandir le pénis. Le grand pénis
est dit être un moyen de séduction, recherché et apprécié par la femme. La jouissance de la femme
dépendrait de la taille du pénis. Le shaykh laisse entendre ici que le vagin a une capacité orgastique
illimitée, le pénis lui étant en cela inférieur, ayant sans cesse besoin d’aphrodisiaques et de formules
sacrées pour se remonter. La relation hiérarchique entre l’homme et la femme est ici inversée au
28profit de la femme : face à un pénis problématique, une femme omni-sexuelle . Le souci central du
shaykh est alors d’aider le croyant à être sexuellement à la hauteur. Contrairement à cette vision qui
traverse toute l’érotologie arabe, le discours juridique propose plutôt de considérer l’appétit sexuel
de l’homme comme étant immense, illimité. Pour le faqih, une seule femme ne peut répondre aux
appels sexuels incessants de l’homme. Une illustration de cette vision est donnée par Mehdi El
Ouazzani. A la suite d’un cas d’espèce (nazila) où une épouse se plaint de la grande fréquence du
coït, Al Ouazzani émet la fetwa suivante : « si la femme se plaint de la grande fréquence du coït, le
jugement sera de huit coups, quatre le jour et quatre la nuit, mais il a été dit (aussi), quatre en
29tout » . Cette virilité démesurée semble assez fréquente dans la réalité observée et enregistrée par le
juriste ; en tout cas, elle reste conforme à l’image juridique d’un mâle insatiable. Polygynie et
concubinat constituent les réponses du fiqh pour empêcher le croyant mâle de forniquer.
Pour l’érotologie, l’infériorité sexuelle de l’homme atteint son apogée dans le cas de
l’impuissance qui empêche totalement le coït d’avoir lieu, contrairement à la frigidité féminine qui
ne l’empêche pas. Et le shaykh de proposer des recettes pour traiter la dysfonction érectile
(impuissance sexuelle masculine). Celle-ci est d’abord considérée comme un phénomène organique
nécessitant un traitement (chimique) par les plantes : miel, pyrêthre, graine d’ortie, gingembre vert.
30Mais dans la traduction de Lisieux , l’impuissance est également traitée comme un phénomène
psychologique qui s’explique d’abord par une froideur générale du tempérament, guérissable par la
suggestion dans le cas du patient émotif. Selon Nefzaoui, l’érotisme (baisers, préludes…) est une
bonne thérapie contre l’angoisse et l’impuissance sexuelles.
IV- Critique de l’érotique halal
L’érotique islamique, oscillant entre le halal et le haram, le licite et l’illicite, s’inspire de deux
modèles : un modèle passé, celui d’un prophète jouisseur à souhait, et un modèle eschatologique,
celui d’un paradis qui assure le droit de jouir à satiété dans une profusion qui autorise tous les excès
et toutes les sexualités. Mais tout en renvoyant à ces modèles, la valorisation islamique du plaisir ne
peut s’expliquer par cette seule référence. Le texte juridico-érotologique islamique n’est pas une
application mécanique des normes, mais le résultat d’un contexte social et historique déterminé, un
contexte qui correspond à une période faste, de conquête et de prise de pouvoir par des forces
urbaines et civilisées. C’est par conséquent la puissance économique et politique de la période des« Lumières arabo-islamiques », ce qu’on appelle faussement Moyen-Âge obscurantiste, qui explique
le développement de l’érotisme et de l’érotologie arabo-musulmans.
Le message central des « us du mariage » et de l’érotologie est de rappeler une norme islamique
que les hommes musulmans ont tendance à oublier : le droit de l’épouse au plaisir sexuel et la
nécessité d’y veiller. Ce faisant, les écrits juridico-érotologiques sont la preuve historique du
caractère pionnier de l’éthique sexuelle islamique en matière d’orgasme conjugal partagé.
Mais ces traités ritualisent le plaisir à travers la (nécessaire) lecture de la fatiha ou d’autres
versets du Coran avant le coït, à travers certaines prescriptions (comme l’usage de la main droit et
certaines interdictions (la sodomie, l’épouse sur l’époux). De plus, ces traités laissent apparaître
l’angoisse masculine face à la perception de la femme comme une nymphomane dévoreuse des pénis.
Ces vers du Jardin Parfumé en sont une bonne illustration
« Ô vous les femmes vous ne pouvez pas vous passer de pénis,
Ce dire est connu,
Vous vivez pour lui et mourrez pour lui
Vous le désirez en secret et en public ».
Ainsi que cette « information/avertissement » : « ne sais-tu pas que la religion et la raison des
femmes sont dans leurs vagins… ne sais-tu pas que l’amour des femmes pour les verges est plus fort
que l’amour des hommes pour les vagins » ?
D’où la recherche masculine d’un sexe de grande taille, d’où la recherche des aphrodisiaques.
Estce là la justification ultime de l’érotologie en dernière analyse ? Répondre à l’angoisse masculine,
conforter le mâle devant le « péril féminin ». La notion d’ihçan (préservation) laisse entrevoir cette
lecture : c’est l’orgasme qui rend l’épouse fidèle à son mari et qui la préserve de la tentation de
l’adultère. En d’autres termes, on peut se demander si toute l’érotologie arabo-musulmane
développe moins un art érotique qu’une technologie de l’entente sexuelle conjugale au service de
fins patriarcales très conservatrices, la fidélité, la pureté de la lignée, la transmission correcte des
biens, l’honneur…
Après la disparition de l’esclavage sexuel (et dans tous ses aspects) grâce à l’intervention
coloniale, c’est le adab al ichra (us du vivre-ensemble conjugal) qui résiste, traversant les
vicissitudes de l’histoire. Mais il est récupéré par des forces islamistes qui le durcissent en le
ritualisant et en le masculinisant à l’extrême. C’est ce patrimoine commun à tous les musulmans qui
est susceptible d’être débarrassé de toutes les irrationalités qui lui sont sous-jacentes, d’être enrichi
et utilisé au sein d’un islam moderne. De plus en plus, le monde islamique est sensible à deux
messages de la modernité : la contraception dans le cadre d’une politique de planification familiale,
le combat contre toutes les formes de discrimination entre les sexes. A partir de là, on peut concevoir
un droit musulman qui licite une érotique plus ouverte, plus attentive aux désirs des époux, ceux de
la sodomie et de la position où la femme est sur l’homme. Grâce à la modernité dont elle est un jalon
historique, l’érotique halal est désormais plus apte à s’ouvrir à de telles pratiques, et ses chances
d’être entendue sont d’autant plus grandes qu’elle émane du juriste et du droit, c’est-à-dire du champ
qui a jusqu’à présent été considéré par les musulmans comme le seul détenteur de la vérité de
l’islam. En effet, les discours des soufis, des philosophes, des poètes et des médecins musulmans a
toujours être suspecté d’hérésie, ou du moins de non-représentativité de l’islam.
Conclusion
La décadence du monde arabo-islamique et son sous-développement actuel expliquent son recul
érotique et surtout érotologique. En effet, les sociétés arabo-islamiques contemporaines se
caractérisent par leur silence, leur double silence qui consiste à opprimer le plaisir et sa pédagogie
d’une part et à réprimer toute recherche sur la sexualité d’autre part. Le sexe y est devenu un objet de
savoir méprisé et ironique, loin d’être promu au rang d’un objet digne de la recherche scientifique.
Certes on trouve dans quelques pays arabes et musulmans quelques études sexuelles éparses,
surtout dans ceux qui souffrent d’explosion démographique. La planification familiale a été le
prétexte de ces études qui traitent la sexualité non pas pour elle-même, mais pour essayer de faire
réussir une sexualité conjugale contraceptée. Paradoxalement, cela n’a pas débouché sur une
revalorisation du plaisir et de l’érotique, même au sein du couple marié.