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TRANSMETTRE OU COMMUNIQUER

De
304 pages
La télévision est le média principal sur lequel repose cette réflexion relative à l'état du réseau de communications scolaires que constituent, en France, l'Ecole (l'institution) et l'école (le cadre éducatif). Et c'est à travers une analyse du contenant et des contenus télévisés qu'une théorie voit ici le jour, visant à donner de l'enseignement une nouvelle définition et à reconnaître en lui un média.
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TRANSMETTRE OU COMMUNIQUER:
une théorie de l'enseignement... en tant que mediaCollection Communication et Civilisation
dirigée par Nicolas Pelissier
Comité de lecture: Benoît d'Aiguillon, Olivier Arifon, Christine Barats, Philippe Bouquillion,
Agnès Chauveau, Pascal Lardellier, Philippe Le Guern, Tristan Mattelart, Cécile Meadel,
Arnaud Mercier, Alain Milon, Dominique Pagès, Paul Rasse.
Design des couvertures: Philippe Quinton
La collection Communication et Civilisation, créée en septembre 1996,
s'est donné un double objectif. D'une part, promouvoir des recherches
originales menées sur l'information et la communication en France, en
publiant notamment les travaux de jeunes chercheurs dont les découvertes
gagnent à connaître une diffusion plus large. D'autre part, valoriser les
études portant sur l'internationalisation de la communication et ses
interactions avec les cultures locales.
Information et communication sont ici envisagées dans leur acception la
plus large, celle qui motive le statut d'interdiscipline des sciences qui les
étudient. Que l'on se réfère à l'anthropologie, aux technosciences, à la
philosophie ou à I'histoire, il s'agit de révéler la très grande diversité de
l'approche communicationnelle des phénomènes humains.
Cependant, ni l'information, ni la communication ne doivent être
envisagées comme des objets autonomes et autosuffisants. Leur étude
montre que toute société a besoin d'instances de médiation et qu'ils
constituent des composantes à part entière du processus de civilisation.
Or, à l'Ouest, à l'Est, au Nord et au Sud, ce admet des formes
souvent spécifiques, parfois communes, mais toujours à découvrir.
La collection "Communication et Civilisation" comporte deux séries
spécialisées: et Technologie" et "Communication en
pratiques" .
Dernières parutions
Ion DRAGAN (éd.), La communication du politique, 1999.
Jean DA VALLaN, L'exposition à l'œuvre. Stratégies de communication
et médiation symbolique, 1999.
Bernard LAMIZET, La médiation culturelle, 1999.
Jacques LE BOREC, Les mythes professionnels des journalistes. L'état
des lieux en France, 2000.
Dominique PAGÈS, Nicolas PÉLISSIER (eds), Territoires sous
influence, 2000.
Olivier LAÜGT, Discours d'expert et démocratie, 2000.Collection Communication et Civilisation
Magali Lemeunier
TRANSMETTRE OU COMMUNIQUER:
une théorie de l'enseignement... en tant que media
L'Harmattan Inc.L'Harmattan
55, rue Saint-Jacques5-7, rue de l'École Polytechnique
Montréal (Qc)75005 Paris - FRANCE - CANADA H2Y IK9@ L'Harmattan, 2000
ISBN: 2-7384-9485-4à mes grands-parents, M et H LemeunierAvant-proposParce que l'école peut être une souffrance, il paraît alors bien
difficile d'en faire l'éloge; la réussite de quelques-uns ou de quelques
plébéiensl, parce qu'elle impose d'être contextualisée, n'étant pas, alors, le
signe d'une plus grande démocratisation, ou la démonstration in vivo,
contredisant ce que la sociologie de l'école ne cesse de dévoiler. Vécue
comme un système d'exclusion trop souvent perçue comme légitime par
ceux qui y échouent, l'école conserve paradoxalement, à des niveaux
différents, sur une durée plus longue et de façon parfois plus pernicieuse,
la même image aux yeux des quelques plébéiens qui prennent, malgré
tout, le risque de croire en elle; car c'est affectivement, culturellement,
linguistiquement, familialement puis, plus tard, professionnellement, que
ce choix se paie.
Présenté comme "la rançon de la gloire" par son milieu
d'origine, comme une marque de "volonté exceptionnelle" par le milieu,
contraint et forcé, qui l'accueillera, l'effort de ce plébéien se gère alors,
avant tout au quotidien, dans ce sentiment de ne jamais être vraiment à sa
place et à travers un retard culturel qu'il faut apprendre à combler, tout en
s'efforçant de répondre aux exigences académiques. De par la souffrance
qu'il connaît alors, l'abandon de la tribu d'origine qu'il doit assumer, une
certaine volonté qu'il ne doit jamais perdre renforcée par l'idée que
l'erreur ne lui est pas permise, l'inconfort de la situation scolaire dans son
ensemble... ce transfuge de la nouvelle ère scolaire, même s'il se sent
moins seul d'année en année, ne peut être posé en symbole d'une école
démocratisée ou démocratisante: A qui, sinon lui, en demande-t-on
autant?
De l'expérience d'un tel système et des souffrances qu'il génère
peut alors naître une forme de suspicion à laquelle il y a tout lieu de
s'intéresser, quand elle a pour but de comprendre les tenants et
aboutissants de certains discours, institutionnels ou non, ayant pour point
commun d'être par trop de gens valorisés. C'est ainsi, que les esprits
tordus, à défaut d'être raisonnables, sont souvent les plus raisonnés, si l'on
veut bien admettre que la formulation d'une question est toujours un
début de réponse en soi. Michel Tardy le rappelait d'ailleurs, dans un
autre contexte, en précisant que "le chercheur [..J refuse d'endosser sans
barguigner les thèses de la tribu sur tout et sur n'importe quoi. Il signe
avec lui-même une sorte de contrat moral qui, aux antipodes de la
récitation, célèbre les vertus de l'étonnement. Ne dédaignant pas
1 Pendant de l'héritier tel que P .Bourdieu le définit, le plébéien se définit comme un non-
héritier aux capitaux culturels, sociaux et économiques dominés au sein d'un réseau de
communications sociales qui marginalise les minorités dont les femmes, de ce fait toutes
quelque peu plébéiennes, même quand elles sont héritières, puisque destinées par la
naissance à un avenir moins glorieux, sinon plus embûché que celui d'un homme.
9l'originalité des hypothèses, il se retrouve bientôt dans la classe des
déviants" 1.
Aussi, s'il est désormais admis, à défaut d'être reconnu de tous,
que les medias constituent une "école parallèle"2, même si, comme le
rappelle Louis Porcher, "les medias n'ont pas à servir de prétexte pour
instruire le procès de l'institution scolaire [puisque,] jusqu'à preuve du
contraire, celle-ci présente [..] beaucoup plus d'avantages que
d'insuffisances "3, on comprendra qu'il ait pu être particulièrement tentant
de se poser la question inverse qui consiste à se demander si l'école ne
pourrait pas être "un media parallèle" et aller alors à l'encontre d'un credo
"anti-télé" particulièrement dominant, surtout au sein du corps
enseignant.
On comprendra donc que l'envie de condamner nos media et
école, ou d'utiliser le rapprochement entre l'un et l'autre, pour soutenir le
discours toujours un peu réducteur des défenseurs du traditionalisme
éducatif, du classicisme institutionnel ou du rigorisme disciplinaire ne soit
pas la mienne. Car, c'est une même croyance en l'école, comme en celle
des medias, la même méfiance qui les accompagne, le même désir de les
voir profiter au plus grand nombre, qui m'a poussée, et me pousse encore
aujourd'hui, à les rapprocher en toute égalité de perspective. Le but de ce
travail n'étant pas non plus de confirmer chez ceux qui en font la quête, le
sentiment ô combien rassurant et valorisant que l'école, celle
d'aujourd'hui, celle à laquelle ils ne vont plus, serait devenue, au même
titre que la télévision, "un service de crétinisation ".
"Jamais dans l'histoire de l'homme un si vaste public n'a reçu en
même temps la même culture avec les mêmes informations dégageant la
même idéologie. Ce nouveau phénomène transgresse les classes sociales
et les ethnies et donne à la télévision un pouvoir culturel et politique
colossal"4.
De cette constatation qui pourrait très bien se rapporter à l'école,
se dégage alors la justification principale du choix de la télévision comme
media majeur au sein de ce travail de réflexion. Cependant, inutile d'y
penser, les enseignants ne sont ni des journalistes, ni des rock stars, ni des
publicitaires du savoir, ni des speakers, ni des animateurs de talk shows;
ou, tout du moins, leurs impératifs ne sont-ils pas les mêmes que ceux de
ces professionnels de l'écran... Leur rapport au public n'est, éthiquement
et intrinsèquement, pas le même.
1in "Le chercheur et l'opinion" in MScope n06, déco 1993, p.11.
2 L'expression est de G.Friedmann; Elle apparut, pour la première fois, dans une série
d'articles concernant l'école, en janvier 1966, dans le quotidien Le Monde.
3 in Vers la dictature des média?, p.52.
4 A.Eriksen- Terzian, Télévision et sexisme, p.24.
10L'enseignement n'est pas, quant à lui, un spectacle, un show, une
représentation ou une agence de publicité... Sa raison d'être, son mode de
valorisation et sa fonction première n'ont rien à voir avec ces sortes de
diffusions. Qu'il soit un media, j'en suis convaincue; qu'il y ait des acteurs
au sein de celui-ci est par là même évident; chercher à circonscrire les
effets pervers nés d'une telle défmition est alors indispensable. Mais,
refuser, si tel devait être le cas, de prendre en compte l'idée d'un
enseignement en tant que media, au nom d'une spécificité enseignante,
me semblerait extrêmement risqué voire même anachronique. Car, il ne
s'agit pas ici de donner raison au monde nouveau de la communication,
donc du commerce, qui voudrait voir ses théories appliquées à tous les
domaines de la vie, taxant l'école de ringardisme pour ne pas avoir à
questionner ses propres modes de gestion de l'information et de
valorisation du message. Au contraire, il est ici question de servir la cause
de l'enseignement, en même temps que celle des enseignants et enseignés,
en considérant les risques encourus par les enseignants quand l'absence de
la médiologie dans les cursus de formation se conjugue à celle de
l'apprentissage de la gestion de leur image publique.
Pourtant, le développement vertigineux des moyens de
communication tout au long de ce siècle, y compris celui qu'est l'école,
aura fait naître un bon nombre de théories de l'éducation, une science de
la communication, une sociologie des medias de masse et une médiologie
qui ont en commun d'avoir cerné les techniques, les utilisations et les
effets des medias. L'avancée technologique a elle-même permis à des
publics de plus en plus divers de profiter de nouveaux canaux, de
nouveaux programmes, d'une diffusion plus rapide, d'une qualité
esthétique plus grande et d'un coût moindre en matière d'acquisition des
récepteurs face à une institution scolaire qui n'offre que très rarement, à
ceux qui se trouvent en ses murs, la possibilité de gérer l'espace imparti
en termes de communications. Aussi, et puisque les nouvelles techniques
qui se sont dernièrement développées dans le champ des medias
traditionnels, ainsi que les utilisations qui les accompagnent, tendent à
grignoter le territoire de l'éducation, la mise en avant d'un parallélisme
entre média et enseignement doit-elle réellement continuer d'étonner?
Si l'on considère l'utilisation de l'enseignement par les élèves
d'aujourd'hui, on peut alors constater que la prolongation de la durée des
études n'est pas forcément une alternative au chômage ou la révélation
d'une course aux diplômes; mais peut-être, soyons positifs, le résultat
d'une politique d'éducation bien menée, conjuguée à une bonne gestion de
"l'école parallèle"; la hausse générale du niveau correspondant, dans ses
motivations, autant à une nécessité conjoncturelle (milieu professionnel)
qu'à une multiplication de l'offre culturelle (milieu des loisirs et des
medias) dans la société. C'est donc que la culture - et ne nions pas que la
Iltélévision en est l'un des vecteurs les plus répandus - s'impose petit à petit
en tant que nécessité sociale et personnelle dotant le public, par la même
occasion, de moyens verbaux plus efficaces, de références plus larges et
d'un sens de la répartie plus gênant; sachant qu' "on ne peut pas ne pas
supposer (par ailleurs) que la diffusion des acquis majeurs des sciences
sociales à propos de l'éducation, et en particulier à propos des facteurs
sociaux de la réussite et de l'échec scolaires, a dû contribuer à
transformer la perception que peuvent avoir de l'École des enfants et des
familles déjà instruites en pratique (et par le biais des medias) de ses
effets pervers"t .
Comment l'École et ses enseignants s'en sortent-ils dans ces
nouvelles conditions?
Les Sciences Humaines faisant état du genre humain, n'apportent
ni solutions ni formules; elles rendent compte et, à défaut de solutionner,
éclaircissent ce qui est, dans l'espoir souvent déçu de voir se réaliser ce
qui pourrait être.
Cet ouvrage vise alors à donner la possibilité d'ouvrir un
nouveau débat sur les medias (la télévision principalement, l'école par
voie de conséquence) axé sur les structures, les contenus, les acteurs
médiatiques, sur les représentations et la réception, à défaut d'apporter
une solution aux problèmes des enseignants en difficultés dans certaines
régions de France ou du monde.
Des medias en général, c'est donc la télévision qui a retenu mon
attention; car, lorsque l'on critique les medias, c'est avant tout à la
télévision que l'on en veut. Et, quand les critiques formulées à son
encontre par les adultes ressemblent à celles formulées, par les enfants, à
celui de l'enseignement, il est logique que l'on s'intéresse à ce media
plutôt qu'à un autre; d'autant que c'est la télévision, et pas un autre media,
que l'on rebaptisa "école parallèle", et que c'est elle, également, n'en
déplaise à ces détracteurs, qui se charge le plus de médiatiser
l'enseignement. La nécessité de canaliser ce travail et la volonté de
réaliser une enquête2 en amont d'un exposé théorique justifie, par ailleurs,
l'identification d'un seul media.
Outre l'ouverture de nouveaux débats, espérons donc également
que ce travail permettra de promouvoir l'option médiologique au sein
d'une corporation qui se doit de la maîtriser à défaut de l'apprécier; car, le
1 P.Bourdieu & P.Champagne, "Les exclus de l'intérieur" in P.Bourdieu (sous la direction
de), La misère du monde, p.598.
2 L'enquête sur les contenus télévisuels et la presse de télévision date de 1993 et a été
menée sur 9 mois, du 01.01 au 01.10, dans le cadre de la recherche de doctorat (1996) sur
laquelle repose cet ouvrage.
12profil et la modernité du public l'imposent, la conscience professionnelle
y oblige et l'avenir de notre profession me semble en dépendre.
Mais, espérons également que chacun saura garder le sourire
face à ce rapprochement entre télévision et enseignement; ce sourire qui
protège les uns de l'autosatisfaction et de l'ennui et pousse les autres à se
remettre en question quand ils veulent bien lui accorder suffisamment de
crédit. Car, le corps enseignant dont je suis, est indéniablement proche de
ces critiques que Heinrich Bôll s'est plu à railler en rappelant que, chez ce
genre de professionnels, "l'esprit critique, ce n'est pas cela qui est
fâcheux, mais bien le fait qu'ils soient tellement dépourvus de sens
critiques et d'humour vis-à-vis d'eux-mêmes"l.
1 in La grimace, p.171.
13PREMIÈRE PARTIE
LE MONDE DES MEDIAS: UNE FORME DE SYNCRÉTISMEFace aux feux de l'actualité, une constatation s'impose: les medias,
tout comme l'enseignement, sont souvent présentés à travers ce qu'un
journaliste, un enseignant ou un chercheur... pense qu'ils devraient être; à
travers la fonction que l'on pense qu'ils devraient remplir, avant même d'être
considérés pour ce qu'ils sont réellement dans la société d'aujourd'hui et
pour ce qu'ils apportent à cette même société. Sensationnel et effets de
mode semblent d'ailleurs devoir se conjuguer dès que ces deux domaines
apparaissent sous la plume de spécialistes, plus ou moins patentés, de
l'éducation.
Dans le même temps, et d'un point de vue plus scientifique, on
constatera que la quantité des écrits concernant ces deux moyens de
diffusionl, n'a que très rarement débouché sur un rapprochement réel entre
enseignement et media. En effet, si certains chercheurs l'ont trouvé évident,
ils n'ont pas forcément pris le temps de s'y attarde2... peut-être l'évidence
était-elle trop flagrante pour mériter que l'on s'y intéresse davantage; et peu
nombreux sont ceux qui auront opté pour un rapprochement réel entre
enseignement et media, même si celui-ci ne s'inscrit pas totalement dans
l'optique valorisée dans ce travail.
Certes, l'idée avancée ici fait peut-être partie de ce même air du
temps qui inspira Régis Debray dans son travail de médiologue. Elle craint
peut-être alors, et pour la même raison, l'arrivée d'une nouvelle ère: celle qui
la condamnera à la désuétude puis à l'anachronisme. D'autant que l'on sait
combien le monde des medias se nourrit de changements et de rapidité.
Un certain capital temps s'affiche cependant puisque d'après le
père de la médiologie, cette dernière serait "la science sociale de l'avenir
parce que le XX[ème siècle sera le siècle des médiations techno-
culturelles"3. Et, en admettant qu'une nouvelle défmition de l'enseignement
puisse se périmer rapidement, précisons alors qu'il semble, de toute
manière, impossible à l'heure actuelle d'encore pouvoir parler du domaine
scolaire sans imposer synchroniquement son image de media à
l'enseignement. En effet, la linguistique, la sociologie, la psychologie, les
sciences de l'éducation, la toute nouvelle médiologie et la plus ancienne
science de la communication n'ont pas en vain défmi et analysé ce sur quoi
1Nous verrons par la suite s'il s'agit de transmission ou de communication.
2 Rappelons que J-P.Spirlet écrivit que "l'école [est un) media d'institution" et "l'audio-
visuel, un media de masse" in L'enfant et la presse, p.? et que R.Debray ne fait qu'effleurer
l'éventualité d'un enseignement en tant que media in L'État séducteur, pp.64-106.
Cependant, la crise de l'enseignement envisagée par M.Mc Luhan dans Pour comprendre
les média, Le cours de médiologie générale et L'État séducteur de R.Debray, Le pouvoir
sur scène de G.Balandier, les points de vue de P.Schaeffer et A.Moles sur l'avenir de
l'école et les échanges linguistiques étudiés par P .Bourdieu auront permis de croire en la
pertinence d'un rapprochement entre enseignement et media.
3 R.Debray, Cours de médiologie générale, p.33.
17repose toute vie sociale: la communication 1. La première étant liée à la
seconde dans la mesure où toute "conscience existentielle est le produit de
l'intuition des perceptions de soi par autrui et de la communication avec
autrui,,2.
Or, croire modérément en l'homme pour se tourner vers sa
possibilité d'être éduqué, c'est mettre en avant les atouts de la socialisation
qui passe inévitablement par l'École (l'institution) et l'école (l'agent
socialisant). Car, c'est à elles qu'incombe la tâche d'éduquer à communiquer
en raison du rôle de médiation qu'elles jouent entre l'espace familial et
l'espace social, entre l'espace social et l'espace national. Aussi, du
"communiquer pour enseigner" au "enseigner à communiquer" ne devait-on
pas en arriver à la nécessité de démontrer combien, avant cela, "enseigner,
c'est communiquer": des contenus, des savoirs, des savoir-faire, des valeurs,
une identité aussi, et tenter de prouver combien ce mode de diffusion
s'apparente à celui des medias (donc de la télévision) décriés, aujourd'hui
encore, par les enseignants eux-mêmes, sauf lorsqu'il s'agit de la chaîne dite
"du savoir et de la culture".
On trouvera peut-être abusif, face à ces premières constatations, de
suggérer une forme de syncrétisme pour aborder ce travail: un syncrétisme
qui, en psychologie, s'affIrme comme une étape de la perception, confuse et
générale, précédant celle d'une appropriation par objets nettement distincts
les uns des autres. Pourtant, la socialisation procède par étapes et avant que
quiconque ne soit en mesure de questionner les agents socialisants et leurs
intérêts, le monde doit se construire, l'image de soi et des autres également...
du plus flou vers le plus défmi: quand cela est possible. Le syncrétisme
auquel on est amené à penser serait alors une sorte de période floue de la
socialisation. D'autant plus floue d'ailleurs qu'elle est, dans les sociétés
occidentales, de moins en moins emprunte de communication informelle3 et
que les agents socialisants traditionnels: parents, école, groupe de pairs,
subissent de plus en plus la présence des medias, quand ils n'abdiquent pas
devant eux. En effet, "la socialisation concerne le processus social par
lequel des individus apprennent et intériorisent les valeurs, les
connaissances et les normes sociales de leur société [..J. [Or,J même si les
parents continuent, avec plus ou moins de ferveur, à assumer ce rôle, il est
I Celle-ci implique d'ailleurs "un sens commun" d'après R.La Borderie in Le métier d'élève,
p.83: sens commun que peut interpréter comme un "sens de la communauté". Idée quel'on
l'on retrouvera chez P .Zémor et L.Sfez.
2 d'après C.H.Cooley (sociologie et interactionnisme symbolique) in lLazar, La science de
la communication, p.9.
3
"Ce qui caractérise la communication informelle au sein d'un groupe sont les relations
dynamiques établies entre plusieurs éléments. De l'interaction émerge souvent un
sentiment d'attachement entre les membres, de même que la communication fait naître une
acquisition des normes communes et participe à l'émergence de la solidarité" in lLazar,
ibidem, p.59.
18indiscutable que les médias jouent un rôle de plus en plus important dans
l'initiation aux modèles de comportement"l.
Dans ces conditions, vers qui d'autre que l'école l'enfant est-il
censé se tourner pour passer à un post-syncrétisme, période de "perception"
et de "pensée"? N'est-ce pas à elle, l'école, qu'a été dévolue la tâche de
former de futurs adultes autonomes, à elle que revient la charge de défmir et
d'enseigner à gérer les agents socialisants, d'apprendre à communiquer, et
de donner les armes de la résilience surtout quand les parents n'en sont pas
ou plus capables.
Rappelons-le "les institutions scolaires constituent à la fois un
reflet et un facteur du développement de la société"2. Or, si comme le dit
lHoussaye "l'école socialise certes, mais pour la société d'hier"3, c'est que
ce que l'on pourrait nommer "post-syncrétisme" est, aujourd'hui, handicapé
dans son évolution par un certain laxisme institutionnel conjugué à un
certain anachronisme structurel et spirituel.
On ajoutera alors, à cette constatation, l'absence de défmitions dans
son ensemble... défmitions des rôles, fonctions, règles du jeu, effets pervers,
stratégies, cadres, contenus, contenants sur lesquels repose l'école au
quotidien, mais aussi et surtout, l'absence de défmition de celle dont on ne
parle que très rarement aux enseignés: l'École, instance de pouvoir et de
décision, bras droit de la République et de l'État-Nation depuis que la
Troisième en a fait un étai politique dans la construction des générations.
Cette École qu'on appelle aussi la Laïque, au féminin majuscule qui rappelle
la Camarde, et dont on dit d'ailleurs qu'elle a ravi les enfants aux parents4.
Cette absence de défmitions, c'est aussi le monde tel qu'il est perçu
par les petits d'hommes que les sociétés accueillent tous les jours; un monde
d'images (celui des mass medias), avant que de paroles, dans lequel il
devient difficile de savoir qui l'on est vraiment et comment on le devienf.
Ainsi, le syncrétisme évoqué précédemment, apparaît-il (par la
quantité de données mise à leur disposition) comme le luxe des nouvelles
générations des pays industrialisés; alors qu'il relève également du défi
permanent qu'il faut apprendre à relever et à gérer, puisque, "c'est à peine
une métaphore de situer l'enfant moderne comme s'il avait à faire
l'apprentissage d'une nouvelle jungle [qui) par la brumeuse vitre de sa
case, [..) lui apparaît de tous les points de l'univers"6. Et pour aborder ce
1lLazar, La science de la communication, p.76.
2 A.Léon, Histoire de l'enseignement en France, pA.
3
in Les valeurs à l'école, p.125.
4 voir J.Houssaye, ibidem, chap.III, ppA9-84.
5 Idée que l'on retrouve dans tous les ouvrages portant sur les medias et plus
y a,particulièrement sur la télévision, que l'on cherche à la condamner ou à la défendre. Il
à l'heure actuelle, une sorte de consensus sur la nécessité d'une éducation aux medias.
6 P.Schaeffer, "Médias de masse: l'école entre Descartes et Mc Luhan" in UNESCO,
L'éducation aux medias, p.55.
19syncrétisme, on se doit, avant tout, de reconnaître les canaux qui lui
permettent de s'imposer.
201. TRANSMISSION OU COMMUNICATION?
Medias traditionnels ou enseignement, avant que l'on puisse dire
ce que sont les uns et ce qu'est l'autre, il paraît indispensable de s'attarder
sur la médiation puisqu'elle caractérise le point d'ancrage à la réflexion
proposée sur les medias et l'enseignement. Deux questions simples viennent
alors à l'esprit: qu'est-ce que la transmission? Qu'est-ce que la
communication?
Questions qui mènent à celle qui se trouve au centre de cette
réflexion: de ces deux modes de diffusion souvent avancés pour mettre au
jour ce que sont les medias, lequel pourrait défmir l'enseignement?
De la communication en général
Si aujourd'hui la communication est une science, un champ de
recherches dont C. Baylon et X. Mignot ont particulièrement bien
1,circonscrit les limites on lui impose encore cependant de souffrir certains
abus de langage. Ainsi, aborder cette première partie en faisant référence à
une forme de syncrétisme invite à considérer celui qui entoure le terme
même de communication. Comment l'utilise-t-on? Que veut-il dire en
réalité? De quelles images est-il porteur à l'heure actuelle? Autant de
questions auxquelles on se doit de répondre avant d'envisager d'associer ce
même terme de communication à celui d'enseignement.
Communication... promotion
Qui dit" communication" dit, à l'heure actuelle, promotion,
publicité, faire valoir. Si, en Turquie, il n'y avait guère que le Cumhuriyet2
d'Istanbul, en 1996, à ne pas faire, dans le milieu de la presse écrite, sa
propre publicité par le biais de coupons gagnants qui, une fois collectés,
permettaient d'obtenir une encyclopédie, en France, en revanche,
l'encyclopédie s'étant démocratisée depuis longtemps, on ne collecte rien du
tout: on communique. Le prix du livre ne justifiant pas, semble-t-il, que l'on
cherche à en faire profiter un public potentiel par un autre biais que l'achat
pur et simple, les publicitaires français cherchent avant tout à capter ceux
que la philosophie des ''yuppies'' attirent: par la modernité, la multiplication
des medias, le marché florissant des bi-bops et autres objets sans fil.
Aujourd'hui, la communication est devenue un argument publicitaire de
poids. Même si, utilisée à tort et à travers par qui veut bien l'exploiter, elle
fmit souvent par ne plus communiquer que quelques relents de facilité.
I
voir La communication.
2 "République" en français. Quotidien souvent comparé à Le Monde en raison de son
sérieux, des sujets traités, du rapport à l'actualité, des auteurs sollicités, et, de la culture et
de la connaissance de la langue turque indispensables à sa bonne compréhension
21C'est un fait, "toutes les technologies d'avant-garde, r..] des
biotechnologies à l'intelligence artificielle, de l'audiovisuel au marketing et
1à la publicité, s'enracinent en un principe unique: la communication" .
Ainsi, celle-ci a certes le mérite d'offrir une image plus moderne, plus
avant-gardiste, que ne le peut la distribution d'encyclopédies, à ceux qui
font de la séduction commerciale une profession, mais elle garde en
substance la même légèreté que l'air du temps qui la véhicule... Quand le
pire n'est pas déjà étalé dans certaines de nos publications2.
Des bornes interactives de communication aux "entreprises qui
communiquent" en passant par le monde politique qui, à défaut de se doter
d'un message, s'entiche de conseillers en communication... On
"communique" tous azimuts. Désormais, même le Grand Larousse est
indispensable pour "apprendre, comprendre et communiquer"3.
La communication: une nouvelle idéologie donc, née du
modernisme, que l'on se plaît à replacer dans le contexte d'une chute des
idéologies plus traditionnelles: Dieu, la Religion, la Nation, l'Histoire,
l'Égalité, la Liberté etc... Or, si chez certains l'idée prévaut qu' "on ne parle
jamais autant de communication que dans une société qui ne sait plus
communiquer avec elle-même, dont la cohésion est contestée, dont les
valeurs se délitent, que des symboles trop usés ne parviennent plus à
unifier"4, chez d'autres, la communication apparaît comme "une excellente
technologie de la gestion sociale"s.
Des définitions pour des communications
Mais, avant que ces deux tendances n'en viennent à se démarquer,
nombre de scientifiques d'horizons différents ont cherché, depuis le début
du siècle, à défmir ce qu'est la communication et à construire puis à
consolider les bases d'une science de la communication. Une attention
certaine lui est donc due car, en effet, pour que la communication devienne
I L.Sfez, Critique de la communication, pp.29-30
2 C'est le Courrier International qui a dénoncé en 1995 la publication d'une publicité
produite par EURO RSCG BalI Partnership au profit de la chaîne de télévision A TV. Cette
publicité double page parue dans trois quotidiens de Hong Kong, présentait Hitler parmi
ses soldats et était accompagnée du texte suivant: "With 90% of Europe under his control,
he still lost the war.lThank goodness he couldn't advertise on ATV" ("Avec 90% de
l'Europe sous son contrôle, il a quand même perdu la guerre./Heureusement, il ne pouvait
pas faire sa publicité sur ATV" - ma traduction), voir P.Assouline, "Pour commencer" in
LIRE, février 1995, pp.6-7.
3 Publicité diffusée sur R.F.!. - 27.11.1993.
4 L.Sfez, Critique de la communication, p.28. Point de vue également soutenu par
R.Debray lorsqu'il écrit: "de même les valeurs de contact et de convivialité sont-elles
d'autant plus en hausse dans l'imaginaire que le lien social est en baisse dans la réalité
vécue" in L'État séducteur, p.165.
5 A.Mattelart, "Les nouveaux scénarios de la communication mondiale" in Le Monde
Diplomatique, août 1995, pp.24-25.
22science, il a fallu qu'avant cela une ou des consciences comprennent qu'elle
tenait un rôle tel dans la société, qu'il devenait indispensable de circonscrire
son domaine. Agent de socialisation par le biais des parents, de l'école, des
pairs et désormais des medias, elle n'est rien d'autre que ce système de
relations qui régit l'homme et fait de lui ce qu'il est dans une société donnée.
L'étymologie du termeI proposée par Pierre Zémor permet d'ailleurs de
défmir la communication tout en mettant au jour cette valeur socialisante
puisqu'il rappelle combien "la communication est triviale. L'étymologie en
est effectivement à la croisée des chemins, sous les auspices d'Hermès, dieu
des marchands, voire des voleurs, messager, intermédiaire et médiateur.
Issue de la racine sanscrite mei, la racine latine munus, présente dans
"communication", porte à la fois les valeurs utilitaires de la rencontre des
individus ou de l'échange et la valeur communautaire du partage,,2.
Une valeur socialisante donc que l'on retrouve chez Lucien Sfez,
même quand celui-ci donne à réfléchir sur une tentative de défmition de la
communication aux atours de mise en garde. C'est un fait, "un large
consensus entoure ce terme, et l'évidence de sa présence n'a d'égal que la
multiplicité des sens qu'il engendre. A tout le moins peut-on réunir ces
différents aspects en disant: "communiquer signifie mettre ou avoir quelque
chose en commun", sans préjuger de ce "quelque chose", ni des voies qui
servent à la transmission, non plus des termes (individus, groupes, objets)
qui s'activent au partage"3 .
On le voit, depuis les années 60 où l'on avait tendance à
n'entreprendre l'analyse de la communication que sous son aspect purement
persuasif - en raison d'une centration des recherches sur les mass medias - ,
le carrefour disciplinaire dont elle était le cœur s'est vu grandir et s'imposer
dans le milieu des sciences. Différentes sortes de communications ont alors
vu le jour: la communication interpersonnelle et la communication de
masse, mais aussi différentes modalités de la communication.
Celles-ci, au nombre de six d'après F.Balle4, se reconnaissent dans:
"l'échange confraternel", "l'échange associatif ou confidentiel", "la
1 En ce qui concerne l'historique du terme, rappelons ce que nous apprend R.Debray: "En
France, le terme de communication remonte au XIVe siècle, inventé par un philosophe et
physicien, conseiller du roi Charles V, Nicole Oresme. Charles V,fondateur de la première
bibliothèque royale. Oresme, traducteur émérite, du latin au français, vulgarisateur décidé
du savoir de son temps. Ce concept au XIVe siècle était nouveau, car l'univers médiéval ne
connaissait que le concept de communion qui suppose une non-distance, une symbiose non
seulement entre ses acteurs mais aussi entre les médiums et les messages ['..J, où la
question de la circulation du sens surgit comme quelque chose qui ne va plus de soi, qui
n'est plus "naturel"" in Cours de médiologie générale, pp.31-32.
2 in La communication publique, p.3.
3 in Critique de la communication, p.54.
4
in "Hommage à Jean Cazeneuve" in Ouvrage collectif, Le pouvoir des medias Mélanges-
offerts à Jean Cazeneuve, pp.16-21.
23propagation d'une identité", "la propagation d'une cause", "la
publication de voisinage" et "lapublication pour tous "; et ce sont ces six
modalités de la communication qui lui permettent de faire valoir une
interprétation "interactionniste" et non pas "mécaniste" de l'action des
medias.
De là, comment va-t-on déterminer la place particulière qu'occupe
l'enseignement dans le monde de la communication alors que le mot lui-
même a donné naissance à un champ polysémique que les développements
technologiques ne font qu'étendre de jour en jour? Par ailleurs, la défmition
de la communication offerte, en 1986, par Pierre Schaeffer ne méritera-t-
elle pas, elle aussi, son inscription dans un cadre scolaire? N'avance-t-elle
pas, en effet, que "lepréfixe cum est bien connu, il indique la pluralité et
l'échange. Municatio signifie en latin l'action de munir, de se prémunir et
s'applique aux travaux de terrassement et de fortification. Munia, peut-être
de la même racine, désigne, chez les Romains, le pécule rattaché aux
charges officielles et aux cadeaux - les munificences - que le futur consul
distribuait à ses électeurs. Tout cela est très intéressant. On y trouve les
deux aspects plus ou moins cachés de la communication: celui du jeu pour
le pouvoir et celui, plus cru, sans doute réel, du jeu de munitions. La
communication, c'est la guerre. Communiquer, c'est s'envoyer des marrons,
des tomates, des patates, des coups, d'un côté à l'autre d'une barrière
infranchissable" I?
Et si c'est une forme de joute oratoire, ou la communication
envisagée sous l'angle du pouvoir et des rapports de force, qui apparaît ici,
rappelons les contributions de Pierre Bourdieu et de Georges Balandier à
y fera inévitablement référence encette optique, pour ajouter que l'on
abordant le milieu de l'enseignement plus en profondeur.
La pyramide de Mc Quail
Quelque trente ans après son émergence, la science de la
communication donne donc à réfléchir sur différentes défmitions en même
temps que sur diverses théories de la communication auxquelles on associe,
cependant, une vision générale de champ que D. Mc Quail a représenté sous
la forme d'une pyramide en 1987.
Construction pyramidale que Régis Debraya, plus tard, lui aussi
mise en avant en rappelant que du XYlèmeau XVlllèmesiècle, "le Roi
apparaît [..j comme une tête de réseau, organisation pyramidale du
bouche à oreilles aux ramifications de plus en plus jines, dont les nœuds
sont répartis dans les espaces urbains de plus grande densité (carrefours,
I Citation publiée par Le Monde en mars 1986, reprise par A.Rey in "Ni chercheur, ni
compositeur, ni écrivain: éveilleur" in Le Monde, 22.08.1995, p.16, à l'occasion du décès
de P.Schaeffer.
24ponts, places publiques, halles, etc) "J. Or, d'après Mc Quail, le processus de
communication s'établit sur une structure pyramidale à plusieurs niveaux
qui peuvent varier suivant l'organisation de la société considérée. Du niveau
individuel à la base, on passe alors à un niveau interpersonnel, puis
d'intergroupes; organisationnel au quatrième niveau, la pointe de la
pyramide représente alors le niveau concernant la société entière.
Chaque niveau étant censé englober le ou les précédents, la
communication de masse (qui nous intéresse parce qu'elle est associée aux
medias: mass medias et par conséquent à la télévision) se trouve donc au
sommet de la pyramide puisqu'elle s'adresse au plus grand nombre, au
grand public; elle paraît, de là où elle se trouve, embrasser tous les autres
niveaux. Elle tient donc son essence de ce pouvoir unique à toucher plus de
personnes que les autres, aussi bien dans le temps que dans l'espace. Qualité
que l'on associe depuis J. Cazeneuve au don d'ubiquité des medias
audiovisuels.
Cependant, le pouvoir en communication ne se limite pas à une
maîtrise du temps et de l'espace. Il relève comme le montre la référence
faite ci-dessus à la position du Roi dans la pyramide, de dominations
symboliques au sein d'un monde social. P. Bourdieu le rappelle d'ailleurs
dans tous ces ouvrages et précise que la langue elle-même est facteur de
domination... la langue de l'école particulièrement et "[1']on doit [, en effet,)
se garder d'oublier que les rapports de communication par excellence que
sont les échanges linguistiques sont aussi des rapports de pouvoir
symbolique où s'actualisent les rapports de force entre les locuteurs ou
leurs groupes respectifs"2.
Face à cette analyse, s'impose cependant celle d'une
communication qui peut être concurrencée, analysée, discutée par le biais
de modalités diverses, ce que les travaux de Lazarsfeld ont mis au jour dans
les années 40, en même temps qu'une indépendance du téléspectateur face à
la télévision même si celle-ci est inévitablement liée aux capitaux dont
chacun hérite et aux offres du marché (produit, lieu, moment, milieu...).
L'idéologie de la communication
Si toute analyse des communications impose que l'on étudie
capitaux et offres pour valoriser un interactionnisme dont l'existence dépend
des moyens offerts à chacun, elle impose également de rappeler que quand
la communication est associée au monde des medias, on se borne trop
souvent, malgré la théorie mc luhannienne, à vouloir ne la considérer que
pour les messages qu'elle intègre, alors qu'elle pousse sous les projecteurs
des instruments porteurs de leur propre modernité. L'erreur, est somme
l in L'État séducteur, p.70.
2 P.Bourdieu, Ce que parler veut dire, p.14.
25toute assez répandue mais fort regrettable lorsqu'elle s'installe dans le milieu
enseignant car, c'est la modernité qui fait naître les medias, qui leur donne
leur pouvoir d'attraction et qui les défmit. L'Internet ou les téléphones sans
fil ne viennent-ils pas remettre M. Mc Luhan au goût du jour en rappelant
combien il est évident que le message, c'est avant tout le medium lui-même?
Entre moyens de communication et condition au travail, ces objets
de la modernité que sont les medias s'imposent quotidiennement, entraînant,
qu'elle le veuille ou non, l'école d'aujourd'hui dans le sillon des progrès
technologiques et la soumettant à l'obligation d'offrir de nouveaux contenus
d'enseignements, tant au niveau de la réalisation technique, de la maîtrise
que de l'utilisation (formation de techniciens et des maîtres). Ces mêmes
medias représentent également de nouveaux apprentissages à intégrer ou à
intérioriser en raison de leur présence quotidienne et parce qu'à une époque
donnée correspond la domination d'un media qui influence nos modes de
vie et de perceptions (formation de tous les publics). Déjà présents au sein
des processus d'apprentissage, y compris d'auto-apprentissage
(bibliothèques, vidéos, cassettes, etc...), ils prendront de plus en plus
d'importance dans les années qui viennent. Aujourd'hui, ils proposent des
emplois et ils en créent; par voie bancaire, ils donnent même accès au
salaire. Demain, les retombées d'une telle emprise ne pourront pas être
uniquement envisagées sous l'angle positif de la modernité car elles ne
seront pas seulement porteuses d'une certaine innovation technique, elles
auront également des répercussions sociales et pédagogiques. On peut alors
avancer que les medias de la modernité apportent des enseignements qu'il
faut apprendre à décoder et qu'ils permettent, entre autres, de comprendre le
passé à la lumière du futur.
Mais, comme le disait Mc Luhan en substance, les medias
structurent notre mode de vie. Et, si le tout numérique s'installe petit à petit
jusque dans nos maisons, c'est que dans le même temps, une tendance,
techno-industrielle, s'inscrit désormais au tableau de notre avenir proche:
industriellement, économiquement, politiquement, culturellement et
professionnellement, donc scolairement. La modernité a, par elle-même,
rendu les medias obligatoires, et parce qu'ils sont partout, à portée de main
et à disposition, à long terme gratuits, internationalement présents, utilisés
dans tous les domaines avec l'assurance d'être fréquentés de tous, ils sont
bien plus un réflexe qu'un mouvement conditionné.
Ils sont devenus, au même titre que l'école, socialement
obligatoires.
Par la place qu'ils tiennent au sein de la famille, de l'école, de la
politique, de la société dans son ensemble, ils incarnent, comme l'école elle-
même, un nouveau message social qu'il faut apprendre à décoder pour, un
jour, pouvoir l'enseigner avant que de nouvelles formes d'exclusions ne se
soient imposées. Point sensible qui permet d'avancer l'idée suivant laquelle
26traiter de la communication, c'est aussi prendre conscience de certains des
risques qu'elle fait courir, et, par ailleurs, être capable d'aborder l'un de ses
propres travers: l'idéologie à laquelle elle a donné naissance.
C'est ainsi que certains esprits critiques soulignent que le bonheur
du monde semble, aujourd'hui, passer par la communication1; tandis que
cette dernière à tôt fait de nous transformer en ringard asocial dès que l'on
ne la vénère pas. P. Breton et S. Proulx n'hésitent pas d'ailleurs à souligner
"l'importance de la communication comme nouvelle valeur centrale autour
de laquelle la société tout entière est censée se réorganiser"2 et à se tourner
vers les contenus télévisuels pour mettre en avant ce qu'ils appellent "la
mise en scène de la communication"3, marquée par une pente ludique (l'idée
que le jeu prime qui trouve son propre prolongement dans la possibilité
qu'offrent les techniques modernes de tout mettre en scène4...) et une
recherche de convivialité (familiarité entre personnes de télévision, entre
l'animateur et le public, entre "héros": starisation des personnes quelconques
dont S. Frears a très bien su rendre compte dans Héros malgré lui5; mais
aussi familiarité des sujets traités: banalisation d'une part6 ou exploitation de
sujets racoleurs...). Tout ceci étant censé fédérer une certaine authenticité.
Deux penchants qu'il faut savoir contextualiser d'une part, dans le
cadre de ce qui peut aisément se communiquer et qui peut mener à une
forme de séduction du public par la flagornerie en ne lui offrant que ce qu'il
est susceptible d'aimer, à une absence de mise en relief, de profondeur de
réflexion, d'analyse critique...; d'autre part, dans celui d'une perte des
1 D'après M-F.Etchegoin, "aujourd'hui, pour ne pas être un fantôme social, tout le monde
doit savoir communiquer, la concierge, le cadre d'entreprise et l'assassin. La télé remplit
le vide social. Elle prend la défense du consommateur et du malade, elle se fait conseillère
conjugale, sexologue, psychologue, détective. Il était inévitable qu'elle confesse un jour les
assassins, qu'elle soit le réceptacle de toutes les folies" in "Ceux que la télé rend fous" in
Le Nouvel Observateur, 17-23.06.1993; voir également lDaniel, "Vous avez dit
"communication"?" in Le Débat n060, mai-août 1990, pp.143-148; D.Mehl, La fenêtre et le
miroir, pp.113-117.
2 in "La nouvelle télévision traversée par l'idéologie de la communication" in
Communications n05I, 1990, p.27.
3 ibidem
4 Ce que R.Debray présente comme "les moyens de masquer le sens construit sous
l'apparence du sens donné" in L'État séducteur, p.134; voir également le "tautisme" de
L.Sfez in Critique de la communication, p.17.
5
S.Frears, Hero (Héros malgré lui) - USA 1993-
6 D.Schneidermann note que fIla médiatisation de la mémoire du génocide ravale
l'entretien de cette mémoire au même statut que n'importe qu'elle mode" in Arrêts sur
fIlaimage, p.44; J.Daniel, quant à lui, constate que communication débouche davantage
sur la banalisation que sur la manipulation" in "Vous avez dit "communication"?" in Le
Débatn060, mai-août 1990, p.147.
27référents, d'un rapport nouveau à la réalité et même d' "un certain
déplacement existentiel"l.
Le présent, en matière de télévision, ce sont donc également des
inquiétudes que l'épisode de Liverpool2, le 12 février 1993, illustra
largement. Ce fut alors l'occasion de se questionner sur l'emprise de l'image
dans nos sociétés médiatisées, comme le fit le journaliste C. Caujolle à
travers la question suivante3:
"Lorsque l'expérience du monde réel semble transiter par les
images, par un rideau d'images qui masque la matérialité du monde, les
valeurs deviennent tout autres. Quand les champs de bataille intersidéraux
et les jungles habitées de périls sont devenus l'autre pendant de la réalité
des villes, est-il impensable que l'on confonde la grisaille du monde et les
couleurs de l'écran?"4.
Or, si personne à l'heure actuelle n'est en mesure de répondre à une
telle questions, son intérêt est alors d'autant plus grand et pourrait résider
dans la nécessité de défmir les moyens de neutraliser sa possible
affmnation... par l'éducation.
Reste cependant à ne pas oublier qu'aujourd'hui, même si les
enquêtes tendent à prouver que tout le monde regarde un peu de tout,
chaque chaîne de télévision s'inscrit dans un cadre affectif particulier qui a
de plus en plus tendance à légiférer en matière de programmation6.
1 P.Breton & S.Proulx, "La télévision traversée par l'idéologie de la communication" in
Communications n051, 1990, p.28.
2 Deux enfants d'une dizaine d'années en avaient assassiné un autre de trois ans. On avait
alors reparlé de la violence à la télévision, tout comme en novembre 1993, quand, en
France cette fois, trois pré-adolescents avaient lynché un clochard. Il est à noter que lors de
son interview sur RFI, (27.11.93), P.Sarviaz, directeur général de l'association de
téléspectateurs: "Les Pieds dans le P.A.F.", avait mis en garde contre les accusations
abusives dont la télévision fait l'objet dès qu'il s'agit de violence.
3 Comme le précisa J.Cazeneuve à son époque, fIle rôle culturel de la radio-télévision
concerne évidemment la sociologie de l'évolution plutôt que celle de l'action, et c'est
pourquoi l'on dispose actuellement de peu d'éléments pour en faire une étude scientifique"
(in Sociologie de la radio-télévision, p.112); il est donc important de ne pas prendre
abusivement parti pour ou contre la télévision, mais de se poser un certain nombre de
questions.
4C.Caujolle, "Il n'y a pas d'assassin virtuel" in Globe Hebdo, 3/9 mars 1993.
5 Comme le faisait remarquer M.Tardy, "cette nation est née dans la violence avant
l'invention de Zworykin [ingénieur américain d'origine russe. Ses travaux ont permis la
mise au point du tube cathodique], ses capitaines d'industrie ne sont pas des enfants de
chœur, l'allégorie du veau d'or et la figure du philistin semblent à l'ordre du jour, et ainsi
du reste. Plusieurs schémas explicatifs se proposent, dont l'influence nocive de la
télévision, entre lesquels on ne décide pas par un coup de dé ou de caprice ni par
soumission paresseuse à l'opinion publique, fut-elle dominante" in "Le chercheur et
l'opinion" in MScope n06, décembre 1993, p.1 o.
6 A partir d'analyses sémiométriques, il a été possible de dégager les images suivantes
concernant 4 des 7 chaînes qui constituent le P.A.F.: ''Propriété, cérémonie, soldat: TF1 est
lié [sic) à la réussite, l'attachement aux choses, au principe d'autorité et aux normes
28L'identité des chaînes de télévision est devenue si pertinente que chacun ne
se vantera pas, aujourd'hui, de préférer n'importe laquelle de celles-ci, ni de
regarder n'importe quel programme. Or, dans le soin que mettent beaucoup
de journalistes de la presse écrite et beaucoup d'enseignants à s'attaquer à la
télévision, il est frappant de constater une absence totale de discernement
entre les différentes chaînes: la politique de TF 1, unanimement critiquée,
servant souvent d'alibi à une condamnation générale de la télévision.
Nulle place pour la qualité chez ces critiques de la télévision, au
nom de ce que l'on pourrait qualifier de sensationnel: celui-là même qu'ils
sont pourtant prêts à condamner lorsqu'il est exploité par l'audiovisuel.
Aussi, la condamnation d'une télévision qui serait désormais traversée par
l'idéologie de la communication s'appuie-t-elle rarement sur une évaluation
des grilles de programmes et se limite-t-elle souvent à parler d'une
1télévision idéale .
L'idéologie de la communication existe pourtant, mais la mode du
reality show, quintessence de celle-ci, ne touche pas que TF1 ou que la
télévision2, tout comme elle ne touche pas la télévision dans son intégralité
et ceci, même s'il est vrai que la recherche de convivialité est devenue assez
fréquente au sein des programmes de télévision. Il arrive effectivement que
ce media prenne des allures d'arène publique et qu'il s'impose face à la place
publique par le biais d'émissions qui tendent à privilégier les interventions,
participations, émotions du public présent ou à l'écoute (reality show,
débats, jeux télévisés...) ou à intervenir en direct chez les téléspectateurs; et
en tant que media lui-même se reposant sur l'idée que la vie est une scène, et
que la télévision: c'est la scène de la vie.
Ainsi, même si "le message, c'est le medium", les contenus eux-
mêmes doivent se plier à l'analyse, car s'il a été démontré, entre autres par J.
Bianchi et H. Bourgeois, que le spectateur est actif et sélectif, ne pas se
pencher sur les messages émis, sous couvert d'une autorégulation entre
demandes et offres, reviendrait à courir le risque de négliger les politiques
de chaînes, à sous-estimer le pouvoir d'un petit groupe de décideurs pour
imposer ses goûts en les faisant passer pour ceux du public et à refuser de
sociales, exactement à l'opposé de Canal+ (sauvage, orage, nudité), lié [sic] aux plaisirs
des sens et à une singularité un peu agressive et aventurière. Précieux, peau, élégance:
France 2 a une image affective d'attachement aux êtres et aux choses, associée à la
douceur de vivre, au rejet des ruptures. Quant à l'image de France 3, avec créateur,
campagne, étranger et prêtre, elle tourne autant autour de la sublimation et de l'ouverture
culturelle que des valeurs d'ordre, avec un touche d'harmonie naturaliste. On pense bien
sûr à CONTINENTALES, THALASSA et LA MARCHE DU SIECLE." in G.Pangon,
"Des chiffres et des mots" in Télérama n02276, 25.05.1993, p.49.
l Ce que rappellent F .Mariet in Laissez-les regarder la télé et R.La Borderie in Le métier
d'élève, pp.l03-l09.
2 R.Debray parle de "reality-book", "reality-song", "reality-painting" et de "reality-dance"
qui "gomment tous "la rampe du théâtre"" in L'État séducteur, p.137.
29considérer les rapports de séduction qui existent dans le monde des medias
et la capacité de ces derniers à flagorner. Il est clair, en fait, que cela
pousserait à omettre de considérer la responsabilité des medias face au
monde d'aujourd'hui.
L'idéologie du communicatif
Dans le champ de l'enseignement des langues étrangères
particulièrement, mais cela est vrai pour toutes les disciplines, les medias
dans leur ensemble sont devenus des valeurs incontournables dès que "le
communicatif" a fait son apparition au sein de la méthodologie. D'abord
parce qu'on ne cessait de défmir le media comme un moyen de
communication, ensuite parce que "l'Authentique", quand il ne pouvait être
personnifié par un enseignant natif, était accessible, parce que
commercialisé, par le biais des medias.
Jean de Florette de la pédagogie, à la recherche de "l'authentique"
au travers des enseignants natifs qu'elles embauchent, les institutions qui
dispensent les langues étrangères ont ainsi entamé, quand leurs fmances le
leur permettaient, une course à la modernité parce qu'elle est, en apparence,
garante d'une certaine qualité d'enseignement. Du magnétophone à bandes,
encore utilisé dans les écoles françaises dans les années 70 à l'Internet, la
route ne fut pas si longue. Aujourd'hui, le magnétoscope, le disque laser, la
camera, la bande dessinée, le CD-Rom ou CD-l, l'E.A.O., les émissions de
télévision éducatives et linguistiques1 parfois relayées par les journaux
imprimés, apportent la preuve que tous les medias sont désormais, de près
ou de loin, intégrés au processus d'enseignement/apprentissage des langues
étrangères et même du français langue maternelle, dans certaines classes.
On peut certes se réjouir d'être parvenu à enterrer cette ère pendant
laquelle les apprenants désireux de parfaire leur connaissance d'une langue
ne pouvaient avoir recours qu'aux textes des chansons à la mode que les
enseignants craignaient d'utiliser en cours. Légitimée, la chanson elle-même
a fait son entrée dans les cours... comme référence culturelle et littéraire,
comme exercice de compréhension orale, comme exercice de phonétique
articulatoire, et même parfois pour le simple plaisir d'être écoutée. Nous
sommes loin, de même, du temps où les cours de français langue maternelle
ne pouvaient se prévaloir d'une certaine interactivité... même si celle-ci reste
à promouvoir dans bien des classes (interactions, appropriation de la langue
à l'oral et à l'écrit, productions variées, autonomisation, gestion de la classe
à partir des élèves et grâce à eux!).
Si les efforts sont là, ils sont encore trop souvent le fait
d'individualités; si quelques individus s'y attachent, l'institution, quant à elle,
1 Par exemple au Japon avec la NHK, en Turquie avec TRT4, aux États-Unis avec Public
Broadcasting System ou en France avec La Cinquième.
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