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Transports de psychanalyse

182 pages
Ecrit par des psychanalystes montréalais d'appartenances théoriques et institutionnelles diverses, il témoigne de leur engagement dans une pratique psychanalytique; pratique se défendant ici contre l'impérialisme de la vérification objective et du modèle normatif ; soutenant une parole - qui dérange - sur la sexualité ; conviant le langage poétique et la métaphore pour affronter le franglais scientifique.
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Transport!
psychanalyse
SOUS LA DIRECTION DE IRÈNE KRYMKO-BLETON

Harmattan 55, rue St..Jacques Montréal Canada H2Y lK9 L'Harmattan 5..7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris France

Remerciements

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Remerciements

Je tiens en premier lieu à remercier mes coauteurs qui, parfois sans me connaître, ont fait confiance à ce projet d'écriture commune. Mon mari, Paul Bleton, a soutenu patiemment, comme d'habitude, mon projet; je lui sais gré de me faire généreusement partager son savoir-faire et son érudition. Mes amis Luis Carlos Fernandez, Petronella van Dijk et Christian-Marie Pons ont mis au service de ce livre leurs dons de correcteur, graphiste et dessinateur. Que je puisse exprimer ici ma gratitude au Comité d'aide à la publication de mon Alma mater - Université du Québec à Montréal
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pour le soutienfinancier qu'il m'a octroyé,rendant ainsi possible

la parution de ce livre par des temps particulièrement difficiles à l'édition. Je remercie Isabelle Quentin, éditrice de I.:Harmattan-Québec, de nous avoir fait confiance.

TABLE DES MATIÈRES

Traité de la ponctuation française, Jacques Drillon (extraits) Préface, Irène Krymko-Bleton Exercices de style, Raymond Queneau (extraits) Naissance de la psychanalyse dans la métaphore ou les deux regards de Freud, Heinz Weinmann
Ulysse, James Joyce (extrait)

9 Il 17 21 41 43 57 61 83 85 95 97 125

Des dérives de l'interprétation dans le processus analytique: perpective historique, Lise Monette Le Petit Prince, Antoine de Saint-Exupéry (extrait) Ce n'est qu'un jeu d'enfant, Michel Grignon Vol de nuit, Antoine de saint-Exupéry (extrait) Les difficultés de représentation dans la cure et It:urs répercussions sur le transfert et le contre-transfert, Marie Hazan Ma sœur la vie et autres poèmes, Boris Pasternak (extrait) Le train de la psychanalyse: entre la cure et la thérapie d'orientation psychodynamique, Irène Krymko-Bleton D'un château l'autre, Louis-Ferdinand Céline (extrait) Entre l'espace psychique et l'espace social: le dispositif de travail avec les tout-petits et leurs familles, Marie-Hélène Malendrin, Irène Krymko-Bleton, Marie-Françoise El Khouri, Suzanne Perron Wou le souvenir d'enfance, Georges Perec (extraits) L'utilisation du groupe dans la formation en psychothérapie psychanalytique, Jean-Pierre Bienvenu, Martin Gauthier, François de Carufel, Johanna Echlin Bastian L'automne à Pékin, Boris Vian (extrait)

127 153

157 173

Extrait

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DESTIN DE LA VIRGULE La virgule vit deux destins contradictoires. D'une part, elle est envahissante: elle permet toutes les juxtapositions possibles, elle donne corps aux phrases les moins construites. D'autre part, elle tend à disparaître partout où son absence ne suscite point de douleur insoutenable. C'est ainsi que dans le style relâché la virgule sert de joint étanche, quoique fragile, entre des propositions qui n'eussent pu tenir ensemble. Dès que la syntaxe est dépassée par la pensée, la virgule surgit. [...] Mais on trouve aussi, simplement posés les uns à côté des autres, des fragments de pensée qui ne semble plus dépassée du tout... Parfois, la virgule est un simulacre de ponctuation, un geste qui masque ce qu'on n'ose plus faire, ce qu'on répugne à faire: [...] La camionnette est arrivée dans la cour de la gare, le gyrophare en action, faites place à la Loi, les chaussettes à clous arrivent. Jean-Bernard Pouy La clef des mensonges Là, il est manifeste que l'auteur ne consent pas à ouvrir les guillemets; il ne peut se résoudre à enchaîner ces citations (qui sont d'ailleurs des phrases trop générales pour être de vraies citations) sans autre forme de procès. La virgule lui sert de guillemets, comme aux écrivains de jadis... [...] Néanmoins, il faut souligner que la virgule a toujours permis de juxtaposer des propositions indépendantes.
Jacques Drillon Traité de la ponctuation
1991, Gallimard,

française

coll. Tel, pp. 252-255

Préface

Il

PRÉFACE
La psychanalyse est née à Vienne, à la fin du siècle dernier. Ses débuts n'ont pas été faciles. Elle n'a pas été accueillie les bras ouverts par la confrérie médicale et scientifique: au contraire, elle a toujours éveillé la méfiance et l'opposition, rarement l'indifférence. Née en dehors des structures universitaires, elle n'a été que rarement reconnue par elles. Bien que couvert d'honneurs à la fin de sa vie, Freud n'a jamais obtenu de poste de professeur agrégé à l'université deVienne. À ses commencements, la psychanalyse a aussi été affaire de petits nombres lorsqu'en 1900 est parue L'interprétation des rêves, 123 copies seulement ont été vendues pendant les 6 premières semaines; il a fallu attendre 7 ans pour écouler les 477 exemplaires restants. Il serait peut être utile de rappeler, avec John Forrester (1984), qu'au XIXe siècle les disciplines philologiques et biologiques se sont trouvées en rivalité, chacune prétendant fournir aux sciences humaines un modèle dominant. Foucault, dans Les mots et les choses (1966) émet l'hypothèse que trois disciplines - la biologie, l'économie et la philologie - sont devenues au début du XIXesiècle des disciplines de référence pour définir une nouvelle entité conceptuelle, «l'homme». La psychologie s'est fondée sur le couple de concepts «fonction / norme» lequel venait en ligne droite de la biologie. Par contre, «(...) Freud plus que tout autre a approché la connaissance de l'homme de son modèle philologique et linguistique» (1966 : 372). Les reproches adressés à la psychanalyse, bien que changeant de forme et d'intensité au cours de ses cent ans d'existence, n'ont pas changé fondamentalement de nature. Actuellement son plus grand péché est de ne pas souscrire à la vérification objective et au modèle normatif. Second en intensité vient le blâme sur son manque de political correctness puisqu'elle soutient la différentiation psychologique des sexes. Comme par le passé, on lui impute de n'être qu'un reflet d'une société considérée tantôt comme sensuelle et libertine, tantôt comme bourgeoise et étriquée. Dans une lettre à Sandor Ferenczi, Freud mentionnait déjà ce genre de blâme et écrivait: «Vous pouvez lire entre les lignes que nous, les Viennois, sommes non seulement

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cochons, mais aussi Juifs»l; la figure de l'étranger, de l'autre différent, inquiétant par les fantasmes qu'il éveille - a, peut-être, changé d'acteurs, mais la pièce qui se joue reste bien la même. Comme par le passé, l'éthique psychanalytique dérange, quand bien même la notion d'inconscient n'est pas mise en doute. Comme par le passé, les attaques sont d'autant plus violentes qu'elles se placent sur le terrain idéologique. Actuellement, à l'heure des psychotropes, on juge aussi la psychanalyse peu rentable du point de vue économique. Depuis longtemps, les détracteurs de la psychanalyse prévoient son déclin, voire sa disparition. Pourtant, non seulement la psychanalyse survit-elle, mais elle prend un essor remarquable. Elle continue à se développer et n'en finit pas de servir de stimulant à la culture dans nombre de ses aspects. On pourrait même croire que ses détracteurs ont aidé grandement à sa diffusion à travers le monde. Chassée de Vienne par la Gestapo, elle a pris un essor remarquable en France et en Angleterre surtout dans les trois décades d'après-guerre. Elle a été insupportable à tout régime totalitaire ou dictatorial. C'est sans doute pourquoi elle constitue, en ce moment, un puissant pôle d'attraction dans les pays de l'Est et en Amérique du Sud. Même en Amérique du Nord, si forte d'un volontarisme pragmatique, armé d'une technicité dont elle s'attend qu'elle opère des miracles et pauvre en traditions philosophiques qui auraient pu préparer son avènement, la psychanalyse survit. À Montréal, l'apparition de deux nouvelles revues psychanalytiques2 malgré des temps particulièrement durs à l'édition et malgré les assauts frénétiques dans le réseau de services de santé publiques contre les pratiques de soins qui se réfèrent à l'idéologie psychanalytique, sont des preuves de sa vitalité. Si la psychanalyse a quelque chose à craindre, c'est peut-être de ses tourments internes, de ses incessantes guerres intestines, et de ses tendances au dogmatisme. Curieuse histoire que celle de la psychanalyse, où chaque école voudrait avoir le dernier mot sur la vérité de l'âme humaine tout en se référant, pour valider ses dires, aux textes fondateurs d'un premier Maître. Si bien renseignée des dangers de l'emprise que des assoiffés de pouvoir peuvent exercer sur les hordes tenues par les chaînes des transferts non résolus; connaissant si bien les pièges de la fascination, et ceux des jeux pervers, la psychanalyse n'arrête pourtant pas de tomber dans ces traquenards. Son histoire est
I. Paul Hoffmann, The Viennese Splendor, Twilight, and Exile, 1988, p. 130.

2. Trans et Filigrane

Préface

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marquée de luttes pour la reconnaissance, d'adhésions passionnelles, d'exclusions, d'ostracismes, et son chemin est jonché de cadavres. En France, elle a marqué de façon décisive le domaine de la psychiatrie et l'ensemble de la vie culturelle. À son tour, elle s'y est si bien adaptée qu'elle a intégré - en y ajoutant un brin de passionle système de mandarinat qui y règne sur la médecine et la psychiatrie. Son histoire est celle de scissions, de coteries, de chapelles et de groupes. En Angleterre, l'analyse des processus psychiques précoces a fait des progrès immenses, mais dans ce pays des reines-mères, son développement a été marqué par la rivalité de deux femmes qui, toutes deux, se sont occupées d' enfants3 . En Amérique, elle a fécondé de puissants mouvements de pensée psychologique qui parfois tentent d'oublier leurs dettes à son égard. Elle a même failli, sous la pression de l'establishment médical et du volontarisme ambiant, se transformer en une branche médicale, ce dont même Woody Allen a bien de la difficulté à la sauver. Montréal est une de rares places où il arrive aux psychanalystes de diverses orientations de travailler ensemble, d'organiser des colloques ou des séminaires, de publier dans les mêmes revues. Le milieu est petit et un peu noyé dans la masse des pratiques «d'orientation psychanalytique» ou «humanisto-psychanalytiques», mais il est actif et vivant. Peut-on trouver dans cette ville nord-américaine quelque chose de la Vienne de la fin de siècle dernier, quelque chose de ce terreau qui faisait de la capitale autrichienne un des centres artistiques et intellectuels ? Si on se fie aux apparences les plus évidentes, aucune comparaison ne semble possible. Mais, en dessous du Montréal quotidien, ne peut-on pas imaginer quelques forces à l' œuvre qui nous rapprochent de cette ville à la fin du XIXcsiècle, cosmopolite et étriquée, tolérante et étroite? La progressive élaboration de la doctrine freudienne accompagne le déclin de l'empire autrichien. Le tolérant empereur Franz-Joseph est pédant et bureaucrate. L'empire est régi par une armée des fonctionnaires à son image. Caractère double de Vienne - terreau de névroses.
3. L'une, forte de sa continuité dynastique, sans enfants elle-même, était prise de passion pédagogique. L'autre, femme émancipée, mère tourmentée, s'est consacrée à la mise au jour de la complexité de la vie psychique autonome de l'enfant très jeune et du nourrisson. Le pragmatisme anglais est venu, avec le temps, mitiger un peu leur fougue.

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Sans être au centre de l'empire américain, lui aussi sur son déclin dans cette fin de XXe siècle, Montréal est à la fois centre et province - par rapport à Paris, Londres ou New York - comme Vienne l'était par rapport à Berlin. La ville marie la placidité de sa vie bourgeoise, ses dispositions bureaucratiques et la fantaisie de sa vie artistique et culturelle. Pour le voisin américain, c'est une ville de distractions, de bonne cuisine, de cosmopolitisme sur le fond de sa double nature - européenne et américaine. Le livre que nous mettons entre les mains du lecteur est écrit par des psychanalystes d'appartenances théoriques et institutionnelles diverses.Leur point commun est l'engagement dans une pratique psychanalytique dont ils ont accepté de témoigner. Ils tracent ici l' évolution, à leur yeux, de cette pratique ou réfléchissent sur les voies de sa transmission. Chacun est responsable de ses opinions et ne présente que ses convictions personnelles. Il est bien entendu difficile dans un volume qui, pour des raisons éditoriales, ne doit pas dépasser une certaine épaisseur, de présenter au lecteur plus qu'un aperçu restreint de la multitude de courants, de pratiques, de champs d'application auxquels ont mené les développements de la pensée de Freud. Nous ne proposons au lecteur qu'un coup d'œil sur les pratiques psychanalytiques à Montréal. Il est l'œuvre de ceux qui ont répondu positivement et dans des délais raisonnables à l'offre initiale de collaboration, celle-ci soumise aux hasards de rencontres, d'échanges, de contacts. Le travail de la virgule n'était pas, pour autant, trop harassant pour assurer l'unité de l'ouvrage. Réunis autour d'un titre - Les transports de psychanalyse4 - les auteurs ont évoqué la même préoccupation fondamentale: que l'espace de jeu analytique demeure intact, libre d'impérialisme psychiatrique, d'invasion pédagogique, de pressions moralisatrices du double langage sur la sexualité et de sa propre tendance à la sclérose et au dogmatisme. Dans l'introduction, le professeur Heinz Weinmann nous propose quelques hypothèses à propos de la trajectoire de Freud le menant du monde scientifique - figuré par «l' œil anatomique» qui tranche et classifie - au monde de la psychanalyse: celui de l'oreille qui donne primat au langage. Deux rêves de Freud servent de guide à l'auteur. La représentation, le langage du rêve - cette «métaphore par excellence>>- s'opposent à la science, nous dit-il. C'est le poète-analyste qui seul peut retrouver des liens entre les fils qui tissent des «histoires
4. Ce titre du livre reprend celui du colloque du Groupe d'Études Psychanalytiques universitaire (GEP!) qui a fait naître l'idée de cette publication. Inter-

Préface

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de souffrance» pour en restituer le sens. Mais la métaphore, le déplacement de sens, ce langage poétique qui est celui de la psychanalyse vivante, reste toujours fragile, en danger de solidification, de calcification dogmatique et rationnelle. Le premier chapitre - une entrevue avec Lise Monette - nous invite à réfléchir à la question de l'évolution de l'interprétation, révélatrice de la place que les analystes accordent aujourd'hui tant à l' interprétation des rêves qu'à la sexualité. La fuite devant le non-sens, l'aseptisation de l'analyse acculée à des positions défensives face au Surmoi social scientifique et politically correct - la sclérose guette, dans laquelle la psychanalyse peut s'enliser et perdre contact avec le poète-rêveur qui sommeille dans chacun. Dans le deuxième chapitre, Marie Hazan aborde les modalités du travail analytique avec des «nouveaux analysants»-- pour qui l'élaboration psychique n'est pas d'emblée possible et le passage à l'acte, voire, les somatisations en tiennent place. Contenir le transfert, initier le processus d'élaboration à partir du contre-transfert afin de «ménager l'espace pour que puisse se mettre en place la représentation»- tel est le nouveau cadre de travail que l'auteur nous présente.
Dans le troisième chapitre

-

consacré à la psychanalyse

d'en-

fants - Michel Grignon précise la nature et les fonctions du jeu analytique. Des repères historiques et théoriques balisent le chemin de la présentation du travail clinique. Le lecteur peut suivre, grâce aux illustrations cliniques, une démarche qui s'inscrit dans la perspective de M. Klein et de W. Bion. L'enfant apporte sa demande personnelle à l'analyste nous dit aussi Grignon - et s'engage dans le jeu analytique de son propre gré, mais le travail avec l'enfant nécessite une modulation constante du transfert et du contre-transfert au niveau groupal- familial. Dans le quatrième chapitre, Irène Krymko-Bleton soulève la question des modifications du cadre analytique dans ses aspects spatiaux et temporels. Entre l' œil qui regarde et l'oreille qui écoute risque de se jouer la spécificité du travail proprement analytique: travail mis en péril par la dérive psychiatrique, illustrée en particulier par les thérapies d'orientation psychodynamique. Le cinquième chapitre présente le dispositif d'accompagnement des tout-petits lors des premières étapes de séparation/individuation, élaboré originellement par l'équipe réunie autour de Françoise Dolto, à Paris. Les auteurs Marie-Hélène Malendrin, Irène KrymkoBleton, Marie-Françoise El Khouri et Suzanne Perron - rendent compte de la spécificité du travail analytique à visée préventive, dans un espace de rencontres sociales. Le cadre de la Maison Verte à Paris

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et de la Maison Buissonnière à Montréal assure la fonction de tiers entre l'enfant et la famille. Quelques exemples illustrent ce travail au quotidien. Le sixième chapitre aborde la question de la formation. Les auteurs - Jean-Pierre Bienvenu, Martin Gauthier, François de Carufel et Johanna Echlin Bastian - présentent un dispositif original de formation en thérapie psychanalytique, qui vise à remédier aux problèmes structuraux des instituts psychanalytiques. La description d'un Grand jeu institutionnel, une activité expériencielle qui prend place une fois l'an, permet au lecteur d'entrevoir comment sont mis en lumière différents enjeux concernant la vie inconsciente du groupe dans son rapport, en particulier, à la tâche de formation. Entre les chapitres sont intercalés, en contrepoint ou par association d'idées, des extraits de textes littéraires et poétiques. Le mouvement de réflexion, d'écriture, de lecture, de jeu d'associations libres s'est figé en livre: au lecteur de le relancer. J. K.-B.

Extrait

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Notations Dans l'S, à une heure d'affluence. Un type dans les vingt-six ans, chapeau mou avec cordon remplaçant le ruban, cou trop long comme si on lui avait tiré dessus. Les gens descendent. Le type en question s'irrite contre un voisin. II lui reproche de le bousculer chaque fois qu'il passe quelqu'un. Ton pleurnichard qui se veut méchant. Comme il voit une place libre, se précipite dessus. Deux heures plus tard, je le rencontre Cour de Rome, devant la gare Saint-Lazare. II est avec un camarade qui lui dit: «Tu devrais faire mettre un bouton supplémentaire à ton pardessus.» Il lui montre où (à l'échancrure) et pourquoi (p. 7). Litotes Nous étions quelques uns à nous déplacer de conserve. Un jeune homme, qui n'avait pas l'air très intelligent, parla quelques instants avec un monsieur qui se trouvait à côté de lui, puis il alla s'asseoir. Deux heures plus tard, je le rencontrai de nouveau; il était en compagnie d'un camarade et parlait chiffons (p.l 0). Métaphoriquement Au centre du jour, jeté dans le tas des sardines voyageuses d'un coléoptère à l'abdomen blanchâtre, un poulet au grand cou déplumé harangua soudain l'une, paisible, d'entre elles et son langage se déploya dans les airs, humide d'une protestation. Puis, attiré par un vide, l'oisillon s'y précipita. Dans un morne désert urbain, je le revis le jour même se faisant moucher l'arrogance pour un quelconque bouton (p. Il). Rêve Il me semblait que tout fût brumeux et nacré autour de moi, avec des présences multiples et indistinctes, parmi lesquelles cependant se dessinait assez nettement la seule figure d'un homme jeune dont le cou trop long semblait annoncer déjà par lui-même le caractère à la fois lâche et rouspéteur du personnage. Le ruban de son chapeau était remplacé par une ficelle tressée. Il se disputait ensuite avec un individu que je ne voyais pas, puis, comme pris de peur, il se jetait dans l'ombre d'un couloir. Une autre partie du rêve me le montre marchant en plein soleil devant la gare Saint-Lazare. Il est avec un compagnon qui lui dit: «Tu devrais faire ajouter un boutQn à ton pardessus. » Là-dessus, je m'éveillai (p. 14).

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Analyse logique Autobus. Plate-forme. Plate-forme d'autobus. C'èst le lieu. Midi. Environ. Environ midi. C'est le temps. Voyageurs. Querelle. Une querelle de voyageurs. C'est l'action. Homme jeune. Chapeau. Long cou maigre. Un jeune homme avec un chapeau et un galon tressé autour. C'est le personnage principal. Quidam. Un quidam. Un quidam. C'est le personnage second. Moi. Moi. Moi. C'est le tiers personnage. Narrateur. Mots. Mots. Mots. C'est ce qui fut dit. Place libre. Place occupée. Une place libre ensuite occupée. C'est le résultat. La gare Saint-Lazare. Une heure plus tard. Un ami. Un bouton. Autre phrase entendue. C'est la conclusion. Conclusion logique (pp. 40-41). Interrogatoire - À quelle heure ce jour-là passa l'autobus de la ligne S de midi 23, direction porte de Champerret? - À midi 38. - Y avait-il beaucoup de monde dans l'autobus de la ligne S susdésignée? - Des flopées. - Qu'y remarquâtes-vous de particulier? - Un particulier qui avait un très long cou et une tresse autour de son chapeau. - Son comportement était-il aussi singulier que sa mise et son anatomie? Tout d'abord non; il était normal, mais il finit par s'avérer être celui

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Extrait

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d'un cyclothymique paranolaque légèrement hypotendu dans un état d'irritabilité hypergastrique. - Comment cela se traduisit-il? - Le particulier en question interpella son voisin sur un ton pleurnichard en lui demandant s'il ne faisait pas exprès de lui marcher sur les pieds chaque fois qu'il montait ou descendait des voyageurs. - Ce reproche était-il fondé? - Je l'ignore. - Comment se termina cet incident? - Par la fuite précipitée du jeune homme qui alla occuper une place libre. - Cet incident eut-il un rebondissement? - Moins de deux heures plus tard. - En quoi consista ce rebondissement? - En la réapparition de cet individu sur mon chemin. - Où et comment le revîtes-vous? - En passant en autobus devant la cour de Rome. - Qu'y faisait-il? - Il prenait une consultation d'élégance (pp. 65-66). Fantomatique Nous, garde-chasse de la Plaine-Monceau, avons 1'honneur de rendre compte de l'inexplicable et maligne présence dans le voisinage de la porte orientale du Parc de S. A. R. Monseigneur Philippe le sacré duc d'Orléans, ce jour d'huy seize de mai mille sept cent quatre-vingt-trois, d'un chapeau mou de forme inhabituelle et entouré d'une sorte de gallon tressé. Conséquemment nous constatâmes l'apparition soudaine sous ledit chapeau d'un homme jeune, pourvu d'un cou d'une longueur extraordinaire et vêtu comme on se vêt sans doute à la Chine. L'effroyable aspect de ce quidam nous glaça les sangs et prévint notre fuite. Ce quidam demeura quelques instants immobile, puis s'agita en grommelant comme s'il repoussait le voisinage d'autres quidams invisibles mais à lui sensibles. Soudain son attention se porta vers son manteau et nous l'entendîmes qui murmura comme suit: «Il manque un bouton, il manque un bouton.» Il se mit alors en route et prit la direction de la Pépinière. Attiré malgré nous par l'étrangeté de ce phénomène, nous le suivîmes hors des limites attribuées à notre juridiction et nous atteignîmes nous trois le quidam et le chapeau un jardinet désert mais planté de salades. Une plaque bleue d'origine inconnue mais certainement diabolique portait l'inscription «Cour de Rome». Le quidam s'agita quelques moments encore en murmurant: «Il a voulu me marcher sur les pieds.» Ils disparurent alors, lui d'abord, et quelque temps après, son chapeau. Après avoir dressé procès-verbal de cette liquidation, j'allai boire chopine à la Petite-Pologne (pp.73-74). Médical Après une petite séance d'héliothérapie, je craignis d'être mis en quarantaine, mais montais finalement dans une ambulance pleine de grabataires.

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Là, je diagnostique un gastralgique atteint de gigantisme opiniâtre avec élongation trachéale et rhumatisme déformant du ruban de son chapeau. Ce crétin pique soudain une crise hystérique parce qu'un cacochyme lui pilonne son tylosis gompheux, puis, ayant déchargé sa bile, il s'isole pour soigner ses convulsions. Plus tard, je le revois, hagard devant un Lazaret, en train de consulter un charlatan au sujet d'un furoncle qui déparait ses pectoraux (p. 132). Impuissant Comment dire l'impression que produit le contact de dix corps pressés sur la plate-forme arrière d'un autobus S un jour vers midi du côté de la rue de Lisbonne? Comment exprimer l'impression que vous fait la vue d'un personnage au cou difformément long et au chapeau dont le ruban est remplacé, on ne sait pourquoi, par un bout de ficelle? Comment rendre l'impression que donne une querelle entre un voyageur placide injustement accusé de marcher volontairement sur les pieds de quelqu'un et ce grotesque quelqu'un en l'occurrence le personnage ci-dessus décrit? Comment traduire l'impression que provoque la fuite de ce dernier, déguisant sa lâcheté du veule prétexte de profiter d'une place assise? Enfin comment formuler l'impression que cause la réapparition de ce sire devant la gare Saint-Lazare deux heures plus tard en compagnie d'un ami élégant qui lui suggérait des améliorations vestimentaires? (pp. 138-139).
Interjections Psst! heu! ah! oh! hum! ah! ouf1 eh! tiens! oh! peuh! pouah! ouïe! hou! aïe! eh! hein! heu! pfuitt! Tiens! eh! peuh! oh! heu! bon! (p.149) Raymond Queneau Exercices de style
1947, Gallimard