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Travail, jeunesse et migrations

238 pages

Travail, jeunesse et migrations réunit les contributions de quinze chercheurs français, argentins et uruguayens dans le but d’analyser la mobilité des nouvelles générations au sein d’un monde globalisé. Signes des transformations du travail en Europe et en Amérique latine, les notions de précarité et d’informalité se sont imposées, qu’elles s’illustrent par une entrée difficile des jeunes dans la vie adulte ou par de nouvelles formes de migration. Quand les jeunes Européens se mettent en quête d’un emploi stable, les jeunes Latino-Américains recherchent un emploi « formel », doté de droits sociaux. Dans les deux cas, l’incertitude de l’avenir n’écarte pas les possibilités de résistance et de mobilisation collective. S’affranchissant d’une vision eurocentrée et datée de l’emploi, cet ouvrage invite au dialogue entre sociologies du travail, de la vie quotidienne et de la politique.


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Couverture

Travail, jeunesse et migrations

Regards croisés Europe-Amérique latine à l’heure de la mondialisation

Marcos Supervielle, Mariana Busso et Paul Bouffartigue (dir.)
  • DOI : 10.4000/books.iheal.2966
  • Éditeur : Éditions de l’IHEAL
  • Année d'édition : 2016
  • Date de mise en ligne : 6 mars 2017
  • Collection : Travaux et mémoires
  • ISBN électronique : 9782371540378

OpenEdition Books

http://books.openedition.org

Édition imprimée
  • Date de publication : 1 janvier 2016
  • ISBN : 9782371540347
  • Nombre de pages : 238
 
Référence électronique

SUPERVIELLE, Marcos (dir.) ; BUSSO, Mariana (dir.) ; et BOUFFARTIGUE, Paul (dir.). Travail, jeunesse et migrations : Regards croisés Europe-Amérique latine à l’heure de la mondialisation. Nouvelle édition [en ligne]. Paris : Éditions de l’IHEAL, 2016 (généré le 15 mars 2017). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/iheal/2966>. ISBN : 9782371540378. DOI : 10.4000/books.iheal.2966.

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© Éditions de l’IHEAL, 2016

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Travail, jeunesse et migrations réunit les contributions de quinze chercheurs français, argentins et uruguayens dans le but d’analyser la mobilité des nouvelles générations au sein d’un monde globalisé.
Signes des transformations du travail en Europe et en Amérique latine, les notions de précarité et d’informalité se sont imposées, qu’elles s’illustrent par une entrée difficile des jeunes dans la vie adulte ou par de nouvelles formes de migration. Quand les jeunes Européens se mettent en quête d’un emploi stable, les jeunes Latino-Américains recherchent un emploi « formel », doté de droits sociaux. Dans les deux cas, l’incertitude de l’avenir n’écarte pas les possibilités de résistance et de mobilisation collective.
S’affranchissant d’une vision eurocentrée et datée de l’emploi, cet ouvrage invite au dialogue entre sociologies du travail, de la vie quotidienne et de la politique.

Marcos Supervielle

Sociologue, est professeur à l’université de la República (Uruguay).

Mariana Busso

Sociologue, est professeure à l’université de La Plata et chercheuse au Conseil national argentin de recherches scientifiques et techniques (Conicet).

Paul Bouffartigue

Sociologue, est directeur de recherche au CNRS et travaille au Laboratoire d’économie et de sociologie du travail (LEST, Aix-Marseille Université/CNRS).

Sommaire
  1. Introduction

    Paul Bouffartigue, Mariana Busso et Marcos Supervielle
    1. Précarité et informalité : deux catégories hétérogènes pour des phénomènes ressemblants ?
    2. Les nouvelles générations au cœur du remodelage des formes du travail
    3. Travailleurs précaires et informels : des mobilisations sociales improbables ?
    4. Quelles nouvelles figures de la migration ?
  2. Première partie. Travail, jeunesse et mobilisations sociales

    1. Chapitre I. Précarité, informalité : contradictions et réversibilités

      Paul Bouffartigue et Mariana Busso
      1. Apports et limites de deux concepts hétérogènes
      2. Des processus non linéaires
      3. Repérer le travail précaire et informel
      4. Quelles bases objectives à l’action et à l’organisation collectives des travailleurs précaires et informels ?
      5. Précaires et sans-papiers en France : la forme syndicale à l’épreuve
      6. Organisations et luttes de travailleurs informels en Argentine et ailleurs
      7. Des pistes de recherche
    1. Chapitre II. Jeunes Argentins et Français : en quête de quelle stabilité-instabilité professionnelle ?

      Claire Bidart, Mariana Busso, María Eugenia Longo et Pablo Ernesto Pérez
      1. La stabilité et l’instabilité professionnelle dans les parcours objectifs des jeunes
      2. Le rapport entre éducation et stabilité professionnelle
      3. Le CDI comme garant de la stabilité de l’emploi
      4. L’instabilité et les nouvelles embauches
      5. Les « emplois de jeunes »
      6. Les rapports des jeunes à la stabilité et à l’instabilité professionnelle
      7. Significations et poids de la stabilité pour les jeunes Français et Argentins
      8. Une relation non mécaniciste entre pratiques et rapports des jeunes à l’emploi
      9. Le rapport à la stabilité et à l’instabilité peut évoluer
      10. Réflexions finales
    2. Chapitre III. Uruguay : les jeunes face à la précarité et à l’informalité du travail

      Mariela Quiñones, Marcos Supervielle et Jean Hennequin
      1. Premier emploi et mécanismes d’accès au monde du travail
      2. Étudiants et/ou travailleurs
      3. Travail et vocation
      4. Réflexions finales
    3. Chapitre IV. Le cartoneo, une activité à la charnière des processus d’informalité et de formalisation

      Débora Gorbán
      1. La diffusion de la collecte informelle dans la ville de Buenos Aires
      2. Les expériences d’organisation et leurs difficultés dans le secteur du recyclage
      3. Le circuit du recyclage dans l’expansion du cartoneo
      4. À la recherche de la reconnaissance : la légalisation comme processus collectif
      5. Réflexions finales
    4. Chapitre V. Quand le paternalisme se précarise, les travailleurs « zélés » se mobilisent

    1. Une usine récupérée par ses salariés à Buenos Aires

      Maxime Quijoux
      1. Global : une entreprise paternaliste
      2. Les métamorphoses d’un paradigme patronal
      3. Les ressorts de la mobilisation : appartenance sociale et morale à l’entreprise
      4. Conclusion
  1. Seconde partie. Travail et migrations

    1. Chapitre VI. Dépasser les frontières économiques : « l’industrie » de la migration

      Des activités aux acteurs transnationaux

      Delphine Mercier
      1. L’Amérique du Sud et l’Amérique centrale : une dynamique économique transnationale « extra-territorialisée »
      2. Une dynamique de l’emploi excluant la jeunesse ?
      3. L’Amérique du Sud et l’Amérique centrale : une région fondée sur des acteurs transnationaux « déterritorialisés » ?
      4. Vers une nouvelle économie de la migration ?
    2. Chapitre VII. Entre formalisation des marchés de produits et informalisation des marchés du travail

      Annie Lamanthe et Víctor Rau
      1. État des lieux des travaux sur le référentiel
      2. Des contextes différenciés
      3. L’informalisation : une hypothèse qui ne se vérifie pas
      4. Tension entre qualité et coût
    1. Chapitre VIII. Migrantes boliviennes dans les métropoles espagnoles et argentines : de l’emploi informel au travail précaire

      Virginie Baby-Collin et Susana María Sassone
      1. Féminisation migratoire dans des contextes de forte irrégularité juridique
      2. Emploi de basse productivité en Argentine, économie souterraine en Espagne : deux visions de l’informalité de l’emploi
      3. Des niches spécifiques, peu variées, pour des emplois précaires peu qualifiés
      4. Lire la précarité du travail féminin à partir des trajectoires migratoires et des configurations sociofamiliales
      5. Conclusion
    2. Chapitre IX. Jouer avec les frontières du formel et de l’informel

      Les migrants boliviens sur les marchés itinérants de Buenos Aires

      Laurence Brassamin
      1. Marchés itinérants à Buenos Aires
      2. Informalité et trajectoires de vie variées
      3. L’insertion socioprofessionnelle des Boliviens sur les marchés itinérants de Buenos Aires
      4. Conclusion
  1. Conclusion

    Paul Bouffartigue
    1. Sortir des approches normatives du « travail » et du « non-travail »
    2. Décloisonner sociologie du travail, sociologie de la vie quotidienne et sociologie politique
  2. Biographies des auteurs

Introduction

Paul Bouffartigue, Mariana Busso et Marcos Supervielle

La dérégulation de l’emploi et du travail dans les pays du Nord et les interdépendances accrues entre les économies de la planète – appréhendées le plus souvent par les termes de « mondialisation » ou de « globalisation » – aiguisent au Nord l’intérêt des questionnements en provenance du Sud. Mais, plus largement, c’est le croisement des analyses et des problématiques issues de diverses régions de la planète qui est à l’ordre du jour dans un monde globalisé. Ce livre propose de mettre en avant, d’une part la catégorie d’« informalité » privilégiée pour la compréhension des dynamiques des activités en Amérique latine et, d’autre part, la notion de « précarité » qui s’est d’abord imposée dans nombre d’analyses françaises et européennes, avant de connaître un usage croissant dans certains pays latino-américains1. Si la globalisation oblige à renouveler les grilles d’analyse des sciences sociales, engendrées dans la matrice des États-nations, il serait dangereux d’associer des catégories issues d’une région du monde avec des réalités qui en sont éloignées. À quelles conditions la transposition – et non l’application – de catégories d’analyse à d’autres contextes sociaux et culturels que ceux qui les ont vus naître, peut-elle s’avérer féconde ? C’est en mettant à l’épreuve les notions de précarité et d’informalité sur trois séries de phénomènes empiriques étroitement liés aux transformations des activités de travail que nous proposons de contribuer à ce débat : l’entrée difficile des jeunes dans la vie professionnelle ; le renouvellement des mobilisations sociales ; et les nouvelles figures de la migration.

La première des conditions d’une transposition féconde est sans doute l’existence d’un minimum de proximité et de ressemblances entre les pays ou les régions du monde que l’on observe dans une perspective comparative. C’est le cas ici, avec, d’un côté, principalement la France – et l’Espagne – et, de l’autre, principalement l’Argentine – et l’Uruguay – ; soit un pays européen anciennement développé, seconde économie de la zone euro, et l’un des pays les plus développés d’Amérique latine. Dans les deux cas, ce sont des sociétés dans lesquelles le statut du travail salarié et les institutions du welfare font – ou ont fait – référence au regard de la situation sociale dans les autres pays de la même région du monde.

La seconde condition pour effectuer une transposition féconde est de ne jamais perdre de vue les différences majeures qui séparent les contextes sociétaux à propos desquels on tente d’utiliser ces catégories de précarité et d’informalité. La notion d’informalité n’est pas la même sur le continent africain et en Amérique latine. La mise en place de lois sociales dans beaucoup de pays d’Amérique latine a coïncidé avec une utopie, la croyance selon laquelle tous les problèmes seraient résolus par l’industrie. L’idéologie industrialiste explique l’adoption de lois favorables aux salariés sous l’impulsion, dans les années 1930, de Cardenas au Mexique et Vargas au Brésil ; de Perón en Argentine dans les années 1940 et au début des années 1950, et de Velasco dans les années 1960 au Pérou. Ces lois étaient certes contournées par le développement de secteurs informels et, depuis les années 1980, combattues par le consensus de Washington2, mais on peut penser qu’elles restent dans la mémoire collective de ces pays comme le mode typique d’existence d’une norme salariale, phénomène qu’on ne rencontrera pas dans nombre de pays africains. Si l’on cherche maintenant à rapprocher les activités informelles présentes en Amérique latine de celles que l’on peut voir se développer en Europe – appelées significativement autrement : « travail au noir », « non déclaré », « économie souterraine » –, il faudra cependant conserver à l’esprit que l’universalité de l’accès aux droits sociaux a marqué ce continent, ce qui n’est pas le cas en Amérique latine, région du monde où, comme l’a souligné Bruno Lautier, l’informalité est un phénomène qui dépasse largement la sphère économique pour constituer un « mode de fonctionnement normal de la société », dans lequel les « codes privés, hors des codes étatiques » – incluant les phénomènes de corruption – jouent un rôle majeur3.

Précarité et informalité : deux catégories hétérogènes pour des phénomènes ressemblants ?

Qu’elles soient appliquées au travail, à l’emploi, ou aux travailleurs, les notions de précarité et d’informalité apparaissent toutes deux dans les années 1970, mais selon des logiques bien distinctes4. L’usage de la première n’a jamais été cantonné à la sphère institutionnelle – celle des politiques de l’emploi et des statistiques officielles – ni même à la sphère académique, puisqu’il concerne tout autant le champ politique que celui de l’expérience sociale ordinaire. Ce n’est pas le cas de la seconde : issue des institutions internationales telles que le Bureau international du travail (BIT), si elle a rapidement donné lieu à des controverses académiques, elle n’est guère présente dans le débat politique et, en excluant quelques exceptions, encore moins présente comme catégorie de l’expérience ordinaire, au travers de laquelle les personnes définissent leur identité sociale en tant que telle et, a fortiori, se mobilisent collectivement. La première notion est pétrie d’une dimension normative et fait polémique – l’énoncer, c’est dénoncer la situation visée –, dimension dont est dépourvue la seconde, sa finalité restant plus neutre et descriptive. La première est volontiers mobilisée par la critique sociale comme par la sociologie critique, au risque d’une vision misérabiliste des groupes sociaux précaires. La seconde évite cette pente normative, au risque, symétrique, d’une approche statistique et/ou abstraite du phénomène qui gomme les formes de vulnérabilité sociale auxquelles il renvoie.

La catégorie de précarité est avant tout appliquée à l’emploi, par opposition à une norme d’emploi stable, dont la construction française est indissociable du rôle joué par l’État et le modèle de la fonction publique. Dans un premier temps, les experts et chercheurs ont appelé « atypiques » les modalités de contrat de travail qui s’écartent du contrat de travail à durée indéterminée (CDI) et à temps plein : notamment le contrat à durée déterminée (CDD), l’emploi intérimaire, les emplois dits « aidés » (fournis ou subventionnés par l’État) et l’emploi à temps partiel. Mais, rapidement, la notion de forme d’emploi « atypique » est devenue synonyme de forme d’emploi « précaire ». Et c’est parce qu’il existe une norme d’emploi stable, à la fois juridiquement bien définie et socialement légitime, que la notion d’emploi précaire permet à la fois une mesure statistique précise du phénomène et sa mobilisation dans le champ social et politique pour dénoncer le déclin de la norme d’emploi. Les chercheurs sont partie prenante dans cette circulation de la catégorie entre les différents mondes et usages sociaux. Ils utilisent des statistiques tout en étant impliqués dans les discussions sur la construction des catégories et des indicateurs et engagés dans un débat social nourri sur l’ampleur et la signification de la précarisation de l’emploi et du travail. Certains vont jusqu’à se prononcer sur les perspectives diverses et contradictoires de sécurisation professionnelle. Voilà près de vingt ans que la catégorie ne désigne plus seulement le type de contrat de travail, mais la condition laborieuse et même la société salariale prise dans son ensemble, avec, à un pôle de cette dynamique, l’extension d’un précariat de plus en plus vaste5. L’un des points de débat qui anime le courant critique de la sociologie concerne la place relative de l’État et des mouvements sociaux dans la construction historique et dans la recomposition éventuelle des formes de stabilisation ou de sécurisation de la condition salariale. Ainsi, on peut se demander si une vision quelque peu fonctionnaliste de ces processus ne sous-estime pas le rôle des initiatives venues des classes populaires dans la genèse de l’État providence – songeons au rôle des mutuelles ouvrières. Et, en occultant la manière dont certains usages de formes précaires d’emploi expriment un rejet de la subordination salariale, cette vision négligerait le rôle possible des groupes sociaux subalternes dans l’invention de nouvelles formes de sécurité professionnelle6.

La précarité est donc une catégorie à géométrie très variable. S’agissant de mesurer l’ampleur des formes précaires d’emploi, la puissance de l’appareil statistique français – s’appuyant sur un État encore relativement efficace et donc sur une forte formalisation juridique de l’emploi – produit des estimations précises. Selon l’indicateur retenu, le taux d’emploi précaire parmi les travailleurs occupés varie, en 2013, dans une fourchette de 12 % (CDD, intérim, emplois aidés) à 25 %. Ce dernier chiffre englobe également l’emploi à temps partiel contraint (5 %) et les salariés en CDI craignant de perdre leur emploi à court terme (7 %)7. Mais la précarité professionnelle est encore plus large. Elle comprend également le chômage de masse (10 % officiellement, sans doute 15 % de fait), la précarité du travail (conditions et sens dégradés du travail), la zone intermédiaire entre salariat et pauvreté assistée et les zones grises du salariat. C’est en observant les parcours des individus et les ressources extra-professionnelles qui sont les leurs que l’on approche de plus près les réalités de la précarisation contemporaine de larges fractions des classes populaires. C’est à partir de données longitudinales qu’une étude récente peut conclure qu’« en France, les deux tiers du monde du travail sont précaires, précarisés ou menacés8 ».

Il est probable qu’en France, comme dans nombre d’autres pays européens, la part de l’activité non déclarée s’accroisse. On pourrait donc parler également d’« informalisation » de l’emploi. Mais cela n’est guère pertinent dans le contexte français puisque, au sens strict, un emploi est la forme institutionnelle de tout travail déclaré. On parlera à la rigueur d’« informalité » du travail ou de l’activité. Mais on utilise surtout les expressions suivantes : « travail au noir », « non déclaré », « illicite », « illégal », « clandestin » ; on parle également d’« économie souterraine ». Ce n’est pas le cas en Amérique latine, où la notion d’« informalité » seminformel9ble appliquée tout autant à l’emploi, au travail, à l’activité et à l’économie. La catégorie d’informalité apparaît initialement comme émanant de l’Organisation internationale du travail (OIT) et de la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (Cepal), et appliquée à un « secteur informel9 ». Elle désigne des unités productives dans lesquelles l’entrée est facile, le capital peu séparé du travail, le travail peu divisé et utilisé intensivement (travail familial gratuit, travail indépendant, travail domestique, très petits entrepreneurs…). En 2002, l’OIT élargit la catégorie en traitant cette fois de l’« économie informelle » pour désigner les travailleurs non protégés, quelle que soit la taille de l’entreprise qui les emploie. La notion a donné lieu à de nombreux débats théoriques en Amérique latine. Au côté de la vision dualiste portée par l’OIT qui oppose secteur formel et secteur informel, deux autres perspectives, légaliste et structuraliste, ont été soutenues10. La première privilégie le rapport au droit : les activités se situent en marge de la légalité. Inscrite dans une interprétation néolibérale, elle met en cause un excès de régulation étatique. La seconde explique l’existence d’une « masse marginale » par l’incapacité du type de développement capitaliste, propre aux pays dépendants, à absorber « l’armée industrielle de réserve » chère à Marx. Difficile à rendre opérationnelle, cette dernière notion s’efface quand il s’agit de mesurer empiriquement le phénomène, laissant place aux approches dualiste ou légaliste. Selon les cas, l’accent est alors mis sur le caractère non déclaré et non protégé socialement de l’activité et/ou sur le type d’activité économique dont il s’agit.

L’omniprésence du secteur informel en Amérique latine – sans pour autant atteindre le seuil de certains pays d’Afrique ou d’Inde11 – se reflète dans les chiffres impressionnants du début des années 1990, époque à laquelle les politiques néolibérales étaient généralisées. Il représente alors la moitié de la population en âge de travailler. Mais cette proportion varie du simple au double, du Chili (32 %) à la Bolivie (71 %), en passant par des pays comme l’Argentine, le Brésil et le Mexique, qui se situent alors à un niveau intermédiaire (40 à 45 %)12. Les politiques dites d’« ajustement structurel » ont provoqué une augmentation de l’emploi informel tout au long des années 1990, avant que l’arrivée au pouvoir de gouvernements de gauche ne se traduise par un changement de tendance. Ainsi, en Argentine, le travail informel est monté jusqu’à 49,7 % en 2003, pour retomber ensuite à 34 % en 201113, notamment à la suite d’une campagne gouvernementale en faveur de la déclaration de l’emploi domestique.

En Argentine et en Uruguay, l’usage du terme « informalité » dans son acception académique reste limité aux cercles d’experts et aux nomenclatures statistiques. Cela n’empêche pas des chercheurs de le reprendre comme clé de lecture du monde du travail, même s’ils mettent aussi l’accent sur ses implications politiques. En effet, ce terme permet de poser « le problème majeur […] de la restauration de la capacité de régulation institutionnelle de l’économie de la part de l’État, sur la base de l’émergence d’une nouvelle citoyenneté qui réunirait “formels” et “informels” au sein d’une nouvelle catégorie de citoyens14 ».

Mais, malgré les tentatives de certaines ONG et de certains syndicats pour organiser les travailleurs informels, cette appellation ne prend pas sens pour les populations concernées – sauf en de rares exceptions –, y compris quand elles se mobilisent pour améliorer leurs conditions d’existence. Cela signifie que ces groupes se mettent en mouvement à partir d’autres manières de se définir, de penser et de critiquer le monde social15.

Si la catégorie d’informalité est pour l’heure fort peu reprise par les chercheurs, ou même par les institutions internationales, au regard des réalités laborieuses d’un pays du Nord comme la France, ce n’est pas le cas de celle de la précarité, que l’on applique aux pays d’Amérique latine.

Il en va ainsi de l’Argentine où, depuis les années 1990, les politiques néolibérales se traduisent par un double mouvement de déstabilisation de l’emploi formel – objet de mesures affaiblissant les protections légales et sociales – et de développement du secteur informel. Mieux, depuis les années 2000, la catégorie de précarité est reprise par le mouvement syndical ou par des mouvements sociaux pour dénoncer la déstabilisation de l’emploi formel. En revanche, elle ne semble pas prendre sens dans l’expérience sociale des travailleurs concernés, pas plus que la catégorie d’informalité16.

L’intérêt d’une mise en circulation croisée des catégories de précarité et d’informalité entre pays du Nord et du Sud provient d’abord de la communauté relative de dynamiques et d’enjeux qui affectent le monde du travail et les classes populaires, sous les effets de la mondialisation néolibérale. Les années 1980 et 1990 se caractérisent, dans les pays du Sud comme dans les pays du Nord, par une déstabilisation du salariat. Cette déstabilisation s’est opérée selon deux modalités, combinées sous des formes concrètes diverses et des proportions variables, mais souvent « avec le même résultat17 » : l’institutionnalisation, via leur formalisation juridique, de normes d’emploi dégradées ; et la dé-protection légale et sociale. Soit la précarisation d’une part et l’informalisation d’autre part. À la suite d’une réflexion sur leur genèse et leurs usages – bien distincts dans les différents champs – institutionnel, académique, mouvements sociaux, expérience sociale ordinaire –, il apparaît nécessaire de :

  • relativiser l’opposition entre ces deux catégories ;

  • les penser comme pôles d’une relation dynamique (précarité/ stabilité, informalité/formalité), entre lesquels les individus et les groupes peuvent circuler ;

  • les appréhender comme processus et non comme états, comme un

  • « enchevêtrement de formes sociales du travail subalterne » n’ayant jamais disparu au sein même des pays capitalistes du centre18 ;

  • s’intéresser à ce qu’elles nous disent et à ce qu’elles nous cachent

  • de l’expérience sociale ordinaire ;

  • s’interroger sur les formes d’identification et de mobilisation sociale qui leur sont associées et sur les liens entre ces dernières et les formes quotidiennes d’entraide et de solidarité populaires, lesquelles se situent toujours entre adaptation et résistance à la vulnérabilité sociale.

Notre réflexion viendra enrichir les catégories d’informalité et de précarité dans une nouvelle grille d’analyse et débouchera sur d’autres conceptualisations. C’est cette ligne directrice que l’ouvrage suivra en s’appuyant sur les thèmes de la jeunesse et des mobilisations sociales (en première partie) et des migrations (en seconde partie).

Les nouvelles générations au cœur du remodelage des formes du travail