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Travail : La parole aux « suicidants »

De
210 pages

Parce que le suicide est un acte personnel, que les suicidés n’ont plus de voix, que les chercheurs ont des postures cliniques et des opinions divergentes, la pensée suicidaire liée au travail est un sujet à la fois sensible et complexe – notamment parce que l’imputabilité au travail est difficile à établir.
Par un questionnement progressif, nous tenterons de comprendre ce qui peut amener un salarié à devenir un « suicidant » au travail, c’est-à-dire une personne ayant pensé au suicide, ou tenté de mettre fin à ses jours, en raison de son contexte professionnel.
Que se passe-t-il dans cet interstice : entre la pensée et l’acte ? Nous verrons qu’en France le travail demeure pour la majorité des personnes un socle existentiel. Néanmoins, exerce-t-il encore un rôle de protection ?
Quelles sont les principales transformations survenues depuis les années 70-80 et la décennie 2000 – dates des « vagues » de suicides médiatisés, dans des grandes entreprises françaises ?
Même si la souffrance physique demeure et que la souffrance psychique est en augmentation, il apparaît qu’elles n’entraînent pas nécessairement des pensées suicidaires et des suicides.
Alors, qui sont ces « suicidants » au travail et comment le deviennent-ils ? Quelles seraient les pistes de réflexion en matière de prévention ?


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Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-414-05056-7

 

© Edilivre, 2017

Remerciements

Je tiens tout particulièrement à remercier l’ensemble des personnes interviewées qui se sont exprimées en toute confiance sur un thème aussi douloureux et difficile à aborder. Elles m’ont permis de traiter ma recherche sous un nouvel angle et de m’interroger différemment sur ce thème.

Je souhaite également remercier les médecins de m’avoir octroyé du temps et de s’être exprimés sur un sujet aussi délicat.

J’adresse de chaleureux remerciements à Sylvie Boucheron pour la création de la couverture qui symbolise parfaitement la complexité de ce sujet.

Je remercie également les Éditions Édilivre de leur confiance et de leur collaboration.

Avertissement

Parce que ce sujet demeure mal connu – qu’il est délicat – que les opinions divergent considérablement, notamment en ce qui concerne l’éthique de l’acte, j’ai tenté de l’appréhender avec prudence.

En effet, ce livre n’a pas la prétention d’apporter des réponses « toutes faites » aux multiples questions que suscite le suicide au travail. Néanmoins, il peut fournir aux chercheurs et aux étudiants en sciences humaines des questionnements, de nouvelles approches et pistes de réflexion. Cet ouvrage se veut également à la portée de tous, et offre un éclaircissement sur certains doutes et inquiétudes à l’égard de ce sujet.

Bien que les sciences humaines ne soient pas des sciences exactes comme les mathématiques (par exemple), l’ensemble de ce travail de recherche s’est appuyé sur une méthodologie rigoureuse afin que les résultats de cette étude soient représentatifs.

Vous pourrez constater que les liens entre le travail et le suicide sont multifactoriels, et que les interactions avec l’extérieur – autrement dit, l’univers hors travail des « suicidants » est primordial. En effet, les déterminants sont multiples et l’imputabilité au travail demeure toujours très difficile à établir.

Tout au long de cet ouvrage, j’explique ce qu’est un « suicidant » du travail. Ce concept ne peut donc pas être traité en une phrase. Cependant, pour une meilleure compréhension, je définis un « suicidant » du travail comme une personne exerçant une activité professionnelle ou pas, ayant tenté de se suicider ou pensé au suicide en lien « apparemment » avec son travail.

Par conséquent, je tiens à notifier que l’objectif de cette démarche n’est pas d’identifier la sémiologie d’une dépression ou d’un suicide mais de comprendre ce qui se passe dans le monde du travail.

Pour y répondre, j’ai tenu avant tout, à dresser un état des lieux des diverses réflexions et résultats de différentes disciplines ayant effectué des travaux sur ce sujet. Cette étape a été fondamentale puisque j’ai pu m’appuyer sur une nouvelle méthode consistant à s’intéresser directement à la personne concernée ; attention, je le répète, il ne s’agit en aucun cas d’une analyse psychologique mais d’une analyse sociologique.

Marie-Odile Cagnac

Présentation générale

Dans notre société contemporaine, le travail profile la vie de tout un chacun. Travailler fait partie de la norme sociale et le travail est une matrice fondamentale de l’activité humaine. Tout en étant une source de revenu, il peut apporter un épanouissement personnel.

Néanmoins, ces vingt dernières années sont apparues des manifestations comme le stress, le burn out*, les troubles musculo-squelettiques*, les dépressions, les tentatives de suicides et les raptus suicidaires pour décrire différentes formes de malaises liées au travail.

Ces pathologies post-traumatiques questionnent sur le statut de la place du travail dans les étiologies du suicide et sont au cœur des politiques de santé. Par ailleurs, les suicides au travail ou liés au travail ainsi que les tentatives de suicide sur les lieux de travail seraient un fait récent dans les pays occidentaux puisqu’ils dateraient des années 1990.

Passé sous silence, le suicide au travail a commencé à être porté dans l’espace public en 2007 par les médias, après une série d’actes suicidaires perpétrés dans les grandes entreprises telles que France Télécom (Orange), Renault, Peugeot, EDF et le secteur bancaire.

Planant comme un nuage toxique au-dessus de l’entreprise et pouvant « contaminer » à tout moment un ou plusieurs salariés, le suicide est présenté aujourd’hui par les médias comme faisant partie d’un risque inhérent à la vie professionnelle. Cependant, ce phénomène est-il avéré ou est-il une déformation médiatique ? Que se passe-t-il dans le monde du travail pour que des suicides y soient perpétrés ?

Parce que ce sujet demeure mal connu – parce qu’il est délicat – parce que les opinions divergent considérablement, notamment en ce qui concerne l’éthique de l’acte, j’ai tenté de l’appréhender avec prudence. Par ailleurs, même si dans tout suicide réside une part éminemment individuelle que l’on ne peut ni quantifier, ni évaluer, nous verrons que derrière les cas individuels, des régularités sociales apparaissent.

Pour ce faire, j’ai essayé d’objectiver au mieux les données recueillies, tant quantitatives (données chiffrées de laboratoires) que qualitatives (entretiens avec des professionnels de la santé et des « suicidants »).

Cette étude a des fins de compréhension globale, notamment pour mieux appréhender ce que vivent les salariés quotidiennement. Autrement dit, il ne m’appartiendra pas de facto à pointer le fonctionnement (ou le dysfonctionnement) d’une entreprise ou a contrario de souligner la fragilité du salarié.

Dans ce contexte, pour ne pas rester dans une compréhension univoque et déterministe, j’ai tenu à effectuer une analyse progressive, en tenant compte de chacune des données.

Ainsi, ma première approche a consisté à recueillir des données quantitatives sur le suicide au travail et les tentatives de suicides en lien avec le travail – rares sur ce sujet – provenant de l’INRS et l’INVS.

Ma deuxième démarche a été dans un premier temps, de compléter cette approche quantitative par des données qualitatives. Tout d’abord, j’ai effectué une enquête auprès de professionnels de la santé – afin de recueillir leurs représentations du suicide en rapport avec le travail. Après avoir donné la parole aux médecins, il m’a paru incontournable de recueillir celle des « suicidants » du travail. J’ai en effet tenté de mettre en exergue ce que les histoires professionnelles de salariés ont de spécifique pour mieux comprendre ces idées mortifères.

Dès lors, je me suis intéressée au contexte général, puis à la population afin de repérer si certains mécanismes sociaux prédisposeraient à devenir un « suicidant ». Autrement dit, en tenant compte de données pluridisciplinaires (champs de la psychologie, de la sociologie, etc.), j’ai dans un premier temps mené une analyse macrosociologique (l’entreprise et l’individu), puis, dans un second temps, j’ai poursuivi ma recherche sur un plan microsociologique (la place de l’individu dans l’entreprise).

– L’astérisque placé après un mot indique un renvoi au glossaire.

Ainsi, cette étude est constituée de deux parties. La première appelée La centralité du travail est traitée en trois chapitres, elle nous permettra de poser un questionnement plus approfondi.

Le premier chapitre Un début d’approche, dressera un état des lieux général notamment par le biais d’ouvrages spécialisés ayant amorcés mes questionnements. Puis, elle apportera des éléments nécessaires – notamment par le biais de données quantitatives.

Le deuxième chapitre appelé L’évolution du travail, est le fruit d’un travail de réflexion théorique alimenté par des exemples cliniques tirés d’ouvrages. Tout en traçant l’évolution du travail, il démontre par l’intermédiaire de quelques travaux la centralité de celui-ci. Par ailleurs, il retrace ce qui a suscité mes interrogations et parfois mes doutes.

Le troisième chapitre nommé Entretiens avec des professionnels, est une enquête constituée d’une analyse à partir d’un « échantillon » de quatre entretiens effectués auprès de professionnels de la santé. L’objectif de cette dernière est d’approfondir et de mieux interpréter les données recueillies dans les chapitres précédents.

À la vue des entretiens menés et des lectures effectuées, plusieurs hypothèses demandent à être vérifiés. En effet, ces actes suicidaires semblent également liés à des mécanismes identitaires ainsi qu’aux parcours individuels des « suicidants ». C’est pourquoi, à ce niveau de la recherche, il m’a semblé incontournable de comprendre : Qui sont ces « suicidants » ? Si la souffrance au travail n’est pas un facteur suffisant pour expliquer la pensée suicidaire, alors dans quelle mesure l’identité des « suicidants » est affectée ?

L’objectif de cette seconde démarche est de comprendre la matrice de la pensée suicidaire de la personne et de l’acte afin de démontrer ses retentissements sur l’identité sociale.

Pour répondre à ce questionnement, j’ai mené une enquête microsociologique – c’est-à-dire, centrée sur les individus. Il s’agit de recueillir la parole de personnes « suicidantes » ayant vécu des situations professionnelles les menant à penser au suicide, ou encore commettre une tentative de suicide.

Dès lors, la deuxième partie nommée La subjectivité de la personne au travail se décline en six chapitres. Après avoir exposé le cadre méthodologique (premier chapitre), au-delà de la singularité de chaque personne, nous aborderons les éléments communs apparaissant par le biais de la « carte d’identité ».

Dans le chapitre deux intitulé L’univers du travail des suicidants, nous analyserons dans ce même contexte les constantes ; autrement dit, les tendances générales provenant des interviews. Nous verrons que le fait d’exercer avec « un public » est un facteur pouvant expliquer certaines interactions.

Complété par des éléments théoriques, le chapitre trois appelé Les conséquences des nouvelles organisations et des conditions de travail constatéespar les salariés, est l’axe central de cette recherche. Il contribuera à nous donner une vision plus clairvoyante de l’action du travail sur la personne.

Les mises en résonnance de ces données nous mèneront au cœur de l’analyse. En effet, le chapitre quatre titré L’individualisme et un collectif brisé au sein du travail, nous apportera d’une part, l’opportunité de repérer des éléments identiques entre « suicidants » et un « suicidé » et d’autre part, par le biais des facteurs dominants, de repérer des constantes sociales de « suicidants ».

Nous verrons que l’analyse effectuée jusque-là, nous a apporté une pluralité de données sans totalement concourir à expliquer l’impact du travail sur la personne. En effet, tous les salariés en souffrance en raison de leur travail ne se suicident pas. Il apparaît que d’autres éléments en lien avec le travail soient déterminants pour clarifier notre population.

C’est pourquoi, le chapitre cinq intitulé La famille, la religion et le travail comme facteurs d’identité est essentiel puisqu’il apportera une analyse complémentaire. Après avoir étudié ce qui se passe au cœur du travail, nous porterons notre regard sur le salarié en dehors du travail. À partir de supports théoriques, en particulier à travers le concept d’identité, nous tenterons de mettre en avant ce qui peut fragiliser une personne à un moment donné et de mieux comprendre cet interstice entre la pensée et l’acte suicidaire.

Ainsi, nous verrons, d’une part, que le travail, tout comme la périphérie du travail, ne peut pas être négligé, d’autre part, l’ensemble de cette recherche permet ainsi de prendre en compte l’ensemble des déterminants sociaux d’une personne.

Pour finir, tout en dressant un premier bilan général j’expose quelques « pistes » de réflexion professionnelle – particulièrement en matière de prévention.

Partie I

La centralité du travail

« (…) l’individu qui s’est ainsi investi est ébranlé au plus profond de lui-même lorsque l’unité sociale tant aimée est détruite ou vaincue, lorsque sa valeur ou sa dignité s’effondrent ».

Norbert Elias
Qu’est-ce que la sociologie ? Ed. Pocket.

Chapitre I
Un début d’approche

Présentation

Selon les époques et les sociétés, le suicide est interprété différemment. Dans la Grèce antique par exemple, le suicide des esclaves était puni et le cadavre était privé de sépulture. À Rome, le suicide des esclaves était interdit mais très fréquemment de nombreux soldats se supprimaient en cas de souffrances intolérables ou pour préserver leur honneur. Quant aux Gaulois, ils préféraient souvent la mort à l’esclavage des envahisseurs romains.

Au Moyen Âge, la chrétienté condamne le suicide, et malgré la misère sociale, peu de suicides étaient à dénombrer du Ve siècle au XIe siècle. Au XIIe siècle et au XIIIe siècle, pendant l’hérésie cathare, de nombreux cas ont eu lieu. Il faut attendre le XVIIIe siècle, pour que certains préjugés s’effondrent mais jusqu’à la Révolution Française, la répression du suicide est maintenue. La Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, proclamant la liberté humaine, fit tomber toutes les pénalités. En effet, au niveau juridique, le suicide n’est plus réprimé depuis le Code pénal de 1810. Celui-ci ne considère plus le suicide comme un crime d’assassinat ou de meurtre de soi-même. Désormais, aucune peine n’est infligée à celui ou celle qui attente à ses jours. Par conséquent, la tentative de suicide n’est plus punissable et la complicité en matière de suicide n’existe plus en droit français.

L’euthanasie et l’aide au suicide font aujourd’hui l’objet de nombreux débats en France et dans de nombreux autres pays du globe. En France, il est actuellement condamné comme homicide. L’aide au suicide est condamnée pour « abstention volontaire de porter assistance à personne en péril : article 223-6 du Code pénal (non-assistance à personne en danger) ».

Il n’en demeure pas moins que dans nos sociétés occidentales, même si l’on peut noter que ce sujet est abordé plus spontanément dans de nombreux domaines, notamment, comme nous le verrons, au niveau politique, il demeure un sujet sensible et tabou surtout quand il s’agit d’un suicide d’enfant ou d’adolescent. La place de la religion n’est pas anodine dans l’évolution des mœurs face à cet acte. Dans les trois religions monothéistes (chrétienne, judaïsme et musulmane), le suicide demeure un acte répréhensible et souvent condamnable. En effet, d’un point de vue catholique, le suicide est interdit : « Tu ne tueras pas » (La Bible, Exode, chapitre 20 – verset 13). Quant à la religion islamique, celle-ci l’interdit et le considère comme un péché.

Ainsi, pour une compréhension globale de cet acte, il ne faut pas perdre de vue, la place de l’histoire et de la religion dans la société.

Les premiers éléments de recherche

Longtemps recouvert par la loi du silence ou un silence gêné, ce phénomène est porté dans l’espace public par les journalistes en 2007, après une série d’actes suicidaires perpétrés dans de grandes firmes telles que Renault, Peugeot, EDF, France Télécom et le secteur bancaire. Depuis cette date, les suicides au travail ne cessent de défrayer les chroniques : « Le suicide au travail prend de l’ampleur », « Stress suicidaire », « La spirale infernale du stress au travail », « Stress au travail : les dirigeants mis en cause », « Sortir de la souffrance au travail », etc. L’objectif des journalistes est d’interpeller et de sensibiliser l’opinion publique. Ce n’est évidemment pas ces titres dans les journaux qui m’ont interpellée, mais bien plus le fait de mettre fin à ses jours, semble-t-il, à cause du travail.

L’augmentation du nombre de suicides au travail est-il un phénomène avéré ou une déformation médiatique ?

Qu’est-ce qui fait que des personnes se suicident au travail ?

Le travail est-il un facteur suicidogène ? Que se passe-t-il dans le monde du travail pour que des suicides y soient perpétrés ?

Le développement économique et technique n’a-t-il pas pourtant entraîné une amélioration des conditions de travail ?

De cette première réflexion, il en ressort deux questions principales : pourquoi se suicider à cause du travail ? et surtout, comment peut-on mettre fin à ses jours, alors que certaines de ces personnes ont un environnement familial ? Cela renvoie à la place du travail dans notre société et semble-t-il à la place que ces personnes donnaient à leur travail dans leur vie.

Comme le rappellent Sidi Mohammed Barkat et Eric Hamraoui, Aristote stipule dans le chapitre de l’Éthique à Nicomaque que : « (…) le plus redoutable de tous [les dangers] est la mort, car elle est un point final1 »

La place du travail aujourd’hui en France

Cette partie va permettre de dresser un éventail de ce que représente le travail pour une majorité de personnes salariées ou sous un autre statut.

Définition du travail

Travailler vient du latin tripaliare, torturer. Étymologiquement, le travail désigne la souffrance mais, le travail et la perception de sa valeur se sont métamorphosés au cours du temps ; tout comme d’une société à une autre, son sens diffère. Mais quelle place occupe le travail dans notre société ?

Nous allons voir que le travail dans la société française a trois rôles importants.

Le travail comme source de revenu

Nous passons un tiers de notre vie au travail. Il remplit une fonction essentielle. C’est un « gagne-pain » – « c’est notre pain quotidien ». Il permet de s’assumer ainsi que sa famille. Il procure des ressources et grâce à sa rétribution (salaire), il subvient aux besoins primaires.

Le travail comme condition de régulation sociale

Il est la deuxième condition du bonheur. La première étant la santé et à la troisième place on trouve l’amour et la famille (sources INSEE). Ainsi, le travail est associé au bonheur.

Il permet en effet d’être en lien avec les autres. Il est un ciment social : on y créé des liens, on y attend de l’estime des autres ou de la reconnaissance.

Il est également l’objet d’un épanouissement personnel qui structure la vie et la famille.

Il permet d’accéder à une autonomie et donne un sens, une valeur au temps libre. Il apporte un équilibre entre vie extra et intra professionnelle.

Le travail comme identité personnelle et sociale

Le travail occupe une place centrale car il permet d’avoir une identité professionnelle, un statut dans la société ; celui-ci à un impact sur notre identité sociale et nous procure une existence sociale. L’idée inculquée par notre société est que le travail soit à la base du développement personnel. Il est à noter que cette fonction est récente. Les fondements de notre société sont en effet modelés par l’empreinte du travail. À travers lui, la personne accède à une place dans la société ; elle a une identité de métier, appartient à un collectif de travail ; autrement dit, elle est reconnue comme une personne à part entière. Outre que le travail assure une identité, il apporte des amis, une raison d’être. Yves Clot dans Le travail à cœur apporte quelques précisions sur l’investissement affectif des français au travail. Pour beaucoup, l’identité sociale passe principalement par l’identité professionnelle. « L’honneur professionnel » est tout un symbole de nos jours. Comme le dit Christophe Dejours dans le documentaire réalisé par Jean-Michel Carré2 : « Le travail permet d’honorer la vie ; ce qui est de mieux en nous ».

Les travaux de Nicolas Bourgoin sur les corrélations entre suicide et activité professionnelle, soulignent notamment par une enquête de 1994 menée par H. Riffault, que « le travail devient de plus en plus un vecteur d’identité et de reconnaissance sociale : il correspond le plus souvent à une implication positive intimement liée au sentiment d’identité personnelle3 ».

À cela, s’ajoute l’idéologie de la consommation : ce que l’on possède fait-il partie de l’identité sociale ? Dans ce contexte de travail, le chômeur n’a pas de place. Il est étiqueté, exclu de la marche de la société, il éprouve de la honte et de la culpabilité. Il se sent vide de sens car il est déconnecté des rythmes de travail.

Le chômage fait peur parce qu’il est le fléau de la société moderne. Auparavant, il touchait principalement les travailleurs précaires ou les moins qualifiés, aujourd’hui, tout le monde a une « épée de Damoclès » au-dessus de la tête.

Il est important de noter que Georges Friedmann en 1963 avait déjà mentionné que le travail a cinq fonctions essentielles. En plus d’être une source de revenu et une source d’identification personnelle, il a un rôle de réduction de l’isolement, et il donne un sens à l’existence. Émile Durkheim dans Le suicide avait aussi établi un lien entre la santé mentale et l’intégration sociale. Dans La division du travail social, il affirme avec force la centralité de celui-ci et son rôle irremplaçable dans la socialisation. Par ailleurs, Pascale Molinier dans Les enjeux psychiques du travail souligne que « travailler c’est mobiliser son corps, son intelligence, sa personne, pour une production ayant valeur d’usage4 ».

Ainsi, le travail représente un amalgame de significations. La notion de travail reste aussi associée à la souffrance et à la dureté tout en étant une source d’épanouissement et d’intégration. « L’ambivalence du rapport au travail, le fait que celui-ci soit source de souffrance mais aussi de plaisir, l’écart entre la vision subjective du travail et sa réalité objective, sont des conditions nécessaires à l’accomplissement du travail5 ». Par conséquent, le travail, par sa place centrale et parce qu’il rempli une fonction essentielle, occupe une dimension particulière dans la vie. « Il participe à la construction ou à la déconstruction de notre société6 (…) ».

Les statistiques en France sur le suicide au travail

L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) apparaît être la principale source de comparaison internationale des statistiques du suicide. Cela dit, selon les pays, elles sont jugées plus ou moins fiables. Leurs précisions dépendent surtout des données de la médecine légale et de la police. Dans le monde, 815 000 personnes se sont suicidées en 2000, soit 14,5 morts pour 100 000 habitants. Parmi les pays de l’Organisation de Coopération et de Développement Économiques (OCDE), les taux de suicide sont les plus forts au Japon et en France ; les plus faibles en Italie, Grande-Bretagne et aux Etats-Unis. Les pays de l’Est comme la Lituanie, la Biélorussie, la Russie, la Slovénie, la Hongrie et la Lettonie ont des taux extrêmement haut (de 68 à 42 pour 100 000 habitants).

En France deux sources évaluent les taux des suicides. Il s’agit de l’Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale (INSERM) et l’Institut National de la Statistique et des Études Économiques (INSEE). En 2008, il était de 16,2 pour 100 000 habitants. Tous âges confondus, la France se situe au 7e rang pour le suicide masculin et au 6e pour le suicide féminin, parmi les onze pays les plus proches d’elle sur le plan socio-économique. Ces données nous permettent de comparer le suicide d’un point de vue d’ensemble mais ils ne nous donnent pas une vision du suicide au travail.

Pour tenter d’apporter un éclaircissement, j’ai tenu à vérifier dans un premier temps si les vagues de suicides au travail dénoncées par les médias étaient un fait avéré ou pas. Pour cela, j’ai essayé d’avoir une première approche par le biais de données quantitatives mais, à ce jour, très peu de statistiques sont à la disposition du public. Les chiffres donnés par le gouvernement concernent principalement des statistiques sur le suicide en général ou celui en milieu carcéral.

La seule enquête statistique véritablement fiable a été réalisée en 2003 par l’inspection médicale du travail de Basse-Normandie. Il en ressort une moyenne de douze cas chaque année. Cette donnée, si toute chose égale par ailleurs, permet à diverses institutions (État, CNRS, CNAM,…) d’émettre un chiffre au niveau national : soit 300 à 400 cas par an.

Cependant, nous allons voir que quelques instances tentent de mettre en évidence certaines données.

Selon la Caisse Nationale d’Assurance Maladie des Travailleurs Salariés (CNAMTS), il y aurait environ 400 suicides liés au travail par an, soit plus d’un par jour. Si on se préoccupe des morts liés au travail, il faudrait s’intéresser par exemple aux accidents vasculaires cérébraux. En effet, selon des médecins, beaucoup d’AVC, d’infarctus et autres maladies seraient dus au stress (deux personnes meurent d’un AVC/jour). Depuis quelques années, la France étudie le lien entre la mort subite et le travail. Aussi, il y aurait plus de 7 millions d’arrêts de travail chaque année, dont plus de la moitié seraient liés exclusivement au travail. Ces données ne sont pas considérées comme des statistiques fiables et elles ne permettent donc pas d’affirmer clairement une augmentation exponentielle des suicides liés au travail. D’ailleurs, la CNAMTS expérimente depuis 2008 un système de centralisation d’informations pour comptabiliser les suicides de travail. Aujourd’hui, les remontées (si elles existent) ne sont pas rendues publiques.

Un article du psychanalyste et psychiatre Christophe Dejours, publié dans Le Monde le 22 février 2011 sur la souffrance au travail, apporte des sources venant d’un rapport du Sénat en 2010 ainsi que de l’INRS et de l’INVS :

Image 10

Quoi qu’il en soit, les suicides au travail ou liés au travail ainsi que les tentatives de suicides sur les lieux de travail seraient un fait récent puisqu’il daterait des années 1990 dans les pays occidentaux. À ce jour, ce phénomène s’est étendu dans toutes les branches de l’activité économique. Vivianne Kovess-Masfefty, dans N’importe qui peut péter un câble ? explique, d’après une étude anglaise, que trois professions semblent avoir une suicidalité plus élevée que le reste de la population. Il s’agit des médecins, des infirmières et des vétérinaires. « Cette tendance a été confirmée par d’autres qui ont trouvé que les personnes du secteur de la santé (travailleurs sociaux, médecins, dentistes, infirmières) avaient un risque suicidaire plus élevé que les autres7 ».

Cette évaluation est confirmée par le Dr Michel Niezborala et Anne Lamy dans Travailler sans dérouiller. Ils stipulent en effet que les métiers les plus exposés à la violence tels que les policiers, juges, contrôleurs SNCF ou RATP ainsi que les métiers en contact avec le public comme les enseignants, les électriciens, les facteurs, les gardiens d’immeubles, les travailleurs sociaux, les médecins, les infirmiers et les employés de banques ou de Pôle emploi, sont des secteurs d’activité à risque pour la santé parce qu’ils sont générateurs de beaucoup de stress.

Antérieurement, les agriculteurs étaient les principaux touchés d’une part, parce qu’ils étaient confrontés à des conditions de travail et de vie particulièrement difficiles (nuisances multiples : efforts physiques, inhalations de produits chimiques, maladies zoonoses) et d’autre part, parce que leur lieu de travail et leur lieu de vie étaient confondus. Les recherches de ces dernières années sur les agriculteurs montrent que trois facteurs de stress ont particulièrement augmenté. Il s’agit « des difficultés dans le contact direct avec le public, le manque de reconnaissance, le rythme de l’activité professionnelle8 ». Il en découle que « les études montrent que le suicide chez les agriculteurs est très souvent lié aux stresseurs émotionnels, au manque de contact social et à l’isolement9 ».

Aujourd’hui, il apparaît que le suicide en agriculture n’augmente pas. A contrario, les maladies professionnelles (88 % sont des troubles musculo-squelettiques) et la fréquence des accidents de travail (AT) ne cessent d’augmenter. Cependant, comme nous allons le voir, les conditions de travail des non-salariés sont...