Travail social et immigration

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Français
315 pages
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Description

Cet ouvrage aborde la question migratoire de manière approfondie. Après avoir posé les fondements de l'immigration à travers l'Europe, il s'intéresse à la religion en tant que médiation. Les questions de l'islam, des religions africaines, du catholicisme sont traitées de manière dépassionnée avec un regard scientifique. Il aborde également la question des pratiques professionnelles et débouche sur les questionnements qui se trouvent au coeur du travail du social : "l'interculturalité", 'les chocs culturels"...

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Informations

Publié par
Date de parution 01 décembre 2006
Nombre de lectures 160
EAN13 9782336250335
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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« Compétences Interculturelles »est une collection destinée à présenter les travaux théoriques, empiriques
et pratiques des chercheurs scientifiques et des acteurs sociaux qui ont pour but d’identifier, de modéliser et de
valoriser les ressources et les compétences interculturelles des populations et des institutions confrontées à la
multiplicité des référents socioculturels et aux contacts entre différentes cultures. Les compétences
interculturelles se révèlent capitales, notamment dans le double effort d’intégration des personnes issues de
migrations, qui doivent à tout le moins se positionner à la fois par rapport à la société d’accueil et par rapport
aux milieux d’origine, eux-mêmes en constante transformation. Les travailleurs sociaux au sens large, les
enseignants, d’autres intervenants, mais également les décideurs chargés des politiques d’accueil et
d’intégration des migrants et des minorités culturelles sont concernés par ce type de compétences
professionnelles pour mener, à destination de ces publics, des actions de développement social et pédagogique
efficaces. Même si l’objectif de la présente collection est prioritairement de faire connaître les travaux de
l’Institut de Recherche, Formation et Action sur les Migrations (IRFAM)et de ses nombreux partenaires
internationaux, cet espace d’expression est ouvert aux équipes pluridisciplinaires qui souhaitent contribuer à
l’approfondissement des savoirs et des savoir-faire en matière de développement interculturel.Les
publications en préparation couvrent divers domaines parmi lesquels :
- Transnationalitéset solidarités dans les communautés d’immigration récente ;
- L’endomixitédans les pratiques matrimoniales des communautés immigrées ;
- Turcsen Europe : l’heure de l’élargissement ;
- Kazakhs,Kalmouks et Tibetains : immigrations méconnues et diasporas en devenir ;
- L’insertiondes travailleurs immigrés africains subsahariens et co-développement.
La collection bénéficie des apports d’unComité scientifique internationalqui a pour rôle d’évaluer les
ouvrages et les chapitres d’ouvrage proposés pour publication, ainsi que d’initier des thèmes nouveaux. Le
Comité participe à l’orientation de la politique d’édition, de diffusion et de promotion de la collection. Les
membres du Comité sont :
Barras Christine, Université de Mons-Hainaut
Bilge Sirma, Universités de Montréal et d’Ottawa
Bolzman Claudio, Université de Genève
Bultot Alain, Conseil de l’Education et de la Formation, Bruxelles
Cohen-Emerique Margalit, Paris
Coslin Pierre, Université de ParisV
de Tapia Stéphane,Centre National de Recherche Scientifique etUniversité M.Bloch, Strasbourg
Dehalu Pierre, Haute Ecole Namuroise Catholique
Etienne Caroline, FacultésUniversitairesNotre-Dame de la Paixde Namur
Franchi Vijé, Université de Lyon II
Fortin Clément, Centre Local de ServicesCommunautairesLesEskers, Amos
Gatugu Joseph, Institutde Recherche, Formation etActionsurlesMigrations, Liège
Germain Annick, InstitutNational de Recherche Scientifique, Montréal
Gjeloshaj Kolë, Université Libre de Bruxelles
HellyDenise, InstitutNational de Recherche Scientifique, Montréal
Jacques Paul,InstitutWallon de Santé Mentale, Namur
Kesteloot Christian, Université Catholique flamande de Louvain
Lahlou Mohamed, Université de Lyon II
Liégeois Jean-Pierre, Université ParisV
Louis Vincent, Université de Liège
Manço Ural, FacultésUniversitairesSaint-Louisde Bruxelles
OgayTania, Université de Genève
Raya Lozano Enrique, Université de Grenade
Rigoni Isabelle, Université de Warwick
Santelli Emmanuelle, Centre National de Recherche Scientifique, Lyon
Tisserant Pascal, Université de Metz
Villan Michel, Direction Générale de l’Action Sociale etde la Santé, Namur
Vulbeau Alain, Université de ParisX
Zemni Sami, Université de Gand

Assistancetechnique : Sophie Tyou, Médiactions, Floreffe

__________Collection « Compétences Interculturelles »__________
fondée et dirigée par Altay A. Manço

Dans la même collection

A.ELIA,RéseauxethnocommunautairesdesFoulbé en Italie. Recherche devisibilité, logiques
associativeset stratégiesmigratoires, Paris, Turin, Budapest, L’Harmattan, coll.
« Compétencesinterculturelles»,2006,115p.
S.AKGÖNÜL,Religionsde Turquie,religionsdesTurcs. Nouveauxacteursdansl’Europe
élargie,Paris, Turin, Budapest, L’Harmattan, collCompé. «tencesinterculturelles»,
2005,193 p.
L.MULLER etS.de TAPIA(éds),Un dynamismevenud’ailleurs: la création d’entreprisespar
lesimmigrés,Paris, Turin, Budapest, L’Harmattan, coll. « Compétencesinterculturelles»,
2005,311 p.
Ch.PARTHOENS etA.MANÇO,De Zola à Atatürk :un «village musulman »en Wallonie.
Cheratte-Visé, Paris, Turin, Budapest, L’Harmattan, collCompé. «tences
interculturelles»,2005,174p.
J.GATUGU, S.AMORANITIS etA.MANÇO(éds),La vie associative des migrants: quelles
(re)connaissances ?Réponseseuropéennesetcanadiennes, Paris, Turin, Budapest,
L’Harmattan, coll. « Compétencesinterculturelles»,2004,280 p.

U.MANÇO(dir.),Reconnaissance etdiscrimination : présence de l’islam en Europe occidentale
eten Amérique duNord, Paris, Turin, Budapest, L’Harmattan, coll. «Compétences
interculturelles»,2004,371 p.Traduction italienne en cours.

A.MANÇO(éd.),Turquie :versde nouveauxhorizonsmigratoires?, Paris, Turin, Budapest,
L’Harmattan, coll. « Compétencesinterculturelles»,2004,308p.
M.VATZ LAAROUSSIetA.MANÇO(éds),Jeunesses, citoyennetés,violences. Réfugiés
albanaisen Belgique etauQuébec, Paris, Turin, Budapest, L’Harmattan, coll.
« Compétencesinterculturelles»,2003,312 p.
D.CRUTZEN etA.MANÇO(éds),Compétenceslinguistiqueset sociocognitivesdesenfantsde
migrants. TurcsetMarocainsen Belgique, Paris, Turin, Budapest, L’Harmattan, coll.
« Compétencesinterculturelles»,2003,126 p.
A.MANÇO,Compétencesinterculturellesdesjeunesissusde l’immigration. Perspectives
théoriquesetpratiques, Paris, Turin, Budapest, L’Harmattan, coll. «Compétences
interculturelles»,2002,182 p.

Remerciements
Présentation des auteurs
Préface
Introduction

SOMMAIRE

Première partie : Le monde face à la diversité des migrations

Chapitre 1 : Actualisationsdes tendancesmigratoiresetmigrationsinternationales.
(Catherine Withol de Wenden)
Chapitre2: Les politiquesd’immigration en Europe. (Jordi Sabater)
Chapitre3: L’immigration auxPays-Bas. (FransVan de Veer)
Chapitre 4 : Les politiquesd’immigration en Italie. (Anna Elia)
Chapitre 5 : Lephénomène migratoire en Roumanie. (Ion Ionescu)
Chapitre6: La dialectiquetradition-modernité. (Saïd Bouamama)
Chapitre7: De l’importance etde l’urgence d’étendre dansletravailsocial,
la critique descatégoriesd’intégration etd’immigré. (JacquesLemière)

Deux: Fait religieuième partiex,
construire les nouvelles pratiques

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10
11
13

19

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91

fait social. Déconstruire les représentations,
105

Chapitre1: L’islam(auféminin)dansla cité. (Dounia Bouzar)
Chapitre2: L’islam desnouvellesgénérations. (Omero Marongiu)
Chapitre3: La laïcité, levoile etletravailsocial. (Emmanuel Jovelin)
Chapitre 4 : Les religionsafricaines. (Bakwansibili Eyombi)
Chapitre 5 : Leshommesetlaville. (Dominique Greiner)

Troisième partie : Croisement des pratiques professionnelles

Chapitre1: Jeunesissusde la migration en Suisse.
(Claudio Bolzman, Rosita Fibbi, Marie Vial)
Chapitre2: Jeunesissusde l’immigration et recherche active d’emploi.
(AltayA.Manço)
Chapitre3: LesjeunesimmigrantsauRoyaume-Uni. (Mary-Ann Adams)
Chapitre 4 : Jeunesse, médiation et société. (Béatrice Muller)
Chapitre 5 : Le nouvel espace de contrôlesocial en France. (Manuel Boucher)
Chapitre6: La collaborationpolice etassociation à Genève.
(Sarah Khalfallah, Alain Devegney, YvesDelachaux)
Chapitre7: LesTsiganesface à lasédentarisation. (Magali Jacquet)

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231

Quatrième partie : Interculturalité et diversité des pratiques

Chapitre 1 : Le travailsocial face à l’extrémisme des professionnelsdu social.
(Emmanuel Jovelin)
Chapitre2: Menace à l’identité des professionnelsensituationsinterculturelles
etleurs ressources. (MargalitCohen-Emerique)
Chapitre3: Diversité culturelle etRépublique. (Ewa Bogalska-Martin)
Chapitre 4 : Autourde la différence culturelle. (Faïza Guelamine)
Chapitre 5 : Interculturalité etdiversité des pratiques professionnelles.
(Gisèle Legault)
Chapitre6: Méthodeset pratiquesde l’interculturalité. (Montse Feu)

Conclusion générale

Présentation de l’IRFAM

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249

263
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287

297
305

313

REMERCIEMENTS

Nous remercionsle FASILD, le Conseil Général duNord, le Conseil Régional
NordPas-de-Calais, la Mairie de Lille, l’Association ESSRN etde l’InstitutSocial Lille
Vauban,qui ontbienvoulufinancerce colloque.

Nos remerciements s’adressentégalementà la Présidente de notre Université, Madame
Thèrese Lebrun,toujours présente à noscôtésdansnos projets,touslesintervenants, les
comités scientifique etd’organisation(Patrick Banneux, Martine Blanc, Saïd
Bouamama, Régine Calipel, Marlène Davion, Annik Devos, Sylvie Gama, Marie-Pat
Meurice, Marie-Paule Plantey, Jean-FrançoisVerhelle, etMaryvonne De Peslouan), et
enfin nousn’oublions paslepersonnel de l’InstitutSocialqui asu se mobiliserautour
de cetévénementetdontla devise, impulséeparla Directrice Générale Elisabeth Prieur,
n’estautrequnoe «us yarriverons».Nos remerciements s’adressentà Annik Devos
pourla mise enpage de cetouvrage.

PRESENTATION DES AUTEURS

ADAMS Mary-Ann, Professeur, Université de Kent(Angleterre)
BANNEUX Patrick, Chargé de mission(CabinetduPrésidentduConseil Régional)
BLANC Martine, Directrice, Chargée des projets, InstitutSocial Lille Vauban, Université Catholique
de Lille
BOGALSKA-MARTIN Ewa, Maître de conférences, HDR Université Pierre MendèsFrance, Grenoble
BOLZMAN Claudio, Professeur, Haute École d'ÉtudesSociales, Genève(Suisse)
BOUAMAMA Saïd, Sociologue, Chargé derecherchesà l’Institutde Formation etd’Actions
Recherches (IFAR-Lille)
BOUCHER Manuel, Docteurensociologie, Directeuradjoint, Responsable duLERS IRTS Canteleu
Rouen
BOUZAR Dounia, Chargée de mission à la PJJ, membre duConseil duculte musulman en France
COHEN-EMERIQUE Margalit, Docteurenpsychologie, Expertenrelationsetcommunication
interculturelle
DELACHAUX Yves, Policierducanton de Genève(Suisse)
DEVERGNEY Alain, Policierducanton de Genève(Suisse)
ELIA Anna, Docteurensociologie, Université de Calabria(Italie)
EYOMBI Bakwansibili, Doctorantensociologie, Université de Lille1
FEU Montse, Professeurémérite, UniversitatRamon Lull Barcelona(Espagne)
FIBBI Rosita, ProfesseurInstitutd'ÉtudesSociales, Genève(Suisse)
GUELAMINE Faïza, Docteurensociologie, Responsable de formation, IRTS MontRouge, Membre
associée à UMIS, Paris, 8
GREINER Dominique, Economiste et théologien, DirecteurduDépartementd’Ethique, Université
Catholique de Lille
IONESCU Ion, Professeurdesociologie, Vice-Doyen, Université AlexandruIon Cuza, Iasi(Roumanie)
HANICOTTE Bernard, Présidentde l’InstitutSocial Lille Vauban, Université Catholique de Lille
JACQUET Magali, Responsable de l’antenne de CAF de Carentan, Titulaire duDessDéveloppement
Social Urbain
JOVELIN Emmanuel, Maître de conférencesensociologie, Directeuradjoint rechercheset
développementinternational, Responsable duMaster2duTravail Social en Europe, duMaster2
DéveloppementSocial Urbain etduGroupe d’Etudesetde Recherche en Travail Social, InstitutSocial
Lille Vauban, Université Catholique de Lille.Directeurde collection auxéditionsASH
«professionnels»
KHALFALLAH Sarah, Directrice de l’associatMondialConion «tact, CulturesetCitoyenneté »,
Genève(Suisse)
LEGAULT Gisèle, Professeuretitulaire, Ecole de Service Social, Université de Montréal(Canada)
LEMIERE Jacques, Professeurdesociologie, Institutde Sociologie, Université desScienceset
Technologiesde Lille, Membre duClersé(Centre Lilloisd’Etudesetde RecherchesSociologiqueset
Economiques, UMR 819 duCentre National de la Recherche Scientifique), Membre associé du
CRILUS(Centre de RecherchesInterdisciplinaires surle Monde Lusophone), Université de ParisX,
EA369
MANÇO Altay, Directeur scientifique, Institutde Recherche, Formation etActionsurlesMigrations
(I.R.F.A.M.)Liège
MARONGIU Omero, Docteurensociologie, Chargé de mission, D’un monde à l’autre, Lille
MULLER Béatrice, Maître de conférences, Directrice de l’Institutde laville etdudéveloppement,
Directrice de l’UFR Sociologie, Université d’EvryVal d’Essonne,
PRIEUR Elisabeth, Directrice Générale, InstitutSocial Lille Vauban etEcole de Formationset
d’AnimateursSociaux, Université Catholique de Lille.Vice-Présidente de AFORTS
SABATER Jordi, Professeurdes politiques sociales, UniversitatRamon Lull Barcelona,(Espagne)
VAN DE VEER Frans, Maître de conférences, Université d’Ede(Pays-Bas)
VIAL Marie, Professeur, Haute École d'ÉtudesSociales, Genève(Suisse)
WITHOL DE WENDEN Catherine, Directrice derecherchesauCNRS(CERI, Paris)

PREFACE

Dans un espritd’échanges réciproquesetd’enrichissementsmutuels, l’InstitutSocial
Lille Vauban/Université Catholique de Lilleparticipe depuisde nombreusesannéesau
développementdeséchangesinternationauxentravailsocial etcoopère avecplusieurs
Institutsde Travail Social etdes universitésàtraversl’Europe(Espagne, Italie,
Roumanie, Royaume –Uni, Estonie….)etle Monde(Madagascar, Liban, Angola,
canada…).

Leséminaire «Travail Social etImmigration» organisé en mars 2004,prendtout son
sensdans uneréflexionpartagée àun niveaulocal,régional, national etinternationalsur
de grandes problématiques quitraversentle champdu social, l’intégration des
populationsissuesde l’immigration, la mondialisation desfluxmigratoireset ses
effets…

Dans unesociété complexe etmondialisée, lesocial nepeutfaire l’économie d’une
réflexionsurla compréhension desdifférences, la diversité culturelle, lesdroits
humains.Letravailsocial est trèscertainement un deslieux privilégiésde dialogue, il a
unrôle à jouer pourfairerespecterlaspécificité de chacune descultureset pour
contribuerà lesfaire interagirdansdes rapportshumains positifs.

Ces troisjournéesont permis, de bougernoscadresderéférence, de mesurerlesenjeux,
de faire évoluernosgrillesde lecture etd‘analyses, de donner place à la mémoire etau
débats surles valeurs, etde confronternos pratiques.Nous vousinvitonsdansce livre à
en découvrirchacun des thèmes qui ont ponctué cesjournées.

Laquestion de l’immigration ne concernepas seulementlesEtatsetleurs responsables
politiques, elle nousconcernetous, à chacun de nousd’agir pour releverle défi du vivre
ensemble dans unesociété mondialisée àvisage humain.

Ceséminaire a étéportépar touteune équipe etnouslaremercionsen adressant une
mentionparticulière à Emmanuel JOVELIN etMartine BLANC,quitravaillentdepuis
longtemps surl’immigration etl’interculturalité.

Un grand merci à l’Université Catholique de Lille etàsa Présidente, Madame Thérèse
LEBRUN,pour sonsoutien.Nous partageons ses prioritésd’ouverture aumonde etaux
autres.

Ensemble, continuonsd’inventerlesdynamiquesd’accueil des personnesimmigrées qui
ontfaitetfont partie de l’histoire de notre Région etnotrepays.

Bernard HANICOTTE
Présidentde l’InstitutSocial Lille Vauban
Université Catholique de Lille

INTRODUCTION

Ilya10 000ans, laterreportaitenviron cinqmillionsd’individus sur ses 125 millions
de kilomètrescarrés.Lorsqu’on jetteunœilsurla densitéthéorique d’occupation,
celleci était trèsfaible :0,04 habitantaukilomètre carrésoit unpour 25 kilomètres.A ce
jour, on dénombre6milliardsd’individus,représentant48 habitantsaukilomètre carré.
Dans unsiècle, lapopulation estestimée à 9 ou 10milliardsd’individus.Laprogression
de la migration est pourl’essentielle le faitdesdeux sièclesderniers, oùelles’est
ème
accélérée.Toutefois, le XXsiècle a étésansconteste celui dunombre etdes
déplacementsen masse, desbrassagesdes populationsoùlaterre estdevenue :«une
planète nomade».Certesdécouvrir plusieurscadavresasphyxiésdansdesconteneurs
oudansla cale desbateaux, c’est une desimages qui contribuentà montrerla migration
commeun dysfonctionnementdu système mondial, orelle estaucontraire,une
condition nécessaire àson fonctionnement, carle migrantconsommateur quistimule la
demande estaussitravailleur.D’ailleurs, l’évolution desmarchésdetravail en occident
laisse entrevoir un appel de main-d’œuvre considérable.Les problèmesissusdu
fordismepersistentencore etonparle de nouveaudepénurie de main-d’œuvre.Le
chancelierallemand avaitannoncé en2001 son intention d’accorder 30 000 visasà des
informaticiens.Les paysindustrialisésdoiventfaire face àunepénurie consécutive à la
baisse de la fécondité etau vieillissementdémographique,promettantde fait une
véritablerécession démographique.D’ici2050, il faudrait pourl’Europe(de15)80
millionsd’immigrants.Parexemplepourl’Allemagne, il faudrait 18 millions
d’immigrés pourmaintenirlapopulation et 25 millions pourconserverle mêmetauxde
population active; pourla France, il faudrait respectivement 1,5 millionset5,5
1
millions,pourl’Italie,13millionset 19,6millions .

Aulieu que cesdonnéesannonçantde formidablesmigrationsinvitentles paysàune
réflexionprospectivesurles politiquesd’emploi etde gestion desâges ;bien au
contraire, cela aurait tendancesousl’effetde masse à contribuerà forger un bloc de
préjugés,une foule de fantasmeselon lesquelslavieille Europeseraitenvahiepardes
personnes qui auraient unprojetcollectif dequitterleur pays pour s’installer
définitivementdansle continenteuropéen.Cettevision du senscommunrelayée
quelquefois parles politiquesinduisentdesmesuresdraconiennes qui conduisent
beaucoupd’individusdans une «sorte de no man’sland ».Ilyauraitfinalement, de ce
fait unevolonté des paysmembresde l’OCDE deréguleretmaîtriserlesflux
migratoires, en apportantdesmodifications significativesà leurslégislations surl’entrée
etleséjourdesétrangers, àréviserleurs procédures relativesaudroitd’asile età
renforcerleur système de lutte contre l’immigration clandestine, en épousanten
communune interprétation «restrictive de la convention de Genève ».

1
Claude Manzagol.,La mondialisation. Données, mécanismes et enjeux, Armand Colin,2003,voiraussipour
cette Introduction, Emmanuel Jovelin., « Les travailleurs sociauxface auxfamillesd’origine étrangère »,Les
cahiers dePROMOFAF, n°12octobre,2004.

14

E.PRIEUR - E.JOVELIN - M.BLANC(éds.),TRAVAIL SOCIAL ET IMMIGRATION

Et pourtantdansla déclarationuniverselle desdroitsde l’homme de1948, onprécise
que«toutindividua droitàune nationalité »;mais surtoutdansl’article13, il est
notifiéque«toutindividuesten droitde quitter toutpays ycomprislesien».En1950,
cetarticleserarepris parla convention européenne desdroitsde l’homme eten1966
parlepacte international.Mais si ces trois textesdonnentle droitdequitter unpays
aucun ne délivre celui d’entrerdans un autrepays.Grossièrement, onprévoit« le départ
maispasl’arrivée ».Ce floumontre la difficulté detrouver unevéritablepolitique
d’immigration appelantà l’ouverture desÉtatsoccidentaux.Ces politiques sontconçues
commesi on ignoraitlescausesde déplacementde milliersd’individusdansle monde.

Or, nous savonsentre autres que lesmigrantsfuient souventlesconditionsdevie
difficiles.Le migrantéconomique estmotivéparle désird’échapperà la misère etle
rêve d’unevie meilleure.Le migrant politique cherche à fuirla cruauté d’unrégime
autoritaire,totalitaire,pour un mieux vivre.Donc, ons’envaparcequ’on n’a guère
d’espoird’avenir surlaterre oùl’onvit.Ainsi, cequipousse leshommesàpartirc’est
évidemmentl’économique etlepolitique maisc’estessentiellement«un effortquasi
désespéré des’ensortir».On nequittesa famille,sesamis,sasociété danslaquelle on
a grandi,quepousséparle besoin,parla nécessité, biensouventà cause de la
multiplication desconflitsetdesguerresciviles.

En faitle migrant s’impose commeune figurequi n’acceptepasla fatalitéque lui
impose la mondialisation, ilrefusesonsortet revendique le droitdevivre là oùilpeut
s’épanouir.Maisce droitdevivre lui est quelquefois refusésous prétextequ’il est
porteurdevaleursdifférentes, derevendicationsdangereuses,qu’il mange lepain des
autres.

Dans un monde où triomphe à ce jourl’individualisme, oùla machine àproduire la
richesse n’a jamaisété aussi efficace, lesinégalitésne cessent pourtantde croître dans
les paysen développement.Si 826millionsdepersonnes souffrentde faim chaque jour,
prèsde2milliardsd’être humains viventdansla misère absolue :sans revenufixe,sans
travail,sansnourrituresuffisante,sansaccèsà l’eau potable et sansécole.N’oublions
pas que cette misère dumonde estaussi lerésultatdeschoix politiquesetéconomiques
provenantgénéralementdes paysduNord.

Devantlesdifficultésde luttercontre la misère,cettetachesurla conscience de
l’humanité, beaucoupdepersonnes préfèrentémigrer.Lapreuve en est que les réfugiés
qui étaientauxalentoursde15 millionsen1900, dépassentaujourd’hui les 22millions
en considérantbien entendule bond démographiquequ’a connul’humanité.Ilya
encorequelquesannées, lesmigrationsétaientconfinéesà certains paysou régionsde
départmarquées par unpassé colonial.Ces trente dernièresannées, nousassistonsàune
mondialisation descourantsmigratoires, comme le montre la diversification des paysde
1
départetd’accueil.En effet, depuisla fin desannées 70etle débutdesannées80, nous
assistonsàuntournantdansl’évolution desmouvementsmigratoires posant une
questionsimple :commentintégrerdespopulationsdans un même ensemble autourde
valeurscommunes toutenrespectantleursdifférences?

1
Voirà cesujetC.Withol de Wenden,la mondialisation desfluxmigratoires, VEI, n°131, déc. 2002.

INTRODUCTION

15

Selon lesNations unies, environ170millionsdepersonnes résidaientdans un autre
pays que leur paysnatal en2000,soitdeuxfois plus qu’en1965,représentant 3%de la
1
population mondiale.On compteparailleurs prèsde15 millionsdepersonnesen
situation irrégulière.Celapeut paraîtrepeumaisen netteprogression.L’asilesetourne
essentiellement verslesEtats-Unis, l’Allemagne, l’Autriche, la République Tchèque, la
France.Cinq paysont reçuen2000, 58%du total desdemandeursd’asile : le
RoyaumeUni, l’Allemagne, lesEtats-Unis, lesPays-basetla Belgiqueparordre décroissant.Et
enfinparmi lesnouveaux paysd’accueil figurentl’Italie, la Grèce, l’Irlande, les pays
d’Europe centrale etorientale, etla Turquie.Un point important qui mériteune
attention particulière estque malgré cetengouement verslespaysoccidentaux, lespays
du sud en accueillentl’essentiel, c’est-à-dire plusde60% de migrantsne quittentpas
l’hémisphère du sud etles troisquartsdes réfugiés sontaccueillisdanslespaysdu
tiers-monde.

En cequi concerne la France, cetteproblématique doitêtreplacée dansla manière dont
2
la Frances’estconstruite entant que nation.Gérard Noiriel , explique assezclairement,
que les populations quisesontfixéesen Francesesontfonduesdans un ensemble
commulen :peuple français, dansla négation de la diversité culturelle.Pourles
conservateurs, latraditionrépublicaine, la citoyenneté françaisereposesur une
conceptionuniversaliste, originale etforte de la République etde la nation.Ils’agit
d’un modèlequiseveut universaliste aunom de l’égalité descitoyensdevantla
république, il ignore les particularismes régionaux, linguistiqueset sexuels.Cette
conception de l’intégrationqualifiéeparlesAnglo-saxonsde « colorblind » atteint son
paroxysme carà «considérer toutle mondesurle mêmepied d’égalité, ceux quisont
handicapésaudépartnerestent-ils pas pénalisés ?Seposentlaquestion certains
spécialistes.

3
Si des sociologuescomme Emmanuel Todd,pensent que le multiculturalisme est un
droità l’indifférence,qui accroîtl’anomie, en diminuantle liensocial aunom de la
liberté de chacun et qu’il n’est pointdesaluten dehorsde l’assimilation,si ce n’est
tomberdanslaségrégation,quiseraitcontraire aux valeurs républicaines, desauteurs
comme Alain Touraine, Michel Wieviorka, FrançoisDubet, DidierLapeyronnie etdans
4
une moindre mesure Dominique Schnappercondamnent« l’universalismerépublicain
abstrait qui entretientl’exclusion descommunautés, enrefusantdereconnaître les
5
particularismesetlapluralité desmodesd’intégrationsociale ».Le débatautourde
l’immigration dansnotrepaysestdoncrude etne datepasd’hier.

1
Desmigrations principalement sud-sud : Prèsde75%desmigrants sontoriginairesdes paysdu sud.40%
sontoriginairesdes paysen développementd’Asie etnotammentdesPhilippines,20% proviennentdubassin
méditerranéen(Maghreb et proche-orient)et 16%de lapartie nord de l’Amérique latineproche oufrontalière
desEtats-Unis (Mexique, Amérique centrale, Caraïbes).Les 24% restant sontoriginairesd’Afrique
subsaharienne, d’Amérique du sud etd’Océanie.VoirFannyGarcia, La mondialisation desmigrations,
Alternativeséconomiques, hors série, n° 52,2002.
2
G.Noiriel.,Population, immigration etidentité nationale en France XIXe-XXesiècle, Ed.Hachette,1992.
3
Emmanuel Todd.,Le destin des immigrés, Seuil,1994.
4
Dominique Schnapperadmetlesdifférences, ensoulignant toutefoislesdangersducommunautarisme, en
prônant un «républicanismetolérant sensible auxconditionsculturelleset socialesde lavie
politique…proposantdesmodesd’intégrationplus soupleset plusattentifsauxbesoinsdes populations
particulières sans pourautantinstitutionnaliserdes pratiques sociales particularistes».CitéparE.Poignard.
5
Emmanuel Peignard, Immigrés, l’intégration enquestion,Alternativeséconomiques, n°209, déc. 2002.

16

E.PRIEUR - E.JOVELIN - M.BLANC(éds.),TRAVAIL SOCIAL ET IMMIGRATION

Rappelons que depuis 150ansla démographie etl’économie française ontété nourries
parl’apportdesimmigrés.La France estl’un des paysde laplanètequi a eu recours
avec beaucoupd’intensité aux populationsétrangères,pourfaire fonctionner
l’économie, occuperles postesdésertés parlesnationaux,pourcompenserleseffetsde
deuxguerresmondiales, de natalité.Lescourantsmigratoires quisesont succédésont
certescontribué à larichesse de la nation età la diversité de lapopulation française,
maisles problèmesde l’immigrationsuscitentdes stéréotypes qui envahissentencore
lesimaginairesetles représentationscollectivesdominés parle chômage deplusenplus
grand d’unepartie de lapopulation.La Franceterre d’immigration estconfrontée à ce
phénomèneque lesdifférentes politiquesmisesenplace depuis plusieursannées
1
n’arrivent pasà juguler.Ainsique lesouligne P.Milzlea ,sdifférentesmutations qui
ponctuentl’histoire de la France contemporainesesontaccompagnéesdetensions
xénophobes qui nesont pas toutesle faitduchômage, maisaussi des réactionsderejet
etd’exclusionvis-à-visdesétrangers,provenantdesindividus,qui ont peurdeperdre
leuridentité et pourlesquelsla nationreprésenteunultimerepère.L’étrangerestdans
ce cas perçucomme «un ennemi de l’intérieur,porteurdetouslesmaux, detoutesles
ème
tares socialesetc.».A la fin duXIXsiècle,voire danslesannées 30, comme
aujourd’hui, on évoquaitencore, «lesmétèques, lesculsbénits, leshordes sauvages, les
envahisseurscampantdansla cité, lesnuéesdesauterellesetc.».
Et pourtantlesnouvellesmigrationsetleurampleur (re)posentlaquestion de la
multiculturalité de notresociétéqui apparemmentn’yétait pas préparée.Mettre de côte
l’héritage assimilationniste,pourdes raisonshistoriquesn’est paschose aisée, et
pose(ra)inévitablementdes problèmes, carles turbulencesmigratoiresmontrent que
cettesociété estcontrainte às’ouvrirà l’altérité.Letravailsocial estl’un deschamps
quipeutfavorisercette interaction, notammentlepassage «d’unrapportcraintif àun
rapport positif ».
Mais qu’en est-il enréalité?Commentles travailleurs sociauxappréhendent-ilsla
différence?Comment peut-on analyserles pratiques professionnellesdes travailleurs
sociaux ?Telles sontlesinterrogations qui ontnourri le colloque à la base de cet
ouvrage.
N’en doutons pas, l’imaginationpeut provoquerlesexigencesd’homogénéisationpour
sesentirà l’aise et surtout pour serepérer, eton nepeutoublier que letravailsocial,
profession dontla base est« lapersonne humaine »estl’un deschampsoùles
représentations pourraientfonctionner pratiquementcommeun outil detravail.Maisle
travailsocial estaussi fortheureusementle lieuoùlesétrangers, lesimmigrés, les
réfugiés, lesmineursisolés, lespersonnesensouffrance,trouventde nouvelles
ressourcespour rebondir.C’estlaraisonpourlaquelle nous souhaitionsdansce
deuxième colloque international, aprèslesuccèsde «quelsocialpour quellesociété au
ème
2
XXIsiniècle » ,terroger« lespratiquesprofessionnellespar rapportà
l’immigration» carle brassage desculturesest une chancepourla France eten
particulier pourles professions sociales.

1
Pierre Milza, Unsiècle d’immigration,Revuescienceshumaines, n° 96, juillet 1999.
2ème
Elisabeth Prieur, Emmanuel Jovelin(éds.),Quelsocialsocial pourquellesociété auXXIsiècle, Ed.
L’Harmattan,2001.

INTRODUCTION

17

Le colloque a abordé laproblématique de l’immigration en général, laproblématique
religieuse danslasociété française, l’évolution dudroit surl’immigration, l’épineuse
problématique desmineursisolés, les pratiques professionnelles (prise en charge des
jeunesd’origine étrangère danslesinstitutionséducatives, les stratégies
d’accompagnementdesdemandeursd’asile, leregroupementfamilial), etenfinune
place a étéréservée aux pratiquesinnovantesà l’étranger, avec laparticipation d’un
certain nombre depays partenaires (Canada, Italie, Espagne, Roumanie, Belgique,
Angleterre, Suisse, Pays-Bas, République Tchèque, Estonie).

L’ouvrage estdivisé enquatreparties, lapremièrepartie intitulée « Le monde face à la
diversité desmigrations»pose le cadre général de l’immigrationtanten Franceque
dansle monde.Quantà la deuxièmepartFaiie, «t religieux, fait selleocial »,traite
essentiellementde la déconstruction des représentationset pose lareligion entant que
forme de médiation.LatroisièmepartCie «roisementdes pratiques professionnelles»,
s’intéresse aux pratiquesdeterrain, etdonneun aperçudes travauxempiriquescomme
les travaux surla médiation,surlesgensdevoyage,surles policiersà Genève etc.
Enfin laquatrièmepartie : « Interculturalité etdiversité des pratiques professionnelles»
donnequelquesclésd’intervention aux travailleurs sociauxconfrontésà l’extranéité.
Cetouvrageseveut un apport supplémentaire dansleschampsdu travailsocial etde la
sociologie des relationsinterculturelles.

PREMIÈREPARTIE

LE MONDE FACE A LA DIVERSITÉDES MIGRATIONS

CHAPITRE 1

ACTUALISATIONS DES TENDANCES MIGRATOIRES
ET MIGRATIONS INTERNATIONALES
Catherine WITHOL DE WENDEN
Introduction
Lesannées2000et 2001ontétérichesd’évènementsnouveaux qui ontcaractérisé les
migrationsinternationalesdansle monde, affecté leurs politiquesetla gestion de
cellesci et questionné lesdispositifsmisenplace.Déjà l’année2000avaitété lethéâtre d’un
débat surlesnouvellesmobilitésetlesmigrationsderemplacement (rapportdes
Nations uniesde mars 2000)face aux pénuriesde main d’œuvre etau vieillissementde
lapopulation européenne etjaponaise à l’horizon2020.
En Allemagne, leprojetde nouvelleslégislationsdesentréesde2001modifie en
profondeurlapolitique antérieure enproposantdes permisàpoints, inspirésdes
modèlescanadiensetaustraliens pour répondre aux pénuries sectoriellesde main
d’œuvrequalifiée.AuRoyaume-Uni, l’affluxde demandeursd’asilesepoursuit plaçant
cepaysau premier rang de l’accueil des réfugiésen Europe, devantl’Allemagne,tandis
que l’Eurotunnel devient unevoie depassage dessinantl’une desnouvellesfrontièresde
l’Europe, avec Gibraltar, Saint-Raphaël(février 2001), lesîles siciliennesoulescôtes
calabraises.
L’accroissementdesfluxd’entréesepoursuitdepuis 1996-1997, avecune
diversification des profilsdesmigrantsévoluantentre les politiquesde maîtrise des
frontièresetles réseauxinternationaux quise jouentde celles-ci.Untel contexte oblige
àrepenserles politiquesmigratoiresinspirées parla fermeture depuis unquartdesiècle.
Si l’onquitte l’Europepourlesgrandes régionsd’immigrationquesontl’Amérique du
Nord etl’Australie oucertains paysd’Afrique etd’Asie,producteursde migrantsetde
personnesdéplacéesmaisaussipayshôtesde celles-ci, on constateque les pays
d’accueil ontdumal à empêcherla mobilité non désirée(expulsionsen Asie eten
Afrique, clôtures renforcées, le long desfrontières).Malgré les tentativesde dissuasion,
la migration,sansêtre massive,sepoursuitetles politiquesde développementdes pays
ou régionsd’origine n’ont que deseffetslimités.L’impactdu 11 septembre2001 surla
gestion desfluxa été faible, maisils’est traduit par uneperception desentrantscomme
desinstallésd’origine musulmane, entermesde menace à lasécurité intérieure et
extérieure, notammentauxEtats-Unis.
ème
Pourtantlesmigrationsinternationalesconstituent un enjeumajeurduXXIsiècle :
plusde150millionsdepersonnesmigrantesdansle mondesontdénombrées
aujourd’huipourletravail, leregroupementfamilial, l’asilepolitique oulesétudes.Les
inégalitésde développementéconomiquesmaisaussipolitiques,sociales, culturelles
créentdeslignesde fracture dansle mondequisuscitentde fortesmobilitésdepartet
d’autre de celles-ci.
L’envie d’Occident,suscitéeparlesmédia, le niveaudes salaires, l’arrivée de biensde
consommation, créent un imaginaire migratoirequisetraduit pardes passages
clandestinsdans un mondeverrouilléparles visasd’entrée etdeséjour.La
généralisation de la détention depasseports, encore incomplète ilyaseulement quinze
ans, etla baisse ducoûtdes transports s’accompagnentd’une offre accrue deréseaux

22

E.PRIEUR - E.JOVELIN - M.BLANC(éds.),TRAVAIL SOCIAL ET IMMIGRATION

depassage etde main-d’œuvrepourlesquelsla fermeture desfrontièresdevient une
ressource.Le désirde mobilité, de co-présence dansles paysd’accueil etd’origine, de
circulation migratoire, de migrationpendulaire constitue l’une des tendancesnouvelles
desmigrationsdontles profils sesontconsidérablementdiversifiés (exode des
cerveaux, classesmoyennes,réfugiés, femmesisolées, mineurs, migrantsd’unesaison,
commerçants, étudiants, main d’œuvre banale et prostitution).Face à ce défi mondial
qui estaussiunerichesse, lesétatsaccusent un décalage croissantentre des politiques
de gestion inspiréesde la frilosité desannéesde crise(restriction, dissuasion,
répression)etla nouvelle donne migratoire.Deplus, le débat surl’immigration devient
deplusenplusindissociable de laquestion desdroitsde l’Homme, dudéveloppement
desEtatsd’origine, de la cohésionsociale etde l’avenirdesEtats-Providence dansles
sociétésd’accueil.
La mondialisation des migrations
Bienque l’écrasante majorité de lapopulation mondiale demeuresédentaire, on assiste
àune mondialisation descourantsmigratoires: le nombre depaysetderégionsde
départetd’accueil augmentesanscesse, estompant peuàpeulepoidsdesanciensliens
coloniauxetdubilatéralisme desflux.Mêmesi les paysd’accueil occidentauxfont
l’objetde l’essentiel desanalyses,plusde60%de l’ensemble desmigrantsnequittent
pasl’hémisphèresud etles trois quartsdes réfugiés s’installentdansdes
paysduTiersmonde, chezleurs voisins.De nouveaux réseauxdessinentdescircuits qui n’ont plusde
liensavec les paysd’installatIion :raniensen Suède, Roumainsen Allemagne,
VietnamiensauCanada eten Australie, Bengla-DeshisauJapon, Maghrébinset
Egyptiensdansles paysduGolfe ouen Libye.Tout porte à croireque la mondialisation
desfluxmigratoires vasepoursuivre, dufaitde lapersistance desécartsde
développementetd’une connaissance accrue desfilièresd’entrée dansles pays
d’accueil : les politiquesde maîtrise desfluxn’auront quepeud’effets surl’ampleurdu
phénomène.
Quelques typologies des pays d’accueil et de départ
Parmi les paysde l’OCDE concernés, dansleurmajoritépar une augmentation du
1
nombre desentréesdepuiscinqanson distinguetroisgroupes:
- Ceuxoùlesflux sontles plusélevésen1999-2000: Japon, Australie, Irlande,
Italie, Belgique, Luxembourg, France, Royaume-Uni, Norvège.
- Ceux qui ontconnu unrenversementdetendancepassantd’une diminution àune
forte hausse en1999-2000: Finlande, Pays-Bas, Portugal, Suisse etceuxoùles
fluxontdiminuépar rapportauxannées 1990,touten étantaujourd’huistabilisés
ouen hausserelative : Danemark, Suède, Canada.
- Ceux qui ontconnu une baisse desfluxen1999-2000: Allemagne,
NouvelleZélande.
On assiste àunrenforcement quantitatif desmigrationsenprovenance d’Asie,
notammentauJapon, en Australie, auCanada, en Italie eten France(Chinois,
Philippins), àunepoursuite de la mobilité depopulations venantde Russie etd’Ukraine
versl’Europe de l’Ouest (etde la Pologne)etduSud(Portugal, Grèce).

1
OCDE, SOPEMI, Groupe detravailsurlesmigrations.Résumé des principales tendancesmigratoiresà
l’issue de laréunion descorrespondantsduSOPEMI, Janv.2002,20 p.

ACTUALISATION DES TENDANCES MIGRATOIRES ET MIGRATIONS INTERNATIONALES

23

Cesontlesmigrations permanentes, auxfinsd’emplois,qui ontlepluscontribué à la
hausse desflux, notammenten Australie, auCanada etauxEtats-Unisainsiqu’en
Autriche, Danemark, Hongrie, Irlande, Italie, Japon, Luxembourg, Suisse,
RoyaumeUni,parmi lesquelleslesmigrationshautement qualifiées, ainsique lesmigrations
d’étudiantsetde demandeursd’asile.
L’asilese caractérisepar une forteprogression desfluxentre1999 et2001 (Kosovo)
malgréune baisse en2000,verslesEtats-Unis, l’Allemagne, l’Autriche, la République
Tchèque, la France.Cinq paysd’accueil ont reçu58%du total desdemandeursd’asile :
le Royaume Uni, l’Allemagne, lesEtats-Unis, lesPays-Basetla Belgique en l’an2000,
parordre décroissant.Parmi lesnouveaux paysd’accueil, figurentl’Italie, la Grèce,
l’Irlande, les paysd’Europe centrale etorientale etla Turquie.Lesnouveaux venus sont
desAfghans, desIrakiens, des ressortissantsde l’ex-URSS, de l’ex-Yougoslavie, duSri
Lanka, desAlgériens, Somaliens, Sierra Léonais, Congolais, Colombiens.Maisle
nombre deréfugiés reconnusestd’une grandestabilité.
Profil des nouveaux migrants
Aussi le nombre d’admissionslégalesannuellesen Europe est supérieurà celui des pays
d’immigrationtraditionnels (Etats-Unis, Canada, Australie).Quelques traitsdistinguent
fortementlesnouveauxfluxdesanciens.Toutd’abord, les« couplesmigratoires»,
héritésde l’histoire coloniale etderelations privilégiéesentrepaysde départet pays
d’accueil(France/Algérie, Allemagne/Turquie, Royaume-Uni/PaysduCommonwealth)
ont perdude leurforce etl’on assiste àune diversification croissante des zonesde
départ, à destination depays sanslien apparentavec lesnouveaux venus.
Ensuite, desformesde migrationsnouvelles seprofilent, assezéloignéesde
l’immigration de masse des« oiseauxdepassage »(selon les termesde Michael
1
Piorre),travailleursmanuelsetmasculins,quipartaientavec l’idée du retour.Enfin et
surtout, le facteur«pull », d’attraction estaujourd’hui beaucoup plusfort que le facteur
«push » d’expulsion : c’estmoinslapression démographique, d’ailleursen baisse dans
beaucoupdepaysde départ, ajoutée à lapauvretéqui crée lapression migratoire.C’est
plutôtl’imaginaire migratoire quise nourritdetouslesbénéfices visibles, à la
télévision ou surlesmarchéslocaux(électroménager, produitsélectroniques) de
l’eldorado occidental oude l’Etatprovidence.Cesont rarementles plus pauvres qui
partentmaislesclassesmoyenneslesdiplômés, lesfemmesisolées, lesmineursattirés
moins pardes pays quepardesmétropoleséconomiquesetculturellesdu système
monde.
Les plus pauvres,surtout s’ils’agitde demandeursd’asile oudepopulationsdéplacées
se dirigent versd’autres paysduTiers-monde,producteurset récepteursde ces
déplacementsforcés, loin devantl’Europe.Mais,partout, les réseaux transnationaux
sont une condition nécessaire à la mobilité et se développent pardelà la fermeture des
frontièresou se nourrissent, légalementounon, de celles-ci.
La mondialisation contribue à installerdansla mobilité des populations variées
(cerveaux, diplômés toutautant quetravailleursmanuels saisonniers),tournés vers un
mieuxêtrequi n’est plus seulementéconomique maisaussisocial, culturel,politique,
religieux,sexuel…

1
Michael Piorre,Birdsof passage, Cambrdge, Harvard UniversityPress,1997.

24

E.PRIEUR - E.JOVELIN - M.BLANC(éds.),TRAVAIL SOCIAL ET IMMIGRATION

Une économie liée au voyage anticipe cette mobilitérevendiquée :paysans roumains
qui migrent pour« faireunesaison » envendantdesjournauxderues,préfigurantla
libre circulation intra européenne à leur profit, Chinoisderégionsbien circonscrites qui
entretiennentoufabriquentdes réseauxde départetd’accueil, étudiantsentre lesdeux
rivesde la Méditerranée.
Parfoisl’Europe n’est qu’une destinationprovisoire, dansl’attente d’uneseconde
migrationversdes pays plus richeset plusconvoités (Etats-Unis, Canada).
Danslesgrandes régionsd’immigration d’Amérique etd’Asie, la mondialisation est
liée aufait que l’ère desgrandesmigrationscommencetoutjuste à émerger (selon les
1
thèses surl’âge de la migration, développées parStephen CastlesetMark Miller) .
L’Asie etle Pacifiquesontengagésdepuis vingtansdans unprocessusde migrationsen
chaîne, difficilementcontrôlableparles paysd’accueil :exoderural, naissance d’une
« industrie de migrations» àtraversl’organisation deréseaux, féminisation des
migrations, migration detravailleurscontractuels, dequalifiés, d’étudiants, deréfugiés
etdemandeursd’asileversdesdestinations variées (Moyen-Orient, Etats-Unis, Canada,
Europe, Australie, Nouvelle Zélande).D’autres régionsdumondesontaussitouchées
parcette mobilité généralisAméée :rique latine, Caraïbes, Afrique Sub-Saharienne,
Proche-Orient.
L’entrée principale et la porte de service
Cettetendance avaitdéjà été développée dèslesannées 1980 parAristide Zolbergpour
illustrerlatendance des politiques souterrainesd’entrée àsupplanterles politiques
2
officiellesetleur préférencepourlaprécarité des statutsdesmigrants.Partoutdansle
monde, onparle de nouvellesdonnesmigratoires.Aucoursdudernier quartdesiècle, le
débat s’était parfoisfigé autourde la certitude dubien fondé des politiquesde fermeture
desfrontièresetde leurefficacité dissuasive à l’égard desarrivéesnouvelles, doublé de
la convictionque l’ère desgrandesmigrationsdesannéesde croissance était révolue.
Or, il n’en arien été : d’unepart, les stratégies répressivesn’onteu quepeud’effet sur
l’envie de bougeretdepénétrerdansla « forteresse Europe », maisaussi dansd’autres
zonesd’attraction comme le Japon oul’Amérique duNord.
D’autrepart, la légitimité même de la fermetures’est trouvée ébranléeparla diversité
desformesde mobilité,parfois protégées parlesdroitsde l’Homme(comme l’asile
politique), les principesconstitutionnels (comme le droitdevivre en famille)oudes
préoccupationshumanitaires (laprotectiontemporaire depersonnesdéplacées),qui
s’imposent pardelà lasouveraineté desEtats-Nations.L’idéequ’on nepourrait pas
empêcherla mobilité deshommesa commencé àserépandre, en mêmetemps qu’un
timide droitde migrercommençaitàseprofilercommetel età êtrerevendiqué,parmi
certainsexpertsetmilitantsassociatifsdesdroitsde l’homme, mêmes’il demeuraitfort
peu respecté à l’égard des quelquescentcinquante millionsde migrants que l’on compte
deparle monde.

1
Stephen Castles, Mark Miller,The Age of Migration, London, Mac Millan,second edition,1998.
2
Aristide Zolberg, « The main gate andthe back door» : « Reformingthe back door:perspectiveshistoriques
surlaréforme de lapolitique américaine d’immigration », in Jacqueline Costa-LascouxetPatrick Weil(dir.),
Logiquesd’Etatsetimmigration, Paris, Kimé,1992.

ACTUALISATION DES TENDANCES MIGRATOIRES ET MIGRATIONS INTERNATIONALES

25

L’accroissementdesmigrations touche l’Europe maisaussi l’Amérique duNord et
l’Australie.On assiste àunereprise desmigrations.Envaleurabsolue, l’Allemagne et
lesEtats-Unis sontlesdeux premiers paysd’accueilsuivis, entermes relatifs(entrées
régulières par rapportà lapopulation étrangère),parle Japon, la Norvège, le
RoyaumeUni.La migrationpour regroupementfamilial(mariagesinclus,
notammentauxEtatsUnisetauCanada)domine, malgré la croissance de la demande d’asile etdes
migrationsauxfinsd’emploi.
La féminisation desfluxestforte, enprovenance de l’Asie de l’EstetduSud-Estetla
contribution de l’immigration à l’affaiblissementdu vieillissementdémographique età
la compensation des pénuriesde main d’œuvre estessentielle en Europe etauJapon.
C’esten Allemagne, en Grèce, en Hongrie, en Italie, en Suède eten Républiquetchèque
que l’apportmigratoire estleplusimportant pourl’accroissementnaturel, bienque ces
pays préfèrentlesentrées temporairesà l’immigrationpermanente.
Tousles paysd’accueil cherchentà limiterl’immigration clandestine etl’emploi de
1
travailleursensituation irrégulière(estimésà 8.7millionsauxEtats-Unisen2002)
maismanquentlavolonté etlesmoyensde le faire, enraison d’un conflit permanent
entre la logique dumarché,poussantà l’ouverture desfrontièresetcelle de l’Etat,
poussantà la fermeture.De nouvelles zones tampons sontapparues, en Europe de l’Est.
Bienque les statistiquesmigratoiresnepermettent pasde dresser un bilan exhaustif des
déplacementshumains pourl’ensemble des paysdumonde,quelquesdonnéesde base
permettentd’évaluerles tendances récentesde la mobilité :toutd’abord,
2
l’accroissementdunombre de migrantsaucoursdes trente dernièresannées:77
millionsen1965,111millionsen1990,140millionsen1997,150millions
aujourd’hui;ensuite l’inégalerépartition desmigrationsdansle monde(cf.carte): 90%
desmigrantsdumondeviventdans55pays seulementnotammentdansles pays
industrialisés (Océanie17.8%, Amérique duNord 8.6%, Europe occidentale6.1%, Asie
1.4%, Amérique latine etCaraïbes 1.7%, Afrique2.5%) ;enfin le caractèreponctuel des
politiquesde contrôle face à l’augmentationrapide desflux transfrontaliers.
Malgré lavitalité des réseauxinternationaux, laproportion de migrantsdansla
populationtotalerestestable(2.8%),sans phénomène de migrationsmassives,si l’on
exclutlesmigrations temporairesetclandestines, mêmesi lescaractéristiquesdes
migrantsont radicalementmigchangé :rations pendulaires,qualifiées parfois
3
« d’incomplètes» à l’Est (Marek Okolski),temporaires pourl’exode descerveaux,
d’aspiration auxallerset retoursentre le Sud etle Nord, mais toutesdeplusenplus
inscritesdans unsystèmerégional etapparaissantà la foiscommeune cause et une
conséquence dudéveloppement.Cesmigrationsinternationales,sommetoute faibles,
s’accompagnentici etlà, de migrationsintérieuresélevéesdansle casdesmouvements
deréfugiésà l’intérieurdes paysd’Afrique etdesmigrantsderetourà l’intérieurde la
Russie.

1
Mark Miller, «les tendancesdesmigrationsinternationales verseten Amérique duNord à lasuite du 11
septembre »,MigrationsSociété,vol.14, n°79, janv.-fév. 2002.
2
Source : UNESCO, « la migration internationale2000», Revue internationale desSciencesSociales, n°165,
sept.2002, Introduction.
3
Marek Okolski, «Une diversité croissante desmigrations» in HeinzFassmann, RainerMunz (dir.),
OstWestWanderung in Europa, BohlauVerlag, Vienne,2000.

26

E.PRIEUR - E.JOVELIN - M.BLANC(éds.),TRAVAIL SOCIAL ET IMMIGRATION

Références bibliographiques
CASTLES Stephen, MILLER Mark.,The Age of Migration, London, Mac Millan,second edition,1998.
MILLER Mark , « Les tendancesdesmigrationsinternationales verseten Amérique duNord à lasuite du 11
septembre »,MigrationsSociété,vol.14, n°79, janv.-fév. 2002.
OCDE, SOPEMI, Groupe detravailsurlesmigrations.Résumé des principales tendancesmigratoiresà l’issue
de laréunion descorrespondantsduSOPEMI, Janv.2002,20 p.
OKOLSKI, MAREK,Une diversité croissante desmigrations,in HeinzFASSMANN, RainerMunz (dir.),
Ost-WestWanderung in Europa, BohlauVerlag, Vienne,2000.
TANGUY(de)Anne, Dossier« Europe :ouverturesà l’Est»,HommesetMigrations,mars-avril2001,
n°1230.
PIORRE Michael.,Birdsof passage, Cambridge, Harvard UniversityPress,1997.
UNESCO, « la migration internationale2000»,Revue internationale desSciencesSociales, n°165,sept.2002,
Introduction.
WITHOL DE WENDEN Catherine.,Faut-il ouvrirlesfrontières?Paris, Presse de SciencesPolitiques, coll.
« La bibliothèque ducitoyen »,1999.
WITHOL DE WENDEN Catherine.,L’Europe des migrations, Paris, La documentation française,2001.
WITHOL DE WENDEN Catherine.,L’Immigration en Europe, Paris, La documentation française,1999.
WITHOL DE WENDEN Catherine.,La beurgeoisie, les troisâgesde lavie associative issude l’immigration,
(en collaboration RémyLEVEAU), Paris, Ed.CNRS,2001.
Withol de Wenden Catherine.,Police etdiscriminations. (avec Sophie BODY-GENDROT), Paris, Editionsde
l’atelier,2003.
ZOLBERG Aristide., «The main gate andthe back door« Refo» :rmingthe back door:perspectives
historiques surlaréforme de lapolitique américaine d’immigration », in Jacqueline COSTA-LASCOUX et
Patrick WEIL(dir.),Logiquesd’Etatsetimmigration, Paris, Kimé,1992.

CHAPITRE 2

LES POLITIQUES D'IMMIGRATION EN EUROPE
Quelques réflexions pour nourrir le débat
Jordi SABATER
Introduction
La migration et les politiquesd'immigration constituent unphénomène complexe,
pluriel ethétérogène,surlequel il estdifficile etdangereuxde généraliseretde donner
une définitiontrop simpliste.C'estencoreplus vraisi l’onveutinscrire l'analyse dans
uneperspective européenne, car si l'onpeutaffirmer qu’en Europe,tout un ensemble de
défisetdeproblèmes sont partagés, il fautaussirappeler que lesorientationsetles
réalités politiques,socialesetculturellesdesdifférents pays sont, biensouvent,
distinctes.
De nombreuses questionsdirectementouindirectement reliéesau thèmeque jevous
propose de développerontdéjà étésoulevées parailleurs.Parconséquent, je me
contenterai ici d'essayerdevousdonner unevision d'ensemble des politiques
d'immigration en Europe.
Je commenceraipar replacerl’immigration etles politiquesd’immigration dansle
contexte de la mondialisation.La mondialisation modifie le contexte danslequel on
situe actuellementlesfluxmigratoires,transforme les schémas traditionnels,redéfinit
lesaxesetlesdéfisde l'immigration.Elle établitégalement une nouvelle géographie de
la centralité etde la marginalité(Sassen,2001).
Dans une deuxièmepartie, jereprendrai de façonsynthétique les politiques
d'immigration européennes, etje m'arrêteraiun moment surle casde l’Espagne,qui est
un bon exemple de l’impactdesidéesetdeslogiquesapportées parles voisins
européens sur unesociétéqui, enpeudetemps, estdevenueunpaysd’accueilpourles
migrants, etnonplus unesource d'immigration.
Jetermineraipar soulignerles quelquesdéfismajeurs queprésententles politiques
d’immigration en Europe;je n'aipasici laprétention deprononcer une alternative
globale, mais simplementd'apporterma contribution audébat.
1. Immigration et mondialisation
L’histoire de l’humanité est parsemée de déplacementsdepopulationsetd'individus
innombrableset permanents.Aufil des siècles, les protagonistes, lesdestinationset
l'intensité desmouvementsn'ontcessé d'évoluer, maisla migration atoujoursétéun
phénomènepermanentet partie intégrante des réalités sociale,politique etculturellequi
ontfaitdesêtreshumainscequ'ils sont.
L'immigration,parconséquent, n'est pas une grande nouveauté.Et,si nousnous
replaçonsdanslapériode contemporaine, lesdonnéesdontnousdisposons semblent
montrer que la migration actuelle, dans son ensemble, n'apasatteintlesniveaux (tanten
ème
intensitéqu’en étendue)duXIXsiècle(HirstetThompson,1999).
Toutefois, mêmesi cesobservationsnous permettentderelativisercertains pointsde
vue alarmistes, ellesne doivent pasnousempêcherdevoir que, àune époque oùon
parle deprofondes transformations structurelles, lesfluxmigratoiresetle contexte
économique,social et politiquesubissentdeprofondschangements.

28

E.PRIEUR - E.JOVELIN - M.BLANC(éds.),TRAVAIL SOCIAL ET IMMIGRATION

Laréalitéque constitue l’immigrationprendune nouvelle dimension au sein des
processus récentsde mondialisation;elleserait,parmi ces processus, et selon de
nombreuxexperts, l'un desesfacteurs structurelsetde définitions (Castles,2002 ;De
Lucas,2003).
La mondialisation estdevenue cesdernièresannées,unthèmerécurrent, etce nonsans
raison, au regard de laplupartdesanalysesmenées surles réalitéséconomiques,
politiques,socialesetculturelles, contemporaines.Aucune interprétation concrète de la
mondialisation, cependant, ne faitl'unanimité danslesmilieuxacadémiques, ni même
nerallieun certain nombre d'experts.Plusieurs théoriesexistent, et proposentdes
interprétationsnonseulementdifférentesmaiségalementcontradictoires (Held et
McGrew,2003).
Nousn'allons pasici intervenir surle débat, fort répandu,surla définition de la
mondialisation et sesconséquences, maisj’aimerais souligner trois questions que je
considère essentiellesà la bonne analyse de l’immigration etdes politiquesactuelles
d’immigration :
13.La façon dont sontgéréslatransition entreunesociété industrielle et une
sociétépost-industrielle etl’évolution du processusde mondialisation constituentla
base d’une nouvelle division internationale du travail etd'une concentration
croissante dansla distribution des richesses, cequi entraîne l'apparition de nouvelles
formesd'exclusionsociale et un accroissementdesinégalités sociales.Dansce
contexte, la mobilité etla liberté d'alleret venir sontdes valeursfondamentales.C'est
dansce dernier point queréside l'un de grands paradoxesde la mondialisation.Alors
que la mobilité ducapitalsemble amélioréesans restrictionsà l'échelle mondiale,
sansl'intervention d'unequelconque formationpolitique, culturelle ou sociale, la
mobilité des personnesest subordonnée à la logique etauxintérêtsdesmouvements
de capitaux, elle estlimitée et réglementée.Ce n'est pas tout.Comme l'aprécisé avec
justesse ZygmuntBauman(2001), la mondialisation faitde la «liberté d'alleret
venir» l'un desaxesdestratification fondamentauxde la nouvelle formationsociale
mondiale.Larépartition inégale de la mobilité confère à certainsindividuslestatut
« d'internationaux»,quipeuvent se déplaceravecune certaine facilité, alors que
d'autres, la grande majorité desindividus,sontdes« locaux» et sevoientacculésà
une « mobilité forcée »,qui lesexposetrès souventà mettre leur vie en dangerouà
rester« fixésà leur pointd'origine » dans un monde oùles« internationaux» dictent
les règlesdujeu.
14.D’autrepart, il fautégalement souligner, dansl'idéeque nous venonsde
développer,que la mondialisationtransformepeuàpeuletravail enuneressource
mondiale.Il ne fait pasde douteque lesdifférentsmarchésdu travail nesont pas
vraimentmondialisés, à l'exception d'unpetit segmentdeprofessionnelsetde
scientifiquesdontle nombre esten augmentation.Letravail,toutefois,setransforme
deplusenplusenuneressourcerare à l'échelle mondiale,tant parceque les
entreprisesontla capacité de choisirleurimplantation danscertainsendroits qui leur
offrent une force detravail bon marché,qualifiée etcontrôlable, etaussi enraison du
fait que lesentreprisesdumonde entier peuventattirer une main d’œuvrequalifiée.
Quellequ'ensoitl'origine, ellesobtiennentcette main d’œuvre à conditionqu'elles
fournissentdescompensationsetdesconditionsdetravail adéquates, etaussiparfois

LES POLITIQUES D’IMMIGRATION EN EUROPE

29

parcequ’elle offre du travail aux paysfrappés parlapauvreté oulesguerres;cequi
représenteun espoirdetrouver unevie meilleurepourleslocauxetleursfamilles
(Castells,1998).
15.Un autre aspectcentral et polémique de la mondialisation,quirejointlethèmeque
nousabordons, estlaperte ducontrôle étatiquesur un espace etégalement surle
temps, et quiseraitdû,selon de nombreuxauteurs, auxmouvementsmondialisésde
capitaux, de biens, deservices, des personnes, des technologies, descommunications
etdes pouvoirs.Parexemple, d’aprèsUlrich Beck(1998), le dénominateurcommun
àtoutniveaude la mondialisation estla disparitionprogressive de l'une des prémices
essentiellesde cequi fut unpremierélémentde modernité : le concept selon lequel
lesindividus viventetagissentdanslesespacesfermésetétroitementdélimitésdes
Etats-nationsetde leurs sociétésnationales respectives.La mondialisation,selon
Beck,romptavec la concentration des pouvoirs qui étaientjusqu’alorsauxmainsdes
étatsetdes sociétésnationales, etcrée de nouvelles relationsdepouvoirset une
nouvelle compétitivité.Nousnous trouvonsdoncplongésdansdesmodèlesdevie
transnationaux,que,pourlaplupart, nousn'avons pas vouluet que nousne
comprenons pas, et se créentainsi desespaces sociaux transnationaux.En d'autres
termes, à cause de la mondialisation, notreréalités’apparente de moinsen moinsà
unesérie d'identitésexclusives, maisàune coexistence d’identitésmultiples qui est
source de conflits.Ainsi, le « nous»se développe en mêmetemps que lesidentités
supra-étatiques (l'Union européenne en est un exemple évident)oucosmopolites.Le
« marché des récitsidentitaires»s’ouvre etc’estdansce cadre,que lesdifférentes
identitésdoiventlutterentre elles, à desniveauxinégauxcarcertainesidentités sevoient
renforcéesouaffaiblies.
Dansce nouveaucontexte, deuxobstacles seposentà l'Etat-nation : la dimension
cosmopolite, au sein de laquelle l’Etat-nation est trop petit ;etla dimension locale(oùil
fautinclure les politiquesde différences), danslaquelle l'Etat-nation est tropgrand.
C’est pourquoi le défi auquel nous serionsconfrontés, dans une dialectique
caractéristique de la mondialisation, està la foismondial(modèle de développement,
droits universels, gouvernance àun niveaumondial)etlocal(permettreune cohabitation
locale àpartirde la diversité).
La mondialisation, ou plutôtl'ensemble des phénomènesdivers regroupés souscette
dénomination, modifie de façonsignificative nonseulementle contexte etlesacteurs,
maiségalementlaréalité même de l’immigration,qui apparaîtainsipluscomplexe à
mesureque les schémasmigratoires se multiplient, etnousoblige àrevoirles politiques
d’immigrationpourlesadapterà la nouvellesociété mondiale etmulticulturellequise
forme actuellement.
2. Les politiques d’immigration en Europe
Durantlaseconde moitié duXXèsiècle, l'Europe a été dans son ensemble,uneterre
d'accueilpourlesmigrants.Cependant, les relationsentre lesdifférents paysetlesflux
migratoires sont trèsdiverses.Lepassé colonial, lesdifférencesde développement
économique, lesbesoinsdesmarchésdu travail local etles traditionsd’accueilsont
autantdevariables qui ontinfluencé le comportementmigratoire des payseuropéenset
ont permisla création d’unesituation complexe ethétérogène.Cequi compliquetrès
fortementla définition d'unepolitique d’immigration européenne commune.Ces

30

E.PRIEUR - E.JOVELIN - M.BLANC(éds.),TRAVAIL SOCIAL ET IMMIGRATION

facteurs rendentlatâche difficile maisne l'empêchent pasetne larendent pasnonplus
inutile.
D’autrepart, les politiquesd’immigration ontévolué aufil du temps.On distingue
généralement troisgrandesétapesdanslapériode ayant suivi laseconde guerre
mondiale(CastlesetMiller,1993 ;Cesarini i Fullbrook,1996 ;Collinson,1993;
HargreaversetLeaman,1995;Martiniello,2003;OCDE,1989;OCDE-SOPEMI,
1991-1994;Zapata-Barrero,2002):
0.Lapremièrepériodeva de la fin de laseconde guerre mondiale à la crisepétrolière de
1973, etestgénéralementconsidérée commeunepériode de «portesouvertes».Elle
a commencé avec lareconstruction eta étésuiviepar une grande croissance
économique.C'estcette logique, à laquelle il fautajouterles questions
démographiqueset politiques (processusde décolonisation),qui déterminera les
politiquesd'immigration àvenir, mettantenrelation le développementéconomique et
la demande d'une force detravailvenantde l’étranger.L'immigration était
essentiellement une main-d’œuvresupplémentaireque l'on mobilisaiten fonction des
exigencesdu systèmeproductif.Ainsi, lapolitique d'immigration était
complémentaire de lapolitique de l'emploi, etlesaccordsbilatérauxentre les
gouvernements (des paysd'origine de la main d’œuvre, etdes paysd’accueil)étaient
desinstrumentsde baseutilisés pourencadreret recruterlesmigrants,réduitsà n'être
qu'uneressource économique.Bienque la demande de main d’œuvre aitététellement
forte danscertains pays qu’on envintà adopter un comportement permissif, bien
audelà des simples règles posées parlesaccordsbilatéraux, et que ce comportement se
retrouvâtmême àun niveau structurel, lesimmigrantsfurentconsidéréscomme des
travailleursétrangersde «passage»,quiretourneraientà leurs paysd'origine dès que
le marché du travail n’en aurait plusl’utilité.Parconséquent,raresfurentleseffortset
aucunepolitique d’intégrationsociale et politique n’a étéprévue.
Durantcettepériode, chaquepaysdéfinit saproprepolitique d’immigration de
manièrepleinementautonome, malgré l'adoption de la Constitution des
CommunautésEuropéennesdanslesannéescinquante.Néanmoins, la dimension
communautaire a bel etbientransformé lethème de l'immigration enunequestion
centrale,tout particulièrement si l'onseréfère auxfutursélargissements.Je fais
référence ici à l'approbation en1968 de laréglementation européennesurla libre
circulation des travailleurs,qui a crééune frontière légale entretravailleurseuropéens
et travailleursnon européens.
1.La deuxième étapes'étend de1973à1989.Dans un contexte de crise économique, de
remise enquestion etderéformesde l'Etat-providence Keynésien, l'onserendit
compteque la grande majorité desmigrantsneretournaient pasdansleurs pays
d’origine en dépitduchangementde cycle économique etde l’augmentation du
chômage;lesmigrantscontinuaientà afflueretceuxdéjàprésentsfaisaient venir
leursfamilles, mêmesi l'intensité de l'immigration etleprofil desmigrantsn'étaient
pluslesmêmes.Ce constatconduitde nombreuxgouvernementsà adopter, encore
une foisdans une logiquepurementinstrumentale, desmesures restrictives.
L'immigration devintainsiun «problème».On a commencé à direque lescoûts
sociauxet politiquesde l'immigration étaient supérieursauxbénéficeséconomiques,
eta été lancéun débat surles«limitesde latolérance»vis-à-visd'une immigration
que certains présentaientdéjà commeun danger pourlaqualité devie descitoyens

LES POLITIQUES D’IMMIGRATION EN EUROPE

31

des paysd’accueil.Autrementdit, et pourgarderl’image employéeprécédemment,
les portes qui aucoursde lapériodeprécédentes'étaientouvertesétaient surlepoint
deserefermer.Des politiquesdequotasontété adoptées, ainsique desmesures
destinéesà favoriserleretourdesmigrants.C'estdepuiscettepériodeque les
politiquesd’immigration ontcommencé àproliférerdanslesdivers payseuropéens,
jusqu’à devenir unthèmerécurrentdesmilieux politiques.Maisdes politiques
d’intégration commencèrentàs’ajouteraux politiques restrictivesde contrôle desflux
migratoires,tout particulièrementà la fin de cettepériode, dufaitde la décision de
nombreuxmigrantsderesterdansleurs paysd'accueil etde fairevenirleursfamilles.
Ainsi, les politiquesd'accueil, d'admission etde contrôle nesuffisaient plus.
Parallèlement, nousassistonsaux premierseffortsde collaboration entre les pays
communautaires, maislà encoreréalisésdansle cadre de la coopération
intergouvernementale, lerôle de l’Etatétant toujours prédominant.Ainsi, l’on nepeut
pas parler, avant 1989, d'unepolitique communautaire concernantlesmigrationsnon
européennes.
2.Latroisième étape commencerait semblet-il en1989 et sepoursuivraitjusqu’à nos
jours.Le cycle des restructurationséconomiques, l’impactde la mondialisation, la
chute dumurde Berlin accompagnée d'une arrivée massive de migrantsde l'Estdans
les paysde l'Europe occidentale, l’entrée dansl’Union des paysduSud de l'Europe,
devenus rapidementdes pôlesd'attractionpourlesmigrantséconomiquesalors qu’ils
en étaientle fournisseur, lescénario international de l’après-11 septembre2001,sont
autantde facteursayantcontribué,si l’on considère l’immigration commeun
instrumentet unproblème desécurité, au renforcementdescontrôlesetà la
généralisation desmesures restrictives.Cesmesuresontmisen lumière etlimité les
différentsessaisde mise enplace depolitiquesd’intégration oud’aidesaux
immigrants (Zapata-Barrero,2002a).
Suite à l’apparition d’une Constitution de l’Union européenne(le Traité de Maastricht
etles textesadoptés parlasuite), nousassistonsauxdébutsd’unepolitique
d’immigration etd’accueil commune;celle-ci estencore limitée(lesdécisionsde
chaque état prévalent surla logique européenne)etlaisse auxétats-membres toute
responsabilité concernantles politiquesd’intégrationsociale.Leschoixadoptés par
l’UEsont particulièrement restrictifs ;ils renforcentle contrôle desfrontièresaux
bordsde l’Europe etla lutte contre l’immigration illégale.L’espace européen est vu
commeun espace de liberté, oùl’étatde droitetlasécuritésont partout répandus ;
l’immigration estainsivue commeune menacepotentiellepourcetespace,si l’onse
réfugie derrièreune logiqueprotectionniste etexclusivequiplace lesimmigrants,
selon lesinstitutions, aumême niveau que les trafiquantsde drogue, les terroristeset
le grand banditisme(Zapata-Barrero,2002b).
Dansl’ensemble les payseuropéensetl’Union européennesesont, focaliséscomme
l’affirme Javierde Lucas (2003) sur un «modèle de gestion de l’immigrationque l’on
peut qualifierd’instrumental etde défensifreposant sur un contrôle ferme desfrontières
et unsuivi conjoncturel desbesoinsdumarché du travail».Ce modèle distingue les
bonsmigrants,perçuscomme nécessairesd’unpointdevue économique etassimilables
culturellement, etlesmauvaismigrants, àqui l’onpeut refuserl’entrée carilsne
correspondent pasauxbesoinsdumarché du travail ou qu’on lesassocie aux pratiques
délictuelles.Ces politiques, en définitive,tendentàprésenterl’immigration commeun