Travail social et médiation

Travail social et médiation

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Livres
176 pages

Description

Les réflexions qui soutiennent cet ouvrage ont ponctué le cheminement de l’auteur tout au long d’une pratique de psychologue, dans le champ socio-judiciaire durant ces dix dernières années. Elles témoignent de la nécessité d’associer pratique et théorie, que ce soit pour une réflexion directe sur la pratique (comme la médiation pénale ici abordée), ou pour éclairer les concepts qui jalonnent une véritable éthique du travail social (la loi, le sacrifice, la culpabilité, la responsabilité...). La modernité, si elle redistribue les cartes, n’en a pas fini avec l’exigence de penser les conditions sociales d’un homme et d’un sujet dignes de ce nom.


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Date de parution 19 mars 2001
Nombre de lectures 18
EAN13 9782353714674
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Travail social et médiation

 

Alain Piganeau

 

 

La numérisation de cet ouvrage a reçu le soutien du CNL

 

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Et de la région Languedoc Roussillon

 

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Présentation du livre : Les réflexions qui soutiennent cet ouvrage ont ponctué le cheminement de l’auteur tout au long d’une pratique de psychologue, dans le champ socio-judiciaire durant ces dix dernières années. Elles témoignent de la nécessité d’associer pratique et théorie, que ce soit pour une réflexion directe sur la pratique (comme la médiation pénale ici abordée), ou pour éclairer les concepts qui jalonnent une véritable éthique du travail social (la loi, le sacrifice, la culpabilité, la responsabilité…). La modernité, si elle redistribue les cartes, n’en a pas fini avec l’exigence de penser les conditions sociales d’un homme et d’un sujet dignes de ce nom.

Auteur : Alain Piganeau est psychologue de formation. Il intervient depuis plus de dix ans dans plusieurs institutions du champ social, thérapeutique et judiciaire.

 

Table des matières

 

Ouverture

Anthracite : questions sur l’aloi des lois

Médiation et démocratie : réflexions à partir d’une pratique

L’univers judiciaire dans le processus démocratique : Tiers, Dette et Réparation

Dix ans après : médiation et reconstruction

Éthique : la psychanalyse dans le débat

Destin du sacrifice

Culpabilité et responsabilité

Rapides aperçus sur la chose et l’objet

Postface

 

À la mémoire de mon père

Ouverture

 

Nous vivons dans un monde qui se défait sans que nous sachions encore à quoi ressemble celui qui vient. Dans cette advenue d’un monde pourtant déjà là sans être encore vraiment venu, la question de la communauté tient une place qui ne laisse pas sans inquiétude, ainsi que celle de la possibilité du sens commun de cette communauté.

Les différents intervenants sociaux, dans quelque secteur de la société qu’ils évoluent ne démentiront pas un tel constat désormais courant. Intervenant moi-même comme psychologue dans le champ préjudiciaire, je ne le démentirai pas plus.

Car l’intervention psychologique et sociale en milieu judiciaire, comme en bien d’autres secteurs, est en prise directe avec ce mouvement techtonique qui est en train de modifier de fond en comble les fondements de l’être-ensemble.

Les symptômes de ce bouleversement sont nombreux et nous n’en ferons pas ici l’inventaire. En ce qui concerne l’institution judiciaire que nous connaissons un peu, la perte de sociabilité se traduit par exemple par l’explosion du contentieux relatif aux troubles de la civilité. Ainsi les magistrats savent très bien que là où – il y a deux décennies – des conflits de voisinage se réglaient le plus souvent autour d’un verre partagé, désormais le fait de porter plainte en s’en remettant à l’institution est devenu la règle.

Par ailleurs à un autre niveau la compassion planétaire virtuelle double désormais dans tous les foyers baignés par la lucarne magique l’exigence de solidarité de proximité. Et la coexistence de ces deux logiques de solidarité initie un tremblement dont l’onde n’a pas fini de s’étendre dans l’évidence même du socius.

Les travailleurs sociaux un peu anciens dans la profession qui interviennent en milieu ouvert savent bien que la nature même des difficultés que rencontrent désormais les familles a également changé en quelques décennies. C’est une chose d’apporter un coup de pouce à un adolescent en difficulté d’insertion dans une société où le travail reste un axe essentiel de socialisation, ou à un adolescent en phase de transgression d’une loi sociale clairement lisible. C’est une autre gageure que d’intervenir auprès d’un jeune pour qui les perspectives de participation à la vie sociale se ramènent au parcours PAIO, CES, contrats au jour le jour avec le RMI comme horizon ; auprès d’un jeune pour qui la signification transgressive de son acte délictueux ne peut venir à jour dans la mesure où nulle part ne lui apparaît lisible une loi qui tienne parce que véritablement incarnée par ceux qui l’énoncent.

La loi de 1945 de la protection judiciaire et de la jeunesse associe le mineur et sa famille à la mesure éducative proposée. Car, s’il y a défaillance dans la transmission de valeurs inscrites elles-même dans une transmission généalogique, la validité de cette transmission ne fait pas de doute.

Nous en arrivons en 1997 à la création de centres d’éducation spécialisée qui, sans remettre en cause la loi de 1945, la subvertit sur le fond dans la mesure où prenant acte du fait que c’est la fonction même de transmission qui est en crise, elle cherche avant tout, et de manière coercitive, à protéger la société des agissements inacceptables du jeune majeur et à le protéger de lui même.

Les bonnes âmes de crier au scandale et au retour des maisons de redressement, mais en oubliant au passage que prétendre redresser supposait d’avoir une idée sûre du chemin qu’il convenait de regagner. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.

L’ouvrage qui suit n’a donc pas ambition d’indiquer clairement dans quelle direction il s’agirait de regarder pour que les solutions redeviennent simples comme avant. Son auteur comme n’importe quel citoyen est de toute façon lui même entraîné dans ce basculement de l’horizon historique et social.

Cependant ne souhaitant pas s’en tenir au catastrophisme fasciné qui caractérise beaucoup d’attitudes devant la post modernité, quand ce n’est pas l’un (le simple catastrophisme) ou l’autre (la simple fascination), il tente de se donner les moyens de réfléchir sur ce qui se passe et si possible de garder les yeux ouverts sur ce qui vient.

Les textes ici présentés sont donc simplement les jalons d’un effort en vue de maintenir vive la question d’un sujet digne de ce nom dans un univers symbolique et social non pas seulement en pleine crise, mais qui fait de la crise son mode d’existence même.

Bien sûr l’intitulé même des textes qui suivent indique d’emblée qu’il en va d’une préoccupation éthique. La loi, le sacrifice, la culpabilité et la responsabilité, cela ne sonne-t-il pas comme le catalogue des belles vertus fort à la mode en ces temps de désarroi ? Mais outre que le terme même d’éthique tourne en effet parfois à la rengaine servant de caution aux belles âmes, nous croyons de plus en plus que la question de l’éthique est loin d’être à ranger comme une région, un domaine régional de la question de ce qui fait un être humain qui tienne. Nous croyons simplement que cette préoccupation qui insiste de façon parfois maladroite et agaçante dans le tissu social, ne fait que désigner, n’est qu’un signe avant coureur d’une question autrement plus fondamentale : quel homme s’annonce à ce tournant du siècle ? Et comme il ne s’annoncera pas de lui même par une pente fatale, nous dirons plutôt : quelle humanité désirons-nous pour que le siècle qui vient vaille la peine de l’être ensemble ? Et il en va donc autant de son être ensemble que de l’homme en tant que tel, pour autant que ces deux aspects soient jamais séparables.

Tout ceci pourrait paraître bien philosophique et éloigné des préoccupations quotidiennes des intervenants sociaux. Pourtant ces questions désignent en même temps des enjeux bien concrets. Nous contenterons-nous de suivre la pente de la digitalisation complète de ce qui a fait jusqu’alors humanité, laissant l’automatisme économique qui fonde le capital faire unique force de loi, ou, tenant compte de ce mouvement de toute façon inéluctable parierons-nous sur le fait qu’il requiert une vigilance exigeante à sa mesure ?

C’est de cette deuxième alternative que les textes qui suivent essaient de témoigner par autant de thèmes finalement presque aussi vieux que le monde mais à propos desquels il y a fort à penser qu’ils gardent plus que jamais de leur actualité. Moyennant quelques déplacements…

C’est ce que nous avons voulu tenter pour chacun de ceux ci : la loi, le sacrifice, la responsabilité. Il s’est agi d’évaluer ces déplacements en partant chaque fois d’un balayage de ce que les domaines traditionnels du savoir (religion, ethnologie, droit) nous apprennent sur ces thèmes, pour insister sur l’opération de décalage que la psychanalyse freudienne fait subir à ceux ci. En abordant plus longuement parfois – comme dans l’exemple du sacrifice – ce que l’avancée lacanienne leur a redonné de portée subversive.

C’est le moment de dire que pour nous la psychanalyse, en particulier lacanienne, même si elle trouve ici une place privilégiée, ne saurait donner le dernier mot sur la portée de ces thèmes. C’est d’ailleurs pourquoi on trouvera aussi une réflexion sur l’éthique et la psychanalyse.

Pour nous il ne s’agit donc par de s’enfermer dans un lacanisme, mais de prendre acte de ce que J. Lacan –  tout comme celui dont il a hérité, Freud – est un des rares psychanalystes à s’être tenu informé du savoir de son temps, ce qui donne à son œuvre cet aspect novateur dont nous n’avons pas fini d’épuiser la richesse d’actualité.

Et la philosophie, même si elle occupe une place plus discrète, même si la relation entre psychanalyse et philosophie reste un domaine problématique que nous n’aborderons pas, la philosophie nous paraît parfois plus en avance que la psychanalyse pour penser à nouveau ces thèmes traditionnels que constituent la loi, le sacrifice, la responsabilité.

Enfin si ces textes et ces thèmes qui forment en quelque sorte chapitres, qui sont d’une seule et même préoccupation, sont abordés par un biais plutôt théorique, nous n’oublions pas que cette préoccupation a accompagné une pratique, et qu’elle est aussi à lire dans les mouvements institutionnels qui agitent les dispositifs sociaux. C’est pourquoi dans deux textes à propos de la médiation, pratique aujourd’hui en plein développement, dans le milieu judiciaire et ailleurs, nous tentons de dégager l’impact de cette pratique en terme de mise en acte quotidienne du citoyen.

En rassemblant ainsi notre parcours nous aurions aimé pouvoir dire que nous sommes engagés dans une recherche de type anthropologique qui chercherait à dégager à partir de thèmes apparemment anciens quelque élément de réponse à la question que nous avons formulé plus haut. Mais nous avons succinctement indiqué plus haut que la spécificité même de l’environnement symbolique aujourd’hui était de porter la crise au cœur même de la notion d’homme.

Il nous reste donc à souhaiter que le lecteur trouve dans les pages qui suivent – à défaut de repères – des éléments pour endurer sereinement le questionnement sur l’homme qui est au cœur de toute pratique sociale.

Anthracite :
questions sur l’aloi des lois

 

Le champ social, disons-nous, est en plein bouleversement.

En témoigne ce qu’il en est de la loi aujourd’hui.

Elle est souvent appelée à la rescousse de tous bords : Et chacun de la brandir parfois comme un étendard exclusif.

Essayons de montrer en quoi, d’être la loi de personne, c’est plutôt une articulation – si elle est possible – des différents domaines qui l’animent qu’il convient de tenter.

Sans doute, comme le lecteur va le voir, avec une telle tentative, essayons-nous de répondre aux risques liés au fantasme de la science comme unique loi.

Rêves

Longtemps j’ai rêvé de pouvoir dire tout sur le tout de la loi. Les lois scientifiques dites naturelles auraient rejoint dans leur prétendue absence d’équivoque les lois de structuration symbolique des sociétés, la loi instituant le sujet telle qu’elle est parlée dans le discours de la psychanalyse aurait éclairé ce qu’il en est de la loi sociale, et les montages juridiques auraient dévoilé leur proximité avec les élaborations théologiques de la loi. Jusqu’à ces jours parfois longs où il me fut rappelé pour de bon que la loi s’énonce et se passe comme une cassure.

Dans cette cassure où mon rêve s’amenuisait, je me disais qu’il était peut-être temps de dire quelque chose de ce passage.

Mais sous quelle forme ?

Ahanerons-nous comme il est d’usage, ce que le maître (par exemple Lacan) a produit sur la question, en reformulant sous un angle un peu différent ?

Répèterons-nous que l’essentiel de la constitution du sujet était déjà inscrit dans les tablettes du droit, fonctionnant sur un mode implicite ?

Aborderons-nous le fait que dans sa pointe inassimilable, la nature de l’État démocratique, qui soutient forcément une position particulière implicite sur la loi, n’est peut-être pas si éloignée que ça des idéaux sceptiques de la psychanalyse ? Mais, si toutes ces possibilités de direction nous tentent, nous en laisserons sûrement par ailleurs en chemin…

Que dirons-nous alors ? Nous dirons d’abord qu’un rêve en remplace souvent un autre et que celui qui suit serait de tenir un discours fou et très savant qui, à travers chaque personne auditrice ou lectrice s’adresserait à l’insensé du bleu du ciel. Mais je ne suis ni fou ni très savant, comme tout un chacun pris dans le langage et aux prises avec la parole, j’essaie de formuler des réponses à des questions impossibles.

Ce qui m’intéresse c’est de maintenir un contact avec un noyau d’anthracite éclatant que tout le monde rencontre plus ou moins à un certain âge mais dont le caractère parfois insoutenable oblige à s’en détourner pour plus ou moins longtemps. Je ne fais pas exception à cette règle, et effectuer ce détour nécessaire m’amène à parler de la loi.

Promenade

Et à parler d’une déception : qu’il apparaisse de plus en plus inévitable que chacun vive dans son enclos de représentations. Je sais bien qu’il est déjà assez difficile de prendre la mesure du concept dans une discipline donnée pour ne pas avoir en plus la prétention de le comparer à son utilisation dans un autre champ de représentation, mais enfin la loi n’est pas un concept neuf, et son utilisation renouvelée dans la psychanalyse, spécialement lacanienne, ne doit pas nous empêcher de le resituer par rapport aux utilisations qui l’ont précédé et à celles qui lui sont contemporaines.

Se promener dans les méandres historiques et interdisciplinaires de ce terme a en plus l’avantage, sans en laisser l’irréductible originalité, de permettre de resituer la psychanalyse – en tant qu’elle tient un discours particulier sur la loi – dans l’histoire des aménagements symboliques qui ont structuré et structurent la vie des hommes en société.

Cette promenade qui va de la théologie au droit, du droit à l’anthropologie, trouve son bâton de pèlerin dans la formule : « La loi est la loi de la parole et du langage, c’est la loi de personne ». Formule à déplier dans les prétentions successives prises à incarner ce « personne » au cours de l’histoire, formule qui n’est pas sans conséquences, dans ce qu’elle indique de sa manière d’envisager le lien social.

Création

Pour le moment nous dirons qu’il faut repérer différents étages de la loi. Et tout d’abord osons dire que pour nous, en son énoncé d’asphyxie, la loi est d’abord celle qui s’affirme par la pure évidence folle de la moindre chose existante, folie qui tient à l’insensé d’un bond hors du néant – loi criée par la seule pulsation d’un espace peuplé d’une myriade de planètes, joyaux de dureté dans leur écrin de pur silence. La création comme loi initiale avec laquelle il est consubstantiellement impossible de transiger du début à la fin de la vie. Intransigeance qui selon la manière dont elle est regardée peut faire de chaque jour le premier jour du monde ou le temps de l’enfer. Fait pur qui se reçoit comme la question la plus impossible à y répondre, laissant à l’animal humain égaré sur cette surface terrestre désormais civilisée un choix allant de l’angoisse la plus nue de la déréliction sans fond, à l’extase la plus pure de l’émerveillement toujours neuf.

Deux choix extrêmes, donc difficilement soutenables pour tout un chacun qui trouve répit et contentement dans la composition personnelle avec ce surgissement de l’existant, par les défilés multiples proposés par la civilisation.

Ce défilé singulier (à écrire aussi comme « se défiler » forme intransitive du verbe) qui trouve appui sur l’existence du langage propre au genre humain, s’appelle aussi bien dans le jargon de nos jours, structure symptomatique d’un sujet.

Et, bien sûr, parler de fait brut de la création, d’évidence nue, c’est déjà accomplir un détour par ce langage et cette parole. Parler d’évidence nue c’est déjà une manière d’aménager ce qui de toute façon est le silence sans nom. C’est aussi une manière de laisser une place au Réel, de situer d’emblée la loi dans sa relation à ce Réel.

Alliance

Mais ce « cela est » de l’évidence folle, et donc « pas autrement » et « pas n’importe quoi », a trouvé d’abord, avant que des réponses d’élaboration individuelle, et intégrant souvent celles-ci, des réponses d’élaboration culturelles collectives à l’insondable de son énoncé de silence.

Sciences de la gestion du « qu’est-ce ? » ahuri formulé par des humains devant le « cela est », les religions ont su très vite nouer la ficelle du pouvoir à l’évidence terrifiante de la loi nue.

Comme quelque chose qui marche, et qui continue de marcher, après avoir longtemps détenu le monopole de la Réponse à la question sans réponse, elles ne tardèrent pas – ayant « convolé » en longues noces avec celui-ci – à passer le relais à la science du politique comme art de manœuvrer les humains par la corde sensible : le dénuement complet devant le « sans réponse ».

Ces grandes manœuvres, sans doute structurellement nécessaires, ont laissé dans notre culture occidentale (pour ne parler que de celle-ci) des images indélébiles qui ne sont d’ailleurs pas que des images puisqu’essentiellement mises en scènes de transmission de la parole et établissement d’une structure d’alliance.

Cette création qui nous sidère, nous dit le texte (biblique en l’occurrence), c’est avant tout un don, don du créateur qui réitère la gratuité de son geste premier par une alliance passée avec son peuple. Un peuple à la nuque raide, a-t-on souvent dit, car confronté à la violence du contact avec la loi que lui transmet cet Autre qui lui propose alliance. Loi impossible à tenir et qui d’ailleurs se transmet dans une cassure : confère l’épisode de Moïse sur le Sinaï, de son peuple adorant le veau d’or, et de la nécessité de la transmission de la loi passant par la cassure ; transmission d’une cassure. Violence qui tient à la nécessité que s’élabore en un point de Réel l’instance de la loi dans sa littéralité cassée !

Première scène indélébile du psychisme occidental, à la suite de laquelle se succèdent les tribulations et les révoltes de ce peuple guidé par ses chefs, errance inévitable devant l’impossible de la tâche qui lui est assigné.

Quoi qu’il en soit de l’attente par les juifs dans leurs tribulations d’un Messie venant les délivrer et de leur refus de reconnaissance quand un se présente comme tel, il reste certain que l’autre scène indélébile pour tout occidental qui ne serait pas complètement débile reste celle d’un sauveur venant renouveler une alliance, par le témoignage d’une vie et d’une incarnation basée sur le Don sans réticence jusqu’à la Mort, témoignage culminant dans le récit d’une mort vaincue, événement tout à fait inhabituel, même venant de la part d’une personne par ailleurs une et trine à la fois. Mutation du côté de la loi avec cette scène, car désormais selon le texte, par l’accomplissement des Écritures, celui qui a foi dans la série d’événements qui nous parlent de ce Messie peut être sauvé. Par-delà les observances, la loi devenue grâce.

Pourquoi rappeler ces histoires ? Tout simplement parce qu’elles constituent, qu’on le veuille ou non, pour nous occidentaux, le fondement de notre rapport à la parole et au texte, à ce qui fait la loi, c’est-à-dire à ce qui vient se dire ou s’écrire sur l’imparlable du « cela est ».

Et bien entendu, que ces premières formulations aient pu être utilisées par ceux qui furent chargés, ou s’instituèrent comme étant chargés, de manœuvrer les humains, n’infirme en rien la valeur de ce texte, qui va bien au-delà de la manœuvre qui en fut faite.

Mais remarquons tout de suite, qu’entre les deux alliances présentées comme une continuité, la seconde venant « accomplir » la première, et chacune présentant quelques conséquences de taille quant au rapport au texte, la version chrétienne a souvent prévalu, refoulant et même souvent persécutant la version juive. Et l’on peut penser que s’est joué, et se joue encore, une partie des plus serrées dans ces manières différentes de concevoir la lettre, qui n’a pas fini de produire des effets. Ce n’est pas le lieu de trop préciser cette partie, mais notons seulement qu’elle se joue toujours sur le complexe rapport du Texte à Parole et à la loi censée les fonder. Si dans le premier cas la loi s’énonce comme une cassure permettant une mise à distance par l’observance, de l’origine toujours conçue comme plus ou moins meurtrière, dans le second elle s’énonce comme opérant le retournement de l’origine par conversion à un verbe incarné, un verbe incarné ayant vaincu la mort et pour qui celle-ci n’est plus justiciable seulement d’une simple question de refoulement.

Pour nous maintenant ici, la question n’est pas de savoir avec les exégètes comment il faut entendre ce mot « accomplissement » des Écritures, de savoir s’il y a véritablement ou non contradiction entre les deux formes de loi et d’alliance, mais de noter aussi comment du côté occidental une certaine manière d’entendre la nouvelle testamentaire relayée par la succession de l’église comme institution, a entraîné l’utilisation du dogme comme instrument de manœuvre privilégié pour aménager le lien imparlable.

Dogme

Qu’est-ce qu’un dogme ? Par-delà la définition courante : point fondamental de doctrine, en religion ou en philosophie, et par-delà les jugements hâtifs pour qui ce mot est presque devenu une injure qui permet de décerner un brevet de pensée objective, rigoureuse, libre et libérée, on peut dire aujourd’hui qu’il s’agit d’un point de doctrine manifestant la relation humaine au Savoir Absolu et fondant la certitude mythologique d’une instance – pourquoi pas A – d’où procède socialement la parole.

Ce qu’il y a de compliqué avec le christianisme, c’est que cette instance s’est incarnée sans cesser d’être toujours Autre (une en trois), et cela a eu certaines conséquences chez nous quant à la manière de légitimer un Pouvoir. Si l’Autre s’est incarné, il y en aura désormais toujours un pour occuper la place du grand Autre : un pape infaillible qui détient dans sa poitrine « la loi qui respire » (selon l’expression du droit canonique) – un Roi pour qui l’État c’est lui. Toujours un quidam pour qui, si l’Autre est parti en nous laissant son esprit, et bien lui, il pourra prendre la place de son corps.

Bien sûr, nous nous sommes quand même éloignés d’un type d’état absolutiste. Certes, mais je rappellerai quand même que du côté de ce qui fonde en droit notre état actuel, du côté des assises juridiques qui nous fondent aussi comme sujet civil, il y a toute une généalogie juridique qui prend racine dans le Corpus Juris Civiles tel que nous le lèguent le droit Canonique puis Romain, et qui transite jusqu’à devenir notre Code Civil dans le Droit Français, qui est aujourd’hui essentiellement un droit écrit, qui, puisque nous sommes sous une Constitution qui sépare, nettement exécutif et législatif en privilégiant ce dernier, trouve sa source privilégiée dans la loi écrite comme fondement. Dans notre occident christianisé, le fondement de la loi au sens juridique, est passé d’un pur « parce que je le veux », oral, à un « parce que c’est écrit ».

Cette digression succincte sur l’utilisation d’une certaine théologie par les stratégies juridiques, fondement du pouvoir, est une manière pour nous de rappeler que la loi est une question à étages qui n’a rien à gagner à s’isoler en champ clos, serait-il psychanalytique. Ainsi après la théologie, le droit va nous renseigner là dessus. Mais cela ne signifie pas non plus que la loi soit un immeuble, un vaste édifice dont le sommet culminerait hiérarchiquement avec l’élaboration théologique – mais plutôt que quel que soit le niveau où on se situe, il en va avant tout de l’aménagement d’un lien imparlable – et que ces manières d’aménagement ne sont peut-être pas tout à fait sans lien les unes avec les autres.

Droit

Aborder rapidement comment le fondement du discours juridique n’est pas sans lien avec l’aménagement théologique posé sur le foyer incandescent de l’évidence nue, nous a quand même permis d’apercevoir que la manière de parler l’origine est toujours en même temps une manière d’envisager l’organisation des hommes entre eux sous leurs coordonnées d’irruption [de naissance, de génération (de transmission), et de mort]. À envisager l’organisation des humains parlants dans le voyage d’une brève existence, dans le bref intervalle entre un avant et un après inconnus, cette manière d’organiser au plan symbolique les humains au niveau de leurs coordonnées fondamentales de naissance, de mort, de transmission, s’est appelée le Droit : la loi au niveau collectif valant pour chacun afin qu’une vie en société, c’est-à-dire une vie en commun tienne. Nous avons affaire là à un autre niveau du fonctionnement de la loi.

Mais au vu de l’énormité des enjeux qui sont parlés à ce niveau, il est toujours étonnant à consulter différents manuels de constater l’apparente rationalité dans la solennité du langage employé : comment dans ce renvoi de la circulaire à l’arrêté, de l’arrêté au décret, du décret à la loi, comment l’impasse est faite sur l’énormité des enjeux inconscients qu’elle traite et sur lesquelles elle statue pourtant par l’interprétation.

Sérieuse, imperturbable et apparente rationalité sans faille, le « c’est écrit » ne peut pas donner lieu dans son écriture à l’équivoque (seule la juris-prudence est là pour la rappeler). Mais dire qu’elle fait totalement l’impasse n’est pas le mot juste, car à travers tout ce sérieux, elle est une manière de passer, de répondre aux questions impossibles sur lesquelles elle doit pourtant trancher.

Par ailleurs, et quelqu’en soit l’orientation, on est aussi frappé dans les manuels de philosophie du Droit, qui ont quand même l’avantage de poser la question de l’origine et de la fonction de celui-ci ; on est toujours étonné – qu’il s’agisse du Droit Naturel, des conceptions positivistes du Droit ou encore de ses explications sociologiques – qu’à travers ces énoncées impeccables il soit toujours question de la meilleure organisation possible des humains entre eux, mais non pas de l’art d’éviter le pire en l’aménageant.

Alors qu’avec le Droit et les procédures de Juridiction, il s’agit essentiellement de ça et d’une manière de faire avec. Donnons une définition parmi d’autre, le P. Legendre, un des rares à aborder la question sous cet angle : « Les fondements ultimes du droit se rapportent à l’inceste et aussi longtemps qu’on s’interroge sur la Raison et le Droit, on tourne autour d’une fonction de limite, de séparation d’avec l’autre, qui est au cœur des arts juridiques. Autrement dit la facture de principe d’un système juridique est généalogique. Voilà pourquoi il est nécessaire de poser ceci : le droit fait parti des mécanismes intimes du vivant, car il commande l’apparition du sujet de désir à travers l’instauration des grandes catégories de légalité qu’institue en chaque société la subjectivité. »

Simplifications et mal-entendus

Ce qui apparemment a du mal a être entendu autant du côté de la psychanalyse toujours tentée de ramener les disciplines connexes dans son orbe, que du côté des juristes malheureusement trop souvent drapés dans la suffisance que semble leur procurer le sentiment de la proximité des petits papiers de la loi dont ils s’occupent et qu’ils gèrent.

Si d’un côté nous avons une juridiction souvent insouciante des enjeux sur lesquels elle tranche, d’un autre côté il y a une simplification qui amène une certaine psychanalyse à gloser indéfiniment sur des maîtres mots finalement aveuglant et fascinant (comme toute référence absolue) s’ils ne sont pas restitués dans la dimension juridique généalogique dans laquelle s’inscrit le sujet : ainsi de la métaphore paternelle, du phallus… Un risque qui avait été pourtant aperçu par celui là même qui s’est fait promoteur de ces signifiants (Cf. Séminaire sur les psychoses, p. 360) mais qui n’a pas été entendu. Un homme déplaçant les concepts juridiques de forclusion, de jouissance, ne pouvait pas être tout à fait ignorant de la chose juridique.

Un malentendu qui a aussi des conséquences allant au-delà d’enjeux purement théoriques (ils ne sont jamais sans conséquence). Juste quelques questions pour montrer à quoi peut parfois éventuellement mener la confusion des niveaux de la loi :

– Si le droit est un discours juridique pour lequel l’individu est un cas prévu par le code universel de la loi, et si par ailleurs ce discours juridique stabilise dans un ordre symbolique l’imaginaire du lien, en quoi diffère-t-il vraiment du discours psychanalytique d’École ?

– Quand le discours psychanalytique évite de rencontrer les figures de la juridiction ne prend-t-il pas lui même la forme du discours juridique.

– Aussi quand on sait que les différents intra-écoles et inter-école se règlent souvent par coups de forces théoriques qu’institue le discours d’école en instance supra-juridique, est-il si exagéré de dire que le discours dont se soutient le discours de l’association est parfois plutôt celui d’un droit divin de type féodal.

Ces remarques non pour assimiler droit et psychanalyse mais pour interroger dans quelle mesure il est vraiment possible de situer le droit en un lieu extra psychanalytique ? Comme le remarque justement R. Major, dans l’oubli de ce positionnement réciproque, la place où manque la lettre peut être occupée alors par n’importe quel signifiant qui vient se porter garant du manque sur lequel se fonde l’institution. « Ce peut être un nom propre, Justinien ou Freud, une idéologie née de la stase d’une révolution, ou encore le signifiant “signifiant”. »

Et, tenir compte de ce positionnement réciproque, cela ne permet-il pas d’assurer à la lettre sa division, sa partition, qui n’assure de place privilégiée à aucun signifiant maître ?

Les simplifications concernant le registre de la loi : isoler ce concept dans son sens juridique ou s’imaginer que la psychanalyse pourrait éviter par je ne sais quel privilège d’interroger son rapport au juridique – sont toujours une manière légèrement différente de retomber dans un coup de force d’ordre théologique – c’est oublier que la loi elle-même se divise, que ce qui institue la division du sujet est soi-même divisé en différents registres de son fonctionnement...