Trente-trois jours en Italie

Trente-trois jours en Italie

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Livres
262 pages

Description

A une heure de l’après-midi, nous descendons en hâte, emportés par le trot rapide d’un cheval qui devine notre empressement, les rues tortueuses d’Autun. Sur notre passage, s’épanouissent sourires et saluts qui nous disent : « Bon voyage ! Vous êtes plus heureux que nous. Les hirondelles émigrent, les étoiles s’en vont ; nous restons dans le froid et dans la nuit. » A la gare, une nombreuse escorte ecclésiastique, digne cortège de mon sympathique compagnon, nous conduit jusqu’à notre compartiment et forme pour nous les vœux les plus charitables.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Ajouté le 24 mars 2016
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EAN13 9782346054978
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
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À propos deCollection XIX
Collection XIX est liothèque nationaleéditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bib de France. Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigi eux fonds de la BnF, Collection XIXsiques et moins a pour ambition de faire découvrir des textes clas classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…
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Raoul de Lagenardière
Trente-trois jours en Italie
13 avril-16 mai 1898
PRÉFACE
Ce n’est pas une histoire de l’Italie, ni une description de ce pays enchanteur, Où l’oranger fleurit sous un ciel toujours pur, que je prétends faire. Mon but est tout autre : fixer sur le papier pour graver dans ma mém oire et replacer sous mes yeux, à mon gré, le souvenir de délicieuses impressions. Sa ns souci de l’universalité, de l’ordre ou de l’opportunité de mes observations, je veux rendre seulement ce qui m’a frappé, intéressé, charmé, séduit. Mon premier et mon plus vif sentiment est un sentim ent de reconnaissance à l’égard de l’ami délicat et du spirituel compagnon dont la société fut encore le plus doux agrément du voyage. J’ai nommé Monsieur ie Chanoine Berry, à qui je dédie ces pages. Nos relations intimes étaient empreintes de la même harmonie, de la même sérénité, de la même chaleur qui remplissaient l’ai r, le ciel et la mer d’Italie.
33 JOURS EN ITALIE
D’Autun à Turin, 13-14 avril 1898
A une heure de l’après-midi, nous descendons en hât e, emportés par le trot rapide d’un cheval qui devine notre empressement, les rues tortueuses d’Autun. Sur notre passage, s’épanouissent sourires et saluts qui nous disent : « Bon voyage ! Vous êtes plus heureux que nous. Les hirondelles émigrent, le s étoiles s’en vont ; nous restons dans le froid et dans la nuit. » A la gare, une nom breuse escorte ecclésiastique, digne cortège de mon sympathique compagnon, nous conduit jusqu’à notre compartiment et forme pour nous les vœux les plus charitables. Une nuit en chemin de fer... longue, froide, monoto ne. Un peu de sommeil, mais intermittent, agité. A trois heures du matin, nous sommes devant l’imposante frontière d’Italie, le tunnel du mont Cenis qui mesure douze kilomètres et demi de long. La douane s’assure d’une façon très indiscrète que nou s n’importons aucune marchandise prohibée. Après un trajet souterrain d’une demi-heure, nos ye ux s’ouvrent au jour d’Italie ; en même temps notre esprit et notre cœur se dilatent p our recevoir les multiples impressions qui nous sont réservées. Nous atteignon s Turin par la fraîche vallée de la Doire.
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De Turin à Gènes, 14 arril 1 Notre première visite à Turin est pour le monastère de la Visitation, où mon compagnon célèbre la sainte Messe. Nous sommes reçu s par la supérieure, digne femme de quatre-vingts ans, éteinte, voûtée, voyant à peine, marchant difficilement, mais reflétant sur sa physionomie pâlie par l’âge e t la fatigue ce calme, cette pureté et cette ingénuité de sentiments : signe et récompense de la paix de l’âme avec Dieu qui n’a jamais été troublée. Le Pô limite la ville, au Sud-Est ; l’après-midi es t consacré à une promenade en voiture aux bords du fleuve. L’eau se traîne lentement à nos pieds sur une grand e largeur ; elle suit sa destinée et va s’offrir à l’Océan avec une résignation et un e cadence admirables. Le soleil dore les cimes neigeuses qui nous regardent, et illumine les crêtes des Apennins qui prennent tantôt la couleur de la rose, tantôt la co uleur de la nacre, pour nous sourire. Nous avions visité Turin précédemment, c’est pourqu oi nous y passons si peu de temps. Beaucoup de monde au départ. Dans notre compartimen t, un voyageur très distingué, — cinquante ans environ, — grand, mince, froid ; figure ovale, moustache noire ; sa physionomie faite de réflexion et de vol onté, d’idées arrêtées et d’énergie ; grandes manières, sobriété dans la parole et beauco up d’élégance dans le geste. Monsieur l’Abbé, attiré volontiers par tout ce qui est noble et élevé, s’entretient éloquemment avec lui de la situation sociale de l’I talie, de la misère du peuple et des rapports tendus entre le Vatican et le Quirinal. Nous avions fait la connaissance du général Heusch, un des officiers les plus remarquables de l’armée. Trois semaines après, il f ut appelé à Florence pour commander la place pendant les troubles. En prenant congé de lui à Gênes, nous échangeâmes nos cartes. Pendant ce temps-là, traversant le Piémont et la Li gurie, dans un bon wagon tapissé en velours rouge, nous laissions derrière nous le f ameux cru del’Asti spumante, la patrie d’Alfieri, et nous saluions sur le champ de Marengo la mémoire de Desaix. Jusqu’à Novi, le pays est généralement plat. La cul ture est la même que chez nous ; j’ai remarqué seulement que les sillons creusés pou r les semences étaient plus petits et plus rapprochés. A partir de Novi, changement co mplet de paysage : à la plaine succèdent une vallée tortueuse et étroite, des roch ers à pic couronnés de tours, de ruines, de villages antiques coupés çà et là par de s mamelons verts ; c’est la vallée de la Scrivia, affluent du Pô. Le chemin de fer franch it onze tunnels avant d’arriver à Gênes.
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1imoine de la Maison de Savoiecapitale du Piémont. Le Piémont est le patr  Turin, e actuellement régnante en Italie. Cette dynastie app arut les premières années du XI siècle. Le Piémont fut sans cesse tourmente par les convoitises de la France et de l’Autriche, ses deux grandes voisines. Turin. ancie nne capitale du Piémont, puis du royaume de Sardaigne, et enfin de l’Italie jusqu’en 1865, compte environ 300.000 habitants. Cette ville est située entre le Pô et la Doire qui se rejoignent un peu plus loin. Les Alpes et les Apennins la dominent. Les bo ulevards sont droits, comme tirés
au cordeau. On trouve sur les principales places de belles statues en bronze.
DeGênes à Pise, 15 avril
1 A Gênes , ville déjà connue de nous, comme à Turin, nous ne séjournons que quelques heures, employées à traverser les grandes lignes et à visiter le port. Des ruelles en escaliers, pavées de petites briques rou ges et bordées de hautes et misérables masures, nous conduisent à une éminence. La vue est magnifique sur la ville, sur la mer hérissée de mâts et de voiles, su r les montagnes nouant sans symétrie leurs crêtes et leurs flancs. Un soleil radieux embrasait le reflet azuré du ciel sur la mer et de la mer sur le ciel, et ces vers dé Lamartine me revenaient à l’esprit :
Le Dieu qui décora le monde De ton élément gracieux, Afin qu’ici tout se réponde Fit les cieux pour briller sur l’onde, L’onde pour réfléchir les cieux. Aussi pur que dans ma paupière, Le jour pénètre ton flot pur, Et dans ta brillante carrière Tu sembles rouler la lumière Avec tes flots d’or et d’azur.
(LAMARTINE :Adieux àlamer).
tandis que nous étions emportés à toute vapeur sur les rivages finement découpés et coquettement ornés de la mer Ligurienne. Si c’est p ossible, le ciel était d’un bleu plus foncé, plus velouté que celui de Cannes ou de Nice, la côte émaillée de villas plus gracieuses encore, les fleurs s’épanouissaient avec des couleurs plus vives et exhalaient un parfum plus enivrant. Dans ce cadre ravissant où tout appelle le rêve, la paix, le bonheur et l’amour, à côté de cette colonie insouciante d’étrangers qui. demandent la distraction à la nature, s’élève, àla Spezzia,le redoutable arsenal de la marine royale. Là, sur un espace de neuf cents kilomètres carrés se fabriquent, se répa rent, se réunissent les éléments de la plus inexorable réalité : la guerre. Un peu plus loin, les carrières de marbre de Carrare et de Massa se dressent impassibles et glac ées en face la mer qui joue, parée de tous les agréments que lui prête le soleil. Atta quées durement par les mains de plusieurs mille ouvriers, elles sont destinées à de venir ces statues grandioses, monuments des deuils et expressions des regrets, qu i ornent les tombes et rappellent ceux qui ne sont plus. Quels contrastes ! que de symboles opposés ! N’est- ce pas la représentation de la vie ? Les sentiments les plus contraires s’y donnen t rendez-vous, les larmes soit bien près du sourire, le malheur surprend et étouffe la joie. Mieux qu’un autre, le voyageur est placé pour saisi r la mobilité et la diversité des choses de la terre. Il dépasse un cortège nuptial e n liesse ; aussitôt après, c’est un convoi funèbre qu’il croise. Dans le même wagon se rencontrent : un groupe de jeunes gens gais et sceptiques, un tout jeune ménage rayon nant d’espérance, une veuve voilée de crêpe, les yeux encore humides, un orphel in en proie à de pénibles souvenirs, un prêtre qui pense à l’éternité. Qui n’a pas éprouvé le passage soudain du bonheur à la tristesse ? Qui ne connaît la lutte déchirante du plaisir et de la peine ? Vra iment la nature est le miroir de l’âme.
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1Gênes : capitale de la Ligurie, cité essentielleme nt maritime, sans histoire littéraire et artistique. Sa population marine et commerçante s’é lève à 180,000 habitants. La ville s’étage en amphithéâtre sur le golfe. De la configu ration de la côte vient son nom : Gênes, degenu,genou. Elle est adossée aux Apennins. Son port de vieille réputation, le plus important de l’Italie et un des principaux de l’Europe, est un hémicycle d’une lieue et demie de tour. L’histoire de Gênes est composée de luttes, soit à l’extérieur avec Pise et Venise ses rivales, soit à l’intérieur entre ses grandes f amilles : les Doria et les Spinola du parti des Gibelins, les Grimaldi et les Fieschi du parti des Guelfes. Il y a de beaux palais. Le cimetière est peut-être le plus intéressant d’It alie pour la profusion, la richesse et l’expression de ses statues.