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Tribulations d'un expatrié

De
264 pages
Dans les années 1975, l'auteur profite d'un grand boum pétrolier pour entrer sur le marché de l'emploi destiné à l'export. Sa profession lui donnera l'occasion d'exercer son métier dans plus de vingt pays répartis en Afrique, au Moyen-Orient, en Amérique du Sud, en Asie. L'auteur nous dévoile dans cet ouvrage son quotidien "d'expat", de Français parti travailler dans le domaine très fermé de l'industrie pétrolière au Nigéria.
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TRIBULATIONS D'UN EXPATRIÉ
Aux sources du pétrole

Yvon LOUESPEC

TRIBULA TIONS D'UN

EXP A TRIÉ

Aux sources du pétrole

L'HARMA TTAN

@ L'HARMATIAN,2009 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattanl@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-09178-8

EAN : 9782296091788

I - LE MAUVAIS PRÉSAGE Lors de ma dernière soirée passée dans un night-club, avant l'ultime départ vers ce que je pensais être une passionnante aventure, mon amie jugea opportun de me présenter à l'une de ses relations qui connaissait bien le pays où l'on m'affecta, un capitaine de bateau qui avait longtemps navigué le long des côtes africaines avec son Supply Boat pour approvisionner les rigs de forage offshore et les plates-formes d'exploitation de pétrole en haute mer. Accoudé au bar, il m'avait observé d'un air désolé, presque de compassion, comme un condamné qu'on envoie en déportation purger sa peine. Sans vouloir altérer mon enthousiasme et me faire perdre mes illusions, il m'assura que le Nigeria ne constituait pas un lieu particulièrement touristique et qu'il fallait m'attendre à de pénibles moments; voire à certains dangers de toutes sortes. J'eus cent fois l'occasion de constater que ces propos se révélèrent exacts. Un étrange accident précipita mon recrutement. Quelques jours auparavant, un jeune employé de vingt-trois ans vidait quelques bières à une heure avancée de la nuit dans un bar de fortune, au milieu du «bush », le genre de commerces faits de tôles, de planches et de bidons de récupération, qui émergent près des grands chantiers ou des zones industrielles des pays en voie de développement. Faute d'électricité, généralement la bougie ou la lampe à alcool remplace le néon. Une envie de se soulager l'attira dehors. Le vent soufflait par bourrasques. Le ciel dégagé offrait un clair de lune qui compensait l'absence d'éclairage extérieur. Cette demiobscurité lui suffit cependant pour apercevoir assez

distinctement un arbre qui vacillait dangereusement dans un sinistre craquement de racines. Il donna l'alerte en criant au danger et ses compères se précipitèrent dehors sans se poser de questions, juste avant que tout ce qui constituait la baraque, descendît au niveau du sol, écrasé par un énorme tronc. Par malheur, le sauveur improvisé ne fut pas récompensé de son action. Il eut la tête heurtée par un mauvais coup de branche. Assommé, puis à demi conscient, il délira en se plaignant d'intenses douleurs. Son état impliqua un rapatriement sanitaire en urgence sur la France où il mourut quelques jours plus tard. Mais l'impitoyable business de l'exploitation du pétrole exige qu'il doit être assuré vingt-quatre heures sur vingt-quatre et trois cent soixante-cinq jours sur trois cent soixantecinq, sans défaillance. Ainsi, je devais donc remplacer un maillon manquant. Des maquettes multicolores qui représentaient des installations pétrolières faites de tuyaux, de pompes et de réservoirs, ornaient le hall d'entrée de la société. Chacune d'elles portait un nom et un numéro de repère. Un grand couvercle en plastique transparent les couvrait, comme dans un musée, pour les protéger de la poussière, mais aussi, des mains tentées de les toucher. Les gens que je croisais, parlaient un franglais entrecoupé de termes techniques qui m'étaient totalement inconnus. Sur les murs, de grandes photos aériennes marquées d'un logo en forme de globe et du nom de la société, montraient des travaux de construction et de forage en pleine jungle. Les zones déboisées, couleur de latérite, tranchaient nettement avec la végétation luxuriante. Dans les couloirs, des graphiques aux courbes forcément ascendantes et des plannings bariolés, placardaient les tableaux d'affichage accessibles à tout visiteur. Comme pour ne pas faire douter 8

des messages à transmettre, le caractère très international d'une société dynamique orientée sur un fort développement était pleinement mis en évidence. On me fit passer des tests psychotechniques, subir une interview, remplir des formulaires avant de me déclarer bon pour le service. On m'expliqua aussi, brièvement, la politique interne, les grands objectifs dans un proche avenir et les consignes à suivre dans le cadre des activités d'une société de services. Tout semblait bien préparé et d'un professionnalisme très anglo-saxon d'outre-Atlantique. Billet et passeport avec visa en poche, je trouvais cela exaltant, palpitant, avec même une pointe de fierté intérieure. L'avion qui m'emmena vers Lagos était un des tout derniers à décoller du Bourget. L'imminente ouverture du nouvel aéroport Roissy Charles De Gaulle, d'un modernisme futuriste vanté à grands coups de publicité allait tourner une page historique de l'aéronautique française. Les derniers travaux de construction s'achevaient. Me retrouver pour la première fois dans les airs à vingtquatre ans ne m'impressionna pas vraiment comme je l'aurais supposé, en appréhendant un peu ce moment de découverte. Je veillais toutefois à ne pas paraître étonné ou surpris aux yeux des deux collègues que j'accompagnais. Nous formions un trio appartenant à la même société. Moi qui n'avais connu que les voyages par lignes de chemin de fer ou par route, je réalisais enfin un rêve d'enfant. À dix ans, la tête levée vers le ciel, en voyant ces grands oiseaux à hélice ou à «réaction» aux couleurs métalliques qui laissaient de grandes traînées blanches derrière eux à très haute altitude, je me demandais si un jour j'aurais le privilège et la chance d'y accéder. Il me semblait que seuls les voyageurs très fortunés pouvaient se le permettre. J'ignorais encore que pendant les trente ans 9

qui suivraient c'est une moyenne de dix voyages longue distance que j'aurais à faire chaque année pour raisons professionnelles. À Lagos, après sept heures d'un immobilisme forcé, j'attendais, dans la file indienne, mon tour pour présenter passeport et fiche de renseignements dûment remplie avec application. Omettre un détail exigé ou se tromper, pouvait, m'avait-on dit, créer quelques désagréments au passage devant la police des frontières. Mon regard ne se détachait pas de ces fonctionnaires qui biffaient, questionnaient, vérifiaient deux fois plutôt qu'une, avant de valider à grands coups de tampon très formalistes. La responsabilité qu'imposait le sérieux de leur fonction leur enlevait toute envie de rire. Leur visage sévère restait impassible aux plaisanteries de ceux qui tentaient de gagner leur sympathie. Bien qu'apparemment stoïque, je sentais monter en moi une tension, une inquiétude que je tentais de contrôler en observant tout ce qui bougeait pour me détendre, pour dissimuler mon stress en prenant un air évasif. Le fonctionnaire me dévisagea avec un regard insistant pour me comparer à la photo de mon passeport tout neuf, puis ma fiche passa au contrôle. Les minutes me parurent interminables. Je compris à peine les questions posées et ma réponse se limita au nom de la société et à ma destination. Cela dut satisfaire au besoin des formalités, car mon précieux sésame me fut rendu avec un tampon vert comme le feu qui vous autorise à passer. Un représentant des services sanitaires en blouse d'un blanc pas très «médical », aux lunettes d'écaille, feuilleta mon carnet de vaccinations, examina d'un œil expert et infaillible la validité des dates. Suivit un douanier qui à la craie marqua d'une croix ma valise dont le contenu 10

n'éveilla pas en lui un intérêt particulier. A pnon une chance! D'autres voyageurs paraissaient bien empêtrés dans des explications pour justifier la détention d'articles pas encore très répandus dans le pays. Le rasoir électrique et le lecteur de cassettes semblaient classés à la pointe des technologies très avancées. Il me fallut prendre une correspondance, un domestic flight, pour parvenir cette fois, seul, à Bénin où en principe, quelqu'un devait m'attendre. Mes deux collègues avaient, eux, pris un autre vol sur Port Harcourt où se trouvait la base opérationnelle de la société, me laissant ainsi à mon sort. J'avais franchi cette seconde étape de mon expédition sans trop de difficultés. Pas très rassuré, debout au milieu du hall de l'aéroport je cherchais en vain du regard l'agent du protocole d'accueil chargé de me récupérer. Noyé dans une foule surexcitée, effervescente, mélangée de passagers débarquant et embarquant, de chauffeurs de taxi à l'affût de clients argentés, de familles attendant un parent, j'espérais voir au moins une pancarte affichant mon nom. Transpirant, à la fois, à cause de la température tropicale, mais aussi, d'inquiétude, il fallut me rendre à l'évidence que personne ne venait à ma rencontre. Ceci me laissa dans un sérieux embarras d'autant plus qu'il me restait quatre-vingts kilomètres à parcourir en voiture pour arriver à Warri. Mon anglais très approximatif ne facilitait nullement ma situation. Heureusement, je trouvai des Français plus chanceux que moi. Ils proposèrent de me prendre comme passager jusqu'à ma prochaine destination. Cela ne les dérangea nullement, car nos chemins étaient à peu près les mêmes. Une route récente, aussi bien goudronnée que celles de France, toute droite, comme tirée au cordeau, permit de Il

parcourir la distance en moins de deux heures. Le paysage pratiquement sans relief me laissa un peu indifférent. Les villages avec leurs maisons en terre, aux toits de tôle, pour la plupart dissimulées par des palmiers et des bananiers, n'avaient rien d'attrayant. En revanche, une chose insolite m'amusa. Un Africain marchait le corps bien droit en portant sur la tête une bicyclette. Cet exercice exigeait très certainement beaucoup d'habileté, du moins pour trouver le centre de gravité de la charge pas du tout symétrique. Je ne pus m'empêcher de penser que sa machine devait être cassée ou bien qu'il ne savait pas s'en servir. Mes aimables sauveurs, qui jugeaient le service rendu comme tout à fait naturel, me déposèrent à l'agence régionale de la société. Le directeur qu'on alla réveiller à l'heure de la sieste me reçut comme un chien dans un jeu de quilles, comme un imposteur. Il n'avait pas été prévenu par le siège social à Paris de l'envoi de ce nouvel arrivant. Bougonnant, il activa opérateur radio et chauffeur, en braillant des ordres pour me faire embarquer sur un Speed Boat à quai au bord d'un bras de rivière. Il fallait m'expédier sans plus attendre dans les mangroves à une heure de distance.

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2 - L' AVANT -GOÛT DE L'EXPATRIATION Enfin, je pus déposer mes bagages dans une chambre ou plutôt une cabine, de deux mètres sur trois. Les quartiers d'habitation, des house-boats, dans lesquels nous logions étaient montés sur deux barges amarrées l'une à l'autre le long d'une berge que nous rejoignions par une passerelle. L'océan, à moins de dix kilomètres faisait varier leur niveau au gré de ses marées. Comme tout le monde qui y résidait, je devais y séjourner pendant huit semaines avant de retourner pour quatre, en congé de récupération en France. Après un rapide tour d'horizon sur les règles et les usages de la petite communauté francophone, on me montra tout, de long en large avec une foule d'explications sur le fonctionnement des unités de production toutes récentes, les méthodes d'exploitation des gisements, les projets envisagés, les espérances de performances. J'avais l'impression de visiter une ferme avec du matériel agricole. D'ailleurs, où nous nous trouvions, le centre de collecte avec des gros réservoirs et des pompes d'expédition qui réinjectaient le pétrole brut dégazé dans un pipe-line, portait le nom de Tank farm, une appellation bien américaine répandue au Texas. Les autres installations, des Flow-stations, reliées à celle-ci par des pipe-lines, étaient construites suivant le même principe, sur des terrains aménagés avec de la terre et du sable rapportés, le tout, ceinturé par des mottes de tourbe soigneusement empilées en escaliers que des pieux de bois retenaient pour éviter un écroulement, une érosion. Tout ce qui les constituait venait en totalité d'Europe. Des morceaux, assemblés en usine, sur des grands châssis en acier, qu'on appelle des skids, devaient faciliter le transport par bateau. Arrivés à 13

destination, il suffisait simplement de les raccorder entre eux avec des boulons et quelques soudures. Cette technique offrait le gros avantage de limiter considérablement la durée des travaux dans ces endroits semi-marécageux, mais aussi, hostiles. Elles se trouvaient éparpillées à quelques dizaines de kilomètres les unes des autres. Dans cet environnement essentiellement marin, il n'y avait pas la moindre piste. L'accès nécessitait une navigation dans les méandres de rivières bordées de palétuviers. Leurs visites quotidiennes ne se faisaient que par bateau, avec ces fameux Speed Boat, de puissants hors-bord. De vieux patrouilleurs militaires beaucoup plus lents, qui traînaient poussivement leur carcasse de ferraille, complétaient la flotte. Leurs deux moteurs Diesel enfermés sous un capot servaient non seulement à entraîner les hélices, mais aussi de plaques chauffantes. L'équipage composé d'un driver et d'un aide avait trouvé l'astuce d'y cuisiner ses aliments. Avant d'effectuer un trajet d'une demi-heure, un morceau de viande attaché à même le pot des gaz d'échappement avec un fil de fer pouvait y cuire, un côté à aller et un côté au retour. Il n'y avait plus qu'à consommer le repas. Nous étions huit Français pour une trentaine de Nigérians. Dans un climat de méfiance, de suspicions mutuelles, les relations entre les deux communautés se maintenaient avec une cordialité forcée, crispée. En toute franchise, bien que nous tentions de faire bonne figure, 1'hypocrisie régnait. Le mess contenait trois grandes tables dont une qui nous était strictement réservée. Les déjeuners et dîners se prenaient donc entre gens du même monde et nous ne nous mélangions pas. Parfois, le soir, des apéritifs au Whisky généreusement servis se prolongeaient pour s'éviter et 14

s'assurer la tranquillité. La facilité avec laquelle on pouvait se procurer de l'alcool incitait à une consommation excessive jusqu'au jour où quelqu'un en fit la remarque et s'en inquiéta. Alors, d'un commun accord, on décida de moins trinquer en gardant les bouteilles sous clé. Après les repas, nous nous retrouvions pour jouer au tarot ou nous nous retirions dans nos chambres pour lire. Un ou deux collègues aimaient aller de temps en temps partager le dîner avec des Africains dans le village voisin où ils passaient la soirée. «Cela crée des liens avec la population », disaient-ils. Ils vantaient la qualité de la cuisine traditionnelle sans savoir au juste ce qui bouillait dans les gamelles. Je n'eus jamais envie de les suivre dans cette expérience. Les anciens, aux allures de vieux bourlingueurs blasés, dominaient les conversations en relatant leurs expériences dans d'autres pays producteurs de pétrole. Certains regrettaient le désert d'Algérie. Les noms de ln Amenas, Hassi R'Mel, Hassi Messaoud, revenaient souvent. D'autres se montraient ravis de ne plus travailler à Port Gentil, au Gabon qu'ils considéraient comme un pays de grands paresseux, aux habitants peu intéressants. À les écouter, ceux qui n'étaient pas passés par ces endroits renommés dans la profession, ne connaissaient rien au pétrole, il ne pouvait que s'agir de novices. Au cours d'une discussion, j'eus l'imprudence naïve d'avancer que si une bonne formation professionnelle et des moyens matériels étaient mis en œuvre pour les Africains, ils donneraient probablement davantage de résultats satisfaisants, ils évolueraient plus vite socialement et économiquement. Ma remarque déclencha un tollé. On me rappela mon inexpérience et que bientôt je constaterais, comme tous les expatriés qui ont roulé leur bosse, que tous ces habitants du continent 15

noir ne font que descendre de l'arbre pour monter dans l'avion. Outre ces anicroches, j'écoutais avec intérêt des récits peu ordinaires. Chacun avait son parcours et quelque chose de nouveau à dire sur ses propres expériences ou celles d'un autre dans différentes régions d'Afrique de l'ouest ou du nord. On aurait dit des histoires qui sortaient tout droit d'un grand livre d'aventures. Ces conversations me semblaient parfois instructives. Tous ces gens-là avaient vécu la fusion de petites compagnies pétrolières qui devaient donner naissance à de grandes multinationales, et à la floraison de toute une série de sociétés de services parapétroliers. Ils étaient les témoins et la mémoire vivante d'une époque qui disparaissait. J'appris ainsi que la division pour laquelle je travaillais était à l'origine, une petite entreprise. Un gros investisseur international qui l'absorba, lui donna une réputation mondiale. Elle avait débuté en s'installant dans la cour d'une ferme, au sud de la région parisienne. Quatre ou cinq anciens employés ambitieux, forts d'une solide expérience professionnelle acquise dans le Sahara, décidèrent de s'associer pour créer leur propre entreprise dans les années soixante. Les moyens financiers à l'époque, très limités, ne permettaient pas de grosses dépenses, à commencer pour l'achat des véhicules que devait utiliser le personnel afin de pouvoir aller travailler la nuit sur les puits de pétrole de Château-Renard. Il n'avait donc à sa disposition que de vieilles «Traction avant» Citroën, ce qui valut d'ailleurs, de mémorables avatars à trois techniciens. Un jour, des gendarmes en ronde, suspicieux, persuadés d'avoir à faire à des gangsters, leur filaient le train discrètement. Le conducteur trouva cela amusant et accéléra pour les taquiner. Les poursuivants qui ne plaisantaient pas, les prirent en chasse pour enfin les rattraper et 16

les obliger d'obtempérer. Sortis de leur bolide les mains en l'air et alignés manu militari en rang d'oignons face à des armes menaçantes, ils durent s'expliquer sur l'existence des caisses à outils dans le coffre à deux heures du matin. La fuite étant alors mise sur le compte de la panique, tout s'arrangea et entra dans l'ordre. Les nostalgiques de cette période parsemée d'événements insolites, possédaient d'autres anecdotes dans leur répertoire, plus drôles. Ces mêmes farceurs qui formaient une joyeuse bande aimaient troubler les fréquentes chasses à courre au beau milieu de cette grande forêt domaniale que possède la région. Si on leur demandait s'ils avaient vu passer un cerf ou bien, par quelle allée il fallait passer pour rejoindre un équipage, ils indiquaient toujours un sens opposé, la meilleure direction pour éloigner les amateurs du gibier, pour les perdre dans les sentiers embroussaillés ou encore pour qu'ils s'enfoncent jusqu'aux mollets dans la boue. Il y eut également une plaisanterie de mauvais goût dans un village. L'un d'eux s'amusa à déplacer de quelques centaines de mètres, dans une ruelle cachée, un corbillard resté garé sur la place publique. Les croque-morts confiants, persuadés que personne ne toucherait à leur véhicule chargé d'un cercueil, avaient laissé la clé de contact pour aller se désaltérer dans un bistrot. À la sortie, ils constatèrent avec stupeur l' outrageuse disparition. L'affaire tourna au vinaigre. Pris de panique, ils appelèrent leur patron qui se rendit immédiatement sur place. Une brève recherche dans les environs permit de retrouver le fourgon mortuaire. La gravité des faits impliqua le licenciement de ces pauvres victimes, pour négligence dans leur mission.

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Ces histoires faisaient oublier pour un temps notre isolement dans le swamp. Elles nous rapprochaient un peu de la France mais il fallait revenir à la réalité. L 'hygiène alimentaire laissait beaucoup à désirer. Les règles les plus élémentaires manquaient. Cela faisait partie d'une de nos préoccupations quotidiennes. Les steaks hachés vous garantissaient généralement une bonne diarrhée. La viande de zébu, amenée directement par Speed Boat de l'abattoir de Warri en deux heures de temps en compagnie d'une nuée de mouches, était stockée dans de grands congélateurs, dont le bon fonctionnement à une température adéquate pour la préserver du développement de bactéries, restait aléatoire. La logistique ne permettait pas toujours un transport d'aliments congelés. Les médicaments pour remédier aux gastro-entérites, brûlures d'estomac et migraines, ne devaient surtout pas faire défaut. De temps en temps, un expatrié volontaire visitait la cuisine. Le chef cuisinier acceptait mal ces inspections qui mettaient en doute son professionnalisme. Mais un jour, la découverte d'asticots grouillant sous un torchon sale et des morceaux de viande au stade de putréfaction nécessita tout de même son renvoi. Sur les barges des quartiers d 'habitation, des rambardes constituées d'un simple tube soutenu par des supports verticaux espacés tous les deux mètres, paraient aux risques de chute dans la rivière. Les Africains tiraient profit de cette installation. Une nuit, pris d'insomnie, surtout à cause des rats qui galopaient dans le plafond de ma chambre, je décidai de me lever très tôt le matin. Je vis alors trois postérieurs déculottés, suspendus au-dessus de l'eau, en train de se soulager. Les pieds en appui sur le rebord de la barge et les mains agrippées à la rambarde permettaient de tenir cette position que nous avons tous 18

l'habitude d'adopter plus confortablement dans des WC traditionnels. Les acrobates n'avaient cependant pas de rouleaux de papier de toilette. D'ailleurs, on peut imaginer dans ces conditions que leur usage devait certainement exiger une adresse toute particulière. Il ne fallait pas avoir de doute sur sa bonne santé générale avant de se rendre dans de tels pays. Une dentition soignée s'imposait également. Si par malheur une dent vous trahissait rageusement, il fallait subir le seul savoir-faire des dentistes; l'arrachage. La dévitalisation ne se pratiquait pas. Quant aux soins d'urgence dans les hôpitaux il valait mieux ne pas y penser. Il n'y avait que les cliniques privées financées par les compagnies étrangères qui restaient l'option principale avant un rapatriement sanitaire vers son pays par avion, mais à condition que le malade ou le blessé fût transportable. Dans le pire des cas, quand il était encore temps, une assistance avec un médecin venant d'Europe nécessitait le déclenchement d'une procédure d'urgence. Si par malheur un expatrié décédait, ce qui fort heureusement arrivait assez rarement, alors là, tout se compliquait. À ce sujet, on me raconta de sordides histoires. Pour des raisons administratives ou des situations de régularisation de titre de séjour, le corps devait être gardé sur place avant d'être embarqué dans un avion pour le rendre à la famille. Seulement voilà, puisqu'il n'y avait pas de morgue il restait comme seule solution de vider un congélateur-coffre de trois cents litres de son contenu en produits alimentaires afin de l'y mettre. Et puis, lorsque les papiers requis étaient enfin réunis et qu'un cercueil plombé avait été trouvé, chose pas toujours facile, alors on expédiait l'encombrant défunt. De telles situations ont parfois duré dix à quinze jours.

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L'arrivée du courrier une fois par semaine provoquait toujours un moment d'intense excitation. Il me rappelait l'effet que l'on ressentait pendant le service militaire; surtout quand on sait qu'une lettre vous vient de quelqu'un que l'on aime. Le cœur se met soudainement à battre plus vite, l'envie de dévorer les quelques lignes vous emporte. Quand l'un d'entre nous apprenait qu'il était un heureux destinataire, souvent le travail s'interrompait immédiatement pour une course au secrétariat afin de récupérer le précieux message. Seul l'échange postal par l'intermédiaire des moyens de la société, maintenait le contact avec la famille. Lorsque la distribution devenait aléatoire à cause d'un sac oublié dans un casier d'un service administratif, cela déclenchait de vives protestations auprès de la direction. Avec ça, on ne plaisantait pas! Surtout que les communications téléphoniques appartenaient encore aux projets d'un futur, éloigné. Pour les messages verbaux qui exigeaient une urgence extrême, nous disposions d'une radio marine qui vous donnait une voix caverneuse et une personne intermédiaire assurait le relais par téléphone. La confidentialité s'excluait d'office. Les journaux arrivaient également par intermittence et de façon irrégulière. Nous apprenions de grands événements politiques ou la disparition d'une célébrité avec deux ou trois jours de retard. Dans l'avion en provenance de France, chacun devait collecter un maximum de magazines et de quotidiens. Celui qui venait les mains vides se faisait houspiller par ses collègues. En dehors de cela, les autres nouvelles fraîches se captaient par un transistor relié à une antenne de fortune faite de longs câbles tendus comme un fil à linge, mais uniquement lorsque la transmission devenait audible et que nous réussissions à régler les postes sur une bonne fréquence.

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À dix minutes de bateau, un rig français effectuait un forage. Le Tool pusher, le patron de l'appareil, nous y invita pour des retrouvailles entre compatriotes. Le Bourbon, le Whisky et le Gin coulèrent à flot, bien plus que ce que j'avais vu jusqu'à lors, créant une ambiance très détendue. Novice dans ce genre de réunion, je me laissai entraîner par cette débauche de fêtards bon enfant. Je compris tardivement à mes dépens une manigance des anciens qui avaient pour intention de me saouler en guise de bizutage. La nuit qui suivit fut horrible. Un cauchemar! À mes vomissements succéda une terrible migraine. Comme mon état d'ébriété très avancé m'avait rendu totalement incapable d'accéder au bateau sans prendre le risque de tomber à l'eau, mes hôtes jugèrent préférable de me laisser récupérer dans une cabine afin de ne repartir que le lendemain. Des orages qui se succédaient avec des nuages bas poussés par le vent provoquaient des pluies qui inondaient généreusement tout ce qui pouvait l'être. Quand l'un passait, un autre arrivait comme une vague d'assaut décidée à envahir un territoire. Il faisait bon se mettre à l'abri. Les éclairs zébraient le ciel avec des bruits d'arcs électriques bien crépitants, grésillants. Quelques fractions de seconde après, un grondement de tonnerre assourdissant retentissait. Des appareils de mesure électroniques ne résistaient pas. Ils rendaient l'âme. Il y eut plus grave encore. Un gardien fut foudroyé, tué sur le coup et cet accident rappela le danger bien réel. L'écoulement torrentiel de l'eau faisait de gros dégâts. Les flots ravinaient, creusaient de profondes tranchées, emportaient par brouettes le sable, la terre jusqu'à la rivière qui prenait une couleur brunâtre. Les fragiles ouvrages, peu consolidés, les plus exposés, ne résistaient pas. Des pans 21

entiers de hauts talus artificiels, bâtis par la main de l'homme au cours de travaux d'excavation, glissaient en contrebas. De temps en temps, devant l'importance des dégradations, l'urgence des réparations requises pour éviter le pire, des équipes de manœuvres reconstruisaient comme d'infatigables fourmis luttant pour sauvegarder leur nid. Enfin mon premier séjour s'acheva. Huit semaines passées dans les mangroves, une éternité pendant laquelle on se demande si le monde extérieur existe toujours! Cela m'amena à m'interroger sur ce qu'il me faudrait faire dès que je reposerais le pied sur le sol français pour compenser les privations. Aller dans de bons restaurants, sortir tous les soirs dans des night-clubs, flâner dans les grands magasins, je ne savais pas trop. La crainte de paraître tel un détenu tout juste libéré de prison me traversa l'esprit. Je n'avais pas vu grand-chose de ce pays africain jusqu'à ce dernier jour. D'ailleurs, mon anxiété des premières heures ne me permit pas d'observer avec attention tout ce qui défilait sur la route. Et puis dans les mangroves, la végétation uniforme, pas vraiment jolie, les villages de pêcheurs en feuilles de palmiers desséchées, aux allures de tas de foin disséminés dans des prairies et les pirogues taillées d'une pièce dans des troncs d'arbres constituaient une curiosité qui lassait rapidement le regard. Cela devenait vite banal. Si certaines choses nous amusaient, d'autres nous choquaient, comme les chiens qui finissaient dépecés pour leur viande, les rats rôtis avant d'être vidés, il paraît que ça donne du goût, les filles qui se prostituaient pour quelques bouteilles de bière. Le chemin inverse impliqua bien évidemment un retour par Bénin. Cette fois, je n'étais pas seul. Trois collègues rentraient également. À l'aéroport, un affichage annonça 22

un retard de deux heures pour le décollage de notre avion. Ce report, pour des raisons techniques, nous offrit suffisamment le temps d'aller en ville afin de traîner devant des échoppes de marchands d'objets et souvenirs de fabrication artisanale. Le chauffeur nous fit traverser des quartiers qui me laissèrent ahuri, tellement leur aspect dépassait mon imagination. Je n'avais jamais pensé qu'il était possible que des êtres humains puissent vivre dans une pareille saleté, au milieu d'énormes tas de détritus pris d'assaut par des charognards, de flaques d'eau croupie, de carcasses de voitures, de bidonvilles faits de matériaux de récupération les plus divers. Cet horrible spectacle s'étendait à perte de vue. Une intense population d'hommes, de femmes venait et allait le plus naturellement du monde. Dès que nous descendions du véhicule, une nuée d'enfants nous cernait tendant la main et criant « Oibo give me money», homme blanc donne-moi de l'argent. J'eus la terrible impression de voir des fantômes déambuler. Cette effrayante image me hanta des années durant. À l'aéroport, notre minibus nous déposa sur un semblant de parking. Un groupe de bagagistes improvisés se précipita pour offrir leurs services. Mais dans ces circonstances, la règle consistait à être vigilant. Cela évitait toute disparition d'une valise ou d'un sac avec ce zèle de dévoués serviteurs qui savaient créer la confusion et commettre, par un tour de passe-passe, leurs méfaits au nez des voyageurs un peu inattentifs. Des mendiants aux membres horriblement atrophiés par une maladie ou un accident suivaient le cortège en suppliant qu'une pièce leur soit accordée. Ils exhibaient leur main en forme de patte d'oiseau, leurs jambes pas plus grosses qu'un manche de pioche ou leur moignon. Ceux qui se tenaient debout tiraient sur les pans de chemise alors que les autres, culs23

de-jatte ou à genoux sur des taquets, s'agrippaient aux pantalons. Les agents du protocole les chassaient comme des chiens ou des chats qui tentaient de voler de la nourriture. Les policiers les menaçaient avec une trique de bambou particulièrement redoutable.

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3 - LE SOUVENIR DU DANGER Mon premier séjour d'expatriation me parut particulièrement pénible, difficile à vivre. Les contraintes professionnelles, l'environnement géographique, les conditions de vie me démoralisèrent et me donnèrent l'envie de ne plus renouveler cette expérience. Et pourtant, trop anxieux de ne pas trouver un emploi en France, je repris l'avion vers ce pays hostile, voire dangereux. Car il faut l'avouer, un Européen qui ne disposait pas de l'assistance d'une entreprise, avait toutes les chances d'être obligé d'affronter les pires ennuis aussi bien avec les administrations locales que dans la rue. Des crapules à l'affût attendaient la première occasion pour exploiter un étranger dans l'embarras. Les mois passèrent et mon caractère s'endurcissait. Je ne prêtais même plus attention à toutes les curiosités les plus insolites. Au cours du temps je découvrais que le monde du pétrole constituait un domaine très fermé dans lequel on n'entrait pas facilement. Si par chance la barrière était franchie, alors la droiture et la fiabilité de ceux qui faisaient le choix d'y faire leur carrière avec une bonne motivation, représentaient un facteur essentiel, la quasi-certitude que l'avenir s'annonçait prometteur. J'appris également que dans cette corporation, on n'aimait pas les fantaisistes, les farfelus, et qu'il valait mieux avoir une tête bien faite, un esprit qui corresponde bien à la culture de la profession. Ces exigences fondamentales devaient répondre à une assurance contre tout risque d'actions contraires aux règles de sécurité des installations et du personnel, mais aussi des impératifs de production. Il n'en restait pas moins que la forte demande en personnel au moment d'un boom économique exceptionnel, laissa passer bien des cas peu ordinaires. 25

Au retour de mes expéditions il me fallait répondre aux questions de ma famille, de mes relations, avides de recueillir mes impressions, d'appendre d'un proche à quoi ressemblait l'Afrique. Ces gens qui ne la connaissaient pas, l'imaginaient probablement comme un lieu de safaris dans la savane, de plaines immenses envahies de grands animaux qui peuplent les zoos, d'une vie paisible où l'on se fait servir par une pléthore de boys. Leur réaction fut pour moi une véritable déception. On ne croyait pas mes récits. On me soupçonnait d'exagération, de fabulation. Un incompréhensible fossé nous séparait. Un étrange refus de la réalité rendait toute conversation impossible. Plus tard j'appris que des collègues avaient vécu la même expérience. Certains d'entre eux me recommandèrent de bien me garder de raconter en France ce que je voyais, car les gens qui ne voyageaient pas dans ces pays ne pouvaient pas comprendre. Ils n'avaient en tête que leur petit train-train quotidien avec l'intox de la lucarne qu'on allume instinctivement le soir en rentrant du travail. Et rien de plus! Les temps ont cependant changé avec le progrès et de nos jours, grâce aux moyens de communication beaucoup plus élaborés et à la volonté des journalistes de mieux informer les pays développés, les Européens ont une idée de l'Afrique plus proche de la réalité. Mais celle-ci reste encore parcellaire et tronquée. J'ignorais encore que le pire restait à venir. L'isolement dans les mangroves limitait bien évidemment la possibilité de visiter plus en profondeur le pays. Ma mutation dans la région de Port Harcourt, me donna l'occasion d'en découvrir bien davantage. Dans la Land Cruiser qui nous emmenait vers ces grandes installations dont on parlait tant comme étant d'une 26