Trifeuille pères et fils

Trifeuille pères et fils

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Français
80 pages

Description

Pourquoi sortir de chez soi quand on aime sa maison, immense et magnifique, rempart contre les tourments du siècle ? Que chercher ailleurs qui ne soit plus doux que la compagnie de son épouse ? Et où mieux voir grandir sa descendance ? Pour Anselme Trifeuille, il n’existe pas de réponses à ces questions. Une seule va le tourmenter jusqu’à la fin de sa vie : comment percer le mystère qui entoure son dernier petit-fils, François-Xavier, qui semble si proche de lui et si loin des autres ? Autour du truculent patriarche se dessine une fresque familiale haute en couleurs. Protégés par leur vaisseau de pierre, Trifeuille pères et fils cèderont pourtant au chant des sirènes, où qu’elles se trouvent...


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Date de parution 21 décembre 2017
Nombre de lectures 1
EAN13 9782414145744
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Cet ouvrage a été composé par Edilivre 175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50 Mail : client@edilivre.com www.edilivre.com
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ISBN numérique : 978-2-414-14572-0
© Edilivre, 2018
PrOlOgue
Dans la famille Trifeuille, on n’avait toujours eu que des fils. C’est du moins ce que racontait Alphonse : aussi loin qu’il était possible de remonter dans l’arbre généalogique, on n’avait connu que pères, fils, frères et neveux. Les femmes étaient bien sûr présentes, mais uniquement en tant que mères et épouses. Celles-ci étaient d’ailleurs prévenues, et ce avant que les fiançailles ne soient décidées, qu’en prenant un Trifeuille pour époux, elles ne mettraient au monde que des filsselon toute vraisemblance. Qu’elles le croient ou non, une fois mariées, elles ne pouvaient que se rendre à l’évidence : on ne faisait pas de fille chez les Trifeuille.
Pousse
1971
De l’union d’Alphonse et de Suzanne, trois fils étaient nés : Louis, Gabriel et François-Xavier. Chaque fois que sa femme lui avait annoncé « Alphonse, deux cœurs battent en moi », la question qu’il se posait n’était pas de savoirs’ilaurait un fils, maisquiserait son fils. Car chez les Trifeuille, on naît forcément avec quelque chose en plus : l’esprit d’un grand homme. Ah ! Il pouvait s’en vanter, Gaston, d’avoir pour descendants Wagner et Napoléon ! Alphonse comptait faire aussi bien que son frère avec sa progéniture. De ce point de vue, il était pleinement satisfait : Louis avait dès son plus jeune âge exigé qu’on l’appelle Charlemagne, tandis que Gabriel ne se voyait qu’en César. Dès qu’ils eurent pleinement conscience de leur destinée hors du commun, les deux frères, jaloux et irascibles, animèrent le foyer familial de querelles incessantes, l’un ceignant une couronne de laiton, l’autre une couronne de lauriers. La confection de ces attributs impériaux demanda à leur mère une infinie patience, ce qui convainquit Alphonse d’avoir épousé la réincarnation de Pénélope. Louis et Gabriel, tous bleus et bosses, se voyaient souvent confiés à leurs grands-parents paternels. De la sorte, Alphonse et Suzanne offraient des vacances à bon compte à leurs enfants, et réciproquement. Seul le petit dernier, François-Xavier, était préservé – ou privé, c’est selon – de ces récréations turbulentes. Ils l’emmenaient alors avec eux en visite chez les parents de Suzanne, où ils retrouvaient quelque tante, sœur ou cousine. Alphonse ne prisait guère les longs après-midis d’été sur la terrasse ou dans la balancelle, au salon en hiver, à écouter les sornettes de la belle-mère et les inepties du beau-père. A coup sûr, la lampe de ces deux-là n’hébergeait l’esprit d’aucun génie. Pourtant ils avaient donné naissance à la plus charmante, douce et gracieuse des créatures, sa femme, et ce cadeau inestimable valait bien quelques heures perdues. Au fil des ans, Alphonse était parvenu à laisser un interlocuteur lui parler sans qu’il ne l’écoute, et sans que l’autre ne s’en rende compte. Ces conversations unilatérales lui ouvraient de formidables espaces d’évasion intérieure qu’il n’aurait pas eu l’idée ou l’occasion d’explorer en temps normal, et propices à la rêverie. Parfois il feignait même de s’endormir pour se plonger plus avant dans l’imaginaire. Suzanne demandait alors à ses parents de baisser d’un ton, car son mari travaillait beaucoup, avait fait de la route pour venir et devait sans doute récupérer de sa fatigue. Les causeries inutiles se poursuivaient à voix basse, formant le bruit de fond des scènes qu’Alphonse reconstituait. Il se voyait en souverain chevaleresque conquérant la Terre Sainte, tour à tour Philippe Auguste, Richard Cœur de Lion, Frédéric Barberousse et même Saladin « le Magnifique ». Il avait de toute évidence plus d’une âme dans son cœur. Il pensait alors à la fierté qu’il éprouvait envers ses fils, toujours prompts à se battre, promesses d’un avenir glorieux. François-Xavier était différent. Quel esprit habitait le troisième Trifeuille ? La guerre ne l’intéressait pas, hélas, et les séjours loin de ses frères dans la bonbonnière des Bompard l’en éloigneraient définitivement. D’autant plus que le seul enfant de son âge, son unique partenaire de jeu, était sa cousine Constance. Unefille. Chez les Bompard, c’est encore ce que l’on savait faire de mieux. Constance était plus âgée d’un an et dépassait François-Xavier d’une tête, ce qui achèverait de le réduire en esclavage au moins jusqu’à l’adolescence. Si elle devenait Hippolyte, son fils saurait-il se montrer Hercule ? De l’autre côté, les garçons formaient les rangs chez les grands-parents Trifeuille. Quand Victor, coiffé d’un bicorne, menaçait d’écraser ses cousins et leurs empires, ceux-ci oubliaient leur rivalité et unissaient leurs forces pour mettre à terre le petit ventru. Le quatrième protagoniste, Philippe, soufflait de toutes ses forces à en devenir écarlate dans sa trompette pour sonner l’hallali (même s’il n’était pas certain que Wagner n’ait jamais su jouer de cet instrument). La propriété était bien assez vaste pour que les trublions s’y coursent et s’y
époumonent sans déranger la tranquillité de leurs hôtes. Depuis qu’ils étaient grands-parents, Anselme et Madeleine passaient le plus clair de leur temps dans leur bibliothèque. Anselme était d’un tempérament joyeux, généreux et volubile, amateur d’opéra, soucieux d’être admiré pour son élégance et sa culture, fût-ce par une femme de chambre. Il avait convaincu son entourage d’avoir redonné vie à Casanova, butinant les fleurs offertes sur le chemin de sa vie, tout en restant fidèle à la ruche et à sa reine. Madeleine était trop bonne pour ne pas croire en son vœu de fidélité éternelle, quand bien même les femmes de chambre se montraient si pressées d’arrondir leurs ventres et de mettre au monde des garçons. Anselme avait bataillé ferme pour séduire la pieuse Madeleine. Il s’était ensuite donné à elle en époux plein d’ardeur et d’attention et avait su détourner à son profit le feu d’une passion qu’elle n’avait jusqu’alors réservé qu’au Christ. Madeleine était pour lui l’épouse exemplaire. Anselme était persuadé que son fils Alphonse avait inconsciemment cherché à retrouver sa mère en épousant Suzanne. Pour Gaston, c’était une autre histoire : il avait jeté son dévolu sur la rebelle et replète Véronique, qui tonitruait à qui voulait l’entendre – et ne pouvait faire autrement – qu’elle ne croyait aucunement à ces histoires de réincarnation dont on lui rebattait les oreilles depuis son mariage. Philippe tenait certainement son caractère de cette Walkyrie corsetée. Son beau-père la fuyant comme l’eau devant l’huile, elle s’était un jour adressée à sa belle-mère : « Comment, vous, une femme religieuse, pouvez-vous laisser dire de telles horreurs sous votre toit ? C’est contraire aux Évangiles !BlasphématoireEt qui serais-je, moi ? ! Cléopâtre peut-être ? Et vous-même ? ». Madeleine, ayant accepté son sort comme on répond à une vocation, lui avait simplement répondu : « Moi ? Eh bien, Anselme dit que j’ai le profil de Jeanne d’Arc. Il est vrai que j’ai toujours été effrayée à l’idée de m’approcher d’un fourneau… ». Sur le coup, jamais le corset n’avait paru si étroit à Véronique. Anselme et Madeleine passaient de longues heures l’un auprès de l’autre, à la frontière de leurs univers, tels le loup et la bergère. Madeleine n’envisageait pas de faire autre chose que de lire dans la bibliothèque : revues pour dames, fascicules traitant d’activités de la vie domestique, et surtout biographies de personnages illustres dont les rayons regorgeaient. Anselme ne tenait pas en place et parcourait la pièce de long en large, allant de sa femme à son bureau, de son bureau à la fenêtre, de la fenêtre au tourne-disque, du tourne-disque à sa femme. A son bureau, encombré de papiers, Anselme ouvrait le courrier du matin après avoir jeté un œil neutre au journal, qui servait avant tout à démarrer un bon feu de cheminée. Lorsqu’une de leurs connaissances leur écrivait, il tenait à lire la lettre à haute voix pour son épouse. Elle l’entendait se racler la gorge, s’interrompait dans sa propre lecture, le regardait nettoyer ses lunettes, les chausser, et entonner d’une voix chantante :« Bien chers, cette lettre vous trouvera, je l’espère, en bonne forme… ». Le silence revenu, Madeleine le remerciait et l’invitait à répondre. Anselme se levait alors en direction de la fenêtre devant laquelle il soupirait par l’affirmative, saisi d’une étrange mélancolie. Puis le sourire lui revenait, il s’écriait : « Le parc est splendide ! Les enfants ont de la chance d’en profiter ! » et, primesautier, s’élançait vers le tourne-disque, choisissait un extrait entêtant deDon Giovanni ou desNoces de Figaro, priait son épouse de lui accorder une danse – « Préfèrerais-tu une valse de Strauss ? de Tchaïkovski ? » – (qu’elle refusait aimablement), virevoltait vers son bureau et se mettait à écrire. Parfois, sans être obligé de tenir à jour sa correspondance, Anselme couchait sur le papier ses réflexions sur la vie. A bientôt soixante-dix ans, il s’estimait suffisamment expérimenté pour que son avis compte. Il pressentait un grand changement. Le père d’Anselme, feu Isidore Trifeuille, avait amassé assez d’argent pour mettre ses descendants à l’abri du besoin pour plusieurs décennies. Les mauvaises langues (des voisins jaloux) évoquaient le marché noir comme source de sa fortune, ce qui ne fut jamais prouvé, pas plus que son contraire. Du reste Anselme s’en souciait peu. Cet esprit dilettante avait béni son père de l’avoir fait naître dans une corne d’abondance. Fort de ses racines, l’arbre familial avait poussé droit et donné des fruits : Alphonse et
Gaston, puis les petits-fils. Anselme s’étonnait que de son union avec Madeleine soient apparus des esprits aussi belliqueux. Était-ce donc lui l’intrus ? Ses fils lui semblaient des étrangers. Au jeu de l’amour, ils ne savaient pas dominer les femmes, à commencer par les leurs. Ils manifestaient en outre de l’intérêt pour des sujets sans importance : la littérature pour Gaston, lesaffaires pour Alphonse. De l’avis de son père, Gaston avait vraisemblablement trop traîné dans la bibliothèque et pas assez dans le parc. Sa mère ne savait qu’en penser, désorientée par les goûts de son aîné : au lieu de privilégier la vie réelle, pratique,utile (Dieu bénisse les fascicules), il trempait dans la fiction. Tous les genres y passaient : roman, poésie, théâtre, et arrivèrent ceux qui devaient arriver, lesessais, progressant telle une gangrène. Philosophie, philosophie politique, enfin politique tout court. Gaston était devenu un militant. Était-ce mieux que militaire ? Un soldat se bat pour la patrie, un politicien se bat pour ses idées – et sa propre cause – et pas forcément celles du plus grand nombre. La question était : quelles idées défendait Gaston ? Nul ne lui avait demandé, par ennui ou par crainte de sa réponse. Alphonse quant à lui avait la fibre financière. Il avait conscience plus que quiconque que le patrimoine familial n’était pas inépuisable, et qu’outre le consommer, on pourrait aussi le faire fructifier. Il ne se lassait pas de présenter ses projets de boursicotage à son père, sans succès. Chez les Trifeuille, le patriarche tenait les cordons de la bourse – la leur et pas une autre – pour tout le monde, jusqu’à ce que la mort relâche les doigts autour des cordons et que les héritiers prennent le relai. Isidore avait transmis le flambeau à...