Tsiganes en France

Tsiganes en France

-

Français
415 pages

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 0001
Nombre de lectures 298
EAN13 9782296310582
Langue Français
Poids de l'ouvrage 13 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème

JEAN-BAPTISTE HUMEAU
TSIGANES EN FRANCEL'Harmattan, 1995
ISBN: 2-7384-3745-1
Photos de couverture: Patrick JOLYJEAN-BAPTISTE HUMEAU
TSIGANES EN FRANCE
DE L'ASSIGNATION AU DROffDHABfIER
L'HARMA TT AN
5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique
75005 PARISMaquette réalisée au CART A - Université d'Angers
-Secrétariat de rédaction:
Colette MULLER, Béatrice PRUNAUX-CAZER
Cartographie: Noël MONNIER
Photographies: Patrick JOLYLa collection "Géographie sociale" présente les recherches des
membres de l'URA 915 du CNRS. Cette équipe rassemble, sur cinq
pôles universitaires, des géographes de Basse-Nonnandie, Bretagne et
Pays-de-Ia-Loire.
Ouvrages parus:
- J. CHEVALIER, J.-P. PEYON (dir.), Au centre des villes,
dynamiques et recompositions, 1994.
- J.-B. HUMEAU, Tsiganes en France, de l'assignation
au droit d'habiter, 1995.
Ouvrages à paraître:
- R. SECRET, Les théories de la pauvreté et de l'espace.
- G. DI MEO, Les territoires du quotidien.
La collection "Géographie sociale" succède à la revue Géographie
sociale dont les numéros sont disponibles chez L'Harmattan et aux
Presses universitaires de Caen:
épuisésn° 0, 1, 2
Travaux et documents, 1986n° 3
Scolarisation, formation, emploi, 1987n° 4
Le foncier agricole dans l'ouest: frichesn° 5
ou terres vivantes, 1987
L'Ouest politique 75 ans après Siegfried, 1987n° 6
Elections et géographie, 1988n° 7
.
France et Québec: espaces ruraux en mutation, 1989n° 8
L'Ecole en Europe, 1990n° 9
Lire l'espace, comprendre les sociétés, 1990n° 10
Dynamiques urbaines, 1991n° Il
Quelles campagnes pour demain ?, 1992n° 12
Directeur de Publication:
Jean-Baptiste RUMEAU
Professeur à l'université d'Angers
Secrétariat de rédaction:
Colette MULLER, Béatrice PRUNAUX-CAZER
ingénieurs CNRS
5PREFACE
Dans les villes ou les campagnes, le passage des Tsiganes provoque
toujours une sentiment de curiosité et de méfiance. Comment en
seraitil autrement de la part d'une société de sédentaires bien enracinée entre
ses habitations, ses lieux de travail et les services qu'elle utilise, vis-à-vis
de populations qui apparaissent et disparaissent, aux activités
irrégulières, mal connues et au code de vie étranger. Mal identifiés
aussi bien de la population que des services administratifs, tolérés
plutôt qu'admis, plus de 200 000 "nomades" vivent ainsi au milieu de
notre société industrielle. Leur nombre s'accroît sans cesse car sur un
fond ancien se sont ajoutés les Kalé d'Afrique du Nord puis des
familles rom immigrées de Yougoslavie et de Roumanie et les
excédents d'une démographie féconde.
Ces "nomades" de France présentent une profonde originalité panni
tous ceux qui pratiquent ce genre de vie. Les nomades pasteurs vivent
de leurs troupeaux et leurs déplacements dépendent de ce qui est
nécessaire à celui-ci: l'herbe, ce don des pluies, l'eau et le sel. Ils
circulent dans un espace sinon libre, du moins inexploité, non fini, où
les sédentaires des oasis et des marges désertiques n'utilisent que peu de
place. Le Tsigane erre dans un espace fini, entièrement approprié,
aménagé, où il ne dispose que de routes et d'emplacements à négocier.
Ses déplacements obéissent à des motifs familiaux et religieux ou à la
recherche de ressources fournies par des activités très variées mais en
général saisonnières, successives, irrégulières. Celles-ci se rapprochent
plus de ce que l'on appelle les petits boulots que des emplois stables.
En tout cas, le terrain de parcours est celui de la société sédentaire à
travers les travaux agricoles, certaines activités de réparation, de
récupération, toute une économie de transaction avec la population
enracinée dont les concentrations offrent une clientèle pour l'achat, la
vente ou la mendicité. Ces "nomades" ne sont donc pas superposés
mais profondément impliqués et dépendants de notre civilisation en
dépit de l'étrangeté qu'ils conservent.
7Or, depuis la sortie de l'internement auquel ils avaient été soumis
pendant la Seconde guerre mondiale, des mutations très importantes
ont affecté la France dans son peuplement, son économie et ses modes
de consommation: dépopulation rurale et urbanisation croissante,
chute des actifs agricoles au profit de l'industrie et surtout des services,
diffusion des loisirs à domicile par la télévision, etc. Les Tsiganes
euxmêmes ont été atteints par ces mutations. L'abandon du cheval et de la
verdine pour l'automobile et la caravane a créé des besoins monétaires
qu'ils ignoraient auparavant. Ce nomadisme a dû s'adapter à des
terrains de parcours transformés. Peut-être n'a-t-il pas échappé à des
modifications de son comportement?
Les pistes de recherche pour une investigation géographique étaient
donc nombreuses, d'autant plus que les études antérieures avaient
privilégié les aspects sociologiques et culturels.
Jean-Baptiste Humeau, après dix ans de patien~es recherches,
apporte des réponses éclairant toutes ces questions relatives aux
rapPQrts des Tsiganes avec l'espace et l'économie des sédentaires.
Même si les cas différents sont multiples, on constate globalement le
passage de l'errance à une demi sédentarisation traversée de brusques
déplacements, tant il est vrai que le gisement des ressources se
concentre désormais dans les agglomérations sans que s'efface le
besoin du voyage. Aux arrêts pour quelques jours ou quelques
semaines, sur un pré ou une friche le long d'une route, se substituent
des séjours prolongés sur des terrains aménagés ou des parcelles louées
et parfois même achetées à la périphérie des zones urbaines. Les
"polygones de vie", qui traduisent l'agencement géographique des lieux
d'habitat et de la période des séjours d'une famille, montrent l'attraction
des villes et, en même temps, l'exclusion de tous les quartiers spécialisés
(résidence, commerce, loisir...). Les "polygones de vie" obéissent à des
besoins variés - rencontres familiales, activités économiques,
hospitalisations, pèlerinages catholiques ou conventions pentecôtistes -
dont les dates sont aléatoires en dehors de la préférence pour la belle
saison. Les groupes les plus pauvres sont parfois contraints à une
errance de fuite pennanente. Bien des ressources anciennes ont disparu
ou se sont réduites (spectacle, colportage, travaux agricoles) au profit
d'autres (commerce forain, artisanats spécialisés, récupération), mais les
modes de consommation, les techniques industrielles, les formes
d'organisation urbaine rendent moins aisées les relations des Tsiganes
avec notre civilisation. Tout change dans les itinéraires, les rythmes de
déplacement, les activités. Il est d'autant plus remarquable d'en
présenter et d'en expliquer l'évolution.
8Un des points les plus délicats réside dans le type d'habitat qui ne
correspond en rien à la spécialisation et à la fixité traditionnelle des
sédentaires. Jean-Baptiste Humeau, dans l'esprit de compréhension et la
sympathie avec laquelle il a mené toute cette recherche, aborde le
"droit à habiter autrement" à partir des nécessités de ce genre de vie. Il
montre comment nombre de lieux de stationnement ont été mal conçus
dans leur localisation comme dans leur aménagement faute de
connaître et de comprendre les besoins des gens du voyage. Ses cartes
illustrent les situations et les insuffisances de régions et d'ensembles
urbains. Ainsi, cette oeuvre généreuse conduit à la préparation de
mesures que les collectivités ont le devoir de réaliser. Souhaitons-lui
qu'elle éclaire ceux qui décident, comme elle rend moins mystérieuse
cette population si originale, si différente et pourtant si insérée dans la
géographie de la France.
Pierre BRUNET
Professeur émérite à l'Université de Caen
9AVANT-PROPOS
Ces pages réunissent un ensemble de travaux de recherche engagés
depuis 1984 et portant sur les populations tsiganes et nomades vivant
sur le territoire français. La distribution géographique des populations
tsiganes en France, les facteurs de la répartition de leurs lieux de séjour,
la mise en évidence des fonnes de mobilité les plus caractéristiques de
leur mode de vie constituent le fondement des hypothèses initiales
formulées avec l'appui bienveillant du Professeur Pierre Brunet.
Rien ne nous prédisposait à une réflexion géographique prolongée
sur cette question. Dans le cadre d'un travail de recherche préalable1
nous avions eu l'occasion de mettre en évidence le rôle essentiel de
populations nomades dans le développement d'un système de cultures
légumières dans la Vallée de la Loire. La rencontre de familles tsiganes
et d'acteurs sociaux oeuvrant à la promotion des Tsiganes les plus
pauvres a renforcé notre intérêt. L'absence notoire d'une production
géographique relative à la survivance de groupes nomades dans une
société française de plus en plus urbaine et technicienne, la réduction
de l'observation de ces populations à des situations très localisées ou à
des cas familiaux, l'encouragement de chercheurs de disciplines variées,
intéressés par le regard du géographe sur cette question, contribueront
progressivement à consolider nos hypothèses initiales.
Mais, la dimension optimale de cette recherche a été atteinte grâce à
l'utilité sociale de la démarche: Notre réflexion universitaire a coïncidé
avec l'émergence d'une demande d'informations et d'analyses
supplémentaires sur ces populations, émanant de responsables et
acteurs sociaux les plus divers. La nécessité de forger les outils d'une
observation à la fois géographiquement plus précise et spatialement
plus globale, nous a permis de percevoir des réalités régionales d'une
1J.-B. HUMEAU, Thèse de géographie, Université de Caen, 1975.
Ilgrande diversité justifiant, s'il en est encore nécessaire, l'intérêt de
l'étude comparative en géographie. Mais le chercheur ainsi associé à
une action sociale, se voit régulièrement confronté, sans concession
aucune, à l'authenticité de sa réflexion scientifique et à la réalité d'une
production nouvelle. Tirant les moyens de sa recherche dans cette
participation,)l est contraint à un réajustement permanent de sa
démarche. C'est sans doute la filiation méthodologique majeure avec
nos travaux de recherche sur les milieux ruraux de la vallée de la Loire
que nous analysions durant les années soixante-dix.
Les travaux présentés sont donc particulièrement redevables à de
multiples institutions, à leurs responsables en premier lieu, mais aussi à
tous ces hommes du "terrain de l'action sociale" qui attendent
beaucoup des résultats d'une réflexion géographique perçue comme le
soutien d'interventions renouvelées. Sans l'aide de ces personnes
engagées forte~ent dans la promotion des populations tsiganes, se
consacrant souvent depuis longtemps à une action quotidienne
d'insertion, nous ne serions pas parvenu à tisser la toile d'une
connaissance sur l'ensemble du territoire national. Dans les régions de
l'ouest français tout d'abord, à Lyon et dans le sud-est ensuite, puis en
région parisienne, dans le nord et en région toulousaine enfin..., nos
travaux ont été soutenus par des administrations et des associations. Les
financements ont pu être trouvés près de diverses Directions régionales
et départementales du ministère de l'équipement, du Comité
interministériel des villes, de collectivités territoriales, nous pennettant
la réalisation des déplacements indispensables, des enquêtes, des
traitements de données, des cartes. Mais une telle entreprise est lourde à
conduire dans le cadre professionnel universitaire actuel. L'Université
d'Angers nous a aidé par l'octroi d'un semestre sabbatique. Elle nous a
facilité l'accès à l'atelier de cartographie dont le responsable,
Noël Monnier, a mobilisé en temps opportun les moyens de travail.
La qualité des contacts humains auprès des familles tsiganes que
nous avons rencontrées et auprès de tous ceux qui cherchent à les
aider, la dynamique de reconnaissance de ces minorités à laquelle nous
avons pu modestement participer, constituent notre plus grande
satisfaction. Enfin, sur le plan scientifique, si l'on admet qu'une
recherche féconde emprunte nécessairement les voies de traverse et se
construit en premier lieu sur les marges de la connaissance, nous
pouvons assurer qu'à défaut ,de découvertes géographiques, ce sont
bien ces routes et ces terres que nous avons parcourues.
12"Je ne sais pas comment tu fais
pour habiter toujours dans ta maison.
Moi, dès que quelque chose m'inquiète,
je pars plus loin avec ma caravane...
Tu comprends? "
Confidence du Manus au gadjoINTRODUCTION
200 000 Tsiganes vivent en France. Sans doute sont-ils beaucoup
plus, stationnés ici sur une place de marché, là installés plus
durablement dans les interstices d'une banlieue ou de passage aux
portes d'un bourg.
Cette première approximation rend bien inconfortable une
réflexion géographique sur cette minorité française.
I - DES POPULATIONS MECONNUES
En France, comme dans la plupart des autres pays, la connaissance
géographique des populations tsiganes demeure incomplète. Trois
raisons fondamentales sont, nous semble-t-il, à l'origine de cette lacune.
Quelle définition de la population tsigane?
Non seulement la République française, ayant admis dès sa
fondation le principe de l'égalité entre les citoyens, n'identifie pas les
distinctions ethniques entre Français mais - et plus fondamentalement -
la reconnaissance de l'appartenance de chacun de ses membres à cette
minorité ne va pas de soi. Le mot "Tsiganes" désigne l'ensemble des
groupes que le Jangage courant, au hasard des régions françaises,
dénomme depuis des temps immémoriaux sous" les termes variés de
bohémiens, manouches, rabouins, nomades, romanichels, gitans... La
désignation ethnique "tsiganes" est d'usage relativement récent. Le mot
grec "Atsinkanos" ou "Atsinganos" (nom plus ancien encore d'une
secte manichéenne venue d'Asie), dénommant au XIVème siècle des
groupes nomades venant de l'Inde après un long séjour en Perse,
semble être à l'origine des mots Tsiganes, Zigeuner, Zingari, Cigaros...
15Séjournant alors dans une région grecque, "la Petite Egypte" (sur la
côte du Péloponèse, près du Mont Gype), les Tsiganes furent d'abord
dénommés Egyptiens lorsqu'ils arrivèrent en France au XVème siècle,
Egiptanos en Espagne puis Gitanos, Egypties en Grande-Bretagne puis
Gypsies... Par référence à leurs régions de transit, les "troupes tsiganes"
ont été appelées et se sont fait appeler de noms divers: Bohémiens,
Grecs, Sarrasins... Le concept ethnique "tsiganes" est plus récent
encore2. Il tend à réunir dans une même construction des individus
organisés en groupes familiaux structurés qu'une histoire spécifique,
des liens culturels étroits et un mode de vie caractérisé par le
nomadisme, permettent d'identifier.
Le dénominateur commun de ces appellations utilisées par les
sédentaires - les gadjé3 - repose avant tout sur des stéréotypes. Ceux-ci
trouvent leur source dans une perception de populations tsiganes
méconnaissant les normes de la vie locale, transgressant "la règle de
l'enracinement"4. L'acceptation de ces exonymes5, l'exclusion dont ils
sont porteurs, les rendent impropres à une désignation des populations
considérées. En tout cas, ils ne pennettent pas de dépasser la définition
réductrice d'une identité collective façonnée dans l'opposition aux
valeurs de sociétés rurales attachées à leurs terroirs, à leur "bien"6.
En quelque sorte, la définition "tsigane" ne rend pas plus compte de
la réalité de la vie sociale "des" Tsiganes 7, de ses modalités et de sa
diversité, que la désignation "gadjo" ne peut aider à la compréhension
2 L'ethnie est une notion trop peu théorisée et empreinte de connotations historiques
telles que nous l'emploierons, tout au long de cette réflexion, dans son acception la
moins restrictive et, finalement, peu signifiante.
3 Le mot "gadjo" (pluriel: gadjé) désigne, dans le langage courant des populations
tsiganes, le "paysan" et, par extension, le non-tsigane, le sédentaire, celui qui est
"attaché" au sol.
4 Armand FREMONT, Marginalité et espace vécu, 1979.
5 Nous empruntons ce néologisme à A. REYNIERS, ethnologue belge, spécialiste des
populations tsiganes. Pour fonder sa réflexion, ce chercheur distingue l'''exonyme'' :
nom attribué aux groupes tsiganes par d'autres (qu'il s'agisse du parler populaire ou du
langage des scientifiques) et l'''endonyme'' : nom que se donnent les populations pour
se désigner entre elles. En effet, cette conception modifie- sensiblement les fondements
de l'observation de toute société humaine.
6 L'ancrage temtorial des populations rurales se manifeste de multiples façons. Dans de
nombreuses campagnes, l'utilisation courante du mot "bien" pour désigner l'ensemble
des propriétés foncières acquises par une lignée paysanne, .nous semble plus révélateur
de la valeur culturelle que la terre occupe dans ces sociétés. A l'inverse, c'est ce "bien"
~ue ne possèdent pas les Tsiganes qui, à leurs yeux, qualifie le "gadjo".
Nous emploierons systématiquement le pluriel pour désigner la population qui nous
occupe. La diversité des comportements de ces groupes familiaux, leurs rapports variés
à l'espace, excluent de notre propos l'utilisation de concepts généralisables à un
ensemble ethnique tsigane et encore moins à un peuple tsigane.
16des comportements des populations sédentaires. Ces appellations ne
sont pas opérantes pour réunir autour d'elles l'adhésion des populations
concernées. Elles deviennent donc caduques pour contribuer à
l'approche des modes de vie de cette minorité. C'est donc avant tout à
la construction d'un contenu identitaire des groupes tsiganes que toute
recherche géographique doit s'attacher, en interrogeant, sur des bases
spatiales nouvelles, les réalités observables. Mais il ne s'agit pas pour
autant d'étudier la géographie d'une ethnie (dont les contours et la
définition ne relèvent d'ailleurs pas du géographe).
L'ensemble des personnes dont le mode de vie nomade occupe ou a
occupé une place centrale dans l'organisation sociale et culturelle,
constitue notre sujet d'étude. Les populations tsiganes, dans l'acception
ethnique la plus large, en constituent la plus grande part. Le
cloisonnement ethnique n'existe pas; par conséquent, c'est bien
l'ensemble français des personnes dénommées "gens du voyage"g dans
le langage social actuel qui fonde la base humaine de notre réflexion.
Les modes de vie nomades et le nomadisme des populations tsiganes
Le nomadisme auquel on associe le plus communément le genre de
vie des populations tsiganes est différent des nomadismes déterminés
par l'utilisation humaine de milieux physiques difficiles.
La typologie des modes de vie nomades existant par le monde
retient généralement deux grands groupes: les populations de groupes
chasseurs et cueilleurs, et les populations pastorales.
Les premiers constituent des populations très réduites dont les
modes d'insertion géographique sont l'expression de l'alternance
saisonnière des ressources offertes par des milieux naturels plus ou
moins riches9. Les contrastes thermiques et pluviométriques permettent
à ces peuples chasseurs et cueilleurs d'utiliser finalement avec une
économie de moyens les ressources de milieux souvent hostiles à la vie
humaine: milieux nordiques ou équatoriaux, milieux forestiers ou
désertiques.
8 Cette dén.omination s'adresse à l'ensemble des groupes tsiganes parmi lesquels les
ethnologues ont discerné en fonction de critères culturels, linguistiques, historiques,
de multiples sous-groupes. Les plus récents travaux scientifiques conviennent de
l'origine complexe de la population tsigane façonnée autour de "noyaux ethniques"
réels auxquels se sont ajoutés, en Europe et tout au long de la période moderne, des
~roupes d' "exclus", participant ensemble à une véritable "ethnogénèse".
Xavier de PLANHOL, "Nomadisme ", Encyclopedia Universalis, 1981.
17Le nomadisme des éleveurs représente une forme encore plus
productive de mise en valeur de milieux géographiques difficiles. Cette
fonne de mise en valeur de l'espace pennet de faire vivre des groupes
humains relativement importants aux marges des milieux désertiques et
des steppes.
Bien entendu, les milieux géographiques dans lesquels se
développent (ou se sont développées) les formes de mobilité des
populations tsiganes ne sont aucunement comparables. L'adaptation au
milieu physique tempéré n'engendre pas les mêmes contraintes.
Néanmoins, le nomadisme des Tsiganes (dans une acception historique
large) n'est pas sans point commun avec les formes d'insertion
géographique des autres groupes nomades vivant sur le globe.
Les résultats obtenus par les activités économiques des populations
tsiganes développées au cours des siècles témoignent d'une économie
de moyens combinant une mobilité quasi-saisonnière et l'immersion
dans les territoires des sociétés sédentaires. C'est précisément autour des
ressources limitées disponibles à un moment donné, dans un territoire
mis en valeur par des sédentaires, que se façonnent les formes
d'existence et les comportements spatiaux des populations tsiganes. De
l'équilibre relationnel ainsi construit dépendent la possibilité et la durée
du séjour des "gens du voyage" dans une succession de lieux au sein de
la société sédentaire. Cette instabilité pennan~nte de la relation entre les
groupes tsiganes et la société englobante, cette recherche constante de
nouveaux territoires permettant la reconstruction permanente,
établissent une filiation réelle avec les sociétés nomades habituellement
reconnues par le géographe. L'appauvrissement de certains groupes
tsiganes, la difficulté de ménager de nouvelles formes d'insertion
géographique, ne sont pas sans analogie avec les mécanismes qui
contribuent à la fixation générale des populations nomades par le
monde.
Il est vrai que les analogies ont des limites rapidement atteintes. Les
catégories généralement admises pour caractériser les populations
nomades: sédentarisées - semi-sédentarisées - nomades itinérants, ne
rendent compte que très partiellement des réalités vécues par les
populations tsiganes. Elles figent des situations familiales dont le trait
dominant repose sur des mutations permanentes (quasi existentielles).
Le facteur premier de ces demeure le souci d'une adaptation
non pas tant au milieu phy~iquel0 qu'au milieu humain dans lequel les
10 Bernard ELY, "Nomadisme et sédentarisation des Tsiganes", Bulletin de la société
d'anthropologie, 1964, constate que les Tsiganes sont, à ses yeux, en France, des
"nomades de plaine" préférant pour leurs déplacements certaines facilités
18populations tsiganes vivent en symbiose11. Il n'y a pas, il ne peut y
avoir, d'espace de vie pour les populations tsiganes hors de la société
sédentaire. La tribu nomade solitaire tirant parti d'un milieu naturel
non habité ne peut être un groupe tsigane. L'inclusion du genre de vie
des populations tsiganes au sein de la société englobante sédentaire se
manifeste sous des fonnes multiples. La complémentarité économique
fonde-t-elle, à elle seule, cette symbiose? Certains le pensent, qui
attribuent même les situations de rejet et d'exclusion à la vacuité
soudaine des fonctions économiques des Tsiganes à une période et en
une région données12. D'autres facteurs doivent pourtant être
considérés. Ils tiennent autant à l'organisation interne de la vie sociale
des populations tsiganes, à leurs représentations culturelles, qu'à
l'organisation de la société et de l'espace au sein desquels ils vivent.
Dès lors, "l'errance-de-populations-qui-ne-se-fixent-pas" se charge
de nouvelles significations. Le rapport à l'espace des populations
tsiganes, tout en nuances, devient ainsi le révélateur des mutations
géographiques des territoires et celui d'une transformation sociale et
culturelle permanente.
Le rapport à l'espace des gens du voyage
L'élaboration d'une géographie des populations tsiganes exige en
premier lieu d'inverser notre sens habituel de l'espace. "Le sens de
l'espace sous sa fonne la plus modeste s'incorpore à la conscience du
groupe" 13.
Le fait de l'énoncer avec humanité donne tout son mérite à la
confidence du Manus au gadjo que nous affichons en exergue. Les
valeurs attribuées à l'habitat, à la maison, à tout ce qui fonde
l'enracinement traditionnel du gadjo dans le territoire, ne se vivent pas
topographiques et climatiques. Ces remarques se comprennent, particulièrement
s'agissant de familles utilisant des chevaux comme attelage; la généralisation de
l'automobile comme instrument de traction de la caravane dans un pays tempéré limite
la portée de cette argumentation.
Il Jean BRUNHES, La géographie humaine, 1956, note d'une façon générale que le
voisinage du sédentaire est nécessaire aux Tsiganes.
12 Elisée RECLUS, L'homme et la terre, 1905, p. 664 : "...Les Tsiganes, ces
descendants de caste hindoue errant de village en village, de foire en foire, pour
échanger des chevaux, étamer des casseroles... Aussi longtemps que ces nomades furent
habiles dans ces diverses industries, il fallut bien s'accommoder de Leurpassage et de
leur bref séjour sur le champ de foire ou dans quelque Lande voisine; mais dès que la
société locale eut parmi les siens tout un personnel de maquignons, de rétameurs,
d'herboristes..., aussitôt les Bohémiens de passage furent accusés de tous les
crimes...".
13Max SORRE, Rencontre de la sociologie et de la géographie, 1957.
19selon le même mode chez les populations tsiganes.
L'incompréhension entre gadgé et Tsiganes se construit-t-elle sur ce
rapport à l'espace fondamentalement différent? Il nourrit assurément
les stéréotypes les plus partagés par les gadjé. De tous temps il trouble
et inquiète. Le plus souvent, il justifie l'action publique des autorités
qui fixent ou cherchent à fixer les Tsiganes, qui désignent des lieux de
stationnement aux "nomades", qui tentent d'amener à la sédentarité ces
populations de passage - ces gens du voyage - au nom de "l'intégration
sociale" .
"Tu comprends ?" interroge avec insistance le Manus. Lui-même ne
comprend guère l'attachement du gadjo à son sol. Il se sent l'exclu de
cette relation entre les sédentaires et leurs territoires dont la
matérialisation lui est totalement étrangère. Champs, cadastre, tinage,
village, maison14, n'entrent pas dans le système de valeurs qui fonde
l'existence de cette minorité. Ce ne sont pas ces éléments qui assurent la
pérennité des groupes tsiganes.
14 ...et encore moins les instruments récents d'une planification urbaine: POS, et tous
les instruments d'un zonage fonctionnel: ZAD, zone industrielle, réserve foncière,
parc de loisirs... pour ne retenir ici que les lieux les plus fréquemment investis par les
groupes de caravanes des gens du voyage.
20n - QUELLES QUESTIONS POSE UNE GEOGRAPHIE DES
POPULA TIONS TSIGANES?
Comme pour tous les groupes humains, le cadre géographique dans
lequel évoluent les groupes .tsiganes est l'un des fondements de
l'organisation de leur mode de vie. Les groupes tsiganes n'échappent
pas à cette relation contraignante. Ils doivent nécessairement composer
avec les mutations qui affectent le substrat15 de leurs activités et de
leurs relations sociales.
Quellesformes de maîtrise de l'espace?
Mais plus encore, les Tsiganes comme les Inuits ou les Touaregs,
chacun à leur manière, maîtrisent un espace. Ils ne sont des marginaux
de la géographie qu'à notre regard. n est malaisé de rendre tangible la
matérialité de la vie sociale, économique ou culturelle, de groupes qui
ne laissent que des traces de leur passage. Il n'est pas simple de donner
à voir l'espace que, d'une certaine façon, les populations tsiganes
maîtrisent et même qu'à certaines échelles, elles façonnent. Pour
survivre, chaque groupe doit nécessairement s'insérer dans un territoire
aux composantes plus ou moins contraignantes. Le groupe ne peut y
rester étranger.
Quelles configurations géographiques prend cette insertion
spatiale?
Quelle place tiennent les substrats géographiques dans la définition
des faits sociaux décrits?
Telles sont les interrogations premières auxquelles se trouve
confrontée une géographie des populations tsiganes. Par conséquent, le
champ d'observation doit nécessairement inclure une variété de
situations régionales autorisant les comparaisons entre les diverses
configurations géographiques et lieux d'implantation des populations
tsiganes. Nous avons retenu, dans cette réflexion, le parti d'étendre le
champ d'observation à l'ensemble du territoire français. Cependant, la
production d'un recueil de données dans ce domaine singulier nous a
contraint à retenir quelques ensembles géographiques suffisamment
/vastes et divers, répartis sur l'ensemble du pays, afin d'établir une
information originale, fondement de notre réflexion.
15 Le mot "substrat" est employé bien entendu dans son acception plus "géographique
humaine" que "physique". L'utilisation est voisine du concept de DURKHEIM:
"substrat des faits sociaux" ou de CHOMBART DE LAUWE : "espace social objectif".
21Peut-on identifier des pratiques spatiales spécifiques aux populations
tsiganes?
Les rapports successifs entretenus par les groupes tsiganes avec leur
environnement sont complexes. Peut-on y discerner une rationalité?
Leurs liens avec les paysans et les citadins se sont modifiés,
particulièrement ces dernières décennies. Le choix d'une période
d'observation s'étendant depuis la Seconde guerre mondiale paraît,
compte tenu des limites imposées à cette recherche, susceptible d'offrir
une perspective historique satisfaisante pour saisir ces transfonnations.
Les dynamiques urbaines de l'après-guerre en France, ont bouleversé
les relations entre Tsiganes et gadgé.
Comment l'identité tsigane résiste-t-elle à la force intégratrice de la
ville?
L'inévitable nouvelle étape d'une mutation tsigane16
n'engendre-telle que des nomades immobilisés?
La variété des pratiques spatiales concourt-elle à la compréhension
des différenciations internes aux populations tsiganes?
La géographie de l'espace social dans lequel évoluent les
populations tsiganes est aussi façonnée par les groupes tsiganes
euxmêmes. Les pôles de cet espace sont les manifestations d'une sociabilité
fondée sur un système complexe d'obligations entre familles et entre
groupes. Mais il repose également sur la diversité des réactions des
familles affrontées à l'économie de la société englobante. Les groupes
tsiganes sont aussi immergés dans une société qui contraint et qui
circonscrit les pratiques individuelles aux lois de la majorité sédentaire.
"Quelque chose m'inquiète... je pars plus loin..." nous confie le
Manus.
Dans quelle mesure les géométries de l'espace social choisies par les
(ou imposées aux) familles tsiganes peuvent-elles fonder une typologie
des groupes tsiganes? La question est d'autant plus fondamentale que
les rapports entretenus par les populations tsiganes avec leur espace
social conditionnent l'existence de cette minorité.
Réduire l'altérité à sa dimension la plus acceptable par la société
englobante, n'est-ce pas le principe directeur de toutes les politiques
d'insertion des minorités au sein des sociétés urbanisées? La politique
française, dans sa dimension historique comme dans ses aspects les plus
16H. GIORDAN, Démocratie culturelle et droit à la différence, 1982.
22actuels, n'échappe pas à ce principe. Renouer le fil culturel, amplifier
l'apprentissage linguistique sont les bases d'une reconnaissance
affirmée des minorités dans les démocraties. Elles sont les fondements
d'une nouvelle citoyenneté culturelle. Ce principe de "réparation
historique" fonde une politique nationale reconnaissant un droit à la
différence. Mais, au coeur de cette différence nouvellement reconnue,
les Tsiganes privilégient un rapport original à l'espace. Dans quelle
mesure le droit à un mode d'habitat, c'est-à-dire à un usage différent de
l'espace, peut-il s'exercer?
C'est finalement à cette question fondamentale que se heurtent
quotidiennement les maires des multiples communes de France
confrontées à la présence tsigane. De leurs réponses et de la
mobilisation de nos consciences sédentaires peut-il naître une forme
nouvelle de rencontre entre Tsiganes et gadgé ?
23PREMIERE PARTIE
DU NOMADISME TRADITIONNEL
A
L 'HABIT AT -CARA VANE"Pendant un court moment, je vis de nouveau les Gitans à travers
les yeux d'un gadjo : les femmes en robes multicolores, couvertes de
pièces d'or, leurs grands yeux expressifs, l'éclat de leurs dents blanches
contrastant avec leur teint mat, les longues tresses de cheveux
bleunoirs... Les hommes étaient vigoureux, râblés, l'oeil alerte... Ils
parlaient trop fort et, aux yeux de l'étranger du moins, avaient toujours
l'air en colère et sur le qui-vive... "17.
"Quand est venu le mois d'avril où les jours deviennent plus clairs et
plus longs... les Manouches ne savent pas résister à l'appel du voyage
qui les fait vivre... Ils reprirent la route vers un petit coin de paradis,
où ils peuvent travailler à leur aise la ferraille, la musique, le
commerce... "18.
"Comme le dimanche n'existait pas, ni aucun jour de repos spécial,
les jours et les semaines s'écoulaient sans laisser de traces. Mes
camarades ne savaient jamais quel mois on était. Pour eux il ny avait
que deux saisons: l'été et l'hiver. L'été leur paraissait beaucoup plus
long. C'était l'époque des voyages"19.
"Les gendarmes étaient venus chasser les Rom20... La caravane
avait repris la route. Des gendarmes indiquaient aux conducteurs le
chemin qu'ils devaient suivre. Leur but était de disperser la caravane
sans se soucier des liens de famille. Je remarquai que les Rom s'en
allaient sans se dire adieu. Je ne tardais pas à en comprendre la
raison. Ils changeraient bientôt de direction, erreraient quelques jours
et se retrouveraient en si grand nombre que la police locale ne
pourrait en venir à bout'Ill.
" Ils quittent le pays parce qu'ils en ont épuisé les ressources... ou
parce qu'ils ont envie de changer d'horizon... Ils n'attendent rien d'un
monde auquel ils n'appartiennent pas. Ils ont trois moyens de se
défendre: leur mépris des convenances, leur apparente pauvreté, et
leur mobilité... Pour eux la route et les lieux où elle mène sont une
seule et même chose... '112.
Sans prétention scientifique, ces cinq extraits de témoignages
autobiographiques campent quelques caractères essentiels d'une vie
traditionnelle des groupes tsiganes. Ils sont autant de clichés d'une vie
nomade dont chaque gadjo porte en lui quelques souvenirs.
17 Jan YOORS, Les Tsiganes, 1990.
18 Joseph DOERR, Où vas-tu Manouche ?, 1982.
19 Jan YOORS, ibid., p. 44.
20 Rom est le nom de l'un des principaux groupes constitutifs de l'entité ethnique
reconnue sous le nom de Tsiganes. Voir figure n° 4.
21 Jan YOORS, ibid., p. 41.
22 Jan ibid., p. 13.
27I - L'INTERET DE CES TEMOIGNAGES
"Tsiganes", sur la route avec les Rom Lovara
Le témoignage de Jan Yoors a été publié aux Etats-Unis sous le titre
Gypsies en 1967. En France, l'ouvrage a été publié dès 1968 sous une
forme partielle, J'ai vécu chez les Tsiganes23. Dernièrement, la version
américaine intégrale a fait l'objet d'une traduction publiée chez Phébus
Tsiganes, sous titré "Sur la route avec les Rom Lovara". Il s'agit de
l'unique récit d'un jeune enfant belge, issu d'une famille d'artistes, qui, à
l'âge de douze ans, devient le camarade de jeunes Tsiganes {Rom
Lovara)24. Cette amitié durera une dizaine d'années. Cette véritable
"fusion ethnique" conduit le jeune garçon à vivre l'essentiel de sa
jeunesse dans une famille Lovara d'adoption. L'auteur raconte ce qu'il
a vécu, joies, peurs, fêtes de famille, survie quotidienne d'un
nomadisme authentique à travers les divers pays d'Europe occidentale
durant l'Entre-deux-guerres. "Un des plus purs classiques de
l'ethnologie narrative" estime le Professeur Jacques Meunier25.
Cette expérience unique nous permet de disposer d'un document de
premier ordre.
Pour le géographe, il s'agit d'un témoignage essentiel sur les
modalités du nomadisme traditionnel de populations tsiganes en
Europe occidentale durant cette première partie du siècle. Le
témoignage est d'autant plus précieux que ces sociétés fondées sur
l'oralité ne laissent derrière elles que des traces fugitives. La perception
habituelle de ces groupes se limite le plus généralement à la
confrontation entretenue avec les populations sédentaires. En effet, si le
registre historique le plus "complet" d'une présence tsigane en France
repose sur les rayons des archives locales, les relations avec les services
de police en constituent la matière essentielle C'est un biais d'étude
que nous avons voulu délibérément éliminer de notre approche initiale.
On comprend mieux l'importance du témoignage de Jan Yoors dans la
définition originelle de notre démarche de recherche.
23 Jan YOORS, J'ai vécu chez les Tsiganes, Ed. Stock, 1968. L'édition la plus récente
réunit 273 pages. Il s'agit d'une traduction de Antoine GENTIEN et de Patrick
REUMAUX.
24 Les Lovara constituent un sous-groupe rom.
25 Jacques MEUNIER a préfacé le récit de Jan YOORS.
28Les limites de ce témoignage sont bien évidentes. Un enfant d'une
dizaine d'années témoigne de la somme de détails qui construisent sa
vie quotidienne et qui façonnent son environnement affectif. A
l'inverse, une certaine imprécision des lieux parcourus par ces
nomades, un manque de recul par rapport à l'organisation générale de
la vie sociale de ces groupes, caractérisent ce témoignage. L'écriture
des souvenirs d'enfance après plusieurs dizaines d'années constitue
l'autre limite à ce témoignage. Mais les atouts du récit l'emportent
largement. Ce regard de l'enfant, très analytique, fractionne en autant
d'observations pertinentes ce qu'il perçoit de la vie courante. L'absence
d'enjeu autre que l'affection dont l'enfant est entouré nous garantit une
impartialité de l'observation de ce "chef-d'oeuvre de science intuitive"26
qui demeure une des sources les plus sûres sur l'organisation de la vie
sociale tsigane.
Où vas-tu Manouche?
Cet autre témoignage est d'un genre tout différent27. Tout d'abord il
concerne un autre groupe tsigane: les familles Manus, en grand
nombre dans toutes les régions françaises. L'auteur, décédé en 1987,
est une figure tsigane, acteur de nombreuses rencontres religieuses et
artistiques pendant lesquelles la reconnaissance des Tsiganes par les
gadjé trouve une réalité.
L'autobiographie d'un Tsigane est chose rare. La vie, le nomadisme
de tous les jours à travers divers pays d'Europ~, le choix des étapes, la
crainte des gendarmes, l'hostilité des populations des campagnes sont
décrites avec précision, dans un style savoureux. Les observations
contenues dans ce témoignage se présentent sous une forme assez
précise pour permettre une exploitation cartographique. La répartition
des lieux de naissance de la famille Doerr, figure 1, offre une
figuration expressive de l'espace parcouru par cette famille durant
deux décennies en France. La localisation préférentielle des naissances
dans le sud-ouest atteste de la mobilité essentiellement régionale de ces
groupes Manus. Dans cet exemple caractéristique, la famille Doerr
propose, au hasard des nombreux villages et bourgs, la projection de
petits films muets. Mais cette itinérance trouve son dynamisme
véritable dans la succession d'espaces préférentiels parcourus tout au
long de la vie de Joseph Doerr. C'est ce que représente la figure 2.
26 Jan YOORS, ibid., p. 14.
27Joseph DOERR dit COUCOU, Où vas-tu Manouche ?, Ed. Walladja, 1982, 312 p.
29Fig. 1 - LES LIEUX DE NAISSANCE DE LA FAMILLE D.
,
...
( ;' '\
"'\_",
\
\ -,
l "'-,
",J ~ I~
(,-", ,
~
... ." ,"~ , /" ,
\) '-~~, ,___,) 4.' - ,'"
PARIS(1950)
~ /_~"' ()
IJ', \( ..."'''' ",r"--,'\,,,~ t
~; I
,
('- .,1 ."
r Frédéric-Fontaine
- '-" (1902)8
"'--''~~I ~'V '--J Allonnes (1938) /'"( ~-:~~
() ,/
/
) (
,'" /
\ I
\ I, I ,
I I-\. I
~ l
I )" "~ I, \
l \"
'" Ir ~', ;'I \, ..., \
'\, ,~ \
, Bordeaux (1933) ')
<J()Floirac (1935):,
\",__
l ),
)Mont de Marsan .,()"; (1948) . 1-'.I , Marseille /
Castelnaudary I
, c'" ,__ ...)I' " -'»(1939)
-' --_,~ I0(1912)
C' \.r\o.,J
"'_ ',' (
"..
""' \,--,
'-""'" ,--- , ,~'- '
"' ,-"
200 kmPère 10008
Mère0
() Enfants
( 1902) Date de naissance
Source: d'après "OÙ vas-tu Manouche ?"
J. DOERR, Ed. Wallada, 1982
J.-B. HUME AU 1995
30L'auteur nous livre, avec de nombreux détails, les conditions dans
lesquelles il parcourt, avec un groupe de. familles, des pays européens
pendant une cinquantaine d'années. En Italie, Espagne puis en France,
sont successivement évoquées les difficultés d'un nomadisme rural
traditionnel dont chaque villageois garde le souvenir confus. Mais, ici,
c'est un Manus qui le remémore à partir des notes prises au long des
chemins.
Peu d'autres documents biographiques28 aussi complets et
descriptifs autorisent l'analyse de l'itinérance traditionnelle aux sources
les plus proches des familles elles-mêmes. Ces deux récits nous offrent
l'occasion de répondre aux questions de base sur l'organisation et la vie
nomade des groupes tsiganes traditionnels en France et en Europe. Ils
pennettent de construire les prémisses de notre réflexion.
II - QUEL TYPE D'HOMMES?
Une classification illusoire
L'origine des Tsiganes est sans doute l'un des thèmes qui a nourri le
plus d'interrogations chez les gadjé. Hypothèses et réponses alimentent,
depuis l'apparition des Tsiganes en France au XVème siècle (à Mâcon
d'abord puis à Paris en 1427), dès les premiers témoignages développés
dans la chronique anonyme du "Journal d'un bourgeois de Paris"29,
toute une littérature... L'apparence physique, le type racial en
particulier, fonde - mais de façon cependant plus réduite - un courant
de recherches anthropologiques30.
Jan Yoors et Joseph Doerr nous décrivent peu le physique de leurs
amis ou leur famille. L'un nous parle de Pulika qui" était fruste et en
même temps plein de noblesse. Il avait un visage énergique et des yeux
ardents et une impressionnante moustache tombante...", plus loin des
"femmes ... aux cheveux bleu noir ..." J.Y.31. L'autre est plus elliptique
encore, évoquant seulement les femmes "grandes, belles et blondes" de
telle ou telle famille tsigane sans que des éléments plus développés
soient fournis. Au-delà de la description des types
28 On doit signaler en langue française l'oeuvre romanesque de Matéo MAXIMOF et,
récemment, le récit recueilli par D. LEBLON, Une gitane....
29 F. VAUX de FOLETIER, Mille ans d'histoire tsigane, 1970.
30 En particulier en France depuis les travaux de E. PIIT ARD, Les Tsiganes, recherches
anthropologiques dans les Balkans, SGI, Genève, 1932.
31 Nous indiquerons après les citations utilisées 1.Y. pour celles issues de Tsiganes de
Jan YOORS et 1. D. pour celles issues de Où vas-tu Manouche? de Joseph DOERR.
31),
, , J, ,.
I I
I , .~I --'.- II \
l '..,
I ".. " '"
I
,,-...,,,-..., I,
It') ( I
l' IQ\
,I.....
.
IN
)(
)(e ~
Q\ i
,...c Il t..'-'CJ:) ~
(il.;;:J (il
2u1/). ;a
Q~ tit Q)~
~~ ~ ;I !jilL~ l i!
~
~ ~~@...J e
u..:2HlliIl :Jl
~
~
]~
~
<
~ ~
;:J
~
~
o
u
~
<Q.c
\
~ \
U
'- --"''',
\<
I
,=-~ .. J '\ \
~ \
I
I ~~
I ~
'"1 JN "" =*~ - -I~ Il , J
- '" Z "~ I ~~..,..,-'") ~~
") ,'"I ~~~
r...I
I.,.
i!~,,( t «$I")
(
J V1~'g(h
~\.~IJi(':' ~ ,;:s ~
~C~
::>,rs ~< ~~
~ ~ ..
~~~
::J..~
::Z::8~.
98~o .
....;physiques, en fait aussi nombreux que les groupes familiaux tsiganes
eux-mêmes, les spécialistes entendent classer l'ensemble des individus
par rapport à un "vrai tsigane". Ce biais classificatoire apparaît un peu
vain, comme sont vaines, en réalité, toutes les tentatives de classement
anthropologique à fondements raciaux32. Du fait de l'intensité du
brassage des populations, de la capacité à vivre dans des milieux variés,
les Tsiganes, pas plus que d'autres minorités, n'entrent dans une sorte
de typologie génétique. Le géographe se rallie aisément au point de
vue développé par le Professeur Jules Bloch: "...Dans le grand
rassemblement annuel des Saintes-Maries-de-la-Mer, on a observé que
les chaudronniers étaient plus grands..., les maquignons des pays de la
Méditerranée occidentale plus sveltes, le teint cuivré... Ces contrastes
en font prévoir d'autres de nature diverse, reflétant sans doute des
accroissements et des mélanges acquis en route, des séjours prolongés
en des régions où la géographie et les moeurs locales ont imposé des
conditions de vie variées,. peut-être aussi, lointainement, la trace d'une
diversité originelle que masque l'unicité du nom... "33.
Une trompeuse unicité de nom
C'est un ensemble d'hommes aux origines très diverses qui se trouve
dénommé "Tsiganes". La classification générale entre Rom, Manus et
Kalé ne rend compte que des caractères ethniques les plus perceptibles.
Les Rom constituent un noyau ethnique présent, entre autres, dans
tous les pays européens et bien représenté en France. Le nom
luimême fait référence dans la langue romani à l'appellation générique,
classique chez les populations nomades, d' "Homme vrai". Leur
localisation préférentielle actuelle est la région parisienne (banlieue
orientale), quelques communautés beaucoup moins nombreuses sont
également installées dans quelques grandes villes du nord de la France,
de l'est et dans l'agglomération bordelaise. L'organisation sociale de ces,
groupes tsiganes reste fortement structurée. Leurs pratiques culturelles
et linguistiques mieux conservées les font préférer à l'investigation
ethnologique34. Toutes les typologies existantes se heurtent à l'extrême
32 Pierre BONTE et Michel IZARD, Dictionnaire de l'ethnologie, P.U.F., 1991.
33 J. BLOCH, Tsiganes, 1953.
34 Les langues utilisées par les Tsiganes occupent une place essentielle dans les
recherches menées sur l'identité de ces populations. La langue "romani" utilisée par les
Rom rassemble un corpus lexical ancien d'origine indienne. Cette langue vernaculaire
s'est enrichie progressivement de mots persans, arméniens, grecs, serbes, roumains...
Plus que ses composantes actuelles, que l'on ne saisit finalement qu'à un moment de son
évolution, ce qui caractérise cette langue est bien la diversification provoquée par les
33diversité des situations familiales au regard des pratiques économiques,
de l'origine historique... Ainsi en est-il des dénominations fondées sur
les métiers traditionnels dont certains se maintiennent encore. Au nom
de chaque sous-groupe se trouve associée une activité particulière:
"Kalderash" et chaudronniers-étameurs, "Curara" et fabricants de tamis,
"Lovara" et maquignons.
"Sans s'adresser directement à moi, mais évidemment à mon
intention, il dit: "Et nous sommes des Lovara". Je compris le sens. Les
"autres" étaient des Rom comme nous, mais parmi les Rom nous étions
des Lovara et pas des Tshurara... Souriant à demi, Pulika laissa la
question s'agiter en moi. Quand il me parla enfin, il me dit qu'il y avait
plusieurs sortes de Rom...". J.Y.
Effectivement utilisés par les familles elles-mêmes, ces noms servent
d'abord à établir une reconnaissance externe. Ils servent aussi aux
gadjé à établir une distinction entre les familles rom... Les régions
traversées par les familles au cours de leur migration historique vers
l'ouest européen constitue la base d'une autre classification. Les
Piémontézi constituent ainsi un sous-groupe par référence à une
migration durant le siècle dernier dans le nord de l'Italie, le
sousgroupe Stambulia par référence à la Grèce, etc. Ce type d'identification
semble d'autant plus pertinente que les caractères culturels
reconnaissables sont essentiellement dus à l'héritage de l'implantation
plus ou moins durable de groupes familiaux dans l'une ou l'autre des
régions données. "Les Kalderash arrivaient par groupes de 2 ou 3.
Nous fûmes bientôt une trentaine sous la tente... L'atmosphère n'était
guère chaleureuse... seulement polie. Nous avions de la peine à
comprendre ce que disaient nos hôtes, certains mots nous échappaient
totalement... C'étaient des mots qu'ils avaient adoptés en même temps
que le samovar. Nous nous demandions comment il était possible que
35des Gitans fussent si différents les uns des autres". J.Y.
Nous avons représenté sur la carte n° 3, ci-après, les principaux
lieux cités dans diverses études historiques36, à propos desquels des
emprunts multiples issus de la géographie des migrations tsiganes. Ainsi, les
Manouches alsaciens emploient-ils une langue, le "sinti", proche de la langue
"romani", mais très marquée par l'influence germanique (50 % des mots sont d'origine
allemande, cependant 30 % des mots constituant le langage courant sont
sanscrite...).
35 Dans leur récit, Jan YOORS comme Joseph DOERR utilisent les noms Rom,
Manouche, Gitan... tantôt pour désigner l'ensemble des population tsiganes, tantôt
pour désigner le groupe de familles constituant les Rom, les Manus, les Gitans... Le
vocabulaire utilisé est mal fixé, l'orthographe, issue de transcriptions et d'habitudes
variées, est multiforme.
36 F. de VAUX de FOLETIER, Mille ans d'histoire des Tsiga11£s,1970.
34témoignages convergents permettent d'établir la date de la présence
initiale en Europe37 de groupes tsiganes. L'analyse des régions
d'installation fait ressortir la place spécifique des Balkans, sorte de
plaque tournante des groupes tsiganes avant leur dispersion vers les
confins de l'Europe occidentale. Cette migration des populations
tsiganes a emprunté, à l'image de tous les courants migratoires dans
cette partie de l'Europe au Moyen-Age, l'axe de la vallée du Danube et
la plaine de Panonie ouvrant ainsi à l'Europe centrale38. Toute
réflexion à caractère général sur la formation des peuples dans cette
région européenne met en évidence le rôle de "récipient de peuples" du
bassin panonien dans lequel, de nombreuses peuplades, venues aussi
bien du nord de l'Europe que de l'Asie, se sont disloquées et assimilées
aux autochtones. Ce contexte ne pouvait qu'être favorable à
l'installation durable des groupes tsiganes. Leur nom, rappelons cette
étymologie, a été lié à une secte manichéenne alors que dans ces
régions, en plein Moyen-Age, les populations slaves étaient agitées par
les remous de l'hérésie manichéenne du moine Kozma. La migration
des groupes tsiganes vers le nord coïncide avec la pression turque du
XIVème siècle, provoquant en fait le reflux de pans entiers de
l'ensemble des populations installées dans les Etats balkaniques.
L'histoire troublée de cette région, enjeu pendant plusieurs siècles entre
les princes locaux et les assauts turcs, conditionne directement
l'établissement des groupes tsiganes. La géographie de ces régions
montagneuses et pauvres, les mouvements généralisés de migration des
populations, encouragés par les féodaux lorsque les déséquilibres
démographiques deviennent trop sensibles39, permettent d'imaginer
que, dans un tel contexte de grande mouvance, les groupes tsiganes ne
constituent qu'une frange de cet agrégat de minorités fortement agité.
Dès lors, il n'est pas étonnant d'observer, plus à l'ouest de l'Europe,
37 Parmi l'ensemble des facteurs d'identification des populations tsiganes, l'origine
indienne ne semble plus soulever d'objection. F. de VAUX de FOLETIER évoque cette
"préhistoire" des Tsiganes en situant le berceau de ces populations dans le sud-est de
l'Inde. Pour cela, cet auteur s'appuie sur l'existence de diverses tribus issues de la race
méditerranéenne mais de culture et de langue aryennes: les Zot1, les Ja1, Les Lulli, Les
Nui, Les Dom... Les premières niigrations de familles vers la Perse laissent des traces
écrites au Xème siècle. En fait, c'est l'analyse du contenu des langues tsiganes qui
permet le mieux d'identifier les migrations et séjours des Tsiganes dans le sud de
l'Europe. L'installation en Grèce marque une étape charnière puisqu'à partir du XIVqtp~
siècle, les témoignages des voyageurs occidentaux sur la présence des Tsiganes
abondent.
38 M. CVlnC, La péninsule balkanique, 1918, cité par E. HERSAK et M. MESIC,
L'espace migratoire de Yougoslavie: historiL/ue des migrations yougoslaves, 1990.
39 L'abolition de l'esclavage dans les principautés roumaines...
35certains groupes tsiganes portant des lettres de recommandations
seigneuriales ou religieuses, cherchant à stétablir pour quelque
temps en diverses régions, tandis que d'autres restent sur place, mal
intégrés dans les villages et les campagnes de l'Europe balkanique et
centrale.
La migration vers l'ouest, à la fin du XIXème siècle, de populations
tsiganes venues d'Europe germanique, dans un tout autre contexte
historique, se développe selon un processus voisin. A la suite d'une
période de troubles, de mise en cause frontalière, ou d'affermissement
de souveraineté, les groupes tsiganes installés depuis plusieurs siècles
s'engagent dans un mouvement de migration vers l'Europe occidentale
et précisément vers la France.
En fait, ces mouvements de migration familiale tsigane demeurent
diffus tout au long de l'histoire. "Les membres de sa famille qui
s'étaient arrêtés assez longtemps en Hongrie et en Allemagne et qu'on
qualifiait de Hongrois ou d'Allemands avaient aussi séjourné en Russie
de sorte qu'on aurait bien pu les appeler Russes... Un peu partout des
Tsiganes ont des parents qui sont restés sur place ou sont partis on ne
sait où de par le monde". J. Y. Ils affectent des groupes de familles
plus importants aux périodes de forte déstabilisation politique et de
déséquilibre économique. Ils ne s'éteignent jamais véritablement,
nourrissant les références historiques, géographiques et culturelles des
groupes: "Les Kalderash... c'étaient des mots qu'ils avaient adoptés en
même temps que le samovar...". J. Y.
"Des Tsiganes s'étaient fait rapatrier de Turquie sous prétexte qu'ils
étaient des sujets grecs, d'autres fuyaient la guerre civile espagnole,
d'autres le débarquement allié en Afrique du nord...". J. Y.
Mais chaque famille élargie se définit en premier lieu par rapport à
certains ancêtres. "La plupart des hommes étaient réunis autour du Jeu
et nous fûmes soumis au long rituel d'accueil, suivi de la généalogie de
chacun et de longues périodes de questionnement." J.Y. C'est d'ailleurs
à partir de ceux-ci que se forge le nom du groupe familial lui-même.
Ainsi le témoignage de Jan Yoors fait-il référence à un grand-père
illustre dont le nom est employé génériquement :
"Si le vieil homme s'appelait Duntshi, ses descendants sont. des
Dunstesthi. Les fils et petit{ils de Yojo sont des Yojoshtshi".
36Fig. 3 - LA DISPERSION HISTORIQUE DES GROUPES
TSIGANES EN EUROPE
~
UKRAfE
1510
ANDALOUSIE
Axes de nomadisme importants MOlDAVIE Noms de régions d'implàntation
1415 Témoignages historiques convergents Frontières actuelles
500 kmRégions de très forte implantation o~
Source: Les Tziganes, B. Mc DOWELL, Ed. Flammarion, 1919.
Mille ans d'histoire des Tsiganes,
F. VAUX de FOLETIER (de), Ed. Fayard, 1970
I-B. HUMEAU 1995
37Les rivalités entre groupes tsiganes, illustrées dans le témoignage de
Jan Yoors par les querelles entre les Lovara et les Tshurara, suggérées
par Joseph Doerr, s'appuient certes sur des références ethniques (en
particulier linguistiques) et aussi une certaine "hiérarchie culturelle"40
mais l'histoire familiale y joue, là encore, un rôle central. "Kore me dit:
ne fais pas attention à elles (les femmes Tshurara). Les Tshurara sont
des gens impossibles. Autant que Je pus en juger, ces gens impossibles
parlaient la même langue que nous. L'antipathie qu'ils inspiraient était
peut-être dûe à de vieilles rivalités familiales ou à la jalousie...". J. Y.
Sous la dénomination Manus4l ou Sinti sont regroupés de
nombreux groupes familiaux tsiganes. Comme pour les Rom,
l'organisation sociale privilégie avant tout l'appartenance à un groupe
familial élargi "...dont les parents font partie du même
manouche en ayant les mêmes sentiments et suivant les mêmes
traditions...". J. D.
Les pratiques culturelles et linguistiques42 spécifiques apparaissent
moins conservées, en tout cas elles sont perçues comme telles par les
Rom. Les diverses classifications anthropologiques élaborées ces
dernières décennies privilégient la répartition géographique du
XIXème siècle en dénommant les groupes selon les régions
européennes de migration préférentielle. Ainsi utilise-t-on le nom
Gadskéné pour des familles ayant nomadisé au Palatinat, Praïstikéné
pour des familles venues de Prusse, Piémontési pour le Piémont, etc.
Les Kalé, enfin, constituent le troisième groupe. Ils sont souvent
dénommés Gitans par les Rom, les Manus et les gadjé43. Originaires
d'Espagne ou, plus récemment, ayant accompagné les migrations des
rapatriés d'Afrique du nord44, les Kalé sont présents essentiellement
dans le Midi méditerranéen. Quelques groupes familiaux, le plus
souvent nettement sédentarisés et ayant abandonné l'usage de la
caravane, sont installés dans les plus grandes villes françaises. L'origine
géographique de la dernière migration - Andalousie et Catalogne -
fondeles classificationsethnologiques.
40 Celle-ci est très sensible dans les deux témoignages. Sentiment de supériorité des
Rom sur les Manus, des Lovara sur les Tshurara, des Manus sur les Yéniches...
41 Lorsque les "Anciens" confient à J. DOERR l'histoire des Manouches, ils citent les
noms de 26 familles qui constituent l'origine de l'un des deux grands groupes de
familles manouches.
42 Autant les groupes Rom ont donné lieu à des investigations historiques,
sociologiques et ethnologiques, autant la structure des groupes manouches reste peu
étudiée.
43 Le mot kalé a pour origine caIo qui signifie "homme noir".
44 F. BRUN, "Un bidonville de gitans rapatriés", Méditerranée, 1964.
38Fig. 4 GROUPES TSIGANES ET SOCIETE ENGLOBANTE
EN FRANCE
La perception des ethnologues
(- Groupes minoritaires
nomades~
Société sédentaire
J.-B. HUMEAU 1995
39Comme nous l'indiquions ci-dessus, au-delà de ces identités
repérables, le caractère systématique des classifications rend mal
compte des multiples nuances relatives ressenties par les intéressés
euxmêmes par rapport à leurs régions actuelles d'itinéJance : "On est des
Manus lyonnais, nantais..." ou par rapport à l'habitat: "On est des
sédentaires...". A l'intérieur même des groupes, s'établissent d'autres
distinctions qui relèvent de l'histoire familiale et des modes d'insertion
dans la société englobante. De ce fait elles transgressent les
constructions anthropolegiques les plus élaborées, contribuant à la
construction d'une identification sociale interne à chaque groupe et
entre les groupes, d'une certaine hiérarchie aussi.
La figure n° 4, ci-dessus, cherche à rendre lisibles quelques clivages
majeurs dont la compréhension est déterminante dans la distribution
spatiale de ces populations en France. Les trois sommets du triangle
équilatéral (la-lecture pouvant être faite selon chacun des trois côtés
comme base...) sont constitués par les noyaux identifiés par les
ethnologues dans l'ensemble des populations tsiganes. Chacun de ces
groupes est lui-même soumis à des formes d'intégration dans la société
englobante sédentaire. La symétrie du dessin ne doit pas faire illusion.
Ces fonnes d'intégration sont variables dans leur nature comme dans
leurs modalités. La plus remarquable, dans le domaine de la relation à
l'espace qui nous concerne, est révélée par les diverses formes de
sédentarisation qui introduisent un clivage majeur au sein même des
groupes. Ainsi des familles rom vivant activement leur nomadisme
sont-elles proches (plus proches que d'autres familles rom
sédentarisées 1) de familles manus pratiquant elles-mêmes une
itinérance. Enfin, le processus d'intégration aux noyaux ethniques doit
être considéré à travers l'arrivée d'individus et de familles nouvelles qui
cherchent à s'agréger. La reconnaissance est progressive et variable
selon les modalités d'agrégation. A un niveau familial, les mariages
mixtes existent. Dans son témoignage, Jan Yoors y renonce
finalement: "Tu n'es pas fait pour vivre avec les Lovara"45.
L'immigration de familles entières modifie plus profondément les
relations entre les groupes tsiganes et leurs territoires... Ainsi en est-il
de groupes manus et yéniches dont l'arrivée en France date du siècle
dernier.
La constitution de regroupements familiaux tsiganes au XVIIIème
siècle, dans les régions allemandes entre Rhin et Saxe, repose avant tout
sur les diverses mesures prises par les féodaux chassant ces familles
45 1. YOORS : "L'heure de vérité avait sonné. Je ne pouvais m'engager à vie avec les
Lovara... Il m'était impossible d'assumer une telle responsabilité..."
40considérées comme particulièrement dangereuses, ou, au contraire, les
rassemblant pour étoffer la base de nouvelles troupes46. La
reconstitution de généalogies47 permet de suivre à travers les actes
d'état-civil les déplacements d'une vingtaine de familles de part et
d'autre de la frontière entre les Etats allemands et la France: De
multiples unions matrimoniales lieront tous ces nomades réfugiés plus
ou moins durablement en périphérie de massifs forestiers (dans le .nord
de l'Alsace par exemple) ou installés dans divers villages à proximité de
garnisons. La volonté de conserver un mode de vie indépendant les
conduit à de multiples migrations de part et d'autres de frontières
constamment disputées. La diffusion de ces familles en France après la
guerre de 1870 procède de cette volonté de conserver une possibilité
de symbiose dans les sociétés locales. L'aïeul de Joseph Doerr nous le
confie en racontant son enfance: "Peu leur importait le nom des pays
pourvu qu'on les laissât libres et indépendants... Je restai de longues
années avec les DOERR jusqu'en 1869 où nous dûmes nous séparer
pour sauvegarder nos moyens d'existence et notre liberté...". J. D.
La figure 5 présente la dispersion des groupes tsiganes en France.
"Vint la guerre de 1870, les Manouches se virent dans l'obligation de
travailler chez les gadjé... Les "clisté" (gendarmes) étaient venus dans
les villages chercher les jeunes Tsiganes pour les enrôler... des tribus
entières se cachèrent dans les forêts tout au long des grands fleuves du
Rhin et du Danube... La guerre venait de finir... des affiches apposées
aux façades des maisons invitaient les populations à faire librement
leur choix, s'ils voulaient rester Français ou devenir Allemands...
Autant qu'ils l'ont pu ils ont opté pour la France et se sont dispersés
vers les régions les plus hospitalières...". J. D.
46 Ainsi en est-il de Louis IX, Landgrave de Hesse-Darmstadt à la fin du XVIIIème
siècle. A. REYNIERS, "L'installation des Sinti dans les Vosges du Nord au XIXème
siècle", Etudes Tsiganes, 1990.
47 A~ REYNIERS L'installation des Sinti dans les Vosges du Nord au XIXème siècle,
1990, et S. ROUSSEAU-WELLONES, "Généalogies manouches", Etudes Tsiganes
n° 2-3, 1971, mettent en valeur l'intérêt d'une démarche de démographie historique
dans toute recherche sur l'implantation ancienne des groupes tsiganes en France.
S. ROUSSEAU-WELLONES souligne les difficultés particulières de cette forme de
recherche dès lors que l'on travaille sur des familles effectivement nomades, soulignant
la tendance à privilégier les noms se retrouvant dans un cercle de villages proches. Par
ailleurs, les fréquents concubinages privent le chercheur d'actes de mariage, les enfants
portent souvent, chez les Manouches, le nom patronymique de leur mère. Enfin, les
déformations de noms sont courantes. La grande famille DUVIL se décline en
DUVILLE, DUR VILLE.., les WINTERSTEIN en WINDRESTEIN, VINTERSHEIM,
VIDRASTING..., les REIN ARDT en REINHARD, REINHART, RAYNARD et même
RENARD...
41