TU ES LE PÈRE, TU HAIS LE PÈRE, TUER LE PÈRE ?

TU ES LE PÈRE, TU HAIS LE PÈRE, TUER LE PÈRE ?

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Français
320 pages

Description

Florian, marié, père de trois enfants, songe à sa vie passée qui l’emporte dans les dédales de ses souvenirs auprès de Nicole, sa mère tant aimée et de son père, François, séducteur, manipulateur à la personnalité complexe et multiple. Florian, en décalage perpétuel avec son père, arrivera à s’évader grâce à la musique, puis en trouvant l’amour de sa vie, Diane. Sa mère restera sous l’emprise de son mari, comme hypnotisée par sa perversion diabolique. Elle s’enfermera dans un piège. Florian, en essayant de faire entrevoir la réalité à sa mère se fera bannir ainsi que par certains membres de sa famille fuyant la vérité. Son père maîtrisera le petit cercle familial autour de sa mère. Malgré l’aide des siens, Florian s’enlisera dans différents chemins, dont il aura de la peine à sortir indemne.


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Date de parution 14 juin 2017
Nombre de lectures 17
EAN13 9782414059522
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-414-05950-8

 

© Edilivre, 2017

Dédicace

 

 

A ma femme Patricia sans qui je n’aurais jamais eu le courage d’écrire ce livre.

A mes enfants Shirley, Jeyson et Mikaël, les plus beaux du monde.

A Isidore, Marie, Henri, Margot et Marie-Thérèse.

A Tony, Paulette, Charlotte, Carla et la famille.

A Hélène, Michel, Ginette, William et les enfants.

A Jean-Louis, Martine et mes amis de Mirepoix.

A Tatiana, Vi Luân, Stéphanie, aux cousins et cousines, oncles et tantes.

A Jean-Noël, a Fred dit « Baguette » et au petit Fafa.

A tous ceux qui m’ont donné, me donnent et continueront de me donner leur amour, leur amitié, leur sincérité, leur honnêteté. Ils se reconnaîtront.

Je ne peux pas citer tout le monde, mais certains savent qu’ils auront toujours un endroit privilégié bien au chaud dans mon cœur.

« Aux belles choses qui ne s’achètent pas, et vive la vie… »

Gilles Rous.

TU ES LE PÈRE, TU HAIS LE PÈRE, TUER LE PÈRE ?

 

 

1. Florian.

Florian raccrocha le téléphone et imprima d’un geste sec à son fauteuil un mouvement de rotation. Ses yeux bruns regardaient par-delà le jardin avec une fixité étrange. C’était un homme à la personnalité affirmée, ennemi des compromissions et des faux-fuyants. Physiquement, il était plutôt bien de sa personne, grand, mince, l’allure sympathique. Cela faisait déjà un sacré bout de temps qu’il ressassait ses pensées intimes, depuis ce jour où il avait posé son regard sur cette plaie familiale, mal cicatrisée malgré les années écoulées. Tant de pensées refoulées, de sentiments étouffés. Tout en continuant de fixer d’un air impassible les rosiers de différentes couleurs, Florian cédait à la douceur amère d’évoquer l’enfant puis l’adolescent qu’il avait été. Pour un peu, il se serait abandonné à un sentiment de compassion. Mais l’armure qu’il s’était fabriquée résistait encore à ces troubles souvenances. Pourtant, un imperceptible mouvement de sa tête accompagnait les soubresauts qui secouaient les profondeurs de son être. Son menton tremblotait. Florian avait beau essayer de détourner ses pensées, la sensation de rancœur et d’humiliation avait toujours ce goût de fiel.

Lentement, il fit à nouveau pivoter son siège tapissé de cuir noir, les mains immobiles, à plat sur son bureau devant l’ordinateur, regarda ce décor où il passait de nombreuses heures et à nouveau un sentiment d’étrangeté le saisit.

Il promena son regard distrait sur le mobilier, sa guitare, les CD, les revues, les posters, tout son désordre organisé. Les symptômes se précisaient, les battements de son cœur s’accéléraient, débouchant presque sur un malaise. Allait-il pouvoir réagir, c’était si soudain et si brutal. Son moi profond entrait dans une sorte de cataclysme…

2. Nicole et François.

Nicole sa mère, une jolie blonde aux yeux noisette, avait connu l’amour de sa vie au bal, dans les années soixante. Il se prénommait François, il était beau comme un Dieu, grand, les épaules carrées, les traits fins, les yeux noirs comme la braise. Il l’invita à danser. Sur le slow de la chanson « Les neiges du Kilimandjaro » elle sut qu’il était celui dont elle rêvait depuis toujours. Jusqu’à la fin de la soirée, indifférente aux appels de ses amies qui souhaiter la récupérer un peu, elle ne l’abandonna pas une seconde. Il commença à lui parler de sa vie, de ses parents, de ses frères et sœurs, des gens simples, des ouvriers, ne croyant ni en Dieu, ni au diable, qui habitaient Marseille. Ensuite, il la pressa de questions et mise en confiance, elle lui apprit qu’elle appartenait à une famille bourgeoise et catholique d’Aubagne. François entra donc ainsi dans sa vie.

Chaque soir, au moment où le sommeil alourdissait ses paupières, elle songeait à leur prochaine rencontre. Et, elles furent nombreuses avec des fins de semaine merveilleuses.

Ils se promenaient dans le vieil Aubagne main dans la main, guidés par la haute tour de l’horloge, tout en flânant dans les ruelles étroites aux façades ocrées et aux balcons de fer forgé. Ils s’imprégnaient de l’ambiance chaleureuse de cette cité de potiers animée de savoir-faire liés aux qualités de son sol argileux.

A commencer par la tradition des santons qui perpétuait ici l’esprit de Noël.

Aubagne, ville natale de Marcel Pagnol qui adorait le massif du Garlaban, qui domine de toute sa hauteur la ville et c’était à l’intérieur de ses collines que le petit Pagnol vécut ses aventures qu’il raconta : « La gloire de mon père », « Le château de ma mère », « Le temps des secrets » et « Le temps des amours ».

Ce fut également là, qu’il tourna ses films, « Jofroi », « Angèle », « Cigalon », « Regain », « Le Schpountz » et « Manon des sources ».

Ils parcoururent également les sentiers pédestres de l’écrivain cinéaste producteur, s’arrêtant de temps en temps pour se serrer l’un contre l’autre et s’embrasser. Ils découvrirent la Bastide neuve, le puits de Raimu, la Treille, la grotte de Manon… Leur amour s’épanouissait pendant ces merveilleuses balades enchanteresses sous un ciel bleu lavande, bercées par le chant des cigales en se grisant des parfums de thym et de romarin.

Nicole comprenait que François lui devenait plus précieux que tout au monde, et quand elle le regardait, elle était tellement émerveillée de ce qui lui arrivait qu’elle en perdait le souffle. Etait-il possible d’avoir en soi tant d’amour ? Souvent, ses sentiments la dépassaient, Nicole voulait qu’il soit à elle et reste à ses côtés pour toujours. Alors, quelques mois plus tard, fous d’amour, ils se marièrent !

Nicole était belle et si fière à son bras à la sortie de l’église Saint-Sauveur. Dans sa robe de soie blanche, le visage rayonnant, François pouvait lire dans ses yeux tout l’amour du monde, la promesse d’enfants à naître, toute une vie de ce bonheur qu’elle avait à donner.

Pendant la réception et malgré les invités, Nicole mourait d’envie de le suivre et d’être à nouveau seule avec lui. Il vint la chercher pour leur dernière danse de la nuit.

– Embrasse-moi Nicole, lui ordonna-t’il en se mouvant avec elle en cadence.

Elle tomba sous le charme de ses yeux et de son sourire engageant. Oubliant l’assemblée qui les observait, elle se rapprocha de lui, épousant les mouvements subtils de son corps. François glissa ses mains autour de sa taille pour la serrer plus fort contre lui et un baiser interminable les unit.

Ils rejoignirent ensuite une jolie maison, propriété de la famille de Nicole. Pelotonnée sur le canapé, elle esquissa un faible sourire, puis vit l’alliance au doigt de François, posa la paume de sa main contre sa joue et effleura l’anneau de ses lèvres.

– Je t’aime tant, fit-elle à voix basse. J’aime tout en toi et je veux que cette maison raisonne de rires d’enfants.

Le désir commença à palpiter dans les veines de François, il la plaqua contre lui et l’embrassa avec une urgence soudaine.

Mari. Femme. Ces mots tournoyaient dans l’esprit de Nicole, doux et profonds, tandis qu’ils pénétraient dans la chambre. Ils lui emplirent le cœur quand il la prit dans ses bras avant de la déposer sur le lit. Elle l’accueillit avec une ardeur délicieuse en répondant à sa passion. Ils se noyèrent dans un désir indicible. Dans les bras l’un de l’autre, comblés et exténués, ils revinrent lentement à la réalité.

Tandis que la main de François glissait lentement dans le dos de Nicole, elle songea aux années qu’elle avait devant elle, en compagnie de l’homme qu’elle adorait.

Florian naquit l’année d’après, à la fin des années soixante. Il fallut à Nicole une césarienne, pour que son bébé fit son entrée dans la vie. Mais la souffrance de son arrivée laissa place à l’émotion et la joie pour Nicole et François.

Ses premières années, Florian les vécut heureux dans le cocon familial. Ils habitaient une petite maison, léguée par son père à Marie, la sœur cadette de Nicole. Le père de Nicole et Marie était un riche homme d’affaires, disparu peu de temps avant le mariage de Nicole et François et qui avait laissé un héritage conséquent à ses six enfants.

Florian se souvenait des rires, des conversations du haut de sa chaise haute, mais il ne se rappelait pas des visages, à part ceux de ses parents et celui de sa gentille tante Marie qui le gardait chaque jour et l’emmenait au jardin d’enfants, sa mère travaillant la journée. Quant à son père, l’après-midi était consacré à la sieste, car les horaires de son emploi étaient de quatre heures à midi.

3. Un petit frère, un grand rêve.

Il venait d’avoir quatre ans lorsque Nicole eut un ventre bien gros. Souvent, elle se redressait, les mains dans son dos creusé par sa cambrure. Et puis, quelquefois, elle se tenait le ventre par en dessous, comme pour l’empêcher de tomber. Souvent le soir, elle lui prenait la main et Florian surpris, sentait en tâtant ce ballon d’espoir de brefs soubresauts.

– C’est ton petit frère ou ta petite sœur, qui va bientôt arriver.

Alors, de jour en jour il était content de voir sa mère s’enfler de bien-être.

Le mois d’après, elle disparut de la maison. Lorsque François revint, son visage était fermé et il avait suffit de quelques heures pour tout saper, tout effacer, tout éteindre.

Quelques jours plus tard, son père l’amena à la clinique pour voir Nicole, très pâle dans un lit blanc et en regardant le berceau vide, Florian se dit que le ballon en descendant avait dû rouler par terre, rebondir et s’envoler par la fenêtre. Personne n’avait pu le rattraper dans sa course et il comprit que son petit frère ne serait qu’un rêve.

Sur la table de chevet, une boite de calissons d’Aix était ouverte, apportée par la sœur préférée de Nicole, Marie. Il en prit un, puis deux, et encore un autre, les mangea goulûment. Depuis ce jour, la vue de ces friandises lui nouait l’estomac.

Grand-tante Justine, qui habitait juste à côté de la demeure de Nicole et François, était venue à la maison en l’absence de sa mère, elle était âgée et Florian était intrigué par ses mains toutes ridées sillonnées de grosses veines bleues :

– Dis, Tantine, comment on devient grosse comme maman ?

– Cela vient par amour, il faut s’aimer très fort à deux pour que la vie se mette à pousser dans le ventre.

– Et toi, tu as aimé très fort ?

Son regard s’envola au loin.

– Celui que j’aimais très fort et j’étais bien jeunette, a eu un accident et il est mort. Alors, je suis restée fidèle à sa mémoire et j’ai renoncé à mon bonheur de femme.

Florian la regardait avec attention, habillée d’une robe grise, les mains croisées sur ses genoux, ses cheveux blancs plaqués en arrière, retenus par des barrettes noires, elle parlait en souriant et de ses yeux s’épanchait une lumière douce et apaisante.

– La chatte grise au mas de grand-mère, elle a un gros ventre aussi.

– Et oui ! Le matou noir et blanc lui donnait souvent rendez-vous sous le platane centenaire et depuis, elle demande une double ration de lait.

– Son ballon s’envolera à elle aussi ?

– Peut-être pas…

Alors, elle prenait Florian sur ses genoux et lui, creusait une place ronde et entourait son cou de ses bras, pendant qu’elle le berçait en lui chantant une comptine. De temps en temps il levait la tête, lui souriait et pour lui, elle avait le regard le plus doux de la terre.

On enterrait certains souvenirs, mais ils remontaient invariablement à la surface… Pourtant, à quoi bon ressasser le passé ? Florian s’interrogeait mais les souvenirs affluaient, entraînant un torrent d’émotions et ce fut hallucinant, sa vie défila alors comme sur un écran de cinéma.

4. Fanny.

Florian allait vers ses six ans et devenait de plus en plus solitaire. Dans le long couloir qui menait à la cuisine, interminable pour ses petites jambes, il jouait au ballon et le seul copain qui le lui renvoyait était la porte.

Son père s’emportait de plus en plus facilement contre sa mère, contre lui, surtout quand Nicole le cajolait et le poursuivait avec ses recommandations.

Le rhume et ses complications étaient pour elle une sainte famille qu’elle pourchassait et soignait avec la même ardeur.

Alors François lançait :

– Il n’y en a que pour le petit ! Tu vas en faire un gosse qui aura peur de tout !

D’après lui, le monde était difficile, cruel et pour devenir un homme, il fallait être impitoyable. Difficile d’échapper à cette peur sournoise quand un parent l’inocule jour après jour à sa progéniture. Florian avait-il besoin de savoir que la vie n’était pas facile, lui qui avait déjà perdu son petit frère à quatre ans…

Il avait l’impression que dans sa famille, les solitudes cohabitaient, se touchaient, se parlaient sans vraiment communiquer.

Mais Florian avait un grand plaisir, les repas à l’ambiance joyeuse, chez ses grands parents paternels. Il pouvait jouer avec sa petite cousine Fanny, la fille de Laurent, un frère de son père, marié à Claire. Elle était gentille et jolie Fanny, avec ses cheveux aussi noirs que ses yeux.

Quelquefois ils allaient avec leurs parents respectifs à la mer et les châteaux de sable n’avaient plus de secret pour eux. Florian était si bien que lorsqu’il fallait rentrer, il restait immobile en enfonçant doucement ses pieds au bord de l’eau et recevait la caresse humide du sable formant des fleurs entre ses orteils.

Il s’absorbait dans la contemplation des mouettes qui repartaient avec le vent de terre.

– Allez Florian, nous t’attendons, tu deviens de plus en plus mou mon fils ! Tonnait François.

Il s’habillait rapidement et Fanny mettait gentiment sa petite main dans la sienne.

Seulement, elle n’avait que quatre ans Fanny lorsqu’une méningite foudroyante l’emporta un après-midi à l’heure de la sieste. Alors plus de Fanny pour Florian, elle s’envola comme le ballon d’espoir de sa mère.

Dans son lit, le soir, le cœur plein de tristesse, il voyait aux murs de sa chambre, les bateaux immobiles qui commençaient à naviguer, et la petite pièce n’était tapissée que de départs. Alors, l’oreille collée au coquillage rapporté de Marseille, Florian finissait par s’endormir avec le bercement des vagues que la jolie coquille blanche lui prêtait et quelquefois, il entendait le rire de Fanny.

La vie continua et il rentra au cours préparatoire à l’école ainsi qu’au catéchisme. Il était toujours le premier des garçons de sa classe et le quatrième en comptant les filles. Plus tard, vers l’âge de neuf ans, il découvrit la musique et se prit de passion pour le solfège. Alors, Nicole l’inscrivit à l’école de musique d’Aubagne et cela permit à son esprit de s’évader dans la sphère du rêve et de l’imagination.

5. François fume, boit et joue.

Quant à François, il travaillait toujours le matin de quatre heures à midi.

Après sa sieste de l’après-midi, la cigarette au bord des lèvres, il partait jouer aux cartes et boire son pastis au bar du coin et parfois disputer les concours de pétanques jusque tard le soir. La porte claquait et Nicole demeurait debout dans le couloir, les traits de son visage tirés et déçus.

Mais elle ne disait jamais rien et avec un pâle sourire venait aider Florian à faire ses devoirs. Qu’elle en souffrit, qui s’en doutait ? A part lui !

Quant à sa tante Marie, elle rencontra Paul, un jeune homme charmant et de bonne famille de La Destrousse. Leur amour se concrétisa par un mariage somptueux dans un luxueux restaurant d’Aubagne.

Paul était fier d’être un paysan qui travaillait dur et en imposait avec sa solide charpente. Il vivait au rythme des saisons dans la propriété de sa famille. L’amour qu’il portait à Marie, fut couronné par un petit être prénommé Marcel, un petit cousin pour Florian, presque un petit frère, car il considérait tante Marie comme sa deuxième maman. Quelquefois, lorsqu’ils venaient dîner chez ses parents, le cœur de Florian était en habit de fête, tonton Paul en le chahutant gentiment, le faisait tellement rire…

6. La tendresse de mémé Vérane.

Parfois, Florian et sa mère, allaient au mas, à mi-chemin entre Aubagne et La Destrousse, rendre visite à sa grand-mère maternelle Vérane.

C’était une personne au regard vif, à la peau lissée, polie comme des cailloux de rivière. Florian aimait, juste avant d’arriver, voir la grande bâtisse se dresser, coiffée de tuiles rousses, entre les hautes torches noires de deux cyprès.

Les fenêtres aux volets bleus lavande, faisaient face à l’énorme platane centenaire au milieu de l’immense cour. Cette cour où il jouait de temps en temps avec ses cousins. Il adorait pénétrer dans la pièce spacieuse où une grande table en bois ciré trônait au milieu, entourée de chaises empaillées. Au centre du mur principal se trouvait la cheminée avec les chenets pour poser les bûches et la crémaillère. Deux grands fauteuils de velours marron tendaient leurs bras, devant l’âtre. C’était aussi un mélange d’odeurs d’encaustique, de fruits séchés, de fly-tox, de sachets de lavande, composant un parfum de campagne très accueillant. Souvent, surtout l’été, les mouches virevoltaient dans la pièce, mais le frère de sa mère, tonton Jacques disait que pour les mouches, il était paré. Il en pinçait pour ces affectueux tortillons de glu baveuse qui tentaient de les retenir.

– Ah ces mouches ! C’est à cause des moutons dans la bergerie ! Disait-il.

Un jour, Florian était allé avec mémé Vérane apporter des fleurs fraîches sur le caveau de famille où reposait son papet Louis, qu’il n’avait pas connu.

Sur un grand livre en pierre, trônait sa photo avec son nom et les deux dates qui précisaient l’âge de sa courte vie. Pendant que sa grand-mère nettoyait, arrosait les plantes, mettait les fleurs dans un vase, il s’était assis sur une tombe sans nom, que nul ne venait fleurir depuis des générations. Quand Vérane eut terminé, elle se signa et ils refirent le chemin en sens inverse.

Le soleil s’amusait et donnait des yeux brillants aux flaques d’eau qui s’étaient installées dans les creux de la petite route, il avait plu la veille. Ils avaient atteint un verger de pommiers, quand un homme fit cesser le ronronnement de son tracteur et se laissa glisser du siège.

– Bonjour Vérane ! Vous venez du cimetière ?

– Oui, Baptiste !

Baptiste hocha la tête avec un bon sourire ébréché. Il racla sa gorge et souleva un peu les bras, une façon de montrer à Vérane que la vie était parfois cruelle.

– La Mathilde ne va pas trop bien non plus ! Elle ne peut presque plus marcher.

– Vous lui donnerez le bonjour. Quand je pourrai, je viendrai lui rendre visite.

– Avec plaisir ! Allez, je rentre à la maison.

Il souleva son béret et remonta sur le tracteur. La maison de Baptiste était accroupie plus loin, à la lisière des arbres.

Les vignes rousses avaient perdu leurs fruits. Au loin, elles se fondaient en une même flamme, léchant les murs des maisons isolées. Un léger vent se leva, les feuilles mortes des arbres se détachaient et tombaient sur eux. Florian se mit à rire et voulut les attraper.

– Ils nous envoient des caresses cuivrées, dit Vérane en souriant.

– Qui, les arbres ?

– Eh oui, c’est comme une marque d’affection.

Vérane se pencha et fit claquer un baiser sur la joue de Florian.

7. François coupe les ponts avec sa famille.

Nicole et François vivaient leur amour en dents de scie. Mais c’était toujours elle qui cédait car son ton cinglant la faisait frémir. Elle s’apercevait petit à petit des nouvelles facettes de sa personnalité, par cette intransigeance implacable avec laquelle il rejetait les êtres de sa vie, sans un regard en arrière.

C’était étrange, il n’y avait plus de repas familiaux du côté paternel, pratiquement depuis que les rires de Fanny étaient enfouies dans la jolie coquille blanche. Plus de petit frère à quatre ans, plus de Fanny à six ans et maintenant plus de grands parents paternels, plus de tatas, plus de tontons, sans explication… François ne se demandait pas comment son fils réagirait privé de toute sa famille.

Souvent le dimanche, pour l’unique plaisir de François, tous deux l’accompagnaient au stade de Vitrolles pour assister à un match de rugby.

Un jour dans la tribune, Nicole aperçu le père de François.

– Regarde François, ce n’est pas ton père là-bas en face ?

– Non, c’est quelqu’un qui lui ressemble.

– Mais si, c’est papet Léon, dit Florian.

– Non, c’est quelqu’un d’autre ! Et puis je n’ai pas envie de le voir, nous partirons avant la fin du match.

Ce fut la dernière fois que Florian vit son grand-père qui décéda une dizaine d’années plus tard. Quant à sa grand-mère paternelle, elle partit pour le grand voyage également dans les années 1980, sans que Florian ne puisse l’embrasser une dernière fois, depuis la mort de la petite Fanny.

Un soir, François se tenait dans l’embrasure de la porte, les bras croisés sur la poitrine, impassible. Mais son amour pour lui était le plus fort, alors Nicole avança lentement, incertaine, observant son visage.

– Je vois, dit-elle en se plantant devant lui, c’est toujours de ma faute. Pourtant, tu rentres de plus en plus tard pour dîner. Heureusement que j’ai fait manger le petit ! Tu ne penses qu’à tes plaisirs ! Tu es d’un égoïsme !

– Ne fais pas ta mégère !

– Tu es…

– Ma femme et tu m’aimes toujours ! Malgré tout !

Malgré son haleine de liqueur anisé et ses vêtements sentant la cigarette, sur son visage était gravé un orgueil indomptable, à la pointe de son menton une détermination certaine, une arrogance dans la mâchoire et une dureté dans chacun de ses traits. Il eut un sourire railleur, se pencha et l’embrassa dans le cou. Nicole comprit que dans l’air de défi de cet homme, résidait sa véritable séduction. Elle frissonna et tout contre son torse, elle compléta haletante la liste de ses traits de caractère.

– Egoïste, de mauvaise foi, coléreux, exaspérant, tyrannique mais… sensuel et si, si séduisant…

Le diable charmerait un serpent… Il avait encore gagné !

8. Le petit Florian et ses très vieilles copines.

Grand-tante Justine et ses copines aussi âgées et flétries qu’elle, et dont les robes de certaines sentaient la naphtaline, partaient se promener dans la ville, ressemblant à une petite colonie de fourmis noires. Elles s’asseyaient toujours sur le même banc pour regarder passer les voitures. Florian aimait les accompagner, il était leur chouchou et elles s’extasiaient en l’entendant chanter, à leur demande bien sûr « Le rire du sergent » de Michel Sardou. Il regardait, souvent incrédule, leur visage au miroir déformant, avec des petits yeux qui pétillaient encore malgré les années.

Il était presque heureux avec ses copines qui avaient au moins 70 ans de plus que lui. Presque, car à la maison les disputes entre ses parents se multipliaient.

Il avait l’impression que son père lui faisait sentir qu’il gênait, qu’il prenait beaucoup trop de place.

Plein de révolte et de tristesse il s’enfermait dans sa chambre, s’asseyait sur le lit, jambes ballantes, en gardant les yeux baissés et fixés sur le plancher.

Parfois il en voulait à sa mère et l’accusait intérieurement de mollesse, de lâcheté. Pourtant, le regard de Florian conservait vis-à-vis de son père une expression de vague attente, de stupide espérance… comme une marque d’affection, un geste d’amour gratuit, une parole de gentillesse.

N’ayant pas de copains, pratiquement plus de cousins à cause de multiples disputes des adultes, plus de Fanny, plus de petit frère, il remâchait ses pensées désenchantées.

9. Déjà, Nicole parle de divorce.

Une nuit, il entendit sa mère sangloter, puis suivirent des éclats de voix.

– Ne me parle pas sur ce ton ! Aboyait son père.

Tout doucement, il sortit de sa chambre et sa mère de la sienne au même moment en claquant la porte. Les larmes coulaient sur le visage de Nicole :

– Qu’il aille au Diable ! Je vais demander le divorce ! Dit-elle.

François sortit sur le palier à son tour en maîtrisant sa colère et tenta d’apaiser sa femme. Alors Florian pris de panique lança :

– Si vous divorcez, je me plante un couteau dans le ventre !

Nicole parut brusquement terrifiée. François resta figé, bouche bée.

– N’aie pas peur, j’ai dit ça sur le coup de la colère.

– Mais nous ne divorcerons pas ! Jamais ! S’écria François.

– Viens dans notre chambre, viens avec nous dans le lit, dit Nicole en le serrant contre elle.

– Allez, gros bêta, au lit avec nous, fit François, en lui secouant gentiment la tête en passant la main dans ses cheveux.

En sixième, à onze ans, Florian commença à écrire quelques poèmes, il aimait ça, faire rimer les mots. Il allait toujours à l’école de musique et à présent, s’accompagnait d’un instrument cher à son père, la trompette. Il se rendra vite compte que pour lui, ce ne sera pas son instrument de prédilection. Mais son père était content, alors…

10. Séparation avec la famille de Nicole.

Depuis le matin, il traînait dans la cuisine des avant-goûts de repas inhabituel. L’agitation des casseroles dont le bruit montait par les portes ouvertes jusqu’à la chambre de Florian, annonçait que la cuisine était sur le pied de guerre.

Nicole et François recevaient pour le repas de midi de nouveaux amis.

Les invités, un couple de l’âge de ses parents, assis autour de la nappe blanche, mangeaient et discutaient de la pluie, du beau temps, rapportaient des potins sur telle ou telle personne, s’encourageaient à courir voir tel spectacle ou discutaient du dernier match de l’Olympique de Marseille et Florian s’ennuyait. De temps en temps il tentait de prendre part à la conversation, mais à chaque fois son père l’en empêchait en lui coupant la parole devant les convives.

– Tu parleras quand tu en auras l’âge !

Soudain, la conversation prit une toute autre tournure : la politique. Et avec son père, il fallait éviter d’en parler, car lorsqu’il arborait ses idées, si jamais quelqu’un n’était pas d’accord, il s’époumonait à en perdre la respiration et malheureusement le nouvel ami n’était pas du même bord que lui. Alors la tirade de François prenait de l’élan et malheur à celui qui le contrariait.

Sa mère énervée, laissa tomber sur sa robe de la sauce avec la fourchette qu’elle avait mal conduite à sa bouche. Sa voisine, une blonde décolorée aux griffes écarlates, donnait des coups de coude à son mari pour qu’il arrête la discussion avec le maître de maison, mais sans succès ! Un hoquet magistral s’échappa de la bouche de l’interlocuteur de François et le bourrelet de chair blanche montrait à présent son agitation et sa cravate bleue sursautait au dessus de cette excitation. Sa femme lui donnait à boire en poussant des petits cris pour lui faire peur ! Enfin, le hoquet stoppa et le repas se termina dans un brouhaha de voix discordantes au milieu des verres d’alcool et de la fumée des cigarettes.

Florian n’oubliera jamais le regard de l’homme qui s’en allait : il avait regardé son père de toute la force de ses yeux, qui à eux deux ne semblaient pas suffire pour comprendre ce qui lui arrivait. Sa femme avait dit merci avec une poignée de main dont sa mère sortit indemne, mais qui aurait pu lui broyer les doigts.

Après leur départ, son père éructa :

– Quel con !

Bien entendu, nous ne les revîmes jamais !

Quelques semaines plus tard une violente dispute éclata dans la famille de Nicole. La voix rauque, les mains tremblantes, les joues brûlantes, elle luttait de toutes ses forces pour garder son calme.

– Nous partirons de la maison, de cette façon Marie et Paul reprendront possession de la demeure et pourront la louer, lança Nicole.

Florian ne comprit pas pourquoi ils déménagèrent chez grand-tante Justine et vécurent avec elle, dans la maison juste à côté. Cette maison qui restait hors du temps, les siècles la caressaient sans imprimer leurs rides. Pendant quelques jours mémé Vérane était même venue habiter avec eux. Puis, elle retourna au mas.

Plus de repas chez mémé Vérane ! Plus de jeux dans la grande cour autour du platane centenaire avec les cousins et les cousines ! Bien sûr, Florian voyait toujours Marcel avec ses jolies boucles blondes mais il n’avait que trois ans…

Le cercle de famille s’amenuisait de plus en plus autour de lui, autant du côté maternel que paternel.

11. François vole parfois dans les magasins.

A 12 ans, ayant reçu un vélo en cadeau pour Noël, Florian pédalait jusqu’au court de tennis et toujours seul, tapait des balles sur le mur, comme des années auparavant son ballon sur la porte. En fait, il tapait sa haine.

Au collège, les garçons racontaient leurs parties de pêche avec leur père, leurs balades à bicyclette, un autre disait avoir appris à bricoler avec le sien, ou bien jouer au football…

Quant à François, il passait son temps libre au café ou à faire des concours de pétanque.

Florian n’avait jamais eu une discussion en tête à tête avec son père et lui, l’enfant esseulé, se trouvait écartelé entre des sentiments contradictoires de férocité, d’amertume, de révolte et aussi de pitié.

Les repas se déroulaient chez eux dans un silence religieux car François guère loquace d’ordinaire, évitait des sujets tabous. Alors, dans son coin, tout en mangeant, Florian rongeait son frein. Et pourtant, souvent, en lui jetant un regard en biais, il ne pouvait s’empêcher de penser que son père s’était vanté d’être entré dans une grande surface chaussé de vieux souliers et d’en être ressorti avec des chaussures flambants neuves. A cette époque, les systèmes de sécurité n’étaient pas aussi perfectionnés et les caméras pas encore installées dans les rayons des hypermarchés. Les rares fois où il avait accompagné son père dans les magasins de bricolage, ce dernier sans se soucier de l’exemple qu’il donnait à son fils, dérobait des objets qu’il enfouissait dans ses poches ou sous ses vêtements. Dans l’obligation de se taire, Florian, très mal à l’aise lors du passage à la caisse, pensait qu’il devenait complice du forfait, et que du haut des ses douze ans, c’était le seul secret que François offrait à son fils.

Heureusement, il y avait le hand-ball en sport au collège le mercredi matin et il jouait avec tous les muscles de son corps et tout son cœur. Mais l’accident survint et son bras droit énormément sollicité en souffrit beaucoup car le nerf qui tenait l’omoplate se fendit sur toute la longueur. Terminé le sport !

Pendant les semaines qui suivirent Florian sentit l’amour profond que sa mère lui portait, car dans ces moments difficiles, ce fut elle, qui patiemment l’aida. Lorsqu’il souffrait trop, son visage exprimait les ravages de son cœur maternel. François, lui, ne changea pas ses habitudes et continua ses parties de pétanque, ses parties de belote agrémentées de pastis et de cigarettes au bar du coin.

Un matin, dans sa chambre, Florian appela sa mère pour lui faire écouter une chanson.

– Ecoute maman, j’aime beaucoup cette chanson de Michel Sardou.

« Mes chers parents je pars, je vous aime, mais je pars, vous n’aurez plus d’enfant ce soir, je pars. Je ne m’enfuis pas, je vole, comprenez bien je vole… »

Nicole se mit à pleurer. Avait-elle compris à ce moment-là que son enfant qui avait à peine plus de 10 ans avait déjà des envies de partir ?

12. La communion de Mitterrand.

Ce fut aussi l’année de sa communion solennelle. Sa mère et tante Marie avaient disposé les tables en forme de U dans la salle à manger. Les yeux de grand-tante Justine pétillaient de bonheur. Les nappes damassées, les verres de cristal, la vaisselle de porcelaine blanche, donnait à la pièce un air de fête ! Florian avait revêtu l’aube immaculée. Il avait reçu pour l’occasion, une belle montre, le missel et le chapelet, un magnifique livre d’aventures et une gourmette en argent. La messe avait été minutieusement réglée par l’abbé et s’était magnifiquement déroulée. Un silence absolu régnait lorsque les communiants reçurent l’hostie, dans un moment de recueillement solennel. Quand l’office s’acheva, ils sortirent de l’église deux par deux, en procession pour rejoindre leurs parents. Le repas fut joyeux et Florian s’amusa ensuite dans la petite cour attenante avec le peu de cousins du côté de Nicole dont les parents avaient été invités. Mais ce fameux jour était aussi celui de l’élection du Président de la République. Quand vingt heures sonnèrent, tous les convives s’étaient réunis devant le poste de télévision et l’image de François Mitterrand apparut sur l’écran. Ce fut des effusions de joie pour certains et de soupes à la grimaces pour d’autres ! Le jour de sa communion qui avait si bien commencé se termina par un concert de voix tonitruantes, et quelques « au revoir » furent plutôt froids.

Au début de cette même décennie, François trouva un travail beaucoup plus confortable. Par l’intermédiaire d’un ami, il fut embauché dans une belle et grande entreprise à Marseille. Maintenant, il se levait beaucoup moins tôt et grâce à une plus importante rémunération, il put acquérir un véhicule neuf. François avait toujours aimé posséder des voitures nouvelles et récentes, la dernière GS Citroën, la dernière Renault 18, la dernière Nissan…

13. La mobylette neuve.