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Tunisie : ajustement et difficulté de l'insertion internationale

De
208 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1995
Lecture(s) : 402
EAN13 : 9782296307698
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HAKIM BEN HAMMOUDA

TUNISIE

Ajustement et difficulté de l'insertion internationale
Préface de Samir Amin

Forum du tiers monde
Éditions L'Hannattan 5-7 rue de l'École Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-3569-6

Préface

Les quantités macro-économiques propres à de nombreux pays du tiers monde, dont les pays arabes, doivent être manipulées avec précaution, tant les statistiques qui les sous tendent sont approximatives, parfois carrément trompeuses. Elles indiquent néanmoins le sens des évolutions générales, constatées par ailleurs parfois de visu et confortées par d'autres indicateurs quantitatifs et qualitatifs. Pour les 25 dernières années celles ci apparaissent bien dans l'ensemble parallèles pour l'ensemble des pays arabes autres que ceux dont l'économie tout entière se réduit presque à l'exploitation du pétrole et à la dépense de sa rente (les pays du Golfe et la Lybie). Les taux de croissance du PIB, en termes réels, sont demeurés modestes par comparaison à ceux de l'Asie orientale et du sud-est (de l'ordre de la moitié de ces derniers), mais surtout présentent une évolution parallèle évidente: à l'essor de la décennie des booms pétroliers (1973-1984) succède une stagnation tenace au cours de la décennie suivante. Les taux records que l'Égypte, la Syrie et la Jordanie ont enregistré au cours de la décennie des années 1970 (8 % pour l'Égypte, 10 % pour la Syrie et la Jordanie) ont fait place à des taux modestes au cours de la décennie suivante (5 % pour l'Égypte et 3 % pour la Syrie qui parait néanmoins remonter la pente à partir de 1990) ou même se sont effondrés au point d'annuler en quelques années les progrès antérieurs (le taux de la, Jordanie, négatif, culmine autour de - 12 % l'an I). Le Liban, victime de la guerre civile depuis 1975, est aujourd'hui confronté aux problèmes plus urgents de sa reconstruction. Quant à l'Irak, il avait enregistré une croissance probablement supérieure à celles des autres

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pays (de l'ordre de 8 %) en dépit de la première guerre du Golfe (qui occupe toutes les années 1980), avant de s'effondrer bien entendu avec la seconde guerre du Golfe. En Tunisie la baisse du taux de croissance est régulière, de 9 % pour les années 1970-1974 à 3 % pour les années 19851989 (mais ce taux s'est peut être un peu amélioré au cours des dernières années). En Algérie la croissance, déjà modérée Jusqu'en 1985 (5 % l'an) s'effondre pour devenir négative au fur et à mesure que ce pays s'enfonce dans sa crise politique. Seul le Maroc paraît démentir la tendance générale, maintenir a peu près régulièrement un taux modéré de 5 %. Quant aux pays de la périphérie arabe (Mauritanie, Soudan, Somalie et Yémen) ils sont confrontés aux menaces de décomposition sociale (déjà une réalité évidente en Somalie et au Soudan) qui n'est plus du ressort de l'analyse économique. S'il y a d'évidence quelques événements politiques majeurs qui expliquent certains retournements de tendance (la guerre du Golfe pour ce qui concerne l'Irak et la Jordanie, la crise algérienne, le blocus de la Lybie), le mouvement général a cependant été pour les pays du Mashrek largement tributaire de celui de la rente pétrolière des pays du Golfe (et de la Lybie) redistribuée en partie par le flux des capitaux publics et les transferts de la main d'œuvre émigrée (égyptienne, syrienne et palestinojordanienne). L'effet pétrole a été moins marquant au Maroc et en Tunisie. L'effritement de la croissance de ce dernier pays traduit alors l'épuisement rapide du modèle d'industrialisation de sous-traitance pour l'exportation choisi par ses responsables, un épuisement moins spectaculaire jusqu'ici dans le cas du Maroc. Confronté aux faits, le discours idéologique du libéralisme qui a le vent en poupe résiste fort mal. Les options favorables au libéralisme triomphant, "l'ouverture" (en arabe Infitah) aux capitaux étrangers, les privatisations, les remises en ordre des finances publiques et les dévaluations pratiquées dans le cadre des programmes dits d'ajustement structurel, n'ont pas donné un coup de fouet à la croissance. Au contraire ces politiques en ont rendu les conditions plus difficiles - sans même mentionner les

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conséquences politiques et sociales catastrophiques de ces options dites libérales. Dans l'ensemble les taux de croissance enregistrés au cours de la période précédente, celle de l'essor des mouvements nationalistes (le nassérisme, le baasisme, le boumediennisme) avaient été supérieurs, et même parfois largement. Et si les pays arabes concernés ont enregistré des taux de croissance relativement favorables dans le premier temps du néo-libéralisme, avant de s'effriter ou de s'effondrer, ce fait doit être rapporté principalement, comme on l'a déjà dit, à la rente pétrolière des années 1973 -1984. Tous les pays arabes paraissent souffrir d'un mal commun: la faible efficacité de leurs investissements. Car, face à des taux de croissance modestes ou catastrophiques, l'effort d'investissement accompli est demeuré toujours important, parfois même a été relevé à des niveaux exceptionnels, précisément grâce à la rente pétrolière. Le rapport investissements/PIB s'est toujours situé entre 24 et 28 % et même culmine au taux de 39 % pour l'Algérie. Il avait presque partout crevé le plafond de 30 % dans les années du boom pétrolier. Il s'agit donc de taux d'investissements forts, qui parfois n'ont pas grand-chose a envier a ceux qui caractérisent les économies performantes d'Asie orientale et sud orientale. Mais leur efficacité est étonnamment faible, comme en témoigne le coefficient marginal de capital qui se situe autour de 12 pour les pays du Maghreb et de 5 pour ceux du Mashrek (comparez avec le taux moyen de 2 à 4 pour les pays d'Asie). De surcroît évidemment dès lors que la croissance s'est effondrée alors que l'effort d'investissement était maintenue, ces coefficients se sont élevés à des niveaux insoupçonnés 26 pour les pays du Maghreb et 9 pour ceux du Mashrek pour le quinquennat 1985-1989.Encore une fois le libéralisme n'a pas suscité, comme il le prétend, un choix des investissements plus judicieux et plus efficace. Comme les coefficients de capital de la période antérieure d'essor nationaliste étaient moins mauvais (ils se situaient entre 4 et 8 au lieu de 5 et 12), On doit en conclure que le libéralisme gaspille les ressources rares encore plus que le nationalisme. Il n'y a pourtant rien qui puisse étonner ici: l'inégalité grandissante dans la répartition du revenu et la détérioration des services sociaux associés au libéralisme ont prouvé une fois de plus qu'ils

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avaient des effets économiques négatifs, quand bien même ils ne se soldent pas toujours et immédiatement par une crise sociétaire catastrophique comme en Algérie. L'examen des sources et formes du financement de l'économie - de sa croissance ou des déficits associés à sa stagnation - permet de mieux saisir les mécanismes du gaspillage. L'apport extérieur net, constitué par la somme des prêts et dons au titre de l'aide étrangère publique, des transferts des émigrés et des investissements directs étrangers, dont on déduit le service de la dette, l'accumulation des réserves monétaires en devises et la fuite des capitaux, a toujours été important pour les pays arabes concernés, représentant, en moyenne pour les vingt .années 1970-1990, 16 % du PIB pour les pays du Mashrek (deux tiers environ de leurs investissements) et 5 % pour ceux du Maghreb (mais il s'agit là d'une moyenne non significative comme on le verra). Les trois pays concernés du Mashrek (Égypte, Syrie et Jordanie) ont vécu, de ce point de vue, des histoires parallèles semblables: ils ont largement bénéficié de la manne pétrolière (sous forme de transferts publics et d'apports des émigrés), qui a porté la proportion de l'apport extérieur net autour de 20 % de leur PIB durant la décennie du boom pétrolier. L'Irak a reçu à cette époque des sommes mal connues mais certainement encore plus importantes en volume et en proportion du PIB. Mais cet apport a été affecté a la couverture des coûts de la première guerre du Golfe plus qu'au soutien de la croissance. Au Maghreb par contre la situation est restée contrastée du fait que l'Algérie a longtemps été un prêteur net de capitaux à l'extérieur, grâce à ses ressources pétrolières, avant de devenir, avec son endettement lourd, un exportateur net de capitaux au titre du service de la dette. La Tunisie et le Maroc ont été par contre des bénéficiaires plus marqués de l'apport net extérieur, qui a été pour eux de l'ordre de 12 % de leur PIB (soit environ 50 % de leurs investissements). Cet apport est néanmoins ici largement alimenté par les transferts des émigrés - en l'occurrence en provenance de l'Europe, donc non concernés par les fluctuations de la rente pétrolière. D'une manière générale si l'on définit l'apport net en termes qui ne font pas intervenir les transferts des émigrés,

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c'est à dire comme le solde des apports de capitaux publics et privés, après déduction du service de la dette, des transferts de profits et de la fuite des capitaux, on constate que la situation de tous les pays arabes concernés s'est détériorée progressivement au cours des deux décennies 1970 et 1980. Pour les pays du Mahsrek le solde de la balance des capitaux, qui représentait 6 % du PIB durant les années 1970, est certainement devenu négatif à partir de la seconde moitié des années 1980, lorsque l'apport des pays pétroliers se réduisait au moment même où le service de la dette prenait des dimensions dramatiques. Pour la Tunisie et le Maroc le mouvement a été identique, en partant d'un apport extérieur plus modeste (de l'ordre de 3 % du PIB) dans les années du boom pétrolier dont ces pays ont moins bénéficié. Pour l'Algérie le retournement à été encore plus dramatique puisque ce pays, naguère pourvoyeur d'aide extérieure, succombe aujourd'hui sous le poids du service de sa dette extérieure. Encore une fois les promesses du discours libéral, selon lequel l'ouverture facilite l'entrée des capitaux étrangers dont on a besoin pour le financement des investissements, se trouvent démenties dans les faits. Les entrées de capitaux étrangers sont demeurées moins que modestes sinon négligeables: les investissements étrangers directs se mesurent en millions de dollars alors que le service de la dette se mesure en milliards. L'aide extérieure occidentale annoncée avec fanfare ne s'est pas matérialisée sauf par des crédits militaires américains à des conditions onéreuses. L'aide publique est demeurée ici principalement intra-arabe et donc tributaire de la rente pétrolière. Par contre le libéralisme a favorisé en un temps record l'accumulation d'une dette extérieure colossale: 8 milliards de dollars pour la Tunisie, 9 pour la Jordanie, 17 pour la Syrie, 21 pour le Maroc, 28 pour l'Algérie et 41 pour l'Égypte (chiffres de 1991). Cette dette, qui oscillait entre 70 % des exportations pour l'Algérie et 155 % pour l'Égypte en 1970, varie en 1985 entre 130 % pour l'Algérie et 400 % pour le Maroc. Les stratégies d'investissement pratiquées par les régimes nationalistes à l'étape antérieure de leur essor n'avaient jamais entraîné un tel endettement extérieur massif.

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La détérioration des conditions du financement de l'économie est encore plus marquée si l'on tient compte de la fuite massive des capitaux que le libéralisme a permis. Alors qu'en moyenne pour les 15 années 1970-1984 ces fuites de capitaux représentaient 1,4 % du PIB pour le Maroc, 0,6 % pour la Tunisie, 2,4 % pour l'Algérie, 3,2 % pour la Jordanie et 5,1 % pour la Syrie, ces mêmes pourcentages ont tous augmenté au cours des cinq années 1985-1989 pour devenir respectivement 2,5 % ; 1,4 % ; 2,7 % ; 4,9 % et 6,3 %. Dans le seul cas de l'Égypte le pourcentage de la fuite des capitaux paraît stable, autour toutefois de la proportion catastrophique de 9 % du PIB (un tiers des investissements I). L'équilibre économique - en stagnation - est donc de plus en plus réalisé grâce à des apports fragiles et non développants, ceux du tourisme et les transferts des émigrés. Ces derniers étaient déjà une donnée ancienne pour les pays du Maghreb dont l'émigration vers l'Europe remonte aux décennies de l'essor général de l'après seconde guerre mondiale. Ils représentent aujourd'hui - pour la moyenne des 5 années 1985 1989: 8,3 % du PIB du Maroc, 4,9 % de celui de la Tunisie et 1,4 % de celui de l'Algérie (contre il est vrai 4,4 % pour les années 1970-1974, l'effondrement des transferts étant du à la crise politique algérienne). Par contre les pays du Mashrek ne connaissaient qu'une émigration très limitée (et presqu'exclusivement en direction du Golfe) jusqu'au boom pétrolier. L'apport de ces transferts ne représentait encore que 1,2 % du PIB de l'Égypte, 0,8 % de celui de la Syrie, mais déjà 3,0 % de celui de la Jordanie pour les années 1970-1974. Il dépasse aujourd'hui 10 % pour l'Égypte,3 % pour la Syrie et 14 % pour la Jordanie (avant la seconde guerre du Golfe). La conclusion évidente qu'on doit tirer de l'analyse de l'évolution économique des pays arabes au cours des 25 dernières années est l'échec de leur insertion active dans le système capitaliste mondial. Celle-ci avait pourtant été préparée, dans la phase antérieure de l'essor nationaliste, par l'amorce d'une industrialisation et d'une modernisation de l'État, assise sur des transformations sociales (réformes agraires, progrès de l'éducation etc...) qui avaient à la fois réduit les inégalités dans la répartition du revenu et élargi la

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base sociale des couches moyennes, assurant par là même la cohésion de la société et son adhésion au projet sociétaire de modernisation. L'intervention active de l'État les nationalisations en ont été l'expression la plus avancée avait rempli des fonctions essentielles dans la mise en œuvre de ce projet de "rattrapage dans l'interdépendance négociée"; elle en avait constitué la condition préalable incontournable. Certes le projet lui même était loin d'être exempt de contradictions internes graves qui devaient en limiter la portée et en épuiser le potentiel plus rapidement qu'on le pensait généralement à l'époque. La raison en était, pour l'essentiel à mon avis, que le projet était dans son essence même un projet national bourgeois. Les méthodes de la gestion politique populiste du système, la dépolitisation des classes populaires auxquelles le droit d'organisation et d'initiative était refusé, l'arrêt du débat sur les thèmes idéologiques et culturels (notamment sur la question des rapports État-religion) qui avait pourtant façonné les clivages au sein de la droite ("féodale" et "libérale") et entre celle-ci et la gauche (marxiste et nationaliste) au cours des décennies successives depuis la Nahda du XIXe siècle, en somme l'absence de démocratisation de la société et de la politique, sont l'expression des limites historiques de ce projet.

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Par ailleurs, cristallisé a l'origine comme projet national défini dans le cadre de chacun des États arabes (en arabe "qutri"), le nationalisme arabe ne devait prendre conscience de sa dimension unitaire pan arabe (en arabe "qawmi") que progressivement, même si, dans le Croissant fertile, les origines idéologiques de cette affirmation ont été plus anciennes. La perspective unitaire - qui aurait évidemment résolu de nombreux problèmes et donné un souffle nouveau à la poursuite du développement - n'a cependant jamais réussi a s'imposer, même a l'échelle des régions comme le Maghreb ou le Croissant fertile, parce qu'elle est restée fondée sur le principe non démocratique d'une unité imposée par la conquête à partir d'une "province base" autour d'une personnalité charismatique. Dans cette logique la conquête-libération trouvait sa légitimité et sa prétention à l'efficacité dans la thèse d'une nation arabe préexistante, qui n'attendait que son libérateur pour imposer son existence.

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Il faut ajouter que ce projet national bourgeois arabe a été combattu systématiquement par les forces extérieures dominantes - les puissances occidentales. L'alliance passée par le mouvement national arabe avec l'Union Soviétique n'était nullement la cause de cette hostilité, mais au contraire la réponse à celle-ci. Les raisons véritables de l'hostilité occidentale tenaient aux craintes que l'État arabe modernisé et unitaire, riche de ses ressources pétrolières, situé sur le flanc sud de l'Europe, devienne un partenaire dans le système mondial avec lequel il aurait fallu compter. Israël a été mobilisé à cet effet comme l'instrument militaire d'une agression permanente qui a joué un rôle important dans le renversement des pouvoirs nationalistes arabes. Quoiqu'il en soit cette page est aujourd'hui tournée. Le discours libéral prétend que les politiques nouvelles dites "d'ouverture" sont venues pour mettre un terme aux "errements du passé", et permettre donc le démarrage d'un développement véritable, dit "sain". Comme on l'a vu il n'en est pas ainsi. Tout au contraire ces politiques brisent l'élan du développement, cassent le monde arabe et accentuent les rivalités en son sein, pour finalement plonger la région dans un désastre social anéantissant son potentiel de renaissance. La recompradorisation des pays arabes, qui est l'objectif véritable de la stratégie des États Unis et derrière eux de l'Europe comporte différents volets économiques, politiques et stratégiques. Cette stratégie s'emploie à casser la région arabe en trois sous régions distinctes, soumises a des logiques de compradorisation qui leur sont particulières. La région du Golfe pétrolier (Arabie Séoudite, Koweit, Qatar, Émirats et Oman) est placée directement sous la coupe de l'occupation militaire des États Unis et, de ce fait, a perdu toute marge éventuelle d'action autonome, politique et financière. Elle est désormais séparée du monde arabe. Les pays du Maghreb sont, quant à eux, abandonnés aux aléas d'une négociation éventuelle de leurs rapports avec l'Europe, l'adhésion pure et simple de ces pays à l'Union Européenne étant exclue bien entendu. On ne peut donc ici parler que de projets qui restent vagues à l'extrême, bien qu'un discours soit développé, ici ou la, de temps à autre, sur la question de l'opportunité d'un "projet méditerranéen", plus

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ou moins complémentaire de l'Union Européenne. On connaît la formule dite du 5 + 5 (les cinq pays de l'Union maghrébine: la Mauritanie, le Maroc, l'Algérie, la Tunisie et la Lybie, et les cinq pays méditerranéens de l'Union européenne: le Portugal, l'Espagne, la France, l'Italie et la Grèce) ; mais la formule reste vide de toute précision quant à la nature des rapports économiques privilégiés considérés éventuellement, leur compatibilité avec le traité de l'Union Européenne etc... Il ne s'agit donc que d'une formule d'attente puisqu'aussi, par ailleurs, bien des questions concernant la région sont loin d'être réglées: l'avenir de l'Algérie, celui de la Lybie toujours soumise au blocus imposé par les États Unis, la question du Sahara occidental. Le Mashrek arabe est l'objet d'un projet américano israélien dit "projet moyen oriental" en cours d'exécution. Il s'agit de créer ici une économie totalement intégrée associant trois partenaires - Israël, les Territoires occupés dont l'avenir est conçu comme celui d'un Bantoustan non souverain, la Jordanie - a laquelle seront rattachés ultérieurement le Liban, la Syrie et l'Égypte. Le projet vise essentiellement à créer un espace d'expansion économique pour Israël, protégeant les exportations israéliennes contre la concurrence extérieure de pays beaucoup plus compétitifs sur les marchés mondiaux. On observera ici qu'Israël est, sur ce plan, un échec économique, n'étant pas parvenu - pas plus que les pays arabes - à acquérir une compétitivité raisonnable pour ses productions manufacturières. En contradiction ouverte avec les principes du multilatéralisme et de l'ouverture mondiale prônés par l'Organisation mondiale du Commerce (faisant suite au GATT) et la banque mondiale, le projet fait une exception destinée a alléger la crise de la société israélienne. C'est pourquoi aussi, dans cet esprit, les accords de Madrid et d'Oslo concernant l'avenir des territoires occupés et la paix israélo-arabe, sont interprétés d'une manière unilatérale, en contradiction avec les résolutions des NationsUnies concernant l'État Palestinien et le droit de retour des réfugiés, dont les principes ont pourtant été réitérés dans les accords mentionnés. Les politiques mises en œuvre ici cherchent seulement à consolider le statut de Bantoustan construit systématiquement dans les territoires occupés par les autorités militaires, qui se sont employées a détruire les activités productrices dans ces territoires (en privant leur

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agriculture d'accès aux ressources hydrauliques, en réquisitionnant des terres, en détruisant des villages, en soumettant les activités économiques a des surimpositions au profit du trésor israélien, en détruisant physiquement les infrastructures de transport et les services sociaux etc...). Par ces moyens les autorités occupantes ont contraint la population active arabe à se transformer massivement en travailleurs migrants quotidiens, fournissant à l'économie israélienne sa main d'œuvre à bon marché. Au plan politique le projet ne conçoit pas la reconnaissance d'un Etat palestinien souverain, et donc maître de sa politique douanière, fiscale et monétaire. Il ne reconnaît pas non plus le droit au retour des réfugies palestiniens, pourtant réitéré dans les résolutions des Nations Unies. Ce projet demeure, quoiqu'on en dise, fragile, ne seraitce que parce que la lutte du peuple palestinien se poursuivra tant que ses droits légitimes ne seront pas reconnus. Par ailIeurs le projet marginalise davantage encore le rôle de l'Égypte dans la région et dans le monde arabe, et rien ne dit que le pouvoir égyptien l'acceptera indéfiniment. Le discours entretenu par les médias, selon lequel cette "paix" - dans ces formes - doit ouvrir une ère de prospérité, est lui même totalement démagogique. Le projet, s'il venait a être imposé, se solderait par un recul de l'activité économique dans les pays arabes concernés. Il les enliserait davantage dans leur "quart mondialisation". Les illusions entretenues a cet égard ne pourront donc résister a l'épreuve des faits. Le projet américain pour le monde arabe laisse d'ailleurs sans réponse des questions aussi importantes que celle de l'avenir de l'Irak, soumis a l'érosion destructive du blocus imposé par Washington, dont l'Europe n'ose pas se dissocier, ou celle de la place et du rôle de la Turquie et de l'Iran dans la région. Il ne concerne pas non plus le quart monde arabe (Mauritanie, Soudan, Somalie et Yémen) totalement marginalisé pour le moment. L'ensemble des projets proposés au nom du libéralisme ne se sont jamais donné l'objectif de sortir le monde arabe de son enlisement. Il s'agissait, comme ailIeurs, de politiques à courte vue de gestion de la crise, et rien de plus; il ne s'agissait pas d'établir un ordre mondial nouveau stable au delà de la crise. D'ailleurs la prospérité des années fastes de la

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rente pétrolière (1973-1984) était fondée sur l'illusion de la consommation, sans que la base productive n'ait été renforcée à cette occasion. Certes cette illusion a rempli des fonctions politiques décisives, à l'époque celles de donner un semblant de légitimité a l'''infitah'', d'y faire adhérer de larges opinions. Cependant, comme il fallait s'y attendre, l'illu~ion devait être sans lendemain. Reprenant l'offensive, les Etats Unis ont imposé leur diktat en réduisant drastiquement la rente pétrolière, soumis les États du Golfe au statut de protectorats occupés militairement, séquestre leur fortune placée sur les marchés financiers, impose à la Lybie un blocus dévastateur. La régression économique que ces politiques de gestion de la crise a entraînée pour l'ensemble du monde arabe fait de lui un candidat à la "quart mondialisation", c'est à dire à la marginalisation dans le système mondial, aux côtés de l'Afrique subsaharienne et de certains pays d'Asie (Iran, Afghanistan, Pakistan et Bangladesh).

Remarques finales
Pour aller au delà de ces réflexions générales concernant l'ensemble du monde arabe, il est nécessaire de regarder de plus près comment se sont articulés les mécanismes économiques propres au système global et aux sous systèmes locaux, les logiques internes du pouvoir et celles des luttes sociales, les interventions extérieures. Les ouvrages de cette série du Forum du Tiers-Monde-Dakar qui concernent la Tunisie, l'ensemble maghrébin, l'Égypte, le Soudan, les pays du Levant (Syrie, Liban, Palestine et Jordanie) et ceux du Golfe, que nous présentons ici, donnent des illustrations convaincantes de ce qu'on peut tirer de cette méthode d'analyse. Toutes les données utilisées dans ce texte sont empruntées aux documents de la Banque Mondiale, faute de mieux, notamment au rapport Ishac Diwan, Lyn Squire intitulé Economic Development and Cooperation in the MUddle East and North Africa (november 1993). Toutes ces données embellissent la situation, surestiment les chiffres de la croissance, pour justifier les politiques en cours. En dépit de cette déformation systématique l'image qu'elles donnent -

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pour qui sait les lire - est celle que nous avons résumé dans ces quelques pages: l'image d'un désastre. Concernant la thèse de la "gestion à courte vue de la crise" je renvoie ici a mon ouvrage récent La gestion capitaliste de la crise (L'Harmattan, 1995).

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INTRODUCTION

La Tunisie connaît depuis quelques années une période difficile, longtemps présentée dans le discours officiel comme passagère, mais qui dure depuis le début des années 80. Il s'agit dans le cas de l'économie tunisienne, de la déstructuration de la dynamique de croissance des années 70 et de ses mécanismes de régulation, sans voir apparaître une nouvelle dynamique; d'où l'utilisation du concept de crise pour analyser cette situation. Pendant de longues années le discours officiel a refusé de reconnaître cet état de fait. Ce n'est qu'avec le départ de Mzali en 1986 qu'on a commencé à reconnaître la gravité de la situation et la nécessité de lui apporter rapidement des réponses adéquates. L'analyse officielle, exprimée par le premier ministre de l'époque R. Sfar, dans son discoursprogramme du 19 août 1986, n'est pas totalement originale: elle reprend à son compte l'analyse et les principales conclusions du rapport de B. Belassa effectué en septembre 1985 pour la Banque Mondiale. Dans ce rapport, B. Belassa n'utilise à aucun moment le terme de crise, il parle d'une détérioration de la situation macro-économique de la Tunisie. L'adoption de cette analyse par le gouvernement tunisien a été à l'origine de l'adhésion officiellel de la Tunisie aux plans d'ajustement structurel. Au niveau politique, malgré la situation, les partis d'opposition comme les organisations socio-professionnelles, plus particulièrement l'UG.TT. (la centrale syndicale ouvrière), n'ont pas été en mesure de proposer une
1. On parle d'adhésion officielle car depuis le début des années 80 le gouvernement tunisien, sans souscrire totalement à un P.A.S., a mis en oeuvre quelques mesures d'ajustement notamment en matière d: réduction du déficit budgétaire et de vérité des prix afin d'arrêter la progression de la demande interne. 15

représentation alternative à l'analyse officielle de la crise pour mobiliser leurs adhérents autour d'un autre projet économique. Ce n'est qu'au niveau académique qu'on recensera quelques articles et contributions, visant à construire une grille de lecture alternative à celle de la Banque Mondiale. Ainsi dès 1984, H. Dimassi1 analysait la crise économique en Tunisie comme une crise du mode de régulation" la régulation étant alors conçue comme l'intervention de l'Etat tendant à réaliser des transferts entre les couches sociales, afin d'assurer les conditions de reproduction du système. Cette analyse a le mérite de souligner les déséquilibres de plus en plus i,mportants occasionnés par l'intervention régulatrice de l'Etat, accorde néanmoins trop d'importance aux facteurs internes par rapport aux facteurs externes. Or dans une économie fortement désarticulée comme l'est l'économie tunisienne des années 70, on ne peut se satisfaire d'une représentation qui ne prendrait pas en compte le poids de la conjoncture internationale dans la désintégration et la remise en cause de la stabilité de la dynamique de croissance. De son côté M. Ben Romdhane2, dans un article intitulé "Fondements et contenu des restructurations face à la crise économique en Tunisie", fait un examen critique de la représentation officielle de la crise et, montre que les politiques mises en œuvre pour la contrecarrer ne sont pas dénuées de toute connotation idéologique et qu'elles ne découlent pas forcément d'un diagnostic établi au préalable. Dans la représentation alternative qu'il propose, la crise de l'économie tunisienne trouve ses fondements dans l'essoufflement de la rentabilité du capital et la perte progressive de sa capacité d'importation. Tout en insistant sur le caractère endogène de la crise, cette représentation a le mérite d'intégrer dans son schéma les facteurs externes qui sont venus peser sur l'équilibre précaire du procès d'accumulation et aggraver les contradictions en gestation. Pour sa part A. Bédoui3) insiste sur l'épuisement des moyens de régulation de l'Etat résultant d'une insertion
1. H. Dimassi, "La crise économique en Tunisie: une crise œ régulation", Revue Machrek-Maghreb, n° 103, 1984. 2. M. Ben Romdhane, Fondements et contenu des restructuration face à la crise économique en Tunisie - une analyse critique, Annuaire tk l'Afrique du Nord, Tome XXVI, 1987. 3. A. Bédoui, Analyse critique tks fondements du Programme 16

dominée au marché mondial. Pour lui une stratégie alternative passe par la définition et la mise en place de nouveaux mécanismçs de régulation étatiques, et non par le désengagement de l'Etat comme le suggère le PAS. Cette contribution se situe dans la continuité des travaux de M. Ben Romdhane et A. Bédoui dans la mesure où la crise de l'économie tunisienne est analysée comme étant le résultat de l'articulation contradictoire de facteurs internes et externes. Nous tenterons donc, sur la base des apports de la théorie de la régulation dans l'étude des problèmes de développement, de construire une grille d'analyse de la crise du mode d'accumulation mis en place depuis le début des années 70. Nous chercherons à vérifier une proposition centrale qui concerne la nature de la crise de l'économie tunisienne. Nous estimons que cette crise est une crise d'insertion dans la nouvelle division internationale du travail, elle résulte donc de l'échec du Keynésianisme planétairel entrepris dans le cadre de l'économie de crédit internationaF, et conçu comme une issue à la crise des activités intensives en travail dans le centre. En effet, depuis le début des années 70, l'économie tunisienne a cherché, comme d'autres économies du Sud, à jouer le rôle d'un espace privilégié de délocalisation des activités intensives en travail du centre lorsque leur rentabilité s'est détériorée. Dans cette perspective, la compression des coûts de la force de travail à travers la délocalisation était une réponse à la baisse de la productivité et par conséquent, un moyen d'améliorer ou tout au moins de contenir la baisse de la rentabilité de ces activités industrielles. Or le changement technique, et plus particulièrement l'introduction des nouvelles technologIes dans le procès de production a permis un renouvellement des gains de productivité au Nord, et a remis en cause l'idée d'une distribution géographique des activités industrielles selon le principe des avantages comparatifs. C'est pourquoi on assiste,

d'Ajustement natif, 1991.

Structurel

(PAS) et propositions

pour un projet alter-

1. Voir B. Madeuf et C. Ominami, Nouvelle D.LT. et Keynésianisme planétaire: la fin des illusions, Economie Appliquée, Tome XIX, 1984. ,z. C. Palloix, Crise et nouvelles formes de l'impérialisme. Econorbie de crédit international et extension internationale du salariat, in J.L. Reiffers (sous la direction), Economie et finance internationales, Dunod, Paris, 1982. 17

parallèlement à l'accélération du mouvement de relocalisation des firmes transnationales, à une marginalisation croissante des pays du Sud et à la mise en place dans le Nord de nouvelles stratégies de reconquête de la compétitivité, stratégies basées sur le développement de leurs avantages absolus. Cette déconnexion non-voulue, pour reprendre les termes de J. Coussyl, est à l'origine de la crise des économies du Sud dont fait partie l'économie tunisienne, qui ont cherché à fonder leur dynamique de croissance dans l'intégration au marché mondial. Dans cette perspective, les Programmes d'Ajustement Structurels, en défendant l'idée d'une réorientation des choix de développement en faveur des secteurs exportateurs et l'abandon des marchés internes, renforcent et approfondissent la crise des économies sousdéveloppées. Dans cet ouvrage nous avons voulu analyser l'expérience tunisienne et ses difficultés d'insertion internationale dans l'objectif d'initier un débat pluraliste et ouvert sur les choix stratégiques de développement en Tunisie pour le 21ème siècle.

Plan de l'ouvrage
Notre analyse de l'évolution de l'économie tunisienne depuis le début des années 70 s'articulera autour de quatre chapitres. Le premier chapitre, théorique, s'attachera à élaborer une grille d'analyse basée sur une étude critique des principales théories du développement. Les questions théoriques abordées dans ce chapitre ne sont pas sans liens avec l'étude concrète de l'économie tunisienne et nous permettront de forger les outils et notions théoriques nécessaires à notre analyse. Dans le deuxième chapitre, nous soulignerons les principales caractéristiques de la dynamique de croissance de l'économie tunisienne dans les années 70 et le début des années 80 afin de saisir les modalités de régulation de cette dynamique et les contradictions qu'elles génèrent. Cette étude nous conduira dans un troisième chapitre à nous interroger sur la crise de cette dynamique de croissance et à faire un bilan provisoire du programme d'ajustement structurel conçu pour y répondre. Le dernier chapitre sera consacré à un examen plus approfondi de la
1. Voir J. Coussy, 1984. Introduction, Economie et Sociétés, n° 28,

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nature de l'insertion de l'économie tunisienne à l'international, une attention particulière sera portée à l'industrie textile qui était au centre de cette insertion. Enfin, sans élaborer une véritable projet, notre conclusion sera consacrée à la discussion de quelques thèmes qui doivent constituer l'ordre du jour de tout débat sur l'élaboration d'une nouvelle vision stratégique de l'économie tunisienne. Je tiens à remercier vivement Claude Despiney pour l'aide précieuse qu'elle m'a apporté dans la correction du manuscrit.

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