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Un ami est passé

De
312 pages

Un matin d’hiver, un inconnu vient sonner à la porte de l’hôtel De Lattray, la vénérable et luxueuse demeure de l’architecte Henri Dausset. Enigmatique et hautain, le visiteur a l’habit austère et la parole pesée.
Il va lancer Henri et sa fille dans une chasse au trésor inattendue, puis dans la quête d’un terrible secret.
Dausset ira de surprise en surprise, jusqu’au jour où ses découvertes le placeront devant un dilemme imprévu. Pour le meilleur ou pour le pire ?


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-70761-1

 

© Edilivre, 2014

Du même auteur

Du même auteur :

Poésie:

QUARTIER LIBRE,en1995, aux Editions « Nouvelle Pléiade »

LES CORDES NOIRES, en 1996, aux « Presses Littéraires »

Grand Prix de Poésie 1996 de la Ville de BEZIERS

CHEMIN FAISANT, en 1999, aux « Presses Littéraires »

LES VOLEURS D’ARCS-EN-CIEL, en 2000, aux « Presses Littéraires »

Prix de Poésie Paul Verlaine 2001 de l’Académie Française

DIMANCHE OCÉAN, en 2001, aux « Presses Littéraires »

LA GARE LEVANTINE, en 2003, aux Editions « Le Castor Astral »

Prix de Poésie Max-Pol Fouchet 2003

L’ASTROLABE ENFOUI, en 2003, aux « Presses Littéraires »

CHRONOGRAPHIES, en 2005, aux « Presses Littéraires »

AUTRES RIVES, en 2005, aux Editions « Poésie sur Seine »,

Prix de l’Edition Poétique 2005

PASSEPORT POUR LA NUIT, en 2006, aux « Presses littéraires »

LES INVITÉS, en 2007, aux Editions « Les Poètes de l’Amitié »

Prix de Poésie 2007 de la Ville de BEAUNE

Proses et nouvelles:

REGARDS CROISÉS, en 2007, aux « Presses Littéraires »

PETITS BONHEURS EN FILIGRANE, en 2008, aux « Presses Littéraires »

BONHEURS DE SAISON, en 2010, aux « Presses Littéraires »

A REBROUSSE-TEMPS, en 2011, aux « Presses Littéraires »

Citation

 

 

L’avenir n’est jamais que du présent à mettre en ordre. Tu n’as pas à le prévoir, mais à le permettre. »

Antoine DE SAINT-EXUPERY

 « Les maisons intérieures, celles qui vont par de grands pans sur nos jetées s’abattre, proche passé devenant sable en un instant, qui donc les habitait ?

Qui tenait les flambeaux et regardait sur les hauts murs passer les ombres ?

Et ceux-là qui dressaient les tables, disposaient les fleurs, où sont-ils ? (…) »

Dis-moi, ma vie
Pierre SEGHERS

Chapitre I
Le retour

Le voyageur, immobile sur le quai, gratifia d’un dernier regard le bateau jusqu’alors amarré dans le coude du fleuve. La manœuvre s’achevait. Les lourds cordages venaient d’être ramenés sur le pont et s’y lovaient comme de gros reptiles noueux. Le ronflement du moteur s’était accentué. Après leur réveillon en ville, après leur lèche-vitrine sous girandoles, les privilégiés de cette croisière hivernale allaient rentrer au bercail.

Seul passager à ne point rembarquer, l’homme adressa un signe d’adieu à l’officier à la barre qui lui répondit à peine, absorbé par l’appareillage. Le pont-promenade était vide des transats et des tables légères de la belle saison. Dans un salon panoramique, des touristes achevaient leur petit déjeuner.

Le voyageur releva le col de son manteau. Un vent glacial baptisait la nouvelle année. Des feuilles mortes voltigeaient, puis effleuraient les quais déserts avec des crépitements d’insectes. Sur le ciel délavé, de fins nuages voguaient.

L’homme jeta un coup d’œil à sa montre. Dix heures. Trop tôt pour cette visite prévue de longue date, cette visite tellement désirée à celui qui, à ce moment, ne se doutait encore de rien. Dédaigneux des brasseries bordant la vaste place voisine, le voyageur entreprit de longer le fleuve en direction du centre-ville. Des vaguelettes d’un bleu ardoise butaient contre les quais, y plaquant une écume épaisse. Au-dessus des flots, des mouettes dérivaient par saccades au rythme des rafales, soudainement avares de leurs battements d’ailes.

Sac au dos, l’homme marchait sans hâte. De rares passants remontaient dans sa direction, emmitouflés et tête basse : une vieille dame promenant un caniche, un couple d’adolescents au sourire figé. Le voyageur arrêta son regard sur la rive opposée. Bordés de platanes dressés comme des fourches, s’y alignaient des immeubles au toit rosâtre et aux volets pastel. Au ras des quais, des barques de pêche dansaient sur les eaux tourmentées en tirant sur leur chaîne.

Puis l’homme détailla les bâtiments à sa gauche. Un linteau de pierre surmontait chaque porte et des fenêtres à meneaux se découpaient sur leur façade ocrée. A leur pied, des lampadaires à l’ancienne ponctuaient les trottoirs. A l’angle d’une rue, s’intercalaient ici et là des constructions modernes : une librairie, un bureau de poste aux vitres ornées d’affichettes, un hôtel dont l’enseigne – une salamandre enroulée autour d’une clé – évoquait les armoiries de la ville.

Le voyageur quitta le bord du fleuve. Il descendit un escalier étroit taillé à même le quai, puis gagna la ruelle la plus proche. Des vagues d’air froid y couraient. Il longea de vieux immeubles aux gouttières tachées de rouille et aux volets écaillés. Suspendus à des barres métalliques fixées dans les murs, de petits réverbères tremblaient à chaque rafale.

Il emprunta bientôt une autre rue sur sa droite, croisa une jeune femme, panier à provisions au bras, puis deux garçonnets poussant un ballon. Un peu plus loin, une église dressait des murs grisâtres maquillés de mousse en haut desquels griffons et diablotins ouvraient leur gueule de gargouille.

Rien n’avait donc changé, pensa l’homme. Rien d’important, du moins. Au bout de la rue, il marqua un temps d’arrêt. D’un bâtiment à l’autre, des statuettes se répondaient d’un regard têtu depuis leur niche d’angle. Il passa une main dans ses longs cheveux blancs retenus par un bandeau, huma un instant l’air vif et s’engagea sur sa gauche. Installés au rez-de-chaussée d’immeubles anciens, se succédaient maintenant restaurants et petits commerces. Des guirlandes dorées grimaient encore les vitrines.

Le voyageur ralentit le pas, dérouté par les enseignes : « Hifi et Vidéo », « Tout pour le toutou », « Boutique France Télécom », « Fournitures et matériel de bureau ». Les édifices, pourtant, lui étaient familiers, avec leur dentelle de frise et ces mascarons rehaussant chaque entrée.

Il se repéra grâce à un saint de pierre niché au coin d’une impasse. Sa mémoire était sûre et fidèle. Il touchait au but. Devant lui, sur deux étages, s’élevait un hôtel particulier à la façade laiteuse et à la porte monumentale flanquée de colonnes torses. Sur la boîte aux lettres, un seul nom : Henri Dausset, architecte.

L’homme jeta de nouveau un coup d’œil à sa montre et sonna. Dix heures trente. Il était inutile d’attendre davantage.

Quelques secondes plus tard, une voix masculine nasilla dans l’interphone.

« Oui, qu’est-ce-que c’est ?

– Je souhaiterais parler à monsieur Dausset.

– C’est lui-même. De la part de qui ?

– Monsieur Dalbrecq.

– A quel sujet ?

– Affaire personnelle, affaire grave.

– Tiens donc ! Bon, montez. »

Après un grésillement, la porte vert bronze ornée d’un heurtoir en forme d’anneau s’ouvrit avec lenteur. L’énigmatique personnage s’y appuya de tout son poids, comme pour accélérer le mouvement. Il se retrouva dans un hall au plafond voûté et au sol recouvert d’un dallage clair. Une minuterie automatique s’était déclenchée, teignant d’une lueur avare le rez-de-chaussée de l’immeuble où l’on ne distinguait aucune entrée d’appartement. Dans un renfoncement, un vélo de course et une bicyclette à guidon plat étaient appuyés contre un conteneur poubelle.

Dalbrecq emprunta l’escalier pourvu d’une rampe de fer forgé, et dont une bande de tapis grenat recouvrait en partie les marches. Au bas des murs humides, la peinture blanche s’écaillait en une lèpre sournoise. Il s’arrêta au niveau du premier palier, s’essuya machinalement les pieds sur un paillasson et frappa à l’unique porte. Une petite plaque argentée y mentionnait le nom de l’occupant des lieux. Vêtu d’un jean et d’un pull gris à col roulé, Henri Dausset ouvrit et dévisagea avec une curiosité dénuée de bienveillance cet inconnu qui le dominait d’une tête.

« Monsieur… A qui ai-je l’honneur ?

– Fabien Dalbrecq.

– Et vous désirez ?

– M’entretenir quelques minutes avec vous à propos d’une affaire d’une extrême importance. Puis-je entrer ? »

La question était de pure forme, car le visiteur s’avançait déjà dans l’encadrement de la porte. Bien qu’indisposé par cette assurance confinant au sans-gêne, Dausset fut impressionné malgré lui par la voix grave et la prestance du visiteur. Il ne dit mot et se recula en désignant de son index droit le salon.

Avant d’y pénétrer, Dalbrecq embrassa du regard le large couloir à sa gauche. Le carrelage orné de motifs animaliers et les angelots incrustés dans le plafond blanchâtre parlaient à sa mémoire. La commode aux poignées ouvragées, les deux chaises recouvertes de taffetas, la tapisserie d’Aubusson et le grand lustre de cristal à facettes pareillement. Ici, non plus, rien d’essentiel n’avait changé. Posés sur une tablette de bois fixée au mur, quelques objets l’intriguèrent pourtant. Mais il n’avait guère le loisir de les examiner.

Sans plus attendre, il s’assit dans un fauteuil aux accoudoirs cirés de frais. Le visage fermé, Dausset s’installa sur le canapé qui lui faisait face, partagé entre l’irritation et la curiosité. Les jours de congé comme celui-ci, cette heure creuse de la matinée était consacrée au courrier ou à la lecture, point aux tâches ménagères. Au fond de lui, Henri ne voyait aucun inconvénient à sacrifier aux exigences d’une visite, fût-elle inopinée.

« Monsieur…Dalbrecq, m’avez-vous dit ? Quel est le motif précis de votre venue ? En quelle qualité ?

– Raisons personnelles. Purement personnelles. »

L’architecte fronça les sourcils. Les bras posés sur les accoudoirs, les jambes étendues, la tête appuyée sur le haut du fauteuil, son visiteur s’était laissé aller à une décontraction évidente qu’Henri jugea parfaitement déplacée.

Dausset fixa avec perplexité cet homme déjà vieillissant, habillé d’un manteau et d’un pantalon noirs, et dont les petites lunettes teintées dissimulaient imparfaitement les yeux bleu métal. Avec ses lèvres fines sous un nez busqué, sa cicatrice au menton, son visage glabre aux traits anguleux et sa peau mate, l’inconnu avait tout à la fois quelque chose d’inquiétant et de fascinant.

« Venons-en au fait. », poursuivit l’énigmatique personnage. « Cet hôtel particulier, comme vous le savez, a ses lettres de noblesse, à l’image même du centre-ville. Je ne vous apprendrai probablement rien en vous disant qu’il date d’un peu plus de trois siècles et que la configuration des deux appartements est d’origine. Sans doute vos prédécesseurs ont-ils voulu au fil du temps préserver un héritage aussi prestigieux, avant même que les élus locaux se mêlent de sauvegarde du patrimoine et de tourisme. Ce que je vais vous dire est donc capital, car les murs, ici, ne mentent pas. »

Dalbrecq s’interrompit quelques instants, plantant son regard froid dans les yeux noisette d’Henri. Il se pencha en avant, ses mains gantées de blanc croisées devant lui, et ramena ses jambes vers le bord du fauteuil.

« Un objet d’une extrême importance est caché depuis fort longtemps chez vous, à un endroit que je suis aujourd’hui seul à connaître. Il résume l’histoire de ces lieux et explique le sort de plusieurs des propriétaires qui se sont succédé dans cet appartement et dans celui de l’étage au-dessus. J’ajoute que cet objet, si vous le découvrez, est susceptible de bouleverser votre existence actuelle et à venir. De la bouleverser pour le mieux, comme celle d’une partie de votre entourage, d’ailleurs… »

Dausset avait écouté sans broncher son visiteur, dont la voix profonde et le débit lent lui en imposaient presque naturellement. Fabien enchaîna :

« Vous saurez en temps utile ce qui motive cette révélation que je vous fais, et pourquoi elle intervient maintenant. Sachez aussi qu’il ne s’agit absolument pas d’une plaisanterie. Pour l’heure, je vais vous laisser un indice qui vous guidera dans votre recherche de l’objet. Si cela ne suffit pas, je reviendrai dans quelques jours avec un nouvel élément. Mais attention ! La découverte de cet objet par vos soins devra se faire au plus tard d’ici la fin de ce mois. Sinon, je ne pourrai plus rien pour vous éviter les graves désagréments qui ne manqueront pas alors de survenir.

– A quel jeu jouez-vous, monsieur Dalbrecq ? Vous croyez peut-être que je suis d’humeur à perdre mon temps dans je ne sais quelle chasse au trésor ! Et d’abord, qui êtes-vous exactement ? Quelle est votre profession ? »

L’homme se leva, toisant Henri de toute sa hauteur. Il sortit de la poche intérieure de son manteau une longue enveloppe rouge et la posa sur la petite table entre fauteuils et canapé.

« Voici l’indice en question. Quant à savoir qui je suis, vous l’apprendrez aussi en temps utile. Pour aujourd’hui, je puis seulement vous dire que je suis venu de fort loin pour vous rencontrer.

– Mais enfin ! »

Sans écouter davantage son hôte d’un moment, Dalbrecq tourna les talons et sortit de la pièce. Avant de quitter l’appartement, la main déjà sur la poignée de la porte d’entrée, il détailla avec curiosité le téléphone et la pile de magazines posés sur la tablette de bois du couloir.

« Au revoir, monsieur Dausset. A très bientôt… »

Debout au milieu du salon, les bras le long du corps, l’architecte ne répondit pas. Il écouta les pas du mystérieux personnage s’égrener lentement dans la cage d’escalier, sonores et pesants comme pour une cérémonie. Puis le silence reprit en marée douce possession de l’immeuble.

Dausset arpenta le couloir, les mains dans les poches, tête baissée, subitement songeur. Il finit par se rasseoir sur le canapé. Malgré lui, l’enveloppe rouge sur la table accrochait son regard. Il l’ouvrit et en retira une feuille parcheminée. Il y lut ce texte bref, calligraphié à l’encre noire :

« Dans cette pièce, à la lueur des longues veillées,

Tu cultives le repos de l’âme et le bonheur de l’esprit.

Tu y trouveras l’objet caché. »

Les yeux dans le vague, Henri garda la feuille en main pendant quelques minutes, puis regarda sa montre. Onze heures déjà. Sa fille n’allait pas tarder à rentrer. Fallait-il lui parler de cette visite et lui montrer le document ? Avec son tempérament imaginatif, Isabelle n’allait-elle pas embrouiller un peu plus la situation ?

« Après tout, deux avis valent mieux qu’un. Isa a souvent de bonnes intuitions. Peut-être trouvera-t-elle une explication convaincante à toute cette histoire. »

L’architecte se leva. Le texte sibyllin du parchemin commençait à trotter dans sa tête. « Le repos de l’âme et le bonheur de l’esprit… » Il gagna le corridor et jeta un coup d’œil aux trois chambres, à la salle à manger, à la cuisine, au bureau et à la salle de bains, comme pour se remettre en mémoire la disposition précise des lieux. Puis il retourna au salon. A ce moment précis, la porte de l’appartement s’ouvrit et Isabelle entra.

Chapitre II
Une affaire de famille

En ce début d’hiver, après une semaine passée à la montagne avec deux camarades entre Noël et le nouvel an, Isabelle Dausset était d’humeur joyeuse. Quelques mois seulement la séparaient de l’échéance du baccalauréat, mais la jeune fille, bonne élève et d’un naturel optimiste, vivait avec sérénité sa dernière année au lycée. Ce mardi-là, deux heures d’anglais avaient meublé sa matinée et les chansons américaines étudiées en classe, CD à l’appui, couraient encore sur ses lèvres.

Sitôt dans le couloir, elle recoiffa rapidement ses longs cheveux auburn face au grand miroir, avant d’aller poser son sac à dos dans sa chambre. Puis elle rejoignit son père au salon. Assis sur le canapé, celui-ci gardait un air pensif, passant et repassant machinalement son pouce gauche dans sa moustache drue. L’enveloppe remise par Dalbrecq était toujours sur la table, entre un magazine d’actualités et quelques courriers reçus le jour même.

« Bonne matinée, ma fille ?

– Affirmatif, papa. Notre prof d’anglais est vraiment trop cool. Il a décidé de nous faire plancher sur des textes de chansons de Bob Dylan et Léonard Cohen tout ce trimestre. Ça nous changera de l’année dernière et des cours soporifiques de Valadier. »

Sans mot dire, Isabelle dévisagea son père dont la mine embarrassée l’intriguait.

« On dirait que tu n’as pas l’air dans ton assiette. Quelque chose qui ne va pas ?

– Oh, ce n’est pas vraiment ça. Mais un peu avant que tu arrives, j’ai reçu une visite bizarre.

– Une visite ? De quel genre ?

– Un type que je ne connais pas a débarqué ici à l’improviste. Il m’a raconté une histoire abracadabrante à propos d’un objet qui serait caché dans notre appartement. Un objet en rapport avec l’histoire de cet immeuble et les anciens occupants.

– Un objet ? Mais de quelle sorte ?

– Justement, je n’en sais rien ! Il a aussi prétendu que cet objet pourrait changer le cours de ma vie, rien que ça…

– Et ce gars avait l’air de quoi ? D’un plaisantin, d’un malade mental ?

– Pas du tout, et c’est précisément ce qui me chiffonne. Un homme plutôt de belle allure, la soixantaine distinguée, avec un look à la Karl Lagerfeld, l’accent en moins. Sur le moment, j’avoue qu’il m’en a imposé comme malgré moi. Je n’ai pas vraiment eu le temps de le questionner. Et en partant, il m’a laissé ceci. »

Henri tendit l’enveloppe à sa fille.

« C’est un premier indice pour m’aider dans ma recherche de l’objet… Tu vois un peu le tableau. Je suis supposé me lancer dans une espèce de chasse au trésor, comme si je n’avais pas autre chose à faire. »

Isabelle lut et relut le texte du parchemin puis reposa l’enveloppe, l’air songeur.

« Tu sais, il y a peut-être du vrai dans cette histoire. D’après la plaque qui a été posée à l’extérieur par le service du patrimoine, notre immeuble est un hôtel particulier de la fin du dix-septième siècle. Quand on s’est installés ici, il y a dix ans, l’agent immobilier t’avait même remis toute une documentation. J’étais gamine, mais je m’en souviens très bien. D’ailleurs, on avait aussi hérité d’une espèce de cahier des charges pour les travaux qu’on serait amenés à réaliser. On ne pouvait pas faire n’importe quoi, puisque l’édifice est classé.

– Bon, admettons qu’il y ait effectivement un objet important dissimulé ici. Pourquoi ce Dalbrecq – c’est l’identité qu’il a déclinée – ne m’a-t-il pas tout dit et me lance-t-il dans je ne sais quel jeu de pistes ? Il me prend pour un jeunot en mal de sensations fortes ou quoi ?

– Il doit avoir ses raisons. Franchement, je ne vois pas un malade mental, ni même un plaisantin, monter un scénario pareil. De toute manière, ça ne coûte rien de faire une recherche.

– Si tu t’imagines que je vais déplacer et démonter chaque meuble, fouiller sous le carrelage et derrière les murs pour trouver quelque chose, tu te trompes !

– Qui te parle de ça ? L’objet est peut-être dans un endroit très accessible. Derrière une plinthe, dans le double fond d’un placard mural, que sais-je ? Simplement, on ne le voit pas.

– Bon, c’est bien gentil, mais je commence à avoir faim. On continuera à réfléchir à tout cela plus tard. »

Midi approchait. L’architecte se leva et gagna la cuisine, suivi par sa fille, qui dressa le couvert sur la grande table ovale. Au cours du repas, la lycéenne observa longuement son père qui semblait plus dérouté par l’étrange visite qu’il ne voulait le dire.

« Bonne éducation et courage ne font pas bon ménage. », songeait Henri. « J’aurais dû virer ce type ou le secouer carrément pour qu’il me balance tout, au lieu de le laisser jouer au chat et à la souris avec moi. Je me suis conduit comme un gamin. »

En son for intérieur, Dausset enrageait rétrospectivement de s’en être laissé imposer par un inconnu, et qui plus est à son propre domicile.

« Dis-moi, papa. On doit pouvoir procéder par élimination à partir du message. La pièce en question – les longues veillées, le repos de l’âme, le bonheur del’esprit – ce n’est certainement pas la cuisine, ni la salle de bains, ni la salle à manger, pas même les chambres. Resteraient le salon et le bureau.

– Oui, à moins qu’il n’y ait un piège…

– Pas forcément. En tout cas, on peut déjà commencer par là. Ce soir, au retour du lycée, je regarderai avec toi.

– Bon, entendu. Mais inutile d’en perdre le boire et le manger. Cette histoire n’est pas nette et j’ai vraiment d’autres chats à fouetter. J’ai amené du travail pour cette après-midi, et je ne vais pas tout lâcher pour ce monsieur Dalbrecq.

– Je croyais que tu étais en congé ? »

Isabelle sourit. Elle connaissait son père par cœur, lui qui même en vacances avait le plus grand mal à décrocher de ses dossiers. Son cabinet d’architecte était l’un des plus cotés de la ville et Henri avait récemment posé sa candidature pour la construction du nouveau théâtre municipal.

Le repas achevé, la jeune fille se retira un moment dans sa chambre pour étudier, n’ayant classe qu’à quinze heures. Henri s’installa au salon et entreprit de lire courrier et journaux. Sur la petite table recouverte de marbre et garnie d’un bouquet de fleurs, l’enveloppe remise par le mystérieux visiteur était toujours en évidence.

Au même moment, après un déjeuner dans un restaurant du centre ancien, Dalbrecq entamait un tour de ville. Le vent avait faibli. Encalminés dans le ciel, des nuages bouffis frangés de gris voilaient le soleil, annonçant la pluie pour les jours suivants.

Fabien remonta vers la mairie par des rues piétonnes. N’étaient ces magasins aux devantures dernier cri – vêtements pour jeunes ou matériel informatique – les murs ici parlaient à sa mémoire. De rares flâneurs déambulaient, tournant machinalement la tête vers les vitrines. Çà et là, des rideaux métalliques baissés trahissaient un lendemain de fête. De temps à autre, la sonnette d’un cycliste égratignait le silence.

Dalbrecq atteignit l’hôtel de ville et s’attarda dans le hall orné de colonnes de porphyre. Puis il embrassa d’un coup d’œil les vieux immeubles lui faisant face, la basilique sur sa gauche et le palais épiscopal sur sa droite. Une lumière douce lustrait les façades couleur crème. Sur la vaste place rectangulaire en bordure de l’édifice, un violoniste jouait du Mozart. L’énigmatique visiteur s’avança vers le musicien et déposa une grosse coupure dans la sébile posée devant lui. L’homme lui jeta un regard étonné avant de sourire franchement.

Fabien poursuivit sa flânerie, croisant à plusieurs reprises des adolescentes en blouson de cuir, aux allures de garçons manqués. La reconnaissance le gagna pour ceux qui avaient su préserver le centre-ville d’une modernité gloutonne, en aménageant des espaces piétonniers. La rumeur de la circulation automobile sur les boulevards parvenait adoucie, comme lointaine. Le macadam n’avait pas encore remplacé le vénérable pavage, jalousement sauvegardé par la municipalité et les associations de défense du patrimoine. Le mystérieux promeneur repéra aisément sur les bâtiments les plus ordinaires les traces d’un passé à peine maquillé. Des plaques dorées de médecins ou d’avocats ornaient ici ou là les entrées d’immeuble. Au-dessus de certaines portes, la date de construction parlait d’elle-même, gravée sur un linteau de pierre claire.

A l’angle d’une rue, Dalbrecq aperçut non loin l’enseigne d’un hôtel, le « Rhodia ». Il se dirigea vers l’établissement et il lui sembla reconnaître l’édifice, dont les fenêtres à meneaux, au dernier étage, avaient été soigneusement murées. Il entra, admirant à la réception la grande cheminée surmontée d’aquarelles et le plafond aux poutres apparentes couleur de pain brûlé.

L’hôtelière, une quadragénaire aux longs cheveux lisses d’un blond vénitien, parut impressionnée par le voyageur et se montra d’une déférence presque instinctive. Après avoir consulté le registre, elle accepta la réservation formulée soudainement par le grave personnage – une chambre simple, avec demi-pension, pour deux mois – puis le conduisit au premier étage. Les marches de l’escalier de châtaignier craquaient sous leurs pas. La pièce qu’elle lui présenta avec une timidité de jeune fille donnait sur une cour intérieure enjolivée d’un bassin ovale et d’un micocoulier. Un tapis grenat à fleurs blanches ornait le plancher ciré de frais.

Fabien donna son accord à la propriétaire des lieux et resta seul dans la chambre. Il ôta son manteau et alla faire un brin de toilette dans la salle de bains attenante. Puis, soudainement pensif, il s’assit dans un fauteuil à côté de l’armoire.

Dausset avait achevé sa lecture des journaux. Le courrier du matin dépouillé, il s’installa à son bureau pour travailler sur ses dossiers. Les documents communiqués par les services techniques de la mairie le mois précédent focalisaient toujours son attention. Henri avait posé sa candidature pour la construction du nouveau théâtre municipal. Et l’affaire était d’importance… Le théâtre s’insérerait dans un vaste complexe de loisirs comprenant plusieurs salles de cinéma, des restaurants, un bowling et une galerie de magasins de luxe. L’emplacement choisi pour la construction se situait à l’écart du centre ancien, à la périphérie de la ville, dans le quartier de Roquebelle. Une opération d’urbanisme de belle envergure appelée à marquer la fin du mandat du maire d’Auxeuil, Bastien David.

Un jury de concours devait se réunir sous peu au niveau des instances municipales. Si Henri était retenu, il avait dès lors les plus grandes chances d’être également désigné comme maître d’œuvre, et aurait ensuite son mot à dire sur le choix des entreprises appelées à réaliser les travaux. Pour la conception architecturale des autres édifices, la municipalité avait procédé en parallèle à des concours distincts auxquels Dausset n’avait pas participé.

Isabelle repartie au lycée, le silence avait pris possession du vaste appartement, à peine troublé par le froissement des documents feuilletés par Henri. En fin d’après-midi, l’architecte s’accorda enfin une pause et regagna le salon. Malgré lui, l’enveloppe sur la table accrochait son regard.

Il lut et relut le mystérieux message. L’attitude de sa fille était comme un aiguillon à sa propre curiosité. « Les longues veillées, le repos de l’âme, le bonheur de l’esprit. Ce pourrait être le salon. », se dit-il. « Un lieu de méditation et d’échanges, où l’on aime à s’attarder le soir pour lire et discuter. » Henri promena son regard sur le carrelage blanc en partie recouvert d’un tapis marron, sur la cheminée au chambranle de marbre, le placard mural et les petits meubles en noyer.

« Et si Isabelle avait raison ? Il n’y aura pas forcément besoin de tout remuer de fond en comble. Le mystérieux objet est peut-être tout près, presque à portée de main. »

Il émergea de son fauteuil et s’agenouilla. Par percussions successives, il examina le carrelage, cherchant à déceler des sons différents qui auraient signalé ici ou là une cavité. Il explora l’intérieur de la cheminée, glissant une lame de couteau dans les jointures des pierres, avec le fol espoir que l’une de celles-ci pivoterait. En vain. Il poursuivit ses percussions sur les plinthes tout autour de la pièce, puis inspecta le grand placard mural. Derrière les rangées de DVD, de livres et de disques, il ne découvrit pas de double fond, mais avait-il seulement le doigté adéquat ?

Il interrompit bientôt ses recherches, soudainement confiant dans les intuitions d’Isabelle. Un long moment devant la télévision meubla la fin de son après-midi, jusqu’au retour de sa fille.

Après le dîner, celle-ci n’eut pas besoin de beaucoup insister pour lancer Dausset dans de nouvelles investigations. L’adolescente était toujours aussi catégorique. La clé de l’énigme se trouvait soit dans le salon, soit dans le bureau d’Henri.

Elle décida pour ce soir-là de concentrer les efforts sur le salon et suggéra à Henri de se munir du dossier remis par l’agent immobilier lors de l’achat de l’appartement. Des éléments techniques pouvaient sans doute être exploités. Dausset récupéra dans son bureau la grosse chemise cartonnée qu’il n’avait plus ouverte depuis treize ans. Il constata que l’historique des aménagements intérieurs y figurait en détail, avec les dates des achats et des travaux, et la nature de ceux-ci : restauration ou nouveauté.

« Dalbrecq a affirmé que l’objet est caché ici « depuis fort longtemps ». », précisa-t-il à Isabelle. « On peut déjà faire l’impasse sur le mobilier que j’avais remplacé en totalité en emménageant. De toute manière, je vois mal comment dissimuler un objet dans le pied d’un fauteuil ou l’accoudoir d’un canapé sans laisser de trace. ». Il poursuivit. « On va commencer par le carrelage. Même s’il n’est pas en totalité d’origine, il a été rénové au fil du temps à l’identique, avec le même matériau, comme précisé dans le dossier. N’oublions jamais : il s’agit d’un édifice classé. »