Un coin de frontière franc-comtoise

Un coin de frontière franc-comtoise

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Français
63 pages

Description

Il n’est personne qui, s’étant occupé de l’histoire particulière des villages, n’ait été frappé de l’absence, presque complète sur ce point, de documents écrits, jusqu’au XIIe siècle.

A partir de ce moment, les croisades, les donations faites, à peu près dans chaque village, aux monastères bénédictins et cisterciens si nombreux, et aux ordres militaires si riches, multiplient les transactions et les chartes : c’est l’histoire écrite qui commence pour les campagnes.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Date de parution 22 septembre 2016
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EAN13 9782346099313
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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À propos de Collection XIX

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Ch. Blanchot

Un coin de frontière franc-comtoise

DU DOMAINE RURAL

DU IIIe AU XIIe SIÈCLE

Il n’est personne qui, s’étant occupé de l’histoire particulière des villages, n’ait été frappé de l’absence, presque complète sur ce point, de documents écrits, jusqu’au XIIe siècle.

A partir de ce moment, les croisades, les donations faites, à peu près dans chaque village, aux monastères bénédictins et cisterciens si nombreux, et aux ordres militaires si riches, multiplient les transactions et les chartes : c’est l’histoire écrite qui commence pour les campagnes.

Auparavant, au contraire, du IIIe au XIIe siècle, une nuit sombre pèse sur elles.

C’est sur cette première époque du moyen Age que vient de jeter une vive lumière une homme éminent, dont la science pleure la mort prématurée et récente, M. Fustel de Coulanges. Dans son livre De l’Alleu et du Domaine rural à l’époque mérovingienne, il a pu, grâce à l’étude approfondie et comparée de tous les textes de l’époque, grâce aussi aux travaux de ses devanciers dans cette voie, faire revivre à nos yeux ces huit ou dix siècles si ignorés de l’histoire de nos campagnes.

J’ai eu la pensée de coordonner les découvertes du savant académicien avec lés indications que m’ont fournies, sur le coin de Franche-Comté que j’habite, les lieux dits des matrices cadastrales, les noms des villages, et enfin quelques chartes plus anciennes. Cette courte étude servira ainsi comme d’introduction aux notes et documents qui suivront, et qui, en général, sont d’une époque postérieure au XIIe siècle.

M. Fustel de Coulanges commence par solidement établir que le monde romain et la Gaule spécialement étaient, aux neuf dixièmes, couverts de domaines particuliers. Ces domaines sont l’origine de nos villages actuels. Comme nos villages, ils renfermaient des terres en culture, des prés, des vignes, des pâturages, des forêts, et enfin portaient un nom : le nom du premier propriétaire, de celui qui avait créé le domaine en le délimitant, en le défrichant et en y faisant les plantations utiles. Autour de ce propriétaire, il n’y avait, en principe, que des esclaves ou des colons plus ou moins esclaves, et quelques petits propriétaires.

C’est du nom de ces domaines qu’est dérivé le nom de nos villages actuels ; aussi trouvons-nous dans ces différents noms une première et précieuse indication sur leur histoire.

A l’époque romaine, le nom du domaine se formait en ajoutant au nom du propriétaire le suffixe acus, qui, dans notre langue, s’est traduit par la désinence ey ou y. Ainsi, le Romain Florus a donné à son domaine le nom de Floriacus, qui est devenu Fleurey. Ray et Fédry sont encore appelés, dans les chartes du XIe siècle, Raiacus et Firdriacus. Les noms de Lavigney, Membrey, Tincey se sont formés de la même façon et à la même époque. Tous ces villages portent encore le nom du Romain qui les créa, ou du Gaulois, au nom latinisé, qui peut-être les tenait lui-même de ses ancêtres.

Des agglomérations d’hôteliers et d’artisans qui se sont formées sur les grandes routes ont quelquefois emprunté leur nom à un accident de terrain. Ainsi, parmi nous, sur la voie romaine de Langres à Port-Bucin, le gouffre d’où jaillit le ruisseau de la Gourgeonne a donné son nom au village de Gourgeon, qui a pu être un village libre relevant directement du fisc impérial. Et, de fait, au XIIIe siècle, il appartenait encore à la maison de Traves, alliée aux comtes souverains de Bourgogne, qui s’étaient approprié les domaines du fisc1. Sur une autre voie romaine dont il sera parlé plus tard, une côte trouvée trop ardue par les voyageurs a pu donner naissance au mot Hardemont, qui fut le premier nom du village de Vauconcourt. Sur un titre des sires de Rupt, maîtres des trois quarts de la seigneurie, on lit encore, en 1585 : Vauconcourt, anciennement Hardemont2. Ce dernier nom dut être seul en usage jusqu’à ce qu’un certain Vascon, ayant obtenu un quart du domaine, y établit sa curtis, qu’il habita. Le nom du propriétaire résident se substitua ainsi peu à peu à l’ancienne dénomination.

Ce n’est pas seulement parmi nous, c’est partout qu’un changement s’opère dans le langage, après la conquête barbare. Souvent les barbares donnent leur nom à leurs domaines, soit qu’ils aient créé ces domaines, soit qu’ils les aient obtenus de la faveur des rois ou par le droit de conquête. La formation du nom du domaine s’opère alors suivant un autre mode. On ajoute au nom du propriétaire tantôt le mot villa, tantôt le mot curtis, termes bien différents et qui, à cette époque, ont la même signification. La villa, ce fut d’abord la maison du maître ; au VIIe siècle, c’est le domaine entier. La curtis, ce fut d’abord la cour de la maison d’exploitation du domaine ; bientôt, c’est également le domaine entier. De là, parmi nous, les noms de Villers-Vaudey, villa de Vaudey ou de Vadays, suivant l’orthographe du XIIIe siècle, le domaine de Vaudey ; Renaucourt, Confracourt, Reginaldi curtis, Gonfredi curtis, domaine de Renaud, de Godefroi, et tous les noms du même genre, si communs parmi nous.

Enfin, vers la même époque, on voit entrer dans la composition du nom des villages le terme de vicus, avec le sens de annexe, dépendance : Vy-les-Rupt, hameau, dépendance de Rupt ; et plus souvent encore le nom du saint choisi pour le patron de l’église et du domaine. Ainsi est-il arrivé à Saint-Julien ; ainsi le village actuel de Saint-Marcel-les-Jussey s’appelait encore, au VIIe siècle, Albiniacus, et s’appellerait Aubigney aujourd’hui, si les moines de Saint-Benigne, à qui ce domaine fut donné, en 579, par un certain Godin et sa femme Lantrude, n’y avaient pas élevé à Saint-Marcel une église qui a fait disparaître le nom primitif3.

N’est-il pas curieux, après tant de siècles, alors qu’à la surface du sol, institutions politiques, mœurs, langue, tout a été changé, bouleversé, de retrouver ces noms donnés au domaine, il y a douze ou quinze siècles, et, au moins pour quelques-uns, il y a plus longtemps encore ?

Il n’est pas moins curieux de constater que les limites mêmes des domaines n’ont pas varié, et que le sol a gardé jusqu’à nos jours la physionomie de cette époque. Des propriétaires se sont enrichis par l’acquisition de nouveaux domaines ; d’autres, au contraire, ont vendu un quart, une moitié, une portion déterminée de leur domaine ; mais l’individualité de chaque domaine n’a subi aucune atteinte : il a conservé son nom et ses limites.

Plus curieuse enfin est la composition du domaine à cette époque.

Au centre est la maison du maître, que l’on pourrait appeler l’unique maison du domaine.