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Un coin du pays basque

De
135 pages

Hendaye, le 24 Janvier 19..

C’est aujourd’hui Dimanche, il est 6 heures 1/2 du matin. Le jour commence à poindre sur le sommet des Pyrénées, dont les pentes, encore humides des pluies tombées ces derniers temps, viennent se confondre avec la terre vaseuse de la Bidassoa. On voit au loin une brume grisâtre presque transparente, que le soleil cherche à percer, pendant que les cloches de la vieille église de Fontarabie se font entendre comme des voix lointaines et fugitives.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Albert Jannin
Un coin du pays basque
A toi que j’ai aimée et que j’aime encore, à toi qu i t’en es allée la première vers l’insondable et terrible mystère, à toi dont le sou venir est doux à mon cœur comme un frais parfum de jeunesse, à toi qui jus l’ange et l ’âme de la maison, la femme aimée, la tendre mère, à toi qui visitas avec moi ce coin du pays basque, à toi que je ne verrai plus, je dédie ces modestes pages ! ALBERT JANNIN.
INTRODUCTION
Le peuple basque à une origine très ancienne. Aucun e donnée, aucun titre, aucune pièce historique n’ont pu lui assigner une date que lconque, un lieu où il aurait vécu avant de venir prendre possession de la partie sud des Pyrénées. On suppose toutefois que les Basques pourraient bien avoir, co mme les Germains et les Gaulois, une origine asiatique et qu’ils seraient arrivés en Europe à la suite des Ibères. Après l’invasion des Celtes qui forcèrent les Ibère s à leur abandonner une partie des terres cultivées du Nord-Ouest de l’Espagne, ces de rniers furent repoussés jusque dans les montagnes voisines du golfe de Gascogne où ils se fortifièrent et surent se défendre courageusement contre d’autres invasions d e barbares venus du Nord. Plus tard, les Celtes et les Ibères finirent par se conf ondre et former la race Celtibérienne qui occupa toute la région située entre la chaîne d es Pyrénées et de la Méditerranée. Ce qui frappe souvent le voyageur lorsqu’il parcourt pour la première fois les villages basques, c’est la fierté naturelle des habitants. E n eux tout respire l’indépendance ; le regard, la démarche et toutes les attitudes en géné ral, annoncent l’homme libre et content de lui-même. Il y a entre eux et les autres paysans des province s de France une différence énorme qu’on remarque de suite, même dans les circo nstances les plus ordinaires. Ils marchent la tête haute, les yeux fixés devant eux e t s’inclinent rarement les premiers devant l’étranger. Leurs manières, leur façon de ré pondre aux questions qu’on leur pose, leur salut même, dénote chez eux un sentiment de dignité et surtout d’égalité envers la personne qui leur parle. Les Basques, toujours isolés, vécurent indépendants dans leurs montagnes inaccessibles ; ils refusèrent de s’allier ou de s’ unir aux autres peuplades de la péninsule et conservèrent, à travers les âges, la p ureté de leur race. De nos jours encore, malgré le progrès et la transformation des moeurs, ils se marient entre eux et mènent le même genre de vie que leurs lointains anc êtres, dont ils ont conservé la langue fière et énergique. Cette langue qu’on appelleVascuence ouEuskaraen usage dans toute la est provinceGuipuzeoa. On ment la plusne lui connaît aucune origine et c’est probable vieille des langues parlées en Espagne et peut-être en Europe. Personne n’a pu dire jusqu’ici par quels peuples el le a été introduite autrefois et les savants qui s’en sont occupés ont dû avouer que leu rs recherches n’avaient abouti à aucun résultat sérieux. Cette langue Euskarienne, peut-être aussi vénérable que le Sanscrit, semble être venue jusqu’à nous après avoir survécu aux transfor mations et aux cataclysmes de l’ancien monde. Très souple, harmonieuse et sonore, brillante et nuancée, elle varie à l’infini ses nuances, suivant qu’elle exprime des s entiments d’amour, des tendresses maternelles ou des chants de victoire. Comme beaucoup d’Espagnols, les Basques se disent t ous nobles. Ils prétendent, à leur naissance, comme les princes des familles régn antes, hériter de leurs ancêtres les plus hauts titres de noblesse, sans distinction de famille, d’alliance ou de localités. 1 Un jour, le Prince de Tingry ( ) fit observer à un paysan des montagnes navarraise s qui lui parlait sur un ton plus ou moins arrogant, qu’il avait affaire à un Montmorency dont la race remontait à cinq siècles.... Il eut de lui cette fière et hautaine réponse : «Nous autres, Basques, nous ne comptons plus.» Cet orgueil inné chez tous les Basques ne peut être attribué qu’à l’idée qu’ils se font
tous de la pureté et de l’antiquité de leur race. I ls savent par de lointaines et confuses traditions qu’ils n’ont jamais été esclaves. Ils se rappellent toujours leurs anciens droits et privilèges respectés par les rois de temp s immémorial. Ils sont pénétrés de ces souvenirs et, pour eux, le titre le plus précie ux est celui de basque. Fiers et orgueilleux de leur antique noblesse collective, il s méprisent la noblesse individuelle. e En effet, beaucoup de montagnards basques s’illustr èrent dans les guerres du IX siècle contre les Maures. Ils quittaient alors leur s montagnes par bandes pour se ruer contre les armées de l’Islam. Ceux qui s’en retourn aient dans leurs villages, chargés de glorieuses dépouilles et couverts de gloire, gra vaient dans la pierre de leur humble maison des signes bizarres en souvenir des glorieux combats d’où ils étaient sortis vainqueurs : c’étaient leurs armoiries, leurs titre s de noblesse. Les guerres durèrent longtemps et le courage des Ba sques fut si grand, leurs prouesses si nombreuses que des populations entière s furent anoblies et reçurent en masse le droit de porter un blason. En 797, après une sanglante bataille où périrent 20 .000 Sarrazins, on voit, en effet, Fortuno Aznar anoblir tous les Roncalais pour leur bravoure et leurs nombreux exploits. Les Basques étaient libres, libres de toute corvée, de toute fonction servile et, malgré la féodalité, ils surent maintenir cette lib erté si chère et si précieuse, Il n’en était pas de même des autres provinces de France et d’Espagne, où, les guerres une fois terminées, les serfs et les vassaux qui avaien t suivi leur seigneur, par force ou par devoir, retournaient à la glèbe. Seuls, les Basques partaient combattre de leur plein gré et, les hostilités finies, ils ne demandaient rien pour compenser les pertes que leur absence avait pu causer chez eux. Et c’est pourquoi , de nos jours encore, les paysans de Batzan, les bergers de Cincovillas et du val d’E nguy, les montagnards du pays de la Soule et les métayers du Labourd, se croient aus si nobles que tous les Montmorency de France. Ils disent avec raison : «Qu’ils sont nobles, ceux qui n’ont jamais dépendu de personne et dont les aïeux descen daient eux-mêmes d’ancêtres libres et valeureux. »
1Gouverneur de Bayonne.
FRONTIÈRE D’ESPAGNE
Je vous dirai, montrant à votre amie La ville morte auprès de la ville endormie : « Laquelle dort le mieux ? » 1 Victor Hugo Hendaye, le 24 Janvier 19.. C’est aujourd’hui Dimanche, il est 6 heures 1/2 du matin. Le jour commence à poindre sur le sommet des Pyrénées, dont les pentes , encore humides des pluies tombées ces derniers temps, viennent se confondre a vec la terre vaseuse de la Bidassoa.rente, que le soleilvoit au loin une brume grisâtre presque transpa  On cherche à percer, pendant que les cloches de la vie ille église deFontarabiefont se entendre comme des voix lointaines et fugitives. Une musique passe sous nos fenêtres. Elle joue la m arche de Sambre-et-Meuse. Les cuivres soufflent et roulent des notes crépitan tes pendant que les instruments de bois tempèrent et atténuent par leur douceur les in flexions puissantes des basses et t des altos :.c’est la fête du pays, la S -Vincent, patron d’Hendaye,de plusieurs et autres villes basques. Les musiciens, coiffés de bérets rouges, traversent les principales rues de la petite cité et vont donner des aubades aux autorités, aprè s avoir pris force rasades au Café du Midi ou à celui de la Bidassoa. Le coiffeur Juanito Farinas ouvre son magasin près du pont sous lequel passe le chemin de fer ; le pharmacien, qui habite en face, regarde d’un œil indifférent les musiciens qui, en gonflant leurs joues, soufflent t oujours dans leurs instruments et se dirigent vers l’église en traversant la place. Quelques femmes viennent de la messe et causent fam ilièrement entre elles. Des jeunes filles les accompagnent ; plusieurs portent gracieusement la mantille noire et se retournent pour voir passer la musique. Le soleil s’est levé ; le ciel est devenu plus clai r. Au loin, derrière Fontarabie, le flanc des montagnes présente de grands côteaux sombres, p ierreux ou cultivés. Vers la plage d’Hendaye : des bouquets d’arbres, des pins n oirs, un Casino de pierres grises, une langue de sable près la mer sans limites, unifo rmément bleue, si ce n’est aux endroits où elle vient se confondre avec les eaux g risâtres de la Bidassoa. La matinée s’avance ; il est 10 heures. Tout le mon de est sur pied et les boutiques de la foire s’alignent de chaque côté de la petite place. La ville d’Hendaye forme une espèce de carré plus ou moins régulier. Des villas assez coquettes bordent les terrains voisins de la rivière. Partout s’élèvent d es constructions presque modernes, mais ayant conservé quelque cachet local : volets b runs, toits très bas, comme presque toutes les maisons basques. Chaque maison p ossède son jardin et beaucoup d’entre elles comptent deux et trois étages. Dans c ertaines rues montantes, des masures tombant en ruines étalent leur nudité à côt é d’habitations vastes et spacieuses où séjournent, pendant la saison estival e, des voyageurs et des étrangers. Quelques-unes ont des miradors, comme en Espagne, m ais le regard chercherait en vain derrière les rideaux les jeunes filles à l’œil noir jouant de l’éventail quand passe un cavalier.
On accède à l’église par un porche surmonté d’une g rosse tour carrée. Elle paraît e être de la fin du XV siècle et avoir beaucoup souffert des guerres de r eligion qui désolèrent jadis le midi de la France. Comme nombre d’églises basques, elle est lourde et massive, sans aucun ornement. A l’intérieur, trois étages de galeries e ntourent les murailles. A gauche, la chaire en bois brun ciré, semblable à celui des gal eries. La voûte est peinte en couleurs voyantes et pour arriver au maître-autel, il faut gravir une huitaine de marches, de sorte que l’officiant est presque à la même hauteur que la première galerie, où seuls les hommes ont accès, ainsi que d ans les autres situées plus haut. Les femmes, dont la plupart portent l’antique manti lle, restent en bas sur des chaises ou des bancs de bois. A première vue, l’église, avec ses galeries superpo sées, a plutôt l’aspect d’un théâtre de province que celui d’un temple. Nous sortons de l’édifice et nous voici sur la peti te place d’Hendaye : Entre les platanes, des boutiques de marchands forains étalen t leur modeste devanture. Une baraque de lutteurs exibe deux jeunes femmes en mai llots roses qui esquissent, en dansant, des gestes lascifs et provocants. Cela ne semble pas, du reste, déplaire aux jeunes gens qui regardent et plus d’un lance des mo ts en langue basque qui font sourire de plus âgés et même les vieux. Un carrouse l attire es enfants et pas mal de jeunes filles pendant qu’un orgue puissant et monum ental joue : «Viens, poupoule, viens !...La foule est devenue bruyante et compacte surtou t avec la sortie des » offices. On rencontre des gens habillés de couleurs voyantes ; il y en a de tous les coins des Pyrénées, des Basques, de la Côte, des so ldats, des douaniers et des matelots espagnols venus d’Irun ou de Fontarabie po ur assister à la Vincencia. Les matelots espagnols, habillés à peu près comme les n ôtres, ont, avec leur teint bronzé, une allure franche et martiale ; les soldats parais sent plus jeunes — on dirait des grands enfants de troupe — ils portent le béret, la capote bleu ciel et le pantalon rouge. Quant aux douaniers, leur costume est plus s ombre : tunique ou capote noire, avec pantalon de même couleur, comme la plupart des troupes espagnoles. Ils ressemblent à nos anciens moblots ou encore aux gardes nationaux de 1870. Non loin de l’église, dans une pâture où paissent q uelques bêtes maigres, s’étendent de vieilles assises de pierres grises, d ’anciennes murailles lézardées aboutissant à une tour en ruines : ce sont les vest iges d’un vieux castel. Personne n’a su nous renseigner sur les seigneurs ou chevaliers qui ont pu habiter jadis cette forteresse que les boulets de Fontarabie ont achevé e au siècle dernier. Des souterrains existeraient encore sous le donjon alla nt jusqu’à la mer. Cet antique manoir regardait fièrement celui de Fon tarabie situé en face et actuellement dans le même état de délabrement. Mais l’histoire d’Hendaye paraît être tellement liée à celle de sa voisine espagnole qu’i l est difficile d’en parler sans dire quelques mots de celle qui fut longtemps sa rivale ou son ennemie, suivant les circonstances.
* * *
Il est impossible à Hendaye de descendre la rue du Port (qui va au débarcadère de la Bidassoa) sans qu’un matelot basque, coiffé du b éret traditionnel, ne vous dise :
« Voulez-vous aller à Fontarabie, Monsieur ? » Devant nous, de l’autre côté de la rivière, la vill ette espagnole s’étend au bas du Jaizquibel (en espagnolIaitzquibil) avec ses maisons grises, son clocher jaunâtre et son vieux château-fort couvert de lierre et de plan tes sauvages. Notre bateau, fraîchement peint en blanc, s’appelle « l’Hirondelle ». Le patron est un Espagnol qui parle français et nous raconte son his toire : quand le saumon donne un peu, toutes les barques sortent et se livrent à la pêche de ce poisson qui se vend à raison de 1 fr. 25 la livre ou 2 fr. 50 le kilog. E ntre temps, quand la pêche ne marche pas, ils passent de nuit des ballots de marchandise s (étoffes, couteaux, etc.) de France en Espagne et vice-versa. Notre basque, souple et nerveux comme la plupart de s gens de sa race, continue à causer pendant que son canot glisse sans bruit sur la plaine liquide et arrive, après avoir tourné un banc de sable, devant le « Mac-Maho n », aviso espagnol. Comme nous paraissons surpris de voir ce navire de guerre porter un nom français, notre conducteur nous répond que le bateau a été ac heté en France et que le ministère de la marine espagnole avait cru bien fai re en lui laissant son premier nom. Les matelots espagnols nous regardent comme des gen s habitués à voir passer des étrangers. Nous arrivons, avec l’aide de notre guide, à poser le pied sur la terre boueuse : nous sommes en Espagne. Nous grimpons, pour arriver, le long d’un terre-ple in planté de quatre rangées de platanes dépouillés de leurs feuilles ; au milieu, un petit kiosque pour les musiciens. Nous sommes près d’une vieille enceinte, ressemblan t aux murailles effritées des châteaux-forts du moyen-âge ; les pierres sont disj ointes, le lierre en enveloppe une partie, une humidité noirâtre suinte de partout. Nous nous trouvons devant la porte de Fontarabie qu i a quelque chose d’étrange et d’hirsute ; on devine que des choses oubliées aujou rd’hui et qui font désormais partie du domaine des légendes ont dû jadis se passer là. Des plantes sauvages poussent dans les interstices des murs et envahissent même u ne partie de l’écussson qui couronne cette sombre et altière entrée de ville. Par son attachement aux rois de Castille, Fontarabi e reçut les titres detrès noble, très loyale, très valeureuse et toujours fidèlequi sont gravés dans ses armoiries. L’étymologie de son nom a donné lieu à bien des con troverses et tous les historiens ne sont pas d’accord sur ses origines. Certains sou tiennent que la ville avait eu comme berceau une colonie arabe installée là sans d oute à l’époque de la domination des Maures.
1Feuilles d’automne.