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Un culte thérapeutique au Portugal

De
221 pages
Les bruxos sont des thérapeutes traditionnels au Portugal. Cette étude ethnographique est consacrée à la session: un culte thérapeutique réunissant des centaines de personnes dans un entrepôt près de Porto. La session est cet endroit unique où le destin et les morts, Moïse et le Christ, la surprise et le temps convergent dans l'art de soigner. Il s'agit donc de décrire les conditions et les modalités de l'activité thérapeutique qui s'y déroule.
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À Sofia

Introduction

Ce livre est un essai de description et d'analyse d'une cérémonie collective que je pourrais qualifier, bien que très approximativement, de culte de possession. Cette cérémonie se déroule dans une localité proche de la ville de Porto, au Portugal. Elle est centrée autour d'un médium ou bruxo en état de transe, sur lequel descendent les esprits de personnes décédées, voire de personnes vivantes. Comme on le verra, l'orientation du culte, sa raison d'être majeure et explicite, est d'abord thérapeutique. Cette orientation prend du sens dans un contexte symbolico-idéologique complexe, lequel, malgré l'originalité de la cérémonie, s'enracine profondément dans la culture locale. Nous pouvons y relever quelques dimensions qui sont, en elles-mêmes, interdépendantes : le catholicisme, la culture populaire, la culture religieuse populaire et la bruxaria — un complexe culturel centré autour des figures de la bruxa (féminin) et du bruxo (masculin). C'est cette dernière dimension, sujet de mes recherches entre 1994 et 2002, qui m'a amené à m'intéresser à ce culte. Étant donné sa centralité dans la cérémonie dont nous allons nous occuper, je ne peux avancer sans d'abord expliciter sommairement quelquesuns de ses traits les plus importants. La désignation de « bruxo » ou « bruxa1 », péjorative, n'est naturellement pas assumée par les bruxos eux-mêmes. Ceux-ci se disent souvent « médiums », surtout parce que beaucoup

1 Une traduction possible de ces deux termes, en français, serait respectivement « sorcier » et « sorcière », mais je l’écarte en raison de la grande spécificité de ce qu’ils désignent en portugais.

d'entre eux ont fréquenté des centres spirites. Cependant, ils ne s’attribuent pas une désignation univoque (circonstance signifiante que je ne peux analyser ici), raison pour laquelle j'utilise néanmoins le mot « bruxo ». Le bruxo est, d'abord, celui qui, dit-on, « devine les choses ». On va le consulter pour différentes raisons : des maladies que les médecins n'ont pu soigner, ou même diagnostiquer ; des malaises de toutes sortes, dont on soupçonne parfois qu'ils sont dus à l’esprit d'un mort ou à un envoûtement (« bruxedo » ou « feitiçaria ») ; une malchance persistante ou une affaire de justice qui ne marche pas ; une relation amoureuse où les intentions de l'autre sont suspectes, etc. Les bruxos ont un (ou plusieurs) guide(s) (« guia ») : c’est l’esprit d'un mort, parfois d'un saint, qui est censé les orienter et servir de relais avec le monde des esprits, c’est-à-dire des morts. Certains bruxos font toute la consultation en état de transe. C'est alors le guide qui se manifeste dans leur corps et qui conduit les événements. Le guide peut « appeler » l’esprit d'un mort qui hante le client pour que le premier s'explique devant le second, voire appeler l’esprit d'un vivant responsable d'un envoûtement. D'autres bruxos ne sont pas possédés par leur guide pendant la consultation, mais ils lui attribuent l’essentiel de leur activité. On dit d’une personne tourmentée par un esprit qu’elle a un encosto1. La symptomatologie ou les signes sont très variés : cela va des objets qui bougent tout seuls à la maison à des comportements bizarres, en passant par des syndromes qui semblent relever d'une maladie bien définie, mais qui ne trouvent pas de confirmation dans les analyses médicales. Il s'agit, dans ce cas, d'une maladie dont l’esprit responsable souffrait quand il était en vie. Certains esprits reviennent pour demander de l'aide (pour qu’on allume des bougies ou qu’on participe à des messes à leur intention, pour qu’on acquitte une promesse à un saint qu'ils n'ont pas pu satisfaire de leur vivant, etc.), parce qu'ils n'ont pas

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Littéralement : « appui ». Par ce nom, on désigne à la fois la catégorie étiologique et celui — un esprit — qui « s’appuie » sur la personne atteinte.

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trouvé la paix dans l'au-delà. Ce sont les bons esprits. Les mauvais ne reviennent que pour troubler les vivants. Dans ce cas, le bruxo prescrit des fumigations (« defumadouros ») dont les cendres devront être jetées dans de l'eau courante. Parfois, des rites dans des chapelles s'avèrent nécessaires. Quelques concepts apportent du sens aux pratiques et aux interprétations. Parmi ceux-ci, les plus importants sont, de pair avec la notion d’encosto, déjà évoquée, les concepts d’esprit faible / esprit fort, de corps ouvert et de mal d'envie (« mal de inveja »). La personne avec un esprit faible est particulièrement vulnérable aux esprits et aux envoûtements, tandis que l’esprit fort n'est pas affecté. La personne au corps ouvert est encore plus vulnérable que celle à l’esprit faible ; elle peut expérimenter des crises de possession complètes et exhiber des capacités divinatoires (de pair avec des symptômes d’encosto, mais plus intenses). Parfois, le bruxo pourra fermer le corps de la victime. D'autres fois, l’unique option de la victime sera de devenir ellemême bruxa ou bruxo. La possession sauvage deviendra alors contrôlée et médiatisée par le guide personnel. Ce sera surtout le cas si la personne a le corps ouvert depuis la naissance. Le mal d'envie, qui ne se distingue pas de façon tranchée du mauvais œil (« mau olhado ») dont on peut aussi entendre parler sur le terrain, est le malheur causé par un envieux (un voisin, un parent, un ami même), qui n'est pourtant pas conscient des conséquences de ses sentiments. Ce mal peut aussi être traité, de même que l'envoûtement (« bruxedo » ou « feitiçaria ») ou l’encosto, avec des fumigations, ce qui établit, implicitement, une certaine ressemblance de fonctionnement ou de moyen de transmission entre ces différents types d'influences. Pour terminer, j’aimerais signaler un couple de concepts dont la différence structure fortement le domaine qui nous intéresse : il s'agit de la distinction entre les maladies spirituelles et les maladies de médecin. Cette distinction, qui ne pose pas de problème dans son principe, ne permet pourtant pas de classer les symptômes ni même les syndromes a priori ; c'est toujours par sa capacité divinatoire que le bruxo est censé trouver le diagnostic. La plupart des bruxos se limitent au traitement des 9

problèmes spirituels ou, en tout cas, des situations qui peuvent être influencées par leurs pouvoirs spécifiques. Cependant, quelques-uns s'occupent également des maladies de médecin, qu'ils soignent, le plus souvent, avec des médicaments qui relèvent de l'herboristerie. Dans ce cas, il est fréquent qu'ils possèdent une herboristerie où ils donnent les consultations et où les clients achètent les médicaments prescrits. Bien qu’il soit très incomplet et simplifié, ce tableau de l’actuel complexe culturel de la bruxaria au nord du Portugal nous donne le contexte indispensable à la compréhension de la cérémonie dont nous allons nous occuper1. D'une façon très générale, il témoigne de la présence et du fonctionnement, dans la culture portugaise, de catégories pratiques de possession, d'agents et d'influences magiques, aussi bien que de l'orientation thérapeutique de leur usage et, donc, de leur sens. De ce fait, nous verrons que les caractéristiques idéologiques et pratiques du culte dont traite ce livre sont en continuité avec la culture magico-religieuse populaire. Cependant, une différence fondamentale sépare ce culte de l'ensemble phénoménal de la bruxaria au nord du Portugal : précisément le fait qu’il se présente sous la forme d’une cérémonie collective et (dans une certaine mesure) publique, tandis que la plupart des bruxos donnent des consultations privées dans la plus grande discrétion. Le bruxo qui dirige — en fait, c'est plutôt le guide, l’esprit qui dirige — la cérémonie, M. José2, donne aussi des consultations conventionnelles dans son herboristerie. La session (« sessão ») — c'est le nom par lequel les participants désignent la cérémonie — et les consultations fonctionnent ensemble, étant donné qu’il est souvent conseillé aux consultants d'aller à la session et que les participants de celle-ci peuvent être encouragés à

1 Bien que le complexe culturel de la bruxaria soit présent dans le tout le pays, avec de plus ou moins grandes variations dans les pratiques et les conceptions, la description que j’en donne correspond essentiellement à ce que l’on peut trouver dans le nord du Portugal. Cf. Montenegro (2005) pour de plus amples informations et une analyse de la bruxaria en tant que système thérapeutique. 2 Afin de protéger, dans la mesure du possible, l’anonymat des personnes mentionnées dans ce livre, leurs noms et prénoms ont été remplacés par des pseudonymes.

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aller consulter le médium. Ce dernier ne se fait payer ni pour les sessions ni pour les consultations, et sa source de revenus est l’herboristerie, où les participants achètent les médicaments qui leur sont prescrits lors de la consultation1. La session se déroule tous les samedis, de 15 h à 19 h 30 environ, dans un entrepôt où sont fabriqués, pendant la semaine, des blocs de béton. Le nombre de participants varie entre 300 et 500 personnes. Pour ce qui est de l'extension de mon travail de terrain et de ses coordonnées plus générales, j'ai participé à cinq sessions et je suis allé deux fois consulter M. José2. J'ai été accompagné par mon père lors des trois premières sessions et de la première consultation. Pour ma dernière session, j'ai été accompagné par une dame de ma connaissance (qui, comme mon père, s'était personnellement intéressée à la cérémonie) et par son mari. Finalement, j'ai interviewé M. Oliveira, une connaissance de mon père, que nous avons rencontré à la session. M. Oliveira était, au moment de l'entretien (28/01/1998), un participant récent. Cependant, il était déjà allé consulter M. José, et son épouse était une habituée des sessions. J’ajouterai encore une précision pratique pour la bonne intelligence de ce qui suit : ce n’est qu’à la deuxième consultation, avant ma dernière participation à la session, que j’ai dévoilé ma qualité de chercheur en sciences humaines. Les changements apportés par cette révélation, dont les conséquences n’ont été qu’entrevues, montrent l’intérêt, pour un chercheur, de ne pas se confiner dans un seul rôle, dans une seule position. La pluralité de rôles a été moins l’apanage des moments de recherche strictement concernés par la session que de l’ensemble de la recherche sur la « bruxaria » — ensemble dans lequel Un culte thérapeutique au Portugal s’inscrit et dont

1 L’usage conventionnel du « présent ethnographique » tout au long de cet ouvrage était factuellement pertinent lors de sa rédaction. J’ai depuis reçu la triste nouvelle du décès de M. José. 2 1e session (24/01/1998) ; 2e session (31/01/1998) ; 1e consultation (4/02/1998) ; 3e session (7/02/1998) ; 4e session (30/05/1998) ; 2e consultation (5/06/1998) ; 5e session (13/06/1998).

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une partie des résultats a été présentée dans un premier ouvrage intitulé : Les bruxos : Des thérapeutes traditionnels et leur clientèle au Portugal. Cependant, une autre forme de « totalisation », présente dans les deux études, a peut-être été menée plus loin dans celle-ci : je me réfère à la prise en compte systématique de l’expérience directe et personnelle du chercheur. Et cela, sans complaisance ni fausse modestie. L’expérience est cette frontière entre le « dedans » et le « dehors » dont parle Georges Devereux dans De l’angoisse à la méthode dans les sciences du comportement. Supprimer une portion de l’un de ces trois termes (dedans, dehors, frontièreexpérience) revient à supprimer les parties correspondantes des deux autres. En épistémologie comme en morale, s’amoindrir soi-même, que ce soit par « objectivité » ou par « modestie », c’est diminuer l’autre et borner la rencontre avec lui. Dans ce sens de fidélité à l’entièreté et à la complexité de l’expérience, j’ai également privilégié l’analyse contextuelle, aussi fine et exhaustive que possible, ainsi qu’une approche transdisciplinaire. Cette dernière découle de la primauté de la « chose expérimentée » — dans sa globalité ainsi que dans ses moindres renvois et réverbérations de sens — sur les méthodes, concepts, théories et disciplines. Dès lors, peu importe la provenance des outils conceptuels ou méthodologiques : leur intérêt réside dans leur apport concret à la compréhension, et leur pertinence et cohérence se mesurent, en bonne pratique herméneutique, à l’aune de l’ensemble de l’expérience et de la réflexion. Cette étude ne remplit donc pas les conditions d’admission dans le musée tératologique des sciences humaines où, en revanche, pourraient figurer la plupart des recherches qui sacrifient, sur l’autel disciplinaire, la contexture de l’expérience à la « pureté » théorique ou méthodologique… Comme pour mon autre ouvrage ci-devant mentionné, trois influences intellectuelles convergent dans cette recherche : Robert Jaulin et son ethnologie, Harold Garfinkel et son ethnométhodologie, ainsi que Georges Devereux et Tobie Nathan et leurs ethnopsychiatries respectives. Quant au sous-titre, Entre Moïse et Pharaon, il désigne un détail qui est devenu, pour moi, un symbole de l’ensemble de 12

mon expérience de la session. Son sens deviendra accessible vers la fin du livre. Je voudrais, enfin, et pour clore cette introduction déjà trop longue, remercier mon épouse, Fátima Bessa, pour son soutien de toutes les heures, et mon père, qui a traversé avec moi des moments difficiles sur le terrain, comme le lecteur s’en rendra compte. Parmi les amis, je suis particulièrement reconnaissant à Patrick Deshayes, dont le soutien et le conseil ne m’ont jamais fait défaut, à Fabienne Poloni, qui n’a pas hésité devant la tâche considérable que représente la correction de mon français et à Roger Renaud, à qui je dois, une fois encore, une dernière et minutieuse relecture du manuscrit. Merci, Roger. Last but not least, j’aimerais exprimer ma gratitude envers mon vieil ami, Lionel Locqueneaux, pour sa généreuse disponibilité et sa solide bonne humeur. Cette recherche a bénéficié du soutien financier de la Fundação para a Ciência e a Tecnologia du ministère portugais de la Science et de la Technologie (bourse Praxis XXI / BD / 11404 / 97) et, par son intermédiaire, du Fonds Social Européen.

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1 La session : quelques traits généraux

Un collègue — le semestre précédent, j'avais donné des cours dans une université privée — m'avait informé de l'existence de la session. Il a employé le terme « bruxo » pour désigner « l’animateur ». À proximité de l'endroit supposé de la session, mon père et moi avons dû demander notre chemin à des femmes qui passaient dans la rue. Par prudence, mon père a demandé la localisation « d’un entrepôt où l'on fabrique des blocs de béton ». Nous étions tout près de l'endroit, mais les femmes ne semblaient pas savoir de quoi nous parlions. Jusqu'à ce que l'une d’elles se souvienne et explique à l'autre : « Tiens, c'est à côté du bruxo Teixeira ! » Elles nous ont alors donné des indications précises pour y arriver. Elles étaient peut-être du coin, mais n'étaient certainement jamais allées à la session, puisque celle-ci ne se déroule pas à côté mais à l'intérieur même de l'entrepôt. L'insouciance avec laquelle elles ont parlé du bruxo témoignait aussi de leur non-engagement. Mes premières impressions sont celles de petits groupes de personnes habillées de façon dominicale se dirigeant vers l'entrepôt d'où provenaient des chants collectifs. Regardons un peu les notes que j'ai prises alors (1e session).

Nous nous sommes dirigés vers l'entrée de l'entrepôt. Celleci était entourée de piles de blocs de béton. [...]1 Une ou deux personnes nous ont observés discrètement. L'intérieur de l'entrepôt était éclairé par la lumière extérieure qui filtrait à travers des plaques ondulées en fibre de verre ou en plastique couvrant un espace d'un mètre de hauteur à peu près entre le mur gauche et le toit. À quelque dix mètres de l'entrée, un groupe compact de personnes occupait un espace rectangulaire de quinze mètres de long, jusqu'au fond du bâtiment, et quatre de large. À droite, de l'autre côté d'une division ad hoc construite avec des pièces de bois méthodiquement entassées, un autre groupe de personnes, aussi compact que le premier, occupait une aire un peu plus grande. L'espace entre le mur gauche et le premier groupe, d’une dizaine de mètres de largeur environ, était rempli de blocs de béton qui séchaient sur des traverses de bois. Dans l'ensemble, il devait y avoir 300 personnes au moins. Nous nous sommes approchés du premier groupe, et un homme de petite taille, maigre, les cheveux blancs, d'environ soixante ans, nous a assigné un endroit au début de la colonne, qui a encore augmenté avec les personnes qui sont arrivées ensuite. Regardant les gens autour de nous, j'ai pu me faire une idée de la composition de l'assemblée. La plupart des gens, habillés de façon dominicale, semblaient appartenir aux classes populaires et à la « petite bourgeoisie ». Il y avait des personnes des deux sexes et de tous les âges, mais les femmes et les personnes âgées paraissaient légèrement plus nombreuses. J'ai pu encore identifier des familles ; il y avait des enfants et des nourrissons avec leurs parents. Provenant de l'autre extrémité de notre colonne, on entendait un chant capricieux modulé par une voix nasillarde, un peu insolite. Le timbre rappelait les voix des films portugais d'il y a cinquante ans. La mélodie, dramatique, agonistique, m'a vaguement rappelé le chant du muezzin et le flamenco. Les personnes autour de nous étaient attentives à ce qui se passait du côté d'où venait la voix, en particulier celles qui se trouvaient au bord du couloir ménagé au milieu de la colonne.

1 Les crochets signalent, selon le cas, des coupures […] ou des précisions ajoutées, lors de la rédaction de cette étude, au texte original des notes de terrain.

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De temps en temps, la voix s'arrêtait, s’infléchissait ou se lançait dans un crescendo, et alors les participants s'y joignaient en chœur [...]. Il s'agissait de courts morceaux de cantiques religieux ou de chansons populaires portugaises [...]. Parfois, de nouveaux morceaux de chants se succédaient ou on répétait le même, mais, la plupart du temps, le chœur alternait avec la voix nasillarde, laquelle tantôt chantait des mélodies dont le « texte », hormis quelques mots, n'était pas intelligible, tantôt parlait (de façon également incompréhensible du fait, peut-être, de la distance) avec une intonation très expressive. Une femme m'a fait signe, indiquant mes bras : je les ai décroisés immédiatement. On ne doit pas croiser les bras [ni les jambes] pendant les consultations des bruxos ou quand on attend son tour et que le bruxo est en train de travailler. « Ça dérange le service », dit-on. Ceci signifiait que le bruxo à qui appartenait la voix que j'entendais était en train de travailler. Nous avons alors vu le bruxo qui s'approchait. Il venait par le couloir, que le scrupuleux auxiliaire qui nous avait assigné une place essayait de maintenir en forme. Derrière lui venaient trois ou quatre « acolytes ». Un d'entre eux, un homme de cinquante-cinq ans environ, de petite taille mais très robuste, se tenait systématiquement derrière le bruxo, toujours prêt à le retenir si jamais il se déséquilibrait. Quand ils se sont approchés, j'ai remarqué que cet aide était toujours en alerte et semblait surveiller les gens autour d’eux. Deux autres personnes le suivaient : un homme de petite taille, de quarante ans, et un jeune, plus grand, qui ne devait pas avoir plus de vingt ans ; ils étaient tous très attentifs, et le jeune homme, qui venait derrière, avait l'air martial et chantait vigoureusement. Examinant les physionomies, j'ai pensé que les deux derniers étaient fils et petit-fils du bruxo, mais je ne peux pas l'affirmer avec certitude. Robuste, le bruxo mesurait un mètre soixante-quinze. Il portait un polo rouge Lacoste et un pantalon en toile. Ses cheveux étaient châtain foncé [teints]. Il devait avoir soixante ans. [Plus tard, j'ai appris, avec étonnement, qu'il était beaucoup plus âgé. Il a dit lui-même avoir soixante-dix-huit ans.] Ses yeux se réduisaient presque à un trait, et il fallait être très près pour voir ses pupilles, cachées et scrutatrices. Ils étaient encadrés par de minces sourcils en arc. Le bruxo avait le visage étrange et captivant d'un cynique souriant, ambigu.

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Il avançait lentement, s'approchant d'un côté et de l'autre du couloir, s'arrêtant ici et là, pendant un temps variable, devant quelqu'un à qui il semblait alors adresser son chant ou sa parole. Souvent, il saisissait la personne par les épaules, lui entourait le tronc de ses mains, lui donnait des tapes sur le dos, ou alors, appuyant la main sur sa poitrine, il la poussait avec plus ou moins de force. D'autres fois, il saisissait des deux mains la tête de la personne, la secouait, la tirait vers lui et entourait la personne de ses bras, ou alors il touchait la tête de la personne avec la sienne. Souvent, les gens qu'il saisissait lui touchaient amicalement les bras ou l’étreignaient [ce qui n'arrivait qu'avec le consentement du bruxo]. Ils le regardaient avec familiarité [de la crainte s’y mêlant parfois] et reconnaissance. Beaucoup de femmes, quand il les touchait, embrassaient sa main ou, dans l'impossibilité de le faire, son bras. Quelques-unes, quand l'attention du bruxo s'arrêtait sur elles, se mettaient à pleurer ou étaient visiblement perturbées.

Voici mes premières observations. Elles montrent bien l'ambiance cérémonielle et révérencielle de la session, quelques traits de son organisation et la démarche du bruxo en transe sur qui tous les regards se concentrent aussitôt qu'il devient visible. Elles donnent aussi la mesure de l'intensité émotionnelle dans laquelle se trouvent les membres et montrent l’importance de l'expressivité corporelle dans la communication entre le bruxo et les participants. Le croisement avec l'univers de la bruxaria est également sensible (interdiction de croiser les bras). Pendant tout le temps de la cérémonie (à l'exception, parfois, des derniers moments), le bruxo parcourt avec ses assistants les couloirs que deux autres aides (un par colonne) se chargent de maintenir ouverts et en bonne forme. D'abord, la colonne de gauche et, à partir du milieu de la cérémonie, celle de droite. Il s'arrête souvent pour consacrer ses attouchements, ses manipulations vigoureuses et parfois violentes, son chant, ses expressions et ses regards intenses à l'un ou l’autre des participants, parfois à deux ou trois au même endroit, et il reprend son chemin, lentement, suivi de ses assistants et, surtout, du diligent auxiliaire qui veille à l’empêcher de tomber (le bruxo oscille d'un côté et de l'autre en marchant, comme un ivrogne). 18

Mais qu'on ne s'y trompe pas : ce n'est pas la personne du médium, M. José, qui est l'objet du culte et de la révérence manifestée par les participants. M. Oliveira1, dans l'entretien qu'il m'a accordé quelques jours plus tard, m'a expliqué que celui qui conduisait la session était le guide de M. José, José Pereira da Silva, un prêtre décédé qui est populairement considéré comme un saint. Lors d’une session ultérieure, j'ai vu le bruxo ordonner à une femme de lire à haute voix une petite biographie du prêtre. Cependant, la seconde fois que je suis allé voir M. José en consultation2, il m'a corrigé, en expliquant que : « non, dans la session, c'est Moïse » et que « le prêtre est un esprit qui descend pendant la session, comme d'autres qui viennent aussi... ». En effet, de temps en temps, durant la session, le bruxo interrompt sa déambulation pour crier de toutes ses forces : « Moïse ! » le cri étant immédiatement répété par l'assemblée, portée au comble de l'émotion. Pour sa part, M. Oliveira m'avait expliqué qu'en poussant ce cri, « il fait un appel à ce qu'il y a de plus profond [...] dans la foi catholique, avec l'objectif d'avoir du pouvoir pour continuer la session ». Certes, M. Oliveira était néophyte à l'époque, mais sa femme ne l'était pas, et ses propos doivent donc être considérés comme étant suffisamment informés. Ce qui m'amène à conclure qu'une certaine ambiguïté sur « qui » dirige la cérémonie est délibérément entretenue par le bruxo et, donc, constitutive de celleci. En fait, les participants avec qui j'ai pu parler, pendant ou à la sortie de la cérémonie, faisaient référence au « conducteur » de celle-ci en utilisant exclusivement des pronoms personnels (« lui », « il »). Cette ambiguïté s'étend à d'autres aspects de la conduite du médium. C'est qu'il n'est pas seulement possédé par son guide, mais aussi, comme je l'ai indiqué plus haut, par des esprits de morts et, parfois, de vivants. Il s'agit d'épisodes fréquents où le bruxo — toujours imprévisible s'arrête devant quelqu'un et

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Âgé de 54 ans, marié, avec des fils, il est cadre dans une entreprise et propriétaire d'une petite exploitation d’élevage d’animaux. Lui et sa femme sont « très catholiques », d'après ce que m'a raconté mon père. 2 Il s’agit de la consultation au début de laquelle j'ai dévoilé ma condition de chercheur.

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non seulement lui prodigue ses attouchements, manipulations et regards profonds, mais commence aussi à lui parler. Un échange a alors lieu, souvent long, entre le bruxo (ou, plutôt, les esprits — le guide compris) et cette personne. L’identité de l’esprit qui, à chaque instant, parle au participant interpellé est souvent une énigme que ce dernier doit résoudre. Mais il faut tout de suite souligner le fait que, pendant toute la durée de l’échange, l'espace personnel du participant interpellé est envahi et contrôlé par le bruxo. J'ai pu en ressentir les conséquences quand le bruxo s'est adressé à moi-même et à mon père, lors de ma première session. J'ai compris aussi, parmi beaucoup d'autres choses, le « sens d'usage » d'une partie des chants que j'avais déjà entendus. Tout a commencé par l’arrêt imprévisible du bruxo devant moi et par les manipulations qui se sont immédiatement ensuivies : il a saisi ma tête, qu'il a touchée avec la sienne, m'a donné des tapes sur la poitrine, m'a entouré de ses bras, etc. ; et il faisait des pauses pendant lesquelles il me regardait, hochant la tête et souriant devant ma désolation (j’essayais de chanter avec les autres mais ne connaissais pas le texte), exhibant une bienveillance contradictoire avec la violence de certains de ses gestes et le fait même de sa proximité menaçante. Tout le temps, je n'ai fait que réagir, tandis que lui, il agissait :
« Je suis ton père », a-t-il dit. « Qu'est-ce que tu veux de moi ? » a-t-il demandé de sa voix nasillarde et, comme je ne répondais pas : « Dis-moi : qu'est-ce que tu veux de moi ? — Je viens voir, ai-je dit. — Mais qu'est-ce que tu veux de moi ? a-t-il insisté. — J'ai seulement voulu venir ici et voir comment c'était... », ai-je dit, hésitant et — je crois — craignant de formuler une réponse. Le bruxo souriait. « Pourquoi es-tu si pâle ? — Parce que je suis effrayé », ai-je répondu. Je sentais que je perdais mes forces. Ses manipulations continuaient. Ensuite, comme je le craignais (je crois que j'avais déjà regardé discrètement de son côté), il s'est tourné vers mon père,

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il l'a saisi, et je crois qu'il l'a étreint à ce moment-là. [...] Mon père, visiblement gêné, essayait de maintenir une certaine distance. « Regarde-le, regarde-le !... » s’est exclamé le bruxo, faisant un pas en arrière et regardant mon père de haut en bas, avec familiarité, comme quelqu'un qui évalue, étonné, combien a grandi un enfant qu'il n’a pas vu depuis très longtemps. « Je suis ton père ! » a-t-il dit, et il a répété : « Je suis ton père... Tu sais où je suis ? Je suis au cimetière, tu te souviens ? » Mon père a hoché affirmativement la tête. « Tu étais si beau ! Cette tête couverte de petits cheveux noirs !... Tu te souviens ? Tu te souviens ? » Et mon père a encore hoché la tête. « Tu avais les cheveux très ondulés... Oh, tu étais si beau... » La voix du bruxo s'est élevée et, presque aussitôt, avec lui, le chœur : Le temps s'écoule Les cheveux blanchissent Mais le Tage est toujours nouveau1 Pendant tout ce temps, soit le bruxo s'éloignait et contemplait mon père, souriant, soit il s'approchait, le saisissait, le poussait ou l’entourait de ses bras. Soudainement, il a semblé découvrir que mon père avait encore beaucoup de temps devant lui et il le disait davantage par ses mouvements et son expression que par ses mots. Nouveau « déclic », il a eu un sourire espiègle et, haussant les sourcils, il a avancé sa main et frotté l'index contre le pouce : « Tu en as, n'est-ce pas ?... » Mon père a hoché affirmativement la tête. Il a voulu voir la main de mon père, lui a étiré les doigts et a dit : « Tu vas vivre jusqu'à l'âge de quatre-vingt-dix-sept ans ! Quel âge as-tu ? — Soixante et un.

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Vers du Fado do Cacilheiro de Paulo Santos Fonseca et Carlos Dias.

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— Oh ! Tu as plein de temps ! s’est-il exclamé, en faisant un geste large. Tu as plein de temps, une longue vie pour aider les pauvres et ceux qui ont besoin d'aide. » [...] [Il s'est retourné vers moi et m'a de nouveau demandé :] « Pourquoi est-ce que tu es si pâle ? — Parce que je suis effrayé, ai-je répondu. — Pourquoi est-ce que tu es effrayé ? Personne ne va te faire de mal ici », a-t-il dit, indiquant d'un geste les personnes autour de nous. Il a reculé un peu et son expression s'est modifiée : « Tu es si triste !... » Et il voulait savoir pourquoi j'étais si triste, mais je n'étais pas capable de le lui dire. Je me sentais désolé et perdu. « Pourquoi tu n'aides pas ce frère ? a-t-il demandé à mon père. — Mais je l'aide, c'est mon fils. » Le bruxo a fait une pause, nous regardant tous les deux avec surprise [il l'a plutôt affichée], et il m'a adressé de nouveau la parole : « Tu arrives même à avoir envie de te tuer ! » J'étais ahuri et consterné. « Tu n'es pas heureux... Pourquoi tu n'es pas heureux ?... » La question m'avait été adressée, mais le bruxo s'est retourné vers mon père : « Et tu ne fais rien pour lui ? — C'est lui qui doit faire quelque chose, a répondu mon père. — C'est vrai... », a dit le bruxo, me dévisageant de nouveau. « C'est toi qui dois faire... Mais pourquoi es-tu si pâle ? dismoi... », a-t-il insisté et il a ajouté une plaisanterie qui, m’a-t-il semblé, a provoqué des sourires chez les personnes autour de nous. Mais je n'ai pas eu le temps de penser. J'ai perçu un mouvement et j'ai ressenti un grand choc. Ma vision a blanchi, comme si une vitre opaque s'était interposée. J'ai perdu l'équilibre pendant un instant et j'ai craint de m'évanouir : le bruxo m'avait appliqué un méchant coup de ses deux mains sur le visage. J'ai recouvré mon équilibre. Il me regardait avec son sourire bienveillant et amusé et je sentais mes joues devenir chaudes. J'ai été traversé par la prise de conscience, étrange et embarrassée, d’être en train de rougir. J’essayais de sourire, mais sans succès.

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