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Un goût d'inachevé

De
228 pages

A cette heure tardive dans le sous-sol parisien, Benoît fut tellement surpris de se
rencontrer lui-même, avec trente ans de moins, qu’il laissa partir son double sans
chercher à le suivre. Et le métro poursuivit son parcours.

Parmi ses souvenirs, celui d’Alix s’imposa immédiatement car aucun n’eut l’intensité de
leur histoire d’amour. D’autres viendraient sans doute et Benoît savait qu’ils ne
seraient pas tous agréables. Il revivrait nécessairement des scènes pathétiques,
volontairement occultées car il ne parvenait pas à les interpréter.

Le souvenir d’Alix, en revanche, lui parut reposant mais empreint d’un goût d’inachevé et
d’un certain mystère, celui du jour où, il en était persuadé, il la reverrait.
L’apparition de son double en constituait peut-être la clé.


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Couverture

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Copyright

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-55065-1

 

© Edilivre, 2013

Dédicace

A ma mère

Citation

 

 

On ne se refait pas.

Mais chaque jour de la vie offre
l’occasion de prendre son destin en main.

Chapitre 1

Pour la troisième fois, Benoit regarda discrètement la pendule posée sur la cheminée Louis XV du bureau du directeur général. 22 h 00. Cela faisait maintenant deux heures que la réunion avait commencé et il n’en voyait pas la fin. En début de soirée, ce vendredi, pensant que sa semaine était terminée, après avoir éteint son ordinateur, mis de l’ordre dans ses dossiers et enfourné le tout dans l’armoire forte de son bureau, il se préparait à partir quand son chef avait surgi pour le prier de l’accompagner à une réunion de dernière minute dont le sujet ne rentrait pas dans le champ de ses compétences. Une fois de plus, il s’agissait d’une lubie de M. Gauthier qui ne voulait pas s’y rendre sans collaborateur, sous le prétexte fallacieux que les autres directeurs ne venaient jamais seuls. De toute façon, comme d’habitude à cette heure-ci, il ne restait plus que lui dans les couloirs, donc son chef n’avait pas le choix… et lui non plus.

22 h 15 : chez lui, ses invités en étaient sans doute au dessert et Aurélie, son épouse, devait ronger son frein. Au lieu d’être parmi eux, Benoit assistait à une réunion interminable, faisant une nouvelle fois la potiche et constatant que Gauthier ne faisait décidément pas le poids devant ses homologues. Ce qu’il craignait le plus était de devoir répondre à sa place comme il avait déjà dû le faire à la suite d’une de ses incompréhensibles mais mémorables déficiences. Ce jour-là, s’emberlificotant dans ses réponses, Gauthier avait montré à tout l’aréopage présent, s’il en était encore besoin, qu’il était incapable d’appréhender l’ensemble des dossiers sensibles de son service – on ne fait pas longtemps illusion face à des Polytechniciens ou des diplômés d’HEC dirigés par un major de l’Ecole nationale d’administration. Le directeur général, comprenant que Gauthier n’avait rien de concret à proposer, s’était retourné contre toute attente vers le jeune ingénieur qu’il savait capable d’idées novatrices et lui avait demandé son avis. Bien que surpris, Benoit ne s’était pas démonté et avait émis l’idée d’une approche différente du sujet traité qui avait plu et sauvé la mise de son service… et de son chef en même temps.

Mais ce soir, Benoit était bien incapable de répondre à une seule question. Deux soucis le préoccupaient : le premier était qu’il lui serait impossible, en cas de nouvelle sollicitation, de proposer quoi que ce soit sur un sujet qui lui était totalement étranger, avouant ainsi implicitement que sa présence n’avait pour objectif que de faire nombre, au risque de compromettre Gauthier ; le second était qu’Aurélie allait inévitablement lui tenir rigueur d’une nouvelle absence à un dîner à la maison. Il décida qu’il n’accepterait plus de lancer ou d’accepter des invitations le vendredi soir, étant donné le manque de visibilité sur ses soirées dans de telles conditions.

Un mois auparavant, encore un autre vendredi, le directeur général l’avait convoqué avec son chef à une réunion à 16 h 30. Repoussée à cinq reprises, celle-ci avait débuté à 21 h 45 pour se terminer à 23 h 30. Et il avait fallu synthétiser les débats par un document nécessitant encore deux heures de travail. En partant, son chef lui avait dit un superbe « à demain ! » et Benoit avait compris que son week-end allait de nouveau être amputé du samedi. In fine, il était rentré en taxi, à ses frais, et avait trouvé la maison silencieuse et son épouse couchée. Le plus dur avait été de se lever tôt le lendemain matin, sans pouvoir prévenir qui que ce soit de cette nouvelle journée de travail autrement qu’avec un mot sur la table du salon. Evidemment, le résultat ne s’était pas fait attendre : le soir, en rentrant, il avait trouvé un mot lui annonçant que son épouse était sortie avec des amis… Ce genre de communication conjugale tendant à se multiplier, il entrevoyait de futures grosses difficultés au sein de son couple si une telle situation perdurait. Et Aurélie ne comprenait pas que ces samedis perdus étaient une vraie galère pour lui, tant le rythme était soutenu, avec pour seule consolation l’autorisation bienveillante de n’avoir pas à porter de costume-cravate ce jour-là. De surcroît, pour éviter de revenir le dimanche, tout le monde s’animait tant et si bien que le samedi s’avérait souvent non stop, personne n’ayant une minute à consacrer aux repas. Benoit se demandait alors si ses interlocuteurs savaient qu’un corps humain a besoin d’être alimenté pour produire du travail de qualité…

Tout en feignant de s’intéresser aux propos tenus ça et là, Benoit songea que son poste, tout en étant particulièrement enrichissant, commençait à lui peser et il sentit qu’il ne devait pas faire de vieux os dans cette direction ô combien exigeante. D’une part, ces longues soirées passées au bureau menaçaient l’équilibre de son ménage, d’autre part son destin lui échappait, et il ne le supportait pas. Sa carrière valait-elle une rupture conjugale ? Il disposait beaucoup de marge de manœuvre dans le cadre de ses activités professionnelles mais aucune au sein de son couple. Au bureau, il croyait dur comme fer qu’il pouvait influer sur le cours des travaux et orienter les décisions. Il avait à sa charge plusieurs projets ambitieux en attente et ne perdait pas une occasion de faire passer des messages concrets quand on lui demandait son avis. Son métier le passionnait, il y consacrait l’essentiel de son temps et ne comptait pas ses heures, maîtrisant particulièrement bien les dossiers qui lui étaient confiés et ayant des notions saines sur ceux que son service traitait, hormis certains très spécifiques dont celui à l’ordre du jour de la présente réunion. Mais tout cela valait-il d’y perdre femme et enfants ? Ainsi, s’il avait une vision claire de son univers professionnel, celui de son foyer avait tendance à lui échapper, tant ses absences et ses coups de fatigue à la maison autorisaient son épouse à prendre nombre de décisions importantes. Certes, elle avait la tête sur les épaules et comme ils partageaient les mêmes conceptions, notamment en matière d’éducation des enfants, Benoit lui faisait une entière confiance. Cependant, il arrivait à Aurélie d’oublier de le consulter ; pour éviter de rappeler son trop-plein d’activité et laisser croire à une supposée désaffection des choses familiales, il laissait passer. Finalement, il se trouvait de fait mis à l’écart. Etait-ce dès lors un phénomène passager ou une orientation ferme modifiant durablement l’équilibre de son foyer ? Cela, il ne pourrait le vérifier qu’en changeant de mode de vie mais ce n’était pas à l’ordre du jour.

22 h 30. L’heure tournait et il n’avait toujours pas ouvert la bouche. Tant mieux car il aurait été bien embarrassé de dire quoi que ce soit ! Subitement, il entrevit un piège, un piège grossier tendu par ses collègues ! Certes, il avait remarqué qu’ils se montraient parfois jaloux d’une certaine préférence affichée par Gauthier mais il n’avait pas cherché à s’en défaire, d’autant qu’il était le seul à rester tard le soir au bureau. Aussi, il savait pourquoi ils se cachaient quand les échéances approchaient, en particulier les réunions de calage. Ils n’espéraient peut-être qu’une chose, qu’il chute ! Mais il ne les contenterait pas sans réagir. Il ne se laisserait pas faire. Pour éviter d’être pris à défaut, Benoit mit alors toute son énergie à saisir ce qui se disait autour de la table pour être capable, le moment opportun, de glisser éventuellement une idée et le piège se retournerait contre ses détracteurs… jusqu’à la prochaine réunion. Las, il se rendit surtout compte qu’à suivre cette ligne, il allait rapidement faire le travail des autres et qu’à la longue, il ne parviendrait qu’à repousser l’échéance. Encore fallait-il trouver cette idée… Et puis tout cela n’était-il pas un fantasme ou tout au moins une crainte injustifiée ?

Dès son arrivée dans sa nouvelle direction générale, en raison de sa formation – elle plaisait à Gauthier puisqu’il avait suivi la même, il s’était fait abuser comme un enfant de chœur mais s’en était plutôt bien sorti. Immédiatement sollicité pour reformuler une étude effectuée par deux des collaborateurs les plus anciens de sa division, il y avait apporté une touche personnelle en modifiant la forme du document, en remplaçant un terme par un autre, de telle sorte qu’elle s’était avérée moins technique, plus claire, in fine plus convaincante. A sa lecture, un proche conseiller du directeur général, surpris du niveau de qualité atteint cette fois-ci par un service dont il connaissait la valeur très moyenne, avait demandé de qui elle émanait. Et Gauthier avait donné le nom de Benoit, un sourire aux lèvres car heureux de montrer les qualités de sa nouvelle recrue. Les collègues de Benoit en avaient pris ombrage et avait dénoncé le principe, en sa présence, dans le bureau du chef. Ce dernier n’avait pas pris ses responsabilités, essayant de noyer le poisson, n’indiquant pas clairement qu’il était à l’origine de la décision et Benoit avait dû s’expliquer seul. Identifiant très vite la duperie dont il avait été l’objet et comprenant que l’humilité plus que l’affrontement règlerait l’affaire, il avait tenu des propos apaisants qui avaient calmé les esprits, les rédacteurs de la note sachant pertinemment d’où venait l’ordre. Ils s’étaient donc quittés fâchés mais pas brouillés. Benoit avait su, plus tard, que tous les débutants étaient soumis à un travail de rédaction, sorte d’examen d’entrée dans le service fait pour jauger le nouvel arrivant. Gauthier s’était servi de cette note mal fagotée pour le tester sans se rendre compte qu’il allait lui mettre à dos ses collègues. Et cela avait été à Benoit de recoller les morceaux ! Il avait ainsi compris que si le management n’était pas le fort de son chef, il lui faudrait en toute occasion ménager la sensibilité de son équipe.

Comme il s’en était bien tiré, sur le fond comme sur la forme, l’affaire lui avait permis de s’intégrer rapidement au service ; dans une certaine mesure, il avait annoncé la couleur. Son chef, ravi de n’avoir pas eu à trancher et constatant que le petit nouveau avait les reins solides, en avait conclu qu’il pouvait dorénavant compter sur une valeur sûre. Les autres hésitaient entre le soulagement et la méfiance car s’ils pouvaient désormais refiler les dossiers les plus ennuyeux au nouveau poulain du patron, ils percevaient que Benoit était d’une pointure autrement différente que celle de ses prédécesseurs qu’ils avaient vus passer un à un au cours des années avant qu’ils ne s’en aillent, épuisés et amers. Plus tard, ils avaient essayé plusieurs fois, mais en vain, de lui mettre des bâtons dans les roues jusqu’à ce qu’ils conviennent que Benoit était en réalité un homme enjoué et sympathique qui entretenait une bonne ambiance dans le service, ajoutant souvent la touche d’humour qui manquait cruellement aux réunions hebdomadaires. Le temps avait joué en sa faveur et tout était rentré dans l’ordre.

22 h 45. La réunion n’en finissait plus et Benoit avait finalement décroché. Mais n’avaient-ils pas tous une vie de famille pour perdre ainsi du temps dans des conciliabules stériles et visiblement sans issue ? Benoit se reposa la même question lancinante : « Qu’est-ce que je fais là ? » Il regretta de n’avoir pas dit non à Gauthier cette fois-ci. Fichue pour fichue, cette soirée aurait pu être mise à profit pour finaliser le projet particulier qu’il avait à cœur de présenter à sa hiérarchie dans les prochaines semaines. Mais là, il était irrémédiablement coincé. Toujours pointilleux sur sa liberté et son indépendance de pensée, il était cette fois-ci dans un état d’agacement intérieur qu’il lui était particulièrement difficile de ne pas manifester. Il fit un effort surhumain pour ne pas le laisser paraître.

Sa rapidité, son aptitude à discerner l’essentiel de l’accessoire et sa capacité de travail lui permettaient de traiter plusieurs dossiers importants à la fois et il se savait capable d’être brillant quand ses thèses de prédilection étaient abordées, et discret quand le thème lui échappait. De la sorte, il affichait une réelle ambition pour son service comme pour lui-même. Sans le rechercher, il avait ainsi constaté qu’à chaque mutation, il était remarqué de ses chefs qui lui confiaient rapidement des responsabilités supérieures. Cet état de fait lui donnait davantage d’assurance mais, à la longue, il devenait sensible aux égards, notamment dès qu’on voulait lui confier des tâches de seconde zone. La chose qu’il abhorrait par-dessus tout était que sa vie lui échappât et qu’il ne fût pas maître de son destin. Or, c’était encore ce qui était en train de se passer ce soir, autour de la table.

Il enragea et se dit que, n’ayant pas vocation à faire potiche, il trouverait une excuse valable la prochaine fois pour ne pas accompagner Gauthier. Une question lui vint : n’était-il pas temps d’aller voir ailleurs ? Mais alors quoi faire d’autre et où ? Il faudrait se remettre à éplucher les prospections et monter des dossiers de candidature, bref reprendre la route sinueuse de la recherche de postes intéressants et vacants au sein de son ministère. Toutefois, comme il n’était en poste que depuis un an et demi et que rien ne pouvait aboutir sans le soutien de ses chefs, il convint qu’il était sans doute trop tôt pour s’en aller. Il fallait prendre son mal en patience, chaque emploi ayant ses avantages et ses inconvénients. Monter des projets de grande envergure demandait quelques sacrifices et il était en train d’en réaliser un. Mais certaines couleuvres étaient décidément difficiles à avaler.

– Eh bien, Messieurs, puisque l’ordre du jour est épuisé, je vous remercie.

Perdu dans ses réflexions, Benoit n’entendit pas le directeur général clore la réunion mais, au bruit des chaises déplacées, il se leva mécaniquement et emboîta le pas de son chef de service. Ce dernier, sachant pertinemment qu’il avait piégé son collaborateur jusqu’à une heure tardive, tenta de masquer son embarras en pérorant, lui montrant l’intérêt d’une telle réunion, évoquant péremptoirement la plus-value qu’il y avait apportée, exposant les enjeux du dossier et reprenant à son compte les conclusions du DG. Benoit sut se montrer diplomate, discuta un détail, étudia le projet de note avec attention et acquiesça devant les propositions émises. Gauthier fut content, il avait réussi à faire illusion et n’avait pas eu besoin de Benoit pour venir à sa rescousse.

Il était maintenant 23 h 00 et, grâce aux métros qui circulaient encore, Benoit n’eut pas à s’inquiéter pour rentrer chez lui. Pas besoin de prendre un taxi cette fois-ci. En outre, le directeur général n’avait pas évoqué de poursuivre les travaux le lendemain donc son week-end était préservé.

Le temps de fermer définitivement son bureau pour le week-end, Benoit se jeta dans les escaliers, en prenant bien soin de ne pas les dévaler car l’inverse aurait indiqué qu’il était pressé de terminer sa journée. Or, un tel mouvement aurait été perçu comme contraire à l’attachement qu’il s’agissait de montrer en toute occasion à l’objectif commun de la société, non pas comme une charge nécessitant un sens aigu du sacrifice mais comme une chance offerte à un personnel trié sur le volet. Ces manières hypocrites l’agaçaient prodigieusement mais il devait y sacrifier. En descendant donc doucement les majestueux escaliers de bois craquant, recouverts d’un tapis rehaussé de barres rutilantes en laiton, il se remémora sa première visite dans ces lieux chargés d’histoire et de secrets industriels. C’était la première fois qu’il était détaché dans une grande entreprise de service public fonctionnant comme une société privée.

Dès sa nomination prononcée, le directeur général l’avait reçu très cordialement et questionné sur son passé, son expérience, ses compétences. Comme beaucoup de ses collègues fonctionnaires, cadres supérieurs de l’administration, Benoit avait été muté sur ordre, sans qu’on lui demande son avis. Il en concevait une sorte d’amertume car sa direction des ressources humaines ne tenait pas souvent compte des desideratas exprimés par le personnel qu’elle gérait. Dès la première minute de la discussion, il avait compris qu’au lieu d’une présentation traditionnelle d’un subordonné à son chef, cette conversation de salon était en réalité un entretien d’embauche très formel. En effet, après quelques questions sans intérêt, le DG avait poursuivi très naturellement en anglais pour sonder le candidat. A priori, Benoit avait répondu correctement puisqu’il avait rejoint son nouveau bureau dès le lendemain. Depuis, il était devenu le bras droit de son chef de service sans être pour autant son adjoint officiel. Il montait et descendait les cinq étages dix fois par jour pour des réunions, des projets de note, les pauses des repas – quand il avait le temps d’en prendre – et se sentait de plus en plus à l’aise dans la grande Maison. Il y connaissait dorénavant les arcanes, les jeux de pouvoir, observant les ronds de jambes au grand chef le matin et les trahisons du soir, les sensibilités des uns et les intransigeances des autres… Il faisait partie du cénacle.

En dix-huit mois, il avait eu l’occasion d’assister à des scènes ahurissantes. A peine sorti d’une réunion de direction comme celle de ce soir, il avait surpris une conversation entre les plus proches collaborateurs du DG qui cherchaient déjà comment saboter le projet qu’ils venaient d’élaborer pendant plus de quatre heures et d’entériner une minute plus tôt. Que de temps perdu et d’énergie dépensée pour en arriver là ! Une autre fois, après avoir travaillé jour et nuit pendant trois semaines, les employés concernés par le dossier brûlant qui avait nécessité un tel investissement avaient été convoqués pour ce qu’ils croyaient être une séance de félicitations ; le directeur général l’avait transformée en débriefing sévère et chacun en avait pris pour son grade. De quoi faire des aigris… Pendant plusieurs semaines, l’ambiance avait été glaciale au sein des différents services, avec un nombre anormalement élevé d’arrêts maladie. Belle leçon de management !

Benoit avait aussi appris que chacun de ses gestes était susceptible d’être épié, analysé, rapporté et qu’il fallait donc faire comme tout le monde, c’est-à-dire se comporter en crabe parmi les crabes dans un panier qui ne voulait pas dire son nom. Dans le jeu des relations professionnelles de pouvoir, de concurrence et de séduction, il montrait un talent hors du commun, sans pour autant verser dans l’hypocrisie ou l’obséquiosité. C’était en ne prenant pas trop partie et en ménageant chacun qu’il avait gagné son indépendance et était estimé – et peut-être même redouté – de tous. Il avait vite compris que le silence est l’arme la plus précieuse quand, tout autour de soi, les autres cherchent des appuis. Benoit était rentré dans la cour des grands sans jouer avec eux pour autant. Dans ce jeu dangereux, il songeait sérieusement à regagner son corps d’origine car, un jour ou l’autre, il ferait les frais de ne pas faire partie d’une coterie, chose à laquelle il se refusait obstinément.

Toujours cette liberté d’esprit qui lui tenait à cœur.

Chapitre 2

Dehors, les arbres semblaient attendre les derniers participants de la réunion pour s’ébrouer et sombrer dans le sommeil. L’obscurité envahissante savourait sa victoire en contemplant le crépuscule, la nuit naissante se baignait de l’atmosphère tiède des soirées d’avril qui annoncent les chaleurs à venir. Les trottoirs dépouillés luisaient d’une fine pluie de printemps tombée un peu plus tôt et le brouhaha du jour passé n’était plus qu’un mauvais souvenir. Le silence se mariait aux ténèbres et la ville s’endormait. Dans ces moments-là, le marcheur solitaire a l’impression d’être le seul étourdi à ne pas profiter du repos accordé au travailleur du jour.

Benoit goûta l’air du soir comme on goûte une bouffée d’oxygène après un effort soutenu et pressa le pas vers la bouche de métro. Les retours tardifs se succédaient depuis plusieurs mois et la perspective renouvelée d’attendre sur un quai désert ne l’enchantait pas. Encore cinquante minutes et il serait chez lui.

En attendant sur le quai, Benoit vit sur le mur d’en face une affiche montrant une femme à moitié nue qui vantait les vertus d’un abonnement pour internet. Il eut une moue méprisante autant pour l’entreprise qui avait conçu cette publicité que pour le fournisseur d’accès qui en avait accepté la formule. Décidément, il ne comprenait pas le monde dans lequel il vivait : d’un côté, on recherchait l’égalité des sexes à tout prix, et de l’autre, on dévalorisait le corps de la femme. On passait à côté de l’essentiel, on oubliait de lutter en priorité contre la femme-objet, objet de convoitise voire de concupiscence, qu’on affiche dans la rue, dans le métro, sur des sacs plastiques, à la télévision ou sur internet, dans des tenues et des postures provocantes pour vendre tout et n’importe quoi. Une voiture avant-gardiste et c’était une « playmate » à moitié dénudée qui en faisait la promotion, de même pour un nouveau papier toilette, un biscuit apéritif… Quelle était cette société qui utilise la femme comme moyen de vente, sans respect pour son corps ? On abreuvait le bon peuple de publicités de plus en plus impudiques et les médias s’étonnaient de la recrudescence des violences physiques envers les femmes ! En appréhendant les déséquilibrés, on s’attaquait aux conséquences d’un phénomène certes dangereux mais personne n’identifiait les causes. Pendant que des jeunes filles se faisaient violer dans les garages ou dans les caves, on assistait en même temps à une utilisation commerciale dégradante du corps de la femme et une révolte de l’intelligentsia égalitariste contre les différences de salaires ! Quelle hypocrisie et quel manque de bon sens surtout ! Que le corps de la femme est beau quand on l’imagine mais comme il devient vulgaire quand on le dénature ! Un peu de cohérence, demandait seulement Benoit, juste un peu de cohérence…

Entrant doucement en station, la rame de métro cacha l’affiche géante – Benoit se jura qu’il ne ferait jamais appel à ce fournisseur – et mit fin à son agitation intérieure. Le quai fut brusquement réveillé par la musique d’un joueur de guitare émanant du wagon de queue au moment où Benoit en ouvrit la portière. S’asseyant sur un strapontin libre, il examina les occupants présents comme à son habitude. Prendre le métro après 23 h 00 nécessitait d’évaluer la menace potentielle car il n’était pas rare de croiser des jeunes gens bruyants voire querelleurs. A plusieurs reprises, il avait failli venir en aide à des jeunes femmes approchées d’un peu trop près mais tout était rentré finalement dans l’ordre. Même si le métro était devenu relativement sûr et les agressions rares, il fallait toutefois faire attention.

C’est en s’intéressant à trois adolescents en survêtement, revenant probablement d’une rencontre sportive, que Benoit eut subitement un choc, une vision incroyable.

Ce qu’il vit lui parut insensé, impossible, inimaginable.

Il eut un sursaut et, alors que celui qu’il examinait croisait son regard, il détourna instinctivement les yeux et baissa la tête. Que lui arrivait-il ? Etait-ce une simple hallucination après une journée de travail de quatorze heures ? Non il ne rêvait pas. Il était bien dans le métro, les jeunes garçons étaient bien assis dans le compartiment, en train de discuter amicalement et de refaire leur match. Et parmi eux, il y avait bien cet adolescent qui lui ressemblait comme deux gouttes d’eau, c’était invraisemblable.

Chapitre 3

L’ambiance avait été chaude et le résultat du match incertain jusqu’à la fin. Heureusement, Patrick, capitaine de l’équipe du lycée et membre de l’équipe de France B de volley-ball, était en forme et ses smashes avaient été décisifs. Quelle détente et quelle puissance musculaire ! A chaque rencontre, la même scène avait lieu au cours de l’échauffement : l’équipe opposée se positionnait au filet et enchaînait quelques attaques pour impressionner l’adversaire dès les premières minutes pendant que l’équipe de Patrick trottinait consciencieusement autour de sa portion de terrain, effectuait des étirements, s’assouplissait les poignets. Puis, pour calmer l’ardeur d’en face et sur ordre du coach, Patrick faisait une petite démonstration de force avec le passeur pour montrer ce que l’attaquant vedette de l’équipe était capable de réaliser : un échange se soldant par une détente verticale de plus d’un mètre et un smash d’une force phénoménale dans la portion des trois mètres du terrain adverse ! L’action avait pour effet immédiat de provoquer la stupeur dans le camp opposé et de l’amener à davantage d’humilité. Et chaque équipe alors de s’échauffer calmement dans son coin jusqu’au début du match…

Après la partie gagnée de ce soir, le professeur de sport, lui-même ancien joueur de Nationale 1, félicita ses joueurs car l’équipe était désormais qualifiée pour la phase finale du championnat de France des lycées. Il faudrait maintenant se déplacer hors région parisienne, ce qui ne manquerait pas de compliquer les choses avec les parents d’élèves dont certains voyaient d’un mauvais œil et le temps perdu sur les études pour courir le territoire et le coût des trajets. Mais c’était une autre histoire et il aurait bien le temps de s’en occuper plus tard. L’heure était aux réjouissances et le proviseur allait être content, ce qui n’était pas pour déplaire au professeur.

Dès la fin du match, les joueurs se dispersèrent comme une volée de moineaux car la soirée était déjà bien avancée. Un d’entre eux se joignit à Pascal et Alain, deux de ses coéquipiers qui avaient la bonne idée d’habiter dans la même rue que lui. S’intéressant aux mêmes sujets et parfois malheureusement aux mêmes filles, ce qui compliquait un peu leur amitié, ils cheminaient souvent ensemble entre la maison et le lycée. Cette fois-ci, il était tard et il ne fallait pas prendre le métro séparément car les parents des trois adolescents s’inquiétaient de les savoir seuls dehors après 23 h 00 : « En classe de Seconde, on ne se couche pas à des heures indues et le métro est mal famé la nuit », semblaient-ils se dire de concert.

Les trois amis se retrouvaient donc naturellement à chaque fin de match pour faire le trajet ensemble et discuter de choses et d’autres. Ils goûtaient d’ailleurs avec plaisir ces petits moments de liberté hors des créneaux habituels de cours au lycée. Toutefois, ils savaient qu’il ne fallait pas perdre trop de temps, au risque de perdre le bénéfice des dérogations parentales.

– Faut pas louper le premier métro les gars, sinon on perdra un quart d’heure et les parents nous feront encore une scène à l’arrivée, prévint Pascal.

– Décidément, nos vieux s’effrayent pour rien, protesta Alain en traînant les pieds. Tu as vu l’heure ? Il est à peine onze heures ! Si on ne peut pas rentrer une fois par mois à onze heures en Seconde alors où va-t-on !?

– Moi, je m’en moque car l’année est trop mal engagée : je suis bien parti pour redoubler, donc quoi qu’en disent les parents, je rentre à l’heure que je veux, confia le troisième larron.

Les trois adolescents s’engouffrèrent dans le métro qui attendait sur le quai et prirent place au milieu du wagon. Ils n’avaient que quelques stations à parcourir avant un changement qui les conduirait à leur train de banlieue. Certains maintenant d’arriver chez eux à temps, ils évoquèrent la suite de leur parcours dans le championnat.

Pascal reprit la conversation.

– Maintenant qu’on est en phase finale, on va pouvoir se balader à gauche à droite ! Ça va être sympa. Vous croyez que vos parents vous laisseront disputer les matchs en province ?

– Pour moi, répondit Alain, c’est pas sûr parce que ça va coûter cher.

– Eh ! J’espère bien que le lycée paiera les frais ! On est en quart de finale, tout de même ! Je suis sûr que le proviseur est fier de son équipe, tu imagines, son lycée champion, c’est la gloire !

– Tu plaisantes ? C’est sûrement pas prévu dans le budget ! Mais peut-être qu’il y aura un peu d’argent et ce sera aux parents d’avancer le reste. Et puis on n’est pas encore champion…

Le troisième camarade allait renchérir quand il remarqua un homme d’une quarantaine d’années en costume bleu, assis en face de lui, qui l’observait d’une manière inhabituelle. Son port, son maintien et son regard l’interpelèrent et un sentiment étrange l’envahit. Il n’eut pas le temps de chercher plus loin car la rame entrait dans la station qu’il attendait. En une seconde, il fut dehors et se dirigea vers le panneau indiquant sa correspondance. En regardant derrière lui, il remarqua que l’inconnu était resté sur son siège, le visage détourné, manifestement en proie à une vive émotion.

Rien de bien grave, c’était son problème, et puis il fallait se presser.

Chapitre 4

Désorienté, Benoit n’en crut pas ses yeux. Une partie de sa vie était en train de se dérouler dans sa tête et il était considérablement troublé par ce qu’il avait vu. Ce jeune garçon qu’il venait d’apercevoir quelques instants dans le métro, ce jeune lycéen au survêtement bleu et blanc, ce joueur de volley qui discutait avec quelques camarades, cet adolescent à l’allure tout à fait quelconque, c’était… c’était lui !