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Un hiver au soleil

De
554 pages

.....Tout va bien ; nous avons trouvé un brouillard intense à Lyon, de la glace à Avignon et ici, à Montpellier, on ne rencontre que des gens emmitoufflés, feutrés, calfeutrés, s’ils sortent, et chez eux mélancoliquement assis devant une cheminée où brûlent et flambent les magnifiques ceps de leurs vignes, gros comme des arbres, hier fertiles, aujourd’hui morts et desséchés. Cependant, le soleil brille, et pour des septentrionaux l’air est doux, comme en une journée d’avril dans nos vallées.

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À propos de Collection XIX

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Fritz Berthoud

Un hiver au soleil

Croquis de voyage

A mon ami Edouard Desor.

 

 

Passer les Alpes, suivre les hirondelles, les pinsons et les bouvreuils, fut un de mes premiers rêves. Mais toujours retenu, tantôt par des fils de soie, tantôt par les rudes liens du devoir et de l’épreuve, je touchais à l’âge où l’on ne voyage plus, lorsque vous m’avez appelé. Votre voix a rompu le charme et je l’ai faite avec vous cette tardive odyssée. En voici les souvenirs ; je vous les dois. Aussi bien sont-ils les vôtres autant que les miens, et sans doute, dans cet herbier, dans ce foin, en hâte, çà et là, fauché et recueilli, vous seul pourrez reconnaître les plantes et les fleurs dont chaque soir, émerveillés et joyeux, — bien fatigués aussi parfois — nous rapportions les gerbes au logis.

Quoi qu’il en soit, en feuilletant ces Croquis, songez, ami, aux jours heureux passés ensemble, aux travaux partagés et à notre vieille amitié.

 

1877.

F.B.

RHONE ET PROVENCE

..... Tout va bien ; nous avons trouvé un brouillard intense à Lyon, de la glace à Avignon et ici, à Montpellier, on ne rencontre que des gens emmitoufflés, feutrés, calfeutrés, s’ils sortent, et chez eux mélancoliquement assis devant une cheminée où brûlent et flambent les magnifiques ceps de leurs vignes, gros comme des arbres, hier fertiles, aujourd’hui morts et desséchés. Cependant, le soleil brille, et pour des septentrionaux l’air est doux, comme en une journée d’avril dans nos vallées.

Ainsi, tout est relatif, et chacun a sa part. Lorsque les tièdes haleines du printemps viendront reverdir nos prés, tout sera déjà grillé dans ces belles plaines du Midi ; les citadins se tiendront dans leurs étroites ruelles et dans leurs maisons bien closes où le soleil n’arrive pas. Malgré tout, les Suisses — quand ils le peuvent — font bien d’imiter quelquefois les eaux de leurs glaciers, et de courir, comme elles, à travers le monde. Après avoir suivi ainsi le Rhône, on remonte plus gaiement vers le chalet « de ses pères », et les grands bois de sapins verts consolent des oliviers gris et des terres calcinées.

Partout où nous avons passé, la question à l’ordre du jour, la vraie question d’Orient, c’est le phylloxera.

Voilà un infiniment petit qui remue le monde et va changer la vie d’une multitude de mortels. On ne parle que de lui, on en rêve. Ce n’est rien, et c’est tout. Un puceron invisible à l’œil. Mon Dieu ! il ne faudrait que savoir le prendre, mais on ne sait pas le prendre. Un jour, nous vous en parlerons plus méthodiquement. Patience ! En attendant, je fais comme tout le monde ; impossible de s’occuper d’autre chose.

A Lyon, on le voit poindre, il touche à la ville, et la Vierge miraculeuse de Fourvières, qui a préservé autrefois la cité du choléra et plus récemment repoussé les Prussiens, ne parait pas s’en émouvoir du tout..... Au moins, les Lyonnais les plus pieux ne se rassurent nullement et ne comptent pas sur sa puissance. Leur foi n’est pas moins vive cependant, leur confiance pas moins entière, car ils lui bâtissent une église colossale, avec les petits sous des fidèles. La foi a de ces éclipses et de ces faiblesses ! Sur la plus haute tour d’Avignon, on a planté, pour protéger la ville, une statue gigantesque de la Sainte-Vierge. Mais, prudemment peut-être, irrévérencieusement à coup sûr, on a cru devoir la mettre sous la protection d’un paratonnerre fort laid, elle, la maîtresse, la reine de toutes choses, comme si elle avait besoin de cette science, dont elle se moque à Lourdes et ailleurs, pour être à l’abri des orages.

Du reste, elle non plus ne peut rien contre la chimie et contre le phylloxera. Le Contat était riche par deux produits de son sol, la garance et les vins. Un homme, un incrédule probablement, a tué la garance, en découvrant dans le vil charbon de terre l’alizarine, et le plus chétif des insectes vient détruire la plante de Noé ! Aussi Avignon est triste. Château-neuf du Pape, sa gloire, n’a plus un cep, non, pas un ! Les petits, les humbles, les inconnus, ne sont pas mieux épargnés. Des propriétaires, qui faisaient, bon an, mal an, quatre à cinq cents pièces de vin, sont heureux d’en récolter huit ou dix, et les revenus de soixante, de quatre-vingt, de cent mille francs, sont réduits presque à zéro !

Même désastre à Nîmes, à Lunel, à Montpellier. Dans les plaines, on arrache les ceps et l’on sème de la luzerne ou du blé. Il y a ici peut-être une réaction légitime et une compensation. On avait trop usé de la vigne, on en avait mis partout, abandonnant tout pour elle, et même on en avait abusé, car on mélangeait ses produits avec des teintures malsaines. La vigne et la terre se vengent ; mais sur les coteaux, dans les pierrailles, que mettre à sa place ? L’olivier, en ces contrées, est une culture précaire et de produit incertain ; le moindre froid au printemps détruit la récolte, et souvent une gelée d’hiver fait périr l’arbre tout entier.

Avec tout cela, on ne perd pas entièrement courage. Il y a des épargnes faites pour traverser la crise ; on espère que le phylloxera s’en ira, comme l’oïdium, comme la maladie des pommes de terre, ou de force, ou de gré. On essaie de maint système, on étudie, on cherche. Si les savants ne trouvent pas l’X du problème, quelque ignorant peut-être mettra le doigt dessus. Le père Noé ne saurait abandonner ses enfants.

La Compagnie Paris-Lyon-Méditerranée, que cela intéresse au plus haut point, va, dit-on, mettre en vente dans toutes ses gares, à prix coûtant, du sulfure de carbone, avec la manière de s’en servir. Cet ingrédient a réussi à quelques vignerons, pas à tous ; il a ses prôneurs et ses détracteurs. Quoi qu’il en soit, on comprend l’importance de la question pour le chemin de fer. Le vin lui procurait un trafic immense. Pour avoir une idée du transport des marchandises sur cette ligne, il suffit de voir combien les voyageurs comptent peu en comparaison. De Lyon à Avignon, pendant six heures de trajet, quinze trains de marchandises d’une longueur effrayante ont croisé le nôtre, tous avec plusieurs wagons de vins, et seulement quatre ou cinq trains de voyageurs.

A côté du phylloxera et parallèlement, la grosse affaire dans tout le midi, c’est la lutte de l’esprit moderne et du cléricalisme, de la société et du Syllabus. Ce grand combat prend ici des proportions homériques par les souvenirs sanglants qui se trouvent à chaque pas, des persécutions subies en ces lieux par les protestants. On en a diminué le nombre, on n’a pas étouffé l’esprit huguenot. Les colonies réformées sont très vivaces, à Nîmes surtout et à Montpellier, où leurs membres ont conservé l’influence de l’instruction, de l’activité et de la fortune. Nulle part les camps ne sont plus tranchés et plus irréconciliables.

Mermillod, notre trop ambitieux compatriote, était ici l’autre jour. Ce martyr a été fêté, choyé, caressé, et il en est reparti les poches bien pleines.

Le pauvre homme !

*
**

Montpellier et Nîmes sont dans des situations à peu près semblables ; assises sur des mamelons, elles touchent à la plaine, en gardant derrière elles une riante et pittoresque ceinture de collines couvertes de villas et de cultures, çà et là fortement dessinées par des bouquets de pins qui découpent sur le ciel leur profil sombre.

Quant à l’intérieur des villes, je n’oserais dire qu’il a beaucoup de charmes, malgré des détails curieux de vieille architecture. Les Romains y ont passé, et la marque de leurs pieds est restée. D’ailleurs, nulle physionomie bien spéciale, rien de typique dans les costumes, dans les habitudes, dans les demeures. On s’habille comme partout, on vit comme partout ; à l’extérieur au moins, nul trait saillant et particulier : régne général du gris universel.

Aigues-Mortes et Arles font exception à cette monotonie, dit-on. Je vais m’en assurer. Adieu.

*
**

Le phylloxera ne lâche point sa proie ; il nous retient encore. C’est qu’en effet, plus on parcourt le pays, et plus il est difficile de voir clairement comment on peut se défendre contre cette terrible petite bête. Parlez-moi des grosses, on voit tout de suite à qui l’on a affaire, et par quels moyens le danger peut être évité.

Les gens de ce pays ont d’abord essayé d’une résistance franche et obstinée. Ils ont consulté tous les docteurs et suivi toutes les ordonnances. Plusieurs, presque toutes, ça et là, ont paru d’abord efficaces ; mais, soit qu’elles n’aient pas été appliquées avec assez d’ensemble et de persévérance, soit que la microscopique engeance se soit bien vite accoutumée au poison, comme Mithridate, au bout d’un an ou deux l’armée ennemie triomphait de nouveau sur toute la ligne. Quand on en est là, c’est la déroute : sauve qui peut ! Chacun fait à sa guise, arrache et replante tout ce qui lui tombe sous la main ; on ne pense plus à tuer le phylloxera, mais à vivre avec lui. Et comme il arrive d’Amérique, on a fait venir de sa patrie tous les cépages qu’il aime, sur lesquels il vit en honnête parasite, sans les tuer. Il y en a plus de quinze à vingt espèces ; on explique leur résistance à la blessure de l’insecte, non-seulement par une vitalité plus grande, ou par l’habitude, comme certains humains s’accoutument à la vermine, mais par une constitution organique particulière des racines. La question sera de savoir si la transplantation ne modifiera pas cet état de choses.

On s’inquiète aussi de la qualité des produits ; cependant, la quantité importe davantage en ces pays d’exportation où l’on cultive le vin pour les autres — on en boit très peu ici — pour le commerce et les préparations. On espère, d’ailleurs, retrouver par la greffe les cépages français de bonne race, et par là les mêmes produits que ceux qu’on récoltait avant l’apparition du phylloxera.

Toutes ces expériences demanderont bien des années. Jusqu’à ce qu’on ait des résultats constants et répétés suffisamment, on n’en peut tirer des conclusions pour ce qui concerne les contrées menacées.

Une leçon pratique fort importante ressort pourtant de tous ces faits. Il ne faut pas attendre que la place soit prise et le territoire occupé avant de combattre. Il est possible, sinon d’empêcher l’invasion, au moins de la retarder, de la limiter, de lui disputer le terrain pied à pied. A la première apparition des avant-gardes, il faut les cerner, les détruire par tous les moyens. On ne l’a pas fait ici et on le regrette amèrement. On gagnait cinq ou six ans, peut-être plus, et c’est bien quelque chose pour un produit annuel de soixante ou quatre-vingts millions.

Un savant nous a donné ce conseil avec cette consolation, que probablement le phylloxera ne trouverait pas dans nos vignobles montagnards des conditions aussi favorables que celles qu’il a rencontrées ici, et qu’on pourrait peut-être ainsi localiser le mal à des espaces restreints, sinon arrêter sa marche complètement.

En attendant, les souffrances ne sont que trop réelles en ces belles contrées. Les ouvriers qui gagnaient au travail de la terre 3 fr. 50 c. au minimum, souvent 4 et 5 fr., sont heureux d’avoir des journées de 1 fr. 75 c. et de 2 fr. Un bon nombre vont chercher de l’ouvrage aux environs de Béziers, de Narbonne, de Perpignan, encore peu atteints. Les ceps se vendent 60 c. le quintal en ville, 20 c. sur place. On les donne pour rien à qui veut les arracher. Tout était vigne ici, sauf les maisons, maintenant on y revoit des prairies et des champs de blé. Après tout, il y avait abus, et le phylloxera, par un certain côté, est une protestation ; la nature n’aime pas qu’on lui fasse violence. Nous sommes tous les jours au milieu des morts et des cadavres, c’est-à-dire dans les vignes — non pas du Seigneur. Les propriétaires, très complaisamment, nous accompagnent ; chacun d’eux raconte ses désastres et montre ses plaies. C’est l’unique préoccupation, on le comprend. Je vous quitte en ce moment pour aller visiter d’autres parties du champ de bataille.....

*
**

On cherche la couleur locale sans la trouver ; puis, au moment où l’on n’y songe plus, elle vient à vous. Nous nous promenions sur la jetée de Cette, le vent soufflait avec violence ; à cela rien d’étonnant au bord de la mer. Seulement, c’était le Mistral. Un marin vient à nous.

  •  — Messieurs, vous plairait-il de faire un tour en mer ? j’ai là mon bateau, il est excellent. Ah ! j’ai gagné bien de l’argent avec lui, quand le Magenta était en rade ! Une pièce de vingt francs, au moins. Mais il a brûlé depuis, vous savez, le Magenta ! L’amiral La Roncière le montait. Un fameux navire cuirassé ! Après cela, il est vrai que pour aujourd’hui il n’y a pas moyen de sortir du port : vent de tempête, nord-nord-ouest..... Il y aurait même danger. Tenez ! tous les bateaux rentrent, et ils font bien ! Même que voilà celui du gouvernement qui rentre aussi. Vous voyez bien l’ancre sur la voile... Et quand celui-là rentre, c’est qu’il ne fait pas bon au large ! Nous en avons des coups de vent ici, faut voir ! La vague passe sur la jetée comme une raquette... Regardez tout ce blé par terre... Un navire chargé de blé s’est perdu l’autre jour, et la vague nous a jeté la marchandise à la tête. C’est égal ! Mon bateau est un fameux bateau, et je connais mon affaire. Venez avec moi, je vous montrerai ma pêche d’hier. Un poisson superbe, plus de trois mètres de long !
  •  — Sans doute un thon ! hasardai-je, au milieu de ce flot de paroles.
  •  — Ah, bien oui, un thon ! On ne voit que ça par ici ! Non, un poisson inconnu ; il a manqué faire chavirer la barque d’un coup de queue, et même que j’en ai eu la marque à la figure !
  •  — Eh bien, allons voir ce poisson miraculeux. Où est-il ?
  •  — Ah ! je vais vous dire : nous ne l’avons pas pris. Le gueux, il a été plus fort que nous ! Nous lui avons tiré plus de dix coups de fusil ; mais ça glissait sur ses écailles ; si nous avions eu des balles, ça aurait été autrement ! Que voulez-vous, on ne nous donne que de la grenaille. Bon pour les petits oiseaux ! Et avec une amarre grosse comme le petit doigt, et un hameçon, que voulez-vous faire ? Misère ! En revanche, nous avons ramené deux chevaux-marins ! C’est bien joli les chevaux-marins ! Venez à la barque, la voilà ; une fameuse barque ! je vous les donnerai.

Machinalement nous suivons le personnage, lui, parlant toujours. Sa fameuse barque était couchée sur le quai, et n’inspirait rien moins que confiance. Il y entre d’un bond, et triomphalement tire de la cale ces fameux hypocampes : petits poissons curieux, plus petits que des sardines et fort communs, comme on sait.

  •  — Tenez, prenez ça ! C’est joli, et vous me donnerez une pipée de tabac ! On ne peut rien faire avec ce gueux de vent ; il faut attraper ce qu’on peut !
  •  — Sans doute, lui dis-je, et des pigeons quand on en rencontre sur la jetée. Je lui donnai pourtant sa pipée de tabac ; il s’en alla de son côté et nous du nôtre, également satisfaits de l’aventure, je suppose.

La ville de Cette s’étend le long du canal qui relie l’étang de Thau à la Méditerranée, et se développe en étages, à peu près comme notre capitale, sur la montagne au pied de laquelle elle est assise. Je dis la montagne, c’est le mot consacré. De fait, ce n’est qu’une colline pierreuse, de 180 mètres de hauteur, un mamelon isolé au milieu des eaux et des sables. Cette a 20,000 habitants. Ses quais fort développés sont couverts de barriques, de fûts et d’ouvriers. On ne s’aperçoit pas encore des ravages du phylloxera. Il est vrai qu’à Cette on fabrique le vin. — Du tout ! me réplique un Cettois ; on le coupe, on le parfume, on l’aromatise, on le met au goût des gens et des pays, avec l’étiquette qui leur plait ; mais le fond c’est toujours du vin, du vrai vin ! — Après cela, on comprend que celui que produisent les environs ait besoin d’être un peu arrangé.

De Montpellier à Cette, le chemin traverse des marais, et ces marais sont des vignobles. La terre retirée des canaux a rehaussé un peu le sol, et sur ce sable humide croît la plante de Noé, amante des coteaux desséchés. Elle y prospère même assez bien, et de plus s’y trouve, on l’espère du moins, plus que partout ailleurs à l’abri du phylloxera. Cette aimable petite bête n’aime pas le sable et l’humidité.

Revenons au port. Tous les bateaux sont rentrés en hâte et débarquent leurs pêches. — Maigre pêche ! Des sardines, des rougets, du menu fretin sans nom pour moi, des seiches, de petites raies et des coquillages mous, assez semblables à des cailloux couverts de boue. On les nomme des Visus, nous dit-on. — Et c’est frais à la bouche ! ajoute un vieux loup de mer, en retournant sa chique, que c’est comme un beurre ! Pas un poisson noble, ni turbots, ni soles. Mais ce n’est pas le moment. La bonne saison est en été. Alors les Espagnols et les Gênois arrivent en foule, les premiers pour le maquereau, les seconds pour la sardine. Les bateaux de pêche de la Méditerranée ne diffèrent de ceux de la Manche que par la voilure. Ils portent une grande voile blanche triangulaire et un foc à l’avant, tandis que les pêcheurs de l’Océan ont la voile carrée et de couleur brune.

Un navire venait d’arriver de Barcelone tout rempli d’oranges, que l’on déchargeait avec aussi peu de soins que l’on fait chez nous d’une charretée de pommes de terre. Au premier moment, cela paraît singulier. Rien de plus simple pourtant : l’orange, tout compté, ne vaut pas la pomme de terre.

Les maisons de Cette ne témoignent extérieurement d’aucun confortable, quoiqu’il y ait dans cette ville un grand commerce et des maisons fort riches ; mais Cette n’est que leur comptoir. La population se compose de travailleurs, tonneliers et matelots ; elle n’a point l’air pauvre et triste. Tout le luxe est dans les caves. Les chaix, comme on les appelle, sont magnifiques à voir.

On ne peut non plus passer à Cette sans gravir sa montagne. Malgré le vent horrible, nous avons fait le pélerinage, et c’est, à la lettre et au figuré, un vrai calvaire à monter, puisqu’une croix la surmonte et que les stations des pénitents sont marquées. Le chemin est pierreux, rocailleux, montant et malaisé. On irait loin dans le Jura pour trouver son pareil, et cependant le Jura, en fait de mauvaises charriéres, peut avoir des prétentions ! De plus, ce chemin grimpe entre deux murs fort élevés et crénelés de tessons de bouteilles. Toute la colline est couverte de petits enclos grands comme la main, fermés et séparés avec un soin jaloux. On y bâtit quatre murs qu’on recouvre comme on peut, on y porte de la terre, on y plante quelques pins, et cela fait une maison de campagne, où le dimanche les Cettois vont manger la bouillabaisse et la brandade de morue. C’est ce qu’on désigne chez nous sous le nom de vide-bouteilles, mais les méridionaux sont sobres.

Vers le bas du coteau, quelques belles villas font exception. Je ne sais comment on est parvenu à les entourer d’ombrages ; le roc perce partout, ou, pour mieux parler, tout le mamelon n’est qu’un énorme rocher. Cela doit faire un beau grilloir en été !

De tous les côtés, par contre, la vue est splendide. Au midi, les flots bleus de la mer et l’horizon illimité ; à l’ouest, les salins établis sur la bande de sable qui sépare l’étang de Thau de la Méditerranée, et au fond Agde et son ancien volcan ; au nord, les coteaux vallonnés de l’Hérault couverts de villages et couronnés, dans le lointain, par la ligne crénelée des Cévennes ; à l’est, la ville de Cette d’abord, avec ses bassins remplis de vaisseaux, puis le littoral ondulé, sa plaine immense, ses eaux étincelant au soleil, et tout au fond, entre ciel et terre, on devine les blanches murailles de la ville de Saint-Louis, Aigues-Mortes.

On ne peut imaginer un panorama plus varié et plus vaste. Mais que le ciel vous préserve d’y monter par le mistral, à moins que ce ne soit pour vos péchés !

Toutefois, le ciel nous a récompensés de notre peine. Etant entrés dans un café — Café de l’Opéra, il faut le nommer — pour boire un bitter en attendant l’heure du retour, le garçon, un fort beau jeune homme et très aimable, nous offrit, comme équivalent très apprécié à Cette, le Picon d’Afrique. Va pour le Picon. Quand on voyage, il faut essayer de tout. Le Picon est un cousin-germain du bitter — même race, un peu adoucie par le soleil du midi, voilà tout ! En le dégustant, mon compagnon, qui aime à s’instruire et qui est grand questionneur, se met à bavarder avec le maître de l’établissement : il veut savoir le prix du 3/6, ce qu’on pense des Turcs, ce qu’on dit de Gortschakoff, etc., etc. Tout en causant ainsi politique et philosophie, de propos en propos, l’entretien vint à tomber sur le vermouth.

  •  — Nous en avons de bon chez nous, dit mon ami, et nous le tirons de Turin. Pur Cora !
  •  — Cora tant que vous voudrez, reprit le bon limonadier piqué au jeu. Je parie qu’il ne vaut pas le mien ! On le fait ici, celui-là ; il est de première qualité. D’abord, je ne vends que ce qui est numéro un Par exemple, mon absinthe ! croyez-vous que je la prenne ici ou là, au hasard et au meilleur marché ? Du tout, je la tire uniquement, depuis vingt-cinq ans, de la maison Pernod. Vous connaissez la marque ?
  •  — Si je la connais ! fis-je en me mêlant à la conversation. Parbleu ! C’est de chez nous !
  •  — Eh bien, mon vermouth, c’est la même chose. Choix superfin. Vin de notre pays, et du meilleur, avec une infusion d’herbes aromatiques, rien que ça ! Point de distillerie, point de drogues, point de pharmacie ni de quinquina comme font ceux de Turin. En voulez-vous goûter ?
  •  — Très volontiers.

Et il fit un signe à son jeune homme, qui revint bientôt avec une bouteille fort avenante et de bonne mine. Et ma foi ! il avait raison, le bon Cettois, son vermouth est de cent piques supérieur à l’autre. C’est du pur vin ; mais il est vif ; prenez-y garde, si vous avez l’occasion de faire sa connaissance, ce que je vous souhaite.

Il fallait partir. Nous payâmes. — Mais, garçon, vous faites erreur : vous me rendez trop.

  •  — Dame ! c’est le patron !
  •  — Comment ?

Alors le patron, prenant la parole, nous dit du ton le plus amical :

  •  — Messieurs, quand on me demande du vermouth, je le vends, et même assez cher : neuf sous le verre ! mais quand je l’offre, messieurs, je l’offre ; veuillez bien l’accepter.

Il n’y eut pas moyen de l’en faire démordre et de nous acquitter autrement que par une large poignée de main et un sincère grand merci.

A ce taux, que de clients il aurait chez nous !

N’oublions pas d’ajouter que la curiosité seule ne nous avait pas attirés à Cette. Nous étions allés y chercher le souvenir du pauvre Gressly. C’est là qu’il vint faire, vers 1860, des études sur les coquillages et les animaux marins. Il voulait prouver, ce qui a été vérifié depuis, que tout ce grand monde des océans amers pouvait vivre dans des eaux salées artificiellement, aussi bien que dans celles qui le sont naturellement, on ne sait pourquoi ni comment.

Gressly n’avait pas été huit jours à Cette, que les matelots, les gamins, les gendarmes, toute la population active du port le connaissait et l’aimait. — Pauvre Gressly ! — Poor Yorick !

*
**

Montpellier n’est point une Célimène séduisante et coquette ; elle ne charme pas d’emblée et du premier coup d’œil. Ce serait Eliante plutôt, une personne sage, aimable, discrète, d’un caractère sûr, d’un esprit cultivé, à laquelle on s’attache dès qu’on a pu apprécier son mérite, et que l’on ne quitte plus ensuite sans en garder au cœur l’image et un souvenir reconnaissant.

Les maux ont du bon ; ils rapprochent les humains. Nous devons au phylloxera des jours heureux et des relations qui nous resteront chères. Toutefois, l’hospitalité cordiale et généreuse des habitants de Montpellier existait avant le fléau qui nous a conduits chez eux, et M. Scribe aurait pu la chanter, dans la Dame Blanche, tout aussi bien que celle des Ecossais, un demi-siècle avant l’apparition de l’Attila des vignobles du Languedoc.

Montpellier couvre un mamelon isolé, au pied duquel coulent et viennent se réunir deux petites rivières : le Lez, grand comme l’Areuse à Boudry, et le Merdanson, ruisseau fangeux, moins champêtre que celui qui descend de Rochefort à Granchamp. Ce nom retrouvé là-bas fait rêver. Les étymologistes n’en disent pas clairement l’origine, et cette fois on le leur pardonne. En revanche, ils expliquent du mieux qu’ils peuvent celui de Montpellier : il viendrait de Mont-Pessulus ou Pessulanus, en patois languedocien Montpejat, mont fermé à clef, parce qu’il était, au commencement des âges, entouré de palissades — ou de Mons-Puellarnm — la montagne des filles, ainsi nommée parce que des religieuses s’y réfugièrent pour échapper aux farouches Sarrasins, ou plus simplement et plus galamment, à cause de la beauté des dames de Montpellier.

On peut choisir suivant les goûts et les rencontres. Quant à nous, pour être sincères, nous avouerons que les femmes de Montpellier nous ont paru ressembler à leur ville, et posséder plus de qualités que d’éclat ; elles ont l’air et la tournure de bonnes petites ménagères, boulottes, affables et réjouies, tout à leurs affaires. Les mauvaises langues assurent que cette modestie de costume et d’allure disparaissait grand train avant le phylloxera. — Toujours lui ! Lui partout !

Lorsque les vignes donnaient soixante pour cent de revenu, les robes de soie et de velours couraient les rues et les campagnes ; le luxe le plus extravagant envahissait les demeures des vignerons ; c’était un enivrement général. Dans ce pays où personne ne se grise — car il n’y a pas d’ivrognes sans le vin blanc et son petit goût de revenez-y, trop connu chez nous — le vin, ou, pour mieux dire, le produit du vin tournait toutes les têtes et menaçait grandement la prospérité publique par l’excès de prospérité. Il était temps qu’une réaction survint et rendît Montpellier aux goûts studieux et laborieux qui l’honorent et lui donnent un cachet particulier. Nulle part on ne trouverait une société plus cultivée, plus instruite, plus tournée vers les choses intellectuelles. Le protestantisme et l’école de médecine, depuis si longtemps célébré, ont formé et maintenu à Montpellier un foyer de lumières et d’activité intellectuelle encore brillant de nos jours, et qui ne parait nullement près de s’éteindre.

Quoique les protestants aient été vaincus en définitive, puisque, après avoir été toute la ville, leur nombre est réduit à 5,000 environ sur une population de 55,000, les longues luttes religieuses ont laissé, même à leurs adversaires, quelque chose de leur énergie d’esprit et de leur besoin de libre recherche. Cette petite minorité réformée a conservé, d’ailleurs, une influence considérable par la position sociale et les capacités de la plupart de ses membres. Elle est la tête et l’âme de toutes les affaires et de toutes les entreprises d’utilité publique.

L’histoire des guerres intestines de Montpellier est aussi longue que sanglante ; chaque rue et chaque pavé en racontent les vicissitudes et les tragédies. Louis XIII y mit fin par la prise de la ville, après un siége, et par le massacre général des protestants.

Tuer les gens fut toujours le plus sûr moyen de leur apprendre à vivre. Seulement, on ne tue pas l’esprit ; les vainqueurs l’oublient toujours, et, sous d’autres formes, reparaît sans cesse le même antagonisme de la liberté et de la servitude.

Montpellier n’a pas de monuments anciens ni de grandes ruines. Elle ne date que du VIIIe siècle. Ses rues sont étroites, comme on les aime aux pays des ardents soleils ; de plus, sinueuses, tortueuses, montantes, pleines de cachettes et de culs-de-sac.

En revanche, elle a deux belles promenades : l’Esplanade, ancien rempart décoré d’une caserne, rendez-vous du beau monde à toute heure du jour ; le Peyrou, à l’autre extrémité de la ville, vaste terrasse à deux étages bordée de balustrades, plantée de beaux arbres, ornée au milieu d’une statue équestre de Louis XIV, à son entrée d’un arc de triomphe lourd et sans grâce, et, à sa limite opposée, d’un château d’eau d’un assez bon style. C’est là qu’un aqueduc de 14 kilomètres amène les eaux de la source Saint-Clément, voisine de celle du Lez. Tout cela rappelle Versailles et ne manque pas de grandeur. On y sent la main et le goût majestueux du grand roi. Mais la beauté et le charme de cet endroit viennent surtout du panorama qui l’entoure. La vue s’étend, d’une part, sur les garrigues, ou couines pierreuses, couvertes de maisons blanches et de châteaux jusqu’au mont Saint-Loup, avant-garde des Cévennes, dont on aperçoit les lignes bleuâtres ; de l’autre, sur la plaine jusqu’à la mer qui scintille dans le lointain.

La véritable gloire de Montpellier, c’est son école de médecine ; elle lui doit sa physionomie et ses titres les plus solides à l’estime des penseurs. Ce n’est jamais en vain que l’on vit dans un centre de lumières, de science et de travail. Les plus indifférents en ressentent l’influence. Ils ont beau fermer les yeux et nier la clarté, ils en profitent de mille manières. Sans le protestantisme et ses facultés, Montpellier ne serait qu’une bourgade aussi ignorée qu’ignorante, comme il y en a tant.

Les commencements de cette célèbre école de médecine se perdent dans la nuit des temps. On la fait remonter aux Arabes, grands médecins comme on sait. Il y eut un moment où sa renommée n’avait pas d’égale en Europe. Les professeurs les plus distingués y enseignaient, et les élèves et les malades accouraient de tous les points du globe. Le joyeux Rabelais y étudia et y professa. Longtemps les étudiants soutenaient leur thèse de docteur vêtus de la robe même du grand satirique. Vers sa vingt-cinquième année, Rousseau, déjà malade imaginaire et près de sa fin, croyait-il, vint y consulter un habile docteur. On peut lire le récit de cette odyssée dans les Confusions ; c’est un des épisodes amusants de ce livre amer et triste, mais non pas le plus moral. Une de ses lettres indique sa demeure, rue Basse, 26 ; la maison existe et un écriteau la signale aux étrangers.

Cette rue est toute voisine de la bibliothèque, où sans doute le jeune philosophe fit de longues stations. Il en est peu de plus riches ; elle a 30,000 volumes et 600 manuscrits, parmi lesquels la correspondance de Christine de Suède, et des pièces authentiques signées de Rabelais, dont l’un des bibliothécaires, M. Gordon, vient de publier les fac-simile très curieux. La bibliothèque possède aussi une collection intéressante de dessins de grands artistes. Cette collection serait mieux peut-être au Musée des beaux-arts ; mais c’est un legs, et le donateur a mis pour condition qu’elle resterait à la faculté de médecine, sous peine de retour à ses héritiers. Or, en France, aucune loi de fondation ne permet encore de changer les conditions précises formulées par un donataire. Mais cela viendra, espérons-le, quand on y connaîtra la législation perfectionnée dont un nouveau Solon vient de doter notre République.

Le Jardin des plantes fait partie de l’Académie de médecine et n’a pas moins de réputation. Plusieurs botanistes de premier ordre l’ont successivement dirigé et développé. Nous nous contenterons de citer M. de Candolle, dont la gloire nous revient, et son directeur actuel, M. Martins, Suisse aussi, au moins par sa mère, qui était Saint-Galloise. Il est notre compatriote à d’autres titres encore : ses relations nombreuses, ses fréquents séjours à Combe-Varin, la connaissance parfaite qu’il a des hommes et des choses helvétiques, la sympathie qu’il leur porte, ses études populaires sur les glaciers et sur la flore des tourbières du Jura, son esprit large et libéral, son amour des institutions démocratiques, sucé avec le lait maternel, tout cela l’a naturalisé en quelque sorte, et dans sa maison l’on respire l’air pur des Alpes. Nous avons parcouru avec lui son royaume végétal, et compté une à une toutes les plantes rares qu’il contient. La nomenclature en est infinie. Les arbres du nord et du midi s’y trouvent côte à côte mêlés et confondus. Toutefois, là aussi, il faut des serres chaudes et froides, des abris, des soins, des précautions sans nombre, tantôt contre la chaleur et tantôt contre le froid. Le climat de Montpellier est très variable ; il y gèle fréquemment, même en février, même en mars, à preuve que le skating-art, si fort à la mode, y est en grand honneur.

Il n’est pas d’année où l’on ne puisse y patiner, non sur de la glace artificielle ou sur de l’asphalte avec des patins à roulettes, mais sur la naturelle et vraie glace des étangs des environs.

L’horticulteur, en ces parages favorisés, est soumis aux mêmes soins, aux mêmes déboires et aux mêmes mécomptes que ses confrères des contrées septentrionales. C’est la même chanson transposée, les mêmes notes avec une autre clef, dirait un musicien.

Ainsi l’olivier, bien qu’il soit indigène, transi et grelotant, meurt de froid tous les dix ou quinze ans, et ne donne ses fruits que très irrégulièrement ; l’amandier, plus imprudent, qui fleurit en janvier, voit presque toujours ses fleurs détruites par de bonnes petites gelées blanches. Nous avons vu ce tableau, les arbres couverts de leur neige odorante et le sol à leurs pieds givré du froid de la nuit.

Tout est relatif ; n’envions rien. Quand les gelées tardives s’abattent sur nos vergers de montagnes, songeons aux amandiers et aux oliviers de la Provence et du Languedoc ; ils ont le même destin, mais ils sont moins beaux, voilà toute la différence. Les oliviers ressemblent à de petits saules gris à feuilles persistantes, tailles en boules et tondus ; les mûriers, mutilés aussi chaque année, prennent l’air malingre de culs-de-jatte estropiés. Encore une fois, consolons-nous, et ne dédaignons plus nos pruniers et nos pommiers rustiques.