Un séjour à l

Un séjour à l'ambassade de France à Constantinople sous le Second Empire

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326 pages

Description

Nomination de M. Thouvenel à l’ambassade de France à Constantinople. — Je suis invitée à accompagner sa famille en Orient. — Marseille. — Le paquebot le Sinaï. — La Corse, la Sardaigne, l’Archipel éolien. — Messine. — La Grèce. — La Troade. — Les Dardanelles. — L’aviso de l’ambassade l’Ajaccio. — L’arrivée à Constantinople. — Le Bosphore.

Au mois de juin 1855, quatre mois avant la prise de Sébastopol, l’empereur Napoléon III confiait l’ambassade de France à Constantinople à M.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Date de parution 11 avril 2016
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EAN13 9782346050321
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Langue Français

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Baronne Durand de Fontmagne

Un séjour à l'ambassade de France à Constantinople sous le Second Empire

AVANT-PROPOS

Lorsqu’on a vu un coin de l’Orient, on y a laissé de son âme. C’est pourquoi je reviens toujours, et avec un charme infini, vers les souvenirs du séjour que, dans ma jeunesse, j’ai fait à Constantinople. Le cours des événements qui modifient l’existence, les joies, les peines n’ont pu affaiblir en moi la vivacité de ces impressions. Il est vrai que, pour m’y aider, j’ai des notes et des lettres écrites à cette époque, la plus intéressante peut-être pour nous en Turquie, celle qui a suivi la guerre de Crimée.

Ces pages qui, dès l’origine, n’étaient pas destinées à voir le jour, ont paru, aux yeux de quelques amis, renfermer des documents trop précis et trop sérieux pour n’en pas tirer parti. On me fait observer que j’ai vu la Turquie lorsqu’elle commençait à peine à se « désorienter », que la plupart des personnages que je cite ont disparu de la scène et que leurs noms sont devenus historiques. Des anecdotes amenées par les circonstances traversent ces récits et sont presque toutes inédites.

Je laisse à ceux qui m’ont encouragée, la responsabilité de leurs appréciations. Pour moi, je l’avoue, parler de l’Orient, m’en occuper, sera toujours un plaisir très vif.

 

Tout, à cette époque, concourait pour rendre un séjour à Constantinople particulièrement intéressant. Nous n’allions plus trouver, il est vrai, la Turquie du bon temps ; celle qui, en 1717, avait fourni à lady Wortley Montagu de si séduisants tableaux pour sa curiosité et de si piquants matériaux pour sa correspondance. Si, chez les Orientaux, le temps marche plus lentement que chez les autres peuples, il avait cependant fait quelque chemin, grâce à Mahmoud, qui le premier, avec sa réforme, avait rompu le charme de cette immobilité orientale, qui pendant tant de siècles a conservé aux Osmanlis, avec leur caractère, leurs usages et leurs mœurs.

Les Turcs y ont-ils gagné ? On ne le dirait pas. Leur fortune a changé : voilà le plus clair. Leur manière de vivre devient plus mesquine, ils ont moins d’esclaves, de chevaux et de femmes ; les costumes sont moins nobles et moins riches ; les soies indigènes sont remplacées par des lainages venus d’Angleterre et d’Allemagne ; enfin, leurs fameux turbans disparaissent peu à peu pour être remplacés par des calottes rouges. J’ai eu de la chance d’aller en Turquie quand il y avait encore des Turcs !

Et puis, quelle fête en arrivant ! Chacun venait à nous. Nos récents succès de la guerre de Crimée avaient laissé une immense impression et notre prépondérance était alors à son apogée. Cette auréole de gloire rejaillissait sur tout ce qui portait le nom de Français. Nous étions au pinacle !

 

Les premiers temps furent donc délicieux d’enthousiasme et de joie. Mais la reconnaissance des Turcs ne fit pas long feu !

CHAPITRE PREMIER

Nomination de M. Thouvenel à l’ambassade de France à Constantinople. — Je suis invitée à accompagner sa famille en Orient. — Marseille. — Le paquebot le Sinaï. — La Corse, la Sardaigne, l’Archipel éolien. — Messine. — La Grèce. — La Troade. — Les Dardanelles. — L’aviso de l’ambassade l’Ajaccio. — L’arrivée à Constantinople. — Le Bosphore.

Au mois de juin 1855, quatre mois avant la prise de Sébastopol, l’empereur Napoléon III confiait l’ambassade de France à Constantinople à M. Thouvenel1, qui venait de jouer un rôle considérable dans les négociations qui avaient précédé et accompagné la guerre de Crimée, et le nouvel ambassadeur alla occuper son poste au mois de juillet de cette même année.

Diverses considérations ne lui ayant pas permis d’emmener immédiatement sa famille avec lui, il fut convenu que j’accompagnerais Mme Thouvenel pendant le séjour qu’elle allait faire en Orient. J’obtins de mon père et de ma mère, le comte et la comtesse de Melfort2, que des liens de parenté unissaient à M. Thouvenel, l’autorisation de suivre à Constantinople ma cousine, à laquelle m’attachait une intime amitié.

J’ allais donc faire sur les rives du Bosphore, et dans des conditions exceptionnelles d’agrément et d’intérêt, un séjour qui devait se prolonger pendant vingt-deux mois et compter parmi les époques les plus délicieuses de ma vie.

 

Le 2 septembre 1856. après un pèlerinage à Notre-Dame de la Garde de Marseille, Mme Thouvenel, son fils Louis, âgé de trois ans, Mlle de Melfort, 1 auteur de ces souvenirs et. enfin. l’abbé Pierre3, chanoine de Verdun, spécialement chargé de nous protéger pendant le voyage, s’embarquaient à Marseille, escortés jusqu’au paquebot le Sinai par les autorités, et notamment par le général Bazaine4. qui commandait alors dans cette ville et qui avait fait donner une aubade à l’ambassadrice par la musique militaire de la garnison. à l’hôtel d’Orient, où nous étions descendus.

Nous devions avoir la compagnie de lady Bulwer, sœur de lord Cowley, alors ambassadeur d’Angleterre à Paris, qui allait rejoindre à Constantinople son mari. sir Henry Bulwer. délégué anglais dans les principautés danubiennes. Le désappointement de ne pas avoir the state cabin qui nous était réservée, fut cause apparemment du retard de son départ jusqu’au courrier suivant.

Nous voilà donc seules maîtresses sur le pont du Sinaï, parfaitement agencé pour rendre notre voyage aussi agréable et confortable que possible, avec tente, tables, canapés, livres, etc. Le temps est favorable et nous nous tenons sur le pont toute la journée, y prenant nos repas, et ne descendant dans notre grande cabine que pour la nuit.

Jusqu’à ce que la Corse nous eût montré ses cimes, nous n’avons eu d’abord que l’immensité de la mer à contempler. Mais à dater de ce moment, nous sommes intéressées par la vue des côtes qui apparaissent de plus en plus pittoresques. Mes crayons ne me quittent pas.

J’avais lu dans Plutarque que « les plus agréables voyages sur terre sont ceux où l’on côtoie la mer. et que les plus beaux voyages sur mer sont ceux où l’on suit les rivages ». Plutarque avait sans doute en vue cette admirable Méditerranée, semblable à un beau lac bleu dont tous les contours, toutes les échancrures et les îles ont leur beauté, leur intérêt et leur histoire. Il avait navigué aussi probablement dans l’archipel grec et sur le Bosphore jusqu’à la mer Noire...

Et c’est là où j’allais. Radieuse perspective !

3 septembre. — Le premier aspect de la Corse est sauvage. Sénèque affirmait n’y avoir rencontré « que déserts et précipices ». Elle renferme aujourd’hui de charmants sites, des vallées fertiles, des campagnes riantes et bien cultivées qui prouvent la richesse d’un sol qui ne demandait qu’à être fécondé par le travail. Située sous le même ciel que la Sicile, montagneuse comme elle, habitée comme elle par des populations d’origine ibérique, mais soustraite aux influences helléniques, la Corse n’a produit ni un savant, ni un artiste. Seul, un grand homme y est né... Napoléon !

En face de Bonifacio, et en jetant les yeux sur la Sardaigne, nous avons aperçu un pays autrement sévère et tout hérissé de montagnes. Elles semblent plus petites que celles de la Corse, mais tellement serrées qu’on les croirait impénétrables. Cette contrée a des défenses naturelles qui l’ont notamment garantie contre la flotte française qui, en 1792. avait voulu l’attaquer, et qui avait à son bord le jeune Bonaparte. Il faut ajouter qu’une violente tempête, comme il en règne souvent dans ces parages, vint encore en aide à ses habitants.

La fumée du Stromboli nous avertit que nous avons atteint les îles Lipari, qu’on appelait autrefois îles Vulcaniennes ou Éoliennes. Elles sont au nombre de onze. Lipari, la plus grande, est fertile ; les autres sont arides et moins peuplées. Elles s’étendent toutes vers la côte septentrionale de la Sicile.

L’île de Stromboli, au pied de laquelle nous voguons, est un cône noir, élevé de huit cents pieds, des flancs duquel s’échappe continuellement un long nuage de fumée blanchâtre. La nuit, cette fumée est couleur de flamme et sert de phare aux navires. Ce phénomène d’un volcan qui brûle et fume sans cesse, passe pour être unique au monde. Le cratère du Stromboli jette des pierres et du feu qui roulent parfois jusqu’à sa base ; aussi n’y voit-on que quelques cabanes de pêcheurs et de maigres cultures.

Ces îles sont les premières qu’on rencontre en venant de France ou de Naples, et leur ensemble rappelle assez la forme de la Sicile, dont elles ne sont séparées que de cinquante milles. Elles sont évidemment le résultat d’éruptions volcaniques, indépendantes les unes des autres. L’île de Julia n’est sortie de la mer qu’en 1831. Virgile vieillit terriblement ses voisines, puisque c’est là qu’il avait placé les Cyclopes forgeant les armes d’Énée, et de là aussi qu’il faisait partir l’Eurus, l’Aquilon et le terrible Borée déchaînant les orages et les tempêtes sur l’Univers.

Nous gagnions la Sicile !

Cette île magnifique, la reine de la Méditerranée, est le point culminant d’un énorme barrage sous-marin qui s’étend entre l’Italie et la Tunisie. C’est une espèce d’isthme caché par les flots, qui réunit l’Europe et l’Afrique. Le premier aspect de la Sicile rappelle les plus beaux coins de l’Italie, mais, dans le bouleversement qui a séparé l’île du continent, il est aisé de voir que la Calabre n’a pas eu la meilleure part.

Quand on entre dans ce détroit de Messine si enchanteur, on est frappé de la transparence de l’atmosphère, qui détache sur l’azur du ciel la coupe des montagnes et laisse apercevoir, à de grandes distances, les moindres détails du terrain. Nous aurions voulu ralentir la marche de notre bateau pour admirer plus à l’aise, mais. au contraire. les courants, si rapides en cet endroit, accéléraient notre allure. Le soleil matinal éclairait la côte de Calabre d’une teinte de corail rose, tandis que le mont Pélou projetait ses ombres plus vigoureuses sur la côte verdoyante de la Sicile.

En passant devant la roche de Scylla. qui domine la mer comme une énorme dent détachée du rivage d’Italie, nous avons parfaitement pu constater que le mugissement des flots qui se précipitent dans ses crevasses ressemble en effet à l’aboiement d’une meute de chiens, dont l’imagination des anciens a fait un « monstre marin ».

On prétend que si Charybde et Scylla paraissent aujourd’hui moins dangereux, c’est que le bras de mer s’est un peu élargi, ce qui diminue l’impétuosité des courants. Pourtant, à certains jours, ils sont encore si violents, qu’il y a, à l’entrée du détroit, des pilotes toujours prêts à guider les navires (et à les dépouiller en cas d’accident, de véritables corsaires).

Le détroit de Messine mesure dans sa plus grande longueur, c’est-à-dire du nord au sud, du cap Paros ou cap Dellarnie, 28 kilomètres ; à l’endroit le plus resserré. sa largeur est de 3 kilomètres.

4 septembre. — Je fus tirée de mon sommeil par la symphonie argentine de cloches qui m’arrivait par-dessus les flots. Cette musique, d’un charme presque céleste, m’annonçait l’approche de cette coquette ville de Messine qui envoie aux voyageurs à travers les mers, comme un salut de bienvenue, l’harmonie de ses cloches innombrables.

Messine est bâtie sur le versant d’une colline dont le sommet est couronné par une forteresse : son port, qui a près de quatre milles de circuit, est un des plus sûrs mouillages de la Méditerranée, et l’activité du commerce y attire un grand nombre de bâtiments de tous les pays. Il est défendu par la forteresse de San Salvador et sa profondeur est telle que les plus grands navires débarquent à l’aide d’une simple planche, et c’est ce que nous avons fait aussi très facilement.

Nous avions plusieurs heures devant nous pour visiter la ville, qui est partagée en deux artères parallèles : le Corso et la strada San Fernando. Des rues tirées au cordeau coupent ces larges voies, pavées de dalles brillantes et brûlantes au soleil, qui ne semblent pas devoir être commodes pour les pieds des chevaux ; mais combien faciles à laver par la moindre pluie et favorables à la salubrité publique ! Heureux pays où l’on ne respire que le parfum des bois d’oranger, et où la poussière ne vous aveugle pas ! Il semble que l’on ne doit pas y connaître les maladies.

Malheureusement, les figures hâves des premiers habitants que nous avons aperçus en arrivant à six heures du matin ont donné un démenti à ces joyeux augures ; elles contrastaient péniblement avec l’aspect si gai de la ville. Une récente épidémie venait d’éprouver Messine et la misère était grande.

Notre première pensée fut d’entrer dans une église pour entendre la messe de notre compagnon l’abbé Pierre. Une pauvre paroisse des faubourgs, déjà remplie d’une foule misérablement vêtue, mais dont l’attitude et les prières, prononcées à haute voix, nous ont impressionnées. Nous ne sommes pas habitués, dans nos froids pays du nord. à ces démonstrations excessives de la piété et de la foi. En Sicile. plus encore qu’en Italie, tout est véhément. Quand la clochette de l’enfant de chœur annonça le moment de l’élévation, hommes, femmes, enfants tombèrent le front sur les dalles de l’église, les baisant avec soupirs et sanglots. Plusieurs confessaient leurs péchés à haute voix, en se donnant de grands coups dans la poitrine. Chacun demandait à Dieu et à la Madone ce dont il avait besoin pour lui et les siens. On sait combien la ferveur italienne se traduit facilement en supplications familières. Dans la touchante naïveté de sa foi. il donne à ses pensées le caractère d’une exigence ; pauvre peuple, malheureux aussi par la faute du gouvernement sans prévoyance du jeune roi François Il (et qui n’est guère plus heureux aujourd’hui).

Au sortir de l’église, des mendiants s’attachaient à nos vêtements : ils ont une manière de dire per pietà, per carità, qui est irrésistible ; quelques « grani » rapportent d’abondantes bénédictions. Nous avons croisé en chemin bon nombre d’Abbati et de Capucini qui se rendaient d’un pas diligent à leurs paroisses ; les premiers nous saluant au passage gracieusement ; ils portaient des habits courts et montraient leurs mollets noirs ; leurs chapeaux étroits et longs, à la « Basile », nous faisaient penser à l’air de la calomnie du Barbier de Séville.

Avant d’arriver dans les beaux quartiers, nous avons traversé de petites rues amusantes. Dans ces pays bénis du soleil, tout se passe au dehors ; ce sont des tableaux vivants pleins d’animation et de pittoresque. Il faut venir dans les pays chauds pour comprendre la raison d’être des voies étroites et tortueuses ; ces ruelles sont abritées des ardeurs du soleil par des pans de tapis, d’étoffes et des rameaux de vigne qui tamisent le jour et entretiennent la fraîcheur : ravissantes, ces minuscules boutiques, encombrées de pastèques roses, de melons et de tous les fruits du midi ! des guirlandes de raisins, d’oignons, de piments rouges, en décorent l’entrée. Ces coins d’ombre et de soleil sentent déjà l’Orient et devraient attirer les peintres.

La strada San Fernando est très belle avec ses maisons blanches garnies de balcons fleuris aux stores de couleurs éclatantes.

Quelques femmes à la tournure élégante et coiffées de la mantille se rendent à la messe, un livre d’heures à la main. (Cette fois, cela sent l’Espagne.) D’autres entrent dans ces charmants magasins de bonbons ou de colifichets, si coquettement arrangés. Les petites bourgeoises portent la saya (robe noire) et une dentelle ou un fichu noir gracieusement posé sur les cheveux et croisé sur la poitrine.

Les Italiennes et les Espagnoles ont plus de soin, plus d’art et plus de goût dans l’arrangement de leurs coiffures que les femmes des autres pays et leur beauté en est très relevée. Leur coquetterie, en un mot, est mieux entendue. Ici, du reste, elles ont des dons naturels très appréciables. Les cheveux, les yeux sont tous noirs et fort beaux, les traits réguliers ; avec cela, un air vif et enjoué, une jolie démarche.

Le mouvement de la ville s’accentue. Nous prenons des sorbets dans un établissement tout brillant de glaces et de dorures.

Les monuments de Messine sont peu remarquables. Rien d’ancien, de terribles tremblements de terre ayant bouleversé plusieurs fois la ville. Sur la place de la Cathédrale, il y a pourtant une belle fontaine dont la nappe d’eau est formée par trois vasques portées par des satyres, des naïades et des génies surmontés par un héros armé. Sur les grands bassins qui en font le soubassement sont différents sujets sculptés, représentant des fleuves et des monstres marins ; ce monument est exécuté en marbre et en granit rouge.

Mais ici, comme à Naples, c’est la nature qu’il faut surtout admirer. Du château que Richard Cœur de Lion fit bâtir pour contenir les Messinois, on a une vue superbe. Nous sommes allées aussi en voiture à San Gregorio. où il y a un couvent de femmes dont l’église a une grande réputation. Il est situé sur une des collines qui entourent Messine, et le soleil de midi eût été dangereux si nous n’avions eu la précaution de nous garantir la tête avec d’épais châles de laine ; cela me faisait penser aux burnous des Arabes et aux turbans des Turcs, si appropriés aux pays du soleil.

Quoique la poussière eût sensiblement terni l’éclat des lauriers-roses et des aloès qui bordaient la route, nous la trouvions belle et intéressante, car, à mesure que nous gravissions cette montée, les horizons s’agrandissaient ; quelques citronniers, des caroubiers parfois donnaient un peu d’ombre.

Une vraie merveille, cette petite église de San Gregorio. avec ses fines découpures de marbre et sa décoration intérieure. Une mosaïque de lapis lazuli, de cornaline, de jaspe et autres pierres rares recouvre les murs. Les colonnes qui soutiennent la tribune sont en marbre noir d’Égypte. » Mais les peintures qui décorent votre coupole sont coquettes et bien mondaines, mesdames les nonnes ! Vous me direz que cela va avec votre beau climat, vos jardins d’orangers et la vue admirable dont vous jouissez de vos terrasses. Puis, il parait que votre Ordre n’est pas des plus sévères et que de la ville on vient souvent dans votre belle église pour entendre vos chants... »

Nous avons peine à nous arracher à l’admirable panorama que l’on aperçoit de la terrasse de San Gregorio. La vue plane sur tout le détroit. les belles montagnes et les vastes plaines qui étendent jusqu’au rivage, les unes livrées à l’agriculture, les autres sillonnées de ravins profonds. Le regard plonge sur un des plus beaux sites de la Sicile ; on voit tout Messine. son port, la mer, les montagnes, la Calabre, etc. Nous étions émerveillées de la multitude de clochers que possède Messine, deux à trois cents, qui dépendent d’autant d’églises ou couvents.

La plus grande de ces églises est la Matricia (l’église mère), la seule qui ait anciennement résisté aux tremblements de terre. L’ancienne voûte, qui fut détruite en entier, est remplacée par une charpente mobile, pour lui permettre de suivre les oscillations futures, précaution assez usitée dans un pays trop sujet à ces sortes de calamités. (Je croyais cette église en simple réparation, mais voilà ce qui me fut expliqué.)

Beaucoup de dorures et d’ornements de mauvais goût dans les églises que nous avons visitées à Messine. Partout un Christ en cire rose debout sur le tabernacle, tenant de la main gauche un drapeau rouge.

La cathédrale est dédiée à la Vierge. L’origine de cette consécration date du temps où saint Paul étant venu en Sicile, fit aux Messiniens un sermon qui prouvait la virginité de la Mère de Dieu. Le peuple, raconte-t-on, fut tellement touché de la grandeur de ce miracle, qu’il envoya à la Sainte Vierge, qui vivait encore, une députation de ses notables pour implorer sa protection. La Sainte Vierge daigna répondre par un écrit daté ainsi : « L’an 42 de notre fils. indiction I, le 3 juin, le 27 de la lune, à Jérusalem. »

Cette lettre fait acte de foi à Messine. Tous les ans, à l’Assomption, on célèbre la fête de « la Lettre » en même temps que celle de la « Vara », dont l’origine n’est pas moins extraordinaire.

La superstition et une foi aveugle sont encore un des traits caractéristiques du peuple sicilien. Partout des croix, des Madones. Les Italiens, comme les Espagnols, donnent toujours à leurs Vierges une jolie figure, une physionomie touchante, puissant attrait pour la dévotion.

Mais, il faut rejoindre le Sinaî. Adieu à cette jolie ville de Messine, si vite relevée de ses cendres et que nous nous promettons de revoir. Nous ne quittons pas des yeux le monstrueux et terrible Etna, jusqu’à ce que, à son tour, sa cime neigeuse, qui contraste avec ses assises verdoyantes, ait disparu dans la mer. L’Etna n’est pas le seul volcan de la Sicile, mais sa grande figure s’élève à une telle hauteur et domine tellement les montagnes qui l’environnent, qu’elle semble former à elle seule la Sicile, tout le reste lui servant de base. Trop souvent, hélas ! ses feux souterrains répandent la mort ! Vulcain était bien placé là ! Il avait établi ses forges sur l’Etna.

En dépit de Vulcain, la poésie pastorale serait, dit-on, éclose en Sicile. Elle était si bien faite pour un pays où les plus riants dons de la nature s’unissaient aux qualités heureuses du tempérament des habitants, qualités qui les faisaient renaître de leurs épreuves aussi forts qu’avant ! Il ne leur fallait pas de rudes travaux pour faire d’abondantes récoltes ; c’était la nourrice du peuple romain et on pouvait bien y édifier des temples à Cérès !

*
**

Sur notre gauche, en suivant les rivages italiens, on nous fait remarquer au milieu des rochers, dans un site audacieux, un village des célèbres brigands calabrais. Perchés dans ce nid d’aigle, ces hardis aventuriers pouvaient y dormir tranquilles...

L’aimable commandant du Sinaï, M. de Sarty, intéressé à mes crayons, se tenait sans cesse près de moi, me nommant les sites remarquables ; plus d’une fois, j’ai compris l’attention délicate qu’il avait de faire manœuvrer de façon à me rapprocher de points de vue qui, sans cela, eussent été perdus pour moi.

J’ai dit que nous étions seules sur le pont : j’oubliais un courrier de l’ambassade anglaise, attentif à baisser ou relever les pans de notre tente, suivant que j’avais besoin de soleil ou d’ombre. Il me passait aussi le Graphie, mais nous n’avons pas échangé une parole. Il s’est tenu respectueusement à l’écart.

Le gouvernement anglais attache une grande importance à ne confier sa correspondance qu’à ces courriers, qui profitent de chaque bateau pour aller à Constantinople et en revenir. Mais cette mission ne les rend pas toujours inaccessibles aux séductions des « sirènes », car le commandant du Sinaï m’a raconté que, dans l’un de ses précédents retours en France, un de ces Queen’s messengers était descendu à Messine avec une des passagères, une dame grecque, et on ne les avait pas revus. La dame aux beaux yeux noirs et l’Anglais ne semblaient pas pourtant se connaître à bord. mais il parait qu’il n’est pas toujours nécessaire de se parler pour s’entendre : elle abandonnait ses trois enfants et sa femme de chambre sur le Sinaï ! La précieuse valise avec les dépêches diplomatiques a-t-elle été oubliée aussi ?

Reggio ! Cette petite ville, ainsi que quatorze autres et environ cent trente-six bourgs, fut détruite par le tremblement de terre de 1783 et ne s’est guère relevée de ses ruines. Des abîmes se sont creusés partout. On voit la trace de ces affreux cataclysmes dans toutes les Calabres. Mais les rivages que nous côtoyons paraissent assez bien cultivés : nous remarquons des plantations de vignobles, de mûriers et d’orangers. Il y avait alors des troupes royales campées au bord de la mer.

Après avoir perdu de vue les côtes de la Calabre, nous avons doublé le cap Spartivento, cap des tempètes. C’est un passage dangereux à cause des courants en sens contraire, du nord et du sud, auxquels on est exposé. Nous y avons été fortement, ballotés. Les montagnes élevées et sévères sont souvent enveloppées de nuages qui les assombrissent encore. Les pirates seuls abordent ces dangereux parages, certains, comme leurs frères les brigands calabrais, qu’on ne les y suivra pas.

Notre traversée de la mer Ionienne a été assez monotone. Enfin nous apercevons les côtes du Péloponèse. Le premier objet qui frappe la vue à l’horizon est cette grandiose montagne, le Taigète, dont le sommet se perd dans les nues et qui de loin signale comme un phare la terre de Grèce aux navigateurs. Puis, en s’approchant, on découvre bientôt, sortant de l’eau bleue, le cap Matapan, le Ténare des anciens, qui est encore le cap des tempêtes des matelots grecs, redoutable falaise s’étageant par des escarpements gigantesques jusqu’au sommet le plus élevé du Taigète et descendant à pic dans la mer. De ces montagnes. le vent tombe avec une telle violence qu’il détache et lance parfois des pierres jusque sur le pont des navires. Dans les fissures d’un roc qui paraît inaccessible. on distingue les ruines d’un monastère où résiderait encore un ermite. Il est légendaire, invisible aux voyageurs profanes. Il est considéré comme « le bon génie » des matelots qui, pieusement, viennent déposer au pied de son rocher des vivres que l’ermite ne descend prendre que lorsque les voiliers se perdent au loin à l’horizon. La légende ne servirait-elle qu’à dissimuler le secours que se rendent entre eux les membres de « la confrérie des pirates » ? C’est probable.

Plus haut, des forbans se cachent dans de petits villages qui semblent des nids d’aigles suspendus sur d’affreux précipices. Ils infestaient encore, il n’y a pas longtemps, les eaux de l’Archipel.

Dans le golfe de Laconie, qui sépare les deux promontoires de Ténare et de Malée (aujourd’hui Saint’Angelo), les flots, presque toujours en courroux, poussent les navires sur les écueils qui avoisinent ces parages et qui sont formés par la chute des fragments de rochers qui se détachent des montagnes. Ce passage est très dangereux ; plus d’un navire s’y est perdu.

Il ne reste plus vestige du temple dédié à Neptune, ni de la statue qui semblait dominer les flots irrités... et qui n’en était guère obéie.

Les pêcheurs d’épongés font le commerce dans ces parages. Ce n’est qu’à quelques lieues du cap Saint’Angelo que le vent. qui s’échappe avec fureur des gorges des montagnes de Laconie, ne se faisant plus sentir, la mer redevient belle et l’on n’est plus secoué. De légères embarcations grecques, sans pont et couvertes de voiles, passent à côté de nous. Elles sont remplies de femmes et d’enfants qui vont vendre à Hydra des corbeilles pleines de melons et de raisins, pendant que les hommes vont à la pèche. C’est la vie de presque tous les jours. Leur élément, c’est la mer. « Ils y jouent comme l’enfant de nos hameaux sur la fougère de nos montagnes ; la destinée du pays est écrite par la nature5. »

Dans ce golfe de Laconie qui sépare les deux promontoires, à cinq lieues du cap Malée, se trouve une des îles de l’Archipel, la célèbre Cythère, dédiée à Vénus, aujourd’hui Cérigo. Vue du côté sud où nous la côtoyons, il faut avouer que « l’île des Amours » est désenchantante ; ce ne sont que rochers arides, sans végétation, qui « ne pourraient nourrir les colombes de Vénus », selon la gracieuse remarque de Michaud. Dans la partie nord seulement il y a de la verdure et des terres cultivées ; aucun vestige du fameux temple d’Uranie.

Ce qui donne tant de charme à un voyage, c’est le souvenir des temps passés ; mais, si on se monte trop l’imagination, il faut se préparer à essuyer plus d’une déception quand on approche de la Grèce. Seulement, les souvenirs et les ruines ont ici tant de grandeur, qu’on se plaît à les orner des parures qui leur manquent. Ajoutons que le ciel de la Grèce est magique, que les montagnes s’y découpent avec une élégance particulière. que l’air offre une transparence qui permet de voir de très loin, qu’enfin, les rochers sont entourés d’une frange diamantée étincelante au soleil qui fait ressortir leur blancheur lumineuse sur une mer de topaze. Vers le soir, ces mêmes rochers sont enveloppés de teintes idéales qui les métamorphosent encore. Par exemple, les jours de tempête, adieu les illusions. Mais nous avons toutes les chances pour notre navigation : le temps est adorable et nous voyons tout sous le meilleur aspect. La mer prête son charme mystérieux et enchanteur à toutes ces formes issues de ses profondeurs.

En sortant du golfe de Nauplie, nous arrivons bientôt dans le canal qui sépare la terre ferme des iles d’Hydra et de Spetzia.

Hydra, la plus rapprochée du continent, offre aussi le plus joli site que nous ayons encore vu de la Grèce. De hautes montagnes dominent toujours le paysage. mais les pelouses d’un vert pâle sur leurs flancs arrondis et des bois d’oliviers descendent en pente douce jusqu’à la mer. Le canal d’Hydra ressemble plutôt à un fleuve qu’à un bras de mer. Il est semé d’une multitude de ces gracieuses petites barques que nous avions déjà rencontrées et dont les chargements en fruits de toutes sortes nous font venir l’eau à la bouche.

La ville d’Hydra couvre entièrement la petite île de ce nom et brille par sa blancheur de l’autre côté du canal. Les maisons se dressent perpendiculairement les unes sur les autres. Elle a été le refuge de la liberté et du commerce pendant la domination turque.

A quelque distance, en face d’Hydra se trouvent Argos, Epidaure et Trézène, si célèbres sur cette petite langue de terre. Chacun sait que c’est à Epidaure qu’Esculape avait son temple et à Trézène que Phèdre brûla pour Hippolyte. Aujourd’hui, à la place de Trézène. il y a une petite ville appelée Mittone.

Bientôt nous perdons de vue les côtes du Péloponèse pour traverser le golfe de Salonique. Enfin paraissent les montagnes de l’Attique et l’Acropole !

6 septembre. — Du mouillage du Pirée. on découvre tout l’emplacement de la moderne et de l’ancienne Athènes ; mais nous sommes condamnées à les admirer du bout de nos lorgnettes, car il fait trop chaud pour qu’il nous soit permis de descendre à terre. Quant à Mme Thouvenel, elle avait résidé à Athènes près d’un an, en 1849, pendant que son mari y était ministre de France, et n’était pas autrement curieuse d’y retourner pour quelques heures seulement.

Nous aurions eu bien des désappointements en débarquant au Pirée : on est surpris de constater le grand nombre de cafés, de cabarets et de billards qui s’y trouvent réunis ; ils forment au moins le tiers des maisons de la ville, et même plus loin. là où les temples et les statues foisonnaient, on ne voit que débris au milieu de plantations d’oliviers recouverts de cette poussière blanchâtre qui s’étend en couche épaisse sur toutes choses. Partout l’abandon.

Des visites nous font passer le temps : M. Sabatier, le représentant de la France, l’amiral Bouët-Willaumez, etc. On nous régale de cet excellent miel du mont Hymette qui vient bien à propos rafraîchir nos gosiers irrités par la poussière du charbon dont on renouvelle la provision.

Le port du Pirée se trouve vis-à-vis de l’île d’Égine ; il est petit, mais sûr. On l’appelait autrefois Port Leone, nom qui lui venait de deux beaux lions de marbre qui ornaient son entrée et qui figurent aujourd’hui devant l’arsenal de Venise. Ils devaient faire beaucoup mieux sur leurs piliers naturels. On les a remplacés par deux lanternes. Ce qui est plus intéressant, c’est qu’on voit les débris des vieilles murailles qui défendaient le port du temps de Thémistocle.

Les monts Parnès, à l’est d’Athènes, sont une chaîne de montagnes boisées, sur laquelle croît une herbe dont les exhalaisons causent des accès de fièvre lorsque le vent du nord les apporte du côté de la ville.

Quoique située par trente-huit degrés de latitude, on prétend que le climat d’Athènes est très éprouvant. C’est la neige, qui plus de la moitié de l’année couvre le sommet des montagnes avoisinantes, qui produit un froid désagréable en hiver. Aussi ne moissonne-t-on qu’en août aux environs d’Athènes, tandis qu’en Sicile on le fait des le mois de mai.

Il y a encore beaucoup de chouettes, l’oiseau cher à Minerve, dans le creux des rochers de la citadelle.

Il paraît que pour bien goûter les poètes grecs et leur rendre justice, il faut avoir vu l’éclat de la lune en Grèce, mais surtout avoir contemplé ses magnifiques levers du soleil. Quiconque ne l’a pas vu se lever derrière la chaîne de l’Hymette. ou derrière les innombrables chaînes de montagnes qui bordent la Grèce du côté de l’Orient, « ne peut. dit un poète, comprendre l’aurore aux doigts de rose, qui ouvre les portes du soleil et s’enfuit après l’avoir annoncé au monde..

A défaut de l’aurore, nous avons eu un admirable spectacle en quittant le Pirée : vers la fin du jour, la mer d’Athènes prend des tons violacé et pourprés d’un effet magnifique.

Bientôt s’efface de notre horizon l’Acropole, le Parthénon. détachés des monts Hymette et Pentélique.