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Une anthropologie de la bibliophilie

De
158 pages
Le livre fait partie de notre quotidien et de notre histoire, de manière plus ou moins intime. C’est cette intimité, plus qu’une norme dont l’origine demeure toujours subjective et sociale, qui définit pour l’auteur, au terme de son enquête ethnologique, la bibliophilie ou le désir de livre. L’auteur propose une compréhension pluridisciplinaire de la bibliophilie en évoquant l’histoire du livre et de sa diffusion, son incarnation du sacré et de l’intemporel, son utilisation dans les luttes du pouvoir et dans l’affirmation du statut social, dans la poursuite d’une quête intérieure... Par le croisement de toutes ces dimensions, le livre devient marqueur de la vie sociale non seulement des réseaux bibliophiles, mais aussi de notre société dans son ensemble.
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Une Anthropologie

dela Bibliophilie

Collection Dossiers Sciences HU11UIineset SociDks

Déjà parus

S. JOUBEIU
ilJJtS, 1990.

et E. MARCHANDET

(dir. pub!.), Le social dmu tous ses

D. CUCHE (dir. pub!. ).JeUMs professions, professiorLHu jeUMs ?, 1991. D. DESJEUX, I. ORRANT, S. T APONIER, L'édition en sciences hu. maines. LA mise en scène des sciences de l'Homme et de la Sociéti,

1991.
A.-M. GREEN, Un festival de tMâtre et ses compagnies, le off d'Avignon,I992. P. FAVRE (cd), Sida etpolitiqlU,les premiersaffronte~nlS (1981-1987), 1992. W. ACKERMANN (ed), Police, justice, prisons .. trois études de cas, 1993. M.-P. BES et l.-L. LEBOULCH (cds.), L'information face au change~nt technique. Une approche multidisciplinaire, 1993. F. DELMEULLE, S. DUBREll..., T. LEFEBVRE, Du réel au simulacre. Cinéma, photographie et histoire, 1993. M. E. LE GOASCOZ et F. MADORÉ (dir. pub!.), Marchi du loge~nt et stroligies résidmtielles: une approche de géographie sociale, 1993. O. FU...LIEULE (die. pub!.). Sociologie de la protestation: lesformes de l'action collective de la France contemporaine, 1993. I.-P. WARNIER (die. pub!.), Le Paradoxe de la marchandise authentique: imaginaire et consommation de masse, 1994. P. CUVELIER.I. GADREY, E. TORRES, Patrimoine, modèles de tourù~ et diveloppe~nt local, 1994. A. TANESE, Anù-Racket. Une ville sicilienne contre la majüJ, 1995. H. BERGERON, Soigner la toxicomanie. Les dispositifs de viru.r entre idéologie et action. 1996. M. CROS, Terrains de passage. Rites de jeunesse, 1996. 1..P. W ARNIER, C. ROSSELIN (éd.), Authentifier la marchandise. Anthropologie critique de la quite d'authenticité, 1996.

Série Premüres Recherches
P. BEZES, L'action publique volontariste. Analyse des politiques de délocalisation.

Renaud MULLER

Une Anthropologie de la Bibliophilie
Le désir de livre

L'Harmattan 5-7. rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L' Harmattan Ine 55. rue Saint-Jacques MontréaJ (<Je) - CANADA H2Y IK9

@ L'Harmattan,

ISBN:

1997 2-7384-5853-X

PRÉFACE
Chacun croit savoir ce qu'est un bibliophile. Mais pour peu qu'on tente une enquête du genre sociologique habituel et le « terrain» se dérobe' Dans pareil cas, l'ethnographie ne mène pas naturellement à l'ethnologie, encore moins à l'anthropologie générale des amateurs d'éditions rares. Il ne suffit pas d'interroger un nombre convenable d'« informateurs» pour en tirer un portrait ressemblant. Un ensemble d'opinions n'est pas une auto-théorie dont on puisse se contenter! Point de compréhension sans prise de distance: à cette condition seule il est possible de rendre un univers si protégé ou, plus exactement, de dégager ses assises « non triviales». Or il est d'autant plus difficile d'adopter une vision objective que nous ne pouvons qu'éprouver de la sympathie pour qui rassemble de beaux textes ou des tranches de savoir, comme on le fait finalement, à une autre échelle, dans les vastes bibliothèques qui sont l'une des marques de notre « occidentalité ». On s'aperçoit vite que le monde des bibliophiles ne se confond nullement avec les organismes qui prétendent les regrouper. À bien des égards, il ressemble aux « sociétés d'initiation» dont l'accès est réservé et même plus encore, puisque les règles d'admission sont tues aux postulants naïfs et qu'on ne sait jamais à coup sûr qui en est vraiment. Dès le départ, il manque ce minimum confortable d'une ethnographie classique: une communauté repérable, des comportements spécifiques auxquels on reconnaît ses membres. Elle existe pourtant, mais en creux pourrait-on dire. Ce qu'est un bibliophile véridique, c'est ce que ne sont pas les profanes bien entendu, mais surtout les faux ou mauvais collectionneurs. Les relieurs ne comprennent pas que l'amour du livre, en tant qu'objet tangible, ne suffise pas à les faire admettre en bibliophilie. C'est que leur pratique est exotérique, tout au contraire. Un beau maroquin se caresse, une tranche dorée s'apprécie en considération du respect des « règles de l'art». Mais là n'est pas la question! Cette thébaïde est bien peuplée de solitaires et, avec les confrères épisodiques, les relations sont « féroces». Souvent, l'accès à la bibliothèque, voire à la maison, sont interdits. Si communauté il y a, il s'agit plutôt de la famille des livres dont la lignée, pérennisée, prend idéalement le nom du collectionneur qui l'engendre. ..

Il en va de même des valeurs qui sous-tendent une telle vision du monde Elles relèvent d'un « désir» par essence inassouvissable. Ce que relève l'enquête, c'est que l'achèvement de la collection coïncide avec un point de fuite, une pierre philosophale hors de portée. Et la partie est comme le tout: la qualité du volume digne d 'y figurer ne dépend d'aucun critère fixe, a priori, ni surtout d'aucun consensus. S'agit-il de la reliure, du papier, de l'édition, du texte, de l'auteur? Ce ne peut être la valeur vénale et l'amateur éclairé se moquera du néophyte prêt à payer le prix fort. Le livre rare est ailleurs. Croit-on avoir la bonne édition et on apprend qu'il en existe une autre. Toujours, ces ouvrages sont placés tout en haut ou tout en bas des rayons des librairies spécialisées, dissimulés, grisâtres.. . À y regarder de près, nous retrouvons là des thèmes qu'on imagine propres aux sociéfes exotiques. Ce caractère fondamentalement inachevé de la collection et l'impossibilité de définir la rareté de manière univoque soutiennent la comparaison avec la structure « feuilletée» du mythe. Comme un oignon pour reprendre l'image de Claude Lévi-Strauss - la bibliothèque idéale est faite de couches qu'on peut enlever l'une après l'autre sans arriver jamais à l'ultime graine, au sens caché. À l'instar des vieux sages bambara, il arrive qu'on discute, interminablement, de l'intérêt d'un exemplaire comme d'une idée philosophique. Les arguments s'alignent « en abyme» et c'est bien 1'« infinie » dilution de la matière ésotérique qui donne son efficacité à ce véritable « baroque de rareté». Nous avons affaire, en somme, à un contre-univers, proche de celui de l'art pour l'art la « Poésie», écrit Baudelaire, « c'est ce qui n'est complètement vrai que dans un autre monde» à ceci près qu'au lieu de contempler des oeuvres meilleures (parfois pires !) que la réalité ambiante, le bibliophile se plonge dans sa collection au point d'oublier tout le reste. Tel collectionneur « ne tenait à la vie et dans la société que par le livre... ». Mais attention à ne pas réduire tout ceci à quelque sociologie de la marginalité ou de la « reproduction» symbolique. On pourrait dire que cet autre monde est plutôt mieux organisé que l'ordinaire ou que, si copie il y a, elle n'est pas très ressemblante. Sans modèle extérieur, on boude les « classes sociales» comme Épicure les obligations du même nom: serait-ce un signe de tous les temps troublés?

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On imagine qu'au delà de la description du décor - les chapitres successifs consacrés aux bibliophiles, mais également aux libraires et aux relieurs - il fallait un regard d'une certaine acuité, sans parler d'une bonne dose de ruse. La triple fonnation de Renaud Muller, ethnologique, philosophique, économique, et des qualités de finesse en fin de compte aussi rares qu'un livre de collection, expliquent l'intérêt de l'enquête et du texte qui en résulte. Certains s'y reconnaîtront: que Je dévoilement de l'anthropologue conforte leur bibliophilie d'une manière différente. Surtout qu'on ne le range pas à l'endroit le plus inaccessible et qu'on le lise'

Pierre Vogler, Professeur à t'Institut d'Ethnologie, Université des Sciences Humaines de Strasbourg

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INTRODUCTION

Le livre, un objet? Rien n'est moins évident. Pourtant, c'est bien dans le cadre de l'anthropologie des objets que nous allons nous situer pour étudier comment des communautés dïndividus structurent leurs rapports au livre ainsi qu'entre elles. Ce cadre, même s'il a déjà été bien exploré par de nombreux auteurs (Baudrillard, 1968; Dagognet, 1981; Appadurai, 1986 ; Kaufinann, 1993 ~Bianquis, 1994; Warmer, 1994; Desjeux & al., 1996), voit son contenu continuellement remis en question. En effet, les différentes approches se voient successivement reprocher de négliger ce qui constitue peut-être l'essentiel de l'objet, obéissant ainsi à une tradition séculaire. Dagognet (1981) par exemple reproche aux sociologues de faire « partir l'objet en fumée » en ne donnant de consistance qu'aux fonctions sociales et symboliques de l'objet et en méprisant son architecture, sa texture et son mode de fabrication. L'articulation matérielle de l'objet et la place de celui-ci dans le système symbolique de notre société posent par ailleurs une autre question qui oriente la perspective de l'anthropologie des objets: ceux-ci appartiennent-ils aux champs de la nature ou de la culture? Quel facteur les fait passer de l'un à l'autre (Dagognet, 1981; Latour, 1991) ? La question, dans la mesure où elle touche le livre qu'on tend, depuis les penseurs modernes (Latour 1991), à placer dans le champ exclusif du culturel -, touche du coup l'homme en général, puisque le livre est un paradigme de l'appartenance exclusive de l'homme au champ de la culture et du social. Or, nous verrons que, par le rôle de mise en scène du Sacré, celui-ci peut apparaître aux participants comme l'essence même de la nature, puisqu'il incarne alors la présence divine immanente et transcendante à la naturel avant que le divin ne soit de surcroît
1 « L'Église a toujours vénéré les divines Écritures, comme elle l'a toujours fait aussi pour le Corps même du Seigneur, die qui ne cesse pas, surtout dans la sainte liturgie, de prendre le pain de vie sur la table de la parole de Dieu et sur celle du Corps du Christ, pour l'offrir aux fidèles... Il faut donc que toute la prédication ecclésiastique, comme la religion chrétienne elle-même soit nourrie ~t régie par la Sainte Écriture. Dans les Saints Livres, en effet, le Père qui est

réduit ou identifié à la nature au cours du « désenchantementdu
monde» (Gauchet. 1995) Le livre est donc au carrefour de J'essence du naturel et du culturel comme le démontre notre expérience de terrain: le désir du livre tend alors à démontrer que notre culture occidentale n'est peut-être pas si loin de celle des « sauvages» et que notre « modernité» par rapport à nos ancêtres et aux cultures « sauvages »2 (Latour, 1991 : Lévi-Strauss, 1962) est plus une construction identitaire de notre société qu'une réalité absolument vraie. Le livre semble à la fois apparaître comme un acteur du mythe fondateur de notre modernité et de notre éloignement de la nature et, paradoxalement, comme un moyen de s'y rapporter, surtout quand il s'agit du livre ancien. Dans une telle perspective, nous devons à la manière de Baudrillard (1968) et Warnier (1994) relever le paradoxe de l'authenticité du livre qui fonde la communauté bibliophile et le désir de livre sous toutes ses formes. Nous verrons que les opérations de restauration du livre consistent souvent à lui donner un visage d'authenticité, de faire de ce produit de la culture un symbole de l'intériorité profonde de l'individu, de sa nature. C'est ainsi que nous envisagerons les échanges identitaires entre l'homme et le livre, au point qu'on ne distingue plus lequel est le miroir de l'autre. Le désir du livre est désir d'authenticité, que ce SOItdans le rapport entretenu avec soi-même grâce à sa médiation ou dans le celui qui est entretenu avec les autres individus Il apparaît évident que dans le second cas, l'authenticité est plus facilement dénoncée comme factice que dans le premier et cette différence fonde deux

aux cieux vient avec tendresse au-devant de ses fils et entre en conversation avec eux H, Vatican Il, Constitution sur la révélation divine, n021 - in Fêtes & Saisons, N"503, p. 12 2 Nous verrons ainsi le cas du livre qui apparaît comme un acteur magique qui va transformer le bibliophile passionné en livre (cf. la nouvelle de Nodier que nous citons p. 74 qui, au-delà de l'humour d'autodérislOn de l'auteur, correspond à une réalité rencontrée chez certains collectionneurs et artistes). Le lecteur se référera par ailleurs à l'ouvrage de Bianquis (1994) ou l'auteur révèle la dimension symbolique du vin comme vecteur alchimique d'éternité de l'homme. Ce type de rapport à l'objet, qui éclate le cadre de la définition de l'objet en tant que tel, concerne de près le rapport à l'objet « authentique)\ thématisé par Wamier (1994), tel qu'il apparaît dans la diversité des objets où l'authenticité
est projetée.

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comportements de bibliophile opposés. celui de l'ennite dans le premier cas et celui d'ostentation dàns le second Dans les deux cas cependant, le livre est désiré comme médiateur d'une prétention à l'authenticité, qu'elle soit la visée d'une quête intérieure ou extérieure (quête de la reconnaissance de l'autre). Un jeu complexe s'organise ainsi autour de l'authenticité et de la manière de s'y reconnaître et d'autoriser les autres à y être reconnus au moyen du livre. Ce jeu porte donc forcément sur le rapport du bibliophile à ses semblables (le livre est-il conservé dans un espace intime ou ouvert au public?) au travers du rapport à l'objet (dans son achat, sa conservation). Il s'agit en fait d'un jeu de voilementdévoilement tel que le décrit Borch-lackobsen (1990) en reprenant Lacan dans la mise en scène de la pudeur. il s'agit pour le bibliophile de mettre à nu sa nature incarnée par sa bibliothèque, sans trop la dévoiler pour que la quête garde son masque d'intériorité. Difficile jeu d'authenticité où le regard de J'autre est à la fois désiré et craint. où dimensions naturelles et culturelles se croisent. C'est dans ce jeu que nous découvrons combien une anthropologie de l'objet est en fait, du point de vue d'un raisonnement duaL une anthropologie du sujet et de son articulation à la communauté humaine au moyen de l'objet. Parler de l'un revient à parler de l'autre et ce d'autant plus que les frontières entre les qualificatifs de sujet et l'objet ne sont pas aussi nettes que les penseurs modernes se sont habitués à les voir (Latour, 1995). Nous disions que le jeu du dévoilement des identités bibliophiles est complexe, et il l'est d'autant plus qu'il se fonde sur le besoin d'un autre regard bibliophile, pour en être reconnu, dans la mesure toutefois où cet autre apparaît lui-même comme désirable. En ce sens, on pourrait dire que la bibliophilie est une communauté fraternelle d'individus qui partagent le même désir du livre. Comme toute fraternité, elle est cependant aussi empreinte de férocité, d'envie de ce que l'autre possède, de désir de ce que l'autre est à ma place: pour reprendre un néologisme du psychanalyste Major (1995), les relations entre bibliophiles sont « fréroces H. Qu'il s'agisse en effet des relations entre collectionneurs, entre libraires ou entre ces deux catégories de bibliophiles comme nous le verrons plus loin, de même souvent qu'entre les relieurs, la même « frérocité Hles lie et les divise. Le plus étonnant pour un novice est
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de constater la relation souvent particulièrement dure entre le collectionneur et le relieur Nous retrouvons là. cette fois dans les relations humaines. la manifestation du mépris pour ce qui est purement matériel, pour la techruque Nous verrons que les relieurs réagissent différemme'1t par rapport à ce qui est parfois qualifié par certains d'entre eux comme du mépris: certains tentent d'y échapper par l'affinnation de leur activité comme artistique tandis que d'autres exigent d'être considérés comme des artisans. Ces différences d'affinnation identitaire créent un ensemble de positions très nuancées sur ce sujet, sources elles aussi de férocité au sein d'un métier qui, voici quelques années encore, était fédéré dans un idéal de fraternité. Le désir du livre que nous allons décrire sous le tenne de bibliophilie recouvre donc des réalités très diverses qui concernent principalement le livre de collection objet de notre étude - mais indirectement, en fait, tout livre. En cela, notre univers croise celui qui est décrit par Desjeux et alii (1991) sur la mise en scène du livre en sciences humaines, par son champ d'étude comme par ses observations. Lorsque nous désignons la bibliophilie comme désir de livre, nous considérons celui-ci dans l'histoire qUI l'a institué comme sujet-objet de ce désir, de son attachement au Sacré. Nous étudions comment cette réalité s'est construite autour de lui et nous réclamons en ce sens du constructivisme3, une fois écartés les dangers qu'il comporte lorsqu'il est poussé à r absurde. La richesse du constructivisme telle que nous la percevons est de partir d'un objet pour analyser comment le tissu social s'articule autour de lui; or nous verrons que, comme nous le laissions entendre, cette articulation ne peut être réduite à une opposition tranchée entre l'objet et le sujet. C'est la richesse du constructivisme d'essayer de dépasser cette opposition pour sonder ['architecture du social, audelà aussi des ruptures classiques et dangereuses des catégories de nature et de culture. Nous pensons particulièrement à l'approche

-

3 Lc= Ic=cteurqui appréclC= cette approche liera avec plaisir les livres de Kaufmann (1993) qui décrit comment les relations de couple se structurent autour du linge. De même, l'anthropologie de l'électricité de Desjeux et alii et leur enquête sur l'édition en Sciences Humaines comment la réalité sociale se construit autour de ces objets. 14

très originale de Latour (1991) qui réussit très bien cette entreprise. Il s'agit en revanche d'éviter de tomber dans deux pièges dont l'un est suffisanunent thématisé par Latour lui-même dans sa critique des sciences: le chercheur ne doit pas oublier que malgré toutes ses précautions méthodologiques, sa recherche demeure elle-même un construit qui, s'il essaie d'épouser la réalité, ne peut l'épuiser. Nous rejoignons Mohia-Navet (1995) en affirmant que l'acceptation de la subjectivité du chercheur et son utilisation comme matériau d'analyse de l'interaction qu'il vit avec son terrain sont des conditions essentielles de la qualité scientifique d'une recherche. Le second piège consiste à croire que, parce que la réalité n'est que subjectivement connaissable, on peut douter de toute affirmation et expérience, même de celle qui se fonde sur un vécu collectif. Il s'agit d'étudier comment la réalité s'organise en prenant la parole de l'informateur au sérieux, de comprendre ce que le « beau livre» signifie pour lui et comment sa perception le place dans le réseau social. Nous verrons ainsi que le livre incarne différentes représentations selon les sujets interrogés et que celles-ci ont souvent trait au Sacré et au pouvoir. Malgré leurs différences sociales, une perception commune fonde ce que nous désignons comme le désir de livre ou la bibliophilie. Comme nous le verrons, le livre est associé à plusieurs figures qui semblent être en relation avec l'évolution séculaire de notre société dans ses structures politico-religieuses. L'évolution des figures associées au livre et de sa fonction, du rapport à ses contenu et contenant peut être mis en rapport avec le mouvement de « désenchantement du monde» souligné par Gauchet (1995). Nous verrons ainsi que le livre a été et demeure un symbole du Sacré même si ce dernier semble parfois s'être évanoui; on peut dire que le Sacré est en fait passé d'une dimension transcendant la collectivité à celle qui transcende l'individu, lorsque celui-ci se rapporte aux sources de son intimité et de son identité. Le livre joue un rôle essentiel dans cette transformation du lieu du Sacré, puisqu'il a été à la fois le témoin incarnant cette évolution, mais aussi son vecteur lorsqu'il mettait en scène le religieux. C'est en ce sens que le désir de livre, lorsqu'il devient source d'une chasse incessante, peut-être compris comme une quête 15

existentielle qui fabrique du sens. à la façon des défis extrêmes que décrit Le Breton (1995) dans des domaInes aussi divers que le sport ou le jeu. Nous verrons aussi que le choix du livre pour fabriquer ce sens n'est pas anodin dans la mesure où il traduit une appartenance sociale qui pousse à choisir ce type de sujet-objet pour la quête intérieure, pour la propre transmutation du bibliophile vers un idéal de soi. Le livre en tant qu'occasion d'une expérience de limite de sens (nous avons rencontré des bibliophiles qui ne tenaient à la vie et dans la société que par le livre) semble ainsi être le viatique de l'individu pour l'éternité; par lui, le collectionneur se fonde en effet dans une nouvelle généalogie de ceux qui ont désiré le livre avant lui (c'est d'autant plus le cas lorsque la bibliothèque est devenue si riche qu'elle perpétue le nom du collectionneur). Ce visage de vecteur d'éternité est d'autant plus fort qu'une tradition figure le livre comme tombeau: le livre avait en effet comme définition première la fonction de protéger un contenu écrit. De surcroît, l'écrit lui-même s'est vu attribuer cette représentation de tombeau de la pensée, dans la mesure où il l'imprime dans la matière. Enfin la dernière figure du livre est celle que nous avons déjà évoquée, c'est-à-dire celle de miroir identitaire du collectionneur et du lecteur. Cette figure est liée à celle du Sacré puisqu' ils' agit, au travers du miroir, de se rapporter à sa propre intériorité ou au contraire à son statut social et donc à son extériorité.
Le livre apparaît ainsi

- et

particulièrement

celui de collection

-

dans sa complexité: il nécessite à la fois une enquête approfondie sur le terrain pour connaître l'imaginaire qui lui est attaché et une compréhension de celui-ci du point de vue à la fois social et historique. En effet, le livre ne se comprend comme objet de bibliophilie qu'à partir de l'histoire de sa signification en général de même que de la notion d'esthétique. Il s'agit donc de trouver un bon
rapport entre l'observation sur le terrain

- travail

ethnographique

-

et la prise de distance réflexive. C'est ainsi que nous avons vécu un va-et-vient entre le terrain (interviews, observations) qui nous orientait vers les personnes qu'il s'agissait de contacter pour compléter l'approche de notre champ d'étude. Nous sommes ainsi passés d'un acteur à un autre avec des durées d'entretiens qui variaient en fonction de ce que nos infonnateurs étaient prêts à nous 16

accorder. La plupart des personnes ont été revues plusieurs fois dans la mesure où un infonnateur ne livre son expérience qu'avec une mise en confiance Cela est d'autant plus vrai dans le cas des libraires et encore plus dans celui des collectionneurs et des artistes. Nous avons ainsi constitué un fond « dïnfonnateurs privilégiés »4 avec quinze personnes que nous visitions régulièrement tandis qu'une quarantaine de personnes a été interrogée épisodiquement, à l'occasion d'une rencontre sur le terrain d'enquête. En conséquence nous avons visité des librairies de coUection, des marchés aux livres, des librairies d'occasion, interviewé des bibliophiles passionnés et amateurs, des relieurs se reconnaissant dans le champ de l'artisanat de même que d'autres s'affinnant comme relieurs-artistes, ainsi que les restauratrices de la Bibliothèque Nationale Universitaire de Strasbourg. Nous tenons à remercier les relieurs qui nous ont remis des documents sur l'histoire de leur corporation, le père Joseph Hiebel, le pasteur Bertrand Stricker qui nous ont aidé à approfondir notre compréhension de la place du livre dans la liturgie et l'histoire religieuse, ainsi que l'ensemble des personnes interviewées pour le temps qu'eUes nous ont accordé. Enfin, n'oublions pas tous ceux qui se sont intéressés à notre étude et ont réagi en lisant le résultat de notre recherche. Notre méthode d'enquête, ethnologique, consistait à vérifier notre compréhension des éléments recueillis ainsi que la cohérence du discours de l'interviewé, en tentant de recouper les informations. C'est ainsi que s'explique la diversité des acteurs interrogés; ils ont à la fois une position propre dans le système étudié et assignent une position aux autres acteurs; leur confrontation permet donc de sonder la densité du réseau social tel que nous l'avons observé dans sa construction autour du livre. Enfin la lecture de certains ouvrages dont particulièrement celui de Beraldi (1895) a très utilement complété notre expérience de terrain; nous avons y trouvé une constance d'articulation des éléments et acteurs avec celle du terrain d'enquête. Beraldi est en effet un auteur essentiel dans la compréhension de la communauté bibliophile, parce qu'il offre une description minutieuse de la
4 Tenne proprement ethnologique. 17