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Une destinée tourangelle

De
100 pages

Longtemps tabou dans la société, y compris en littérature, le thème du suicide n’est jamais évident à aborder pour un auteur. C’est un sujet qui réclame une certaine dose de psychologie, pour éviter de tomber dans les clichés habituels.



La présente histoire a pour cadre une contrée dont la réputation est très ancienne : la Touraine et ses cours d’eau tranquilles, ses parties de chasse et de pêche, et sa gastronomie légendaire. Cela rend d’autant plus douloureuse la longue descente aux enfers du personnage principal.


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Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-12991-6

 

© Edilivre, 2016

Du même auteur

Du même auteur :

 

Aux éditions Edilivre :

 

Le Testament Olographe, roman

2010

La Rançon du Bonheur, roman

2010

Le Jardinier Apostolique, roman

2013

Itinéraire d'un Penseur Atypique, contes

2011

Le Piano et ses Perspectives

2015

7 Contes Dialectiques

2015

 

 

Croquis Intérieurs, poésie

2014

Suggestions Automnales, poésie

2015

3 Légendes Normandes, poésie

2016

 

 

Aux éditions MPE :

 

Le Miroir Récurrent, nouvelles

2010

Bagatelles Contemplatives, poésie

2010

 

Aux éditions Arghos Diffusion :

 

L'Exception Française, essai

2013

(en version ebook uniquement)

 

La terre de Touraine est une terre attachante, mystérieuse et rustique à la fois, et qui laisse toujours au visiteur de passage un arrière-goût agréable. C’est, comme on dit ici, le jardin de la France, et son calme et sa verdure vont souvent de pair avec un certain art de vivre. En Touraine, on n’est jamais bien loin du bonheur, et le ciel changeant et inspiré porte parfois conseil. C’est la patrie des châteaux et des parties de chasse, du gibier abondant et des cours d’eau tranquilles. La végétation y est toujours bien ordonnée, en constante symbiose avec le climat. Et la pêche en rivière constitue un paradis véritable, en étroite communion avec la douceur des lieux. Bref, c’est un peu le cœur de la France qui bat en cet endroit. Par nature, le tourangeaud est pondéré, puissamment pragmatique et très maître de lui. Il reflète à merveille les qualités intrinsèques de son terroir. Et quel moment exaltant que d’apprendre à le connaître dans une auberge de campagne, à l’écoute du temps qui passe, et en dégustant la cuisine locale ! C’est un peu la quintessence de la francité qui s’exprime alors, dans une profusion d’éléments sensoriels et olfactifs. Et le cadre naturel qui agrémente ce tableau ne fait que le bonifier : cette verdure bien agencée et ces cours d’eau paisibles ne peuvent qu’inciter les riverains à participer activement à ce concert champêtre. La douceur du climat contribue aussi à la modération en toutes choses. Voilà pourquoi la passion du labeur y est toujours raisonnable, en quelque sorte enracinée dans le terroir qui l’a vue naître.

Or, c’est précisément dans un tel contexte qu’a eu lieu l’histoire dont il va être question maintenant. Il s’agit d’une histoire simple et terrible à la fois, dont les journaux font parfois mention, d’une tragédie comme il n’en arrive qu’aux petites gens.

Jean-Pierre Brochard naquit le 17 juillet 1961 à Loches, dans le département de l’Indre-et-Loire. Ses parents et ses aïeux tenaient autrefois une auberge de campagne dans les alentours, à Sennevières. Sennevières est, aujourd’hui encore, un village anodin mais plaisant, avec sa petite église, sa mairie et ses quelques maisons de tuiles. Conformément au style traditionnel du pays, elles sont soutenues par d’épais murs de pierres recouverts par un crépi jaunâtre. Et celui-ci est inégalement réparti, laissant dépasser les pierres ici ou là. Quant à l’auberge en question, elle était située en plein cœur du village, de sorte qu’il était impossible de ne pas l’apercevoir d’où que l’on vienne. Mais, malgré cette banalité apparente, c’était un endroit où il faisait bon vivre, dans lequel l’humeur du moment prévalait sur tout le reste. Du temps des grands-parents Brochard, l’auberge de Sennevières passait pour être le lieu de rencontre de tous les braconniers du coin. Et il se disait même qu’avant l’occupation allemande les gendarmes de Loches s’y attablaient avec ces quelques chasseurs et pêcheurs téméraires, en toute connaissance de cause. Et que l’on s’y sentait bien. On devinait, rien qu’en y entrant, la bienveillance des vieux murs et la bonhomie de ses tenanciers. Et, naturellement, la cuisine des Brochard était à la hauteur de cette attente.

C’est dans cet environnement culinaire particulier, bourré de réminiscences olfactives, que grandit Jean-Pierre. C’est peu dire qu’il baigna dans cette atmosphère de graillon permanent. En fait, il s’en imprégna littéralement, de la tête aux pieds. Et il devint rapidement un gros garçon jovial et doux, et même, pour tout vous dire, le préféré du village. Un tel avait une lettre à poster et finissait son café, et aussitôt notre rejeton était sollicité pour aller à la boîte aux lettres. Tel autre encore avait une chose importante à dire au maire ou au curé, et tout de suite Jean-Pierre s’en allait prestement les trouver. En grandissant il devint aussi appliqué et travailleur, de sorte qu’il seconda bientôt efficacement son père aux fourneaux. Sa vie s’annonçait donc sous les meilleurs auspices, s’il n’y avait eu justement cette formidable évolution du monde rural, de 1950 à nos jours. On pourrait même employer le mot bouleversement sans exagérer, compte tenu de la nature de l’évolution en question. Cette cruelle métamorphose qui vit les campagnes se dépeupler au seul profit des mégapoles, irrémédiablement, transformant des endroits animés et plaisants en des lieux mornes et désolés. En résumé, la vie de Jean-Pierre Brochard s’avéra n’être au bout du compte qu’une douloureuse course contre le temps. Car plus il progressait et se perfectionnait dans son métier, et plus la clientèle de l’auberge ne cessait de décroître. Même les repas de noces ou de communions, autrefois très lucratifs pour les établissements de ce genre, étaient de moins en moins demandés. Les gens préféraient maintenant faire appel aux services des traiteurs, plus adaptés à l’évolution utilitariste des mentalités, et surtout bien meilleur marché.

Deuxième coup du sort, monsieur Brochard père mourut d’un infarctus, alors que Jean-Pierre se trouvait au régiment. Pour lui qui n’avait jamais quitté la région de Loches avant son appel sous les drapeaux, ce fut bien évidemment un coup terrible que de l’apprendre dans ces conditions. Pour autant, la vie continuait, et Jean-Pierre rentra bientôt de la caserne pour lui succéder au pied levé. Et l’auberge familiale s’évertua quelques années encore à briller de ses derniers feux. Mais Jean-Pierre était un garçon timide, et il consultait toujours sa mère avant de prendre une décision importante. Au fur et à mesure que le temps passait, cependant, il se prit de passion pour son métier. Pour cette cuisine tourangelle qu’il affectionnait tant, et dont il entendait parler quotidiennement depuis son enfance. Il excellait en particulier à confectionner sa recette favorite, la beuchelle aux champignons. Cette fameuse beuchelle tourangelle, ce mets qui contient notamment du veau, de l’échalote et des oignons, et dont les chasseurs se délectent durant les froides soirées d’automne, après une journée passée à courir après le gibier. Mais, vers 1980, Sennevières n’était déjà plus qu’un village terne et somnolent, et on y dénombrait même des chômeurs. Quant aux gens de passage, ils commençaient eux aussi à se faire de plus en plus rares, Sennevières n’étant pas situé sur une route très fréquentée. Les jeunes gens qui habitaient ici devaient tenter leur chance à Tours ou à Loches, afin d’éviter la sclérose ambiante et l’inaction forcée. Et notre jeune cuisinier finit par s’étioler un peu mentalement, considérant à tort que le fait d’attendre les clients allait lui permettre de potasser ses recettes, et donc de mieux travailler. Et puis, c’était un vieux garçon. C’était un brave gars comme il ne s’en trouve que dans les campagnes, le genre de célibataire qui ne comprend pas qu’une vie d’homme ne peut trouver son épanouissement sous l’aile protectrice de sa génitrice. A cela s’ajoutaient encore la nostalgie du fils pour son enfance heureuse, de sa mère pour sa jeunesse champêtre et remplie de certitudes, et des vieux murs de l’auberge pour leur glorieux passé. Même le village de Sennevières semblait méditer sous son ciel océanique, songeant à ce qu’était le temps où l’on prenait son temps, où l’on avait le temps de voir venir, et où la vie était beaucoup plus simple, à l’évidence beaucoup moins chère. Or, c’était justement sur ce plan-là que se situait le problème : sous sa forme présente, l’auberge du « Rendez-vous des Chasseurs » n’était plus rentable. C’était aussi simple que cela. Et il fallait y remédier rapidement, ou bien… fermer la boutique. De plus, Jean-Pierre et sa mère n’étaient pas ce qu’il est convenu d’appeler de très bons gestionnaires. Ils étaient conçus pour une vie simple et prospère, pas pour des temps de crise. La comptabilité n’était pas leur affaire. Leur univers, c’était plutôt la cuisine tourangelle, savoureuse, franche et rustique, comme eux. Aussi, quand les premières échéances des huissiers commencèrent à se manifester, nos deux aubergistes furent-ils très inquiets. Ils ne comprenaient pas que cette nouvelle loi du profit puisse ainsi prendre le pas sur une valeur de terroir aussi sûre que la gastronomie de Touraine. Ils avaient beau varier les menus, ou bien faire de la publicité pour leur commerce, rien n’y faisait. Le déclin de leur activité semblait inéluctable. Pour se changer les idées, Jean-Pierre allait parfois à la pêche, ou bien il partait se promener à pied dans la campagne. Mais son quotidien n’avait rien d’exaltant. Côté cœur, il avait bien eu une aventure avec une jeune fille des environs, mais les parents de celle-ci l’avaient dissuadée de l’épouser, vu les finances préoccupantes de l’auberge, et les allées et venues régulières des huissiers. Car à la campagne tout finit par se savoir, et le qu’en-dira-t-on y tient souvent lieu de baromètre social. Finalement, de redressement fiscal en traites impayées, la liquidation du commerce fut décidée par le tribunal de Tours, en 1989, vers la fin de l’année. Et c’est alors que commença le calvaire des Brochard. Endettés, n’ayant d’autre solution que de vendre leur boutique, ils émigrèrent vers Saint-Avertin, dans la banlieue sud de Tours. Là, ils connurent la vie des cités-dortoir, le béton et le bruit, ainsi que la peur de la délinquance et l’incertitude du lendemain. Confronté à cet univers hostile, Jean-Pierre se reconvertit tant bien que mal dans le secteur de la vente, créneau soi-disant prometteur. Mais ses illusions se brisèrent rapidement, devant la dure réalité de la rue et la férocité apparente des banlieues, dont les caractéristiques se situaient aux antipodes de l’existence qu’il avait toujours connue. Quant à sa mère, qui avait 61 ans au moment où ils déménagèrent, elle passait l’essentiel de son temps à confectionner des vêtements, pour ses neveux et nièces et leur descendance, ou pour les enfants du voisinage. Sa vie professionnelle était maintenant derrière elle.

Certains dimanches, cependant, Jean-Pierre et sa mère retournaient voir Sennevières, dans un dernier pied de nez avec le destin. Et ils se remémoraient le temps heureux où ils faisaient de la cuisine tous les trois, eux et le défunt père Brochard. Jean-Pierre ne comprenait pas qu’on ait pu ainsi leur voler leur auberge, en invoquant le seul oracle de la sacro-sainte rentabilité. En quittant les fourneaux, c’était aussi tout son petit monde qui s’était écroulé, toute sa raison d’être, en fait. Et le lundi matin le supplice recommençait pour Jean-Pierre. Ses scores de vente n’étaient décidément pas très fameux, en comparaison de ceux des jeunes loups sans scrupule qui travaillaient avec lui. Et le démarchage n’était vraiment pas un métier facile. Ironie du sort, on lui demanda un jour d’assurer la vente d’extincteurs, en prospectant une clientèle de restaurateurs et d’hôteliers ! A lui qui avait été incapable naguère d’éteindre l’incendie dévorant la trésorerie de l’auberge familiale ! Dans ces conditions, la nostalgie reprit bien évidemment ses droits, et Jean-Pierre discuta plus de cuisine avec ses clients que d’extincteurs à proprement parler. Quoi de plus naturel pour quelqu’un ayant grandi au milieu des fourneaux ! Et pourtant le gagne-pain était ailleurs. Et quand à la fin de la journée ou de la semaine son employeur comparait les performances de ses commerciaux, il finissait toujours par lui dire qu’il n’était bon qu’à vendre des fraises ou des laitues au marché du coin. Au bout du compte, Jean-Pierre fut licencié un beau matin, sans être parvenu à modifier son comportement dans l’intervalle. Incorrigible gourmet et gourmand indéfectible, il n’était vraiment pas fait pour la vente. Finalement, après quelques semaines passées en usine à occuper une tâche répétitive qu’il détestait, il se décida à retravailler dans la restauration, cette fois-ci en tant que salarié. Là au moins, il ne serait plus question de score de vente permanent, ni de bruit infernal. Sa situation se stabilisa quelque peu. Evoluant désormais dans une sphère qui lui était familière, il reprit un peu du poil de la bête et parvint à maintenir son moral au-dessus du seuil critique. Mais quelque chose n’allait pas chez lui : il ne parvenait pas à quitter sa mère. Celle-ci avait beau lui dire qu’une page de leur vie était tournée depuis la liquidation de leur commerce, Jean-Pierre s’entêtait à vouloir y penser. En idéaliste invétéré, il espérait encore retourner un jour à Sennevières pour y reprendre l’activité de l’auberge. Même si tous deux savaient très bien que c’était là chose impossible. Car le temps avait fait son œuvre. La vente avait été conclue, et l’auberge était maintenant en d’autres mains. Pire, des travaux de rénovation y avaient débuté, pour la transformer en résidence secondaire luxueuse. Des notables de Bordeaux l’avaient achetée, sans même contracter un prêt auprès de leur banquier. Tandis qu’à Saint-Avertin, Jean-Pierre Brochard ruminait toujours sa déconvenue, n’ayant jamais réussi à admettre la tournure des choses, ni l’évolution de sa situation personnelle. Bref, dans la chronologie de son existence, le passé s’enfuyait à grands pas. Tandis que le présent était toujours aussi morose, et que l’avenir semblait plus incertain que jamais. En effet, ça n’était plus la même chose que de travailler en cuisine avec un employeur sur le dos, sans prendre le temps d’apprécier les bonnes choses. A l’auberge campagnarde où il avait passé sa jeunesse, on n’avait pas la même notion du temps que dans une agglomération de 250 000 habitants.

Mais bientôt, sa mère lui conseilla de sortir en ville et de discuter un peu dans les cafés, de façon à pouvoir évoluer, et de manière à mûrir sur le plan affectif. C’était une suggestion qui tenait du bon sens ; et en même temps, madame Brochard souhaitait préparer son fils à organiser son existence par lui-même, en prévision de l’époque où elle ne serait plus là. Jean-Pierre se mit donc à fréquenter les cafés du coin durant ses loisirs, et il rencontra deux ou trois types de son âge, plus ou moins désœuvrés. Mais qui ne refusaient pas les petits boulots pour arrondir leurs fins de mois. On était alors en 1993, et Jean-Pierre Brochard avait 32 ans. Un jour, un de ses copains l’invita à venir chez lui pour dîner. C’était Alain Guilloux, un grand brun aux yeux bleus qui plaisait aux femmes, mais qui ne se la foulait pas dans la vie, étant au chômage les trois quarts du temps. Et cela, bien qu’il ait eu à peine plus de trente ans. Les voici donc en train de discuter, au moment de l’apéritif :

– Alors, JP, c’est seulement maintenant que tu te décides à sortir le soir ?!

– Tu sais, moi je viens de la campagne. Mes parents et mes grands-parents avaient une auberge dans un village, et j’ai grandi dans ce milieu-là.

– Mais pourquoi tu n’es pas parti de là à ta majorité, avant ton régiment ?

– C’était une tradition dans la famille de faire tourner l’auberge, depuis des générations. Je ne pouvais pas partir comme ça. Avant mes grands-parents, il y avait déjà eu d’autres aïeux, et ça remontait jusqu’à 1880 !

– Et pourquoi votre affaire a coulé ?

– On était dans un village, loin de tout, et aucune route importante ne passait par là.

– Ça n’explique pas tout.

– Non, mais ça y a contribué fortement...