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Une pédagogie oubliée : le vodou

De
261 pages
Avec L'horloger de Kouti, Paul Aclinou nous propose une vision particulière de l'ensemble culturel que représente le vodou: il serait ainsi une pédagogie oubliée, en cela qu'il est avant tout une discipline d'éducation à la vie dès lors qu'on écarte le folklore, les superstitions... et même le contenu religieux ou simplement pratique. Il faut effacer les dieux pour accéder à l'enseignement qui nous est proposé.
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Une pédagogie oubliée: le vodou

L 'horloger de Kouti

@ L'HARMATTAN,

2007

5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattanl@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-03956-8 EAN:9782296039568

Paul ACLINOU

Une pédagogie oubliée: le vodou
L 'horloger de Kouti

L'Harmattan

Du même auteur: Le Musée Virtuel du Mot; Yvelinedition, Paris, 2005 Rea Med ; Yvelinedition, Paris, 2006

Prélude
L'histoire que je vais commencer à vous raconter est celle d'une initiation; ce n'est sans doute pas une de celles auxquelles vous vous attendez. Non, je vais vous conter celle qui se fait au jour le jour; celle qui se fait laborieusement, discrètement; et parce que trop laborieuse ou trop discrète, elle passe, le plus souvent, inaperçue. Cette initiation est comme un voile de lumière que l'on ne perçoit que très tard et toujours au fond de soi-même. C'est celle qui est faite pour durer; celle qui restera, parce que immuable, parce que fondamentale. Voici l'Horloger de Kouti, et d'abord le Commencement où nous trouvons les piliers sur lesquels repose toute l' initiation. Paul G. Aclinou, Reims 2007.

Avant propos - une pédagogie oubliée
1- Caractéristiques générales

Mon propos est de présenter les fondements culturels des sociétés qui cohabitent dans les régions du golfe du Bénin et un peu au delà, régions qui couvrent le sud des États qui vont du Nigeria à l'Est jusqu'aux confins de la Côte d'Ivoire à l'Ouest en passant par le Togo (où se situe Tado) et le Ghana. Certes, « ceux de Tado » - comme je les désigne pour des raisons qu'on verra plus loin - ne sont pas les seuls peuples qui occupent ces régions; ils n'en étaient même pas les premiers habitants le plus souvent, mais ce sont leurs valeurs culturelles qui se sont imposées à tous avant d'être exportées au fil des siècles aussi bien en Afrique, qu'ailleurs sur d'autres continents. Au cœur de ce fondement culturel, nous trouvons l'ensemble des pratiques qui forment le vodou. Je parle ici d'une pédagogie oubliée dans la mesure où, selon moi, le vodou est avant tout une discipline éducative à la vie; c'est du vivre et de l'agir de l'homme dont il est question, mais la pratique - que ce soit en Afrique dans son aire d'origine ou bien que ce soit ailleurs où l'introduction de
cette pratique est consécutive à l'esclavage

- ne

met pas

suffisamment en exergue, et donc en œuvre toute la potentialité intellectuellement éducative de son contenu. C'est un enseignement qui est porté par quelques-unes seulement des divinités qu'on rencontre dans le culte, on devrait dire les cultes. On peut noter que c'est véritablement le seul ensemble de valeurs africaines qui, exportées de force, ont réussi à se maintenir en gardant intact l'essentiel, c'est-à-dire, les éléments fondamentaux de sa base, bien qu'elles aient été soumises à d'extraordinaires contraintes destructrices. On

peut regretter par exemple que la première déclaration vraiment universelle des droits de I'homme au monde, qui fut prodiguée au milieu du XIIIème siècle par Soundiata Keita de l'empire du Mali, n'ait pas connu une notoriété et un impact semblables à ceux de la culture des Adj a-Tado. C'est un système qui a montré sa profondeur, en tant que pilier de l'existence au jour le jour - ça l'est aujourd'hui encore - mais aussi sa solidité à travers le rôle qu'il joua comme soutien psychologique dans les moments critiques de la vie des esclaves en Amérique et dans les Caraïbes; ce qui en faisait le seul point d'appui sur lequel ils pouvaient s'arc-bouter pour ne pas sombrer psychologiquement, et donc pour survivre. La puissance de ces valeurs et le dynamisme avec lequel elles opéraient sur les esprits des hommes se mesurent également par le fait qu'elles avaient supplanté puis absorbé les éléments culturels des esclaves d'autres groupes ethniques qui étaient arrivés de différentes régions du continent africain. Ce fut là un exemple d'inculturation - avant l'heure - réussie dans la mesure où ces autres cultures durent se fondre dans les valeurs des Adj a-Tado sans en altérer notablement le contenu. Bien sûr, il y eut interpénétrations, mais elles portèrent essentiellement sur le niveau artistique, sans porter atteinte à l'intégrité du fond culturel des hommes venant de Tado. Un autre point qui retient l'attention est l'origine des divers groupes ethniques, aujourd'hui différenciés, qui se partagent les régions considérées: Tado ! Que la question de leurs racines soit posée à certains Yoruba du Nigeria ou du Bénin surtout, la réponse est souvent Tado; c'est la même origine que donnent sans hésiter les peuples Fon, Nago ou Mahi (Bénin). On reçoit encore la même réponse quand on s'adresse à un Mina du Togo et du Bénin ou à un Éwé du Ghana ou bien encore à l'un quelconque des différents groupes Hula ou Adja... tous répondent donc 10

qu'ils viennent de Tado. Certes, les Yoruba notamment se sont construit avec le temps leur propre mythologie consécutivement à l'émergence, au bout de trois siècles d'errance et d'affrontement avec d'autres puissances, d'un pouvoir politique autonome: le royaume d'Ife - lIé Ife qu'ils finiront par considérer comme le centre du monde. Il n'est pas étonnant qu'ils aient construit un monde mythique centré autour de ce pouvoir dont l'éclatement donnera des centres spirituels et politiques comme Oyo, Abeokuta. .. peut-être aussi Kétou ; mais, la filiation demeure à travers le fond culturel. Il est à noter que le site d'Ife fut d'abord celui de la civilisation des Nok qui s'éteignit huit siècles avant que ne s'y installent ceux qui aujourd'hui, sont connus comme les Yoruba. Dans le même ordre d'idée, les Fons du royaume d'Abomey iront jusqu'à prendre le surnom symbolique de «Adja hou to », c'est-à-dire: «tueur d'Adja» ! Cela, parce que leur départ de Tado - leur migration - fut consécutif à une dispute de succession au trône; dispute qui dégénéra en affrontements violents au cours desquels du sang fut versé; il ne restait aux perdants qu'à émigrer pour sauver leur vie. Ils fonderont le royaume d'Allada en 1575 avant celui d'Abomey et de Porto Novo, deux siècles plus tard, suite là aussi à des disputes à l'occasion des successions au trône d'Allada ! Dans ces cas également la filiation avec Tado demeure; elle est reconnue et proclamée.

2 - L'aire géographique initiale
Tado est une localité qui se trouve aujourd'hui dans l'actuel Togo, et plus précisément, sur le plateau d'Atakpamé au sud-est du pays. C'est un village frontalier distant de trois kilomètres de la frontière entre le Togo et le Bénin. Il est composé en fait de quatre grands ensembles, des quartiers-villages, à savoir: Adjatsè, Il

Domé, Alou, Apetougbé. De ce lieu, devaient partir par vagues successives, des migrations qui vont s'étaler sur plusieurs siècles (du Xèmeau xrxème, dit-on) pour 'occuper toute la sous-région profitant notamment de la trouée du Dahomey, voie de passage naturelle entre des zones où la forêt dense n'offre guère de liberté de mouvement. L'ethnie souche est celle des Adja, d'où parfois, on parle, et plus justement, des Adja-Tado. Selon Comevin(l), ces migrations étaient dues à des famines qui secouaient périodiquement le plateau. Je pense que ce ne fut pas la seule raison, ni même la principale cause, car, d'autres régions en Afrique ont dû subir de nombreuses périodes de famine sans donner lieu pour autant à des migrations s'étalant sur plusieurs siècles. Ensuite, parce que les groupes qui partaient n'étaient pas numériquement importants pour que leur départ soulage économiquement le pays. Il devait y avoir plus certainement des querelles de succession au trône pour le contrôle du pouvoir royal ou bien des révolutions de palais, à l'issue desquelles les perdants s'exilaient avec leurs partisans; de tels départs devenaient alors une question vitale! Il est probable également que le caractère essentiellement migrant de l'homme depuis qu'il a adopté la station debout, associé ici à l'ambition, ait poussé ces groupes humains à la séparation pour aller se tailler ailleurs leur propre royaume. Il semble qu'à Tado, il n'y eut jamais un pouvoir fort centralisateur, mais plutôt un ascendant spirituel des prêtres qui coiffaient toute autorité politique; en fait, le politique et le spirituel ne pouvaient être séparés.

3 - Les peuples
L'occupation du plateau de Tado serait due à des migrations depuis l'Est du continent africain vers l'Ouest. Le plateau d'Atakpamé ne serait alors qu'une étape. Les 12

plus anciens migrants partant ensuite de Tado semblent être ceux qui sont connus comme les Yoruba d'aujourd'hui; ils seraient issus des pré-adja ; leur départ aurait eu lieu vers l'an mille. Dans leurs pérégrinations, ils vont côtoyer des peuples variés et participer à la vie d'empires et de royaumes de la zone géographique qui est le Nigeria actuel; une terre qui vit naître entre autre, la célèbre culture Nok mille ans avant les débuts de l'ère chrétienne. Quelques siècles plus tard, les mélanges avec les différents peuples qu'ils eurent à côtoyer ou le plus souvent à combattre, les avaient suffisamment différenciés des adjas d'origine pour former un groupe autonome ayant sa personnalité et son royaume - Ife - fondé par un ancêtre mythique au XIIIème siècle. Leurs descendants forment l'un des groupes ethniques les plus importants du Nigeria. L'ancienneté de cette première migration semble attestée par le fait qu'aujourd'hui encore la mythologie Yoruba place le centre du monde à Ife qui fut leur capitale historique. On peut parler d'une diaspora Yoruba dans le monde. Au Bénin, les Yoruba se retrouvent aussi bien à Porto-Novo et sa région, qu'à Kétou (un royaume qui serait fondé par des migrants venant d'Ife au XIIIeme siècle) ; on les trouve aussi sous le nom de Nago, dans les régions du centre du Benin. De Tado toujours, d'autres vagues de migrants vont donner, de querelles de familles en querelles de familles, les peuples Fon du royaume d'Allada, ceux du royaume d'Abomey - royaume des Fon - dont un avatar sera le royaume de Porto-Novo; les sujets de ce dernier deviendront plus tard les Gouns, alors que Abomey et Porto-Novo étaient deux monarchies qui furent fondées par deux frères! La migration des Adja-Tado donnera également les hommes qui s'installeront sur le pourtour du lac Nokoué. Nous avons aussi les groupes Hula qui occuperont la 13

vallée du Mono et la région du lac Athiémé. D'autres directions conduiront les Adja-Tado vers le Togo et le Ghana. .. Tous ces peuples possèdent un fond culturel commun que nous allons retrouver dans leurs croyances, à savoir le panthéon vodou pour l'essentiel. Par ailleurs, grâce à l'ouverture au monde depuis la première guerre mondiale, et surtout après la seconde, l'aire d'influence s'est largement étendue à d'autres régions et peuples en Afrique et aussi ailleurs dans le monde, grâce notamment aux déplacements des descendants des esclaves.

4 - Les dieux
Un examen attentif révèle la présence de deux couches de divinités au sein de ce fond culturel. Dans la première couche, nous trouvons, comme dans tout animisme, une pléthore de divinités. Elles relèvent de la croyance en une dimension divine dans tout élément de la nature, dès lors que celui-ci présente une ampleur et (ou) des caractéristiques surprenantes et inexpliquées pendant sa manifestation, que celle-ci soit permanente ou intermittente, ou bien que l'élément considéré joue un rôle important dans la survie du groupe. C'est le cas par exemple des fleuves et des rivières; c'est également celui des sources et de certaines maladies, voire même de certains animaux et plantes... Il entre dans cette première catégorie d'autres divinités qui ne sont pas liées à une force ou à une manifestation de la nature, mais qui sont construites, bâties, réalisées... selon des «recettes» secrètes dit-on; ces dieux sont toujours propres à telle ou telle ethnie ou sous-groupe ethnique; ils peuvent relever également de localités ou groupes de localités bien délimitées géographiquement. Ce type de divinités peut voir son nombre s'accroître continuellement par l'apparition de nouveaux dieux; ceux-ci se situant 14

entièrement dans l'esprit de l'animisme, en cela qu'ils sont construits par la pensée humaine; leur rôle est alors de servir de tuteur ou bien d'exutoire, voire les deux, à l'inquiétude qui envahit l'homme face à ce qu'il ne connaît pas. Cette première couche, avec ces deux sortes de dieux, forme la très grande majorité des esprits, plusieurs dizaines, voire centaines; ils sont aisément repérables par le fait que leur audience est géographiquement peu étendue, limitée le plus souvent à une région, à un village ou groupe de villages, et quelquefois même, à une famille. D'autre part, le culte de ces esprits peut disparaître à tout instant dès lors qu'ils se révèlent inefficaces - ou le deviennent - dans l'esprit de leurs zélateurs! Il se superpose à ce fond de divinités animistes une seconde couche de dieux, moins d'une dizaine, très minoritaires en nombre donc, mais, dont l'audience est beaucoup plus étendue, puisque ces esprits sont unanimement invoqués dans toute l'aire culturelle considérée. Ces dieux sont donc toujours présents à côté de ceux du premier groupe; ce sont ces divinités que j'ai appelées les dieux du fondement. On pourrait penser que les divinités de ce groupe sont considérées comme une mythification des ancêtres des Adja-Tado comme on l'observe dans d'autres sociétés, antiques notamment, sociétés qui fondaient leur culture sur l'enseignement d'ancêtres mythiques. Ici, il n'en est rien; aucun des groupes ethniques concernés ne les a jamais comptées comme des ancêtres - même mythiques - à l'exception des Yoruba pour une seule de ces divinités, le dieu de la foudre, qui est présenté en effet comme le troisième de leur roi mythique. En fait, nous verrons que cette affmnation est une clé qui permet d'accéder à la fonction véritable de la divinité comme je le montrerai par 15

la suite. Il s'agit donc dans ce cas précis d'une construction théologique qui rejoint en apparence ce qui s'était fait ailleurs. De fait, ces dieux ne sont jamais vus comme des fondateurs du groupe ethnique; on ne leur attribue aucune action qui fonde les sociétés Adj a-Tado ou y oruba. Les dieux de ce groupe sont également les seuls qui ont accompagné, si je puis m'exprimer de la sorte, les Noirs dans leurs périples forcés vers les Amériques. Ce sont donc les seuls qui sont aujourd'hui encore à la base du culte dans ces contrées; bien sûr, la présence d'autres peuples africains - notamment ceux de l'Afrique de l'Est: Kongo, ou de l'Ouest: Mandingue... - avec leurs divinités et croyances, va entraîner une adaptation des pratiques, comme l'avaient fait et continuent de le faire d'autres écoles religieuses, sans altérer le message initial.

5 - Le fond culturel
Ce sont huit de ces divinités qui font l'objet des pages que vous allez lire. La liste ci-dessous indique leur fonction traditionnelle, celle que la pratique leur assigne. Lêgba (Eshu dieu des croisements, premier dieu) Fa (Ifa, Afa... dieu de l'art divinatoire) Hêbiesso (Shango dieu de lafoudre) Gû (Gou, Ogou... dieu de la guerre) Agê (dieu de la chasse) Osanyi (dieu des guérisons, dieu des médecines) Aziri (déesse principale, mère des richesses et des jumeaux) Oboto (ensemble de déesses des cours d'eau) Il est à noter que les noms qui sont indiqués ici peuvent varier, parfois notablement, d'un groupe ethnique à l'autre ou bien d'une région à l'autre, sans pour autant entraîner un changement fondamental dans la finalité pédagogique du dieu. Les variations sont plus importantes quand on passe de la mouvance Adja pure à celle des Yoruba. Une 16

exception notable à cette variation des dénominations est celle du dieu Fa qui conserve le même nom partout si on fait abstraction de l'effet tonale. Le choix des Esprits dont il sera question dans les pages qui suivent est en partie arbitraire; il relève de ma seule responsabilité, mais c'est un choix qui repose sur un ensemble de caractéristiques qui les différencient de la grande foule des dieux animistes. Ces caractéristiques peuvent se résumer ainsi: * Absence de gestes surnaturels ou surhumains. * Absence d'agressivité gratuite, aussi bien entre eux qu'envers les Êtres humains. * Absence de férocité entre eux ou envers les hommes. *Absence d'intervention de fées. * Absence de miracles ou d'actes irrationnels. * Une situation géographique indéterminée,. ces divinités s'adressent donc à l'homme au sens générique, comme une sorte d'Universaux dont le champ sémantique est la terre physique sur laquelle il se déploie,. je ne dis pas sur laquelle il vit. * Groupe ethnique indéterminé. * Ces dieux ne mettent jamais en cause une ethnie, un peuple ou une race. * Ces dieux ne jettent jamais d'anathème sur une ethnie, un peuple, une société, une race ou sur un pays. Ce sont là les conditions que remplissent les dieux que je prends en compte.

6 - La théogonie
La théogonie est peu développée pour ne pas dire inexistante dans la mesure il n'y a pas une relation généalogique entre les divinités ni entre celles-ci et un Être Suprême explicitement reconnu. On ne peut pas 17

parler de théologie non plus dans la mesure où une doctrine nettement développée n'apparaît pas parmi les éléments culturels et cultuels qui irait de la théogonie à une cosmogonie ou l'inverse. Le concept tourne cependant autour de la notion d'une divinité suprême qu'on appelle Ma Wü, c'est-à-dire littéralement: «ce que nul ne peut atteindre» qu'on peut rendre par l'Incommensurable; un simple concept donc! Un concept qui explique qu'il n'existe ni culte ni célébration pour l'Être Suprême ainsi défini chez les Adja-Tado. Les Yoruba cependant
reconnaissent un Être Suprême

- Oloron,

maître du ciel ou

des cieux - qui est considéré comme une puissance pure, l'Âshê suprême; dans ce sens, on peut y voir une convergence avec le Ma Wü des Adja-Tado. Il y a en outre dans la culture de ceux de Tado - Yoruba compris - une théorie sur la fonction des noms que nous pouvons considérer comme une première ébauche de théogonie. Par ailleurs, cette théorie des noms forme, me semble-t-il, avec le concept de Ma Wü et les divinités du second groupe, des éléments qui sont suffisants pour construire une théogonie. Il appartient aux Adja-Tado et aux y oruba de se lancer dans l'opération s'ils le souhaitent; mais, est-ce bien nécessaire?

7 - La cosmogonie
Elle reste sommaire et ne s'intéresse à la création du monde qu'en tant que domaine des Êtres vivants. Le monde aurait été créé selon cette conception par un principe qui utilisa un autre principe énergétique d'ordre général. Selon cette optique, le monde aurait été créé par Gbêdoto, c'est-à-dire littéralement: « celui qui possède la vie » ou bien « celui qui fonde la vie », ou encore « celui qui génère la vie» ; c'est-à-dire un Être qui a le pouvoir de création du vivant. Il n'est pas dit que ce soit Ma Wü, l'Être Suprême, car, d'une manière générale, les peuples 18

qui situent leurs ongInes à Tado évitent de mêler l'Incommensurable - Ma Wü - à beaucoup d'aspects de notre monde; modestie ou prudence? Je l'ignore. Par ailleurs, seule la création des vivants (au sens large) est envisagée; en effet Gbê-Do-To se décompose en « Gbê» (qui signifie: vie) et «Do Tô » (qui se comprend comme possesseur, réalisateur. . .) ; c'est donc un principe créateur plutôt qu'un Être quelconque; ce principe se serait servi d'un autre principe appelé Ashê que nous pouvons traduire par pouvoir, puissance, sérénité, potentialité... c'est-à-dire, un pouvoir qui permet d'amener un phénomène, une action, une idée à l'existence réelle, physique. Il s'agit d'un pouvoir de passage qui mène de la potentialité à la réalité physique. En fait, c'est une notion qui est très difficile à rendre dans la langue française et qui peut se traduire par «Le pouvoir de faire venir les choses»; avec ce pouvoir, Gbêdoto créa le monde des vivants selon les Adja-Tado. Quant au monde géologique, il n'en est pas vraiment question; tout se passe comme si l'existence du monde physique entrait dans un plan qu'il est inutile de conceptualiser; le monde existe et on prend acte de cette existence, c'est tout!

8- Le temps
On entend dire très fréquemment que les Noirs n'ont pas la notion du temps! Il serait plus exact de dire que 1'homme noir considère le temps sagittal comme secondaire, négligeable, c'est-à-dire comme si ce temps n'avait aucune importance réelle du point de vue culturel. Or nous sommes dans un monde où depuis la domination du judéo-gréco-christianisme, seul le temps sagittal importe, reléguant le temps cyclique au second plan. Certes, on nous dit, bien avant Lavoisier, que « rien ne se perd, rien ne se crée,. tout se transforme!» : expression du temps cyclique; mais, la thermodynamique fonctionne 19

essentiellement avec un temps sagittal. Nous avons également cette splendeur de la pensée humaine qu'est « l'Ecclésiaste» : temps cyclique; mais toute la théologie judéo-chrétienne est de l'ordre du temps sagittal déployé dans le concept du salut qui devient nécessaire du fait de lafaute originelle considérée comme origine du mal. La structure culturelle des peuples qui nous concernent (Yoruba, ceux de Tado...) est fondée essentiellement sur un temps cyclique. Ce temps est celui du vivant, le vivant permanent, éternel; un cycle dont s'échapperaient régulièrement comme des émanations temporelles et
temporaires

- temps

sagittal -, que seraient les existences

humaines; celles-ci étant secondaires par rapport au Tout. On a l'impression que l'essentiel ne se trouve pas au niveau de l'individualité, celle-ci est vue comme un véhicule parmi d'autres à travers lequel doit s'exprimer l'harmonie du monde; et c'est ce monde et son temps cyclique qui sont essentiels. On comprend dès lors pourquoi 1'homme noir appréhende si mal le temps individuel; toutefois, ceci est en train de changer, car le monde dans lequel il doit entrer fonctionne sur la base d'un temps sagittal. Notons que cette attitude face au temps n'est pas propre aux seuls peuples Yoruba ou issus de Tado ; on la retrouve chez d'autres ethnies noires, les Dogons par exemple. Ainsi, le vieillard septuagénaire qui vient de présider les cérémonies rituelles qui ont lieu tous les soixante ans, vous donnera rendez-vous pour les prochaines manifestations, soit dans soixante ans! Il sait bien sûr qu'il ne sera plus là, mais qu'importe, ce n'est pas son temps individuel qui est à prendre en compte.

9- La pédagogie
La pédagogie apparaît comme l'objectif principal de la mythologie de cette culture, la mythologie vodou. Une
pédagogie qui doit conduire l'homme

-

en

tant

20

qu'individu, mais aussi en tant qu'être social - et la société à un niveau qui autorise une existence paisible et harmonieuse dans le monde. On retrouve là l'objectif de tout système religieux ou philosophique; mais ici, l'affirmation est sans ambiguïté. Une pédagogie qui semble être l'unique préoccupation de cette culture qui prétend tout fonder, et donc tout axer sur elle. On peut noter que l'ensemble du système se trouve être l'apanage exclusif de deux - et seulement deux - divinités parmi les huit que j'ai retenues; il s'agit des dieux Lêgba et Fa dans cet ordre, nous verrons qu'il y a une raison à cet ordonnancement. Les six autres divinités ne sont pas négligées certes - une légende explicite la nécessité de leur présence dans le dessein des concepteurs - mais elles ne sont pas le moteur qui actionne le fonctionnement de l'esprit humain, ce qui est en fait, l'objectif de toute pédagogie, qu'elle soit profane ou religieuse. 10 - Conséquences * L'homme devient le centre de toute cette mythologie et donc de cette culture. * Les dieux apparaissent comme de simples outils qui sont à sa disposition pour lui permettre d'assurer sa marche vers 1'harmonie. Mais, ce sont des outils que 1'homme doit acheter, car ils ont leurs exigences; d'où la permanente nécessité de faire des sacrifices entendus dans le sens d'obligation, de responsabilité et de négociation; les sacrifices sont aussi considérés comme un geste et une attitude de déférence; car, et ceci est important, si les dieux sont au service de l'homme, ils n'en sont pas pour autant ses esclaves; ce sont des mécanismes qui doivent faire fonctionner l'esprit humain. * La liberté de l'homme est infinie. L'homme doit être libre par rapport à la société; il doit l'être également par rapport aux divinités. Il ne peut y avoir d'harmonie sans 21

cette liberté qui se traduit par le fait qu'il n'interroge pas le dieu de la divination; il « le fouille ». C'est au nom de cette liberté qu'il peut refuser la prédiction des dieux. Il peut refuser la réponse qui lui est fournie (une fois, et à une condition de rachat.) Il peut demander une autre interprétation du verdict... cela suppose qu'il se doit d'en assumer les conséquences; nous avons là, la contrepartie de toute liberté. * Liberté, mais aussi responsabilité; il revient à 1'homme de saisir le sens du sacrifice qui est une partie intégrante de la pédagogie et de se l'appliquer; ce qui signifie que le résultat de ses prières dépend uniquement de lui et de son analyse; en effet: «Pourquoi voudrais-tu que Dieu écoute ta prière si toi-même tu ne t'entends pas! » Notons que nous sommes loin de la liberté de 1'homme telle que le franciscain Ockham la définissait; dans ce cas là, elle trouve sa limite dans la Liberté infinie de Dieu qui s'impose alors par Sa Toute Puissance à l'homme. En clair, cette pédagogie - celle des Adja-Tado - ne comporte aucune affirmation théologique; dès lors, en la déployant, la raison humaine doit pouvoir en justifier tous les aspects; et chaque fois qu'une légende, un mythe... ne répond pas à cette condition, nous devons l'écarter du système pédagogique.

11- Objet:
La pédagogie comme voie d'accès à la « sérénité» et à « l'harmonie » car nous n'avons qu'une terre; il nous faut donc nous entendre tous autant que nous sommes pour y vivre en paix. Il s'agit donc d'ordonnancer l'agir de l'être pour que vivre se fasse dans la sérénité et conduise à 1'harmonie.

22

12- Les outils:
Ce sont les figures codifiées du dieu de la divination - le dieu Fa - qui débouchent sur des légendes, des devises et des chansons; celles-ci sont déterminées par ces figures. D'abord on peut considérer deux graphies de base: Voici les deux graphies de base 1 Il

Soit: 1 et 0 dans cet ordre; ou encore: vrai ou faux, ouvert ou fermé... c'est-à-dire, un système binaire qui s'insère parfaitement dans une perspective numérique. Ces graphies vont servir à définir un alphabet de base dont chaque lettre est formée de quatre graphies; chaque lettre est donc un ensemble de quatre bits; ce qui donne seize tétragrammes au maximum; nous disposons ainsi de seize lettres. Voici l'alphabet de base (l'ordre est arbitraire) 1 1 1 1 1 Il 1 1 1 2 1 Il 1 1 3 1 1 Il 1 4 1 1 1 Il 5 Il Il 1 1 6 1 Il Il 1 7 1 1 Il Il 8

Il 1 1 Il 9

Il 1 Il 1 10

1 Il 1 Il Il

1 Il Il Il 12 23

Il 1 Il Il 13

Il Il 1 Il 14

Il Il Il 1 15

Il Il Il Il 16

Chaque lettre de cet alphabet porte un nom; voici les noms usuels:

1 1 1 1 Gbê

Il 1 1 1 Sa

1 Il 1 1 Tula

1 1 Il 1 Lété

1 1 1 Il Guda

Il Il 1 1 Wélé

1 Il Il 1 Di

1 1 Il Il Loso

Il 1 1 Il Woli

Il 1 Il 1 Fu

1 Il 1 Il Ce

1 Il Il Il AbIa

Il 1 Il Il Ka

Il Il 1 Il Turukpe

Il Il Il 1 Akla

Il Il Il Il Yeku

Nous passons ensuite aux mots qui sont obtenus en associant deux lettres de cet alphabet chaque fois, soit 256 possibilités au total; mais on isole un premier groupe dans lequelles mots sont obtenus en doublant les lettres, ce sont les figures mères, les médji (double) ; on parle également des « fils de Fa ».

Il Il Il Il Gbê Medji

1111

Il
1111

Il Il
1111

Il Il Il Sa Medji 24

Il Il Tala Medji

Il Lété Medji

Il Il Il
1111

1111 1111 Il Il W élé Medji

Il
1111

Il Il
1111

1111 Il Di Medji

1111 Loso Medji

Guda Medji

1111 Il Il
1111

1111

Il 1111 Il 1111 Ce Medji

Il
1111

Il 1111 Il Fu Medji

1111
1111

W oli Medji

AbIa Medji

1111 Il
1111 1111

1111 1111 Il
1111

1111 1111 1111 Il

1111
1111 1111

1111

ka Medji

Turukpe Medji

Alda Medji

Yeku Medji

Les autres combinaisons possibles vont associer deux lettres différentes de l'alphabet, soit 240 possibilités; ce sont « les fils des fils de Fa ». Dans tous les cas une figure de Fa est un octet. Il y a 256 figures (16 fils de Fa ayant 16 fils chacun à leur tour) ; chacune d'entre elles est explicitée par 3 légendes, 3 devises et 3 chansons, dit-on. Nous disposerions ainsi de 256x3x3x3 ; soit: 6912 possibilités; ce qui veut dire que le système prétend embrasser avec ce nombre toutes les situations possibles qu'un être humain peut être amené 25

à affronter dans le cours de son existence. En fait, le nombre de possibilités réelles est moindre, car certaines assertions sont des répétitions, des redites dont la fonction est d'appuyer tel ou tel aspect d'un précepte. En réalité, il s'agit là d'un point de départ; il s'agit d'une base initiale; car, pourquoi les fils des fils de Fa seraientils stériles? Il apparaît donc que ces 6912 possibilités doivent être déployées au fur et à mesure du développement de la société, au fur et à mesure que l'homme progresse en tant qu'être pensant mais aussi en tant qu'être social. Un tel déploiement ne peut se faire que si 1'homme assume sa liberté face aux dieux; un tel déploiement doit se faire avec l'outil qui est Lêgba, le dieu des croisements, dieu de la réflexion. Lui-même en a donné l'exemple à plusieurs reprises. Le problème n'est pas d'abandonner les mythes, car ceux-ci finissent toujours par se retrouver avec un habillage nouveau, avec une présentation qui reflète la modernité; au mieux, ils se retrouvent en marge attendant de refaire surface. Il s'agit plutôt de sortir de l'illusion; déployer l'enseignement est selon moi la seule porte de sortie.

13 - Origine
Il est nécessaire de parler de l'origine ou des origines de ce savoir, car c'en est un. Mon objectif n'est pas d'aborder ce point en détail, mais je peux esquisser une analyse qui se base sur quelques éléments d'appréciation, une analyse qui dégage une vue d'ensemble sur le sujet. En prélude, voici ce que dit Maupoil(2) dans l'introduction de son ouvrage consacré à la géomancie du Fa : « [...] Aller du signe à la chose signifiée; approfondir l'idée du monde; s'efforcer vers Dieu par la connaissance, telle n'est pas la démarche d'un esprit réaliste, en quête 26

avant tout d'efficience. Et d'ailleurs, Fa n'est pas né dans cette terre dahoméenne où le hasard l'a transplanté, où les hommes lui imposèrent tant d'élagages, et tant de greffes étranges. On pourrait, semble-t-il, retracer de la façon suivante l'évolution du contenu religieux de Fa, depuis l'apport en Afrique occidentale de cette croyance étrangère déjà élaborée ailleurs. Dès le début, on dut assister à l'abandon quasi-immédiat et général de ce qui, dans l'ésotérisme, semblait trop imprégné de croyances orientales et d'astrologie, trop dépendant aussi d'un système graphique, pour être accessible à la majorité des Noirs. L'ésotérisme ne subsista que dans la mesure où il devint assimilable, et il ne le fut jamais que par fragments, pour quelques privilégiés. Restait le signe; les signes; tout l'intérêt se reporta sur eux. Autour d'eux purent s'exercer l'imagination, les sentiments. Deux cent cinquante-six petits dieux étaient nés, à qui on se hâta de créer un passé, des sentiments, des armes, des faiblesses, une légende, autour de qui se noua le faisceau bigarré et contradictoire des correspondances ». Bernard Maupoil, Géomancie à l'ancienne côte des esclaves, p. XII - XIII. La première observation est le fait que la fonction d'une seule divinité parmi celles dont je traite ici possède des correspondances évidentes ailleurs qu'en Afrique; il s'agit de la géomancie, et donc du dieu Fa ; celui-là même dont parle Maupoil. Que ce soit en Afrique, en Europe ou en Asie, la pratique de la géomancie n'est liée à aucune divinité contrairement à ce qui s'observe dans le vodou. C'est accessoirement ce qui justifie la fonction apparente qui est assignée à ce dieu. La seconde observation porte sur les figures de Fa ellesmêmes; en effet, là où en géomancie classique une figure 27

est une fin en soi, dans la pratique du Fa, il n'en est pas ainsi. Par exemple «Via» (la voie) est une figure en géomancie, alors que « Gbê » qui lui correspond du point de vue graphie dans le Fa du vodou n'est qu'une lettre de « l'alphabet», il faut le doubler pour obtenir un signe de Fa ; ici, il s'agit de « Gbê-Médji» (c'est-à-dire: «Gbê double» ). (Voir ci-dessus) La géomancie hors du vodou, et donc en dehors de Fa, fonctionne avec 65 536 figures au moins; le vodou se contente de 256 symboles avec le déploiement que nous avons indiqué plus haut, soit: 6912 possibilités. Nous verrons plus en détail tous ces aspects dans le second volume de la série qui sera consacré tout entier à la pédagogie et donc aux dieux Fa et Lêgba ; je proposerai à cette occasion une explication pour ce nombre relativement réduit. Il est donc fort probable que Fa ne soit pas typiquement originaire de Tado ni même de l'Afrique: ce n'est certainement pas une production intellectuelle des AdjaTado ni même des Yoruba; ce point de vue est aussi celui de nombreux auteurs dont B. Maupoil. Ce serait un emprunt; en d'autres termes, les origines de Fa ne seraient autres que celles de la géomancie: la Mésopotamie? La Perse? . .. ou ailleurs? La question est ouverte. En tout état de cause, la réponse qui pourrait être faite n'aurait pas une grande importance parce que le propre de 1'homme est de chercher à répandre tout savoir auquel il croit! Par contre, ce qui est important parce que novateur, c'est de constater que l'emprunt est devenu un savoir construit qui s'est ensuite orienté vers une visée personnelle des AdjaTado. Ainsi, et c'est là l'honneur de ceux de Tado comme des Yoruba, ils ont su mettre à profit cet apport extérieur, la technique de la géomancie, pour construire une pédagogie; une technique somme toute banale qu'ils ont 28