//img.uscri.be/pth/a63fba30cd3bdcf3b5a2d2b80cbc7af60346434c
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 1,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : PDF - EPUB - MOBI

sans DRM

Une vengeance ordinaire

De
250 pages

Le jour se levait timidement sur la côte varoise, une forme flottait dans la piscine de la résidence « Les Mimosas ».C'était une forme humaine, le corps d'un homme d'une soixantaine d'années qui flottait, il semblait s'accrocher avec son bras gauche à l'échelle.


En cette heure matinale, personne n'avait remarqué cette présence macabre.


Christophe, le gardien de la résidence, se rendait sur son lieu de travail et ne se doutait pas qu'il allait vivre une journée qu'il n'oubliera pas de sitôt.


Voir plus Voir moins

Couverture

Image couverture

Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-84331-9

 

© Edilivre, 2015

Citation

 

En vieillissant, on s’aperçoit que la vengeance est la forme la plus sûre de la justice.

Henri Becque, dramaturge.

 

Dédicace

 

A Jacqueline

 

Quand dans un discours se trouvent des mots répétés et qu’en essayant de les corriger on les trouve si propres qu’on gâterait le discours, il faut les laisser, c’en est la marque. Et c’est là la part de l’envie, qui est aveugle, et qui ne sait pas que cette répétition n’est pas faute en cet endroit : car il n’y a point de règle générale.

Les mots diversement rangés font divers sens. Et les sens diversement rangés font divers effets.

Blaise Pascal
Discours sur la religion

Chapitre I

Carqueiranne, le 17 juillet 2006

C’était une de ces aubes légères sur les petites plages de Carqueiranne, sur la bordure d’une des plus agréables villes de la côte varoise. Juste une petite brume hésitait à quitter la rade.

Les employés de la propreté de la ville vaquaient au nettoyage des plages et du parking, qui était presque vide, seulement peuplé de quelques voitures ; le parking et les voitures étaient sales, du fait d’un coup de vent nocturne, accompagné de sable provenant de l’autre rive de la grande bleue.

Quelques rares habitants de la résidence « Les Mimosas » quittaient leurs appartements, ils gagnaient leur travail avec leur véhicule en longeant le sillon de la plage, avant de se diriger vers le haut du village pour se rendre en direction de Toulon ou vers la ville d’Hyères. Certains automobilistes appuyaient fort sur le champignon, déjà en retard après un réveil tardif ou difficile. Le boulanger avait son magasin à quelques mètres de la plage, il était déjà blanc de farine et remplissait ses longues lignes de pâtes avant de les donner à manger à son immense four. Dans le ciel traînaient des mouettes et autres oiseaux côtiers en colère. Il devait être dans les six heures du matin, un timide soleil commençait à perler sur les grandes collines qui dominent l’entrée de la rade de Toulon, toujours surmontées par des forts fantomatiques, comme celui de la Colle Noire dont les silhouettes dominent la belle bleue.

Cette résidence avait été bâtie dans les folles années de 1980, et possédait un cachet agréable et des terrasses ditesà la méditerranéenne,qui permettaient une vie douce et ensoleillée en plein air. Une belle piscine se trouvait au centre du bâtiment en U, au milieu d’un jardin arboré. Ces bâtisses de petites hauteurs possédaient des solariums dans les toits, qui semblaient regarder la mer.

Ce petit monde était un peu isolé par un mur d’enceinte et des garages, l’accès y était restreint pour les promeneurs qui étaient attirés par le terrain de tennis donnant sur le portail à deux battants pour l’entrée et la sortie des voitures. La rue qui la délimitait des autres maisons dans ce secteur pavillonnaire était régulièrement fréquentée par des promeneurs et joggeurs, qui marquaient souvent l’arrêt devant ces bâtiments. Le superbe terrain de tennis en faisait un très bel attrait, avec toute cette teinte rouge et ocre, qui rappelait les façades marocaines.

Les stores étaient enroulés sur les terrasses engourdies par la fraîcheur de la nuit, des tourterelles survolaient la piscine dès le petit jour. Elles venaient se désaltérer dans cette étendue d’eau calme et dépourvue de baigneurs qui, en cette heure, se trouvaient dans les bras de Morphée. Ces joyeux couples emplumés faisaient des révolutions, allaient de part et d’autre des toitures en criant et s’assuraient que quelques indésirables félidés ne traînaient pas trop dans le jardin. Après quelques cris et ayant réveillé quelques occupants au sommeil léger, une tourterelle plus courageuse se posa sur le solarium vide et, comme à son habitude, commença à se désaltérer comme tous les matins et tous les soirs, bientôt rejointe par les autres.

Une forme colorée flottait dans la piscine et, dans cette eau d’une incroyable pureté, une forme semblait accrochée à l’échelle permettant l’accès à la baignade dans la piscine. Les quelques remous provoqués par les pigeons disparaissaient et un miroir se déposait sur l’étendue calme. Dans ce lieu de villégiature endormi, une forme humaine flottait sur ce point d’eau, c’était le corps d’un homme d’une cinquantaine d’années avec une légère calvitie. Il était mort, mais personne dans la résidence ne l’avait remarqué.

Une voiture arrivait sur la résidence, elle descendait le bord de la mer. Au volant un grand gaillard de quarante-cinq ans, toujours porteur de grandes lunettes de soleil sur le front pour se protéger de la luminosité. En ces premiers jours de juillet, l’autoradio était allumé sur une station qui égrenait les bonnes et les mauvaises nouvelles, entrecoupées d’interminables publicités.

Il s’appelait Christophe, il était chargé de l’entretien et du gardiennage de la résidence mais il ne résidait pas sur place. En ces temps chauds, il préférait travailler à la fraîche pour les travaux extérieurs. Il avait sa voiture de type utilitaire, qui lui servait pour tous les usages de maintenance et d’entretien dans la résidence.

Il était de bonne humeur ce matin, il roulait avec une vitesse raisonnable. Il admirait la petite plage et la vue sur la rade de Toulon, moins bleutée que d’habitude à cause des nuages bas qui encombraient la vue sur l’Île de Porquerolles et la Tour Fondue que l’on devinait de l’autre côté.

Après un salut de la main par la fenêtre de sa voiture à un employé de la commune chargé du nettoiement de la plage et du mobilier urbain du parking. Il ouvrit, avec son boîtier télécommande, le portail qui protégeait la résidence de la présence des curieux et en faisait un petit monde séparé du reste du quartier. Le voyant lumineux clignota, les portes glissèrent pour accueillir le maître qui rentrait dans son château.

Pour effectuer son labeur matinal, il fit le tour des bâtiments pour voir si tout allait bien après ce week-end estival. Après quelques allers-retours visuels à gauche et à droite pour vérifier que rien n’était à signaler pour la matinée il gara sa voiture dans l’enclos prévu. Il sortit sa grande carcasse de la voiture et s’étira longuement en poussant un grand bâillement sonore.

Il respectait un emploi du temps qui était régi par un conseil syndical vigilant et pointilleux. Il devait sortir, en ce début de semaine, avec deux grandes poubelles roulantes pour collecter les déchets des appartements des vide-ordures. Il conduisit à la suite ces containers malodorants sur l’aire prévue à l’extérieur de la résidence pour y être chargés par les services municipaux.

L’étroitesse de la petite route, qui faisait le tour de ces bâtiments en forme de U, ne permettait pas aux bennes à ordures de la ville d’y entrer pour le ramassage des poubelles.

Notre lève-tôt se mit en route avec son grand collecteur et commença par les bâtiments coquets qui portaient tous des noms de fleurs. Le week-end avait apporté son écot et les poubelles regorgeaient de détritus. Il lui fallut trois collecteurs pour faire le tour des locaux dans la résidence et plus d’une heure pour le ramassage. Un nettoyage sommaire des petits locaux s’imposait, les occupants, par dédain ou égoïsme, ne se fatiguaient pas pour le tri sélectif et jetaient tout sans se soucier du travail du gardien. Son travail d’éboueur terminé, suivi d’un brin de toilette sur ses mains, il partit vérifier la santé du matériel de la piscine qu’il contrôlait comme tous les jours de travail ; la machinerie se trouvait sous le solarium de celle-ci.

Il emprunta le petit chemin et les escaliers qui menaient au-dessous de l’étendue d’eau, pour y prendre des nouvelles de la pompe à eau qui lui causait quelques soucis depuis le début des beaux jours. Il entra comme à l’accoutumée dans le local technique, en jetant un œil avisé sur tout le matériel qui, visiblement, avait passé une bonne nuit et ronronnait comme un vieux chat.

Rassuré par le bon début de journée de la machinerie, il refit le tour de la piscine pour vérifier les vases plastifiés qui protègent les filtres de la machinerie. Il prépara son tuyau d’arrosage et passa un premier jet d’eau pour nettoyer le dallage clair où les vacanciers et oisifs se doraient dans la journée.

Arrivé à l’angle de l’entrée du pédiluve et des bâtiments, il vit une forme qui flottait à l’horizontale. Il pensa à une serviette de plage qui était tombée ou avait été jetée par quelques adolescents qui venaient se baigner tard le soir.

Sans trop presser le pas, il continua, il eut un coup de chaud, malgré la petite fraîcheur, quand il s’aperçut qu’un corps humain flottait, visiblement sans vie et couché sur le ventre. Il ne pouvait savoir l’identité de ce noyé, mais la silhouette lui paraissait familière. Cet homme avait son bras gauche accroché à l’échelle qui servait à l’entrée des baigneurs et semblait reposer en paix ; seule une plaie discrète se devinait sur sa nuque, laissant échapper un mince filet de sang.

Il prit le corps dans ses gros bras muscléset le hissa difficilement sur le bord. Il s’aperçut que ce monsieur visiblement décédé était l’occupant d’un appartement de la résidence, c’était le président du conseil syndical, Monsieur Meyer.

Il le connaissait, car c’était son interlocuteur et son chef de travaux, avec lequel il n’entretenait que des relations simples, courtoises mais sans chaleur.

Une fois le corps déposé sur le carrelage, il se précipita sur son portable. Celui-ci était resté dans sa voiture, après une course inhabituelle en ce début de matinée. Il le sortit rapidement de la boîte à gants et appela la gendarmerie locale.

Chapitre II

Les convocations en recommandé et accusé de réception venaient d’arriver par la poste et annonçaient aux propriétaires la grande réunion pour ceux présents sur les lieux. Et aux autres, qui n’habitaient pas la résidence pendant la période printanière, l’ordre du jour et surtout la date de l’assemblée générale de la copropriété. Cette lettre recommandée déclenchait une montée de température graduelle depuis l’assemblée générale des copropriétaires qui avait eu lieu l’année précédente à pareille époque. C’était l’aiguillon qui enflammait les discussions entre les verres d’apéritif et les ramequins d’olives du pays sur les terrasses ombragées.

La situation idéale sur le littoral de la Méditerra­née faisait que la plupart des propriétaires habitaient les beaux mois d’été dans cette résidence. Le reste du temps, elle tombait dans une torpeur hivernale avec seulement quelques occupants à l’année et des locataires pour quelques mois d’hiver. Les beaux mois du printemps annonçaient la transhumance de toute la France et même d’Europe vers ce petit coin de paradis.

Les précurseurs arrivaient, en majorité des retraités, pour un séjour estival. Les premiers de ces migrants estivaux venaient dans un ordonnancement précis. Pour certains, la venue des enfants et petits-enfants précipitait le déclenchement de petits travaux à la sortie de l’hiver. Ces pionniers exhibaient les shorts colorés, tee-shirts bariolés, casquettes usées par un usage répété d’années en années. Le facteur arrivait le matin avec son cyclomoteur jaune, il présentait aux rares résidents à l’année la fameuse enveloppe bulle de couleur, avec la liasse d’accusés de réception pour le syndic gérant l’immeuble.

Certains récipiendaires sentaient bien que ce courrier allait enflammer les esprits après le calme hivernal. Ils guettaient comme des snipers l’arrivée du préposé pour avoir, les premiers, ce monument de la vie commune. L’arrivée de ce courrier entraînait des discussions interminables dans les allées de la résidence et sur le solarium en carrelage clair qui entourait la piscine.

Des terrasses permettaient des vues jalouses sur les voisins et un contrôle de tout ce qui se passait aux alentours. L’un de ces propriétaires, s’appelait Maurice Pégolle, était retraité des postes et télécommunications. Il habitait depuis plusieurs années à la résidence avec son épouse, qui portait le doux prénom de Zigrund ; d’origine autrichienne, son surnom était Sissi. Monsieur Pégolle, lui, était originaire de la lointaine bourgade de Solliès-Pont, située à quelques kilomètres de la résidence. Il était une grande gueule méridionale et avait un avis sur tout.

Ce matin, alors qu’il traînait sur sa terrasse, il vit entrer le préposé au courrier. Il attendait nerveuse­ment la lettre qui allait déclencher les grandes effusions et commentaires dans la résidence.

Cette année, le syndic et le conseil syndical avaient remis le couvert, car il fallait faire ravaler les parties communes de la totalité des immeubles, le temps faisant des ravages sur les façades. Le vote devait intervenir cette année. À l’assemblée générale de l’année précédente, il avait été refusé par la majorité des présents. Notre Monsieur Pégolle avait été le chef de l’opposition et le chantre du refus du ravalement honni ainsi que des frais qui en découlaient. Les débats avaient été vifs et quelques noms d’oiseaux avaient été échangés.

Autant dire que notre opposant ruminait. Cette nouvelle présentation du sujet lui faisait hérisser ses rares cheveux qui lui restaient sur le chef. L’annonce de la date de réunion était tombée pour la grande messe, laquelle fixée le 15 juillet.

La réunion était organisée, comme le voulait la coutume, dans la salle diteClub house,à proximité de la piscine. La première destination de cette salle sousle solarium de la piscine était de permettre aux pongistes débutants ou confirmés de s’adonner à la joie de la petite balle. Les cris des joueurs ne dérangeaient pas les professionnels de la bronzette qui officiaient au-dessus. La température et le ton des voix s’élevaient quand la fameuse réunion annuelle avait lieu.

Les jours passèrent après la réception de la lettre, les discussions entre les copropriétaires allaient bon train autour de la piscine, le 15 juillet arrivait, le début de la réunion était fixé à neuf heures.

L’organisation était huilée depuis des années. Le fond de la salle face à la porte était dévolu à la table du syndic ou de son représentant, sa secrétaire, les assesseurs habituels composés des principaux responsables du conseil syndical. Juste devant la table du syndic et de ses assesseurs, des chaises étaient alignées sur plusieurs rangs mais leur nombre allait être insuffisant pour la foule qui allait venir. D’abord le conseil syndical arrivait, les propriétaires les plus lève-tôt, puis, plus tard, le reste des copropriétaires.

Dans ce bureau de vote improvisé, les premiers rangs étaient réservés aux plus anciens de la résidence, qui se gardaient les chaises et déposaient leur enveloppe pour attendre le copain un peu en retard. Ils étaient la mémoire de la résidence et les occupants du Canal Historique des propriétaires et porteurs de la grande sagesse provençale.

Les plus en retard devaient prévoir d’amener leur fauteuil pliant multicolore, style grand magasin. Les places les plus recherchées, après les trois premiers rangs, étaient celles situées près de la porte, pour bénéficier d’un peu d’air et partir discrètement.

Avec un œil inquisiteur, on pouvait suivre les débats en dévisageant les nouveaux arrivants et lancer quelques commentaires piquants sur les voisins.

De ce poste de guet, les petites phrases assassines étaient décochées comme des flèches sur le voisin, sa femme, sa voiture ou son balcon mal entretenu.

Un pot de l’amitié était toujours servi à la fin des hostilités mais souvent les premières gorgées étaient difficiles à avaler pour certains copropriétaires lorsque leurs votes leur avaient été négatifs ou lorsqu’il n’avait pas été répondu à leurs questions.

Le 15 juillet tant attendu était enfin arrivé, l’aube se levait sur la côte. Christophe, le gardien, était déjà debout dès le matin et préparait la salle d’audience ou devait se dérouler la grande messe des coproprié­taires. Il alignait les quelques chaises qu’il avait récupérées autour de la piscine, et balaya une dernière fois l’agora du jour.

Le représentant du syndic, Monsieur Reno, et sa collaboratrice, se présentèrent les premiers, suivis comme des ombres par Monsieur Meyer, président du conseil syndical et de la plupart des membres du conseil syndical.

Les discussions allaient bon train, les sujets les plus épineux étaient évoqués, comme la couleur du ciel et les orages de la vieille dans le Haut Var.

Le représentant du syndic et sa collaboratrice déplièrent leur ordinateur portable et cherchèrent l’indispensable prise électrique. Leur documentation était plus épaisse que d’habitude du fait de la question numéro six, c’est-à-dire le ravalement. Ce sujet épineux avait été refusé par la majorité des copropriétaires les deux années précédentes, mais il fallait faire passer le projet.

Les visages étaient glabres, les coiffures impeccables, les parfums et après-rasage avaient été mis à contribution pour la matinée, c’était la sortie de l’année et la messe devait être dite. Les nouveaux copropriétaires se présentaient au représentant du syndic et au conseil syndical, ils subissaient la première fouille visuelle par les guetteurs des premiers rangs, ainsi que par les bonnes âmes des derniers rangs. La salle était remplie comme un œuf. Monsieur Reno prit la parole, il salua les nouveaux arrivants comme les anciens. Il expliqua à l’auditoire le travail du syndic, la situation financière de la copropriété, et rappela l’importance de la question numérotée six pour le ravalement.

Il présenta également un jeune homme arrivé à la dernière minute et fraîchement levé. Il s’agissait de l’architecte qui devait suivre les travaux du ravalement en tant que maître d’œuvre, si le ravalement était voté. Il avait les cheveux en folie, des traces d’oreillers sur la joue droite, le réveil avait dû être tardif et rapide. Il salua l’assemblée et commença à envoyer des messages sur son portable. Le syndic ouvrit la séance et annonça que le quorum était atteint, les votes de cette assemblée seraient validés.

L’assemblée débuta dans un calme olympien, les premières questions furent abordées. La première était l’élagage d’un résineux qui déployait des grandes branches sur des terrasses et balcons ainsi que sur le solarium autour de la piscine. Les discussions à la Pagnol commencèrent, de nombreux avis et proposi­tions furent donnés, obligeant Monsieur Reno à ramener la discussion dans le droit chemin de l’ordre du jour. Ces branches firent couler beaucoup de salive, les paroles succédaient à des anecdotes jardinières. Un vote décida que ce problème serait reporté à l’année prochaine, les branches pousseraient encore quelques mois tranquilles et les copropriétaires voulaient éviter des frais supplémentaires si le ravalement était voté. Aujourd’hui peut-être ou alors demain, on choisissait d’attendre demain comme dit la chanson.

La question numéro six arriva sur le tapis, le président du conseil syndical prit la parole pour présenter les projets et les devis. Il n’eut que le temps d’en présenter la première page quand le nommé Pégolle se leva de sa chaise pour expliquer son courroux et celui-ci enflamma l’assistance. Un brouhaha se mit en route, les débats furent stoppés. Il attaquait le président du conseil syndical et son ennemi, dont le seul tort était d’être de la région parisienne et grand défenseur du ravalement. Il attaqua directement cette personne honnie, les discours pagnolesques se succédaient et s’emmêlaient, le représentant du syndic, après de longues minutes, arriva à maîtriser son sujet, et surtout à ramener le calme. Monsieur Meyer reprit les débats. Madame Pégolle, passant dans les parages, fut attirée par le brouhaha dans la salle de réunion. Elle se présenta discrètement à la porte de la salle et se positionna en retrait pour écouter les débats.

Les discussions reprirent, les coûts furent expliqués et détaillés. Le débat recommença, le coût financier, les différents appels de fonds furent détaillés. Le jeune architecte aborda l’étendue de sa responsabilité sur la surveillance du ravalement. La question funeste fut lancée par Monsieur Pégolle.

– Et vous prenez combien pour votre travail ?

Il donna le montant de ses honoraires, c’est-à-dire cinq pour cent du montant total du devis retenu. Cette dernière parole et un calcul instantané du rajout au devis déclenchèrent une crise de folie chez Monsieur Pégolle, qui se mit à hurler au diktat et enclencha des cris d’épouvante et un brouhaha indescriptible. On essaya de calmer Pégolle, ainsi que les représentants de l’opposition au projet. Le représentant du syndic tentait de ramener le calme mais rien ne calmait les conjurés. Même si visiblement la majorité y semblait favorable, les cris d’orfraies des opposants entraînèrent une joyeuse ambiance de corrida, des insultes et remarques acerbes à l’encontre du président et du conseil syndical furent lancées.

Madame Pégolle, qui se tenait près de la porte, ne goûtait pas ces éclats de voix. Après un petit signe désapprobateur de la tête, elle quitta la réunion, sortit aussi discrètement que lors de sa venue, et regagna son appartement.

L’architecte était effaré par l’ampleur de la polémique qui s’était produite pendant cette réunion, mais Monsieur Reno, après un moment de silence pour faire dégonfler l’abcès, reprit la parole au bout de quelques minutes. Il réussit à reprendre le contrôle des discussions. Il mit la question numéro six au vote. Le vote se fit sans anicroche. Il fut détaillé, propriétaire par propriétaire, pour éviter les futures contestations. Un silence se fit après l’orage, le temps nécessaire pour faire le comptage des tantièmes pour la validité de la décision de l’assemblée générale.

Le visage de Monsieur Reno et celui du président du conseil syndical s’éclaircirent, on devinait l’issue favorable. La décision fut donnée publiquement, toute l’assistance respira, à part le parti d’opposition mené par le tribun Pégolle, qui tirait une mine défaite. Le représentant du syndic expliqua la suite à donner. Il précisa les différents appels d’offres qui se produi­raient et, dès qu’il put, il leva la séance et invita les participants à prendre un petit verre de l’amitié. Un grand sourire inonda le visage de la majorité des copropriétaires.

Monsieur Pégolle et ses rares partisans prirent un verre, mais dans leur coin. Les premières gorgées furent difficiles à avaler, le verre de liqueur anisée et quelques olives vertes plus tard, il quittait les lieux pour rentrer chez lui. Il était encore effondré, il parlait tout seul sur le chemin du retour en maugréant des paroles amères à l’encontre de ce conseil syndical et surtout de son chef qu’il haïssait tant. Il rentra chez lui et fit claquer la porte d’entrée derrière lui, visiblement l’opposant était déchu.

Cette défaite le minait, il voua le conseil syndical et son chef à l’enfer, le syndic et son représentant étaient pendus par les pieds dans son imaginaire. Le repas que sa femme lui servit passa difficilement. Son épouse n’osa pas lui poser de questions, elle savait que son mari n’était pas d’humeur joyeuse. Surtout elle profita de ce moment de silence qui était rare chez son mari.

*
*        *

Le soleil se levait péniblement sur la côte et sur la ville d’Ollioules dans le Var, située à proximité de Toulon, dans une résidence calme et arborée, dans unappartement placé à l’arrière d’un immeuble du centre-ville. Le téléphone sonnait dans un apparte­ment, un couple y finissait sa nuit trop courte.

La sonnerie déchira le silence dans une complainte maintes fois entendue, reproduisant la sérénade deLa Truitede Schubert. C’était un portable vieillot et professionnel de la police. Le téléphone appartenait au Commandant Babasse. Il était le chef du groupe de la section criminelle au Service de la police judiciaire de Marseille, dont une antenne était localisée dans la ville de Toulon. Un bras sortit de la couette et chercha à tâtons le réveil indésirable, puis un visage surgit pour chercher le téléphone qui sonnait. Le visage fatigué de notre ami apparut et il se saisit de l’appel.

La nuit avait été courte et la soirée animée et arrosée, le bon rosé de la région avait coulé, le mal de cheveu était présent mais le professionnalisme avant tout. Il fluidifia sa voix un petit peu chargée et prit l’appel de son interlocuteur, son chef de service, c’est-à-dire le substitut auprès du procureur de la République de Toulon, qui le chargeait, lui et son groupe de police judiciaire, de l’enquête sur la découverte du corps immergé dans la piscine de la résidence des « Mimosas » qui était dans la ville de Carqueiranne.

Il était d’astreinte ce week-end, il comptait le passer sous sa tonnelle, mais pas au travail. Les instructions du parquet étaient simples : « Vous prenez cette affaire à votre compte, la mort nous paraît suspecte. » Le substitut auprès du procureur de la république raccrocha en lui disant : « Vous me tenez au courant le plus rapidement possible, je me rendrai sur les lieux rapidement. »

La machine à café fut mise à contribution pour réveiller la grande carcasse soporifique et embrumée dans des odeurs vinicoles. Madame Babasse se retourna dans son lit, gémissant, mais laissa son champion de mari aller au boulot, la république n’attend pas ses braves.

Après deux tentatives infructueuses à cause des yeux mal alignés dans leurs orbites, il réveilla son jumeau de la police, le lieutenant de police Gérone, qui l’accompagnait souvent dans ses enquêtes et demeurait de l’autre côté de la région toulonnaise dans la ville de La Londe.

Le réveil sonna, le sieur Gérone était déjà debout et frais comme un gardon. C’était un sportif, il venait de faire son jogging hebdomadaire.

Après sa douche, il alla prendre sa voiture de fonction, prit la direction du domicile de son équipier et partit vers Ollioules pour récupérer son alter ego. Il prit la nationale en cette heure matinale, et arriva rapidement dans la cour de la résidence où demeurait son ami. Il frappa timidement à la porte pour ne pas réveiller la matrone des lieux.

Babasse lui ouvrit la porte en peignoir de bain. Il sortait de la douche et reprit un petit café pour remonter son esprit qui, visiblement, n’était pas encore dans la plénitude de ses possibilités. Il s’habilla rapidement devant son copain. Sa femme, réveillée par le bruit, se leva pour saluer son césar qui partait à la guerre et lui posa la question habituelle.

– Tu penses rentrer à quelle heure ?

La réponse rituelle et administrative tomba :

– Tu verras, je t’appellerai.

Les deux amis laissèrent la cuisine en chantier et la belle s’allongea sur la banquette pour finir la nuit trop courte.

La voiture de couleur rouge démarra en trombe, le sieur Babasse ne voulait pas réveiller ses voisins, mais quand il fut à bonne distance, il enclencha le gyrophare et les sirènes deux tons. Il devait faire fissa pour arriver sur les lieux.

Il était silencieux et éteignit la sirène qui résonnait dans son cerveau comme un tambour, quand il reçut le premier appel de la journée. C’était le commissaire de police, son supérieur hiérarchique, qui avait été prévenu par le parquet, il lui donnait des consignes. Ce qui l’énervait car, depuis ses vingt années au service, il s’était occupé de beaucoup d’affaires criminelles et il connaissait son boulot par cœur.

Le commissaire lui laissait le soin de s’occuper de tout. Il viendrait dans la matinée sur les lieux. Il était très occupé par de la paperasse, à ses dires. Sa présence n’était pas indispensable, Babasse et Gérone ne la souhaitaient pas. LaCliorouge et ses deuxpoliciers arrivèrent à l’entrée de la résidence où de nombreux véhicules de gendarmerie encombraient l’entrée. Ils saluèrent les gradés de la gendarmerie qui commandaient le dispositif. C’étaient leurs vieux copains de la caserne de gendarmerie locale, avec qui ils entretenaient d’excellentes relations.

Le lieutenant Gérone était le scribe et le commandant Babasse était la tête pensante de l’équipe. Ils se rendirent auprès du corps en compagnie du gradé de la gendarmerie et de Christophe, le gardien, qui relatait encore une fois cette histoire. Sur le pourtour de la piscine, les services d’identification criminelle étaient au travail, revêtus de leurs chasubles blanches et de leurs protège chaussures, leurs visages étaient dissimulés par des masques de protection. Les accès à la résidence étaient filtrés par de nombreux gendarmes, toutes les personnes présentes dans la résidence avaient leurs identités relevées pour le suivi de l’enquête.

Le sieur Babasse appela son commissaire, qui se rendait sur place, et l’avisa de ses premières constatations. Il était également sur la route en compagnie du substitut de permanence auprès du tribunal de Toulon. Il reçut, encore une fois, des consignes pour son travail, ce qui l’agaça profondément. Il connaissait son travail et ces multiples rappels l’embêtaient au plus haut point.

Il demanda à son service, joint par téléphone, de rappeler des fonctionnaires pour les aider, conforter l’enquête de voisinage qui allait être faite et prendre le relais des gendarmes, ceux-ci étant dessaisis de l’enquête.

Ils n’allaient pas s’éterniser sur les lieux. Les premiers renforts de la police judiciaire arrivaient, le travail de fourmi du relevé des premières identités des personnes présentes dans la résidence, du relevé
des occupants des appartements, des alentours continuaient.

Les deux policiers se présentèrent au gardien, qui dut une nouvelle fois raconter les circonstances de la découverte. Christophe était très énervé, ce début de journée était inhabituel et pénible. Sur la demande des deux enquêteurs, on lui posa la question pour savoir qui était cette vieille dame qui regardait de l’autre côté du jardin.

– C’est Madame Meyer, la femme du mort, répondit Christophe.

Les deux policiers voyaient la vieille dame qui était assise sur une chaise en plastique. C’était la veuve du supposé noyé, elle regardait dans le vide, ne laissant paraître que peu de sentiment. Elle regardait le manège inhabituel et ne perdait pas de vue le corps qui reposait sur le carrelage extérieur de la piscine. Une voisine la réconfortait en lui caressant les épaules, mais aucune parole n’était prononcée et ne sortait de sa bouche. Les deux inséparables se présentèrent à la vieille dame. Après des paroles respectueuses et conformes aux circonstances funèbres, ils demandèrent à la veuve si elle voulait reconnaître le corps, comme le veut la loi.

Elle acquiesça, les deux enquêteurs l’amenèrent sur le bord de la piscine. Un gendarme dévoila la tête de son mari rapidement, la vieille dame fit un signe de la tête approbateur de reconnaissance, puis elle demanda à rejoindre sa chaise. Les deux compères ne furent que partiellement étonnés par cette attitude. Ils raccompagnèrent la veuve près de sa chaise. Sur le chemin, la première question posée concernait la présence de son mari si tard dans la résidence. Le décès, selon toute vraisemblance, s’était produit, d’après le médecin, entre vingt-trois heures et une heure du matin.

Ses premières paroles audibles furent :

– Nous faisons chambre à part depuis plusieurs années et je prends tous les soirs duLexomilpour dormir. Je me suis couchée à vingt-deux heures, mon mari a dû sortir pour se promener.

Madame Meyer reprit possession de sa chaise, elle fut ramenée chez sa voisine, Madame Cravero, car son appartement allait être placé sous scellés judiciaires. Les enquêteurs se rendraient au domicile de Madame Cravero par la suite.

La désormais veuve regarda une dernière fois le manège de son balcon, ainsi que les nombreux policiers et gendarmes qui s’affairaient dans la résidence. Les autres occupants et curieux furent écartés sur le pourtour du jardin et firent l’objet de relevés d’identités et d’adresses pour la suite de l’enquête.