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Une vie de juif

De
286 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
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EAN13 : 9782296320970
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UNE VIE DE JUIF
Souvenirs d'un médecin juif polonais 1939 - 1945

Collection Mémoires du XXème siècle sous la direction d'Alain Forest

Michel Bloit, Moi, Maurice, bottier à Belleville, 1993. Maurice Schiff, Histoire d'un bambin juif sous l'occupation nazie. Préface dtHenri Bulawko, 1993. David Diamant, La résistance juive. Entre gloire et tragédie, 1993. Francisco Pons, Barbelés à Argelès et autour d'autres camps, 1993. Joseph Berman, Un juif en Ukraine au temps de l'armée rouge, 1993. Pierre Brandon, Coulisses de la résistance à Toulouse, Lyon, Marseille et Nice, 1994 Charlotte Schapira, Ilfaudra que je me souvienne. La déportation des enfants de l'Union Générale des Israélites de France, 1994. Georges Sadoul, Journal de guerre (2 sept. 1939 - 20 juillet 1940), deuxième édition, 1994. Pierre Leenhardt, Pascal Copeau (1908-1982). L 'histoire préfère les vainqueurs, 1994. France Hamelin, La Résistance vue d'en bas... au confluent du Lot et de la Garonne, 1994. Marcel Ducos, Je voulais seulement changer l'Eglise, 1994. Léon Arditti, Vouloir vivre. Deux frères à Auschwitz, 1995. Georges Moreau-Bellenger, Pilote d'essais. Du cerf-volant à l'aéroplane, 1995. Claude-Henri Mouchnino, Survivant par hasard, 1995. Georges Moreau-Bellenger, Pilote d'essais. Du cerf-volant à l'aéroplane, 1995. Philippe Barrière, Grenoble à la Libération (1944-1945). Opinion publique et imaginaire social, 1995. Stanislas Likiemik, Une jeunesse polonaise, 1923-1946, Damnée chance ou doigt de Dieu ?, 1995. Odette Abadi, Terre de détresse - Birkenau-Bergen-Belsen,1995 Louis Boyé, "Unjour, le grand bateau viendra", chroniques de la Résistance, 1996. 1996 ISBN: 2-7384-4364-X @ L'Harmattan,

Edward Reicher

UNE VIE DE JUIF
Traduit du polonais par Jacques Greif et Elisabeth Bizouard-Reicher

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan [NC 55, rue Saint Jacques Montréal-Québec Canada H2Y 1K9

PRÉSENTATION

Mon père n'était pas un homme bavard, Il relatait mots et sans commentaire les événements peu ordinaires avait survécu, Cependant certains faits étaient souvent ne pense pas que mes parents pouvaient les oublier,

en peu de auxquels il évoqués, Je Ils étaient

devenus

«

autres Ji, ou peut-être même un peu fous, disaient-ils,

Écrire tout cela signifiait pour mon père porter témoignage, mais surtout, en être moins habité, C'était pardonner, aussi. :Le manuscrit d'origine, écrit au jour le jour, fut détruit sous les ruines de Varsovie, lors de l'insurrection de 1944. Il le réécrivit de mémoire après la Libération, et le compléta avec les récits de témoins, commepar exemple Rosa, la prostituée qui lui avait sauvé la vie,venue chercher la récompensepromise, ou bien Hoj/e, haut chef militaire allemand, responsable de l'action « Reinhardt », que mon père avait dû soigner au ghetto de Varsovie, Qui pouvait alors songer qu'il allait le rencontrer de nouveau devant le Tribunal de Salzburg, où Hoj/e niait avoir ordonné la déPortation de centaines de milliers de Juifs? Mon père souhaitait la publication de son témoignage. Or, pendant des années, en Allemagne, où il s'était installé, ces récits n'intéressèrent personne. Plus précisément, comme on l'avait fait dans les manuels d' Histoire, on expurgeait, dans la mesure du possible, tout ce qui se rapportait au génocide. Les choses ont changé depuis, A présent, les manuels ne se taisent plus, mais les éditeurs assurent qu'on a déjà trop publié sur ce sujet... Aussi, à sa mort en 1975, son manuscrit était-il toujours inédit. Je ne parlerai pas des faits relatés par mon père, mais de leur résonance en moi, ou chez d'autres personnes qui ont vécu la même

I

exPérience.Chez les Juifs de la Diaspora, les liens dits

~

du sang»

ont souvent été douloureux. C'était grave pour les survivants et surtout pour leurs enfants, enfermés dans des familles rétrécies. Aucun des disparus n'était mort de façon naturelle. Toutes ces morts étaient harhares. Dans certains cas, il avait fallu ahandonner les siens, pour se sauver. Et il n'y avait pas de tomhes. Ceux qui restaient devaient donc vivre, mais aussi, se suhstituer aux morts. Cela peut produire des gens décidés à tout entreprendre et souvent à tout réussir, mais secrètement amers, désenchantés et dont l'expression de vrais sentiments s'est glacée, sans espoir de dégel. Je n'aimais pas écouter les souvenirs de mon père, pas plus que repenser aux miens. Longtemps, j'en niais même l'importance. Je craignais le pouvoir dissolvant de la mémoire. Cette crainte n'était pas injustifiée. A c6té de la réalité nazie, il y avait aussi les

trahisons que cette réalité révélait. Un cousin de mon père, ~ dignitaire» juif du ghetto de Varsovie (plus tard exterminé comme tout le monde), n'avait-il pas proposé à mon père un marché: lui faciliter la fuite, mais sans ma mère ni moi? Peut-on mourir plusieurs fOis de suite? En ces temps-là, ce n'était pas impossihle. J'avais peur que l'ahsurdité véhiculée par ces souvenirs ne déleste toute pensée et ne finisse par 6ter son sens à toute chose. J'avais partiellement raison. Plus tard, j'ai compris que je ne pouvais faire l'économie de ce passé. A c6té de cette ahsence de signification, il y avait aussi un sens à trouver. Inoufe est la force de la vie. Elle permet de trouver des solutions de funamhule, supporter de demeurer aussi déPouillé qu'un grand hrûlé, ou devenir un virtuose de l'intuition et de l'opportunité, pour rester de ce monde. Et si l'aide venait de l'extérieur, elle ne venait parfois, ni de ceux sur qui on comptait, ni pour les raisons qu'on croyait. En lisant les cahiers remplis de l'écriture régulière et pointue de mon père, j'écartais les épines du non-sens et j'effeuillais les écailles d'une inutile et amère révolte. Je découvris aussi en mes parents des êtres aux ressources insoupçonnées qui leur avaient permis de se sortir de ce pays de cendres. En lisant, je compris surtout que la vie pouvait finalement être acceptahle.

Élisabeth Bizouard-Reicher Paris, septembre 1990.

cc

Véritablement

lâche

est celui

qUI

redoute ses souvenirs. » Elias Canetti

AVANT-PROPOS

Je n'ai pas écrit ce livre avec l'intention de me venger, ni avec celle de ne pas pardonner. Je fus comblé par trop de bienveillance de la part de cenains hommes et j'at eu à subir trop d'injustices et de souffrances infligées par d'autres. Il n'est pas difficile de mourir, mais il est difficile de vivre en combattant le mal. J'ai pardonné aux gens que j'ai rencontrés après la guerre et qui m'avaient asséné des coups pendant ces jours hors la loi. Encore aujourd'hui, cenains d'entre eux se promènent librement dans le monde. Si j'ai pardonné, je l'ai fait à la demande de chrétiens sincères, qui m'ont sauvé. Eux avaient la foi en une autre justice qui punirait les criminels. Ce livre n'a pas la prétention d'être une œuvre littéraire. C'est une description de la vie d'un médecin juif, qui a survécu aux pires années, du début à la fin des persécutions. S'il ne compone ni accusation ni sentiment de vengeance, c'est que celui qui a parcouru un chemin infernal ne peut plus y être sensible; ses sentiments sont mons. On n'y trouve pas non plus la haine qui empoisonne le cœur des hommes et détruit toute velléité d'entente et tout espoir de paix entre eux. Celui qui décrit ici sa vie a vieilli; ses espoirs ne lui appaniennent plus. Il les a confiés à la jeunesse, car elle seule peut essayer de vaincre les tUrpitudes du passé. Elle seule peut accomplir ce que des générations entières avaient négligé: prendre le chemin d'un humanisme vrai et juste. 1962-1963

Première partie

LE PÉRIPLE

COMMENCE LODZ

-

1
Je n'oublierai jamais le jour qui a marqué le début de mon calvaire. C'était le 1erseptembre 1939. On allait vers l'automne, mais il faisait encore très chaud. Depuis des années nous n'avions pas eu un été aussi beau. Le feuillage des arbres était encore vert et plein de sève. Cependant quelques feuilles jaunes commençaient à tomber. La guerre m'a totalement surpris. Il est possible que ma profession m'ait tenu loin de la politique. De toute façon, je ne croyais pas à l'imminence de la guerre, bien qu'on la sentît suspendue dans l'air. Le 3 1 août, la soirée était splendide. L'odeur étourdissante des fleurs emplissait l'intérieur de notre villa à Ruda Pabianicka *. Nous nous sommes couchés tard. Nous voulions jouir pleinement de la belle soirée sans nous douter qu'elle serait notre dernière journée de paix. Nous dormions fenêtres ouvertes. A 5 heures du matin nous fûmes réveillés par de fortes explosions. Je me précipitai vers la fenêtre. Le ciel était rouge sang. L'aviation ennemie avait attaqué l'aérodrome militaire de Ruda Pabianicka. Les avions polonais
. Banlieue de Lodz où l'auteur avait sa demeure et où se trouvait aussi le camp d'aviation militaire. (N. d. T.)

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contre-attaquèrent l'assaillant, soutenus par la défense antiaérienne de l'aérodrome. Ma femme s'approcha de moi. Nous regardions ce spectacle inhabituel comme un film. Les avions touchés descendaient en flammes. C'était un spectacle dont on ne pouvait détacher les yeux. Nous ne pouvions pas à ce moment nous rendre compte de toute l'horreur de cette scène. Pola se blottit contre moi. Nous restâmes pendant quelque temps à la fenêtre, sans dire un mot. « Ce sont des Allemands », chuchota Pola. Mon épouse était une femme jeune et gracieuse. Nous étions mariés depuis quatre ans à peine. Dans mes rêves les plus audacieux, je n'aurais jamais pu supposer que cette femme, que j'avais entourée d'aisance et de richesses, puisse montrer pendant la guerre tant de force et de caractère. Ce fut elle qui soutint mon moral dans les moments d'épuisement extrême. Cette femme menue fut à la hauteur de la situation, dans toute l'acception de ce mot. Je l'avais épousée par amour et ce fut le meilleur choix de ma vie. Notre petite Elzunia * ne fut pas réveillée par le bruit des obus. Elle dormait dans son petit lit, d'un heureux sommeil enfantin. ,Le jour se leva. Le camp d'aviation à Ruda n'était plus qu'un amas fumant de décombres. Nous étions assis dans la salle à manger, prenant le petit déjeuner. J'ouvris la radio et j'entendis la voix d'un speaker qui parlait de l'attaque des Allemands sur la Pologne. Je ne me rendais pas encore compte de l'importance extrême des événements.

2
Les jours passaient et la guerre nous prit à bras-le-corps.

. Diminutif d.Élisabeth. (N. d. T.)

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3
Le 6 septembre, le matin de bonne heure, mon père, qui était âgé de 82 ans, me téléphona, me demandant de venir le voir rapidement; il était très malade et seul. Je l'avais vu deux jours auparavant à Lodz et il ne se sentait pas mal. Ma femme redoutait de me voir quitter Ruda. Il n'y avait plus de tramways. C'est donc à pied que je me rendis à Lodz. Le vieil homme était assis sur la margelle du puits, dans la cour de sa grande maison; et il pleurait. On pouvait lire sur son visage la souffrance. Il priait. Mon père était profondément croyant. Il cherchait la consolation dans ses conversations avec Dieu. « Bonjour, mon petit papa, j'ai été long à venir. Il n'y a plus de moyens de transport, j'ai dû aller à pied. - Je te remercie d'être venu », répondit mon père d'une voix chevrotante. Sa modestie, toute sa vie consacrée au bien, étaient contenues dans cette seule phrase: «Je ne suis pas arrivé à trouver un médecin, excuse-moi. » Mon père était un vieillard voûté, pas très grand, aux cheveux blancs comme neige, avec une barbiche grise. Très myope et de santé fragile, il était d'une bonté exceptionnelle. Après l'avoir interrogé, je me mis au travail. Il n'avait pas uriné depuis quarante-huit heures. L'hypertrophie de la prostate avait déclenché des douleurs insupportables. Je trouvai deux hommes qui m'aidèrent à le transporter dans son appartement. Je vidai sa vessie à l'aide d'un cathéter. Quand je quittai la pièce, mon père était plongé dans une ardente prière. Quelques heures plus tard, on ordonna à tous les hommes de quitter la ville de Lodz et de prendre la route en direCtion de Varsovie. Cet ordre était destiné à éviter que les hommes ne tombent entre les mains des Allemands. J'étais perplexe. Que faire? Je ne pouvais pas abandonner mon père malade, ma femme et mon enfant. J'examinais toutes les possibilités, je ne pus rien décider. Je voulais rentrer à Ruda, mais la route était déjà coupée. Je m'adressai à un officier. « Un ordre est un ordre, et vous n'êtes pas une exception », répondit-il. « Un ordre est
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un ordre », entendais-je. Que faire? Épuisé, je composai notre numéro de téléphone à Ruda. La ligne était coupée, et pourtant, ce matin encore, j'avais pu parler à mon père par téléphone. Et que devenait ma famille dans notre villa? Mes nerfs lâchèrent. J'étais désemparé. Je me rendis auprès de mon père. «Je suis trop vieux et trop malade pour aller avec toi. Que Dieu te bénisse. Lui seul connaît la vraie voie, mais la vie humaine entière ne suffit pas pour le comprendre.» Il avait vu dans quel état je me trouvais, mais ne dit plus rien et me donna sa bénédiction. Ses bons yeux me rassurèrent. Je quittai la pièce. Dans toute la maison, on entendait la prière qu'il récitait à haute voix. ] e rejoignis le convoi des hommes, qui quittait Lodz en direction nord-est. Je m'arrêtai devant un hôpital militaire et m'adressai à son directeur, pour lui demander de m'accepter comme médecin. J'essuyai un refus. J'étais furieux. Quelques jours après, j'appris que ce refus m'avait probablement sauvé la vie. Les voitures de l'hôpital furent attaquées et anéanties par les avions allemands, malgré l'emblème de la Croix-Rouge. Presque tous les médecins y périrent.

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Près de Lodz, sur la route de Brzeziny, les avions allemands commencèrent leur àctivité meurtrière: ils tiraient dans la foule. Le beau coucher de soleil rougeoyait parmi les cris des blessés. Dès qu'on n'entendait plus les avions, les gens quittaient la chaussée et se couchaient dans les plantations de pommes de terre. Dans le chaos, ils étaient nombreux à perdre leurs bagages, casser les membres, succomber parfois à une crise cardiaque. la foule était sans égards, chacun pour soi. Plus on avançait, on rencontrait de cadavres couverts par des milliers de Après une très longue marche sur les routes, je parvins enfin 16

à Zyrardow. Apprenant que Lodz était .occupée, je dus y rester. Je trouvai du travail dans un hôpital. Peu de temps après, les vainqueurs allemands prirent possession de la ville dans un ordre parfait. Dès le lendemain, me rendant à mon travail, j'entendis les cris des gendarmes qui couraient. « Tous les Juifs de sexe masculin, sortez dans la rue», clamaiton de tous les côtés. Je me joignis à un groupe imponant de Juifs. Les femmes et les enfants pouvaient rester à la maison. Je regrettais d'avoir 39 ans et non 9... Mais alors, me dis-je, pour ma femme et mon enfant la situation n'est pas si mauvaise? Et mon père pO}lrra peut-être se cacher dans sa grande maison si les conditions sont les mêmes à Lodz? Un homme que je connaissais bien, Hubei, était à mes côtés. Un des gendarmes, un grand et beau garçon brun, s'arrêta près de nous. « Pouvez-vous me dire ce qui se passe ici, au fait? demandaije naïvement. - Tous les Juifs vont être fusillés. Ils l'ont bien cherché en tirant, dissimulés, sur des soldats qui entraient à Zyrardow, répondit-il. - Mais moi, je suis médecin, je dois aller à l'hôpital pour remplir mon devoir. - Es-tu juif?

- Oui. »
Je reçus un coup de cravache sur la figure. J'essayais d'endiguer le sang qui coulait du nez avec mon mouchoir. Ce fut ma première gifle allemande. Ultérieurement, d'innombrables autres devaient suivre celle-ci. Mais ce fut pour moi une leçon: ne jamais rien demander à un hitlérien, ni lui parler. On nous conduisit au pas de course par rangées de quatre hors de la ville. Ceux qui étaient incapables de marcher, surtout les vieux et les malades, furent tués. Arrivés au dernier bâtiment de la ville, HubeI se détacha dll groupe et bondit dans une pone cochère ouverte. Il avait perdu la maîtrise de lui-même. Un gendarme courut après lui. Il vérifia s'il n'avait pas d'armes cachées sur lui, il lui dit de se tourner vers le mur et il l'abattit d'une balle dans la nuque. Je n'en suis pas sûr, mais il est possible que Zyrardow fut le

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premier camp de concentration des Juifs en Pologne. Malgré la situation tragique, j'admirais la perfection de l'organisation allemande. A l'aide de baguettes et de fil de fer barbelé rapidement livrés, nous dûmes en construire, nous-mêmes, l'enceinte. La prairie n'avait pas plus de cinq mille mètres carrés, on était assez à l'étroit. Tout autour étaient postées des sentinelles avec des fusils-mitrailleurs pointés sur nous. Des règles étonnantes régnaient dans ce camp. On ne nous donnait pas à manger. Des femmes nous apportaient de la nourriture de la ville. « C'est défendu!» criaient les soldats et ils les repoussaient des barbelés avec les cravaches. Mais, malgré tout, elles nous faisaient parvenir des vivres. Des couvertures et des plaids arrivèrent au camp en contrebande. La prairie était humide, ce qui rendit malades pas mal de gens. Par chance, le beau temps persistait et les douleurs provoquées par l'humidité furent calmées par les chauds rayons du soleil. Néanmoins, il y eut des cas de maladies graves et même de décès. Deux hommes âgés sont mores de pneumonie. L'un d'eux était un ami de mon père, Aaron Reibenbach. Je n'oublierai jamais ses yeux brûlants de fièvre qui regardaient avec haine les gardes allemands. Quand nous demandâmes aux gendarmes de l'aide pour les malades, ils nous répondirent: « Les malades ne nous regardent pas. Que les sales] uifs crèvent enfin! Et quelle qu'en soit la façon, ça nous est égal. Après tout ce sont uniquement les] uifs qui ont provoqué la guerre et ils ne méritent aucune compassion. » Les conditions de vie au camp devenaient de plus en plus difficiles. Il n'y avait pas de cabinets. Il fallait satisfaire les besoins naturels dans un des coins du camp. D'abominables exhalaisons s'en dégageaient. Toutes les couches de la société étaient représentées. Des intellectuels et des demi-analphabètes, des Juifs pieux, orehodoxes avec de longues papillotes et des barbes ondulées, en longues capotes noires, des Juifs libéraux et même agnostiques, un petit groupe de marginaux, des délinquants et des cas isolés de malades mentaux, infirmes, non-voyants, sourds-muets... Il y avait aussi de nombreuses personnes courageuses, nobles et savantes, des rabbins hautement cultivés. Et tous vivaient ensemble, dans cette prairie, en plein air. On faisait connaissance, 18

on jouait aux cartes ou aux échecs, on se racontait des vieilles plaisanteries (ou de toutes fraîches), à l'occasion de la guerre. De jeunes gens jouaient au football ou pratiquaient d'autres sports, ou encore montraient des tours de passe-passe de cirque. Evidemment, des clans et des groupes se formèrent. Les rabbins et les Juifs pieux priaient et exigeaient que les autres Juifs prient aussi. Ils parlaient des péchés du peuple juif et ils prédisaient l'arrivée prochaine du Messie. Deux fois par jour, habituellement à 5 heures, les hitlériens organisaient « la gymnastique». Nous devions tomber par terre et nous relever plusieurs dizaines de fois. Nous étions entre les mains des nazis comme des guignols avec lesquels les enfants jouent et que l'on tire par la ficelle. Cette gymnastique fatiguait surtout les gens âgés et les malades. Ceux-là recevaient des coups de cravache sans pitié. Et il Y eut de plus en plus de malaises cardiaques chez les victimes. Leur situation devint sans espoir. Nous réfléchissions sur ce qu'il fallait faire, mais nous ne pûmes rien changer. Notre avenir était précaire. Nous ne savions pas ce qu'on voulait faire de nous. Un jour, de nombreux jeunes Polonais approchèrent des barbelés. Il était clair que les Allemands s'étaient débrouillés pour réunir quantité de racaille. Nous devions nous mettre sur un seul rang, très long. On nous donna l'ordre de nous déshabiller, y compris les chaussures. Nous allions apprendre immédiatement la signification de cette manœuvre. On savait que les réfugiés juifs avaient cousu tout leur avoir dans leurs vêtements: l'or, l'argent, la bijouterie, les devises, tout ce qui représentait une certaine valeur. Certains avaient placé leurs bien.s dans les chaussures, sous les semelles. Nous reçûmes les haillons des Polonais, eux obtinrent les nôtres. Des Juifs perdirent ainsi leur fortune. Si la situation n'avait pas été aussi dramatique, on aurait pu en rire. Car un homme maigre recevait le vêtement d'un obèse, un jeune garçon polonais portait une capote et le rabbin une casaque paysanne. Moi, je perdis mon complet avec le stéthoscope, et ne reçus qu'un pantalon, un Polonais rusé étant venu sans veston. Mais les Polonais furent aussi roulés, car une fois hors du camp, on leur enleva les habits des Juifs et on leur donna des treillis. Les valeurs restèrent chez les Allemands. 19

Le jour suivant, les gendarmes apportèrent quelques paires de ciseaux de coiffeur. Tous les Juifs barbus devaient couper leur barbe, même les rabbins. Mais quelques roublards eurent une idée. Ils nouèrent des mouchoirs autour de leur figure, simulant une rage de dents. Cela peut paraître étonnant, mais ils purent ainsi garder leur barbe. J'étais au camp depuis une semaine, quand, brusquement, j'entendis mon nom et mon titre criés par les Allemands. Je pris peur. Qu'est-ce que cela voulait dire? Mais je ne pouvais pas hésiter, j'étais entre leurs mains. Je me présentai donc chez le gendarme qui me cherchait. Il me dit de prendre mes affaires et de le suivre. Je n'avais pas d'affaires à prendre. Mes camarades de malheur me regardaient avec pttié. Je me sentis un peu comme un condamné; je pensais au sort de HubeI. A la sortie du camp, je fus conduit entre deux géndarmes. Nous allions dans la direction du centre de la ville.

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Conduit entre deux gendarmes, je marchais le long de la rue principale de Zyrardow. Les gens me regardaient comme un criminel; j'en avais d'ailleurs l'air, avec ma chemise sale et mon pantalon déchiré. Je fus amené à la Kommandatur allemande. Je dus attendre dans l'antichambre. Mes deux g¥diens fumaient des cigares et parlaient entre eux. De temps en temps, ils me jetaient des regards courroucés. Enfin, la pone du cabinet du commandant de la Place s'ouvrit. L'officier adjoint apparut. Les gendarmes se mirent au garde-à-vous et s'écartèrent. L'adjoint me conduisit dans le cabinet de son chef. Celui-ci, officier supérieur, plus âgé, avait des tempes grisonnantes et une figure austère. Il faisait partie d'une génération antérieure et avait certainement combattu lors de la Première Guerre mondiale. Malgré la dureté allemande, il y avait quelque chose d'humain et de droit dans son regard. Je connus ensuite des sadiques d'une 20

cruauté défiant toute description, qui avaient des visages d'enfants innocents. Dans le cas du commandant en tout cas, mon intui!ion ne me trompa guère. « Etes-vous le docteur Edward Reicher? demanda-t-il d'une voix de basse profonde.

- Oui.
- Comment pouvez-vous le prouver? » De quoi s'agissait-il en réalité? Était-ce ma famille qui était intervenue, ou quelqu'un qui désirait ma pene? Le séjour au camp m'apprit que mes bourreaux disposaient de moyens variés. « Parlez donc. - Les Polonais ont enlevé -mon veston avec mes documents. Je ne peux donner comme preuve que ma parole d'honneur et mes connaissances de médecine. Le docteur Jankowski de l'hôpital de Zyrardow me connaît et peut certifier mon identité, ajoutai-je. - C'est justement lui' qui a besoin de vous. » Il ordonna à son adjoint de téléphoner à l'hôpital. J'entendis bientôt la voix du docteur Jankowski. Ce collègue polonais, dont j'avais fait la connaissance à l'hôpital de Zyrardow, avait tout fait pour me sortir du camp et était heureux du résultat de ses démarches. Après ma conversation avec le docteur Jankowski, le commandant reprit le récepteur et, avec une précision toute germanique, se fit répéter que j'étais le véritable docteur Reicher. Maintenant, j'étais libre et je pus quitter le bâtiment de la Kommandatur. J'étais libre. Le monde et la vie m'apparurent de nouveau comme des réalités. Je courus à l'hôpital. Le camp n'était plus qu'un cauchemar passé. Le docteur Jankowski m'attendait dans son cabinet. Son visage était illuminé. « C'est bien, confrère, que vous soyez revenu, car il faut que vous m'aidiez, nous avons beaucoup de travail. » Il me serra la main avec force. Je le remerciai pour ma libération. « Avant tout, il faut que vous ayez de quoi vous habiller », dit-il, en désignant mes hardes. Il m'apporta ses vêtements, mais ils flottaient sur moi. Il me prêta alors de l'argent et je m'achetai un costume neuf.
21

Mon assistante prépara un excellent déjeuner et faisait tout pour que j'oublie l'horreur du séjour au camp. Dès que la nouvelle de ma libération se répandit en ville, la maison se remplit de visiteurs. Parmi eux, mes patients, mais aussi des mères, des femmes, des sœurs et des enfants des détenus du camp. Les femmes pleuraient et se lamentaient. J'essayais de les rassurer, avec l'espoir que les autres allaient être également libérés. Je travaillais à nouveau à l'hôpital avec application et fus convaincu que le docteur Jankowski était un homme et un confrère admirable, dévoué, toujours prêt à se battre pour autrui. Il ne ménageait pas ses forces, ni son temps pour aider les gens. C'était un véritable chrétien; il existe peu d'hommes comme lui. Cependant, bien plus tard, j'eus d'autres preuves que parmi les Polonais, on rencontrait des personnes capables de sacrifier leur vie pour sauver des Juifs persécutés. Quelques jours après, j'appris qu'un grave danger menaçait les détenus du camp: le typhus exanthématique, propagé par les poux. A la suite de mauvaises conditions hygiéniques, tous les hommes furent envahis de poux. J'exposai au docteur Jankowski la situation de la prairie. Il téléphona au commandant de la ville et il obtint un rendez-vous avec lui. J'attendais à l'hôpital son retour; j'étais convaincu que lorsque les Allemands apprendraient la gravité de la situation, ils agiraient raisonnablement. Le typhus ne menaçait pas que les Juifs. Une épidémie pouvait éclater à chaque instant. Les Allemands comprendraient qu'ils étaient euxmêmes menacés. Telles furent mes pensées en attendant le docteur Jankowski, qui tardait à revenir. Il ne rentra que le soir. On lisait sur son visage que la journée avait été pénible. « Comme vous le savez, je me suis rendu chez le commandant de la ville et je lui ai exposé la situation réelle. Mais il n'a rien voulu entendre. J'ai commencé par lui dire qu'il avait le choix, ou bien il ordonnait l'épouillage des] uifs, il les libérait et ainsi

il préservait ses hommes, ou bien... »
Le docteur Jankowski soupira et continua son récit. « Le commandant a appelé le médecin militaire allemand. Celui-ci a compris la situation critique et il a confirmé mes arguments. D'ailleurs les deux Allemands se sont entretenus sur 22

la situation en dehors de ma présence et ils m'ont déclaré ensuite, que le camp allait être dissous. » Et ainsi fut fait. Après une rigoureuse désinfection des vêtements et un bain des prisonniers, les Juifs sont rentrés chez eux. L'épidémie de typhus fut stoppée. Si cet événement que je viens de décrire s'était passé trois ans plus tard, tous les hommes et les poux auraient péri dans les chambres à gaz. Je suis cependant presque certain que, de tous les détenus de ce camp à Zyrardow, je suis le seul qui ait survécu à la guerre.

6
Nous qui sommes sortis du camp, nous avons décidé, en cet automne précoce de 1939 de regagner nos villes et nos maisons. La guerre polono-allemande était déjà terminée et les autorités d'occupation ne s'y opposaient pas. Le groupe provenant de Lodz,auquel j'appartenais, fixa même le jour du départ. Je dus prendre congé de mes amis. Le bon docteur Jankowski avait beaucoup changé ces derniers temps. Les rides de son visage s'approfondirent. L'enflure sous ses yeux s'étendit maladivement. « Vous partez et je dois rester tout seul avec mes malades. » Ses yeux gris et graves me regardèrent. «Je vous dois énormément, lui dis-je, vous m'avez fait libérer du camp et vous avez sauvé les Juifs emprisonnés. Vous vous êtes engagé dans une affaire qui pouvait vous porter personnellement préjudice. Je vous remercie encore une fois au nom de ceux que vous avez sauvés. » Le vieil homme leva les bras dans un geste de défense. « Tout homme honnête aurait fait la même chose à ma place... Je n'ai fait que mon devoir. » Je pris congé et je ne revis jamais plus le docteur] ankowski. Nous étions trente personnes environ, avec .les femmes et les enfants. Nous avons commencé notre marche à pied dans la 23

direction de Lodz, qui se trouvait à quatre-vingt-dix kilomètres. Le temps restait beau, mais les matinées étaient fraîches. Le soleil dispersait le brouillard matinal et réchauffait mes os transis de froid. A midi, il faisait toujours chaud. Nous empruntions surtout des routes secondaires, en évitant les villes. Dans ces régions, le paysage est totalement plat. Nous nous efforcions d'aller à travers les forêts. Les paysans nous permettaient de coucher dans les granges et, en général, ils étaient assez amicalement disposés envers nous. La nuit, nous placions à l'endroit de notre halte des sentinelles, qui changeaient toutes les trois heures. Nous fûmes arrêtés à plusieurs reprises par la police et la gendarmerie allemandes. Nous leur racontions notre véritable histoire et ils nous laissaient passer.

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Ma femme m'attendait près du puits de notre maison de la rue Poludniowa, où, quelques semaines auparavant, était assis mon père. Elle me vit, sale, fatigué. Elle pleurait de bonheur. « Je suis si heureuse que tu sois rentré, nous ne nous séparerons plus jamais», répétait-elle. A présent, nous étions assis dans une pièce, sur le divan. Elzunia, couchée dans un petit lit, dormait. Elle souriait dans son sommeil, les mains serrées sous le menton. La pauvre, elle ne savait pas ce qui l'attendait encore. Nous parlions à voix basse. « Jour et nuit, j'étais debout devant la fenêtre, ou j'attendais à la porte cochère. Je ne dormais pas, j'attendais toujours. » Sa voix se brisait. Le beau visage était pâle et fatigué. Les nuits d'insomnie avaient creusé des ombres profondes sous les yeux. « Je croyais que tu n'étais plus en vie. Je n'ai pas pu rentrer à Ruda. Les voisins venaient, ils me menaçaient, en disant qu'une Juive ne peut vivre parmi eux, dans le luxe. Les Allemands ont 24

occupé la villa. J'ai dû partir et tout laisser. Et les Allemands me forcent souvent ici à des travaux pénibles. » Elle pleurait et je la consolais comme je pouvais. Ce jour de retour m'insuffla cependant du courage. Je regardais l'avenir avec une nouvelle énergie. Mon père était toujours alité, il avait de fortes douleurs, mais son visage s'éclaircit quand il m'aperçut. Le soir, nous nous réunîmes tous, dans l'appartement de mon père. Il y avait mes deux frères avec leur famille, ils s'étaient réfugiés à Varsovie et réussirent à rentrer ainsi que quelques amis intimes. On fêta mon retour. J'appris la situation des Juifs à Lodz. Elle était insupportable. Si tels étaient les faits actuels, quel serait alors l'avenir? Tous les jours paraissaient de nouveaux règlements anti-juifs. Les Juifs ne pouvaient avoir qu'une quantité minimum d'argent. L'or leur était interdit. Ils ne pouvaient pas réaliser de transactions commerciales avec les aryens. Un Juif ne pouvait avoir ni entreprise commerciale ni industrielle. Le couvre-feu pour les Juifs était à 18 heures. Les Juifs ne devaient pas prendre la rue principale de Lodz, Piotrkowska (devenue Adolf-Hitler Strasse), ni la traverser. Il était défendu aux Juifs de prendre le train. Tous les immeubles juifs, les usines, les entreprises commerciales furent confisqués ou confiés aux « Treuhandler » (gérants officiels) aryens. Les comptes en banque juifs furent bloqués. On ouvrit et dépouilla les coffres. Il était défendu aux médecins juifs de soigner les malades aryens. Des mesures draconiennes furent appliquées pour chaque infraction. La peine de mort était un fait quotidien. Chaque heure était une lutte. Chaque jour était un nouveau champ de bataille. Les victimes de ces luttes furent nombreuses. Les S.S. et les membres de la Gestapo arrivaient en criant aux heures matinales dans les maisons. On prenait les J u~fs pour des travaux forcés et, à cette occasion, on pillait leurs armoires pour .son propre compte. Il était défendu d'avoir des bijoux et des fourrures; ctétait le prétexte des fouilles illégales et des pillages de tous les biens. Un jour, un soldat allemand arriva avec sa maîtresse et il enleva les plus belles fourrures et robes de Pola. Il y eut des chasses aux Juifs dans la rue. On les reconnaissait facilement, car ils portaient des étoiles de David

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jaunes, devant et derrière. On les battait, on les forçait à de durs travaux, on les pillait. On les tuait. La résistance était inutile, elle comportait une menace. de mort. Le soir, le pillage prenait la forme suivante. Quelques Allemands entraient dans l'appartement de Juifs aisés. En quelques instants les Juifs devaient déguerpir. Ils ne pouvaient emporter que des affaires striCtement nécessaires, pouvant être tenues en main. Les vainqueurs scrutaient les mains, le cou, les oreilles pour détecter un objet de valeur. En cas de découverte, on l'enlevait de force, sans pitié. Ainsi, en quelques minutes, tous les biens, fruit du travail de générations entières, étaient définitivement perdus. Le logement avec toute l'installation passait aux mains des Allemands du Reich, de la région baltique ou de Volhynie. Tel fut le bilan tragique des derniers jours.

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Dès le lendemain de mon retour de Zyrardow, j'eus des ennuis. On sonna violemment à la pone. Devant moi, un homme de petite taille, avec la croix gammée rouge sur le bras. Sans nous saluer et sans dire un mot, il pénétra dans l'appartement. Il était jeune, à peu près 19 ans. Il ponait des lunettes avec des verres très épais et il donnait l'impression d'un jeune homme gauche, mal à l'aise. Ses épaisses lunettes témoignaient d'une myopie très prononcée. Il garda son chapeau et ne disait toujours pas un mot. Il passait d'une pièce à l'autre. Dans la pièce de séjour, il s'arrêta devant la bibliothèque, un très beau meuble de la fin du XVIIIe siècle. Elle contenait des éditions précieuses, reliées de cuir, pour la plupart des auteurs allemands classiques: Goethe, Schiller, Lessing, Klopstock, Wieland et beaucoup d'autres. C'était le trésor de mon père, qui avait fait sa scolarité en Allemagne. Le jeûne homme regardait tout minutieusement avec ses yeux 26

myopes. Ce n'est qu'après un quart. d'heure qu'il prononça la première parole: « Qu'est-ce que c'est? dit-il en pointant son doigt sur les œuvres de Henri Heine. - C'est l'œuvre du poète allemand Henri Heine. » L'homme du S.D. * était plus petit que moi. En se hissant sur la pointe des pieds, il m'asséna un coup de poing sur la figure. Je n'avais jamais pensé pouvoir supporter un coup aussi violent. Je perdis les crois dents de devant et je saignais abondamment de la bouche. Je crachai avec le sang les . trois dents
cassées.

« Vous devriez avoir honce, jeune homme, ce n'est pas à votre honneur.» En réponse je reçus un aucre coup de poing. Sans dire un mot, il quitta l'appartement, d'un pas militaire. Je me rinçai la bouche, j'enduisis les plaies de ceinture d'iode. Le temps passaic. Les Juifs furenc traités de plus en plus mal. Pour éviter les travaux et d'autres vexations, nous nous cachions dans des caves et des greniers. Un matin, très tôc, deux membres de la Gestapo arrivèrenc. Je n'eus pas le temps de me réfugier à la cave. Ils demandèrent expressément le docteur Reicher. Indubitablement, ils avaient l'intention de m'emmener. Ils me conduisirent rue Narutowicz 75, où se trouvait à cette époque le siège de la Gestapo. On me força pendant toute la journée à porter une lourde armoire sur mon dos, toujours la même, du rez-de-chaussée au dernier étage et retour. Et ceci pendant dix heures, sans arrêt. J'étais si fatigué que j'avais du mal à respirer. Ma sueur coulait à flots. Quand je voulais me reposer, un hitlérien était déjà sur moi avec une cravache, dont il fit usage plusieurs fois. Ce n'est qu'après quelques jours que j'appris, par un homme de la Gestapo qui me connaissait et qui avait eu l'occasion de me consulter, à qui je devais ce travail meurtrier. Mon confrère, le docteur S., un Volksdeutsch **, travaillait à la Gestapo et avait demandé à ce que je sois attelé exprès à ce travail absurde. Je ne sais pas pourquoi il l'avait voulu.
* S.D.SicherheitS-Dienst = Service de Sécurité. ... Citoyen du pays occupé, mais d origine allemande.
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Je n'ai jamais su à ce sujet toute la vérité. En tout cas, je n'aurais jamais supposé de sa part une telle malignité. Diplômé d'une université polonaise, il avait été mon confrère avant la guerre. Nous étions, du point de vue professionnel, en bons termes. Je ne lui avais jamais fait de mal. Je n'avais jamais remarqué chez lui de marques d'antisémitisme. Avait-il pu changer ainsi? Le docteur S. fut fusillé pendant la guerre pour des raisons inconnues, par ses compatriotes, les autorités allemandes. Les Juifs devaient, à cette époque déjà, porter l'étoile jaune devant et derrière. On ne pouvait donc pas cacher sa judaïcité. Un jour, Pola était avec l'enfant au parc municipal. Au vu de son étoile, des soldats lui ordonnèrent de les suivre, sous prétexte qu'elle devait travailler pour eux. Pola se défendit en disant qu'elle ne pouvait pas laisser l'enfant sans aucune protection. Elle se coucha sur le gazon et s'agrippa à un arbre. Mais, à coups de cravache on l'éloigna de l'enfant. Elzunia resta seule au jardin. Ma femme était enceinte de trois mois. On l'obligea, dans son état, à transporter des meubles lourds. Fatiguée, elle devait se reposer souvent. Cela rendit fou de rage un des hitlériens. Il jeta par terre son fusil et avec ses bottes il se mit à lui donner des coups de pied au ventre. Il ne cessa que lorsque Pola commença à saigner. Les médecins constatèrent une fausse couche. Des gens, heureusement, s'étaient occupés de l'enfant restée au jardin; et comme nous étions connus à Lodz, on la ramena à la maison. Le chagrin que j'éprouvai à la suite de cet événement provoqua chez moi un choc psychique. Pour me sortir de ces malheurs, il fallait entreprendre quelque chose. Je cherchais en pensée par qui je pourrais obtenir un piston auprès des autorités allemandes. Je pensai au pasteur L.C'était le directeur et le prêtre de l'hôpital év.angélique à Lodz. Je connaissais le pasteur L. comme un homme sage et bon, qui savait compatir au sort des gens malheureux. C'était un très bel homme au regard franc, au front haut et aux yeux expressifs. Pendant plusieurs années, j'avais été médecin consultant dans le service de ma spécialité à l'hôpital évangélique et j'avais de très bonnes relations avec le pasteur L. J'étais persuadé que cet
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