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Une vie sans histoire

De
270 pages

De la banalité à la singularité... La vie de Justine n’est qu’un espace stérile, en jachère, qui ne lui appartient plus, jusqu’au jour où son mari Gilbert la quitte. S'ouvrent alors pour elle des champs nouveaux d’aventures. Elle qui ne vivait qu’au fil d’événements qu’elle ne maîtrisait pas, va profiter de cette liberté nouvelle pour se révéler : ses rencontres vont faire germer en elle la conscience de dire non... Ses voyages vont faire naître en elle les prémices du « je suis » ... Ses combats vont lui donner les certitudes du « je veux » ... Les moissons de la vie de Justine qui ne promettaient que la maigre récolte des fruits de la banalité, révèlent les richesses de l’histoire de sa singularité. Elle peut enfin dire... merci Gilbert !


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Couverture
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Cet ouvrage a été composé par Edilivre
175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis
Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50
Mail : client@edilivre.com
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Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN numérique : 978-2-332-84196-4
© Edilivre, 2015
Première partie
« De la banalité naît la singularité »
Chapitre I
Dimanche soir, un TGV part de Marne-la-Vallée direction Lyon Part Dieu ; il est plein, plein d’enfants excités, plein de mères de famille excédées, épuisées, abruties par leurs mômes, par les attractions… trop de Mickey, trop de Donald, trop de Disney-parades, des couleurs pleins les yeux et des illusions de carton-pâte, des mises en scène qui ne trompent plus personne… l’overdose totale de confettis et de rires exagérés, de rires étranglés… Justine, elle est bien en train de s’étouffer sur son siège, entourée de ses deux fils… elle est bien en train de s’étrangler de ses pleurs qu’elle a retenus toute la journée pour faire bonne figure devant ses enfants, pour ne pas les décevoir, pour que cette journée soit aussi belle que dans les dépliants de Disney… de la joie, de l’allégresse, faut pas faire tache chez les Mickey. Mais elle s’en fout des Mickey, elle s’en fout de ces divertissements à deux balles… elle ne pense qu’au message qu’elle a reçu avant de partir de Lyon ce matin ; ça fait douze heures que ça la travaille, que ça lui tord les entrailles, ça fait douze heures qu’elle essaie en vain d’appeler ce salaud de Gilbert, son mari qui lui a laissé un message sur son portable comme s’il avait jeté un sac d’ordures dans une poubelle : – Je te quitte, je me tire, j’en peux plus de ta tronche ; je pars m’installer chez Corinne qui ne passe pas son temps à me faire la gueule. Corinne, cette pouffiasse, c’était sa meilleure amie jusqu’à présent… c’est pas possible ; c’est vrai que Gilbert, il avait tendance à la lorgner en coin de temps en temps et qu’ils piquaient des fous rires ensemble en la regardant… c’est vrai qu’elle lui faisait un peu la gueule des jours à Gilbert, des fois, comme ça, rien que pour le faire réagir, qu’il sorte le nez de son journal et de sa bière, qu’il la regarde un peu… douze ans qu’ils sont mariés, douze ans de disputes et de réconciliations, douze ans…, ça fait des liens solides, solidifiés par des habitudes crasseuses faites de non-dits et de compromissions… mais douze ans face à cette pute de Corinne, ça tient la route… et les enfants… Et les enfants, ils sont où ? Disparus, envolés… elle les entend crier au fond du wagon ; ils sont plutôt discrets dans leur genre, tout le compartiment s’est retourné vers le lieu d’où proviennent leurs hurlements ; Justine s’approche de Jeremy qui est arc bouté à la porte des toilettes dans lesquelles son frère Maxime s’est enfermé. – Maman, il ne veut pas sortir, exprès pour m’empêcher de faire pipi et je suis prêt à faire dans ma culotte, s’écrie Jérémy. – Max, sors de là-dedans, ou je vais sérieusement m’énerver. – Maman, je ne peux pas, je refais le train de la mine de Disney… y a de l’eau partout et la mine est presque inondée… c’est super, c’est mieux qu’en vrai… je suis Indiana Jones ! Effectivement, elle entendait l’eau couler à gros bouillon et une mare commençait à se former devant la porte… il n’y avait pas que la mare qui se formait, car un attroupement de passagers intrigués commençait à s’agglomérer autour d’elle, d’où émergea soudain un képi de contrôleur qui s’agitait furieusement : – Qu’est-ce que c’est que ce foutoir, dégagez le passage immédiatement… Un petit homme râblé en uniforme se tenait devant elle, lui faisant son numéro d’autorité répété depuis des années sans avoir d’autre effet sur les passagers qu’un regard condescendant… il avait compris depuis longtemps qu’il lui manquait bien vingt bons centimètres de taille pour qu’on le prenne au sérieux : – Pourriez-vous m’expliquer ce qui se passe, madame, lui dit-il en contemplant ses chaussures qui trempaient dans l’eau. – Ne vous énervez pas monsieur le commissaire, c’est mon fils qui est coincé dans les toilettes ; je vais le faire sortir immédiatement. – Maxime, sors des toilettes, ça va mal se passer pour toi ; – Au secours, maman, je suis tombé dans la cuvette… je suis en train de me noyer… aaah…
– Monsieur l’inspecteur, ouvrez cette porte tout de suite, mon fils est en danger, dit-elle affolée au contrôleur. – Écartez-vous de cette porte, je vais l’ouvrir avec mon passe… répondit-il. La porte s’ouvrit rapidement et le local exigu apparut complètement inondé et entièrement vide. – Mon Dieu, dit-elle, consternée face à une réalité absurde et incompréhensible ; mon fils a disparu, faites quelque chose, arrêtez-moi ce train, prévenez la police, on me l’a enlevé… Le contrôleur sidéré, constatait sans comprendre que les toilettes étaient vides de tout occupant, mais complètement saccagées par l’eau qui continuait à s’échapper à gros bouillon du lavabo dont l’évacuation avait été colmatée par des boules de papier hygiénique. – C’est pas possible, dit-il atterré, vous allez avoir de gros ennuis madame, votre fils a saccagé ce local et je vous en tiens pour responsable. – Espèce d’abruti, c’est vous qui allez en avoir des ennuis, vous n’avez pas compris que mon fils a disparu des toilettes et que la seule issue de ce local c’est la cuvette… apparemment mon fils n’est plus dans ce train, lui répondit-elle d’un air complètement hystérique. L’homme au képi, l’air hébété, se tenait devant la porte sans comprendre, et tout ce qu’il voyait c’est de l’eau qui coule, qui coule sur ses chaussures, sur son pantalon, dans le couloir, dans le compartiment… de l’eau qui monte, qui s’étend… – C’est pas possible répète-t-il hagard ; c’est pas possible, et il cherche dans sa tête un semblant d’explication pour une scène qu’il n’a jamais vue en vingt ans de SNCF… Les passagers commençaient à s’affoler dans le wagon ; eux non plus n’avaient pas l’habitude de voir un train se transformer en piscine ; c’est sûr, par rapport à Disneyland, c’est du réel, ce n’est pas de la fiction, les Mickey ne sont pas en train de se marrer… y a urgence, il ne va pas falloir rester planté en rigolant. S’il en a une qui ne rigole pas, c’est bien Justine ; paniquée, elle ne pense qu’à son gosse qui a disparu ; face au contrôleur complètement dépassé par une situation qui le bouscule et face à des passagers qui commencent à sérieusement s’angoisser, elle garde un fond de lucidité. Dans un élan incontrôlé, elle se jette sur la poignée du signal d’alarme ce qui déclenche en quelques secondes un évènement encore plus terrible que tout ce qui était déjà arrivé ; le freinage violent du train provoque avec toute l’eau qui s’est accumulée dans le wagon, une vague énorme qui balaie tout sur son passage : les voyageurs, les valises, le contrôleur… tout part en vrac dans le fond du wagon dans un enchevêtrement hallucinant… Ça hurle dans tous les sens… ça se débat pour éviter la noyade… Un véritable carnage… un vrai tsunami. Pendant ce temps, le train s’est immobilisé sur la voie ; Justine, dans un ultime sursaut, s’extirpe de la masse grouillante des occupants du wagon et tente d’ouvrir une portière pour descendre. Après des efforts désespérés, sans arriver à manœuvrer l’ouverture bloquée par l’eau et les valises, elle se redresse une dernière fois et d’un geste plein de rage, fait voler en éclat la vitre de la portière ; elle se retrouve alors violemment éjectée du wagon par la pression de l’eau qui s’était accumulée et se sent projetée à terre ; deux secondes plus tard, sans avoir encore réalisé ce qui lui arrivait, elle ressent un choc violent dans le dos… une masse lourde et compacte est projetée sur elle… c’est le contrôleur qui vient de tomber du wagon… – C’est pas possible dit-il ; c’est pas possible… en vingt ans de carr… – Je sais, le coupe Justine en se relevant, vous n’avez jamais vu ça, mais il va falloir vous bouger si vous ne voulez pas continuer à avoir des hallucinations… il va falloir vous relevez pour m’aider à retrouver mon fils avant que je ne vous remette les yeux en face des trous… – Vous avez raison, c’est le plus important… retrouver votre fils qui a disparu dit-il en se mettant debout péniblement. – Je vais reprendre la situation en main, remettre de l’ordre dans tout ça… mon képi… vous n’avez pas vu mon képi ? – Votre képi… vous n’avez pas autre chose en tête, lui répond-elle ; vous êtes complètement largué… je vous rappelle que mon fils a disparu, que votre train est en plein
chaos et vous… vous cherchez votre képi… Le contrôleur à moitié sonné se retourne vers elle avec un air hagard : – C’est bon, on va remonter vers l’arrière du train pour essayer de retrouver votre enfant. Ils s’avancent ensemble le long de la voie sur quelques centaines de mètres quand ils aperçoivent soudain une forme étendue sur le ballast ; elle se précipite vers ce qui lui semble assurément être son fils, au fur et à mesure qu’elle s’approche. – Maxime, se met-elle à hurler en arrivant sur le corps étendu qui semble complètement inerte ; elle prend son enfant dans ses bras lorsqu’elle le sent bouger faiblement ; son fils relève la tête lentement en la regardant avec un faible sourire : – Maman… j’ai réussi, je suis Indiana Jones… j’ai sauté du train de la mine… – Quoi !!! Et moi qui étais morte d’angoisse, tu te prends pour un héros… Elle lui colle alors une gifle sur la joue droite : – Tiens, ça, c’est pour Indiana… Et lui en colle une deuxième sur la joue gauche : – Et ça, c’est pour Jones… Le petit se met à pleurer et le contrôleur arrivé à bout de souffle près d’eux, entre deux hoquets parvient à bafouiller quelques mots de protestations : – Mais madame, vous ne pouvez pas traiter votre fils ainsi après ce qui lui est arrivé. – Vous prenez sa défense maintenant, lui répond-elle furieuse, vous feriez mieux d’essayer de remettre votre train en route. Soutenant son fils en pleurs et suivant le contrôleur qui essayait tant bien que mal de retrouver ses esprits et de reprendre la situation en main, Justine remonta le train jusqu’à son wagon devant lequel étaient agglutinés les voyageurs ébahis qui avaient encore du mal à comprendre la succession d’évènements qui venait de leur arriver en quelques minutes. – Votre fils n’a rien, lui demanda une mère de famille émue devant les grosses larmes qui coulaient encore sur le visage de Maxime. – Non, tout va bien, je lui ai mis deux claques pour lui faire comprendre que je n’étais pas contente et il va s’en remettre rapidement. – Mais la chute du train… l’accident… vous êtes une mère complètement indigne… faire ça à son enfant ; monsieur le contrôleur faites quelque chose, vous ne pouvez pas laisser cette femme traiter son fils ainsi. – Euh… c’est-à-dire que… répond-il avant que Justine lui coupe brutalement le sifflet : – Vous, le chef de train irresponsable, vous feriez mieux de rassembler tous vos voyageurs et de remettre en route tout ce petit monde ; vous nous mettez en retard et la réputation de la SNCF va encore en pâtir. Après quelques atermoiements, tout le monde remonta dans le wagon ; c’est vrai que le compartiment n’était pas beau à voir, comme une rue après un violent orage… des flaques d’eau un peu partout, des papiers qui jonchaient le sol, des valises éventrées, des affaires éparpillées… – Que tout le monde regagne sa place se mit à vociférer le contrôleur qui semblait avoir retrouvé un brin de lucidité ; on repart dans cinq minutes dès que chacun sera assis. On ne pouvait pas dire que l’ambiance était détendue dans le wagon ; les gens regardaient Justine d’un air furieux, des protestations s’élevaient de tous les côtés ; pourtant tous les enfants présents avaient gardé un visage réjoui qui contrastait complètement avec celui de leurs parents. Le train de la mine, ils l’avaient vécu là, en direct ; c’était pas bidonné, c’était du vrai… pour eux Maxime, c’était un héros… c’était véritablement Indiana Jones… d’ailleurs, ils le regardaient tous avec envie et admiration… et Maxime, sous ses larmes, il comprenait qu’il avait accompli une chose extraordinaire, un rêve de petit garçon que Mickey n’avait jamais pu lui apporter. Installée tant bien que mal sur son siège dégoulinant d’humidité, entourée de ses deux fils
qui semblaient somnoler, Justine repensait aux derniers évènements de la journée quand son téléphone la fit sursauter ; c’était sa mère qui venait aux nouvelles avant d’aller les attendre à la gare de la Part-Dieu à Lyon : – Bonjour ma fille, comment s’est passée ta journée à Disneyland ; tes enfants en ont-ils bien profité ; vous avez dû bien vous amuser… – Oui, la journée a été bonne, les enfants avaient l’air heureux… par contre, on a eu un petit incident sur la ligne du TGV qui nous a mis en retard ; on arrivera avec une heure de retard environ ; tu peux prendre ton temps pour venir nous chercher. – Qu’est-ce qui s’est passé… on a toujours de mauvaises surprises avec les horaires de la SNCF… pas capable d’assurer leurs obligations… – C’est apparemment quelqu’un qui a sauté du train… un étranger, je crois, du nom de Jones… je ne sais pas trop, mais tout est rentré dans l’ordre ; le contrôleur du train, un type formidable, a géré au mieux la situation. – Un suicidé ? C’est pas vrai… comment a-t-il fait son compte ? – Euh…, on ne sait pas trop… le contrôleur a été très discret à ce sujet. Mais les enfants vont bien ; ils se reposent à côté de moi ; ils ont eu une journée bien remplie. – Et toi, ma fille, comment vas-tu ? – Euh… et là, tout est remonté d’un coup, toute la tension de la journée, l’accident de son fils, le message téléphonique de Gilbert… tout ça lui est remonté à la gorge, à la tête, aux yeux… elle s’est subitement effondrée en larmes, complètement décomposée par ce qui lui arrivait. C’était trop pour elle, son Gilbert, ce salaud… avec sa copine… c’était pas possible… – Allo Justine, tu m’entends… c’est pas vrai, ces téléphones… – Oui, maman, je t’entends, c’est que… et les mots ne sortent plus, prisonniers de l’émotion qui la serre comme un étau ; sa mère au bout du fil ne comprend pas ; ou plutôt si, elle comprend que sa fille ne va pas bien… elle la connait sa Justine, elle connait son émotivité, sa nature fragile… trop sensible sa fille. – Dis-moi, il y a un problème… quelque chose ne va pas ? – C’est Gilbert… finit-elle par avouer en hoquetant… – Quoi, Gilbert… Qu’est-ce qu’il a encore fait ce bon à rien ? en disant cela, elle ressentait toute sa rancœur contre son gendre, contre un homme incapable de rendre sa fille heureuse, contre un homme qui n’a jamais assumé ses responsabilités de père et de mari, contre un homme qu’elle n’a jamais supporté du jour où sa fille lui a présenté. – Il m’a dit ce matin qu’il partait, qu’il me quittait… dit-elle comme en lâchant un poids trop lourd pour elle. – Quoi… c’est quoi cette histoire… c’est quoi son problème à cet enfoiré ? – Il me plaque pour aller vivre avec Corinne. – Ah les beaux salauds, ils font bien la paire tous les deux… tu peux dire que tu es bien entourée… de toutes les manières, je savais que ça allait mal se terminer cette histoire… ça fait douze ans qu’il se moque de toi ton Gilbert… ça fait douze ans qu’il vit à tes crochets… – Mais, maman, on s’aimait avec Gilbert, on a construit une famille, on a acheté une maison… – Bien sûr, tu tiens tout ça à bout de bras depuis le début ; il profite de toi depuis que tu le connais ; ça fait vingt ans qu’il travaille soi-disant en intérim sur les chantiers ; tu l’as déjà vu rentrer chez toi en tenue de travail salie par son labeur ? Non, monsieur est toujours habillé nickel, toujours prêt à sortir. C’est vrai que le Gilbert, il était pas très dur à l’effort… c’était le beau gosse qui n’avait pas su vieillir ; il était resté comme aux premiers jours quand Justine l’avait rencontré : ils habitaient alors le même immeuble dans le quartier des États-Unis à Lyon, une espèce de barre en béton avec plusieurs entrées qu’on appelait pompeusement des halls, dans lesquels deux personnes avaient du mal à se croiser ; le mot cage était plus approprié et de fait, Justine et Gilbert ne
logeaient pas dans la même cage d’escalier ; ils arrivaient à se croiser en bas de l’immeuble, sur le parking qui servait aussi d’espace de jeux, de rencontre, de réunion, de confrontation, d’espace vert… sur ce qui avait dû s’appeler pelouse sur les plans d’architecte, mais vu leur dimension ridicule et leur emplacement inapproprié, ils avaient vite été annexés à la zone de stationnement… dans le quartier, les voitures avaient toujours eu plus d’importance que le gazon. En fait, le parking était véritablement le lieu stratégique de l’immeuble ; c’est là qu’on se faisait critiquer, admirer ou rejeter… quand Gilbert était arrivé avec sa nouvelle Opel Vectra, une occasion fatiguée, mais avec une carrosserie rouge toute neuve, il en avait fait des envieux et des envieuses… derrière les rideaux des fenêtres, toutes les filles se mettaient à rêver de partir faire un tour avec Gilbert, rien que pour rendre jalouses toutes celles qu’elles pourraient croiser. Gilbert, il soignait autant la carrosserie de sa voiture que la sienne… toujours propre sur lui, le petit blouson cintré en simili cuir, le jean moulant, les santiags, la coupe à la Elvis avec les lunettes de soleil posées en haut du front… il les faisait rêver les filles qui se trémoussaient autour de lui et de sa voiture. Justine, elle était plutôt du style farouche, jamais un sourire provocateur, jamais un geste équivoque ou une parole déplacée… quand elle croisait Gilbert en bas de l’immeuble, elle voyait bien qu’elle l’intriguait, qu’elle ne se comportait pas comme les autres… ça lui plaisait bien qu’il la fixe avec son regard en coin et qu’il se retourne sur son passage avec l’air embarrassé du garçon qui ne sait pas vraiment comment s’y prendre. Elle avait comme l’impression d’avoir un certain pouvoir. Ça, c’était au début, ça pouvait pas durer bien longtemps ; elle ne pouvait pas rester éternellement derrière sa fenêtre à guetter ce qui se passait sur le parking… il fallait qu’elle participe elle aussi à la vie de la cité… ses copines lui disaient bien qu’avec ses grands yeux bleus et ses cheveux blonds, elle n’était pas faite pour rester enfermée ; d’autant que dehors, ils étaient un certain nombre à s’intéresser à son cas… c’est vrai que les copines, elles ont toujours raison ; elle avait fini par se retrouver sur le parking avec toute la bande, elle était devenue une fille fréquentable et des demandes de fréquentation, elle en avait de tous les côtés. Elle s’était rapidement rendu compte qu’elle plaisait aux garçons, mais ils lui apparaissaient tellement maladroits dans leurs manières de se faire remarquer à ses yeux, que ces petits jeux l’ennuyaient rapidement : leurs tentatives de séduction ne la séduisaient pas, trop lourdes, trop puériles, trop vulgaires… elle ressentait cependant à travers ces sollicitations un pouvoir qu’elle pouvait exercer sur eux ; cela lui donnait une vraie force, une véritable confiance en elle pour s’attaquer à celui qui régnait sur ce petit monde… pour elle, une seule chose avait de la valeur autour d’eux : Gilbert et son Opel Vectra… ça, elle en était sûre ; comme tout l’immeuble, elle était amoureuse de Gilbert et de son Opel. Gilbert voyait bien de son côté qu’il ne la laissait pas indifférente… il se doutait un peu qu’elle était plus maligne que la moyenne, qu’il n’allait pas la séduire d’un simple regard, qu’il fallait lui sortir le grand jeu… avec cette fille, ça pouvait être du sérieux ; elle paraissait moins facile que la plupart de celles qu’il rencontrait habituellement, donc elle prenait forcément de la valeur à ses yeux, et si elle avait de la valeur pour lui, elle en avait pour tout le quartier… sortir avec elle allait rehausser sa cote et faire qu’on allait encore un peu plus le respecter ; ça valait le coup d’essayer de choper une fille qui n’était pas passée entre toutes les mains… Sortir le grand jeu pour Gilbert ça voulait dire le Drungly le samedi soir… le Drungly, c’était la boite de référence dans tout l’Est lyonnais… c’était le repère numéro un de tous les vrais dragueurs du coin… mais attention, il fallait assurer… pas question de commander un pastis à deux balles… non c’était whisky-coca ou rien ; il fallait sortir les billets ou c’était dehors immédiatement… On peut dire que Gilbert avait sa petite réputation au Drungly ; le patron l’aimait bien, car
c’était pas le genre à foutre le bordel et sa présence mettait en confiance les filles ; son style beau gosse allait bien dans le décor disco de la boite : c’était du type qui clignote de tous les côtés, mais avec qui on ne risquait pas de s’électrocuter ; c’était pas non plus du genre loubard à faire peur aux minettes. On était justement vendredi soir et il fallait commencer à faire des plans pour la soirée du lendemain ; réunis sur le parking autour de l’Opel rouge, les jeunes de l’immeuble commençaient à s’échauffer dans l’idée d’avoir un weekend d’enfer. – Écoutez, dit Gilbert d’un ton entendu, demain soir, le patron du Drungly m’a promis une tournée de whisky, en retour d’un petit service que je lui ai rendu ; est-ce que ça vous tente ? Une proposition pareille, un coup à boire gratuit dans un endroit classe, ça ne se refusait pas, vu d’un parking miteux de banlieue ; c’était la garantie d’une tranche de rêve qu’aucun d’entre eux ne pouvait se payer régulièrement. – Bon, dit Gilbert, rendez-vous en bas de l’immeuble demain soir à vingt heures et soyez propre sur vous pour une fois, je n’ai pas envie d’avoir la honte… dis-moi Justine, ça te dirait de gouter l’ivresse d’une virée en Opel Vectra ? Je t’emmène demain soir dans mon carrosse, tu vas pas être déçue du voyage et je te pose comme une princesse devant la discothèque. Vu comme ça, il n’y avait pas photo ; comparée à la Peugeot pourrie de son père, la voiture de Gilbert avait de l’allure ; sa proposition aussi avait de l’allure… c’était bien le seul garçon du quartier capable de formuler une phase à une fille sans y mettre ni le mot baise ni le mot salope… Le lendemain soir, ils étaient tous agglutinés devant l’entrée du Drungly… il y avait bien déjà une trentaine de jeunes qui essayaient désespérément de rentrer dans la boite qui était bondée. La petite bande commençait à s’angoisser de ne pas pouvoir rentrer dans l’enceinte sacrée quand Gilbert identifia de loin le problème qui gênait l’ouverture de la discothèque : le problème c’était cent vingt kilos de muscle et un mètre quatre-vingt-cinq de taille qui barrait le passage ; ce problème s’appelait Édouard ou Doudou pour les intimes, un grand black qui s’occupait de la porte de l’établissement et qui filtrait d’autorité toutes les entrées ; Gilbert s’approcha de lui avec un grand sourire en lui tendant la main que l’autre lui broya cordialement après l’avoir reconnu. – Salut, Gilbert, t’es tout seul ce soir ? – Non, je suis avec quelques amis… tu peux nous faire rentrer ? Après avoir examiné rapidement l’apparence des jeunes en question dont le look lui convenait, Doudou ouvrit la porte pour les laisser pénétrer dans les lieux ; à l’intérieur l’air était irrespirable et le son assourdissant ; c’est bon, se dirent-ils en cœur, y a de l’ambiance… on va s’éclater… Après avoir passé deux heures sur la piste de danse et avoir éclusé cinq whiskys-coca, Gilbert se dit qu’il fallait passer à l’action ; il avait reluqué Justine une bonne partie de la soirée et avait remarqué que leurs regards s’étaient croisés à plusieurs reprises… c’était un signe encourageant et il se dirigea d’un pas un peu vacillant vers elle. – Je t’ai vu danser, tu te débrouilles bien lui dit-il, son visage contre le sien à cause de la musique assourdissante. Son haleine chargée d’alcool la fit reculer un peu et il lui parut subitement un peu moins séduisant ; mais bon, c’était samedi soir et il avait bien le droit de se lâcher un peu. Mais il ferait bien aussi de me lâcher, se dit-elle, car il était maintenant agrippé à son bras en lui déclarant au creux de l’oreille : – Il fait vraiment chaud ici, tu voudrais pas faire un tour dehors un moment ? Un clignotant d’alerte s’alluma subitement dans la tête de Justine qui avait gardé toute sa lucidité en ne buvant que des jus de fruits pendant la soirée. Ce genre de proposition n’avait rien d’innocent et elle accepta en se jurant de ne rien céder à Gilbert le premier soir ; celui-ci était parfaitement rodé à ce genre de scénario… il savait qu’avec son Opel garée sur le parking, il était irrésistible. Quand ils s’installèrent sur les sièges en sky noir de sa voiture, qu’il lui mit une cassette de Georges Benson en sourdine, elle n’eut pas d’autre alternative que de
fermer les yeux dans l’attente du baiser que Gilbert devait s’apprêter à lui prodiguer ; elle fut plutôt surprise quand le siège bascula subitement en position couchette… c’était un vrai expert le Gilbert, il savait comme personne jouer sur l’effet de surprise ; effectivement, Justine ne réagit pas quand il commença à l’embrasser et la tripoter un peu partout… elle ne réagit pas non plus quand, après lui avoir enlevé sa culotte et baisser son pantalon, il la pénétra sans douceur… elle eut un peu mal au début, mais au bout de cinq minutes d’assauts désordonnés, elle sentit la pression de Gilbert se relâcher… Elle attendit un peu la suite, se demandant ce qui allait lui arriver, mais elle fut étonnée quand Gilbert se redressa d’un air satisfait et qu’il se rhabilla avant de sortir de la voiture ; elle le suivit en retournant vers la boite sans avoir échangé deux mots avec lui… vu son peu d’expérience en la matière, elle n’osa pas aborder le sujet pendant le reste de la soirée. En tous les cas, à partir de ce moment elle semblait être devenue pour Gilbert et pour toute la bande sa régulière, celle avec qui il sortait habituellement, celle que les copains regardaient désormais comme une fille à laquelle on ne peut plus toucher… Pour ce qui est de la toucher, Gilbert, qui se considérait en terrain conquis, ne faisait plus beaucoup d’effort ni dans l’affectif ni même dans le sexuel ; les étreintes du samedi soir se réduisaient souvent à une simple fellation dans l’Opel ; Gilbert qui ne manquait pas d’idée, lui avait expliqué que pour éviter de se faire surprendre les fesses à l’air sur le parking, il faisait le guet pendant qu’elle était en train de le sucer… elle n’était pas complètement convaincue du bien-fondé d’un tel argument, mais les copines lui avaient tellement rabâché que lorsqu’on a un homme comme Gilbert on faisait tout pour le garder, qu’elle avait fini par accepter tout ce qui pouvait venir de lui. Elle en avait tellement accepté, qu’ils avaient fini par se marier, elle s’appelait désormais Justine Kleber et ils avaient fait deux enfants sans que ça change quoi que ce soit dans la vie de Gilbert ; il continuait à vivre comme avant avec ses potes, en oubliant trop souvent son rôle de chef de famille et ça, elle avait quand même du mal à l’avaler… – Allo, maman… je ne t’entendais plus… on est passé dans un tunnel… attends-moi à la gare dans deux heures ; avec les petits, on est crevé et on sera content que tu nous ramènes à la maison en voiture.