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Vague à l'âme

De
234 pages

Ce roman met en scène Romain, dont la vie a été récemment marquée par deux drames : la perte de sa femme et de sa fille dans un accident de voiture. L’histoire raconte cette période d’état de choc et la remontée progressive vers une vie nouvelle, grâce aux différentes lectures de la Vague d'Hokusaï, ainsi que la reprise et la création de liens sociaux et amicaux.
Sont mises en parallèle les vies professionnelle et personnelle du héros. Les souvenirs s’éclairent d’un jour nouveau grâce aux retrouvailles avec une amie d’enfance et une tante vivant aux USA.
Il s’agit d’un roman psychologique, intimiste et porteur d’espoir, fondé sur la prise de conscience de l’être humain.


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Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-414-01998-4

 

© Edilivre, 2017

Chapitre 1
Creux de la Vague

Jamais, peut-être, il n’avait ainsi regardé la Vague, l’estampe d’Hokusaï, qui illustrait un pan du mur. Elle venait de loin. Une de ses arrière-grands-tantes, déjà, l’admirait au début du XIXe siècle.

Brutalement, il prit conscience de la vie ou de la mort à travers la représentation de ce tableau qui depuis toujours faisait partie des meubles. Comme si un jour, un objet surgit, souvenir oublié que l’on rend vivant, porteur de sens, d’images, et incarne ce qui vit au plus profond de soi dans l’intimité d’un soir.

23 heures 30. Romain entrait dans cette vague puissante, soulevant ses flots crochetés d’écume en un arc défensif, vers la droite, laissant dans le creux un camaïeu de bleus – baltique, marine et ciel-, et des barques semi-englouties, beiges, piquetées de têtes d’hommes en perdition. À l’arrière-plan, une montagne au sommet poudré de neige, indiquait le seul point stable. Il ignorait que c’était le mont Fuji. Les pointillés d’écumes qui envahissaient l’atmosphère pleuvaient, tels des résidus de la houle violente qui impulsait le mouvement général.

C’était un peu de sa vie actuelle, cette montée en puissance des événements jusqu’à la retombée dont il ignorait la véritable chute. Cette estampe datait de 1830… Aujourd’hui, elle prenait toute sa dimension.

Où se trouvait-il là-dedans ? Au creux de la vague ou dans le mouvement majestueux qui tirait les éléments vers le haut ? La confusion l’habitait. Entre 1830 et 2012, des époques, des circonstances pouvaient séparer l’interprétation de cette œuvre, mais jamais son symbole.

Il était 24 heures. Vague à l’âme. Les faits vécus de cette journée arrivaient à la surface de ses pensées. Un whisky à la main, le quatrième. Il se rassurait par ce geste pour se donner une contenance. Il tenait debout. Encore. Avec quinze kilos de dépression vissés au corps, il se sentait lesté. Il avait fait illusion aujourd’hui. Alors qu’il suivait un stage sur la « prise de parole en public », il avait amusé la galerie. Le gars sympa, intelligent de surcroît, la tête, c’était lui. Personne n’aurait su déceler, derrière sa prestation, les angoisses, les souffrances contenues, le mal-être qui, insidieusement creusait une fêlure intime. Il avait simplement signalé qu’il avait eu du mal à se décontracter pour parler en public : « Ma chemise est trempée », avait-il confié à la fin sur le ton de la plaisanterie. « On n’aurait jamais cru. Tu masques bien. Tu as juste paru moins souriant qu’à l’habitude ».

Ce soir ? Après avoir consulté ses mails, la rumination des idées noires refaisait un tour. Sa femme qui avait demandé le divorce, sa fille dont elle voulait le priver de visite, la pension alimentaire qui allait amputer largement sa paie, les batailles d’avocat sur des faits inventés… et puis, le drame… l’accident de voiture, la mort… le chaos… cela faisait un an.

Il se versa un cinquième whisky, bien tassé, puis se carra dans son fauteuil, le meuble-pilier qui supporte tous les états d’âme. Il regardait fixement la vague, fasciné. Elle propulsait tous ses problèmes qui émergeaient à chaque crochet d’écume. Il aurait voulu, comme dans une bande dessinée, découvrir la vignette suivante. La vague allait-elle retomber, flasque, ou bien éclabousser violemment, cassant tout sur son passage ? Allait-elle remonter aussitôt pour s’écraser de nouveau ? Ce qui se passait dans la nature pouvait-il ressembler à ce qu’il allait vivre ? En tout cas, cela l’aidait à imaginer la suite, car il ignorait où il allait. Un médium aurait pu lui prédire son futur qu’il ne l’aurait cru. La ronde des idées reprit, telle une houle interminable…

4 heures du matin. C’était la première fois que cela lui arrivait. À force de cogiter, il s’était assoupi dans le fauteuil. Un sixième verre de whisky vide dans sa main droite entrouverte, prêt à tomber. Mini-gueule de bois. Membres engourdis par cette position assise, peu propice à la détente complète du corps.

In extremis, il rattrapa son verre pour le poser. Son esprit embrouillé s’était mis en veilleuse quelques heures. Il manquait de ressort, une lourdeur inhabituelle le clouait au sol. Il s’étira, gêné aux entournures par ses vêtements qu’ils avaient oublié d’ôter. Un bref coup d’œil à sa pendulette digitale lui indiqua qu’il manquait de sommeil. Tout cotonneux, il regagna son lit ; il retira ses vêtements en les tordant maladroitement et compléta de deux heures le repos de ses tourments. Son réveil musical le réveilla avec un joyeux air de Vivaldi.

6 heures 30. Il fallait y aller. Le travail, son tuteur, le tira de ses « sombreries » ensommeillées.

Seules les habitudes, lorsqu’on va à la dérive, restent des points de repère sécurisants : les ablutions matinales et le café serré. Il mit en route la cafetière et resta longtemps sous la douche, pour se laver de tout. L’odeur du café, en sortant, le stimula. Plaisir du matin que personne n’avait dérobé. La radio annonçait les nouvelles du jour sur fond de crise économique. Il sortit une chemise finement rayée et un complet bleu-gris, d’une taille élargie depuis qu’il avait forci : une touche de coquetterie pour rester vivant.

Quelques biscottes où il étala hâtivement une sorte de marmelade accompagnèrent promptement un bol de café corsé. De l’arabica, il y tenait. Les rites du matin, ils les respectaient encore.

Un peu groggy, toutefois, il faillit oublier ses clés à l’intérieur. De justesse, il récupéra son trousseau.

Dehors, un concert de pépiements d’oiseaux l’accueillit. Les forsythias en fleurs l’éblouissaient de jaune tout au long de la rue qui le conduisait à la station de métro. Les cerisiers japonais, tout de soies rose et blanche ornés, et les magnolias, aux pétales satinés, avaient sorti leur tenue printanière. Lui seul arrivait difficilement, cette année, à une telle légèreté. Il essayait de mettre fin à un chapitre de sa vie.

Après trente-cinq minutes passées dans le métro, il émergea aux Gobelins. En remontant la rue, il avisa deux titres de films : Le dernier château et Rendez-vous avec la mort. Un peu ma vie, se dit-il.

La réunion de la matinée le tint éveillé. Il se donna, oublia, exista. L’enjeu était de taille. L’entreprise allait gagner le marché sud-américain des livres pour la jeunesse traduits en langue étrangère. Il avait dégagé le plus de marge possible. Il s’était donné avec énergie dans les appels d’offres aux imprimeurs… Un travail énorme justement récompensé. Il arbora le sourire final de satisfaction et se mit à rire avec son équipe. Il sauvait la face.

– Et, Romain, tu viendras ce soir à l’anniversaire d’Olga ?

Bien qu’il n’en eût guère envie, il se laissa faire.

– OK.

Il acceptait uniquement pour faire croire qu’il restait comme tout le monde. Histoire de se rassurer. Il aurait voulu anesthésier sa mémoire, éloigner les tourments qu’il repoussait inlassablement quand ceux-ci revenaient en force. Insidieusement, ils lui arrachaient sa vie, sa joie, tentaient de s’installer en première ligne de sa pensée.

« Ensemble », voilà un mot qu’il emploierait encore avec son équipe, mais plus avec sa femme. Florence, il prononçait son prénom, mais l’être qui le portait avait disparu. L’histoire était trop lourde. Elle avait remis en question ses points de repère, les valeurs qui l’avaient construit, ses croyances profondes. Il écoutait enfin une petite voix qu’il avait souvent chassée. Cette vie ou cette fille (les mots se confondaient dans une sorte de paronymie) n’était pas faite pour toi. Oui, mais…

Chapitre 2
« Les impressions de l’enfance marquent les couleurs de l’âme. »

Ambiance chaleureuse au 10 de la Croulebarbe, dans ce havre naturel du 13e arrondissement, à Paris. Olga y fêtait ses trente-cinq ans. Le bel âge. Il s’y retrouva une heure après que la fête eut commencé. Le printemps enveloppait l’atmosphère de douceur. Les fleurs envahissaient le salon et le balcon de son appartement du 3e étage. Les bouteilles en plastique avaient pris le relais des vases, insuffisants en nombre. Tout le monde lui en avait offert. Olga était si féminine. Elle n’avait pas lésiné sur sa tenue rouge et jaune d’or. Nul ne pouvait la manquer.

Il y avait là un artiste peintre et sa femme, un paysagiste, une jeune coiffeuse, une psychologue, trois collègues de l’édition, en couple, qu’il salua et une bonne vingtaine d’autres personnes dont peu à peu il fit connaissance. La musique trop forte, empêchait qu’on s’entendît distinctement. Après avoir picoré quelques amuse-gueules et but la sangria particulièrement réussie qui lui était tendue, il papota avec une collègue sympa qui lui proposa de danser. Il déclina, faute d’envie et parce qu’il se sentait lourd. Les autres le rassuraient par leurs rires, la vie facile qui se jouait ce soir-là. À cet instant, il se sentait intégré au monde d’en face. Celui qui va bien. Jusqu’à présent, il se sentait citoyen d’un monde en destruction, étranger encore aux nouvelles fondations d’une vie qu’il peinait à imaginer.

Vers 11 heures 30, lors d’un pic descendant de la fête, Olga vint le rejoindre. Il sourit à cette vieille copine, lui donna de ses nouvelles. Brièvement, il lui confia qu’il ne se sentait « pas trop bien », mais lui cacha l’essentiel. Avec elle, il révélait peu le dessous des cartes. Il évitait de se plaindre. Coup de tonnerre : elle avoua qu’elle aussi était au bord de la rupture. Loin de s’imaginer que cela pût lui arriver, à elle, si équilibrée, il poussa fortement un « Ô ! ». Olga et Christophe, le couple modèle aux deux petites filles si pétillantes et si jolies ! Cela arrivait donc à tout le monde. « Alors, pourquoi cet anniversaire ? » « Pour ne jamais tomber ! Chaque jour est une lutte. Résiste pour exister ! » « Et tes sentiments ? » « Mets-les de côté, tu verras plus tard ». Rationnelle, elle avait tranché dans le vif. Sa réaction de « femme mec » l’étonna. « Quand est-ce qu’on déjeune ?… lança-t-elle. Je ne dis pas non. Appelle-moi dans la semaine ».

Vers minuit et demi, Il abandonna l’atmosphère chaude et enfumée de la fête. Quelle sagesse que d’ingurgiter peu d’alcool avant de conduire ! Juste trois sangrias bien tassées, bien passées. Acte inconscient de survie, sans doute. Direction son trois-pièces pour vivre son sursis habituel. Sans être zen, le fait d’être dans la même situation qu’Olga atténuait son propre mal-être. Sa génération devait encaisser, faire ses deuils à toute allure : pas le temps de laisser du temps au temps.

Dehors, il faisait nuit. Dans l’avenue semi-déserte, il déboîta, manœuvra doucement, tancé par les lampadaires, ces gardiens hauts en lumière, séduit par des ronds-points d’où s’exhalaient les parfums d’arbustes épineux, et où tulipes, pétunias et pensées coloraient les parterres. Il emprunta quelques rues adjacentes. Il s’harmonisait avec cet autre monde, celui qu’on découvre, auquel on est sensible lorsque l’on est seul. Il sillonnait ces voies qui débouchent sur des artères, des avenues, des places, comme autant de flux canalisés de l’immense corps de la ville. Paris, un peu apaisée après minuit, apaisait le tumulte de ses pensées.

Arrivé à destination, il descendit de voiture. C’est en bloquant les portières qu’il aperçut une large plaque d’essence irisée, mélange de bleu clair, de jaune, de rose et de blanc cassé, laissée dans le caniveau et que faisaient miroiter les caressantes lumières de sa rue. En s’approchant, par contraste, sa silhouette sombre grotesquement déformée s’y découpait. Incrédule, il examina l’image surréaliste de lui-même à travers ce miroir improvisé.

À une heure, il posait ses clés dans la coupelle du salon. Quand il alluma la lumière, la Vague d’Hokusaï, figée dans son mouvement, lui parut moins terrifiante. Il se sentait suspendu à ces crochets d’écumes, mais moins angoissé par la suite des évènements. L’effet bref de cette soirée animée peut-être. Exténué, il se déshabilla hâtivement et se coucha pour aller attraper quelques rêves.

La journée suivante avait passé vite grâce aux occupations professionnelles. Le soir, il arriva tard. Le temps d’achever un rendez-vous et ensuite, chez l’épicier du coin, de faire quelques courses qu’il déposa un peu pesamment sur la table de la cuisine. Il ouvrit son courrier. Une facture, des publicités et une lettre dont le cachet de la Poste indiquait Saint-Raphaël… Quel écrivain fantôme avait ainsi tracé les lettres de son nom si minutieusement ? Qui pouvait lui écrire de là ? Il eut une moue dubitative. Au verso, aucune indication. Intrigué, il décacheta l’enveloppe jaune pâle, doublée de soie, extirpa une lettre pliée en quatre. Immédiatement, son regard alla à la dernière ligne où il avisa la signature : Tante Estelle. Il parcourut les deux pages distinctement calligraphiées. Le contenu était plutôt empathique. Elle avait appris tardivement qu’il avait perdu sa femme et son enfant. En tant que personne la plus âgée de sa famille, elle avait pensé qu’il fallait prendre contact avec lui. Elle lui proposait même de le rencontrer. Il était ému. Quelqu’un de sa famille, si peu connu et qu’il croyait exilé en Amérique, manifestait de la compassion… Lui qui avait rompu depuis quinze ans avec cette famille destructrice ! De mémoire, elle devait la sœur ou demi-sœur de sa mère. Il restait si peu de personnes… Il eut du mal à y croire. Peut-être, un jour, aurait-il été candidat à une recherche généalogique. Elle l’avait donc devancée. Mais, dans le concert de sensations angoissantes qui remontaient à chaque fois qu’on évoquait le mot « famille », il eut l’impression qu’une porte à laquelle il n’avait jamais frappée était en train de s’ouvrir. Inespéré ou inattendu, ou les deux ?

Il posa la lettre sur la tablette de l’entrée. Tout près, il vit les antidépresseurs que son médecin lui avait prescrits. Il les avalait le matin, mais le soir il évitait de les mélanger à l’alcool. Voilà presque un an qu’il les prenait. Pour combien de temps ? Il l’ignorait. Il évitait d’être la proie de la médecine, obéissant peu aux ordonnances. Toutefois, il pressa une tablette et recueillit deux gélules jaunes qu’il fit passer avec un verre d’eau, histoire de se donner des soutiens intérieurs.

Après s’être goinfré d’un plat chauffé au micro-ondes, puis d’une généreuse part de tarte aux poires, il alla se reposer au salon. Les bonnes habitudes alimentaires avaient rejoint les oubliettes. Il devrait s’en inventer d’autres. Pour l’instant, il maintenait ses capitons de graisse gonflés comme des airbags.

Face à sa télé qu’il avait branchée pour obtenir un ronronnement sonore à peine audible, il avisa la Vague, si belle, divinement en suspens… Il la regardait, captivé par son mouvement qui l’inspira ce soir-là : elle tirait, soulevait des souvenirs enfuis et enfouis. Il se rappelait cette enfance passée dans le désamour à l’intérieur de cet appartement trop petit, à la recherche d’un coffret, fermé à triple tours, qui contiendrait la vie, la compréhension, l’amour. Cette femme que l’on nommait « mère » en avait caché la clé. Il y a des personnes qui vous donnent la vie pour mieux vous donner la mort. Elle était de celles-là, instigatrice de ce jeu fatal. Sans doute avait-elle reproduit – avec ou sans sadisme – ce qu’elle avait vécu, mais jamais elle n’avait dit « Stop ! » en constatant le mal qu’elle faisait. Son essence même était négative. Il avait eu le courage d’arrêter ce massacre en série.

Au prix d’efforts inouïs, il avait trouvé cette lumière de vie. Une bonne dose de discernement, d’altruisme et de courage est nécessaire pour arrêter la machine quand elle s’emballe vers votre propre destruction. Tout petit déjà, il avait senti que quelque chose clochait avec ces parents-là, sans toutefois pouvoir le formuler. Il manquait d’expérience, mais l’intuition le guidait avec justesse.

Son père trop effacé, « sur-dominé » par sa mère, avait sombré dans un alcoolisme pas trop visible. Il avait des frères jumeaux, ou plutôt des faux-jumeaux. Eux vivaient leur petite vie de couple, enfants bizarres du bon Dieu qu’il fallait prendre pour ce qu’ils étaient. Plus jeunes, ils avaient fait amis-amis. En grandissant, ils ignoraient son existence ou le prenaient pour souffre-douleur… Il se souvenait de ces attouchements sexuels forcés… À deux, on est plus forts… C’est si facile à deux contre un.

Sa mère symbolisait la castration. Ses frères l’avaient traumatisé, son père l’avait peu protégé. Une sorte d’enfant du placard, de pièce rapportée qu’on traîne sans plaisir ou qu’on utilise comme un plat en self-service. Personne ne lui avait ouvert les portes de l’avenir.

Il rêvait d’un nid, d’un refuge protecteur : on lui avait offert des sables mouvants. C’est à qui lui mettrait le plus de bâtons dans les roues. Une sorte d’enfer, pendant vingt ans. Puis, son père était mort. L’un des jumeaux avait péri dans un incendie, dans des circonstances mystérieuses, bien avant. Pas de témoins. Il est des familles qui pratiquent la course de relais, il y en a d’autres qui préfèrent la course d’obstacles. Il appartenait à la deuxième.

La loi punira-t-elle un jour, se demandait-il, les souffrances d’enfants en proie à la maltraitance morale et psychologique ? Malheureusement, il y a prescription quand les cas sont avérés. Il aurait tant voulu dénoncer ces comportements d’anéantissement moral, faire reconnaître les faits, dénoncer les sévices… Comment réussir un mariage, tant que subsistent les abcès familiaux du passé ? Il avait eu peu conscience de tout cela quand, tout jeune homme, il avait naïvement recherché l’amour absolu.

Une phrase lui revint : « Les impressions de l’enfance marquent les couleurs de l’âme ». Elle était signée de Jean Guéhenno. Il ajouta intérieurement : « Les vides trop profonds se transforment en idéaux, en absolus inatteignables ». Par manque de tout sur le plan affectif, il avait juré crânement qu’il réussirait sa vie. Les faits venaient de lui prouver le contraire. Il retournait à la case départ. Jusqu’à quel point le passé rattrapait-il sa vie actuelle ? L’absence d’amour fait le lit du doute, de l’anxiété, de l’échec assuré.

Alors, l’image de Florence se présenta, quand l’engourdissement provoqué par les antidépresseurs le saisit plus nettement. Il coupa le bruit de fond de la télévision en appuyant sur un bouton de la télécommande.

Bientôt, son esprit en tâtonnant se fondit dans l’univers des rêves.

Chapitre 3
Réinstallation à domicile

Il était à un an et trois mois passés, déjà, de la tragédie. Peu à peu, le temps écoulé l’avait éloigné de ce port du malheur, des larmes du diable. Il avait largué les amarres et capeyait. Son travail, le plus solide point de repère, l’aidait à garder la barre. Tel un animal blessé, il avait regagné son antre. Ainsi nommait-il, depuis les événements, l’endroit où il résidait. Antre, cette cavité qui abrite des animaux fabuleux ou monstrueux ou massifs. Il ignorait s’il était fabuleux ou monstrueux, mais massif il l’était devenu. Il portait, incrusté dans sa chair, le poids des chocs reçus, des espérances déçues.

Il y a deux ans environ, en octobre, qu’il avait emménagé ici : un trois-pièces près d’un grand boulevard du XIIIe arrondissement. Un immeuble bien entretenu des années 70. Il avait posé ses valises au troisième étage gauche. La mésentente conflictuelle dans son couple et le déroulement du divorce l’y avaient obligé. Les pièces étaient claires, propres. Quelques objets qu’il affectionnait contribuèrent à animer les murs unis et vierges. Des flèches d’Indiens (authentiques pièces données au Canada par un ami indien), le tableau encadré avec la représentation d’Hokusaï (legs d’une arrière-grand-tante), un « grand Prix du Salon de Peinture 2003 », encadré, une pendule de l’ère victorienne (représentation qu’il venait de s’offrir). Depuis longtemps, il pensait à en acheter une. Il l’avait trouvée rue du Panthéon. Une « machine à explorer le temps », il la concevait ainsi. Il ne faut pas se contenter de passer le temps, mais l’explorer, chercher derrière…

Pour ce qui était des meubles, il avait fait venir le minimum : un secrétaire en merisier qu’il avait acheté récemment et un fauteuil Empire de cuir vert foncé, un peu dépareillé, légué par cette même arrière-grand-tante. Plus tard, la « grangette » d’Aurélie avait trouvé place dans la chambre d’ami qui faisait bureau. Le reste du mobilier, il l’avait acquis chez Ikéa : étagères, rangements pour la salle de bains et la cuisine. Lors de son premier hiver passé là, il avait tout monté lui-même. Plusieurs week-ends y étaient passés.

Il avait aussi fallu habiller le silence. La radio, une mini-chaîne où il mettait quelquefois de la musique tantôt rock, sa préférée, tantôt classique. L’installation d’une télé ultraplate et de l’Internet garantirent une connexion avec le monde et un bruit de fond. Son ordinateur restait régulièrement en veille. Il s’y branchait en permanence. Ainsi, n’avait-il jamais l’impression d’être seul. Une foule de sujets l’intéressait. Dans ses favoris, il avait mis un site pour jouer aux dames à distance. En définitive, la solitude l’avait plutôt bien accueilli.

Les lieux n’avaient donc rien d’un palais, mais plutôt d’un refuge chaleureux que venait nettoyer et ordonner, deux fois par semaine, une femme de ménage. Faire son lit, passer l’aspirateur, faire les courses, c’était encore de son ressort. Mais repasser ses chemises de façon impeccable, ordonner l’ensemble, dépoussiérer, il préférait qu’une main experte le fît. Il lui avait passé le flambeau et se reposait entièrement sur elle. Elle disposait des clés. De temps en temps, ils prenaient un café ensemble quand il était sur le point de partir ou bien qu’il était revenu plus tôt. Maria avait deux enfants : elle espérait qu’ils fassent les études qu’elles n’avaient pu s’offrir. Il avait droit à une bouteille de porto gentiment rapporté des vacances qu’elle passait au Portugal, son pays. Lui offrait des friandises aux enfants à Pâques et à Noël et, de temps en temps, leur donnait des livres.

Depuis sa séparation d’avec Florence, il voyait ses amis dans un endroit neutre. Les petits groupes à deux ou à trois avaient sa préférence. Il recevait peu à domicile. Quand c’était le cas, il redoublait d’efforts pour bien recevoir ses hôtes, mais se révélait un piètre cuisinier. Des fiches recettes, auxquelles il se tenait au millimètre près, le rassuraient sur ses capacités culinaires. Aurélie était venue deux fois ici, avant que les procédures de divorce ne soient trop engagées. Deux week-ends pour eux tout seuls. Il la voyait encore quand elle s’était assise dans le petit canapé avec ce coussin en forme de cœur acheté pour elle. Le canapé « donnait » sur la Vague. L’avait-elle fait rêver alors ?

Une maison, c’est un peu de soi-même avec les sens uniques et les sens interdits que l’on fixe dans la façon quotidienne de déambuler, des portes aux fenêtres et des fenêtres aux portes. Avoir un toit, c’est un pacte de sécurité signé avec soi-même. Comme une niche ou un nid, l’abri matériel devient protection du corps et de l’esprit. Il avait tant eu à lutter jadis, qu’il s’était accoutumé à cette solitude, même si elle le blessait. Il commençait à comprendre : tous les êtres sont seuls. Certains en deviennent fous. D’autres la supportent très mal. D’autres encore sont en couple pour la parade, mais seuls intérieurement. Et que dire de ceux qui s’y résignent après avoir fait le tour des expériences. « Mieux vaut être seul que mal accompagné », dit un proverbe.

Le jour, donc, il travaillait d’arrache-pied. Le soir et un bout de la nuit, parfois, il goûtait à cette vie isolée qui l’aidait à décanter. Peut-être parce que l’expérience avec Florence, par laquelle il avait cru assouvir son rêve d’absolu, lui était revenue en boomerang. Quand on désire trop une chose, elle vous glisse des mains. Et même si, par un faux-mouvement, on essaye de sauver les meubles, rien n’y fait. Quand il faisait les comptes, le positif, c’était d’être resté fidèle à ses valeurs.

Il avait tenté de protéger sa fille. Lui n’avait rien inventé de tordu contre Florence pour gagner le divorce. Elle, au contraire, l’avait enfoncé avec malveillance. Il n’endossait pas l’habit des loups tueurs fréquents dans la société d’aujourd’hui. Ceux qui commencent à phagocyter les entreprises, qui fondent sur leurs proies par des stratagèmes outranciers, usent de supercheries. D’instinct, il croyait à sa vérité. Il se disait que lorsque la volonté est au service de nos croyances profondes, on est fort pour deux. Et il s’interrogeait…

Dans certains stages qu’il avait suivis, on parlait de la « mission » que l’on a sur terre. Il avait ri, par le passé, de cette appellation un rien religieuse à ses yeux. Aujourd’hui, il y réfléchissait autrement. Pas de religion, mais une entrée dans les « choses de l’esprit ». Oui, il évoluait vers une autre forme de pensée, de vie. Trop d’idéalisation avait eu raison de ses premières constructions d’adulte. La revanche sur le passé avait échoué. Un sérieux bilan s’imposait entre ce qu’il garderait, ce qu’il ôterait dans tout ce qui le divisait. Désormais, il faudrait changer de méthode. Une grande réflexion devait précéder la direction à prendre pour la suite de sa vie.

Restait la longue promenade du deuil avec Aurélie. Y avait-il quelconque remède qui l’amenât à l’acceptation de sa disparition ? Il en doutait. Il attendait, en acquérant cette horloge victorienne, que le temps seul, à force de s’écouler, atténue les blessures. Un jour peut-être, l’évènement se convertirait en souvenir. L’oubli n’existe pas. Comme la matière, les choses se transforment au fur et à mesure du temps qui passe. La fracture d’un deuil souvent se referme mal. On remarche autrement avec le handicap de celui qui fait défaut à votre corps, votre esprit. Et que dire de la mort d’un enfant ? Comment reprendre un chemin de vie ?

Chapitre 4
La grangette

Elle était dissimulée dans l’appartement, bien en retrait dans le bureau, la « grangette ». Aurélie l’avait baptisée ainsi quand, toute petite, elle avait passé des vacances à la campagne. Cet endroit où l’on entassait les récoltes, dans une ferme de la Brie, avait abrité ses secrets de fillette durant trois étés. Et, désormais, ce nom avait été donné à cette armoire blanc cassé d’un mètre de hauteur : un petit musée ou un éden, il n’aurait su le dire. Il y a huit mois qu’il l’avait fait rapatrier. Depuis, ce meuble-tombeau restait dans son coin. La femme de ménage, qui venait deux fois par semaine, avait ordre de ne pas y toucher ; tout au plus était-elle autorisée à l’épousseter avec son plumeau.

Naguère, Aurélie avait eu un coup de foudre dès qu’elle avait vu ce meuble. Romain l’avait donc monnayée à un jeune peintre Roumain qui faisait du porte à porte. L’artiste avait expliqué à la fillette que les nuages bleu clair peints en haut, c’était le ciel. Sur les portes fermées, il avait finement dessiné des fleurs des champs, multicolores, car « les fleurs, c’est la vie ». Elle était maintenant au ciel, cette fleur qui était sa vie.

Ouvrir l’armoire, aujourd’hui : l’exercice était risqué psychologiquement. Il faut attendre qu’une force vous pousse, un jour, pour aller vous confronter à la réalité. Être prêt. Encore faut-il sentir que le tumulte des émotions est apaisé. Or, il doutait encore, quand il approcha la clé de la serrure, qu’il pût supporter l’épreuve. Il prit son temps. Les deux portes s’entrebâillèrent. Celle de gauche crissa un peu quand il l’ouvrit davantage. Une bouffée d’air renfermé, semblable à celle de foin mêlée à du bois, lui picota l’intérieur du nez. D’un coup d’œil, la vue de tous ses vêtements et objets le submergea. Aurélie était là, plus présente que jamais. Son âme l’habitait. Il tremblait. L’étagère du haut portait quelques objets. Le plus brillant : une petite parure de faux diamants qu’elle arborait quand elle jouait « à la dame ». Il n’y aurait jamais de dame… La course de la vie s’était arrêtée net à douze ans. Il aurait été si fier de la femme qu’elle aurait pu devenir. En examinant le bijou, il remarqua que le fermoir était cassé. Il le reposa, saisit et secoua doucement la fameuse tirelire en forme de canard ; quelques pièces y faisaient encore un drôle de bruit. Une photo de fête foraine le propulsa, quatre ans en arrière, dans la voltige d’un manège où tous deux, une après-midi durant, avaient goûté à l’enivrement tourbillonnant du monde vu de haut. Ému, il redécouvrit aussi ses petites lunettes de soleil, cerclée de plastique rouge sang, parsemé de pois blancs.

Son pouls s’accéléra. Il la sentait si proche, si vivante. Quelque chose d’Aurélie était venu se poser sur lui ; comme si, après ces mois de silence absolu, il entrait en contact avec elle d’une autre façon. Il y avait aussi ses petits cahiers d’écolière qu’il n’osa ouvrir. Juste le titre : Cahier de vie figurait sur la couverture. C’était le plus ancien, celui qu’elle tenait à la maternelle. Cahier de vie… cahier de mort ? Trop intimes, il les laissa fermés. Il leva une poupée genre Barbie, décoiffée qui gisait à côté d’un Dictionnaire pour les 12-14 ans un peu trop consulté. Il l’ouvrit, le feuilleta, s’arrêta sur la planche consacrée aux oiseaux qu’elle avait enjolivée à sa manière. Elle était douée pour la peinture, la caricature.

Une colère sourde montait. Un an et trois mois déjà que cet accident sordide avait eu lieu. Au début, abasourdi, il avait reçu la nouvelle de plein fouet. 7 heures du matin : Madame et Monsieur Mougeain, la patronne de Florence et son mari, s’étaient présentés sur le pas de la porte. Que faisaient-ils là ? : « Monsieur Germont, Romain Germont ? Oui, oui… Nous avons une nouvelle importante à vous annoncer. Nous avons été prévenus, il y a deux heures ». Ce qu’il avait d’animal en lui s’était crispé. Que faisait la patronne de son ex-femme et son mari, ici, si tôt le matin ? Il s’attendait à un accident, pas à une catastrophe. Petit à petit, son esprit imprima l’information : « Votre femme et votre fille ont eu un grave accident sur l’autoroute A4… leur voiture a été percutée par un camion qui venait en sens inverse… le chauffeur ivre a été tué sur le coup. Elles, elles sont… C’est fini… »

Tout de suite, le déni s’installa : « Mais, c’est impossible. Elles ne sont peut-être que blessées ? ». Madame Mougeain fit non de la tête, l’air désolé. Elle l’aida à s’asseoir. Plus besoin de mots dans ces cas-là, mais de gestes. Il saisit un coussin et le serra très fort… le choc était intérieur, violent, comme une balle logée au fond du cœur qui déchire tout… les larmes et les sanglots restaient figés dans ce bouclier de douleur. « C’est nous qui avons été prévenus, car elle portait sur elle nos coordonnées pour les personnes à prévenir en cas d’accident. Puis, nous sommes venus vous le dire. Nous allons vous accompagner à l’Hôpital où elles ont été transportées, si vous voulez. » Il avait suivi, totalement sonné.

La suite ? L’atroce reconnaissance des corps disloqués. Des semaines sous calmants. C’est un couple d’amis très proches qui l’avait assisté, pendant un mois. Un texto, un coup de fil, un week-end en Normandie où l’on parlait de tout et de rien. Il savait ce...