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Vania de Gila-Kochanowski

De
422 pages
Vania de Gila-Kochanowski, Tsigane d'origine lettonne, docteur en linguistique en Sorbonne et en anthropologie à Toulouse, a été le premier grand savant de son peuple. Infatigable combattant pour la cause de sa langue et de son ethnie, il s'est battu sur tous les fronts : linguistique, politique, anthropologique, historique ou encore littéraire. Cet ouvrage retrace son parcours depuis les forêts lettones jusqu'au Quartier latin de Paris, en passant par l'Inde. Les Tsiganes trouveront dans ce livre un exposé et une première initiation à ses travaux.
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Jean-Claude MÉGRETVania de Gila-Kochanowski
Un savant tsigane
Vania de Gila-Kochanowski, Tsigane d’origine let- Vania de tonne, docteur en linguistique en Sorbonne et en
anthropologie à Toulouse, a été le premier grand savant
de son peuple. Infatigable combattant pour la cause Gila-Kochanowskide sa langue et de son ethnie, il s’est battu sur tous
les fronts: linguistique, politique, anthropologique,
historique, littéraire et artistique. Cet ouvrage retrace Un savant tsigane
son parcours depuis les forêts lettones où il
nomadisait jusqu’au Quartier Latin de Paris, où il continuait
ses recherches, en passant par l’Inde qu’il parcourut
jusqu’à sa mort. Les Tsiganes trouveront dans ce livre
un exposé et une première initiation à ses travaux,
mais aussi à l’histoire de leur peuple et à ses enjeux.
Le récit est accompagné de nombreuses illustrations
ou documents inédits, mais aussi de textes en romani
accompagnés de leur traduction.
Jean-Claude MÉGRET, disciple et ami de Vania de
Gila-Kochanowski, l’a accompagné et représenté
dans de nombreuses manifestations, conférences
et colloques tant en France qu’à l’étranger. Il
a collaboré à de nombreuses publications de
personnalités du monde tsigane et il a été fait membre d’honneur
de Romano Yekhipe France et de la World Gypsy Union.
Photographie de couverture :
portrait de Vania de Gila-Kochanowski
© Pascal Nieto.
35 €
ISBN: 978-2-343-12085-0
HC_GF_MEGRET_VANIA-DE-GILA-KOCHANOWSKI.indd 1 05/06/17 13:41
Vania de Gila-Kochanowski
Jean-Claude MÉGRET
Un savant tsigane
















Vania de Gila-Kochanowski

Un savant tsigane

























Jean-Claude Mégret

























Vania de Gila-Kochanowski

Un savant tsigane





















































































































Du même auteur

Dictionnaire de la Romani Commune. Dictionnaire français-anglais-romani
et romani-français avec étymologies (en particulier en hindi et sanskrit)
et équivalences dialectales en kelderari, manush et kalo. Ed.
L'Harmattan, Paris, 2016. ISBN 978-2-343-08059-8.

Ouvrages en collaboration ou participation

Précis de la langue romani littéraire, en collaboration avec Vania de
GilaKochanowski, Ed. L'Harmattan, Paris, 2002. ISBN 2-7475-3779-X

La Prière des Loups, récits tsiganes, Vania de Gila-Kochanowski, Ed.
Wallâda, Port-de-Bouc, 2005. Texte de présentation, biographie et
bibliographie. ISBN 2-904201-23-8 et ISSN 0756-1210

Il était une fois les Bohémiens, Lick, Ed. Wallâda, Port-de-Bouc, 2003.
Quatrième de couverture. ISBN 2-904201-32-7 et ISSN 0756-1210

Enfances tsiganes, Lick, Ed. Wallâda, Port-de-Bouc, 2007. Introduction et
quatrième de couverture. ISBN 978-2-904201-45-5

Romanestan, l'île du peuple rom, Lick, Ed. Wallâda, Port-de-Bouc, 2010.
Quatrième de couverture et annexes historiques, pp. 161-182. ISBN
9782-904201-56-1




























© L’Harmattan, 2017
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.editions-harmattan.fr

ISBN : 978-2-343-12085-0
EAN : 9782343120850

Vania de Gila-Kochanowski
1Le petit Tsigane aux chaussures trop grandes

1 Ainsi que me le décrivit Mutsa, « Le Chat », au soir du 23 juillet 2011. J'ai d'ailleurs
longtemps porté un polo trop grand pour lui, que m'avait donné Vania un jour où j'avais
froid.
7 Avertissement

En écrivant ce livre, j'ai bien conscience que je me ferai des ennemis et aussi
de faux-amis car pour montrer l'homme, son parcours et son œuvre, il va me
falloir le montrer tel qu'il était, avec ses qualités mais aussi quelques défauts.
Ses détracteurs auront tort de s'en réjouir car à mon sens, cela les accable
encore plus. Vania était un homme généreux et courageux dans ses souffrances
et peu de mains se sont tendues pour l'aider, même pour un petit bout de
chemin.
Je pense aussi que ses enfants et petits-enfants me sauront gré d'avoir tenté
de leur restituer ce que j'ai entrevu de lui et qu'ils n'auront peut-être pas connu.
Cette vérité humaine ne retire rien à l’œuvre qui est considérable. Au contraire,
elle l'éclaire.
Il faut se rendre compte qu'avec Vania, il y a un avant et un après dans la
connaissance de la langue et de la culture tsigane. Ce n'est pas sans raison qu'il
a été qualifié de « Galilée » tsigane. Contre les « tsiganologues », il a inventé la
1ramnologie . Thomas Acton, le titulaire et fondateur de la chaire « Gypsy
Studies » de l'Université de Greenwich à Londres me confiait en l'an 2000 qu'il
avait été fier d'avoir pu connaître, au cours de sa vie, les trois grandes
personnalités tsiganes qui ont fait sortir de la préhistoire les études sur leur
peuple. Et Vania était de ceux-ci, il n'est que de voir les contorsions de ses
contradicteurs pour éviter, occulter, déformer et pour finir, pourquoi pas,
s'attribuer ses découvertes.

Je ne pouvais faire autrement que d'enfreindre quelque peu le tabou de sa
vie privée. Je m'en excuse par avance. Mais je n'ai pas souhaité solliciter les
souvenirs que les enfants avaient gardés de leur père. Ces moments privilégiés
d'intimité, il m'a semblé qu'ils devaient les garder précieusement dans leur
mémoire, aussi, ne leur ai-je pas demandé de les partager.
Si j'ai enfreint un tabou en publiant des photos de ses défunts, je ne l'ai fait
qu'à sa suite. En effet, dans son second doctorat, celui d'anthropologie, il utilise
comme illustrations, des photos de personnes décédées appartenant à son clan
familial. C'est dire à tel point il était engagé de tout son être puisqu'une
vingtaine d'années plus tôt, il avait de même été contraint de faire venir sa
propre mère devant le jury de thèse pour attester de la véracité de sa langue
maternelle.


1 Terme que d'autres vont reprendre sous le nom de romanologie, ramnologie ou romologie.
Il s'agit bien entendu de l'étude scientifique du monde tsigane, mais vue de l'intérieur, en
profondeur, par des savants qui sont eux-mêmes des Roma, et non une étude extérieure où
des non-Tsiganes, des Gajé, essaient de disséquer un monde qu'ils ne comprennent pas,
épinglent des faits déconnectés comme des papillons morts et plaquent des étiquettes qui
ne reflètent que leur propre ignorance et leurs propres préjugés.
9 Je m'excuse par avance pour tout ce que cet ouvrage a d'approximatif. J'ai
sollicité quelques personnes qui l'ont bien connu pour compléter les
informations recueillies et m'aider à faire les rectifications nécessaires. Mais
cela présente de grandes difficultés car elles sont de plus en plus rares et la
mémoire est volatile. J'en donne un exemple à la fin, lorsque le professeur
Thomas Acton commet une erreur dans ses propres souvenirs. Il était donc
temps de mettre l'essentiel par écrit.
Une autre difficulté réside dans le fait que même en étant proche de Vania
ces dernières années, il était parfois impossible de savoir exactement où il était
et ce qu'il faisait. En témoignent ses derniers périples en Inde, en Pologne, en
Lettonie et en Angleterre.
Toute la partie de sa vie précédant son arrivée à Paris est très peu
documentée et son évocation est basée presque uniquement sur ses propres
souvenirs. La documentation dans les pays d'origine a souvent été détruite. Ce
qu'il en reste serait très difficile et fastidieux à vérifier puisque la guerre est
passée par là. La domination allemande puis soviétique a effacé presque toutes
les traces. Ainsi, près de la moitié de sa tribu a été exterminée et comment
retrouver des survivants qui avaient presque tout perdu, en oubliant parfois
jusqu'à leur langue ?
Avec Huguette Tanguy, nous avions à plusieurs reprises aidé Vania à mettre
en forme sa biographie. C'est donc sur l'architecture de cette dernière, publiée
1par exemple dans « La Prière des Loups » que je m'appuie pour l'essentiel.
Les autres documents sont évidemment sa correspondance dans laquelle j'ai
largement puisé, les notes prises de mémoire à la suite des entretiens que j'ai
eus avec lui, quelques articles de presse et les rares témoignages existants,
parfois publiés ça et là. Il y a nécessairement des erreurs pour la part
d'interprétation qui était inévitable.
J'ai longtemps joué les Saint-Thomas, voire les apprentis sorciers,
demandant sans cesse à Vania des preuves de ce qu'il avançait, allant côtoyer
ses détracteurs pour avoir leur version des faits. Je n'ai jamais pris l'intégrité,
l'honnêteté intellectuelle de mon maître en défaut. Il pouvait être naïf, il ne
savait pas tout mais il a toujours été de bonne foi. Une de ses amies a écrit un
jour : « Même quand il est visionnaire, c’est lui qui a raison. Au début, on n'est
pas d'accord avec lui bien qu'il croie toujours avoir suffisamment expliqué,
mais après, on reconnaît que c'est lui qui a raison... »
En étudiant son lexique, j'ai bien des fois failli abandonner un mot dont je
ne trouvais pas l'origine... et puis, je finissais, contre toute attente par la
découvrir au moment précis où j'allais renoncer.
1 Vania de Gila-Kochanowski, La Prière des Loups, Récits tsiganes, Ed. Wallâda, 2005.
10 En ce qui concerne sa biographie, j'ai rencontré des contradictions et il m'a
fallu parfois des heures de travail pour trouver l'explication recherchée. Cela a
été un travail de fourmi, parfois une heure pour écrire une phrase. Le travail de
recherche scientifique exige de la ténacité et de la constance. Il ne consiste pas
à changer de point de vue au fur et à mesure des circonstances et des
expériences. Aucune conclusion n'est certes définitive. Mais une expérience
peut très bien rater car son protocole peut avoir ignoré ce que l'on nomme des
« variables cachées ». L'essentiel reste la vision théorique générale, qui ne peut
varier au gré des vents dominants.
Ainsi, au bout du compte, je sais à présent que l'on peut faire confiance à
Vania, il a toujours fait preuve de sincérité. Et sa vérité, j'ai essayé de
l’approcher au plus près. D'autres recherches restent à effectuer qui n'étaient
pas en mon pouvoir. Il restera beaucoup de travail d'investigation et d'exégèse à
d'autres générations de chercheurs : historiens, linguistes, anthropologues... Ce
vaste chantier reste ouvert.

Si au cours de ce récit, certains protagonistes tsiganes sont présentés comme
des adversaires ou sous un jour défavorable, c'est un peu par la force des
événements. Vania n'était animé d'aucune haine, d'aucun mépris pour les divers
membres ou les diverses composantes de son peuple. Lorsqu'il était trahi, il
trouvait toujours une excuse à celui qui lui faisait défaut. Je ne vois donc pas ce
qui m'autoriserait à m'ériger en juge à sa place. Les seuls coupables sont à
rechercher parmi ceux qui ont organisé un demi-millénaire d'oppression contre
les Tsiganes en les maintenant dans la misère et l'ignorance. Bien sûr, ceux-là
ne me feront aucun cadeau concernant ce livre. Mais je ne crois pas qu'ils
m'attaqueront de front, ils le feront plutôt par leurs voies détournées habituelles,
par les mêmes pratiques insidieuses dont ils ont usé et abusé contre lui.

Vania était navré d'être parfois mal perçu par les siens parce qu'il était fin
lettré, ne nomadisait plus vraiment (quoique !) et n'avait pas derrière lui toute
une vitsa pour le soutenir. Mais il était enthousiaste lorsque les Tsiganes
reconnaissaient enfin en lui, dans ses paroles ou dans sa danse, la vérité de leur
culture millénaire.
Il ne faut pas s'y tromper. Souvent, d'ailleurs, ces divergences n'étaient
qu'une apparence. Je pense à ce Gitan que j'ai retrouvé un automne, se
réchauffant dehors en brûlant quelques planches et quelques cagettes et qui lui
avait déclaré : « Vania, je sais que tu as raison, mais je ne peux pas te suivre, je
suis pauvre, ils ont l'argent et j'ai des enfants à nourrir ». Nous en avons tous
connu beaucoup de ses semblables, de ceux qui s'en allaient ainsi en ne
demandant que du feu comme le dit le poète. Et je ne parle pas de ceux qui
furent achetés pour un bout de terrain, menacés de mort ou, parfois,
malheureusement, exécutés parce qu'ils ne se laissaient pas corrompre.
Je reste malgré tout frappé par sa profonde compréhension, sa profonde
compassion, même dans la plus grande adversité.
11 Vania ayant été très impliqué dans l'histoire du mouvement tsigane mondial,
un certain nombre d’événements et de personnalités marquants de celle-ci sont
évidemment évoqués. De plus amples développements y sont consacrés par
ailleurs dans un autre livre en préparation mais il y aura bien évidemment des
redites entre les deux ouvrages. Cela ne peut en être autrement...
Tout n'est pas dans ce livre, tous n'y sont pas, et parfois non des moindres.
Qu'ils me pardonnent. C'est qu'il aurait fallu dix vies comme la mienne pour
rendre compte de la sienne. Il a aussi fallu faire un choix d'exposition. Plutôt
que strictement chronologique, je l'ai préférée thématique. En effet, certaines
problématiques scientifiques ou socio-politiques qui requièrent des
connaissances plus spécialisées et en tous cas moins accessibles se seraient
avérées plus malaisées à appréhender si elles avaient été éparpillées au fil des
pages. Il en est ainsi, par exemple de la question des « migrations aryennes... »
qui préoccupa Vania tout au long de sa vie d'adulte. Le livre présente donc
volontairement un aspect patchwork, à la fois dans les divers sujets évoqués, les
diverses langues employées, les personnages mis en scène... etc. Cela constitue
une véritable mise en abîme qui permet de mieux mesurer la profondeur des
problèmes et la diversité culturelle des protagonistes. Il n'est ni une véritable
biographie, ni un roman, mais un collage de divers thèmes et de divers
épisodes. J'y ai joint un certain nombre de documents anciens, rares ou inédits
écrits par Vania.
Ces choix impliquent une contrepartie : redonner à la fin de l'ouvrage, afin
qu'elle serve de repère au lecteur, une chronologie fidèle à celle que nous
avions mise au point ensemble, mais enrichie de quelques faits et précisions
glanés ultérieurement.
D'autre part, cet ouvrage est aussi un parcours à travers près de dix
décennies de l'histoire des Tsiganes dont la plupart des chapitres n'avaient pas
été évoqués par ailleurs. C'est aussi une initiation aux problématiques
linguistiques de la romani. Puisse-t-il avoir une certaine utilité pour la jeunesse,
ne serait-ce qu'à titre d'introduction à des études plus poussées. Il m'a été
difficile de ne pas prendre parti mais j'ai essayé de le faire de façon mesurée. Je
ne prétends pas à une objectivité factice qui ne serait qu'un leurre. Que d'autres
s'expriment de façon aussi exhaustive et documentée sur ces sujets... s'ils le
peuvent et s'ils en ont le courage. Je pense en particulier aux personnes et aux
organisations qui s'estimeraient injustement traitées par mes propos. A ceux-là
je rétorque par avance trois choses. La première, c'est que la plupart du temps
ces propos ne sont pas les miens mais ceux de Vania ou d'autres protagonistes.
La seconde c'est que j'attends toujours comme beaucoup d'autres que soit écrite
par ces gens l'histoire de ces divers événements mais quand on voit par
exemple que n'ont bien souvent été publiés ni comptes-rendus de congrès, ni
résultats d'élections, on est en droit d'en douter. Enfin, pour beaucoup de
12 responsables eux-mêmes, une lecture attentive leur permettra sans doute
d'apprendre beaucoup de ce qui leur est passé inaperçu ou qu'ils ont oublié.

Pour finir, je reconnais que cette biographie de mon maître et ami, si
attachant et que j'aimais beaucoup, prend parfois l'allure de ma propre
autobiographie. C'était prévisible et inévitable, même si je ne l'ai connu qu'une
douzaine d'années. S'il m'a semblé plus vivant de le mettre parfois en scène à
travers nos dialogues, ce n'est pas pour me mettre en valeur. Je ne suis que
l'élève et il restera à jamais mon maître.
Lors de nos rencontres, je me moquais parfois un peu de lui en disant qu'il
était mon « gourou ». Il n'aimait pas cela, mais le fait est, qu'en tant qu'élève, et
compte tenu de son âge, je l'ai parfois assisté dans ses tâches quotidiennes.
Nous avons donc, à l'occasion, vécu « à l'indienne » nos relations de maître à
élève.
Quelques autres personnes ont été plus proches de lui que je ne l'ai été, je
pense bien entendu à Huguette qui l'accompagna tout au long des dernières
années de sa vie et de qui je suis immensément redevable. Je suis désolé de
parler d'elle ici et de l'évoquer épisodiquement dans ce livre, sachant que sa
réserve et sa modestie détestent cela. Mais comment faire autrement alors
qu'elle l'a soutenu et accompagné dans ses combats durant un quart de siècle ?
Elle aurait pu, depuis longtemps, entreprendre l'écriture d'une telle biographie.
Il se trouve qu'elle et lui m'ont fait légataire non seulement de ses livres et
archives personnelles mais aussi de celles de l'association. Nous avons
d'ailleurs prévu que ce trésor soit au plus tôt rendu accessible au public dans un
1fonds documentaire au nom de Vania de Gila-Kochanowski .

Mais en attendant, l'écriture de cet ouvrage était un devoir moral tant que
son souvenir nous restait bien vivant.
Il reste, bien entendu, que je ne suis et ne veux être qu'un passeur. Si
l'écriture de ce livre a été pour moi un travail d'élucidation de certains points,
d'approfondissement, l'ouvrage achevé se veut un travail de restitution. S'il
traite au passage d'histoire, de politique et de linguistique, sujets que certains
trouveront sans doute parfois trop ardus, n'oublions pas que Vania était un
grand savant et qu'il fallait donc en passer par là. Vania fut le premier Tsigane à
obtenir un doctorat. Il l'a fait en Sorbonne, l'une des plus prestigieuses
universités du monde. Il est à mon avis et à l'heure actuelle toujours le seul à
avoir soutenu brillamment deux thèses (doctorat d'Université et doctorat d'Etat)
toutes deux sur des questions tsiganes.
Les non-spécialistes pourront s'ils le souhaitent sauter certains passages du
livre dans un premier temps mais n'oublions pas que l'héritage de Vania est
l'héritage du peuple tsigane tout entier, et en particulier de sa jeunesse, en

1 Le legs sera effectué le 7 avril 2015 à la Maison Méditerranéenne des Sciences de
l'Homme d'Aix-en-Provence.
13 laquelle il n'a cessé d'avoir confiance et à qui il s'est adressé directement sur
toutes les scènes du monde et dans chacun de ses ouvrages.
C'est donc aussi exprès que j'ai laissé certains extraits dans leur langue, leur
dialecte ou leur orthographe d'origine quitte à les traduire ensuite, je considère
qu'ils constituent un témoignage et un matériau précieux. Puisse ce livre
contribuer à l'éducation du peuple tsigane et de sa jeunesse. J'espère avoir été
juste et fidèle. A tous de s'en emparer.

Ushten Romale !

Quelques abréviations

VGK : Vania de Gila-Kochanowski
H.T. : Huguette Tanguy
JCM : Jean-Claude Mégret
RYF : Romano Yekhipe France
E.T. : Etudes Tsiganes

Remarques

Le mot « Tsigane » est orthographié ainsi, excepté lorsqu'il s'agit
d'associations ou de citations d'ouvrages anciens où il avait été orthographié
« tsigane ».
De même le mot Rom et ses dérivés ne sont orthographiés qu'avec un seul
« r ». J'ai exceptionnellement ajouté un accent à la fin de l'adjectif pour sa
prononciation correcte en français et donc écrit « romané ».
14 Qui nous dira, qui nous dira ce qu´il savait ?
Il est parti dans la nuit noire
Emportant ce qu´il y avait
Dans sa mémoire

Il est au royaume du loup...

C´en est fini du bohémien...

Lenny Escudero


Introduction


Le printemps est beau et les rives de l'Oise sont fleuries. Mon administration
m'a autorisé à m'absenter une journée de ma Corrèze et j'ai dormi chez
Huguette Tanguy à Saint-Maurice avant de l'emmener au petit matin,
directement à l'hôpital de Clermont. C'est là qu'il nous attend, à la morgue,
depuis le 18 mai, pour son dernier voyage. Nous sommes bientôt rejoints par
son fils Saster que je rencontre pour la première fois. Il est venu avec son
épouse Dominique, sa belle-sœur et ses filles. Son frère Sacha n'a pu quitter le
Gabon à temps pour être présent avec nous.
La messe a lieu en l'église Saint-Samson de Clermont-de-l'Oise. Je ne fais
que quelques photos de loin pour ne déranger personne. Nous sommes dans la
plus stricte intimité. J'ai apporté les deux drapeaux. D'abord, celui, historique de
la Romani Union qui a transité par l'Inde. Puis le nôtre, brodé d'or qui porte la
vraie roue d'Ashok en son centre. C'est la roue du dharma. Vania était
catholique mais il pensait qu'il n'y avait qu'un seul Mahadev.
Ensuite notre petit groupe de voitures se rend au crématorium de Beauvais.
Sur le trottoir, je téléphone à Pierre Young pour lui annoncer le décès et les
obsèques. L'incinération va durer deux heures interminables. Il n'y a rien à voir,
même pas les flammes. Dans la petite salle d'attente, je romps un peu l'ennui et
la tristesse en faisant le discours dans sa romani commune. Heureusement, j'ai
prévu la traduction car personne d'autre chez lui n'a appris sa langue. C'est
dommage, ses petites-filles le regrettent un peu.
Je revois encore le choc de Saster lorsque le préposé lui remet l'urne tiède
entre les mains. Il blêmit, embarrassé : Vania n'est plus mais un peu de sa
chaleur est restée.
Nous sommes le mardi 22 mai 2007.




15 Enfance
Le 6 août 1920, les Tsiganes des clans de Gila et de Stanga campent dans
une forêt près de Cracovie. Une des leurs, Aleksandrina est en proie aux
douleurs de l'enfantement. Non loin de là, un autre enfant vient de naître dans le
courant du mois de mai. Peut-être les Roma ont-ils été attirés par l'étoile de ce
1petit Karol Wojtyla que le monde ne connaît pas encore . Les chemins tsiganes
sont ceux du destin. Les chevaux dételés s'ébrouent dans la clairière à l'écart
des tentes que l'on a dressées la veille. Le soleil est levé, il fait bon et la vie
dans les shatr'a est plus agréable que dans les roulottes. Au printemps, ils ont
quitté la Latgale catholique et les bicoques qu'ils avaient louées à quelque
hobereau pour la mauvaise saison où le froid est si vif. Cette année, ils ont pris
la direction du sud-ouest, vers la Pologne. Sans doute ont-ils emprunté le
chemin des écoliers pour se rendre non loin de là, au pèlerinage de
Cz ęstochowa, celui de la Vierge Noire, le 15 août. Les relations n'étaient plus
très faciles à l'est, avec l'Union Soviétique. On s'est battu tout le printemps avec
acharnement en Latgale et les Tsiganes sont convaincus que leurs prières vont
2ramener la paix parmi les hommes .
"Amaro Dad, savo san ade bolipe...
De amenge, adadives, amaro sabdivesuno maro... "
(Notre Père qui êtes aux cieux...
3Donne nous, aujourd'hui, notre pain de chaque jour)
Sous une tente, la petite L'iksandrina a souffert toute la nuit et n'a connu la
délivrance que sur les cinq heures de l'aube. Le bébé est petit mais vif, il
commence une longue vie qui lui fera traverser le siècle et ses tourments. Un
certain Jan Kochanowski, lointain parent et descendant du poète polonais de la
Renaissance lui donne son propre nom comme nom de baptême gajikano.
"San Mari, Isosekiri day,
Mang Devles vash amenge papanenge... "
(Sainte Marie, Mère de Dieu,
4Priez pour nous, pauvres pécheurs...)
1 Né le 18 mai 1920, il deviendra Pape sous le nom de Jean-Paul II. Toute sa vie, Vania
cherchera à le rencontrer.
2 La paix avec la reconnaissance de l'indépendance lettone sera signée le 11 août.
3 Prières in Parlons Tsigane, Vania de Gila-Kochanowski, Ed. L'Harmattan, Paris, 1994,
pp. 166-167
4 Littéralement, « Sainte Marie, mère de Jésus, prie Dieu pour nous, pécheurs... » On
remarque que dans ces prières, les Tsiganes tutoient Dieu et la Vierge. D'autre part, même
si Vania les a remaniées, par exemple ici en substituant le sanskrit « pāp » au persan
« bezex » utilisé par les Tsiganes pour « péché », on ne peut douter que leur ancrage soit
ancien dans les pratiques de sa tribu.
16 Ces prières catholiques qu'il retranscrira trois quarts de siècle plus tard, l'ont
accompagné sa vie durant. Jamais il ne reniera sa foi en un Dieu bon pour
l'homme. Et à l'aube du XXIè siècle, il fera sa confirmation en prenant le
prénom de Marian en signe de dévotion à la Vierge.

Il est par ailleurs remarquable que ce nom de Kochanowski ait aussi été
donné bien auparavant à Konstantin, le père de l'enfant. Comme tous les
Tsiganes du monde, ils ne se préoccupent pas trop de ces noms d'état civil
1imposés par les Gajé . Seuls comptent leurs « petits noms » tsiganes. Pour le
bébé ce sera Luka. Et comptent aussi leurs noms de clans. La maman, c'est
officiellement Rosalia Petrov, épouse Kochanowski, mais c'est surtout
Al'eksandrina Zhilonko dont le diminutif est L'iksandrina. Du côté maternel, il
2appartient donc aux clans de Zhila , qu'il francisera en Gila, et de Stanga. Du
côté de son père, Kost'a, il affirme être des clans d'Alekseyev et de Frounzé, ce
que nous essaierons d'éclaircir plus loin. Les deux époux appartiennent à des
clans en apparence fort différents de Tsiganes balto-slaves.

Du côté paternel, ce sont des Tsiganes très intégrés, ayant souvent des
appartements ou des maisons en ville, y compris dans la capitale Riga, et ils
suivent une tradition militaire ancestrale. Dès la bataille de Grundwald
(Tannenberg) en 1410, ils ont soutenu les princes polonais contre les
envahisseurs teutoniques et pour l'indépendance. En cela, ils ressemblent fort
aux Tsiganes de Moscou qui vont aider le Tsar à repousser l'invasion
napoléonienne. En ces débuts du XXè siècle, nombreux sont ceux qui parmi
eux, se sont couverts de gloire sur les champs de bataille et sont devenus
officiers. Malheureusement, beaucoup tomberont au cours des conflits
mondiaux et Kost'a sera l'un de ceux-là.


1 Deux frères Manouches de mes voisins et amis ont exactement les mêmes noms et
prénoms à l'état-civil, ce qui les amuse beaucoup mais ne les gêne absolument pas.
Personne dans leur campement n'a jamais utilisé ces noms pour les désigner et ils n'y sont
connus que par leurs petits noms tsiganes.
2 Dans cet ouvrage, j'ai utilisé la transcription standard en alphabet romain des noms slaves
et indo-romani, telle qu'elle est aussi utilisée et exposée par Vania lui-même. Ici, donc,
« zh » correspond au français « j » de « pyjama » ou « g » de « girafe ».
17


L'iksandrina, mère de Vania.

Du côté maternel, ce sont plutôt des nomades et Vania évoque de façon
emblématique son oncle Igna, « le plus grand des voleurs de chevaux de la
Baltique ». En fait, comme dans toute l'Europe septentrionale balto-slave, on ne
pratique le nomadisme que le printemps et l'été, et le plus souvent, on plante les
tentes dans les grandes propriétés seigneuriales, traditionnellement très souvent
18 accueillantes pour les Tsiganes. A la saison froide, on s'abrite dans les maisons
des faubourgs pauvres, fréquemment dans le même quartier que les Juifs.

De son enfance, passée à nomadiser jusqu'à l'âge de neuf avec son clan
maternel, Vania donnera de belles descriptions, vivantes et bucoliques, dans ses
1magnifiques Récits regroupés sous le titre de La Prière des Loups . Il en
parlera comme du paradis perdu des Tsiganes lettons : « De nombreux fleuves
tranquilles ou tumultueux traversent les forêts... qui poussent à proximité de la
Mer Baltique. Auprès d'eux nous plantions nos tentes et, le soir, les Russes, les
Polonais et les Lettons se rassemblaient à côté de nos feux pour écouter nos
chansons accompagnées de guitares et de violons. Et quel plaisir pour les yeux
de regarder nos filles, nos garçons et nos enfants danser ! De temps en temps,
on entendait aussi des oiseaux qui se joignaient à nous dans cet "opéra"
2tsigane... »
J'ai trop souvent entendu des soi-disant voyageurs qui n'avaient de leur vie
jamais quitté leur campement-bidonville répéter la calomnie que Vania était un
Gajo qui n'avait jamais voyagé. Nous savons trop bien quels sont ceux qui se
sont complu à répandre ce genre de rumeurs et pourquoi ils ont agi ainsi. Nous
ne manquerons pas, d'occasions pour les dénoncer au passage. Mais d'ores et
déjà, qu'ils en soient pour leurs frais, Vania ne cessera jamais de voyager.
Jusqu'à sa mort, il ne se lassera de parcourir passionnément ses patries et pour
finir il ne rêvera que de s'évader de sa petite chambre d'hôpital.
Dans Pashe Yag, il décrit la vie à la halte dans la forêt : « Nous, les enfants,
comme des fourmis, nous apportions de l'eau, ramassions du bois... » et il finit
par s'endormir, bercé par les chevaux qui s'ébrouent près de lui. Et puis il y a
cette belle évocation d'un amour d'enfance, dans Ru, où il a protégé le
campement en chassant le loup au loin.
Sans doute que le souvenir le plus déterminant pour sa future carrière est
celui d'un épisode où il prend conscience de la richesse de la langue romani et
qu'il nous livre dans l'introduction du Précis. C'est un devoir de le reproduire in
extenso :
« Je me souviens du jour où, revenant de mon école primaire, je scandais
les vers d'Adam Mickiewicz. En essayant de les déclamer en romani, les mots
me manquaient et je me suis plaint à mon grand-oncle Igna - un des plus
célèbres voleurs de chevaux de la Baltique... qui avait enlevé aussi une
religieuse, devenue par la suite sa femme. Il m'a répondu ironiquement en me
citant le dicton polonais : Pieczone go bki nie wlec  do g bki "Les pigeons
tout cuits ne se poseront pas devant ta petite gueule". Quand je le regardai,
étonné, il reprit son air sérieux :

1 Vania de Gila-Kochanowski, La Prière des Loups, récits tsiganes, Editions Wallâda,
2005.
2 VKochanowski, Le Roi des Serpents, contes tsiganes, Editions Wallâda,
1996, Introduction p. 11.
19 - Gajo ! A l’école, tu apprends ton polonais mot à mot. Et tu veux parler
aussi aisément la romani sans l'apprendre ?
 Où veux-tu que je l’apprenne, il n'y a pas d'école tsigane !
 Tu as ta tante, qui est religieuse, tes oncles militaires… Tu apprendras
auprès d'eux, si tu le veux, un vocabulaire très varié. »
Mais revenons-en aux clans de ses parents pour préciser leurs différences
qui ne sont pas si grandes que cela, et en tout cas bien moindres qu'avec celles
des groupes de Tsiganes roumains qui pénètrent dans l'aire balto-slave à partir
de leur libération de l'esclavage en 1855. En effet, il faut considérer le vol de
chevaux comme une activité qui n'est pas toujours illégale. Voler des chevaux à
l'ennemi dans les régions frontalières, à une époque où la cavalerie n'est pas
encore motorisée, c'est-à-dire à une époque où les chars n'ont pas pris la place
des chevaux, est une activité auxiliaire de l'armée. Si elle s'accompagne d'une
certaine défiance et d'un certain mépris de la part des troupes régulières, elle est
aussi nécessaire. A titre d'exemple, cette pratique existera encore, de part et
d'autre de notre frontière durant la Guerre d'Espagne de 1936. Enfin, le clan
maternel de Vania est bien intégré aux mouvements sociaux-politiques du début
1du siècle. Il suffit de lire son premier roman, intitulé Romano Atmo qui est une
chronique de l'activité révolutionnaire de sa grand-tante Man'a en 1905 pour
s'en convaincre. Plus tard, son oncle Shana sera député au Parlement letton.
Mais ces petites différences suffisent à séparer le couple. Sous la pression de
son clan, Konstantin demande la séparation et s'engage dans l'armée. Vania n'en
entendra parler que de loin en loin. Sa mère se remarie et son beau-père lui
mène la vie dure. Il reste cependant très attaché à une mère aimante dont il
parle toujours avec émotion. Parmi ses premiers souvenirs d'enfant, il nous
livre celui-ci qui est riche d'enseignements : « Ma "pauvre maman chérie" était
une petite belle femme très volontaire mais ne sachant pas lire. Je me souviens,
2un jour, à Dunabourg , près du cimetière, elle m'avait emmené pour dire la
bonne aventure. Elle ne lâchait pas la main de la personne et elle regardait
tous les traits de son visage quand elle lui parlait. On pourrait traduire plus
facilement le russe gadalka, non pas par "diseuse de bonne aventure" mais par
"devineresse". » Encore une fois, que ceux qui l'ont traité de Gajo en soient
pour leurs frais.
Pour le bonheur de l'enfant, le remariage apporte des demi-frères et des
1 Vania de Gila-Kochanowski, Romano Atmo, L'âme tsigane, Ed. Wallâda, 1992.
2 Actuellement Daugavpils. En Lettonie, les villes portent souvent trois noms, un nom
letton, un nom allemand (ici Dünaburg, francisé en Dunabourg) et un nom russe (ici,
Dvinsk).
20 demi-sœurs avec lesquels il vit en bonne entente et dont il sera l'aîné. Seul le
drame de la guerre pourra les lui arracher.
Et puis, sa grand-mère paternelle ainsi que ses tantes ne le perdent jamais
longtemps de vue. Elles pourvoiront plus tard financièrement à son éducation
quand son père ne sera plus.


Roza, demi-sœur de Vania.

Cette première enfance va s'achever avec l'entrée à l'école : « J'ai commencé
l'école à l'âge de neuf ans, mais on m'a mis avec les petits chez les religieuses
du Sacré-Cœur, ma mère était catholique. Après, j'ai sauté des classes et j'ai eu
mon bac à dix-huit ans. Chez les Tsiganes balto-slaves, l'aîné qui était allé à
1l'école transmettait à ses frères et sœurs. »




Sans doute l'enfant est-il doué et se distingue-t-il de ses camarades par son

1 VGK, Conférence Pauvreté et travail social, Limoges, 8 avril 1998.
21 intelligence puisqu'il va être remarqué par le plus grand personnage de son
pays, venu inspecter sa classe : « Le Président de la Lettonie qui m'a reconnu
dans ma petite école primaire [nous a dit] : " Si vos pensées sont petites, ô
combien petites seront vos actions ! " » Le Président dont il est question ne peut
être que Gustav Zemgals, originaire de Džukste en Latgale, à l'ouest de Riga. Il
avait lui-même débuté modestement ses études à l'école primaire de Saka avant
d'être admis au collège de la capitale. Juriste diplômé de l'Université de
Moscou, il avait combattu durant la guerre russo-japonaise. Il en avait gagné
une profondeur humaine qui le rendait dévoué et déterminé à mener son pays
sur la voie du progrès dans l'indépendance. C'était un libéral qui avait amnistié
plus de six cents personnes durant son mandat. Cet âge d'or politique sera
bientôt battu en brèche par la montée d'un nationalisme fascisant.



Groupe de Tsiganes lettons apparentés à Vania.

Dans le récit de sa visite que fait Vania, l'emploi du terme « reconnu »
souligne bien ce que lui-même va considérer désormais comme une
prédestination, voire une élection, au sens divin du terme. Et s'il se rappelle les
mots du Président, c'est parce qu'il lui semble que celui-ci a tracé pour lui un
programme et une ligne de conduite dont il ne se départira plus : il verra grand
et il volera haut ! Il passera ainsi quatre ans à l'école de Daugavpils, rattrapant
le niveau des autres élèves pour être prêt à entrer au collège.


Ces premières années de l'enfance sont déterminantes pour la vie de chacun
22 d'entre nous. Pour Vania, elles sont caractérisées par la séparation de ses parents
et la dichotomie de ses deux clans. Cet aspect duel caractérisera à la fois sa vie
et sa pensée. Il en fera un chercheur inlassable d'unité et de synthèse. Il sera
intellectuel et nomade, rationaliste et croyant, Letton et Indien, Tsigane et
Européen, bien souvent en avance sur son temps car il tentera toujours de réunir
ce que d'autres jugent incompatible.
23 Premières études

Après cette première éducation catholique, Vania entre au collège d'Aglona,
le Lourdes de Lettonie. La langue d'enseignement est sans doute le letton, mais
aussi, nous l'avons vu, le polonais et il commence à apprendre le latin.


Basilique d'Aglona

On est en droit de se poser la question : pourquoi une telle influence du
polonais ? Sans doute parce que l'école de la toute jeune république lettone ne
dispose pas encore suffisamment de matériel pédagogique dans la langue
nationale. De plus, pour les habitants de la Latgale, le grand état de culture
catholique de référence est le voisin polonais. La région qui a fait partie de la
Grande Pologne compte encore un grand nombre d'émigrés et de locuteurs de
ce pays. D'autre part, l'URSS a déçu le peuple letton, pourtant combattant de la
première heure sur les barricades de Riga en 1905, et qui a fourni sa garde
rapprochée à Lénine. Maintenant, il faut résolument tourner le dos au grand
frère Russe et regarder vers l'ouest.

La province de Latgale est proche d'une frontière qui n'est pas un obstacle
pour les Tsiganes qui la franchissent pour se rendre régulièrement à Pskov ou à
Smolensk. Mais la région a son charme et son autonomie propre, loin de la très
grande ville qu'est Riga. Lacs, forêts de pins, châteaux médiévaux et églises
d'un blanc immaculé en font un pays agréable à vivre. De nombreux Juifs
résident dans les bourgades où ils ont leurs propres écoles, leurs synagogues et
vivent encore en assez bonne entente avec la population. En ce qui concerne
Vania, cette période de l'adolescence en Latgale n'est pas du tout documentée.
24
Vania collégien.

Le Pacte germano-soviétique est signé le 23 août 1939 et moins d'un an plus
tard, la Lettonie est annexée. Elle devient une république socialiste soviétique.
Immédiatement, les prêtres et les enseignants d'Aglona sont chassés et les
études secondaires de Vania brutalement interrompues. Il est à l'âge du
baccalauréat. Dans une lettre à son ami Talivaldis, il écrit sobrement : « Je
reviens mentalement à Aglona, mon Collège, puis la dispersion des enseignants
et prêtres durant l'arrivée des Staliniens. Je me cache dans les villages avec un
1prêtre et je prends le risque d'entrer au lycée de Rezekne. » Rezekne est avec
Daugavpils la grande ville de la région. Vania n'y sera tranquille que trois ou
quatre mois car à nouveau débarquent en cours les staliniens et leurs
2commissaires politiques : « Puis, vient un politrouk pour nous endoctriner ;
les étudiants me demandent d'intervenir et je mets le politrouk en boîte. Vers le
soir, j'apprends que je suis sur la liste des lycéens [pour être] déportés. Mon
professeur de littérature lettone m'amène à la gare - direction Riga. » Nous

1 Lettre à Olgerts Talivaldis datée du 16 juin 2003.
2 En russe по лит р у к, abréviation de по литиче ски й ру к ово дитель : commissaire politique
de l'Armée Rouge.
25 avons, à ce sujet, le témoignage de son camarade de classe J ānis Ignacs,
rapporté par son fils Oj ārs qui l'a intitulé Tout ce que je sais de Vania… :

« Tout ce que je sais de Vania, c’est ce que j’ai entendu de mon père
J ānis Ignacs 1. Mon père et Vania étaient des amis très proches. Vania
est catholique et mon père était protestant. Parfois, Vania fréquentait
l’église protestante. Ils discutaient souvent de religion. Pour Vania, le
Vieux Testament n’était pas véritablement l’écriture sainte. Cependant,
après avoir commencé à étudier pendant trois mois au lycée de
Rezekne, un politrouk s’est moqué de la Bible et Vania a réfuté tous ses
arguments d’une manière ironique. Le soir même, d’autres étudiants
l’ont averti qu’il avait été inscrit sur une liste pour être déporté en
Sibérie. C’est ainsi que la professeure de littérature lettone l’a
accompagné jusqu'à la gare et il est parti chez sa mère à Riga.
Son oncle maternel était membre du parti communiste et membre
du Parlement de Lettonie. Vania retrouva rapidement beaucoup de
2Tsiganes de Latgale . Beaucoup étaient venus pour retrouver des
parents proches ou éloignés et apprendre comment vivaient les
3Tsiganes en Russie .
Environ après un an, l’armée allemande arriva à Riga et tous les
Tsiganes de Latgale, craignant les bombardements, retournèrent dans
leur province. Les Lettons reçurent les Allemands comme des
libérateurs du régime stalinien.
Vania commença à fréquenter le premier lycée de Riga. Dans ce
lycée régnait une grande compétition et Vania était parmi les meilleurs
élèves.
En février 1942, durant la leçon d’histoire, on l’appela au
téléphone. C’était sa tante qui était parvenue à téléphoner depuis la
synagogue de Rezekne. Elle pleurait et racontait que plusieurs
centaines de Tsiganes y étaient enfermés. Les enfants, les femmes, les
jeunes et les vieux étaient serrés comme dans une boîte de sardines. Ils
étaient enfermés sans eau et sans nourriture. Il serait difficile de
décrire leurs souffrances…
Vania abandonna la classe et se précipita chez le
GeneralKommissar von Ostland où il était (habituellement) gentiment reçu. Il
lui raconta, comme si c'était pendant un cours en classe, que son père,
en tant que colonel et l’oncle de son père, le général des fronts russes,
4étaient en train de faire la guerre à l’Allemagne. Le commissaire

1 J ānis Ignacs est décédé en 1993.
2 Lettonie orientale.
3 C'est à dire qu'elle était la réalité de leur condition sous le régime stalinien.
4 Dans son argumentaire, il part du principe que des officiers doivent le respect aux familles
des officiers et des soldats ennemis. Il est remarquable qu'il fasse référence à son
grand26 secouait la tête : « Oui, c’est la guerre ! » Il demanda si les Tsiganes
étaient mauvais de naissance comme les Juifs. Vania se mordit la
langue pour ne pas rire : « Votre Excellence, l’anthropologie nous a
appris que, bien entendu, les gènes jouent un grand rôle, mais que c'est
la manière de vivre et l’éducation qui développent des tendances
génétiques ». Le Général-Kommissar lui demanda de coucher tout ceci
par écrit pour lui.
- « Que feront les Tsiganes dans la Nouvelle Europe ?
- Tout ce que feront les autres citoyens si on leur donne tous les
droits de citoyen et les moyens pour l’éducation et l’apprentissage
professionnel.
- Et vous, que voulez-vous être ?
- Historien.
- Et ne voudriez-vous pas être officier comme votre oncle, je
vous ouvrirai les Académies militaires de tous les pays conquis ?
- Votre Excellence, je perdrais mon bataillon au premier coin de
la rue, répondit Vania en riant. »
Le commissaire répliqua sérieusement : « Ceci n’est pas votre
affaire ! »

Le deuxième jour, il lui posa d’autres questions, comme par
exemple : « Les Tsiganes sont-ils Indo-Européens ? »
Vania répondit : « Regardez-moi, ne suis-je pas un Indo-Aryen ?
- Vous, certainement, mais les autres ?
 Je pense que les autres le sont aussi : je vous apporterai les
œuvres du philologue allemand Friedrich Pott et de l'académicien de
Vienne, Franz von Miklosich, qui démontrent que la langue tsigane est
une langue indo-aryenne. »
1Et il lui a apporté ces deux auteurs de la Landes bibliothek 2.

Le troisième jour, le General-Kommissar m’a 3 dit tristement :
« Plus haut que moi, ma hiérarchie décide différemment de moi ; votre
4tribu a commis quelque chose où entendu, elle a mélangé les enfants
juifs avec les siens et c’est à cause de cela qu'on les a enfermés dans les
trois synagogues et qu'on a fusillé le reste, quant aux autres qui se sont

oncle Frounzé, qui pour lui, n'est pas mort.
1 C'est à la première personne et dans le texte russe. C’est sans doute une erreur de Oj ārs
qui raconte les souvenirs de son propre père rapportant lui-même à ses camarades, le récit
par Vania de ses entretiens avec le Général et où, celui-ci en utilise bien entendu le « je ».
2 En allemand dans le texte, il s'agit de la Bibliothèque Nationale de Riga.
3 Maintenant Oj ārs se substitue à Vania en parlant à la première personne.
4 Mot illisible.
27 retrouvés dans les synagogues et que vous m'avez demandé de
relâcher, ils ont été fusillés hier… »
Malgré tout cela, Vania a terminé le lycée comme l’un des meilleurs
élèves et il est entré à la faculté de philologie1, mais dès le 11 mars
1943 il a été déporté. Toutes ses aventures et ses souffrances, il vous les
racontera lui-même.
(Maintenant il s’est substitué à son père en parlant à la première
2personne)
« Pendant longtemps n'ai pas compris pourquoi on lui avait permis
de finir le lycée et même d’entrer à l’Université pour être déporté peu
après !
Mais l’un de mes amis de l’Université le lui a révélé : un des
étudiants [a] demandé à Vania: « Un Tsigane était membre de notre
3Parlement à l’époque de Ulmanis , est-ce qu’il était votre parent ? »
Vania répondit : « Que lui est-il arrivé ?
 Il est parti en URSS, mais quand l’armée allemande
s’approchait de Riga, il aidait l’évacuation de Juifs en URSS.
 Est-ce que c’est vrai ? Je ne sais rien de tout cela ! »
Voilà, grâce à son Excellence le General-Kommissar von Ostland,
tu es parti au front, autrement tu aurais été fusillé comme les autres
Tsiganes. »
Ici prend place le premier épisode mystérieux de la vie de Vania. Nous
avons vu qu'il avait dit : « J'ai commencé l'école à l'âge de neuf ans... Après,
j'ai sauté des classes et j'ai eu mon bac à dix-huit ans. » Mais par ailleurs, dans
toutes ses biographies, il affirme avoir eu son bac en juillet 1942 au lycée de
Riga. Il y a une contradiction puisqu'il aurait eu alors presque vingt-quatre ans.
Il ne peut y avoir que deux explications. La première c'est qu'il aurait voulu dire
qu'il serait arrivé à l'âge de cet examen sans aucun retard scolaire mais qu'en
fait, il en aurait été empêché. La seconde serait qu'il l'ait passé deux fois sous
deux identités différentes. Cela aurait sans doute été considéré comme illégal,
et c'est pour cela qu'il l'aurait tu.
1 C'est à dire la Faculté de Lettres.
2 Ici, le texte original porte la mention N.B. en caractères latins. La fin du texte, présentée
sous forme de dialogue est confuse, j'ai remanié la ponctuation de la façon la plus
vraisemblable.
3 K ārlis Ulmanis du 11 avril 1936 au 21 juillet 1940.
28 Tout d'abord, il faut bien prendre la mesure des enjeux lors de sa fuite de
Rezekne. Les politrouks ne plaisantent pas et il ne fait pas bon se moquer d'eux
aussi ouvertement que Vania l'a fait. Une centaine de milliers d'opposants sont
arrêtés en quelques semaines et environ 35 000 prennent immédiatement le
chemin de la déportation en Sibérie. Le jeune Kochanowski leur échappe donc
in extremis. Cela signifie qu'il doit abandonner tout le cursus commencé à
Rezekne.
Il arrive de nuit à Riga, émerveillé par la grande ville illuminée, mais il doit
se cacher quelque temps et survivre comme débardeur sur les quais,
déchargeant du charbon, travaillant à l'usine. C'est son oncle Shana, le député et
le seul communiste de la famille qui par son influence le sauve. Il peut à
nouveau vivre à l'air libre. Sa mère habite en plein centre-ville, près des bords
de la Duna. Seule, la scène du début de Ruz'a fait référence à cette époque. Elle
le montre au sein de sa famille, dans un appartement sur les bords du fleuve.
Reste la question de la scolarisation. Vania qui est un jeune adulte a
commencé à prendre une certaine autonomie, d'autant que sa grand-mère
paternelle lui fait donner des cours privés. Pour le reste, il fréquente l'oncle
Shana et les étudiants qui viennent chez lui discuter des réalités du paradis
soviétique, de l'autre côté de la frontière. Et puis, au cœur de la grande ville, il
n'est qu'à quelques pas de la Bibliothèque Nationale qu'il va fréquenter
assidûment :«...j'étais passionné d'histoire, c'était le cas de beaucoup de
garçons romané dont les parents étaient militaires, j'ai séché des classes pour
1aller à la Landesbibliothek... » .

Mais la situation change à nouveau au début juillet 1941 avec l'arrivée des
Allemands. Sa mère, qui redoute le pire, va l'inscrire sous son propre nom au
2Lycée de Riga, également tout proche. Il s'y appellera Jan Petrov . Le fait d'être
lycéen le met temporairement à l'abri de toute tentative d'enrôlement de force.
Comme les nouveaux arrivants ont laissé une grande autonomie aux autorités et
aux institutions civiles lettones, il y a lieu d'en profiter. Certes, si la mère de
Vania ne sait pas lire, elle a beaucoup de bon sens et l'oncle Shana doit lui être
également de bon conseil. C'est ainsi que Vanka Petrov aura son bac au début
de juillet 1942 et qu'il entrera en classe préparatoire pour un trimestre et demi.

Il faut remarquer pour finir que le lycée de Riga n'est pas un établissement
comme les autres. C'est un lycée français, relativement récent et le premier du
genre en Lettonie. C'est vraiment un établissement d'élite et J ānis Ignacs nous
apprend que Vania y est l'un des meilleurs élèves de sa classe.
Sa vocation d'historien, et l'on ne peut qu'évoquer les sarcasmes futurs des
membres d’Études Tsiganes s'exclamant à son encontre, comme des vierges
offensées, « Monsieur, vous n'êtes pas historien ! », sa vocation d'historien, dis-

1 Précis de la langue romani littéraire, p.XXIV.
2 Le diminutif de Jan (Ian = J ānis = Ivan) est Vanka.
29 je, se verra déjà concurrencée par sa curiosité de futur linguiste. En peu de
temps en effet, outre le letton, la romani, le polonais et le latin, il sera confronté,
par la force des choses, au russe, à l'allemand, à l'anglais et au français.
30 Souvenirs d'un camarade de classe

Rīg ā, 1. I 1996.
Labdien J āni !
Es, Olgerts Auns, ceru, ka m ēs esam bijuši klases biedri un esam kopa
m āc ījušies 1. R īg ās valsts gimnazij ā (okup ācijas apst āklos saukta par 6.
Rīg ās pils ētas gimnaz).
Skolu beidz ām 1942.g j ūnij ā. M ūsu klas ē v ēl m āc īj ās Roberts Avens,
Raimonds Dzelzkalns, Reinholds Šk ēr ītis, m āsas Mirdza un Lilija Bones,
Ruta Vesele, Skaidr īte Se1ga, Asriance.
Laimdota Salina. Klases audzin āt āji bija v ēsturnieki Alma Birzniece un
Elm ārs Bl īgzna. Toreiz Tavs uzv ārds bija Petrovs. Ko m ēs katrs pa šo laiku
esam dar ījuši, es var ētu uzrakst īt n ākošo riezi, p ēc tam, kad Tu man b ūsi
ats ūt ījis atbildes v ēstuli. Es Par īz ē biju 1997 j ūnij ā.
Labu vesel ību pan ākumus un laimi jaunaj ā gad ā no ēl.

Je pense, que nous avons frequant ē le 1. gimnase d'etat de Riga, et finie le
1gimnse 1942 en m ēme temps. S'il vous plait, envoyez moi la reponse !

Olgerts Auns
Kr. Barona iel ā 37-7,
Rīg ā, LV-1011, Latvij ā.

Telefons m āj ā 292281.


1
En français dans le texte, j'ai conservé l'orthographe d'origine.
31 erRiga, 1 janvier 1996
Bonjour Jan !
Je suis Olgerts Auns,
Je crois que nous avons été camarades de classe ensemble et que nous
avons étudié au premier Gymnase d'Etat de Riga (sous l'occupation
soviétique).
L'école s'est terminée en Juin 1942. Dans notre classe étudiaient Robert
Avens, Raymond Dzelzkalns, Reinhold Šk ērītis, les sœurs Mirdza et Lilija
Bones, Ruta Vesele, Skaidr īte Selga, Asriance, Laimdota Salina.
Nous avions comme professeurs d'histoire Alma Birzniece et Elm ārs
Bl īgzna. A l'époque, ton nom était Petrov.
Avec le temps, qu'est ce que chacun de nous est devenu ? Un jour, je
pourrai te raconter la suite quand tu m'auras envoyé une réponse. Je suis allé
à Paris en juin 1997.
Bonne santé, succès et bonheur pour la nouvelle année, Noël.
Téléphone du domicile : 292281.
32
An čupani

Miriphen Raya,

Me, Van'a Al'eksandrinakiro (Zhil'onko) i Kost'askiro (Al'eks'eyonko –
Frundze) Chavo, me dov tumenge, Romale Chavale, jidenge i mulenge, miro
romano lov, so me kerava saro shayno kas histori tenebistrel ada
nadoshvalengire tortura.
Miriphen, zhal' so mande nasis pesa fotoaparey kas tefotografinov ada
statuy ade Ancupani savi praysanel da peskire chavoresa ade yek vast i
baroro ade vavir, savesa les mudarela kas tenatorturen les ada
namanushakane nazista. Yadi kokore tume nashayen, mang Larisa advokates
ade Reznakiri Meri. Or parikirov vash saro.
Tiro phuro Van'a.


Raya, ma sœur,

Moi, Vania le fils d'Al'eksandrina (Zhilonko) et de Kost'a (Al'eks'eyonko
– Frundze), je vous donne ma parole d'honneur, à vous Tsiganes, les vivants
et les morts, que je ferai tout mon possible afin que l'histoire n'oublie pas ces
tortures injustifiables.
Ma sœur, il est dommage que je n'aie pas eu un gros appareil photo pour
photographier cette statue à An čupani qui représente une mère avec son
enfant dans une main et un caillou dans l'autre, avec lequel elle le tue pour
que les nazis inhumains ne le torturent pas. Si vous ne le pouvez pas
vousmêmes, demande à l'avocate Larissa à la Mairie de Rezekne. Encore une fois
merci pour tout.

Ton vieux Vania.


An čupani est une bourgade de la banlieue nord de Rezekne. Près des
carrières, en bordure de la forêt se dresse un mémorial de la barbarie nazie
envers les Tsiganes.
33

Mémorial d'An čupani

34
Sur le front de l'est

A Riga, l'entrée des nazis, accueillis par certains comme des libérateurs, est
le signal d'une véritable chasse à l'homme. Elle est déclenchée par les
nationalistes lettons sur la frontière soviétique. Il s'agit de poursuivre dans les
forêts et les marais tout ce qui reste de l'Armée Rouge en retraite ou de
fonctionnaires compromis avec le régime précédent. Les Russes se regroupent
dans la région de Smolensk qui protège la route de Moscou. L'affrontement
avec les Allemands va occuper tout l'été et s'achever par la défaite soviétique.
C'est dans cet ensemble de combats appelé « Bataille de Smolensk » que va
disparaître le père de Vania, sans que l'on puisse savoir précisément où et à
quelle date.
Ensuite, les militaires rescapés et les populations civiles en fuite vont
s'établir pour plusieurs années au plus profond des bois, pour former les
premiers détachements de partisans qui harcèleront les Allemands à l'arrière de
la ligne de front, apportant une aide non négligeable à leur défaite. Il est bon de
préciser pour le lecteur français que c'est peut-être ces épisodes, qui auraient
32 inspiré Anna Marly pour écrire ce qui allait devenir notre propre Chant des
Partisans.

Dès leur entrée en Lettonie, les nazis ont donné le ton, en arrêtant toute la
population juive du port de Liepaja en Courlande. Les Juifs sont conduits dans
les dunes, où des bulldozers avaient creusé des tranchées et là, ils sont disposés
en ligne face à la mer, et impitoyablement mitraillés. Il n'en reste que les
images d'archive des files de femmes nues, complaisamment photographiées
par les officiers SS.
Ailleurs dans le pays, les Allemands peuvent durant un certain temps laisser
faire ce travail par les nationalistes lettons qui s'en donnent à cœur joie,
exécutant des Juifs agenouillés à coup de gourdins ou de barres de fer. Dès
l'arrivée des nazis, le 4 juillet, les nationalistes lettons avec à leur tête Viktor
Ar ājs, brûlent vifs cinq cents Juifs qu'ils enferment dans la synagogue de Riga.
Le ghetto est ensuite vidé de ses habitants qui sont emmenés sur la route de
Salaspils et à Rumbala, près des rives de la Dvina, 28 000 d'entre eux sont
liquidés.
A la fin de l'année 1941, la très grande majorité des Juifs a été exterminée.
Un journaliste peut ainsi écrire : « Une extermination des Juifs aussi féroce
qu'en Lettonie n'a probablement eu lieu dans aucun autre pays d'Europe. Sur
les 85.000 Juifs qui vivaient dans ce pays, seulement 500 ont survécu après la
33guerre. » L'historien letton Margers Vestermanis, qui est un rescapé et un

32 Son nom était Anna Betoulinsky, réfugiée avec la Résistance à Londres, elle écrivit
d'abord les paroles en russe.
33 Vladimir Simonov, Novotsi.
35
34ancien partisan du Kurzeme est formel « A. Ezergailis arrive à la conclusion
que, pratiquement, toutes les exécutions se firent, soit par les Allemands (SD,
Wehrmacht), soit par le groupe Ar ājs ou une partie des unités auxiliaires
lettones (principalement utilisées pour garder des points stratégiques ou contre
les partisans près du front également hors de Lettonie) sous les ordres des
Allemands. La police locale lettone arrêta les Juifs, les regroupa et les
emprisonna. Les unités lettones gardèrent le ghetto et convoyèrent les Juifs vers
les lieux d'exécution. Les instructions nazies étaient de ne laisser aucune trace
("allerdings spurenlos"). En particulier des exécutions directement à l'arrière
du front pouvaient être camouflées. Le secret fut bien gardé, car l'information
ne fut connue en Suède qu'à la fin 1942. Hitler se serait définitivement
déterminé pour l'extermination des Juifs en décembre 1941, lorsque 90% des
Juifs de Lettonie avaient déjà été exécutés. »
C'est dans ce contexte qu'il ne faut jamais perdre de vue que l'extermination
de la tribu de Vania, pour avoir caché en son sein des enfants juifs, prend sa
véritable dimension.


Génocide dans les dunes de Courlande

Quelques adultes se cachent encore et cherchent à s'enfuir à l'étranger. Vania
nous apprend que son oncle Shana, le député au Parlement letton, organise un
passage en URSS. C'est très possible, malgré le fait que Shana soit, comme
tous les communistes, activement recherché par les fascistes. Est-il recherché
par les Allemands eux-mêmes ? Quelle est sa marge de manœuvre ? Il semble
qu'il ait pu être à l'abri quelque temps dans sa famille. Quant aux Juifs
convoyés par Shana, il ne faut pas trop se faire d'illusion sur leur sort. La règle
soviétique, nous la connaissons à présent, sera de déporter systématiquement ce
genre de réfugiés.

34 Nom letton de la Courlande, la « Terre des Kuri ».
36
Shana va lui-même disparaître, plus vraisemblablement au début de 1943
puisque Vania raconte : « Dans ma vie, j'ai eu honte de... mon dernier Noël en
famille en Lettonie. Mon oncle m'a demandé de boire un verre de vodka avec
lui. Comme je ne voulais pas [boire d'alcool] j'ai refusé. Je ne devais jamais
35plus le revoir. »
J'ai longtemps pensé que les nazis avaient épargné Vania pour pouvoir
mettre la main sur son oncle. C'est très probable.

Vania prépare donc son baccalauréat une année scolaire entière sous
occupation allemande, de juillet 1941 à juillet 1942, puis à l'automne, il entre
en classe préparatoire pour un trimestre et demi. A plusieurs reprises, il parle de
la discussion qu'il a à cette époque avec le General-Kommissar von Ostland
sans que l'on sache précisément auquel il a affaire. Il y a en effet deux
personnages qui portent ce titre. L'Ostland, comme son nom l'indique, ce sont
tous les territoires conquis à l' « est » de l'Allemagne. Ils sont placés sous le
commandement militaire du General-Kommissar Hinrich Lohse.
Cet ancien représentant de commerce, nazi de la première heure et qui ne
s'en tirera qu'avec trois ans de prison, ne semble pas avoir le profil, si tant est
qu'il y en ait eu un, pour avoir été pris comme interlocuteur sérieux par Vania.
Et bien qu'il soit basé à Riga, il dirige tout l'Ostland, c'est-à-dire les trois Pays
Baltes, la Biélorussie et une partie de la Russie.
En revanche, le General-Kommissar Otto-Heinrich Drechsler qui ne dirige
que la région de Riga semble un bien meilleur candidat. Tout d'abord, comme
c'est un ancien militaire de carrière réformé pour blessure de guerre, il y a là un
terrain d'entente avec un étudiant dont le père est lui-même officier. Ensuite,
c'est un intellectuel puisqu'il a fait des études pour se reconvertir comme
dentiste.
S'il a des relations parfois orageuses avec Lohse, il n'en demeure pas moins
qu'il est lui-même un nazi de la première heure. Ses divergences ne sont sans
doute essentiellement que d'ordre stratégique et il semble même qu'il s'entende
mieux que son supérieur hiérarchique avec les SS. En effet, il supervise et
assiste en personne au massacre de Rumbula le 30 novembre 1941.
Paradoxalement, il semble qu'il n’ait été informé qu'après coup de certaines
exécutions de Juifs décidées par l'un de ses subordonnés. Capturé par les
Britanniques dans la région de Lübeck, il se suicide le 5 mai 1945.
On voit donc qu'il n'avait sans doute pas la même conception de l'honneur
que Lohse, libéré de sa peine d'emprisonnement pour raison médicale.
Vania mentionne une seule fois ce nom avec un point d'interrogation.

Drechsler dont une partie du travail consiste aussi à recruter joue cartes sur
table avec lui : il ne lui cache aucunement son intention de le convaincre
d'entamer une carrière d'officier dans la Werhmacht. Mais on n'est qu'au début

35 Entretien VGK-JCM 11 janvier 2001.
37
de la guerre et il n'y a aucune urgence. Plus tard, il se fera plus pressant. Pour le
reste, il le laisse dire et parler librement de ce qui lui tient à cœur : les Tsiganes
sont des Aryens ? Soit ! Qu'il lui rédige une note à ce sujet... etc. ! Quant à ce
qu'il est advenu aux Tsiganes de Vania, « ses Tsiganes », Dressler qui nous
l'avons vu, n'est pas forcément au courant de tout, se retranche derrière son
supérieur et les chefs SS.


Massacres au fort de Kovno

Au début tout semble sourire aux Allemands qui arrivent en septembre 1941
devant Leningrad. Mis en échec devant Moscou, ils parviendront cependant
devant Stalingrad au cours de l'été 1942. Tout ne se déroule donc pas si mal que
cela pour l’état-major allemand. La Lettonie est pour eux un élément de base
arrière sûr. Il n'y a pas d'inconvénient à ce qu'un élève brillant y poursuive ses
études.
Quant aux autres jeunes gens, pour eux les conditions se durcissent à
l'automne et il faut contribuer bien davantage à l'effort de guerre. Vania
l'évoque dans Ruz'a : « Un an plus tard, je fêtais le dernier Nouvel An que je
passais dans mon pays en compagnie de camarades de classe. L'un d'eux avait
36été enrôlé de force dans les bataillons SS... ».




36 A cette date, il ne peut pas s'agir des deux divisions de SS lettons, la première n'ayant été
créée qu'en février 1943. Il est plus vraisemblable que ce soit le « Commando spécial » de
Victor Ar ājs qui recrutait des lycéens et des étudiants dans les écoles.
38
C'est donc dans ce contexte général que l'extermination des Tsiganes a
commencé. Il est vrai qu'on ne s'en prend dans un premier temps qu'aux
nomades, ceux qui travaillent et sont intégrés n'étant pas immédiatement
menacés. Ensuite viendront les massacres systématiques tels ceux de
Daugavpils et de Rezekne. Leur sort est identique à celui des Juifs. Il faut noter
que, du fait de leur bonne intégration, certains Lettons parviendront à protéger
leurs communautés tsiganes, par exemple aux alentours de Talsi en Courlande.
Malheureusement, c'est la Latgale, la région d'origine de Vania, qui paiera le
plus lourd tribut.

Deux événements, coup sur coup, vont décider de son sort.
D'abord, le 2 février 1943, c'est la capitulation du maréchal Von Paulus à
Stalingrad. Le rouleau compresseur russe va se mettre en mouvement en
direction de l'Allemagne et ne s'arrêtera que le 8 mai 1945. Ensuite, le 9 février,
37lors de l'opération Iskra , les Soviétiques parviennent à desserrer le blocus de
Leningrad. Les besoins en hommes se font pressants et il n'est plus question de
parlementer, Dressler y laisserait sa place et sa vie sur une simple
dénonciation... ne serait-ce que parce que Vania a raconté son entretien avec le
38General-Kommissar à toute sa classe !
Notre Vania est donc arrêté et envoyé consolider les lignes de défense
allemandes devant Leningrad. Ces travaux forcés de fortification sur le front de
l'est, à construire des bunkers, creuser des fossés anti-chars, installer des
chevaux de frise et dérouler des kilomètres de fils de fer barbelés, c'est le sort
ordinaire de nombreux Tsiganes qui y sont astreints jusqu'à l'épuisement et
souvent sous le feu ennemi. C'est un des aspects occultés du génocide, les
populations mortes dans ces conditions ayant été rarement véritablement
comptabilisées. Mais en ce qui le concerne, son sort ne lui paraît pas
rigoureux : « Tout me fait croire qu'il [le General-Kommissar] m'avait protégé :
à Carskoje C'elo où j'étais déporté avec sept autres Lettons ("bunker machen"),
39nous étions bien traités ».
C'est ainsi qu'il découvre Tsarskoïe Selo, le « Versailles russe ». Prédestiné
comme il le croit, il ne pouvait échouer que dans une villégiature impériale.

Il parvient à s'évader en septembre et bientôt repris, il s'attend à être fusillé.
On ne sait rien des circonstances précises de ces évasions, sauf qu'à chaque
fois, il a prétexté aller chercher du pain. Il raconte : « Quand je me suis évadé,
j'avais failli être fusillé. Ils me prenaient pour un enfant, un des officiers a dit à

37 En russe искра signifie « étincelle ».
38 N'y a-t-il eu d'ailleurs qu'un seul entretien ? Certainement non, puisque Vania lui rapporte
des livres de la Landesbibliothek !
39 Vania utilise l'alphabet de la romani pour transcrire le russe Царск ойе Село (Tsarskoïe
Selo).
39 40l'autre : "Pourquoi as-tu gardé ce gosse ?" ». A la culpabilité d'avoir échappé
au massacre de sa tribu sans savoir pourquoi s'ajoute désormais celle d'être
gracié d'une manière inexplicable : il a vingt-trois ans et sa petite taille,
courante à cette époque n'est peut-être pas en cause. Cet événement, il le
racontera souvent dans les mêmes termes : tous ses compagnons partent pour le
peloton d'exécution et au dernier moment, un officier dit : « Pas le gosse ! ».
Tout l'automne 1943, il le passe dans l'angoisse des transferts d'une prison
lettone à l'autre. Lorsqu'en janvier il quitte la prison de Riga pour monter dans
le train à destination de Kovno, sa mère qui a été prévenue est là, à le guetter
sur le quai et s'évanouit en le voyant. Ils ne se reverront que quinze ans plus
tard. Cette image de sa mère, toute en noir, le hantera tout le temps.
En Lituanie, au 7è fort de Kovno, c'est en général, la dernière étape avant
l'enfer, l'antichambre des camps de concentration. Mais là encore, il a plus de
chance que d'autres : « Dans les prisons et camps de la mort, je subissais le sort
des autres prisonniers, mais je n'ai jamais été torturé, bien que parfois je fusse
insolent. Peut-être ma tête d'ange et ma fierté naturelle leur en imposaient ? Un
fait est certain : on me prévenait partout de "ne pas faire de bêtises". Ainsi, sur
le chemin de l'enfer dantesque, le 7è fort de Kovno, un officier s'approcha et me
41menaça : "Zigeuner, ein Schritt und du bist ein Todes Kind !" . Crois-moi, si
j'avais su où j'étais envoyé avec 800 autres prisonniers, et si je n'avais pas eu
42peur des chiens, j'aurais pris le large, quitte à être fusillé ! » Il y échappe
cependant et est renvoyé en Lettonie à Riga puis à Salaspils.
Encore une fois, il ne s'est pas répandu en récits mais il en garde à jamais les
séquelles. D'abord, une peur irraisonnée des chiens qui trouve son origine dans
les camps. Et puis des cauchemars nocturnes qui ne s'estomperont que
lentement avec l'âge et jamais tout à fait. De jour, il a parfois de graves trous de
mémoire, même pour des choses qu'il connaît parfaitement. Ainsi, lorsqu'il
passe son certificat d'études indiennes, il en oublie le nom de l'empereur
Ashoka, sous le regard amusé de l'examinateur. Enfin, il contracte durant la
déportation, une maladie organique à évolution lente qui ne se révélera que
durant ses dernières années d'existence.
Au printemps 1944, il est sorti du camp disciplinaire de Salaspils pour un
dernier convoi par train : « Quant à moi, je rêvais, même dans le camp de la
mort (le fort de Kovno), d'étudier à Paris. Et, quand prisonniers, nous fûmes
"empaquetés" (110 survivants, Russes, Lettons et quelques Tsiganes, surtout des
40 Entretien VGK-JCM 25-09-2003.
41 « Tsigane, un pas ou un mot de plus et tu es un enfant mort ! »
42 Lettre à Olgerts Auns datée du 17 avril 1996.
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femmes), les prisonniers, avant de monter dans les wagons à bestiaux, ont pu
lire "PARIS", ils secouaient la tête, admiratifs, en disant : "Eh bien, les
Tsiganes savent lire la bonne aventure ! " »


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