Vérité scientifique et vérité philosophique dans l

Vérité scientifique et vérité philosophique dans l'œuvre d'Alexandre Koyré

-

Livres
360 pages

Description

Les nouvelles études rassemblées sous ce titre, Vérité scientifique et vérité philosophique dans l’œuvre d’Alexandre Koyré, sont issues du colloque international organisé à l’Université Paris Ouest-Nanterre en février 2012 et dont nous publions ici les actes. L’ouvrage se propose d’élucider les positions philosophiques défendues par Alexandre Koyré (1892-1964) dans ses principales recherches en histoire des idées scientifiques et philosophiques, tout en mettant à l’épreuve cette déclaration qui est au centre de son œuvre : « Je suis, en effet, profondément convaincu, […] que l’influence des conceptions philosophiques sur le développement de la science a été aussi grande que celle des conceptions scientifiques sur le développement de la philosophie. »
Assurément, les écrits d’Alexandre Koyré en histoire de la physique, de l’astronomie et de la cosmologie ont réussi à montrer, au moins pour la science classique, l’étroite intrication de la science, de la métaphysique et de la théologie au sein de la pensée. C’est sûrement là que son œuvre exerça sa plus grande influence sur le monde des chercheurs en histoire et philosophie des sciences, même si de récentes découvertes historiques ont permis d’apporter de nouvelles lumières sur ses sujets favoris depuis sa disparition en 1964.
Les quatorze contributions qui figurent ici ont été réparties suivant trois axes principaux qui concernent respectivement : l’itinéraire philosophique et les engagements intellectuels de Koyré, les perspectives épistémologiques et méthodologiques en histoire de la pensée scientifique et enfin les études concernant plus particulièrement l’histoire de la philosophie. Ces contributions sont l’œuvre des spécialistes suivants : Paola Zambelli, Gérard Jorland, Annarita Angelini, Walter Tega, Joël Biard, Jean-Jacques Szczeciniarz, Anastasios Brenner, Bernadette Bensaude-Vincent, Frédéric Fruteau de Laclos, Massimo Ferrari, Pietro Redondi, Emmanuel Faye, Alexandre Guimarães Tadeu de Soares, Jean Seidengart.
L’ouvrage s’achève avec la publication d’un cours inédit qu’Alexandre Koyré donna en avril 1946 intitulé : « Galilée ». Ce document donne une idée de ce que fut la parole vivante de cet historien des sciences auprès d’un public de non-spécialistes.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 21 septembre 2016
Nombre de visites sur la page 9
EAN13 9782251902074
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page  €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème
couverture

L’ÂNE D’OR

Collection fondée

par

Alain Segonds

pagetitre

Préface

En 1965 eut lieu un célèbre débat concernant la question de la vérité en science et en philosophie. Il s’agissait de mettre à l’épreuve la thèse abrupte de Georges Canguilhem selon laquelle « il n’y a de vérité que scientifique ». D’emblée, la vérité se voyait exclue du champ de la philosophie, alors que cette déclaration prétendait elle-même pourtant, au moins implicitement, atteindre une certaine vérité non scientifique. En fait, il s’agissait d’une thèse délibérément provocatrice de la part de Canguilhem, qui fut âprement discutée et critiquée au cours d’un débat filmé où dialoguaient Paul Ricœur, Jean Hyppolite, Dina Dreyfus, Michel Foucault et Alain Badiou, son auteur. Cette allégation à l’emporte-pièce me permet de préciser le sens du titre de cet ouvrage collectif. En effet, lorsque ce débat eut lieu, Alexandre Koyré n’était déjà plus, car il venait de s’éteindre l’année précédente. Toutefois, s’il avait eu vent de cette affirmation de Canguilhem, il est sûr qu’il eût été en total désaccord avec elle, sans compter les apories insurmontables qu’entraîne son caractère excessivement restrictif. Bien évidemment, nous reconnaissons que l’histoire des sciences n’est pas elle-même une science, mais le présent volume permet de montrer expressément qu’elle fournit à la philosophie l’une des meilleures possibilités de réfléchir sur l’essence historique de la vérité.

 

C’est donc pour situer d’emblée la position philosophique de Koyré tout en la mettant à l’épreuve que nous avons intitulé le colloque dont nous publions ici les actes : Vérité scientifique et vérité philosophique dans l’œuvre d’Alexandre Koyré. La question se redouble du fait que Koyré n’a jamais séparé les sciences et la philosophie en engageant ses recherches aussi bien sur le terrain de l’histoire des sciences que sur celui de la philosophie des sciences. Certes, à première vue, sa démarche risquait de tomber sous le coup d’une pétition de principe en ce sens qu’elle s’engageait à chercher la « vérité » de l’histoire de la recherche de la vérité. Dans cette dernière phrase, la première vérité est d’ordre philosophique, tandis que la seconde s’applique à la science. Cependant, c’est dans un tout autre esprit que Koyré s’est attelé à cette tâche immense, comme il a pris soin de s’en expliquer en déclarant :

Je suis, en effet, profondément convaincu […] que l’influence des conceptions philosophiques sur le développement de la science a été aussi grande que celle des conceptions scientifiques sur le développement de la philosophie1.

L’assurance de la thèse de Canguilhem reposait en partie sur l’idée qu’il est possible (sinon indispensable) de distinguer entre science et philosophie, alors que Koyré avait fait une découverte, au cours de ses recherches historiques, qu’il érigea en principe de toute son œuvre, à savoir l’unité de la pensée humaine :

« Dès le début de mes recherches, j’ai été inspiré par la conviction de l’unité de la pensée humaine [...] ; il m’a semblé impossible de séparer, en compartiments étanches, l’histoire de la pensée philosophique et celle de la pensée religieuse dans laquelle baigne toujours la première, soit pour s’en inspirer, soit pour s’y opposer. [...] Mais j’ai dû rapidement me convaincre qu’il était pareillement impossible de négliger l’étude de la structure de la pensée scientifique2. »

Pour Koyré, science et philosophie ont en commun de commencer par critiquer les apparences sensibles, non pas en vue de les éliminer, mais de leur substituer un réel propre, (re)construit au sein d’une pensée rationnelle. C’est ainsi que, pour sa part, la pensée scientifique a subverti le concept de réalité en substituant à l’objet empirique un objet rationnel, mathématisé, donc analysable et définissable comme tout autre objet mathématique. Mais Koyré souligne que cette subversion est l’œuvre de l’esprit humain. C’est pourquoi la tâche de l’histoire de la pensée scientifique consiste selon lui à « saisir le cheminement de cette pensée dans le mouvement même de son activité productrice3 ».

 

Bien sûr, la charge farouchement idéaliste que comportait implicitement une telle entreprise n’a échappé à personne. D’ailleurs, il est arrivé bien souvent à Koyré (voire trop souvent) d’asséner des slogans dénotant un rationalisme outré, en affirmant par exemple que « la bonne physique est faite a priori4 ». Certes, un tel apriorisme serait assurément rejeté de nos jours tant par la communauté scientifique que par les philosophes et historiens des sciences. D’ailleurs, cela ne serait que justice, car il est même arrivé maintes fois à Koyré d’être obligé de reconnaître non seulement l’importance de l’expérimentation dans la recherche scientifique, mais le rôle non négligeable des facteurs dits « externes » dans l’édification des sciences. Toutefois, Koyré s’intéressait tellement aux cadres de la pensée scientifique et à l’activité de l’esprit dans la connaissance, qu’il lui est arrivé assez souvent de négliger passablement ce qui n’était pas de son seul ressort. Ses prises de position excessivement « internalistes » étaient surtout d’ordre polémique et méthodologique. Or, il n’est pas intellectuellement scandaleux que des découvertes ou inventions scientifiques aient été occasionnées dans l’histoire de façon purement contingente, inattendue, imprévisible, fortuite, voire « chaotique » (comme le dit Koyré lui-même). Cependant, on peut lui concéder qu’il demeure constant que la mise en forme des énoncés théoriques doit toujours parvenir à s’élever aux concepts, aux lois et aux principes, pour se hisser ainsi jusqu’à une véritable rationalité qui ne se laisse pas réduire à ce que Maurice Merleau-Ponty appelle son « coefficient de facticité5 ».

 

L’objectif de cet ouvrage collectif n’est pas de fournir une synthèse de l’œuvre immense d’Alexandre Koyré, ce qui réduirait celle-ci à des assertions bien trop générales ou trop allusives, voire simplificatrices, en les arrachant à leurs contextes spécifiques. Les analyses historiques et philosophiques de Koyré, à la fois solides et subtiles, sont d’une grande finesse : elles permettent de prendre un recul critique par rapport aux écrits des philosophes, des mystiques et des scientifiques qu’il a étudiés méthodiquement et cités longuement. Il faut se garder de voir en Koyré simplement le survivancier d’un idéalisme qui n’est plus de mise aujourd’hui. Certes, il existe assurément un fond d’idéalisme dans ses œuvres, mais une lecture attentive de ses travaux montre clairement qu’il savait le plus souvent s’en écarter pour rester totalement ouvert à tous les types d’échanges intellectuels. D’ailleurs, nombre de ses analyses critiques ne venaient pas toujours s’intégrer totalement au sein des cadres généraux de ses projets de recherches, ce qui est le signe qu’elles restaient libres. En cela, Alexandre Koyré a su se montrer un grand chercheur, car sa pensée ne se laisse pas réduire à ses programmes de recherche. Bien qu’indispensables à toute investigation sérieuse, les programmes de recherche doivent pouvoir être confrontés à leur objet, et même au besoin remaniés, à la lumière des faits qui jalonnent l’histoire de la pensée. Malheureusement, des lectures hâtives se sont appuyées sur quelques formules programmatiques de Koyré et les ont détournées à des fins purement polémiques et idéologiques à l’époque de la guerre froide pour combattre toute autre forme d’approche intellectuelle en histoire des sciences et de la philosophie…

 

La fin visée par le présent ouvrage collectif est donc d’offrir ici une pluralité d’analyses précises et rigoureuses de plusieurs aspects fondamentaux des recherches d’Alexandre Koyré afin d’en montrer à la fois la pénétration et la richesse exceptionnelles qui restent d’une fécondité toujours incontournable, même si de récentes découvertes historiques ont permis d’apporter de nouvelles lumières sur ses sujets favoris depuis sa disparition en 1964. Les quatorze contributions qui figurent ici ont été réparties suivant trois axes principaux concernant respectivement : 1° l’itinéraire philosophique et les engagements intellectuels de Koyré que nous avons regroupés sous la rubrique « Koyré philosophe » ; 2° les perspectives épistémologiques et méthodologiques en histoire de la pensée scientifique, rassemblées sous le titre « Philosophie et histoire des sciences » ; 3° les études concernant plus particulièrement l’histoire de la philosophie, « Koyré historien de la philosophie ».

 

Toutefois, il est certain que les contributions rattachées à telle ou telle rubrique précise auraient pu tout aussi légitimement être regroupées autrement, tant la pensée scientifique est liée aux « idées transscientifiques, philosophiques, métaphysiques, religieuses6 ». Enfin, le style de Koyré est assurément celui d’un grand écrivain, pour le plus grand plaisir de ses lecteurs, qu’il respecte profondément en s’efforçant de rester toujours clair, même quand il traite de questions philosophiques particulièrement ardues.

Jean SEIDENGART

1.

Alexandre Koyré, « De l’influence des conceptions philosophiques sur l’évolution des théories scientifiques » (1954), in Études d’histoire de la pensée philosophique [1961], Paris, Gallimard, « Bibliothèque des idées », 1971, p. 253-254. Voir aussi p. 268 : « Il est hors de doute que c’est une méditation philosophique qui a inspiré l’œuvre d’Einstein – dont on pourrait dire que, comme Newton, il fut philosophe autant qu’il fut physicien. »

2.

Alexandre Koyré, « Orientation et projet de recherches » (1951), in Études d’histoire de la pensée scientifique [1966], Paris, Gallimard, « Bibliothèque des idées », 1973, p. 11.

3.

Alexandre Koyré, « Orientation et projet de recherches », in Études d’histoire de la pensée scientifique, op. cit., p. 14.

4.

Alexandre Koyré, « Galilée et la révolution scientifique », in Études d’histoire de la pensée scientifique, op. cit., p. 211. Il ajoute même : « L’expérience est inutile parce qu’avant toute expérience nous possédons déjà la connaissance que nous cherchons. »

5.

Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception [1945], Gallimard, « Tel », no 4, 1996, p. 451.

6.

Alexandre Koyré, « Orientation et projet de recherches », in Études d’histoire de la pensée scientifique, op. cit., p. 12.

Première partie

KOYRÉ PHILOSOPHE

Paola ZAMBELLI
Professeur de philosophie
Université de Florence (traduction française par Irène Imbert Molina)

Entre-deux-guerres :
Koyré en France, en Allemagne et dans d’autres contextes

… tout de même, à une nouvelle guerre, je ne parierais pas un sou sur notre vie. La barbarie est arrivée au pouvoir1.

Joseph Roth, lettre à Stefan Zweig (1933)

Der grosse praktische Anschauungunterricht für eine neues Sehen der Dinge war der Krieg in seiner Gänze, also in einem vierzigjährigen Anlauf und einem Sprung in die Revolution2.

Bertolt Brecht

Nous sommes habitués à utiliser l’expression « entre-deux-guerres » pour indiquer la période allant de 1918 à 1939, en pensant qu’elle a été inventée rétroactivement par les historiens : bien au contraire, elle était déjà largement utilisée par les contemporains, surtout par les intellectuels de gauche, pour manifester leur conviction qu’une nouvelle guerre mondiale était inévitable, et qu’elle était même en cours de préparation. L’usage de cette expression représentait en soi une prise de position, une déclaration d’antifascisme. Et Alexandre Koyré l’utilisait3.

Saul Friedländer a noté que « très peu de Juifs allemands devinèrent la terreur absolue que les lois nazies laissaient augurer à plus longue échéance4 » ; à propos du comportement des groupes juifs en France à l’époque de l’étrange défaite, les Juifs français (pour citer certains d’entre eux dans le contexte présent : Marc Bloch, Jean Wahl, Vladimir Jankélévitch) s’étaient limités à ressentir de l’inquiétude, tandis que les Juifs d’immigration récente ou même ceux qui avaient immigré depuis longtemps, souvent depuis vingt ans ou davantage, « suivant un réflexe ancestral adoptèrent la solution de fuir à l’étranger », d’une façon « légale ou illégale », ou bien, lorsque pour des motifs économiques ou policiers ils ne réussissaient pas à le faire, de se replier du moins en zone dite libre dans le sud de la France5.

 

En été 1940, Koyré résidait en France depuis plus de vingt ans, il y occupait une situation académique respectable et ne manquait pas de « protections, complicités, amitiés, connivences, moyens de se défendre6 » ; cependant, il n’hésita pas un instant à abandonner sa bibliothèque et la maison qu’il avait acquise depuis peu à Paris pour tenter en vain de passer en Angleterre et, en attendant de recevoir le visa sine quota pour les États-Unis, à s’embarquer pour le Moyen-Orient. On sait qu’après un entretien avec le général de Gaulle en Égypte il gagnera l’Amérique par la route du Pacifique et que de San Francisco il passera immédiatement à New York où il sera l’un des fondateurs de l’École libre des hautes études, destinée entre autres à soutenir la position gaulliste aux États-Unis : leur Président Roosevelt était encore incertain entre Pétain et de Gaulle, il fallait le convaincre.

*

Il ne m’a pas été permis de faire une recherche appropriée dans la correspondance de Koyré avec André Mazon, qui aurait pourtant été importante étant donné que celui-ci avait été l’un de ses collègues les plus puissants (directeur par la suite…) de l’Institut d’études slaves de Paris, possédant une expérience personnelle de la révolution en Russie ; Koyré devait entretenir avec lui d’étroits rapports de solidarité et d’amitié : quelques lettres qu’il lui adressa au cours de l’été 1940 méritent cependant d’être citées7. Koyré écrivait :

J’aimerais beaucoup avoir de vos nouvelles ; savoir ce que vous pensez faire. Pour moi je suis assez désorienté. Je n’ai pas de nouvelles de l’École (une lettre de Mauss fin juillet) ; je n’ai pas envie de rentrer à Paris, où d’ailleurs [je] n’ai rien à faire pour l’instant. L’École existera-t-elle encore, ou la supprimera-t-on ? Et même si elle existe, comment pourra-t-on travailler ? Avec qui ? Tout cela dépend évidemment du sort de Paris, et même de celui de la France. Si Paris devient une nouvelle édition de Prague, je ne vois pas très bien ce qu’on irait y faire. Je ne vois pas bien non plus ce qu’on ferait ailleurs.

Après avoir rencontré Henri Grégoire, grand slaviste et byzantiniste belge, qui deviendra le vice-président de l’École libre à New York, dans une lettre du 31 août 1940 Koyré écrivait à André Mazon qu’il avait « presque envié » Grégoire :

Car, au fond, il ne perd que la Belgique – condamnée en tout état de cause – et pour lui la voie est toute tracée. Mais lorsqu’il s’agit de la France, c’est beaucoup plus difficile. Car si le sel n’est pas salé, avec quoi salera-t-on ?

La conclusion était sombre :

Il me semble quelquefois que tout, la vie scientifique, les livres, les recherches appartiennent au passé et qu’il n’y a plus rien que l’ignoble presse. Pourtant, les gens qui viennent de Paris disent que les bibliothèques sont ouvertes et pleines de monde ; et que la Résist[ance] à l’hitlérisme est peut-être plus grande que dans la zone libre. Qu’on ne perd pas l’espoir.

Entre slavistes on passe à la langue russe (« que la volonté de Dieu soit faite ») et à un peu plus d’optimisme : Koyré pense au front oriental de la campagne allemande et à la défaite de Bonaparte en Russie.

Les analogies historiques sont bien trompeuses. Pourtant, lorsqu’on songe à l’Empire de Napoléon…

Dans une lettre légèrement postérieure, mais toujours écrite d’avant le 3 octobre 1940, lorsque sera publié par Vichy le statut excluant les Juifs « de la fonction publique », qui comprenait l’enseignement, Koyré ajoutait :

J’ai pu entrer en rapport avec mon président, M. Mauss [resté à Paris] à l’époque du courrier libre. Mais je n’ai rien reçu de lui depuis plus de deux mois. L’Instruction publique semble incapable de transmettre des lettres. Quant au ministère lui-même, sa doctrine, que vous connaissez sans doute, est : tout le monde rejoint son poste. Cela peut se défendre, et même paraît être tout à fait juste. Ainsi les collègues qui ont été autorisés à demeurer en zone libre sont-ils très peu nombreux. Des cas isolés et tout à fait spéciaux. Or le mien n’est ni isolé, ni spécial. Il a été question de me renvoyer au Caire – justement pour occuper tous les postes que la France occupait avant la guerre. Mais l’offensive italienne remet tout en question. J’attends donc les instructions.

Le texte ici reste vague et le lecteur de ce document est porté à se poser la question : des « instructions » de qui ? Du ministère ? de M. Mauss président de la Ve section de l’École des hautes études ? des personnes engagées contre les nazis dans la première phase de l’occupation ?

Mais, ainsi que me l’a dit M. Rosset, c’est le Caire ou Paris… Après tout, Susini m’écrit que c’est peu raisonnable, que l’on ne risque pas plus à Paris qu’en zone « libre » (ou pas moins en zone « libre » qu’à Paris) et que l’existence même de cette zone, du moins dans son état actuel, lui paraît être précaire. Et de courte durée. La rentrée de Déat à Paris semble confirmer ce pronostic. Il reste vrai que rester dans la zone, ce serait toujours gagner quelque temps et le temps c’est beaucoup. Ainsi ne me pressé-je pas. J’attends l’appel sans le devancer.

Il y a quelque raison de s’interroger et de reconstruire les étapes et les circonstances de la fuite de Koyré, d’abord en Égypte et ensuite aux États-Unis : pour ce faire, il est indispensable de reconstituer les étapes et les modalités de son intégration en France et de ses relations internationales au cours de ces deux décennies.

*