Vers Jérusalem

Vers Jérusalem

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299 pages

Description

Six jours d’une mer capricieuse, qui passe du saphir le plus joyeux aux tons glauques des irritations soudaines, — longues journées monotones pendant lesquelles une vision austère, presque tragique, a surgi : le Stromboli. Une montagne mauve, légère comme une touche d’aquarelle, si légère qu’elle semble irréelle, suspendue sans base visible au-dessus de la nappe calme de la mer sombre. Le bleu de l’eau, qui se ride à peine de larges ondulations, a des apparences de solidité pour ainsi dire métallique.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Ajouté le 12 octobre 2016
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EAN13 9782346117376
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Langue Français
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À propos deCollection XIX
Collection XIX est liothèque nationaleéditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bib de France. Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigi eux fonds de la BnF, Collection XIXsiques et moins a pour ambition de faire découvrir des textes clas classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…
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SÉBASTIYÉH (Samarie)
Henri Guerlin
Vers Jérusalem
Jerusalem. — La porte de Jaffa et les vieilles murailles.
AVANT-PROPOS
Il est des gens qui ne sont pas plus sensibles aux changements qu’apportent dans la nature les variations de l’heure et des saisons, qu’aux transformations préparées dans les sociétés par les sautes de vent de la poli tique. Ceux-là ne comprendront jamais pourquoi j’ai cru devoir aborder un sujet qu e tant d’autres ont traité, quelques-uns magistralement. Mais la Jérusalem qu’ils ont ob servée n’existe plus déjà. Deux tableaux ne se ressemblent pas quand, ni l’heure où ils furent composés, ni le tempérament des artistes ne sont identiques. Est-ce pour cela que les conclusions de plusieurs d e ces récits, de ceux qui ont eu malheureusement le plus de retentissement, ne sont point les miennes ? « Déceptions, m’avaient-ils annoncé. Le touriste ne trouve à Jérusalem que banalités, et le croyant que scandale. » Et voici ce que j’ai vu.
* * *
J’ai vu une cité d’un autre temps, toute ceinte de murailles séculaires, pareille aux miniatures des vieux imagiers ; j’ai vu des solitud es où la malédiction divine a passé, 1 une terre « désolée comme le champ que l’ennemi a d évasté », des déserts où l’on ne saurait s’aventurer sans payer rançon aux pillar ds ; puis tout à coup des oasis charmantes, pleines de fleurs et de parfums. Et ni le caractère tragique du désert de Judée, ni la douceur des jardins de Jéricho, des pl aines fertiles de Galilée, ne peuvent laisser insensible le voyageur qui a le sens du caractère et le goût de la nature. Dans la cité sainte, j’ai rencontré des foules venu es de tous les points de l’horizon. Et ces foules laissaient éclater d’une façon parfoi s violente leurs jalousies et leurs rivalités ; leur piété s’y manifestait par des céré monies qui n’étaient pas toutes édifiantes. Ces animosités, qui proviennent surtout de la différence des races, n’ont rien qui puisse surprendre. Ce qui pourrait scandaliser, ce serait de constater que toutes ces ferveurs, celles inspirées par la vérité totale, celles inspirées pa r l’erreur ou par la vérité incomplète, aboutissent à des intolérances semblables, à des œu vres également vaines, à des manifestations pareillement puériles.
J’ai donc observé les unes et les autres avec le se ul souci d’une scrupuleuse exactitude. Et il m’a semblé que notre religion, et je dirai aussi nos patries catholiques, notre France, en particulier, malgré des défaillanc es passagères, sortaient de cet examen singulièrement grandies. Mais notre patrie pas plus que notre religion ne jo uissent là-bas d’une sécurité complète. Des périls les menacent, auxquels il conv ient d’être attentif. Des religions et des nationalités rivales s’efforcent de les supplan ter. Ce sont ces poussées des foules dont je me suis surtout efforcé de mesurer la puiss ance et d’observer les directions. Les travaux de nos missionnaires, l’œuvre de tous n os ancêtres depuis les croisades seront-ils emportés par le courant ? Cela surtout n ous intéresse. Voilà pourquoi j’ai tenté de peindre avant tout la Jérusalem d’aujourd’hui, la Terre Sainte telle qu’elle était à l’heure où j’y suis pa ssé, ne demandant à l’histoire religieuse ou profane que ce qui me semblait nécessaire à l’in telligence du présent. J’ai montré ces foules dans leur double action de prière et de lutte, et pour donner plus de vérité au tableau, j’ai essayé de rendre visibles et palpa bles les réalités fugitives du ciel, des monuments, des sites, où elles se meuvent et qu’ell es se disputent. Le lecteur jugera si j’ai réussi.
* * *
Si mon œuvre le satisfait, il en attribuera le prin cipal mérite à tous ceux qui m’ont aidé de leurs lumières et de leurs conseils ; d’abo rd aux aimables religieux assomptionnistes qui m’ont rendu le voyage si agréa ble et qui ont si généreusement facilité mes études, en particulier au vénérable Pè re Vincent de Paul Bailly, dont la bienveillance reste un des souvenirs les plus préci eux de ce séjour à Jérusalem, au R.P. Athanase Vanhove, et, en sa personne, à tous l es religieux de Notre-Dame de France, à M.G. Gueyraud, consul général de France, à M. Pierre Durieux, attaché au consulat général de Jérusalem, à M. le consul de Po rt-Saïd, à mon ami François de Brunier, commandeur du Saint-Sépulcre, enfin à tous les passagers del’Étoile, dont l’amicale société m’a laissé un souvenir ineffaçabl e et vraiment familial. Si tous ne partagent pas entièrement mes opinions, tous, je l’espère, témoigneront de la sincérité de mes observations et de l’exactitude scrupuleuse de mes récits. H.G.
1Isaïe, 1, 7.
Type juif.
PREMIÈRE PARTIE
LA TERRE DES PHARAONS
Port-Saïd. — Palais de la Compagnie du canal de Suez.
I
LE STROMBOLI. — PORT-SAID. — LA TERRE DE GESSEN. — ARRIVÉE AU CAIRE
Les portefaix qui somnolent le long du quai, à Port -Saïd.
Six jours d’une mer capricieuse, qui passe du saphi r le plus joyeux aux tons glauques des irritations soudaines, — longues journées monotones pendant lesquelles une vision austère, presque tragique, a surgi : le Stromboli. Une montagne mauve, légère comme une touche d’aquarelle, si légère qu’elle semble irréel le, suspendue sans base visible au-dessus de la nappe c alme de la mer sombre. Le bleu de l’eau, qui se ride à peine de larges ondulations , a des apparences de solidité pour ainsi dire métallique. C’est la terre, et non pas l a mer, qui paraît l’élément fluide. Au sommet de la montagne, un nuage diaphane s’accroche comme une inoffensive écharpe rosée. On approche, et cette écharpe s’asso mbrit, devient une triste fumée, qui apporte avec elle des chaleurs suspectes et d’i nquiétants relents de soufre. La montagne, elle-même, a troqué sa jolie teinte mauve contre un vêtement plus sévère. Et l’on découvre, à son flanc, un fleuve de cendre qui descend à pic, d’une seule coulée, dans les flots. A l’ombre du nuage tragique , on distingue une petite ville audacieuse, — une église de style italien dominant un groupe important de cubes de blancheur tout pareils aux maisons d’Orient. En mer se dresse un grand rocher isolé, qui ressemble à une cathédrale. Tels sont les aspec ts successifs de l’îlot de Stromboli. Souvent de sourds grondements, des gémis sements douloureux s’échappent du cratère toujours fumant. Et la légen de attribue ces plaintes aux âmes du purgatoire. Sans doute elles crient, les pauvres âmes, aux pèlerins qui se dirigent vers les saints lieux : « Priez pour nous. » Cette supplication, nous l’avons entendue. Et nous disons unDe profundis,que s’éloigne le volcan à demi caché par so n tandis nuage, qui n’est plus maintenant une joyeuse écharp e rosée, mais un triste voile de sombre violet, comme ceux dont, les jours de deuil, l’Église enveloppe les images qui parent les autels. Et l’odeur du soufre vient encor e jusqu’à nous, apportée par la brise du soir.
*
*
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Le sixième jour de cette navigation, vers midi, on fait une découverte qui emplit les voyageurs d’allégresse : la terre ! Une terre basse et plate. C’est d’abord une mince ligne, de la couleur de l’eau quand passe un nuage. Puis l’on distingue des toits de briques roses, des cabines de bains de mer ; on cro irait que l’on va aborder à Trouville. C’est Port-Saïd. Et bientôt nous reconna îtrons à l’extrémité de la digue, enveloppée de lumière, la statue de Ferdinand de Le sseps. Il y a un très doux orgueil patriotique à être accueilli de la sorte par le gén ie de la France, incarné dans celui qui est resté, en dépit de sa fin misérable, le grand F rançais. Il semble que la prospérité de ce port, la magnificence de ces bâtiments procla ment la puissance de la Compagnie, que tous ces vaisseaux de haut bord, ces péninsulaires géants, qui viennent du pays des rajahs ou de la Chine lointain e, tout cela affirme l’importance du service rendu au monde par notre pays. Et c’est une gloire qui rejaillit un peu sur chacun d’entre nous. Mais une observation plus attentive change cet orgu eil en tristesse. Les bâtiments de la Compagnie du canal de Suez sont français ; ma is les dépôts de charbon appartiennent à l’Angleterre. Pas une flotte ne pou rra poursuivre sa route le jour où nos alliés d’aujourd’hui lui refuseront le combusti ble nécessaire. Et les chiffres des statistiques nous définissent, avec une précision d ésobligeante, la place que nous occupons dans le mouvement de ce port créé par notr e initiative. Voici comment, en 1901, se distribuaient les pavillons : l’Angleterre avait fait passer par le canal de Suez 2 075 navires, l’Allemagne 511, et la France arriva it un peu avant la Hollande, avec le chiffre très modeste de 281. En 1908, la Hollande n ous dépassait, et tandis que le transit de nos rivaux augmentait, le nôtre diminuai t. Voici les chiffres : anglais, 2235 ; allemands, 583 ; hollandais, 247 ; français, 242. Lorsque Nékhao, il y a environ vingt-six siècles, t enta d’établir un canal entre la Méditerranée et la mer Rouge, un oracle vint interrompre le travail, qui avait déjà coûté la vie à cent vingt mille ouvriers. Cet oracle avertissait le roi qu’il ne travaillait que pour les barbares, c’est-à-dire les Perses. Nous vivons à une époque où les oracles ne sont plus écoutés. Aussi avons-nous travaillé pour les b arbares d’Occident, — nous prenons le mot « barbare » au sens antique d’étrang ers, — en attendant que les barbares d’Orient suivent, pour nous envahir, la mê me route.
Un montreur de singe au Caire.
Cependant notre arrivée a mis en émoi toutes les petites barques qui sommeillaient dans le port. Des bateliers à la peau noire, vêtus de longues chemise s d’un beau bleu, — celui des scarabées égyptiens, — ont s auté dans leurs embarcations. Quelques minutes plus tard , ils arrivaient avec un grand tumulte, nous souriaient d ’une façon très engageante en montrant toutes leurs dent s blanches, et finalement nous enlevaient comme des paquets. Quelques coups d’aviron, quelques cris enc ore, et, hop là ! nous voici sur la terre d’Égypte. Il f aut le savoir pour le croire. Il n’y a d’égyptien ici que les portefaix, qui somnolent le long du quai, en des accroupissements étranges, presque simiesques, et revêtus de l’uniforme chemise bleue. Les rues de Po rt-Saïd sont larges et tirées au cordeau ; partout de hautes maisons, ornées de balcons
en bois, soutenus par de grandes poutres qui garnis sent toute la façade, comme les échafaudages de nos maçons : bâtisses quelconques, que l’on devine faites hâtivement, sur un modèle unique et pour des passan ts. Des troupeaux de gentilles chèvres, aux grandes oreilles retombantes, sont la seule note pittoresque de cette cité sans caractère. Nous l’avons d’ailleurs traversée en galopant, et l e soir même nous filions vers le Caire.
* * *
Nous voici maintenant dans un paysage de clarté, da ns une atmosphère limpide, où il n’y a pas un seul ton noir, si limpide, que tout y semble impalpable, irréel et fait de pure lumière. Nous longeons la frontière de deux mo ndes. Sur notre droite, nous avons toute l’Afrique et ses immensités torrides ; sur notre gauche, l’Asie et ses solitudes mystérieuses. Entre les deux, un mince ru ban d’azur, qui est le canal de Suez. Parfois de lourds paquebots démesurés avancent péni blement sur ce chemin bleu ; et quelques instants après, des barques d’une éléga nce suprême, cesdahabiéhs, dont la forme n’a point changé depuis les Pharaons, glissent avec la légèreté nonchalante de gros oiseaux. Du côté de l’Afrique, à perte de vue, s’étend le lac Menzaleh, immense étendue d’eau morte et luisante, sans éclat, — une vraie nappe de mercure, où étincellent, çà et là, d’aveuglantes traînées d’argent. Du côté de l’Asie, c’est le désert d’Arabie, du sable, à perte de vue, fin comme celui des sablières. Et cela se dégrade en teintes très douces, avec des bl ondeurs de chair ; paysage tout en nuances, aux lignes très nobles, qui se modèle en m amelons arrondis, sans nulle aspérité, qui se déroule en larges ondulations, com me la mer. L’ombre couleur d’encre d’un nuage qui passe est la seule teinte sombre qui vient attrister l’immensité pleine de lumière. Aux lagunes de Menzaleh succèdent les e aux mortes des lacs Ballah. Puis nous entrons dans une campagne admirable et fe rtile, aux larges horizons, où chaque pas évoque quelque tableau des temps patriar caux et bibliques. Même en Terre Sainte nous ne trouverons nulle part cette se nsation d’une façon plus saisissante. Les choses et les gens nous donnent l’ impression étrange et émouvante d’un recul soudain vers des passés fabuleux. Cette oasis où se dressent les longs palmiers immob iles ; ce village en boue séchée, où éclatent les loques voyantes des enfants ; ce puits autour duquel tourne un buffle attelé à une longue perche ; les tentes noires de ces Bédouins qui regardent filer notre train avec une impassibilité dédaigneuse ; to ut cela parle d’une humanité tellement primitive, que les siècles en fuyant n’on t pu y apporter nul changement appréciable. Et ces troupeaux de chameaux, qui pass ent nombreux comme des moutons, doivent appartenir à quelque patriarche co ntemporain d’Abraham.
* * *
A la gare de Zagazig, ce rêve est interrompu par un tableau très moderne : personnages officiels aux fronts graves, prosaïquem ent corrects, officiers chamarrés d’or, soldats alignés à la prussienne. Il semble qu ’on soit dans l’attente d’un événement sensationnel. Et, en effet, le khédive va passer dans quelques instants pour aller inaugurer Port-Soudan. Et ces gens d’aut refois, fellahs et Bédouins, sont en