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Vers un Rural Postindustriel

De
384 pages
Vous avez dit rural ? Mais en Allemagne, Belgique, Espagne, France, Grande-Bretagne, Grèce, Portugal, quel sens donner à ce vocable ?
Car s'il évoque partout une sensibilité grandissante aux questions environnementales et certaines aspirations d'une société postindustrielle, le mot traduit aussi un espace polymorphe marqué par l'histoire économique, sociale et politique de chacune des nations. Néanmoins il est certain que l'Union Européenne marque, de son sceau ce domaine de réflexion et produit à son niveau une certaine homogénéité de pratiques au travers de ses réglementations. Un rural européen commence-t-il à se dessiner ?
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VERS UN RURAL POSTINDUSTRIEL

Rural et environnement dans huit

pays europeens

,

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-6017-8

Sous la direction de

Marcel Jollivet

VERS UN RURAL POSTINDUSTRIEL

Rural et environnement dans huit
pays europeens
,

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Collection Environnement
Ouvrir une collection Environnement en sciences sociales est un défi dans la mesure où chacun met sous ce vocable un contenu différent. Il existe pourtant un droit de l'environnement et des programmes de recherches qui s'adressent à des économistes, des sociologues, des politiques, des historiens, des ethnologues. Ce champ de réflexion traverse en fait l'ensemble des disciplines de sciences et fédère des objectifs plutôt qu'il ne fonde un nouvel objet. Cette situation engendre une grande dispersion des travaux et freine leur diffusion. Cette collection voudrait y pallier par la publication d'une part de dossiers présentant des recherches approfondies, d'autre part d'ouvrages de
portée plus générale destinés à un plus large public.

Maryvonne BODIGUEL

Déjà parus
KIss A. (sous la dire ), L'écologie et la loi: le statut juridique de l'environnement, 1989. BERTOLINI Le marché des ordures: économie et gestion des déchets G., ménagers, 1990. Collectif, Pas de visa pour les déchets vers une solidarité Afrique / Europe en matière d'environnement, 1990. DUCLOSD., Les industriels et les risql!-es pour l'environnement, 1991. REVERETJ.P., La pratique des pêches, commen:t gérer une ressource renouvelable? 1991. MERMETL. Stratégies pour l'environnement, la nature jeu de société? 1992. ABÉLÈSM., (sous la dire de), Le défi écologiste, 1993. KALAORA Le Musée vert. Radiographie du loisir en forêt, 1993. B., KELLER Les Verts allemands, un conservatisme alternatif, 1993. T., KABALAM. D., Protection des écosystèmes et développement des sociétés. Etat d'urgence en Afrique, 1994. COMOLET L'évaluation et la comptabilisation du patrimoine naturel. A., Définition, méthodes et pratiques, 1994. VIARDOT Ecologie et entreprise: les leçons de l'expérience, 1994. E.,

AVANT

-PROPOS

Ce travail a été réalisé dans le cadre du Groupement de Recherche" Agriculture, Agro-alimentaire et Dynamiques Sociales de l'Espace rural" (GDR 092 " AGRAL ") du CNRS (paris). TI a été placé sous la direction de Marcel Jollivet, directeur de recherche au CNRS, assisté de Marie-France Epagneul, Ingénieur d'Etudes au CNRS. TI a été entrepris à la suite d'une demande du département des Sciences de 1'Homme et de la Société du Ministère de la Recherche et de la Technologie, qui a contribué à son financement (Convention 91 V 0148 du 29 juillet 1991). L'objectif était de dresser lID état des recherches en sciences sociales sur les problèmes d'environnement en milieu rural dans les pays européens. Un tel inventaire ne pouvait se concevoir sans être situé dans le contexte de chaclU1des pays; c'est par et dans ces différents contextes qu'il prend réellement sens. Les textes de cet ouvrage présentent l'ensemble de ces contextes en les mettant en rapport avec les recherches en sciences sociales qui leur correspondent. Ce faisant, ils ont conduit à dresser lU1 tableau de la place du rural dans le pays et dans la société dont ils traitent et à analyser la façon dont ce rural y est concerné par la question de l'environnement et est amené à évoluer sous son influence. L'intérêt,,,de ce tour d'horizon est double. En premier lieu, il pennet d'avoir lU1e vision synthétique de la façon dOnt les questions abordées se posent dans chaclU1des pays étudiés. TI pennet en outre d'esquisser des comparaisons en mettant en évidence les caractéristiques des sociétés qui jouent lU1rôle dans la façon dont elles se posent. Sociologie du débat social autour du rural et de son entrée dans l'ère de l'environnement et sociologie des sciences sociales abordant ces questions se 5

conjuguent et se répondent ici, dans lU1edémarche qui, tout en portant uniquement sur des sociétés européennes, n'en permet pas moins des comparaisons entre des sociétés plus ou moins, et plus ou moins anciennement, industrialisées: l'Europe a son Nord et son Sud. Une telle ambition conduit à soulever des questions multiples et complexes. Vouloir répondre à toutes ces questions pour ellesmêmes supposerait des investigations beaucoup plus étendues et diverses, comme le montrent les développements consacrés à chaclU1 des pays. Les chercheurs ont esquissé, chaclU1 à leur façon -et cette diversité devait être respectée au maximum-, ce que pourrait être la problématique d'lU1e telle démarche. L'intérêt sans doute majeur de la confrontation ici tentée de ces problématiques est de questionner chaclU1e d'elles à partir de toutes les autres, afin de faire la part réelle de la diversité des situations nationales (dans la mesure où elle peut être mise en évidence) et de bien la distinguer des points de vue personnels des chercheurs, fonction de leur formation et de leur itinéraire propres. Peut-on, au-delà des représentations et des terminologies nationalement convenues, trouver les lignes de force communes et fondamentales qui n'en fassent que mieux ressortir des différences significatives? Répondre à cette question ne peut-être le fruit que d'un travail longue haleine. Tout ce que l'on peut faire ici, c'est, avec toute la modestie qui s'impose, l'entreprendre. La réalisation de cet ouvrage a pu être menée à bien grâce à l'appui du Programme Interdisciplinaire de Recherche "Environnement, Vie et Société" du CNRS.

Nous adressons nos remerciements à Claire Fuzillier, MarieClaude Herrero, Marie-Laure Marduel et Béatrice Moëllie, pour leur contribution à l'édition du livre.

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Les auteurs:

- Nikos BEOPOULOS, ingénieur agronome, Professeur-adjoint à l'Université Agronomique (Athènes, Grèce) - Karl BRUCKMEIER, sociologue, Chercheur à l'Institut de recherche écologique appliquée (KAT AL YSE), (Cologne, RFA)

- Henry

BULLER, géographe, Maître de conférence à Paris VU, - Stathis DAMIANAKOS, sociologue, chargé de recherche au C.N.R.S. (Nanterre, France)

- Jaap FROUWS, sociologue, Maître de Conférence à
l'Université (Wageningen, Pays-Bas) - Marcel JOLLIVET, sociologue, Directeur de recherche au CNRS (Nanterre, France) - Juan LA CALLE DOMINGUEZ, sociologue, GEMAP (Gestion de Medio Ambiante y Planificacion S.A.), pour l'Espagne - Maria Inês MANSINHO, ingénieur agronome, Professeur au Département d'Economie Agraire et Sociologie Rurale à l'Institut Supérieur d'Agronomie, Université Technique de Lisbonne, (Lisbonne, Portugal) - Marc MORMONT, sociologue, professeur à la Fondation Universitaire luxembourgeoise (Arlon, Belgique) - Luisa SCHMIDT, sociologue, assistante de recherche à l'Institut de Sciences Sociales, Université (Lisbonne, Portugal) - Ana VELASCO, ingénieur agronome, doctorante de l'INIA (Instituto Nacional de investigacion agraria) à Nanterre, Laboratoire "Dynamiques .sociales et Recomposition des

Espacesll.

L'équipe qui a réalisé ce travail était composée, outre les auteurs mentionnés ci-dessus, de Mark VAN BERKEL (chercheur indépendant, Pays- Bas), Marie-France EPAGNEUL (Ingénieur au CNRS, LADYSS (Nanterre) et Marie-Laure MARDUEL, Ingénieur au CNRS, LADYSS (Nanterre).

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SOMMAIRE

Avant-propos.

. . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. .. .. .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . 5

Les auteurs
Sommaire.

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. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 9

Introduction: Le rural et l'environnement: analyses comparées par Marcel JOLLIVET

grille pour des 11

BELGIQUE: "A la recherche des spécificités rurales" par Marc MORMONT

.17

ESPAGNE: "La ruralité : un concept mort-né ?" par Juan José LA CALLE DOMINGUEZ et Ana VELASCO ARRANZ 45 FRANCE: "Des campagnes paysannes au rural "vert" : naissance d'\Ule ruralité postindustrielle"
par Marcel JO LLIVE.T .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 77

GRANDE-BRETAGNE: espace symbolique" par HeI11Y B"ULLER.

"La Countryside britannique: un .127

GRECE: "Le cache-cache entre la modernité et la tradition" par Nikos BEOPO"ULOS et Stathis DAMIANAKOS PAYS-BAS: "L'environnement rural: l'espace contesté" par Jaap FROUWS PORTUGAL: "Réinventer le rural par l'environnement" par Maria Inês MANSINHO et Luisa SCHMIDT REPUBLIQUE FEDERALE D'ALLEMAGNE: "L'espace rural en Allemagne agriculture et protection de la nature" par Karl BRUCK.ME.IER

175

233

261

-

309 .351

Les métamotphoses d'Wl rural incertain par Marcel JOLLIVET 9

INTRODUCTION Marcel Jollivet

Le rural et l'environnement: grille pour des analyses comparées Une problématique en trois points a servi de base commooe aux recherches menées dans chacoo des pays. Le premier point porte sur la catégorie de "rural" telle qu'elle est entendue dans le pays. De ce point de vue, ooe triple distinction doit être faite. TI existe tout d'abord des catégories administratives qui renvoient aux découpages institutionnels de la gestion territoriale; ces découpages sont plus ou moins marqués et politiquement significatifs. TIsrenvoient pour partie à ooe seconde dimension du rural, que l'on pourrait qualifier de morphologique et qui est tout à la fois géographique et sociologique: la coupure entre le rural et l'urbain est en effet plus ou moins nette tant sur le plan spatial que dans la composition sociale de la population; on peut avoir d'oo côté 00 "ruralll proprement agricole (on parle aussi d'lUl Il rural profondll) et d'oo autre côté 00 rural "urbaniséll (qu'il le soit par la présence d'industries ou par le type de l'habitat) ; et comment qualifier les espaces "périurbains" ? Ces distinctions "physiques" (les types d'habitats et de paysages) et sociales (les types de populations et d'activités) sont héritées de l'histoire et de la géographie nationales; elles jouent évidemment lID rôle majeur dans les formes d'organisation et d'intervention de l'Etat; et elles sont tout particulièrement importantes s'agissant des problèmes d'environnement. Mais elles ont également -et c'est là la troisième dimension du rural- ooe signification qui dépasse de beaucoup cet aspect proprement pragmatique et instrumental: l'histoire économique et sociale dont elles sont les traces, les témoins, l'expression concrète, a aussi été lUlehistoire politique, faite de choix sur la base d'antagonismes, d'alliances, de rapports de pouvoir entre Il

des forces sociales (grande propriété foncière, bourgeoisie, classe ouvrière, paysannerie. ..); elles expriment donc lU1e relation collective historiquement construite entre lU1epopulation et son territoire et à ce titre font partie des représentations collectives qui fondent l'identité nationale. L'organisation de l'Etat et la conception de son rôle sont aussi le fruit de ces arbitrages politiques; elles entérinent à leur manière les équilibres socio-politiques qui ont été à la base de cette Construction; elles ont aussi à s'ajuster aux changements constants qui affecten~ tant les caractéristiques motphologiques (géographiques et sociales) de l'espace rural au sein du territoire national que la façon de les percevoir et que les rapports de

pouvoir entre couches et classes sociales au sein de la Il société
civilell nationale. TIen va tout particulièrement ainsi avec l'entrée en scène de la IIgestion de l'environnement", qui change consiiférablement l'angle d'approche des politiques sectorielles: dans la mesure où les problèmes d'environnement ont des dimensions qui concernent l'espace rural et où, inversement, la gestion de l'espace rural suppose dorénavant la prise en compte de préoccupations environnementales, la façon de concevoir l'environnement rural (à la fois dans les représentations collectives et dans les politiques publiques) sera directement influencée par la place accordée au rural dans les représentations collectives nationales et par la façon même dont il existe dans ces représentations. Ceci est vrai au point que l'on pourra toujours se demander si lU1epolitique de l'environnement rural -quand elle existe- est bien lU1epolitique de l'environnement en tant que telle et non pas simplement lU1nouvel avatar d'lU1epolitique du rural, une étape nouvelle dans la conception du rural et de sa place dans l\mivers symbolique collectif national. Le cas de figure est évidemment complètement différent quand la catégorie du llruralll n'existe pratiquement pas dans cet tmivers symbolique, ce qu'il sera essentiel de faire ressortir. Le second point de la problématique cotnmlU1etourne autour de l'identification de ce qu'il faut entendre par IIproblème d'environnement rural Il. Une nomenclature commode consiste à distinguer: les problèmes d'environnement découlant de l'activité 12

agricole (pollutions diverses, dégradations des paysages, érosion des sols etc.); les problèmes d'environnement découlant des activités non-agricoles se déroulant dans l'espace rural (tourisme, industries, carrières etc.); les problèmes d'environnement découlant des activités se déroulant hors de l'espace rural, mais affectant l'espace rural (pollutions à distance des industries urbaines et des agglomérations urbaines) ; et enfin, les problèmes d'environnement liés aux caractéristiques des milieux géographiques (risques d'incendies liés à la sécheresse, risques d'inondations liés aux précipitations et au relief etc.) ; ces risques sont bien-sûr eux-mêmes en rapport étroit avec les utilisations du milieu et de l'espace tant pour leurs causes que pour leurs conséquences. On peut donner lU1 contenu précis à chaclU1e de ces rubriques. Mais ce faisant, on impose lU1e grille de lecture fondée sur W1e classification a priori, alors qu'il s'agit précisément d'analyser ce qui est considéré comme problème d'environnement rural dans chaclU1des pays. Ici, deux variables au moins vont intervenir: la conception collective du rural qui prévaut dans la formation sociale nationale, telle qu'elle a été évoquée ci-dessus (on pourrait parler d'lU1"rural idéal" ou "idéel" ou, aussi, d'lU1e "idéologie nationale du rural" dans la mesure où cette idée du rural fait partie de l'lU1Îverssymbolique socio-politique de telle ou telle formation sociale); la conception de la nature qui est caractéristique de la culture nationale; cette conception peut être très liée à la conception du rural, mais elle a aussi à voir avec les traditions philosophiques et artistiques propres à chaclU1 des pays. Le troisième point et dernier point de la problématique commlU1etourne autour de ces deux questions: peut-on, dans chaclU1 des pays, parler d'W1evéritable recherche en sciences sociales sur les problèmes d'environnement concernant l'espace rural? Peut-on à proprement parler qualifier cette recherche de recherche sur le rural? Dans le domaine de l'environnement, la référence à la "demande sociale" est omniprésente: les recherches sur l'environnement doivent répondre à lU1"besoin" exprimé, aider à la décision ou à l'élaboration de politiques. Face à cette pression, 13

les chercheurs revendiquent lU1 droit à l'autonomie, afin de pouvoir traiter les questions qui leur sont posées dans leur langage et avec leurs outils et démarch,es d'analyse propres. Dans W1cas, on a généralement affaire à des études ou des expertises plus qu'à des recherches; dans l'autre cas, on a généralement affaire à des recherches qui s'inscrivent dans le processus classique d'accumulation des connaissances. Certains travaux essaient de combiner les deux démarches, quitte à innover sur le plan méthodologique pour pouvoir le faire. De ce point de vue, lU1equestion est particulièrement posée lorsqu'on parle de recherches sur l'environnement, c'est celle de la multi ou de l'interdisciplinarité. Les problèmes d'environnement ayant toujours deux facettes, l'lU1erenvoyant à des processus naturels supposés "perturbés", l'autre renvoyant à des activités humaines supposées "perturbantes", il apparaît nécessaire de jumeler les approches "naturalistes" (biologiques, chimiques, physiques) des phénomènes et les approches
Il

socialesIl (économiques, techniques, sociologiques,juridiques

etc.) des activités humaines concernées pour se donner les moyens de comprendre et d'agir. Cette exigence a-t-elle déjà produit des effets visibles dans les publications scientifiques? Quant à la seconde question, elle prend place dans W1e réflexion générale sur le statut du "rural" éomme objet de recherche pour les sciences sociales. Ses transformations rapides et générales co~duisent à s'interroger sur sa spécificité et par conséquent sur la pertinence de démarches d'analyse sociale qui s'identifient à lui (comme l'économie rurale, la sociologie rurale, la géographie rurale etc.). Si le paysan disparaît pour faire place à lU}agriculteur qui devient W1 lIentrepreneur" moderne, si la campagne s' "urbanise", se confondant donc avec la ville, peut-on encore parler du "rural" et l'étudier en tant que tel? Les problèmes d'environnement semblent achever cette banalisation en incluant le rural dans le système général des échanges de matière et d'énergie. La pollution des eaux ou de l'atmosphère ne connaît pas la coupure rural-urbain, l'eau se gère par "bassin" où villes et campagnes se côtoient, les seules frontières pertinentes étant les lignes de partage des eaux... Les exemples de cette indétennination fondamentale pourraient être multipliés à l'envi. 14

Mais en même temps, l'environnement naturel est encore largement assimilé aux campagnes, domaine des champs, des bois, des rivières, des montagnes. On peut très bien voir dans les préoccupations environnementales lU1e source possible de recomposition et de revalorisation d'lU1"rural" à la fois hypermoderne et renouant avec toute la symbolique "rustique". TI convient donc de ne pas fermer prématurément le jeu en dissolvant systématiquement le rural dans lU1esociété globale indifférenciée; il faut plutôt envisager les évolutions à travers le prisme d'lU1 double mouvement simultané de décompositionrecomposition. Quitte à prendre en compte les cas éventuels où ce double processus ne jouerait d'ores et déjà plus et à examiner dès lors ce qui se substitue à l'ancienne dichotomie. Telles sont les questions qui organisent les chapitres par pays, qui constituent le présent ouvrage. ChaclU1des auteurs -ou groupes d'auteurs- a évidemment adapté cette grille générale à la situation du pays dont il traite.

15

BELGIQUE

A la recherche des spécificités rurales

Marc MORMONT

Pour beaucoup d'observateurs, parler du monde rural n'aurait pas beaucoup de sens dans le cas de la Belgique. La Belgique est en effet lU1pays petit, densément peuplé et marqué par lU1eindustrialisation précoce. Les structures spatiales (forte densité, périurbanisation marquée dans l'ensemble de l'espace rural) qui sont les siennes, tendent dès lors à minimiser la signification du rural. De ce fait, la Belgique ne serait, en somme, qu100e sorte de mégalopole très étalée, 00 espace fortement urbanisé, même si cette urbanisation physique est très lâche. TIn'y aurait donc plus lieu de parler de société rurale, de monde rural, ni même d'espace rural. Pourtant lU}regard historique indique que la société belge a continuellement réactivé cette notion, l'a investie de représentations et de valeurs, en tUl mot de sens. C1est que l'espace géographique n'est pas Wl détenninant simple: il reçoit tUl sens de la part des acteurs, ce qui appelle lU1eanalyse des modèles culturels et des structures sociales. Notre hypothèse est qu'il serait vain de chercher dans ooe réalité physique, économique ou écologique des fondements à lU1e ruralité ; il serait aussi vain de n'y chercher qu'lU1imaginaire qui ferait du rurallU1e pure construction mentale. TIn'y a d'espace que par lIDe série de différences, mais la définition du rural est lU1edialectique: groupes et institutions le définissent en donnant du sens à ces différences, et leur action - notamment politique agit sur ces différences, en crée et en révèle d'autres, auxquelles de nouveaux sens sont donnés. La société belge a toujours cherché à donner lID contenu à cette notion, et c'est à l'élucidation de ces constructions que les développements qui suivent sont consacrés. En suivant cet argument, on se propose, dans tUle première partie, de dégager d'abord l'évolution de la signification sociopolitique du rural.: elle apparaît comme lU1e manière historiquement construite de penser l'industrialisation et surtout l'urbanisation des campagnes. La nature ne joue pas lU1rôle détenninant dans cette construction du rural; si elle est lU1 19

La Belgique: Etat MulticommWlautaire et fédéral L'Etat fédérale est compéent en matière de Justice, Sécurité intérieure et extérieure, relations inernationales, affaires économiques commWles (monnaie, normes de produit, concurrence) et sécurité sociale.

Les commWlautés sont compétentes en matière de culture, d'enseignement, de santé (prévention) et de toutes les matières qui concernent les personnes. Les Régions sont compétentes, sur leur territoiree, en matière de développement économique, aménagement du territoire, environnemet et ressources naturelles, ainsi que les transports et l'quipement (sauf les chemins de fer). Les compétenes sont en principe exclusives (non partagées). Mais dans nombre de domaines, les compétences relatives à 1m secteur sont en fait dispersées: en maitère agricole, les prix et les marchés relèvent de l'Etat fédéral ainsi que les normes sur les produits: la formation agricole relève de l'ensegnement organisé par les CommWlautés. Les politiques d'aménagement, d'environnement, ou de structures agricoles (crédit, aides diverses) relèvent des Régions.

20

élément idéologique qui sert à penser la spécificité du rural, elle s'efface devant la modernisation technique et la rationalisation de l'espace. L'environnement surgit d'abord avec la demande de ~nature des urbains et les conflits qui s'ensuivent, mais aujourd'hui c'est plutôt W1problème de gestion, pragmatique et pluridisciplinaire des interdépendances écologiques qui prend le dessus. Dans W1e dernière partie, nous montrerons l'évolution des approches développées par les sciences sociales. Celles-ci accompagnent largement les mouvements sociaux qui animent les campagnes; elles chercheront longtemps à donner W1sens et W1e cohérence aux différentes fonnes de ruralisme qui se succèdent. C'est le plus souvent au niveau culturel que cette spécificité se trouve définie: le rural comme mode de vie, comme culture appartenant aux gens des campagnes. Aujourd'hui, l'identité entre culture et groupe n'est plus de mise et le rural apparaît plutôt comme W1 espace spécifique de négociation autour des enjeux environnementaux. Le rural en Belgique (1830-1970)
Du paysan au rural

Lorsque l'Etat belge est créé en 1830, le développement industriel est déjà largement amorcé. TIse poursuit tout au long du 19ème siècle, principalement en Wallonie, dans les bassins houillers de la Sambre et de la Meuse qui fournissent l'énergie. Ce développement a évidemment des effets démographiques et

sociaux profonds sur toute la Belgique rurale:
~

des

agglomérations industrielles -plus que des villes- se constituent et fonnent l'annature urbaine de la Wallonie contemporaine. La Flandre - qui avait connu une activité préindustrielle importante reste à l'écart de ce mouvement. C'est, W1erégion surpeuplée, aux sols pauvres, dont la population survit sur W1e,majorité de très petites exploitations et dans W1 régime politique qui nie largement son identité culturelle et linguistique (ce qui constitue le terreau du mouvement flamand qui aboutira à l'émancipation 21

flamande du 20ème siècle et à la fédéralisation récente (1990) de I'Etat belge). Ce développement industriel va lui-même entraîner lUle modernisation rapide de l'agriculture, spécialement dans les régions aux sols riches du centre de la Belgique. L'industrie attire la main-d'oeuvre, fournit engrais et machines, soutient la demande de produits alimentaires. Au sud-est subsiste cependant lU1e vaste zone plus rurale, au climat froid, aux sols plus pauvres, qui va rester longtemps à l'écart de la modernisation; cette zone constitue encore une région agricole défavorisée (au sens de la PAC) et connaît un déclin démographique durant tout le 20ème siècle. Au nord, le mouvement flamand, sur des bases au départ plus culturelles qu'économiques, va constituer une force d'organisation sociale et économique de l'agriculture (Monnont et Van Doninck, 1992) qui, au 20ème siècle, aidera à constituer lU1puissant réseau d'organisations professionnelles, syndicales, sociales et économiques. Ces organisations constituent (jusqu'aux années 70) les représentants autorisés d'un monde rural où les agriculteurs sont pourtant devenus minoritaires. La Belgique rurale est donc loin d'être homogène. Chaque région a lUletrajectoire sociale et économique qui lui est propre. En tennes démographiques et politiques, l'agriculture y est très tôt minoritaire (sauf au sud-est), bien que le poids du monde catholique (traditionnel défenseur du monde agricole) lui confère souvent une sur-représentation politique au Parlement. C'est au cours de l'entre-deux guerres que le monde rural largement par opposition au monde urbain et industriel qui domine déjà la scène politique - va se constituer comme un catégorie significative (Mougenot et Monnont, 1988). Face à la crise de l'artisanat et de la petite industrie, ébranlées par l'exode rural et en réponse à la crise sociale et politique de cette époque - des organisations spécifiquement rurales vont se constituer et produire lU1enouvelle génération de cadres pour les organisations professionnelles agricoles qui étaient, jusque-là, relativement élitistes. Elles vont aussi revendiquer me place pour les campagnes dans les préoccupations de l'Etat; des programmes d'amélioration des infrastructures sociales, des

-

22

transports, de l'équipement scolaire s'ensuivront, mais sans que se constituent des structures politico-administratives spécifiques à ces régions (organismes de développement rural par exemple). Quant à l'agriculture, elle tend rapidement à s'organiser en Wallonie de manière autonome par rapport aux mouvements ruraux, tandis qu'elle reste jusqu'à aujourd'hui enchâssée dans le bloc politique catholique qui domine la Flandre jusqu'aux années 70. On peut parler de mouvement ruraliste pour désigner ces mouvements qui se développent des années 30 aux années 60, introduisant les campagnes dans la modernité technique et sociale, tout en affirmant la spécificité des questions rurales. Le développement industriel de la Wallonie entame son déclin dans l'entre-deux guerres, ce qui alimentera l'émergence d'ID} mouvement wallon, plus laïc et socialiste (donc urbain), par opposition à un mouvement flamand qui bénéficie de la croissance de l'économie flamande dans les dernières décennies. Le développement de la Flandre est à la fois endogène (basé sur des petites entreprises) et exogène (ouvert sur l'extérieur par sa position côtière), et stimule le développement d'lU1e agriculture moderne, plus tournée vers des productions intensives comme l'horticulture et l'élevage hors-sol. La population agricole flamande est aujourd'hui plus nombreuse, sur des exploitations plus petites mais très intensives, et elle est fortement intégrée dans lUte industrie agro-alimentaire dynamique. Au contraire, l'agriculture wallonne est constituée d'exploitations plus grandes, rentables et efficaces dans le centre du pays (grandes cultures et céréales), mais qui le sont nettement moins dans le sud-est (élevage). Un autre élément décisif intervient pour comprendre les structures spatiales de la Belgique rurale: la forte densité, \me armature urbaine forte ont pennis à beaucoup de travailleurs de l'industrie de continuer à habiter la campagne (sauf au sud-est), et ceci a été renforcé par des politiques de transport et de logement dès la fin du 19ème siècle. La Belgique rurale, dès les années 30, est davantage peuplée de salariés (ouvriers, employés des services publics) que d'agriculteurs, ce qui confère W1e physionomie particulière à ces régions. En ID}sens, la Belgique est \m pays urbanisé à 90% (population habitant des commW1es 23

de plus de 5000 habitants), mais vue sous lU1autre angle, c'est lU1pays très rural, comportant peu de grandes villes et dont 1'habitat est très dispersé dans lU1e multitude de petites agglomérations. L'attachement de nombreux Belges à leur région, voire à leur village, explique aussi le dynamisme associatif dans les campagnes belges.

Gérer l'espace:

administration

et politique

Tous ces éléments permettent de comprendre que la distinction entre rural et urbain n'a jamais eu lU1esignification administrative et politique très forte. Le système politique belge est très centralisé (jusqu'en 1970) et les régions rurales n'y ont pas lU1statut particulier. Trois réformes vont jouer, dans les dernières décennies, lU1 rôle important dans le remodelage des régions rurales. D'lU1e part, et c'était lU1erevendication des mouvements ruralistes des années 30 et 40, la loi sur l'aménagement du territoire (1962) va organiser lU1e planification spatiale stricte des affectations du sol. Les "plans de secteur" sont élaborés de manière centralisée et sans tenir compte des circonscriptions administratives ni des terroirs: ils définissent, malgré la résistance des autorités locales, lU1zonage de l'espace qui, tout en protégeant la terre agricole, affecte des sutfaces aux transports, -aux zones industrielles, au développement de 1'habitat et au tourisme. Seconde réforme: en 1976, on procède à la fusion des COtnmlU1eSe manière assez autoritaire. Dans les zones rurales, d cela va conduire le plus souvent à regrouper les petites commlU1es rurales avec les bourgs et les villes de manière à Il rationaliser" la gestion. La frustration engendrée par cette opération a peut-être contribué à lU1e revitalisation des associations locales dans les villages. A la même époque, plusieurs conflits d'aménagement touristique (oppositions locales à des villages de vacances) révèlent, ou provoquent, lU1certain réveil des sentiments d'appartenance. Les années 70 voient, en Wallonie tout au moins, se reconstituer lU1réseau d'organisations rurales nouvelles (dont la Fondation Rurale de Wallonie) 24

revendiquant à nouveau les moyens d'tm dév~loppement "spécifique", c'est-à-dire d'tm développement qui ne soit pas le décalque des "modèles urbains". L'insistance est mise sur le patrimoine, l'urbanisme rural et le cadre de vie, bref sur tme spécificité des campagnes. Ce mouvement a été accentué en Wallonie par la troisième réfonne - celle de l'Etat qui va confier aux Régions (wallonne, flamande et bruxelloise) nombre de compétences: aménagement, développement, infrastructures, transports, environnement. Dans cette nouvelle dynamique, la région wallonne par ailleurs confrontée à une crise profonde de ses industries - va accorder une attention plus grande aux zones rurales, au développement rural, à la protection du patrimoine, à l'autonomie locale en matière d'aménagement, etc. Ce nouveau mouvement "néoruraliste" s'appuie - sans le dire et probablement sans le savoir vraiment - sur un profond changement démographique et économique. Depuis le milieu des années 70, en effet, l'exode rural a cessé, les villes connaissent un déclin au profit des banlieues (périurbaines) et aujourd'hui, les seules zones économiquement et démographiquement dynamiques de la région wallonne sont des zones "rurales", voire des zones périphériques (et frontalières), qui bénéficient de la proximité de pôles extérieurs (Luxembourg, Cologne, Lille, Bruxelles). En Flandre, cette évolution est moins nette, car les campagnes ont depuis plus longtemps rétabli un équilibre démographique et sont mieux intégrées à un tissu urbain très dense. Par contre, on note récemment une crise des relations entre agriculteurs et non.agriculteurs autour de la question de la pollution de l'eau.

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Symboliques

rorales

Dans I'histoire du rural que nous avons esquissée, il y a, sinon des ruptures, du moins une profonde évolution des significations du rural, sur laquelle il faut insister. Un peu schématiquement, on pourrait distinguer trois grandes phases dans cette évolution: A la fin du 19ème siècle, les premières émeutes ouvrières secouent la société belge et les élites au pouvoir vont trouver

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dans le modèle "ruralll (bien que le tenne ne soit pas employé) lm contre-modèle à la prolétarisation: pennettre à l'ouvrier de rester au village, lui donner accès à lm logement et à Wljardin sont des moyens d'éviter les. grandes concentrations ouvrières (constitutives des "classes dangereuses"). Les transports publics vont être développés dans cette perspective; celle-ci sous-tend d'ailleurs toute la politique de logement social belge qui privilégie la maison individuelle et la petite propriété Gusqu'aux années 60). C'est le rural comme antidote ou contrepoids du mouvement ouvrier. - Dans l' entre-deux guerres, dans Wl nouveau contexte de crise sociale et politique, des élites (principalement, mais pas uniquement) catholiques vont développer cette vision en affirmant le terme de rural. Le rural est Wle sorte de modèle de société qui concilie plus hannonieusement individuel et collectif, qui évite donc l'affrontement des libéraux et des collectivistes. Ce modèle est plus idéologique que réel, mais il va prendre corps dans des mouvements ruraux qui revendiquent les moyens de développer les campagnes et l'agriculture. Ce ruralisme redonne en fait ooe sorte de fierté aux gens des campagnes, spécialement aux jeooes et aux femmes qui sont les fers de lance de ces organisations. Ces mouvements ruralistes vont infléchir progressivement l'idéologie conservatrice vers Wle pratique de développement et de modernisation des campagnes qui contribuent puissamment à intégrer le monde rural dans le monde

moderne, l'économie de - marché, l'adoption de techniques
agricoles nouvelles, la scolarisation des jeWles et l'émancipation par rapport aux traditions familiales et religieuses. On est alors dans ooe phase de modernisation technique et économique, et le ruralisme revendique cette intégration au monde moderne tout en affirmant la spécificité culturelle du monde rural. n est important de noter que c'est à cette époque, et dans cette mouvance, que se constitue la sociologie rurale à partir principalement d'une sociologie religieuse préoccupée de pastorale (Mougenot et Mormont, 1988). - Enfin le renouveau ruraliste des années 70 témoigne d'Wl nouvel infléchissement vers des préoccupations de cadre de vie, de protection du patrimoine et du paysage, qui ouvrent peu à peu 26

à la question de l'environnement. Au plan politique, de nouveaux conflits émergent et ils opposent de plus en plus souvent les populations locales (incluant souvent nouveaux résidents, résidents secondaires, voire touristes) à des réalisations et des projets qui apparaissent connne contradictoires avec la "ruralité". Le tourisme sera le premier terrain de conflit, mais viendront ensuite les questions de décharges de déchets industriels, les grandes infrastructures de transport, les pollutions d'origine agricole, etc. Encore aujourd'hui, on revendique lID développement, mais lID développement adapté, spécifique, plus autonome, plus respectueux de la nature et du milieu tant naturel qu'humain. Le rural semble aujourd'hui, plus que la ville peutêtre, porteur de revendications sur la qualité du cadre de vie et source d'inspiration pour lIDeargumentation critique à l'égard du développement économique. Rural et environnement Nature et environnement ne sont pas des données univoques et simples dans cette histoire de la ruralité en Belgique. On peut, au contraire, penser que la liaison entre nature et rural est très différente d'Wle époque à l'autre et change de sens au cours du temps. Les premières préoccupations de défense de la nature (et avec elle du patrimoine archéologique et historique) apparaissent dès le début de ce siècle avec les premiers inventaires des sites naturels et historiques. TIstémoignent de préoccupations qui ne sont certainement pas celles des paysans ou des ruraux en général, sans que l'on puisse clairement identifier leurs origines. Ce mouvement de "conservation" restera très longtemps minoritaire et sans influence importante; c'est le plus souvent lID discours politiquement conservateur, anti-industriel et qui considère le progrès technique et économique connne lIDfacteur de dégradation tant morale qu'esthétique.

S'affranchissant de _ces connotations idéologiques pour se
faire plus scientifiques, des mouvements naturalistes vont se développer surtout après la dernière guerre, et constituer tU} réseau de réserves naturelles, souvent privées, à partir des terres 27

agricoles laissées à l'abandon, voire d'anciens sites industriels également abandonnés. On pourrait même dire qu'il s'agit d'une sorte de conservation des traces de l'économie agraire préindustrielle dont on sait qu'elle avait fortement diversifié le milieu naturel. Cette dynamique de conservation renvoie à l'urbanisation des campagnes, au sens des lIusages urbainsll de

l'espace rural.

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On notera que, parallèlement, dès le milieu du 1geme siècle, l'Etat impose progressivement la IIgestion rationnelle" des ressources forestières avec l'objectif déclaré de protéger les forêts des populations rurales suspectées de mal les exploiter, voire même de les dégrader. La plupart des anciens droits d'usage sont abolis, les droits sur les communaux également. Les sciences de la nature sous-tendent ces deux perspectives: pour les naturalistes, la botanique et la zoologie permettent d'inventorier les richesses naturelles menacées et d'indiquer les moyens de les protéger; agronomie et foresterie fournissent, au contraire, les instruments d'une gestion considérée comme rationnelle des ressources. Ce mouvement de rationalisation de l'espace et de ses usages est caractéristique aussi de la modernisation agricole. En effet, dès que les moyens de transport le permettent, on va mettre en valeur les terres incultes (au 19ème siècle), puis on va équiper les zones rurales, remembrer le terroir agricole, planifier l'usage du sol. Ce mouvement de rationalisation de l'espace réduit la nature à lID statut d'outil de production aux mains des agronomes, des forestiers et des planificateurs. Cette modernisation s'étend aux villages et aux espaces de vie avec l'amélioration des infrastructures et des équipements. On est alors dans une phase que l'on peut appeler d'urbanisation physique des campagnes qui sous-tend lIDe urbanisation culturelle: les modes de vie, sans devenir identiques, deviennent plus homogènes, les niveaux de vie se rapprochent et le monde rural est moins facile à distinguer du monde urbain. Cette unifonnisation explique aussi pourquoi les mouvements ruralistes des années 30 à 50 s' étiolent (et la sociologie rurale également). Leurs revendications, en termes économiques et sociaux, ont été prises en compte au moins partiellement. Dans ce contexte, la nature est avant tout définie 28

comme objet d'lU1e action de transformation; elle n'est pas absente mais elle est mise en oeuvre, soumise à cette modernisation qui va du paysage aux races animales. Au plan scientifique, la science du rural est dominée par la géographie, et principalement la géographie économique, qui fournit des modèles et des données pour analyser les structures spatiales et aider à la planification. La géographie rurale se concentre sur des problèmes d'aménagement agricole, de remembrement et, à titre secondaire, d'habitat rural et de paysage. On est bien clans lU1e perspective de gestion de l'espace. Dans la période la plus récente au contraire, le cadre de vie devient me préoccupation forte et, avec lui, la nature. Dans W1 premier temps, on peut affirmer que c'est la nature "objet de consommation" qui est mise en avant: elle est le cadre qu'il faut protéger voire sauvegarder - des dégâts du progrès. Les arguments naturalistes (protection de la nature) se lient aux préoccupations du cadre de vie, du paysage et du patrimoine. Le regain démographique, l'immigration en proveriance des villes, voire le tourisme, tendent à faire de l'espace rural un espace "résidentiel". La nature (menacée) devient argument contre le progrès économique et technique. Mais ce qui est assez nouveau clans les années 80, c'est que le clivage que crée la préoccupation pour l'environnement cesse d'opposer ruraux et urbains, villes et campagnes. La protection de la nature divise autant les ruraux (agriculteurs intensifs contre résidents) que les citadins (développement économique contre conservation du patrimoine) donnant lieu à lU1esérie de conflits sur l'espace que l'opposition rural-urbain ne permet plus d'intetpréter. Dans lU1 troisième temps, et actuellement, ce sont des préoccupations de gestion environnementale qui émergent nettement; il s'agit par exemple de gérer, de manière concertée entre agriculteurs et producteurs d'eau potable, lU1e nappe souterraine qui alimente me agglomération urbaine, ou encore de concilier les différentes utilisations de la rivière ou de la forêt. La plupart des problèmes d'environnement - question de l'eau, question du paysage, etc. - clans l'espace rural sont en fait des révélateurs des interdépendances fortes qui relient désormais espaces ruraux et espaces urbains; il devient de plus en plus

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difficile de dégager de manière claire la démarcation entre populations rurales et populations urbaines. La nature elle-même cesse progressivement d'être l'objet d'lU1eprotection défensive et on parle de "développement de la nature" pour désigner des formes nouvelles de gestion des espaces naturels au sein des espaces, tant bâtis, que forestiers ou agricoles. Les sciences sociales et l'environnement rural Nous limitant ici à la période de l'après-guerre, on peut dire que les disciplines qui vont intervenir dans l'étude des transformations du monde rural sont évidemment la géographie, l'économie de l'espace et la sociologie. La préoccupation centrale est de comprendre, et de maîtriser, les processus de transformation de l'espace en liaison avec les transformations sociales globales de la société belge. Durant les années 50 et 60, la majeure partie des recherches rurales concerne les changements sociaux et économiques du monde rural et mettent toujours en évidence la spécificité des milieux ruraux par rapport à la société moderne, à la société technique. Elles insistent surtout sur l'histoire longue qui explique la persistance de certains comportements ruraux ou régionaux, et elles spécifient le rural en termes de sociabilité, de rapport au travail et à la famille. Une synthèse de ces travaux se trouve réalisée à la fin des années 60 par Hoyois (1968). C'est tIDeapproche largement culturaliste qui fait du monde rural lU1univers social spécifique par sa culture et ses modes de vie. A partir de la fin des années 60 et des années 70, la perspective s'infléchit. Les recherches, sociologiques en particulier, vont s'intéresser plus globalement aux rapports à l'espace dans lU1esociété moderne ou en voie de modernisation. En faisant la distinction, par exemple, entre campagnes modernes et campagnes traditionnelles ou encore entre villes non urbanisées et villes urbanisées, Rémy et Voyé (1974) introduisent en fait lU1e distinction fondamentale entre ville et urbanisation, entre espace physique et transformation des régimes qui fondent les relations, les perceptions et les identités sociales. Une application empirique de cette perspective (Mougenot et Mormont, 1976) 30

confinnera d'ailleurs que les modes d'adaptation de milieux ruraux différents à l'urbanisation et à l'industrialisation varient très fortement en fonction des structures locales. Cette perspective cherche à rompre avec un biais trop fréquent qui consiste à supposer des effets mécaniques et univoques entre structure spatiale et structure sociale. L'urbanisation est alors conçue comme un processus global de changement social qui concerne aussi bien le rapport au temps, l'autonomisation des différents secteurs d'activité, le fractionnement du pouvoir et l'accroissement corrélatif des possibilités de communication. L'approche reste culturaliste, mais elle met l'accent sur la dynamique d'urbanisation plus que sur les spécificités du monde rural. TIn'est pas sans intérêt de noter que, dès le début des années 70, la référence à l'environnement est présente dans cette réflexion théorique. L'environnement est alors critiqué comme relevant d'une perspective qui tend au contraire à attribuer des effets mécaniques à l'espace. Les sociologues soulignent que mettre en avant un certain nombre de nuisances collectives risque, indépendamment de la réalité de celles-ci, d'exercer un effet idéologique (de dissimulation) en postulant que ces nuisances, comme d'ailleurs les techniques, ont des effets similaires sur tous, alors que, selon les positions sociales et les modèles culturels (Rémy, 1975), on a affaire à des sensibilités différentes aux nuisances ou aux qualités de l'espace. Cette perspective va ouvrir \IDepremière voie à l'analyse des questions d'environnement en milieu rural, même si la préoccupation de la plupart des auteurs concernés n'est pas directement la gestion de l'environnement. Elle ouvre la voie à une analyse des rapports différentiels à l'espace, qui va se retrouver dans lU1certain nombre de recherches sur le monde rural et les changements qui s'y produisent. Parmi ces recherches, on peut citer les travaux de Hiemaux (1972b) qui va, par exemple, montrer que les modes d'utilisation de l'espace rural comme espace de loisir par les couches populaires urbaines obéissent à des modèles culturels spécifiques; ou qui va encore, par son étude sur les formes d'organisation collective dans les villages, analyser le décalage 31

entre des identifications collectives fortes au plan du village et la structuration de la vie socio-économique au plan de la petite région (Hiernaux, 1972a). Les phénomènes les plus étudiés dans cette ligne rejoignent en effet les questions d'environnement rural de l'époque, à savoir les questions du tourisme, de l'habitat, du paysage et du patrimoine architectural. C'est ainsi que sont mis en évidence les phénomènes suivants: - l'appropriation de l'espace comme espace touristique par les populations urbaines n'est pas homogène, elle est largement conditionnée par les cultures de classe des différentes catégories de touristes: la gestion environnementale de l'espace touristique selon W1modèle dominant de protection esthétique du paysage tend à favoriser certains groupes et usages au détriment d'autres (Monnont, 1978) ; les fonnes de sociabilité locale (au niveau du village ou du quartier) s'organisent moins en fonction d'W1 clivage ville/campagne, qu'en fonction d'W1ehiérarchie d'espaces sociaux définis par leur composition en tennes de classes sociales et par les trajectoires des groupes familiaux qui les composent (Mougenot,1980); - l'architecture rurale traditionnelle, qui tend à l'époque à être érigée en patrimoine, fait l'objet de lectures et de pratiques significativement différentes selon les groupes sociaux (Feltz, 1978): elle ne constitue donc W1 bien d'environnement à signification collective qu'à travers W1 processus d'imposition culturelle qui ignore les interprétations populaires de cet lIenvironnement rural Il. On trouvera une synthèse de cette approche qui en indique aussi l'intérêt pour les phénomènes urbains (Feltz et Ritchot, 1985). Cette perspective de recherche s'intéresse donc à l'environnement comme l'W1edes modalités de l'urbanisation des campagnes: cette urbanisation est largement analysée comme fonne nouvelle d'emprise de la société urbaine sur l'espace rural, mais cette emprise est spécifiée, d\U1epart, par W1eattention aux différences de classes des populations concernées et, d'autre part, par W1e attention aux effets idéologiques de la question de l'environnement, qui apparaît plus comme W1vecteur de cette

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emprise que comme un ensemble de problèmes à résoudre. On est dans une perspective de sociologie de la culture plus que de l'environnement. On s'intéresse, en effet, avant tout aux modalités d'usage et d'appropriation de l'espace rural par des groupes sociaux - urbains autant que ruraux -, ainsi qu'aux effets d'interaction entre groupes sociaux dans l'espace. On commence à reconnaître la rupture entre espace et groupe: le rural, c'est avant tout un espace dont on étudie comment ses caractéristiques spécifiques (densité, patrimoine, formes de sociabilité) peuvent faire l'objet d'usages et d'appropriations sociales différents dans une société où la mobilité remporte déjà largement sur l'identité entre les lieux et les groupe~, entre le type d'espace et le type de groupement social. Le phénomène de délocalisation, non seulement économique, mais sociale et culturelle, est déjà central à cette époque et caractérise bien les paradoxes d'une société à la fois très mobile et ouverte, et très attachée au territoire et à la localité. L'environnement est plus un symptôme de changement social qu'un problème. Une deuxième grande tendance de recherche va s'imposer dans les années 80 et porte essentiellement sur la question de savoir si de nouvelles formes de ruralité sont possibles, à quelles conditions elles émergent et quelles sont leurs significations. Ici la question de l'environnement va être reprise dans une perspective renouvelée, et souvent presque inverse de la précédente. L'environnement est ici lIDmixage fait de conditions géographiques (faible densité), historiques (traditions, patrimoine historique) et sociales (sociabilité) qui peuvent constituer, comme les ressources naturelles, des potentiels de développement. En effet, on va beaucoup plus s'interroger sur les possibilités qu'offre l'environnement ainsi conçu pour reconstituer un tissu rural, une identité rurale ou pour préserver des activités économiques en milieu rural. Géographes, aménageurs et économistes jouent d'ailleurs ici lIDrôle plus important dans une. perspective où les études concrètes et les recherches à visée pragmatique sont plus nombreuses. Une première étude peut être mise en avant (Verschuere, 1981 ; voir aussi Van Der Haegen, 1986 et Shreurs, 1986). Elle consiste en un essai de typologie, à base statistique, des milieux 33

ruraux, où la ruralité se trouve finalement définie par trois dimensions: la densité de population qui permet de rendre compte des besoins spécifiques des milieux ruraux (en matière de services publics notamment perspective anglo-saxonne de "déprivation" ou de marginalisation -), la dimension économique qui met en évidence la spécificité de la vie économique (petites entreprises et meilleure résistance à la crise) et enfin les formes de sociabilité ou d'attachement au milieu local qui donnent lU1e spécificité culturelle au monde rural. Ces trois caractéristiques fondent finalement les nouvelles politiques rurales qui cherchent à s'imposer en rupture avec l'aménagement rationaliste des années 60. A la logique des infrastructures disposées rationnellement, de la spécialisation économique et de l'industrialisation exogène (investissements aidés), on va chercher à substituer lU1 aménagement dynamique et actif, basé sur l'initiative locale et la participation des habitants et qui s'appuie sur les ressources endogènes. On est done dans lU1eperspective où on réinsiste sur la marginalité économique du milieu rural (Ruralité et marginalité économique, 1984), mais où, simultanément, on insiste sur les potentialités spécifiques du monde rural - naturelles ou socio-eulturelles d'ailleurs -. Au plan économique, cette réflexion s'appuie d'abord sur lU1e recherche d'économie régionale (Quévit, 1978) qui montrait les effets de dépendance entraînés par des institutions de développement (intercommlU1ales) axées avant tout sur l'attraction de capitaux étrangers avec des aides publiques. La réflexion va se poursuivre dans les années 80 dans le domaine rural, où est affirmée la possibilité d'lU1 pari sur l'industrialisation rurale (Quévit, 1986), celle-ci devant se faire sur me base endogène, dans des secteurs modernes et en se basant sur les identités régionales. L'environnement est ici avant tout le territoire: c'est non seulement lU1eforce productive (il est lU1 atout spécifique du monde rural), mais aussi la base des identités locales et régionales qui peuvent sous-tendre des projets de développement et des dynamiques locales, voire lU1 esprit d'entreprise. Géographes et aménageurs vont jouer W1rôle important dans cette perspective, en mettant en évidence les potentialités de

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l'espace rural pour W1développement spécifique dont les parcs naturels régionaux vont, entre autres, constituer le modèle ou le laboratoire, à côté des possibilités offertes par les opérations de rénovation rurale ou encore par les programmes européens d'aide aux régions défavorisées et, plus récemment, par la décentralisation de l'aménagement du territoire qui rend aux commW1es leur entière respo~sabilité en la matière. Cette perspective, plus pragmatique que théorique, tend donc à restaurer le local comme W1lieu et lID espace de décision et de politique. Un exemple de ce type de travail se trouve dans Feltz (1992). Cette perspective se base également sur un certain nombre d'études, surtout géographiques, des transfonnations du monde rural, notamment des études du tourisme (Vanlaer, 1979) qui montrent le caractère anarchique et peu profitable pour les ruraux des fonnes de développement spontané du monde rural. On discerne, dans les réactions spontanées de résistance des populations locales aux grands projets de tourisme de masse ou d'infrastructure, l'émergence de nouvelles dynamiques rurales où les populations locales cherchent à être reconnues comme des acteurs, comme des partenaires du développement (Vandewattyne et Wuillaume, 1983), même si on continue à s'interroger sur les différentes lectures culturelles qui peuvent être faites du patrimoine rural (Billen, 1984). Cette notion de patrimoine devient progressivement une notion centrale, à côté et en relation avec celle de développement, dans la réflexion sur les questions rurales. D'un côté en effet, à l'ignorance dont l'aménagement moderniste et rationaliste faisait preuve' dans les années 60, succèdent à la fois une critique radicale ou une dénonciation de l'économisme qui vaut aussi bien pour les villes que pour les campagnes (Schoonbroodt, 1987), et souvent aussi une valorisation parfois aveugle des patrimoines (Billen, 1987) qui peut également faire l'objet d'me critique sociale. D'un autre côté, la notion de patrimoine fait l'objet à la fois d'me utilisation locale en tennes de résistance des populations locales aux emprises diverses des pouvoirs économiques sur l'espace (Mormont, 1983) et d'une utilisation par des groupes 35

nouveaux et des experts qui cherchent à développer et légitimer leurs formes d'appropriation de respace (Mormont, 1987a et 1987b). Cette ambiguïté de la notion de patrimoine domine en quelque sorte le questionnement sur le monde rural à la fin des années 80 et débouche directement sur l'environnement et sur les problèmes qu'il pose. Deux pistes de recherche découlent de ce constat et continuent à orienter les travaux actuels: - d'abord W1certain nombre de travaux à portée pragmatique s'intéressent à la prise en compte de renvironnement dans la gestion des espaces ruraux. Ce sont des travaux de géographes ou d'aménageurs qui cherchent à saisir les différentes manières dont renvironnement, les ressources naturelles, le paysage, voire la protection du milieu, peuvent constituer des moyens de revitalisation du monde rural. L'aménagement local est le lieu principal sur lequel porte cette réflexion (Feltz, 1982) ; ensuite, la question de ridentité rurale, de la spécificité des milieux ruraux est posée dans W1eperspective plus historique par les sociologues. Ainsi Mormont et Mougenot (1988) font W1 bilan des mouvements de défense et de promotion du monde rural depuis le début du siècle, pour dégager W1 modèle qui rend compte de rémergence de la catégorie de rural. En conclusion, ils esquissent un scénario qui permet de rendre compte des nouvelles revendications de la ruralité et dans lequel renvironnement est le terrain privilégié de nouvelles transactions entre monde rural et société globale. Néanmoins cette réflexion, qui porte bien sur la définition du rural, impose sans doute W1eremise en question de la catégorie de rural. Ainsi est-il peut-être plus pertinent désormais de parler, plutôt que d'une sociologie rurale, d'une sociologie "du rural" (Bodson et al, 1990) qui se donnerait pour objet le rôle spécifique que la catégorie (comme catégorie construite) joue dans la vie sociale. La question de la ruralité1, très proche de celle de renvironnement, n'est plus celle de ropposition d'un univers social à un autre, mais celle de la signification que des

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1 On trouvera chez quelques historiens des préoccupations analogues, voir notamment l'ouvrage collectif La Belgique rurale du Moyen-Age à nos jours (collecNj), Bruxelles, Editions de l'Université de Bruxelles, 1985.
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représentations et des pratiques de l'espace peuvent avoir dans la construction d'lIDe société moderne (Monnont, 1991). Bien que saisi avant tout comme lIDphénomène culturel, l'environnement constitue lIDesorte de modèle de référence pour penser la ruralité contemporaine. En effet il pennet de penser quelques traits fondamentaux de l'espace rural dans les sociétés contemporaines: - d'lU1epart le phénomène d'intégration très marquée des questions rurales et des questions urbaines: la plupart des problèmes d'environnement rural en témoignent (gestion de l'eau, tourisme, etc.) ; - d'autre part la diversité des acteurs, usages, savoirs, représentations et techniques qui peuvent être mobilisés, à partir de différents champs, pour utiliser l'espace rural tout comme les biens d'environnement. Si lIDeconclusion pouvait être suggérée à cette direction de recherche, ce serait certainement que la rencontre du rural et de l'environnement n'est pas 00 phénomène dû au hasard. Sans tomber dans l'identification de roo et de l'autre, ou dans la substitution des études environnementales aux études rurales, on fonnulerait l'hypothèse que les problèmes ruraux contemporains et les questions d'environnement ont lIDe même origine qu'on définirait comme ooe "crise de l'espace", à savoir ooe rupture de plus en plus profonde des liens entre les conditions écologiques de reproduction de nos sociétés, d'ooe part, et les dynamiques socio-économiques d'usage des ressources et des espaces, d'autre part. L'émergence d'lU1ruralisme ou d'lU1néo-ruralisme dans les années 70 et 80 pourrait donc mieux être interprétée comme la forme particulière que prend cette "crise de l'espace" dans les campagnes, qui apparaîtrait alors comme le contrepoint des luttes urbaines dans les villes.
Le retour de l'agriculture l'environnement? et du rural par

Pour des raisons évoquées en introduction, l'agriculture a cessé être lIDobjet de recherche pour les sciences sociales dès la fin des années 60. Même l'économie rurale (si on excepte les 37

approches micro-économiques de la gestion des exploitations) a pratiquement disparu. Les aspects socio-politiques de la gestion de l'agriculture n'ont pas encore été abordés; en effet, l'agriculture étant cogérée, elle ne fait l'objet d'interrogations que de façon très épisodique. Seules subsistent des études sociographiques sur les agriculteurs (Everaet H, Institut Economique Agricole), ou des études géographiques sur la diversité des structures agraires ou des économies agricoles (Christians). Ce n'est que très récemment (Van Doninck, 1992 ; Cellier, 1992) qu'on s'interroge à nouveau sur le développement agricole ou les formes d'organisation agricole. Ce sont en fait les questions d'environnement qui portent aujourd'hui à s'interroger à nouveau sur l'agriculture, sa place dans le monde rural, sa - ou ses - fonctions ~s l'espace rural. La première étude qui soulève la question est \IDe étude d'" écologie industrielle" (Billen, 1983) qui met en évidence l'irrationalité écologique des systèmes de production agricole. Dans cette direction, quelques recherches peuvent être signalées qui réinterrogent l'agriculture dans sa dynamique contemporaine, en relation aussi bien avec les ressources écologiques qu'avec le monde rural. On citera notamment W1e recherche sur la prise en compte de l'environnement dans l'enseignement agricole (Mougenot, 1992) qui tend à indiquer que les difficultés rencontrées tiennent sans doute moins à la nature des problèmes qu'au contexte sociologique de déstructuration des réseaux d'encadrement de l'agriculture et à la coupure progressive de tout lien de l'agriculture avec l'espace rural; ou encore \IDeétude sur la façon dont les agriculteurs appréhendent les problèmes d'environnement (Mormont, 1993a), qui met en évidence la diversité des catégories de perception dans le milieu agricole, diversité d'ailleurs croissante qui correspond apparemment à l'éclatement de ces réseaux d'encadrement et à celui des stratégies socio-économiques de différentes catégories d'agriculteurs. On peut même faire l'hypothèse que si l'agriculture redevient aujourd'hui \IDobjet pour les sciences sociales (et l'économie) en Belgique, en relation avec des questions rurales, c'est précisément à travers les questionnements qui concernent l'environnement. 38