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Victimes du présent, victimes du passé

De
276 pages
Quelle place occupe la victime dans l'imaginaire social contemporain ? Comment est-elle traitée dans le discours et les pratiques juridiques ? Au-delà des réponses à ces questions, les analyses réunies dans ce volume montrent que la sociologie des victimes ne peut faire l'économie d'une réflexion sur la définition du concept et sur son statut épistémologique. Elles sont complétées par une vision anthropologique des manières de vivre la victimisation par des groupes d'immigrés illégaux, de déracinés, par des individus et des communautés brisées par les multiples formes de la violence.
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VICTIMES DU PRÉSENT, VICTIMES DU PASSÉ Vers la sociologie des victimes

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Déj à parus E. LECLERCQ, Trajectoires: la construction des dynamiques sociales. Le cas des techniciens du supérieur, 2004. Simone BAGLIONI, Société civile et capital social en Suisse, 2004. P. ANSART, A.-M. GUILLEMARD, M. LEGRAND, M. MES SU, K. SASAKI, Quand la vie s'allonge, France-Japon, 2004. Catherine DUTREIL PESSIN, La chanson réaliste, Sociologie d'un genre, 2004. Olivier COUSIN, Les cadres. Grandeur et incertitude, 2004. Philippe CARDON, Desfemmes et des fermes, 2004. Jacqueline FERREIRA, Soigner les Mal Soignés: Ethnologie d'un centre de soins gratuits de Médecins du Monde, 2004. Jacques LE BOREC, Les interactions entre les journalistes et J.-M Le Pen, 2004. Jean-Luc FERNANDEZ, La critique vinicole en France, 2004. Julien ROSEMBERG, Arts du cirque, esthétique et évaluation, 2004. Jacques LE BOREC, L'implication des journalistes dans le phénomène Le Pen, 2004. Alain THALINEAU, L'individu, lafamille et l'emploi, 2004. Denis BERNARDEAU MOREAU, Sociologie des fédérations

sportives, 2004.

Sous la direction de Ewa Bogalska-Martin

VICTIMES DU PRÉSENT, VICTIMES DU PASSÉ
Vers la sociologie des victimes

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie 1053 Budapest Kossuth L.u. 14-16

HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

~ L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-7490-3 EAN : 9782747574907

TABLE DE MATIÈRES
AVANT-PROPOS Ewa BOGALSKA-MARTIN VICTIMES DU PRÉSENT, NOUVELLES FIGURES DE L'ÉTRANGER Situation des victimes, membres de minorités ethniques en Allemagne Rainer STROBL Ils ont rêvé des Etats-Unis et ils ont trouvé la mort Victimisation et expérience chez les travailleurs sans papiers mexicains aux USA Rasia CORDOVA-PLAZA Les « Sans papiers» Christiane GENET-BENSAÏD RECOMPOSITIONS ET RELIGIEUSES IDENTIT AIRES, JURIDIQUES

Il

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41

73

Les victimes collectives, une notion en cours d'élaboration Gaëlle CLA VANDIER

97

Se reconnaître victime: processus collectif de sémantisation d'une expérience singulière Eve GARDIEN 119 La victime et les mutations du droit de la responsabilité Jamil SAYAR

135

Entre l'accommodation et la résistance Des imaginaires religieux aux dynamismes de reconstruction vitale des victimes déracinées par la violence socio-politique en Colombie Fabio LOZANO Le Pentecôtisme au secours de la victime Guillermo URIBE MÉMOIRE DE VICTIMES DU PASSÉ Les droits de l'homme au Chili, 30 ans après Bernardo CASTRO RAMIREZ

157

183

203

Holocauste oublié, nation oubliée: quelle reconnaissance pour les Tsiganes en Europe? Ania MARCHAND
Tém oins- victim es Le sujet moderne - porteur de l'expérience et de la mémoire Ewa BOGALSKA-MARTIN TÉMOIGNAGES Une mère de la Plaza de Mayo Amelita CASTELLANOS Les uns et les autres Violence et victimes dans le travail social Guillaume GROSBOIS

213

227

257

265

8

L'Europe doit parler au nom des opprimés pour sauver sa crédibilité et son âme sinon elle brûlerait son acte de naissance.
André Glucksmann

AVANT-PROPOS

Si, dans sa signification latine, le terme victime désignait celui offert à dieu pour apaiser sa colère et obtenir sa protection, depuis longtemps, la victime a quitté le champ religieux et fait son immersion dans la vie sociale qui concerne les hommes et seulement les hommes. Il leur incombe de prendre la responsabilité de faits, de déployer des pratiques de prévention et d'aide aux victimes, de se souvenir et, si possible, de réparer. Si Job, l'homme de la Bible hébraïque et chrétienne, fut le premier homme qui a crié sa douleur, sa souffrance et son désespoir en incarnant ainsi un archétype de la victime innocente qui ne comprend pas les raisons de son calvaire, depuis, son cri emblématique semble remplir l'espace médiatique des sociétés actuelles où, chaque jour, les nouveaux visages de victimes apparaissent sur des écrans de téléviseurs. Aujourd'hui il n'est plus possible d'engager une réflexion sur l'évolution des sociétés modernes, de les comprendre, sans tenir compte de la question des victimes. Il n'est pas possible, non plus, de le faire sans que l'universalité de la situation des victimes soit traitée comme telle, sans que des approches pluridisciplinaires et croisées s'imposent. Les textes réunis dans le présent ouvrage correspondent à cette volonté. Dans une majorité de cas, les auteurs sont sociologues mais aussi juristes et anthropologues. Pour certains d'entre eux leur analyse rend compte de leurs pratiques sociales et leurs engagements parallèles comme bénévoles ou travailleurs sociaux. Seulement au terme de ce regard croisé, sans jamais être épuisée, la problématique des victimes du passé et du présent peut révéler toute sa densité et toute sa complexité. Mais qui est la victime? Les représentations collectives semblent s'accorder sur le fait, qu'il s'agit de l'homme brisé par la violence, I'homme ayant subi un préjudice (en particulier illégal), l'homme aux prises avec l'injustice et, de ce fait, rempli de souffrance. Il s'agit de I'homme atteint dans sa

dignité, dans son intégrité physique et morale, l'homme assailli par le doute par rapport à ses droits et à son appartenance à la cité. Comme le montrent les travaux des historiens réunis par Benoît Garnot, et en particulier ceux de Christine Lamarre, l'apparition massive du terme de victime marque les deux derniers siècles!. Dans les imaginaires collectifs contemporains, la posture de la victime reste à jamais liée aux phénomènes de génocide, de guerre totale, de privation de droit, de racisme... Il est clair que, jamais au cours de son histoire, l'humanité n'a fait autant d'expériences victimaires que pendant le XXe siècle, un siècle paradoxal, capable du meilleur et du pire! En effet, il faut souligner qu'après avoir pris connaissance des crimes insoutenables du génocide, après avoir vu et entendu les témoignages des Grands témoins, les survivants des camps d'extermination, les hommes du XXe siècle ont condamné: le génocide, les crimes de guerre, les pratiques d'épuration ethnique, la discrimination raciale et, tout récemment, le terrorisme, comme un mal absolu. Ils l'ont fait sans pour autant pouvoir éviter la terrible répétition des faits contre lesquels rien ne nous protége vraiment. Presque toutes les sociétés modernes ont déployé des législations de protection et de droits des victimes en mettant en place des institutions internationales (cours de justice, agences d'aide aux victimes...) puis gouvernementales et non-gouvernementales, chargées de prévenir les actes de violence et de venir en aide aux victimes. Comme le montrent les auteurs des textes que nous publions ici, cette prise de conscience et les actions conduites par ces institutions ne nous ont pas mis à l'abri de la reproduction des actes de violence, y compris extrême, elles ne nous protègent pas contre la non-reconnaissance du droit des victimes contemporaines, dont la victimisation sort d'un champ de causes socialement reconnues comme préjudiciables et injustes. D'ailleurs, on peut craindre que l'attention accordée aux victimes du passé nous empêche de voir les nouvelles formes de souffrances et les visages des victimes qui habitent à notre
LAMARRE Christine, Victime, victimes, essai sur les usages d'un mot, dans: GARNOT Benoît (dir.), Les victimes, des oubliées de l'histoire?, Rennes, Ed. Presses Universitaires de Rennes, 2000. 12
1

porte. Les figures de victimes, qui sont pourtant au cœur des informations diffusées par les médias, restent souvent enfermées dans la gloire du héros médiatique d'un jour, oublié, éclipsé par un autre visage ou par une autre souffrance qui attirera la compassion des téléspectateurs le jour suivant. Ce processus d'éclipse médiatique concerne autant le champ politique que celui, moins médiatique, de la vie quotidienne où a lieu la majorité des actes de victimisation qui touchent les enfants maltraités, les femmes privées de droits les plus élémentaires etc. Aujourd'hui, notamment lors de Sommets Sociaux Mondiaux s'ouvre un débat sur la violence de la misère, sur la violence masculine et domestique, sur la violence subie par des populations en déplacement forcé et sur la reconnaissance véritable des droits des exclus, des sans papiers, des déracinés. Sans tomber dans le misérabilisme, la réflexion sur les victimes contemporaines, tout en restant préoccupée par les questions non réglées du passé, doit s'ouvrir sur ces problèmes nouveaux, traités dans ce volume par plusieurs auteurs. Nous sommes persuadés que l'analyse du statut contemporain de la victime et du «rôle» social qu'elle accomplit ne peut pas être détachée du problème de la mémoire. Cette analyse ne peut pas, non plus, faire l'économie du retour sur la question de l'oubli. Mais, la vigilance de la mémoire, abordée dans les textes d'Ania Marchand, de Bernardo Castro, d'Amelia Castellanos et dans le mien, n'est pas incompatible avec la vigilance sociale appliquée au fonctionnement des institutions publiques, telle qu'elle est évoquée par Rainer Strobl, Christiane Genet-Bensaïd, Rosio Cordoba et décrite dans le témoignage à vif de Guillaume Grosbois, par lequel s'achève ce volume. L'ensemble de ces textes soutient une thèse selon laquelle l'attention accordée aux victimes d'hier ne doit pas nous faire perdre de vue les victimes d'aujourd'hui. Plus! Comme le montre Rainer Strobl, dont le texte ouvre notre ouvrage, la conscience et la mémoire collective des crimes commis ne protége pas la société traumatisée par son passé, comme l'est la société allemande, contre l'apparition de nouvelles violences racistes. Le spectre de l'étranger, porteur de 13

la différence menaçante pour l'ordre social, plane toujours. Le droit de protection des victimes, la présence d'institutions qui garantissent son application, ne suffisent pas pour apaiser, rendre la justice et la dignité aux victimes du racisme. Il faut encore établir un climat de confiance et de respect mutuel. Il faut que la victime se sente appartenir à la cité. La reconnaissance sociale des victimes ouvre un autre débat. Depuis les années 60, et tout particulièrement depuis les années 80, avec l'attention accordée aux témoignages des rescapés de camps, les victimes semblent occuper dans les sociétés actuelles une place paradoxale. Le statut social de victime, accordé aux rescapés des camps de concentration et survivants de génocides a permis aussi aux autres victimes d'accéder, il est vrai de manière inégale, à une forme particulière d'existence sociale, réductrice mais assimilable à une respectabilité sociale. Il est probable qu'aujourd'hui la dimension victimaire constitue un élément important de la recherche identitaire que les individus et, particulièrement, les individus fortement marginalisés engagent au cours de leur existence, pour reconquérir la place du sujet social. Ici, la réflexion sur la place sociale occupée par les victimes interroge les sociologues préoccupés par l'avènement du sujet moderne. Comme le montrent certains chercheurs, dans les sociétés actuelles le rôle de victime, si l'on peut parler ainsi, devient alors un rôle social connoté à des représentations valorisantes, qui peuvent, pour un laps de temps limité, extraire un individu ou groupe, et notamment un individu marginalisé, de la zone de marginalité sociale et l'inclure dans une communauté sociale. À travers la symbolique contemporaine de la victime, de nombreuses personnes peuvent alors donner un sens à leur vie d'exclus en transcendant la réalité cruelle du monde vécu, en se situant au centre même d'un nouvel imaginaire victimaire. D'ailleurs, les logiques individuelles rejoignent souvent les logiques collectives. Dans toutes les sociétés, nous assistons aujourd'hui à une explosion de discours sur les victimes et d'activités associatives d'aide aux victimes. En même temps, des Sociétés d'Assurance, des juges, des avocats, sans oublier le vaste réseau des Associations d'Aide aux Victimes, désignent les responsables 14

de la souffrance des victimes. Ils décident et ordonnent des réparations. Jamil Sayah présente ici une analyse détaillée de ce processus. Son texte, comme celui de Gaëlle Clavandier, montre comment ces associations œuvrent, non seulement dans le secteur de l'aide juridique de l'accès aux droits et aux réparations, mais elles sont particulièrement actives en matière de reconnaissance symbolique des victimes contemporaines et celles des temps passés. Elles contribuent à l'élaboration des représentations collectives des victimes « produites» par des processus, dits objectifs, comme les guerres, le terrorisme, les violences, les accidents, les maladies, les erreurs médicales etc. Elles jouent également un rôle dans des constructions identitaires et des cadres imaginaires qui concernent des processus beaucoup plus subjectifs et symboliquement plus difficiles à cerner, comme le racisme, le harcèlement moral, les erreurs judiciaires, ou encore, dans le vaste champ de l'injustice sociale. De nombreux signes laissent à croire qu'au sein des sociétés certains individus se conçoivent et agissent comme victimes pour pouvoir exister socialement et, notamment, dans le champ médiatique. Ils investissent alors le monde en termes de construction ou de fabrication symbolique de soi et / ou des autres en tant que victimes. Quels sont les cadres de connaissance utilisés dans cette explosion de la pensée victimaire ? Quel sens les individus donnent-ils à la condition de victime? Peuvent-ils la dépasser? Peut-on penser, que les sociétés modernes développent des idéologies et des cadres sociaux de la pensée que F. Nietzsche qualifiait de logique de la pitié universelle? Les auteurs réunis ici tentent d'apporter des éléments de réponses à ces questions. Il y a 10ans, l'ancien membre du comité consultatif national d'éthique pour les sciences de la vie et de la santé, Catherine Labrousse-Riou observait que la mise en œuvre de la réparation des dommages, en droit commun, repose sur des principes généraux qui ne posent guère de limites a priori. Le problème surgit pour les dommages dits « par ricochet» subis par d'autres que la victime directe, mais le plus souvent proches de celle-ci: le parent d'un enfant décédé ou seulement blessé dans un accident, les enfants dans le cas inverse, mais aussi les amis, l'employeur de la victime, voire le propriétaire 15

d'un animal auquel il était attaché en cas de décès de la bête. Où arrêter « le flot des pleureurs» ? Aujourd'hui, le critère n'est plus juridique, il est devenu charitable. II n'est donc pas étonnant que certaines de ces manifestations de revendication de la réparation prennent la forme d'expression d'une véritable pensée sauvage, elles adoptent des formes de jugements impartiaux rendus par les Cours de Justice, semblables à la Jolie de la charité qui a épousé le droit, comme l'a dit avec raison le doyen Carbonnier. Plusieurs auteurs, dont nous publions ici les travaux, montrent que l'existence de victimes ne peut être séparée de la réflexion sur la nature des pratiques de la violence, sur l'évolution des droits de l'homme qui portent en eux les droits des victimes et sur les formes de réparations pratiquées par différentes sociétés. Mais, au-delà de l'objectivité des faits violents, la reconnaissance des victimes fait l'objet d'un vaste processus de négociation sociale et symbolique qui statue sur la légitimité ou non de la violence à l'origine de la victimisation, mais aussi sur la posture de la victime « digne» ou non de se voir reconnaître sa souffrance et ses droits à réparation. Les imaginaires de la culpabilité, de la faute et l'impureté de la victime interviennent très fortement au cours de cette négociation. Sans quitter le champ archaïque du sacré, ils resurgissent et participent à la recomposition du champ de droit, en particulier de la notion de responsabilité qui remplace celle de culpabilité comme le montrent Jamil Sayah, Eve Gardien et Gaëlle Clavandier. Ces derniers auteurs soulignent également l'importance des constructions identitaires, autant individuelles (moi - personne humaine, sujet corporel) que collectives (victimes d'accidents collectifs), qui se déploient au centre du processus. L'aspect identitaire est d'ailleurs évoqué par tous les auteurs, car il constitue une trame transversale pour la compréhension des victimes. La mémoire des violences productrices de souffrances et des victimes atteintes au plus profond de leur être fonde et refonde les communautés de destin et les singularise dans leur rapport aux autres. En parallèle, face aux nouvelles victimes, le domaine du sacré est réinventé et ceci à différents niveaux. Gaëlle Clavandier observe et analyse l'apparition de nouveaux rites 16

mis en place par des populations marquées par des catastrophes collectives. Ces rites (traitement de cadavres, funérailles...) correspondent aux nouvelles formes de réappropriation de la mémoire des victimes. Ils marquent les lieux, recomposent le social et élargissent la notion de victime au collectif qui, par procuration, s'empare de sa mémoire. Le texte de Guillermo Uribe montre comment le pentecôtisme, qui valorise la souffrance et traite la question de la faute et de la culpabilité de celui qui se croit victime, accompagne et offre une solution symbolique et concrète (soulagement de la souffrance) aux victimes de la misère et de l'exclusion en Amérique latine. Désormais, le religieux n'a pas perdu sa capacité à soulager les victimes et à déplacer le fait victimaire dans la transcendance et dans le rituel. Il participe à fonder, comme le dit Fabio Lozano, de nouvelles utopies, comme si les nouvelles formes du social pouvaient naître seulement au fond des plus grands désespoirs et réactualiser l'archétype de la fondation qui «a besoin de victimes» comme ceci est souligné dans les travaux de René Girard. La présence de plusieurs textes sur la réalité latinoaméricaine n'est pas fortuite. Pour prendre l'exemple de la situation en Colombie, évoqué dans le texte de Fabio Lozano, dans le rapport 2003 du Haut Comité pour les Réfugiés des Nations Unies, on considère qu'il s'agit de la plus grave crise humanitaire des deux Amériques de notre temps. Cette crise, qui dure depuis 50 ans, a déjà causé 200 000 morts et environ 3 millions de personnes déplacées dans le monde. Elle nous met en présence de nouvelles victimes: personnes déplacées, en exil, sans papiers, sans terre, déracinées, perdues sur le plan identitaire. Il faut reconnaître, que la dramatique réalité victimaire, celle du passé, dont les questions restent toujours en suspens comme au Chili et en Argentine et celle, actuelle, du Mexique et de la Colombie, font que sur le continent sudaméricain, comme jadis en Europe, le problème des victimes est posé et réactualisé avec une acuité toute nouvelle. La question des crimes politiques, des responsabilités non assumées, du droit des victimes non-reconnues, se conjuguent en Amérique latine avec la gravité des problèmes d'exclusion, de sousdéveloppement (rapports Nord-Sud) et de pauvreté, avec leurs 17

lots de violences, y compris celles pratiquées par les victimes elles-mêmes. La présence durable et massive des victimes de toutes ces violences conjuguées, cristallise les activités de mouvements sociaux autour d'interrogations identitaires qui naissent, à tous les niveaux, dans de nombreuses sociétés latinoaméricaines. Ainsi, comme jamais auparavant, la présence des victimes révèle son universalité. Elle doit être comprise et analysée comme l'une des dimensions fondamentales du « global ». Or, nous savons, que ce dernier est souvent réduit à la seule dimension économique ou médiatique. Zygmunt Bauman a déjà démontré que le « global» a son expression victimaire2 et ce ne sont pas les événements des trois dernières guerres contre le monde musulman (l' Afghanistan, et les deux guerres du Golf) qui vont contredire cette thèse. Nous avons conscience que les problématiques analysées dans ce livre ne sont pas épuisées, mais elles sont sûrement inépuisables. Les aborder suppose que l'on s'interroge sur les conditions de construction des sociétés de demain, pluriculturelles, tolérantes et respectueuses des droits de l'homme, non seulement dans les discours, mais aussi dans les actes. Il est de notre responsabilité de chercheurs d'accompagner ce processus par nos analyses et nos réflexions.

Ewa Bogalska-Martin Janvier 2004 St. Martin Ie Vinoux

2

BAUMAN Zygmunt, Globalization. The Human Consequences, Ed. Polity

Press, 1998.

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VICTIMES DU PRÉSENT,
NOUVELLES FIGURES DE L'ÉTRANGER

SITUATION DES VICTIMES, MEMBRES DE MINORITÉS ETHNIQUES EN ALLEMAGNE

Rainer STROBL'

Conséquence de mouvements de populations, de nouvelles minorités ethniques sont apparues dans de nombreux pays hautement industrialisés et aussi en Allemagne. Compte tenu des niveaux de vie différents entre pays pauvres et pays riches, il faut compter que la pluralisation ethnique des sociétés modernes va continuer à progresser dans l'avenir. En République Fédérale d'Allemagne, pratiqué jusqu'en 1973, l'appel de forces de travail en provenance de Grèce, Italie, Espagne, Portugal, ex-Yougoslavie et Turquie a conduit à l'émergence de nouvelles minorités ethniques. De la sorte, qu'à la fin de 2001, environ 7,3 millions d'étrangers vivaient en Allemagne. La part des étrangers dans la population globale représentait alors 8,9 %. L'Allemagne se situe au-dessus de la moyenne des États membres de l'Union Européenne. En outre, depuis 1950, plus de 5 millions de personnes d'origine étrangère d'Europe occidentale ont immigré en Allemagne. En conséquence de ces mouvements de populations, il a fallu intégrer, depuis 1950, en tout Il millions de personnes dans la société allemande. Cependant, l'Allemagne, jusqu'à une époque toute récente, ne s'est pas perçue comme une terre d'immigration. C'est pourquoi on n'a tenu compte qu'insuffisamment des problèmes de minorités ethniques. Pour cette raison, dans le domaine des expériences victimaires de membres de minorités ethniques, le savoir et les premières mesures sont encore lacunaires et insuffisants.
, Chercheur à l'Institut de Recherches Pluridisciplinaires sur les Conflits et la Violence à l'Université de Bielefeld en Allemagne.

Ainsi, en Allemagne, à la différence de la GrandeBretagne par exemple, on n'a pas mené jusqu'ici d'enquête représentative, qui saisisse la situation des minorités. Le premier débat public un peu plus long sur les expériences victimaires de migrants et de leurs enfants a eu lieu en Allemagne au début des années 90. Il fut suscité par une forte augmentation des agressions xénophobes et des délits à motivations racistes. Le nombre des délits, à arrière plan raciste, enregistrés, a atteint en 1993 un pic de 6 nI (dont 1609 actes de violences), puis il diminua jusqu'en 1995 à un niveau de 2468 (dont 540 actes de violence). Toutefois, faute de résultats de recherches, il existe, à côté des délits enregistrés officiellement, une grande zone d'ombre dont les dimensions ne peuvent être précisées. Le débat sur les expériences victimaires de migrants s'enflamma à nouveau en 2000 après un attentat à la bombe, à Düsseldorf, au cours duquel des immigrants originaires de l'ex l'Union Soviétique furent, pour certains, gravement blessés. Il est frappant d'observer que les débats sur la victimisation de migrants ne se soient guère préoccupés des expériences qui peuvent ainsi toucher « les indigènes ». Certains types de problèmes comme, par exemple, la violence intra-familiale ou la criminalité dite « normale» n'ont pas été abordés dans ces débats. Cela représente déjà une omission, parce que la situation des victimes des migrants n'est considérée de la sorte que de manière très sélective. Avant tout, dans ces conditions on prend trop peu en compte le fait que les membres de minorités ethniques se trouvent aussi victimes de la criminalité « normale », et souvent, dans une situation plus difficile face à la police et la justice, parce que ces institutions ne réagissent pas toujours avec compétence et sensibilité et ne tiennent pas compte de situations qui n'ont pas d'importance à leurs yeux. En effet, il n'y a en Allemagne que très peu de fonctionnaires qui proviennent de minorités ethniques et qui soient porteurs d'une culture d'origine ethnique. Mais avant d'aller plus loin dans l'analyse de ces problèmes, ce que nous ferons dans la quatrième partie du texte, il faut d'abord distinguer entre différents types d'expériences

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victimaires et parler des façons éventuelles d'y réagir pour les surmonter.
Types d'expériences victimaires

Dans le tableau l, quatre types d'expériences victimaires sont classifiés, en partant de l'orientation du mobile et de l'origine du préjudice. Ce qui est fondamental avant tout, c'est la différence entre les victimisations directes, immédiates et indirectes. Dans le premier cas, le préjudice est la conséquence immédiate de l'acte; dans le deuxième, il est un effet secondaire, éventuellement voulu par le coupable de l'acte. Parmi les victimisations directes, il faut distinguer encore les orientations du mobile.
Tableau 1.

Le préjudice résulte-t-il de l'acte même? Le mobile étaitil dirigé contre la personne victimisée ou contre sa propriété? OUI NON Victimisation Victimisation Directe/ immédiate indirecte Victimisation Victimisation personnelle collective Victimisation, Victimisation par représentation par intermédiation

OUI NON

Dans une victimisation personnelle, le mobile vise la personne de la victime ultérieure, ou son bien. On inclura par exemple dans cette catégorie des victimisations, celles qui touchent la personne à travers ses parents ou ses relations. Dans une victimisation par représentation, la victime sera, au contraire, considérée comme un représentant d'une autre personne ou d'un groupe de personnes. Une agression raciste sur une personne inconnue de l'agresseur relève de cette catégorie, mais aussi, par exemple, la victimisation par hasard d'une personne qui a été confondue avec une autre. À l'instar

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de la victimisation directe, celle, indirecte peut aussi être davantage différenciée. Dans une victimisation collective, l'expérience victimaire ne consiste pas en un préjudice causé immédiatement par l'acte, mais en angoisses et sentiments de peur, qui sont causés par l'absence de mobile reliant l'acte à la victime. Les « déclencheurs» de l'acte sont alors des facteurs tels que par exemple l'appartenance à une certaine minorité. De ce fait, chez beaucoup de membres de la minorité concernée, se développe l'impression que tel acte peut toucher par principe toute personne appartenant à la catégorie sociale des victimes. Dans une victimisation par intermédiation, le préjudice causé à la victime n'est pas, par contre, intentionnel de la part de l'auteur. Il survient comme un effet secondaire nonintentionnel, si par exemple des parents des enfants victimes sont touchés aussi par les répercussions de l'acte]. Selon la classification présentée ici, les attaques évoquées dans l'introduction appartiennent à la catégorie des victimisations par représentation si la victime a subi un préjudice direct du fait de l'acte et à la catégorie des victimisations collectives, si dommages et angoisses sont à considérer comme des suites indirectes de l'acte. S'il s'agit d'attaques contre des membres de minorités, les agressions racistes brutales qui, par l'intermédiaire des médias, éveillent aussi l'attention du public, ne sont toutefois que la partie visible de l'iceberg. Par concentration sur des actes spectaculaires, on sous-estime beaucoup la considérable déstabilisation qui résulte des vexations, grossièretés et menaces quotidiennes. Les études réalisées en Grande-Bretagne montrent que de tels actes, justement par la fréquence des événements, ont des effets considérables sur le sentiment que les victimes ont de leur vie2.
STROBL Reiner, Soziale Folgen der Opfererfahrungen ethnischer Minderheiten. (Conséquences sociales des expériences victimaires de minorités ethniques.), Baden-Baden, Nomos, 1998, p. 15. 2 FITZGERALD Marian, ELLIS Tom, Racial Harassment: The Evidence, dans: KEMP Charles (dir.), Current Issues in Criminological Research. British Criminology Conference 1989, Volume 2, Bristol, Bristol Centre for Criminal Justice, 1990, pp. 51-64. BOWLING Benjamin, Racial Harassment and the Process of Victimization, British Journal ofCriminology, n° 33,1993, pp.231-250. 24
1

Il Y a dans nos propres résultats d'études des preuves, que des faits apparemment mineurs peuvent conduire les personnes concernées à une profonde déstabilisation. Ainsi, une victime Turque, très religieuse, que nous avons interrogée, s'est sentie profondément offensée, dans un grand magasin, par un incident qu'une autre personne aurait considéré comme «sans importance ». Comme je me rapprochais toujours plus de la caisse, je me suis retournée. Alors, j'ai vu la femme, comment elle tenait son nez. Elle faisait, à l'intention d'une autre personne, une remarque: comme ces gens-là-là puent...J'ai soupiré. J'aurais pu répondre en allemand du tac au tac, je sais assez l'allemand pour cela. Mais je ne voulais pas m'abaisser à son niveau (...) Si de tels gens se comportent ainsi envers nous, cela nous attriste beaucoup...Je ressens encore cette douleur aujourd'hui. (Mme S., 40 ans, l-ère génération d'immigrés) Il ressort de tels exemples que les catégories du droit pénal ne peuvent fréquemment pas convenir à statuer sur le vécu subjectif des personnes concernées. Comprendre la situation des victimes et leurs réactions suppose une compréhension empathique de leur façon de voir. Pour cela, le concept de victime doit être saisi d'une manière telle qu'il laisse de l'espace aux différentes sortes d'expériences vécues, sans glisser vers une orientation totalement positive. C'est pourquoi, dans un groupe de travail, nous avons mis au point cinq critères minimum qui doivent êtres satisfaits pour qu'on puisse parler d'une expérience victimaire dans un sens plus restrictif3. D'abord, un événement doit être individualisable, c'est-à-dire qu'il doit être délimitable en tant qu'événement isolé. Seront exclus par là des phénomènes structurels et latents (par
GREVE Warner, STROBL Rainer, WETZELS Peter, Das Opfer kriminel/en Handelns : Flüchtig und nicht zu fassen. Konzeptuel/e Probleme und methodische lmplikationen eines sozialwissenschaftlichen Opferbegriffs, (La victime d'un agissement criminel: fuyante et insaisissable. Problèmes conceptuels et implications méthodologiques d'un concept de sciences sociales -la victime.), Rapport de recherches, n033, Hannover, 1994, KFN. 25
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exemple, être victime d'un climat social xénophobe). Ensuite, ne doivent êtres considérés que les faits évalués comme négatifs, ce qui tient étroitement à la compréhension conceptuelle du langage courant. La même chose vaut aussi pour le troisième critère. L'expérience victimaire doit correspondre à un incident, c'est-à-dire, un événement que l'on ne peut pas contrôler complètement soi-même et que l'on n'a pas provoqué non plus. En plus, il ne peut pas s'agir des accidents ou des catastrophes naturelles, mais exclusivement d'événements qui sont attribuables à une personne ou à une organisation de personnes. Enfin, il ne peut être question d'une expérience victimaire que s'il existe un manquement au respect des règles inter subjectivement partagées; les manquements aux règles privées et individuelles restent donc exclus de la qualification de la victimisation. Ces critères valent naturellement pour toutes les sortes d'expériences victimaires évoquées plus haut. Elles délimitent un très large spectre d'expériences négatives, ce qui peut nous doter d'un outil pertinent pour une analyse scientifique des formes sociales des expériences victimaires et des manières de les surmonter4. Dans la pratique (p. ex. pour les cellules de soutien aux victimes), ce concept de victime est cependant trop large car, selon les critères évoqués ci-dessus, par la différence à ces normes, même un manquement à des normes qui sont en contradiction avec « les standards minimums» des droits de l'homme ne peut être tenu pour expérience victimaire. Un exemple: le mariage d'une femme musulmane avec un nonmusulman, qui n'est pas autorisé par les normes de l'Islam. Ce mariage pourrait être tout à fait qualifié comme une expérience victimaire par les parents croyants de la femme. Pour pouvoir effectuer un travail de conseil, il faudra donc procéder par rétrécissement de la notion de « manquement» seulement à des normes inter subjectivement partagées.

4

STROBL R., Soziale Folgen... op. cil. 26

Rétablissement

de normes

non respectées

Pour un examen scientifique des manières de réagir et de surmonter la victimisation, un concept très large de la victime peut être pris en compte. Si l'on observe d'abord les manquements aux normes insaisissables par le droit pénal ou tenues pour mineurs, il apparaît alors, qu'un rétablissement de telles normes peut éventuellement être opéré par la victime ellemême, par exemple, en demandant des explications à l'auteur des faits. Mais une telle stratégie peut échouer, notamment à cause de l'insuffisante compétence linguistique d'une victime non-allemande. De même, incertitudes, angoisses et ignorance peuvent interdire le rétablissement des normes non respectées. En outre, faire réagir la police et la justice en cas de vexations, d'invectives, de grossièretés et de discriminations, n'offre généralement guère de perspectives. Inversement, des réactions de soutien de la part de tiers non impliqués peuvent aider efficacement. Ainsi, les choses auraient sûrement été fort différentes pour Mme S., citée plus haut, si la caissière avait pris parti en sa faveur, en particulier, parce que sa crainte d'un dédain général envers la minorité turque aurait été par là même adoucie. De même, des cellules anti-discrimination seraient des institutions importantes pour assister efficacement les membres de minorités ethniques en cas de vexations et de traitements inéquitables. Toutefois, la directive européenne ad hoc « en faveur de l'application du principe d'égalité de traitement sans distinction de race ou d'origine ethnique» n'a pas encore été transposée en Allemagne. Par contre, pour des victimisations collectives, il n'existe, en général, aucune possibilité directe de rétablissement des normes non respectées. Dans un cas, il dépend d'abord des réactions de la police et de la justice face à l'acte, mais aussi de gestes symboliques du milieu politique et de la société, que la confiance de minorités dans le droit et la loi soit rétablie. C'est pourquoi, des poursuites pénales perçues comme insuffisantes ou prononcées du bout des lèvres peuvent conduire à une méfiance généralisée après une victimisation collective. Ainsi, de nombreux membres de la minorité turque ont quitté

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