Vingt jours parmi les sinistrés

Vingt jours parmi les sinistrés

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273 pages

Description

Le 27 décembre les journaux annoncent le désastre de Messine. On estime, disent-ils, à dix mille le nombre des morts.

Une émotion violente secoue Paris, mais on croit à une exagération ; on attend dans l’anxiété des nouvelles précises. Les journaux du soir, qu’on s’arrache dès leur apparition, confirment la nouvelle et la montrent plus terrifiante encore que ceux du matin, on parle de cent mille morts ! Ceux du lendemain annoncent deux cent mille morts, la destruction de Messine, de Reggio et de nombreuses localités de la Sicile et de la Calabre.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Ajouté le 17 mai 2016
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EAN13 9782346070404
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À propos de Collection XIX

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Pierre Bouloumié

Vingt jours parmi les sinistrés

Naples, Calabre, Sicile

PRÉFACE

Parti le 1erjanvier, comme délégué de la Société de la Croix-Rouge française « /’Union des Femmes de France », pour conduire en Italie l’équipe de ses infirmières hospitalières envoyées au secours des sinistrés, je suis rentré à Paris le 25, n’ayant, au cours de cette période, eu d’autres préoccupations que la recherche et l’application des meilleurs moyens de leur venir en aide et, dès lors, d’autre occupation que la fréquentation des hôpitaux et asiles de Naples et des diverses localités de la Sicile et de la Calabre et la visite des pays dévastés, pour me renseigner exactement sur les besoins des habitants restés sur les lieux du sinistre comme sur ceux des réfugiés, blessés ou valides.

Amené par là, en parcourant les pays sinistrés, à entrer en relations avec les autorités civiles, militaires, ecclésiastiques, avec les directeurs et administrateurs des hôpitaux et asiles, avec les représentants de la Croix-Rouge italienne et les sauveteurs de tout ordre, comme avec les sinistrés eux-mêmes, je me suis trouvé tout naturellement documenté, tant par ce que j’ai vu que par ce que j’ai appris, soit des témoins de la catastrophe, soit de ses victimes ou de ceux qui les ont assistées.

Pour ne rien oublier de ce qui touchait au but de ma mission et aux questions d’assistance et de secours qui m’ont toujours préoccupé, je notais au cours de mes visites ou de mes conversations avec les témoins des faits racontés, tout ce qui pouvait avoir quelque intérêt.

Ce sont ces notes, prises au jour le jour et simplement mises en ordre, que j’ai réunies ici.

Forcément incomplètes, elles n’ont pas la prétention de constituer l’histoire du grand cataclysme du 28 décembre. Elles n’ont d’autre mérite que leur sincérité et, je crois pouvoir l’ajouter, leur exactitude, et leur auteur, en les publiant, n’a d’autre but que de retenir pendant quelque temps encore l’attention sur les malheureuses victimes du drame sans précédent dont l’Italie méridionale a été le théâtre.

Je les dédie aux sinistrés de la Sicile et de la Calabre, qui, m’en ayant fourni les éléments, en auront le profit si elles réussissent à intéresser le public à leur infortune.

 

Vittel, 15 février 1909.

Dr P. BOULOUMIÉ.

I

CROIX-ROUGE FRANÇAISE ET SYNDICAT DE LA PRESSE PARISIENNE A L’ANNONCE DU DÉSASTRE. — DÉPART POUR L’ITALIE. — L’ARRÊT A ROME

Le 27 décembre les journaux annoncent le désastre de Messine. On estime, disent-ils, à dix mille le nombre des morts.

Une émotion violente secoue Paris, mais on croit à une exagération ; on attend dans l’anxiété des nouvelles précises. Les journaux du soir, qu’on s’arrache dès leur apparition, confirment la nouvelle et la montrent plus terrifiante encore que ceux du matin, on parle de cent mille morts ! Ceux du lendemain annoncent deux cent mille morts, la destruction de Messine, de Reggio et de nombreuses localités de la Sicile et de la Calabre. Le doute n’est plus permis, le désastre est immense et dépasse toute imagination. L’émotion alors est à son comble et l’angoisse générale.

On sent que la France est touchée au cœur par le malheur qui frappe l’Italie ; les sentiments d’affection réciproque des deux peuples, qu’ont pu engourdir mais non éteindre les conventions politiques, se réveillent et éclatent en un unanime et merveilleux élan de sympathie, de pitié, de solidarité dans la douleur et d’ardent désir de venir immédiatement en aide aux victimes du désastre et à la nation italienne si cruellement éprouvée.

Dès lors, de tous côtés, on se préoccupe d’organiser et d’envoyer des secours, de se procurer des ressources en rapport avec les besoins énormes qu’a fait naître certainement un pareil cataclysme.

Les Sociétés de la Croix-Rouge, songeant aux nombreux blessés à secourir, veulent offrir leur concours et en cherchent le moyen.

Leurs statuts et règlements leur interdisent de toucher à leur fonds de réserve et à leurs ressources normales pour un autre objet que les secours aux blessés en temps de guerre et leur préparation en temps de paix. Elles ne peuvent mobiliser immédiatement une partie de leur personnel et envoyer du matériel, qu’en escomptant les résultats, certains d’ailleurs, d’une souscription à ouvrir à leur siège social et dans leurs nombreux comités de province. C’est ce qu’elles vont faire, lorsque M. le marquis de Vogüé, président de la Société française de secours aux blessés et du comité central de la Croix-Rouge française (qui comprend les trois sociétés d’assistance militaire : Société française de secours aux blessés, Union des Femmes de France et Association des dames françaises) informe les présidentes des deux Sociétés féminines du résultat des démarches qu’il vient de tenter auprès du Syndicat de la Presse parisienne, qui lui aussi se prépare à ouvrir une souscription.

Dans un beau mouvement de générosité, qui s’est d’ailleurs continué plus tard d’admirable façon, le Syndicat de la Presse a mis sur le champ à la disposition de la Croix-Rouge française une somme de dix mille francs, prélevée sur ses propres ressources, pour permettre le départ immédiat du personnel et d’un premier approvisionnement de matériel et demandé à la Croix-Rouge française, en qui elle place toute sa confiance, de répartir sur place les fonds et le matériel qu’elle va s’efforcer de réunir.

Dès lors, les trois Sociétés organisent des équipes de leurs infirmières hospitalières, parmi lesquelles un grand nombre ont brillamment fait leurs preuves au Maroc et dans le Sud-Oranais, aussi bien que dans les hôpitaux de Paris et de Versailles. Leur concours ne peut manquer d’être des plus utiles en ce moment, dans les hôpitaux de l’Italie méridionale et de la Sicile.

Il est entendu que tous les groupes se rendront à Naples pour se mettre à la disposition de la Croix-Rouge et des autorités italiennes, et que, suivant les besoins, ils serviront dans les hôpitaux de Naples, de la Calabre ou de la Sicile, ou bien que, tandis qu’une partie servira dans les hôpitaux, une autre rejoindra l’escadre française pour lui fournir le personnel de secours supplémentaire et le matériel dont elle pourrait avoir besoin et faire, avec tel ou tel des bateaux qui serait désigné à cet effet, le service des évacuations par eau des blessés, des régions sinistrées sur les villes du littoral.

Quant à nous, les hommes, nous avons pour mission d’accompagner ces dames dans leur voyage, de nous entendre avec les autorités et la Croix-Rouge italiennes et avec les directeurs des hôpitaux pour l’attribution et l’organisation de leur service, de nous mettre en relation avec l’escadre française et au besoin de seconder nos dames infirmières dans le service des évacuations, auquel elles pourraient avoir à contribuer, de nous enquérir des besoins dans toutes les régions sinistrées, de régler la réception, l’attribution et autant que possible la distribution des secours en nature et en argent qui nous seront envoyés. Il est entendu entre nous que nous nous tiendrons en communication constante pour assurer l’unité de vues et d’action de la Croix-Rouge française, sans distinction de Sociétés, et que toutes les fois qu’il sera nécessaire, nous nous réunirons en commission, comme représentants du comité central siégeant à Paris.

La Compagnie P.-L.-M. veut bien nous délivrer des permis de parcours au tarif militaire, quart de place, et le gouvernement italien des parcours gratuits ; notre matériel de secours voyagera en grande vitesse, comme bagages et en franchise.

Le 31 décembre, par le train de dix heures vingt-cinq du soir, qui doit le faire arriver à Naples le 2 janvier à une heure de l’après-midi, part le premier groupe, composé de dix dames infirmières diplômées de la Société française de secours aux blessés sous la conduite de MM. le vicomte Emmanuel d’Harcourt et le vicomte de Nantois. Son matériel sera joint à celui que nous devons emporter le lendemain, ne voulant pas arriver les mains vides alors que les besoins peuvent être immédiats.

L’équipe de la Société de secours aux blessés comprend :

Mesdames Fortoul et Hervé, infirmières-majors ;

Mesdames Carteron, Horville eL de Montgolfier.

Mesdemoiselles de Caters, Falcou, Fidières des Prinvaux, Lepère, Oberkampf.

Par suite d’un déraillement qui a endommagé et encombré la voie, le train portant cette première équipe reste en détresse aux environs de Dijon, pendant seize heures par un froid de 24 degrés, au milieu de la neige qui empêche toute communication avec les villages voisins et dès lors tout ravitaillement. — Elle n’arrive à Dijon qu’à six heures du soir au lieu de six heures du matin ; de là un retard de vingt-quatre heures dans l’arrivée à Naples, sans un arrêt de quelque durée permettant un peu de repos. Pendant trois jours et trois nuits elle est ainsi exposée aux fatigues d’un voyage que le froid et la privation de nourriture rendent plus pénibles encore. — Son moral reste néanmoins excellent et son ardeur n’en est pas atteinte.

A l’arrivée elle est reçue par le consul général de France, le préfet et le syndic de Naples, le représentant de la Croix-Rouge italienne, comte della Somaglia, les deux vice-présidents de la section napolitaine et plusieurs des dames qui la composent, ainsi que madame de Lalande, femme du consul général de France, qui, prévenus à temps et des retards et de l’heure de l’arrivée, se montrent heureux d’accueillir avec l’expression de la plus sincère et la plus vive reconnaissance les membres de la Croix-Rouge française sur le sol napolitain.

Un convoi de blessés est annoncé à l’hôpital de la Croix-Rouge italienne, installé dans une école du quartier de la Maddalena, auquel les dames de la Société française de secours sont affectées ; sans prendre de repos, elles s’y rendent toutes et cinq d’entre elles y passent la nuit.

A l’Union des Femmes de France, l’après-midi du 31 décembre et la journée du 1er janvier se passent à préparer l’envoi de tout le matériel pouvant être immédiatement nécessaire : matériel de pansement, appareils à fractures et autres, lingerie, vêtement, couvertures, toile à paillasses, etc..., et à le faire transporter à la gare avec les quatre grands paniers d’approvisionnements semblables fournis par la Société française de secours, ce qui ne se fait pas sans difficulté un 1er janvier.

Tout est prêt cependant à l’heure dite ; notre personnel et nos quarante colis de matériel sont là, et, sur le quai de la gare, nous attendons le départ, qui n’a lieu qu’à onze heures et demie ; l’accident survenu la veille sur la ligne est la cause de ce retard et va nous obliger à emprunter la voie du Bourbonnais. Avec madame Pérouse notre présidente et ses amis venus pour nous serrer la main, sont là : Son Excellence le comte Gallina, ambassadeur d’Italie, et le conseiller d’ambassade M. Rus-poli, prince de Poggio Suasa, qui ont tenu à venir nous remercier du concours que nous allons prêter à leur pays, dans les tragiques circonstances du moment.

Notre équipe comprend :

Madame Jacques Feuillet, infirmière-major chef, mademoiselle Lefèvre, infirmière-major, et mesdemoiselles Guesdon, Haffner, Fallourd et Schlœsing, infirmières diplômées de la Société. Quatre autres de ces dames nous rejoindront au besoin.

Le retard s’accentue de plus en plus par les arrêts incessants auxquels nous obligent les trains réguliers circulant sur la ligne, si bien que nous manquons à Modane la correspondance pour Turin, où nous n’arrivons dès lors qu’à onze heures et demie du soir, trop tard pour poursuivre notre route avant le lendemain, à six heures trente du matin (cinq heures trente-cinq en France). Nous profitons de cet arrêt imposé qui nous pèse pour nous reposer pendant quelques heures et nous repartons avec l’espoir d’être à Naples le soir à minuit et demi ; mais nous n’en avons pas fini avec les retards, et quand nous sommes enfin à Rome, le train de Naples est parti ; nous devons attendre celui de minuit et demi, qui doit enfin nous faire arriver vers sept heures du matin le lendemain 4 janvier.

Prévenus de notre passage à Rome par le groupe de la Société française de secours aux blessés, qui a traversé la ville la nuit précédente, les officiers de la Croix-Rouge italienne nous attendent et se mettent à notre entière disposition en multipliant les protestations de reconnaissance pour notre intervention, et me priant de répéter à ces dames combien ils sont heureux de penser que leurs compatriotes blessés recevront les soins d’infirmières volontaires si dévouées et si habiles. Ils connaissent, tous, les services rendus par ces dames à nos troupes d’Afrique et veulent bien me dire qu’ils les savent incomparables.

Profitant de l’arrêt qui nous est encore une fois imposé, nous dînons au buffet, où nous rejoignent aussitôt les dames de la Croix-Rouge italienne et des dames membres d’un comité de secours qui s’est constitué à l’occasion du désastre actuel et le prince Prospero Colonna, chef du service de secours organisé à la gare de Rome pour la réception et la répartition des blessés et des réfugiés dans les divers hôpitaux et asiles. Les pansements et soins sont confiés à la Croix-Rouge qui a là un poste de secours avec deux lits, des brancards roulants et tout un matériel de pansement. Il est desservi par un médecin et plusieurs infirmiers de la Croix-Rouge et des aides. Le service de transport et de la conduite des arrivants est fait par les étudiants appartenant à l’association Corda fratres, association d’étudiants en droit, en lettres, en médecine, et d’élèves ingénieurs distingués par la couleur de leur bonnet-casquette, bleu, rose, rouge ou vert et portant tous un brassard commun blanc bordé de rouge, avec la mention « Corda fratres » en lettres noires.

Il n’y a encore que des réfugiés, mais pas de blessés proprement dits ; les premiers réfugiés (profughi) sont arrivés le 1er janvier.

Désirant vivement me documenter sur l’organisation des secours, loin comme près du lieu du sinistre, j’interroge les uns et les autres, et notamment de ce que veut bien me dire le prince Colonna, qui parle le français comme un Parisien, je retiens ceci : à Rome, deux hôtels sont loués pour y recevoir les personnes auxquelles, en raison de leur condition antérieure, on veut éviter la promiscuité du refuge (Ricovero) ; de nombreux refuges sont installés et prêts à recevoir des réfugiés. On en attend douze cents dans la nuit même ; le Vatican a offert quatre cents lits, pour les blessés plus spécialement, qu’il se chargera de faire soigner ; un office de renseignements, d’offres et demandes d’emploi est institué en vue des réfugiés ; on se préoccupe de l’organisation d’un orphelinat.

Notre conversation est un instant interrompue par la venue du syndic de Rome, M. Nathan, qui vient présenter ses hommages à ces dames, leur témoigner la reconnaissance du peuple italien et leur dire tout l’espoir qu’il met dans leur expérience et leur dévouement bien connus. Nous échangeons après cela quelques paroles empreintes de la cordialité la plus sincère sur les liens de consanguinité et d’amitié qui unissent la France et l’Italie et rendent communes leurs douleurs comme leurs joies, et je remercie le syndic de sa démarche qui nous touche. Il salue de nouveau ces dames par quelques mots émus et nous quitte en nous assurant encore de sa reconnaissance et de celle de ses concitoyens et de tous ses compatriotes.

Aussitôt la conversation un instant interrompue reprend et, tandis que ces dames causent avec les dames de la Croix-Rouge, du Comité de secours et mademoiselle Flourens, une de nos infirmières diplômées, fille de notre ancien ministre des Affaires étrangères, en séjour à Rome en ce moment, j’interroge et j’écoute le prince Colonna :

  •  — Parmi les échappés au désastre que j’ai rencontrés, me dit-il, j’ai vu et appris des choses navrantes ; qu’allez-vous voir là-bas !

« Voilà par exemple un jeune homme qui a quitté sa famille depuis un an, il revient la veille même du tremblement de terre, comptant passer avec elle quelques jours de congé à l’occasion du nouvel an ; il sort sain et sauf des décombres, il cherche, il appelle, il s’informe : tous les siens sont morts, son père, sa mère, ses deux frères, ses cinq soeurs ; d’une famille de dix personnes il ne reste que lui, isolé, désemparé, sans ressources et sans espoir.

Un homme arrive, presque nu, enveloppé dans une couverture, il s’exprime bien et avec un accent de sincérité qui me frappe, il me dit être le directeur de l’Observatoire de Messine et me prie de lui prêter une petite somme de cinquante francs pour se procurer des vêtements convenables et retourner au plus tôt à son Observatoire pour y chercher ses documents et, si possible, ses instruments. J’accède à sa demande et, peu après, il vient me remercier et me dit qu’à son avis le phénomène actuel est absolument analogue à celui de 1783, qu’il sera suivi de secousses sismiques pendant une quinzaine de jours, mais qu’il ne faut rien dire pour ne pas affoler la population. (Je ne suis pas compétent pour résoudre la question de savoir si le phénomène de 1908 est l’analogue de celui de 1783, mais ce qu’on peut constater aujourd’hui, c’est que la prédiction de la durée des secousses, faite le 1er janvier, s’est réalisée et au delà.)

Un ingénieur, à la physionomie encore figée par la stupeur, répond tranquillement aux questions qu’on lui pose et, comme s’il avait perdu toute sensibilité, dit qu’il a perdu les dix-neuf personnes qui constituaient toute sa famille, qu’il est seul au monde maintenant.

C’est avec la même attitude de stupeur et d’indifférence que plusieurs racontent qu’ils ont perdu leur père et leur mère, leur femme, leurs enfants. Ils ne semblent pas se rendre compte de la réalité, on dirait qu’ils rêvent étant éveillés et qu’ils parlent d’événements très lointains ou survenus chez des indifférents.

Le prince Colonna me cite encore le cas d’une malheureuse femme retenue par des enchevêtrements de décombres qu’on ne peut tenter d’extraire sans crainte de l’écraser et d’écraser avec elle ses sauveteurs, et qu’on nourrit depuis trois jours en lui faisant passer de loin quelques aliments. Elle s’affaiblit et sent qu’elle va mourir ainsi, quoique ne se trouvant pas véritablement blessée.

A cela il ajoute des renseignements navrants qui lui ont été communiqués sur l’état des blessés.

Inutile de dire combien ces récits nous émeuvent et avivent notre désir d’arriver au plus tôt, pour seconder les efforts de tous ceux qui déjà cherchent à arracher à la mort et aux innombrables tortures physiques et morales qu’ils subissent tant de malheureux sinistrés.

Pour tromper notre attente et l’abréger, nous allons avec mademoiselle Flourens jusqu’au Forum et au Colisée, que nos dames infirmières ne connaissent pas ; il fait très froid, la bise cingle le visage, mais la lune dans son plein resplendit et donne une imposante majesté à ces admirables monuments qu’elle permet aux unes d’apercevoir, à d’autres de reconnaître. L’aspect en est grandiose et majestueux ; mais est-ce l’effet des conditions morales dans lesquelles nous nous trouvons ? est-ce l’effet de l’éclairage lunaire ? Jamais il ne m’a paru se dégager d’eux un tel sentiment de tristesse qu’à ce moment, où seules me reviennent à la mémoire les scènes tragiques dont ils ont été les témoins.

Une mauvaise nuit est bientôt terminée, dit-on ; c’est le cas de celle que nous passons en allant de Rome à Naples, certains cette fois que c’est la dernière du voyage et que, plus ou moins tôt, plus ou moins tard, nous arriverons à destination, et pourrons y prendre s’il y a lieu notre service dans la journée même.