Violences conjugales
272 pages
Français

Violences conjugales

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Description

Longtemps, les violences sexuelles et conjugales ont été considérées
comme un fait d’ordre privé. Longtemps, les sociétés ont nié
qu’elles étaient la conséquence d’une domination masculine
confortée par l’ordre établi. Si la question a été soulevée à partir
du milieu du XIXe siècle en Europe et aux États-Unis, il faudra
attendre les combats féministes de la fi n du XXe siècle pour que
ces violences soient reconnues comme un phénomène social et
que l’État s’en empare.
C’est à ce bouleversement de perception, et à la transformation
d’un combat en cause publique, que s’intéresse ici Pauline Delage.
Elle montre comment, à partir des années 1970, les féministes ont
identifi é les violences sexuelles et conjugales, proposé des moyens
spécifi ques pour les traiter et élaboré une grille explicative les liant
aux rapports structurels entre les femmes et les hommes.
Dans une enquête minutieuse, réalisée à partir de cas français
et américains (région parisienne et comté de Los Angeles), l’auteure
révèle comment professionnelles et militantes se sont saisies
d’opportunités institutionnelles et politiques pour faire reconnaître
ces violences, et retrace les processus qui ont conduit à légitimer
l’intervention de l’État dans le domaine de l’intime. Son approche
comparée met au jour les mécanismes d’institutionnalisation
d’une cause, leurs fondements communs et leurs spécifi cités.
l’échelon territorial ! Telle est l’injonction contradictoire adressée aux
universités françaises depuis les deux grandes réformes du système
d’enseignement supérieur et de recherche initiées en 2000.
D’un côté, l’État organise une compétition généralisée entre enseignants-
chercheurs et entre universités. Les fi nancements sur projet
de la recherche, la publicisation des évaluations et leur utilisation pour
allouer les budgets à la performance, comme les très sélectifs appelsà projets qui se sont succédé sans relâche depuis le Grand Emprunt de
Nicolas Sarkozy, ont accru les écarts entre établissements et fait voler en
éclat le principe sur lequel reposait jusqu’alors, en théorie, le système
français : des universités équivalentes sur l’ensemble du territoire.
De l’autre, un remodelage du paysage universitaire est à l’oeuvre. Il
impose que les grandes écoles, les organismes de recherche et les
universités d’une même région coordonnent leurs actions dans le but
de rationaliser les coûts et de grimper dans les classements mondiaux.
De nouvelles structures sont ainsi créées à marche forcée, sans qu’il
soit possible de savoir si ces changements majeurs atteindront leurs
objectifs et assureront un avenir radieux à l’enseignement supérieur
français.
Mitterrand il y a trente ans. Sans doute conviendrait-il
d’ajouter « mais s’est-on donné les moyens d’apprendre ? »
Car faute d’avoir suffi samment investi dans une évaluation
véritablement scientifi que de nos politiques de l’emploi,
notre connaissance sur les causes du chômage et sur
notre capacité à le résoudre n’a guère progressé.
Certains programmes de formation, de subventions
à l’emploi et d’accompagnement mis en place dans
les pays développés ont pourtant pu être évalués
méticuleusement. La faiblesse de leurs impacts démontre
que l’on ne saurait prétendre éradiquer le chômage par
l’investissement dans tel ou tel type d’action.
Mais ces programmes peuvent être améliorés et nous
aider à venir à bout du chômage. Cela passe par une
analyse minutieuse des besoins et des comportements
ainsi que par un recours plus large à des évaluations
rigoureuses. Finalement, n’est-ce pas notre impatience à
tester des actions sans nous donner le temps d’étudier
leurs effets qui nous a piégés dans le chômage durable ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 23 mars 2017
Nombre de lectures 21
EAN13 9782724620375
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

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Violences conjugales Du combat féministe à la cause publique
Pauline Delage
CatalogageÉlectre-Bibliographie (avec le concours de la Bibliothèque de Sciences Po) Violences conjugales : du combat féministe à la cause publique / Pauline Delage. Paris : Presses de Sciences Po, 2017. ISBN papier 978-2-7246-2035-1 ISBN pdf web 978-2-7246-2036-8 ISBN epub 978-2-7246-2037-5 ISBN xml 978-2-7246-2038-2 RAMEAU : – Violence entre conjoints : France : Paris (France) – Violence entre conjoints : États-Unis : Los Angeles (Calif.) – Femmes victimes de violence : Politique publique : France : Paris (France) – Femmes victimes de violence : Politique publique : États-Unis : Los Angeles (Calif.) – Femmes : Violence envers DEWEY : – 362.83 : Problèmes des autres groupes et services à leur intention – Femmes
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Table des matières
Introduction 5 Les prémisses du problème 6 Analyser la construction d’un problème public 8 Comprendre les transformations d’un mouvement social 10 Les deux cas de l’enquête : le comté de Los Angeles et l’Île-de-France 11 Jeux d’échelles : les termes de la comparaison 13 Enjeux et plan de l’ouvrage 15 Chapitre 1 – De l’oppression des femmes aux violences 19 La question du viol comme matrice de l’analyse féministe 20 Donner du sens à l’expérience des femmes, comprendre le viol 20 Les violences sexuelles comme expérience constitutive 21 Une production analytique rapide aux États-Unis 24 Une cause féministe définie dans l’espace des mouvements sociaux 27 Les féministes et la gauche 27 Les féministes et la justice pénale 29 Femmes battues et battered women : les prémisses d’un problème public 34 Créer des moyens de remédier aux problèmes 39 Le rape crisis center : un lieu d’accueil, un mode d’action féministe aux États-Unis 42 Des entrepreneurs de cause différenciés : un collectif national en France et des dispositifs locaux aux États-Unis 45 Accueillir et héberger les « femmes battues » 49 Chapitre 2 – La cause militante au travail 61 Des régimes professionnels différenciés en France et aux États-Unis 63 Les dynamiques croisées de l’instauration des régimes professionnels 63 Devenir professionnelles 63 Devenir féministes 66 Des rapports au féminisme différenciés 68 Forme et force des régimes professionnels 71 Travail social et mental health : les formes des régimes professionnels 71 Bénévolat et salariat : les forces des régimes professionnels 77 L’héritage féministe au travail 79 Des principes féministes au fondement de la relation de service 79 Autonomie et empowerment dans un cadre professionnel 80 Travailler les émotions des professionnelles, travailler les émotions des victimes 83 Tensions professionnelles et politiques 89 Être professionnelles (avant tout ?) 89 Gérer des associations 95 Gérer des victimes 99 Un contexte institutionnel contraignant 107 Chapitre 3 – Institutionnaliser la cause militante, légitimer le problème public 113 Une cause, deux modes d’institutionnalisation 114 Un problème pénal aux États-Unis 114 Un problème d’égalité en France 120 Construire localement l’action publique contre la violence conjugale 126 Formalisation et institutionnalisation de la collaboration 126 La coordinated community response orientée vers la pénalisation aux États-Unis 127
Un encouragement des pouvoirs publics plus tardif en France 130 Partenaire/community : les contours du champ de l’action publique 133 Un travail pris dans un réseau d’interdépendance 136 Conflits définitionnels en pratique 140 Imposer un discours égalitariste contre-intuitif 140 S’adapter aux autres 146 Résister au poids de la pénalisation aux États-Unis ? 150 Transformations du travail politique 153 Division du travail militant et hiérarchisation des causes 154 Quelle grande cause ? 154 Un rassemblement exceptionnel : l’advocacy day 156 La hiérarchisation symbolique des causes 157 La petite entreprise associative dans un féminisme de marché 159 Se mettre en scène pour prendre place dans un marché des causes 160 L’évaporation du féminisme 163 Chapitre 4 – Violence conjugale et genre, le coeur des controverses 169 L’asymétrie de genre formalisée 170 Une formalisation académique plus rapide aux États-Unis 171 Outils psy et chiffres : entre singularisation et généralisation du phénomène 175 Le PTSD et l’emprise 175 Les garde-fous de la culturalisation du problème 179 Les chiffres de la violence conjugale 183 Les limites de la raison statistique 185 Maintenir l’asymétrie de genre dans les associations 192 Exclure ou prendre en charge ? Les associations face aux hommes auteurs de violences 193 D’une violence à l’autre : les femmes auteures de violences 197 La violence conjugale à l’épreuve des hommes victimes 201 Une définition troublée par de nouveaux problèmes publics à Los Angeles 208 La teen dating violence : entre prévention et innovation 209 Penser le genre et la sexualité dans la violence conjugale : un vrai dilemme 212 Penser la violence dans les couples de même sexe à Los Angeles 212 De la lutte contre la violence dans les couples de lesbiennes aux LGBT 215 La question des hommes victimes renouvelée 216 Un problème transnational, des luttes définitionnelles globales ? 217 Les violences conjugales comme violences faites aux femmes dans le monde 218 Appropriations locales des politiques publiques 219 Conclusion 225 La violence conjugale : question sociale et pénale 225 Transformations du problème public… et des féminismes 226 Genre et violence 227 Le problème de la violence conjugale comme prisme de changements sociaux multiples 229 Annexes 233 Choix d’anonymisation 233 Liste des principales organisations de l’enquête 233 Organisations états-uniennes 233 Organisations françaises 234 Liste des principaux entretiens semi-directifs enregistrés 234
Entretiens aux États-Unis 234 Entretiens en France 234 Analyse des archives 236 Bibliographie 239 Liste des encadrés 239 Remerciements 263
Introduction
n 2013, leViolence against Women Act (VAWA), loi fédérale promulguée pour la première Efois en 1994 puis reconduite en 2000 et 2005, est à nouveau votée aux États-Unis. Un an plus tard en France, la loi sur l’égalité réelle entre les femmes et les hommes vient prolonger divers dispositifs de traitement et de prévention des violences faites aux femmes. Depuis la fin des années 1970 aux États-Unis, depuis les années 1980 en France, des dispositifs législatifs et juridiques se multiplient pour réaffirmer la volonté de l’État de lutter contre les violences dont sont victimes les femmes. Des faits divers très médiatisés ont contribué à publiciser cette question. L’affaire O. J. Simpson aux États-Unis, notamment, ou plus récemment en France celle de Jacqueline Sauvage qui, ayant tué son conjoint après quarante-sept ans de violence conjugale, a été condamnée à dix ans de réclusion criminelle puis graciée par le président de la République à la fin de l’année 2016. Au-delà des frontières nationales, ce problème fait l’objet à partir des années 1990 des financements et des plans d’actions de l’Organisation des Nations unies (ONU) et du Conseil de l’Europe. À ces mesures s’ajoute l’organisation d’événements d’ordre symbolique : en France, la Journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes, décrétée par l’ONU en 1999, est célébrée chaque année le 25 novembre ; aux États-Unis, les mois d’octobre et d’avril sont dédiés à la visibilisation des violences sexuelles et conjugales. Mais si les violences faites aux femmes sont aujourd’hui reconnues comme un problème spécifique méritant d’être pris en charge par la puissance publique, il n’en a pas toujours été ainsi.
Les prémisses du problème L’histoire de la problématisation de la violence conjugale commence durant les années 1970 avec l’émergence des mobilisations féministes dites de la « deuxième vague », qui s’emploient à la dénoncer, à promouvoir des réformes pour y remédier et à ouvrir des lieux d’accueil pour les femmes victimes. Mais elle a une préhistoire dans laquelle se dessinent ses prémisses. Sans être reconnue comme un problème public, la question de la violence conjugale a déjà été posée au e milieu du XIX siècle. Les prérogatives de l’époux sur son épouse font alors l’objet, de part et d’autre de l’Atlantique, de mobilisations dénonçant la légitimation par le droit des violences dans le couple. Lors de la Convention de Seneca Falls en 1848, considérée comme le moment inaugural du féminisme états-unien, la « Déclaration des sentiments » la rattache au lien contractuel inégalitaire au fondement du mariage. En France, l’« assujettissement marital », institué juridiquement dans le Code civil, est dénoncé par les féministes de la première vague, 1 qui souhaitent le réformer . Les mouvements des femmes abordent alors la question des violences de façon détournée, pour dénoncer d’autres fléaux sociaux comme l’alcool ou la pauvreté. Ainsi, les féminismes de la première vague ont impulsé un mouvement de réforme législative et judiciaire. Aux États-Unis, la violence conjugale commence à être prise en compte à la fin du e XIX siècle dans les tribunaux de certains États, comme l’Alabama ou le Massachusetts. Les institutions juridiques condamnent toutefois rarement les hommes violents, estimant qu’il revient aux époux de régler ce qui est d’ordre privé. En France, avec le développement du travail social, la sphère privée est progressivement réglementée et contrôlée par l’État au cours du e XX siècle. Des historiens ont montré que la thématique de la violence conjugale apparaît, de façon plus ou moins explicite, dans le discours des féministes et dans les tribunaux à la fin du e e 2 XIX siècle et au début du XX siècle . Pourtant, avant les années 1970, la réalité des violences faites aux femmes n’est pas considérée e comme un problème de société. Jusqu’à la fin du XX siècle, il n’est pas « évident » que ces violences puissent avoir des causes sociales et que la puissance publique doive intervenir pour 3 aider celles qui en sont victimes . Prise en charge dans des cas exceptionnels, la violence conjugale est le plus souvent envisagée comme une question d’ordre privé, non comme un fait
social. Le bouleversement s’opère à partir des années 1970 : les mouvements féministes identifient alors de nouveaux problèmes – les violences sexuelles et conjugales –, proposent des moyens spécifiques de les traiter – des associations d’aide aux victimes, le développement de politiques publiques −, élaborent une grille explicative – liant les violences intimes aux inégalités et aux rapports sociaux structurels entre hommes et femmes. Pour éclairer ces trois dimensions de la lutte contre les violences faites aux femmes, je me propose d’étudier l’émergence et l’évolution d’associations spécialisées dans d’accompagnement des victimes en France et aux États-Unis. Plus que d’autres, la question de la violence conjugale concentre l’attention publique et nécessite des dispositifs spécifiques de prise en charge. Or, dans ces deux pays, l’État a répondu aux revendications féministes selon des modalités et des temporalités différentes. Tant l’objet que les contextes d’enquête choisis ici sont appréhendés comme des cas illustratifs de légitimation d’une cause féministe. Plutôt que d’analyser des politiques publiques, nationales ou internationales, en courant le risque d’occulter leur contexte de production, les processus de légitimation des violences faites aux femmes dans des pays du Nord sont saisis sous l’angle des actrices impliquées dans les luttes féministes, de leurs difficultés quotidiennes, de leur travail auprès des femmes victimes et du sens qu’elles donnent au problème qu’elles portent dans le monde social. Pour reprendre les mots de Jacques Revel :
Des phénomènes massifs, que nous sommes habitués à penser en termes globaux, comme la croissance de l’État, la formation de la société industrielle, peuvent être lus en termes tout différents si l’on tente de les appréhender à travers les stratégies individuelles, les trajectoires biographiques, individuelles ou familiales, des hommes qui leur ont été confrontés. Ils n’en 4 sont pas moins importants pour autant. Mais ils sont construits autrement .
Deux questions, qui correspondent à deux champs de recherche, guident le présent ouvrage : comment la cause de la violence conjugale, formulée par des groupes féministes, est-elle devenue un problème public ? Quels sont les effets de cette transformation sur la cause militante et sur les groupes qui la portent dans la société ?
Analyser la construction d’un problème public La première question s’ancre dans des interrogations issues de la sociologie politique des problèmes publics. À travers les étapes qui consistent à nommer un litige, à désigner des 5 responsables et à réclamer , la construction d’un problème public résulte de « la transformation 6 d’un fait social quelconque en enjeu de débat public et/ou d’intervention étatique ». Des « entrepreneurs », selon la formulation d’Howard Becker, ou des « propriétaires » de cause, pour reprendre celle de Joseph Gusfield, s’emploient à transformer les représentations qui sont associées à leur cause en s’appuyant sur les médias, sur des experts scientifiques ou sur divers relais institutionnels. L’étude pionnière de Joseph Gusfield a montré ainsi que l’alcool au volant est devenu un problème, consacré juridiquement, grâce aux mobilisations d’associations et à l’intervention du registre scientifique. La lutte contre l’alcool au volant, que cristallise la figure du chauffard, s’est imposée comme une réponse, légitimée par les pouvoirs publics, au phénomène des accidents de la route malgré d’autres formes de problématisation possibles, telle celle centrée sur les équipements routiers. Montrer qu’un problème est construit ne signifie pas qu’un phénomène social ne lui préexiste pas : les violences conjugales existent avant les mouvements féministes des années 1970, et elles existent toujours. Ce sont des violences interpersonnelles, de types différents (physique, moral, sexuel, psychologique) et de degrés de gravité variables (des insultes aux actes de torture), qui ont des conséquences importantes sur la santé physique et psychique. Autrement dit, la violence conjugale n’est pas une fiction. L’analyse de sa construction en problème permet de restituer le rôle des acteurs et des actrices qui l’ont fait émerger dans l’espace public, les formulations diverses qui lui sont associées et les controverses que celles-ci suscitent. La façon de nommer un 7 problème , de le formuler et de le définir n’est pas stable, elle évolue au fil du temps. Des « luttes définitionnelles » le transforment et contribuent à le reformuler, tendant à imposer un mode légitime de compréhension et de traitement d’une question, et donc de la réalité sociale. Ainsi, en fonction des contextes institutionnels, politiques et idéologiques, un même phénomène – la