Violences dans le couple

Violences dans le couple

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Français
361 pages

Description

Les violences dans le couple sont enfin mises en lumière sur la scène nationale. Ces violences conjugales se sont affirmées dans les paroles recueillies auprès de quelques 800 hommes, punis ou en voie de l'être pour ce délit. C'est en les accompagnant dans les groupes de paroles psychothérapeutiques, à l'AVAC à Toulouse depuis 2002, que nous les prenons aux mots. Aux maux aussi. Cet éclairage spécifique de la violence dans le couple, à partir des paroles d'hommes qui en arrivent à ce délit, est une contribution positive indispensable dans la "lutte contre les violences faites aux femmes".

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Date de parution 14 février 2020
Nombre de lectures 1
EAN13 9782140143076
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Maryse PervanchonLes violences dans le couple sont enfi n mises en lumière sur la scène
nationale.
Ces violences conjugales se sont affi rmées dans les paroles recueillies
auprès de quelque 800 hommes, punis ou en voie de l’être pour ce délit. C’est
en les accompagnant dans des groupes de paroles psychothérapeutiques, à
l’AVAC à Toulouse depuis 2002, que nous les prenons aux mots. Aux maux aussi.
Résonnent les thèmes de « la guerre des sexes », du « mythe de la
virilité », de la « règle dominant/dominée », de « l’ambivalence e d du verbe
aimer », de «l’emprise de l’alcool ». Autant de « bonnes raisons » supposées
de leurs violences, que nous examinons, sans aucun jugement, dans chaque
groupe. Sauf qu’elles demeurent évidemment des arguments explicatifs très VIOLENCES
insuffi sants d’un point de vue individuel et social.
Nous devons aller plus au fond de la compréhension de ces violences pour DANS LE COUPLEles faire cesser.
Dans ce but nous appliquons ici les règles pragmatiques d’un travail d’étude Groupes de paroles d’hommes et thérapie
et de recherche dans une approche compréhensive.
Le rôle premier de la parole devient alors évident – avec toute la diffi culté
pour ces hommes de communiquer.
Mais cette analyse débouche surtout sur le rôle indéfectible d’un désamour
parental violent et humiliant qui remonte dans tous les souvenirs de leur
enfance. Cette non-reconnaissance d’eux-mêmes, comme un principe de
non-existence, se réactualise plus tard en miroir avec la compagne. C’est
quand ils construisent à leur tour cet espace clos d’un couple, dans les règles
douloureuses d’une homogamie, que la violence se ravive en face à face.
Comment des groupes de paroles psychothérapeutiques font avancer
vers une analyse compréhensive de soi et de l’autre pour calmer enfi n les
«impulsivités ».
Cet éclairage spécifi que de la violence dans le couple, à partir des paroles
d’hommes qui en arrivent à ce délit, est une contribution positive indispensable
dans la « lutte contre les violences faites aux femmes ».
Maryse Pervanchon est psychologue et psychothérapeute. En tant que chargée de
recherche en sécurité routière elle a expérimenté avec le ministère des Transports la
« conduite accompagnée dès 16 ans ». Elle a poursuivi à l’Université de ToulouseII
une carrière de maîtresse de conférence en anthropologie sociale et sociologie
comparée. Depuis 2002, elle co-anime des groupes de paroles psychothérapeutiques
pour des hommes violents en couple, dans le cadre de l’Association Vivre Autrement
ses Con its : l’AVAC.
Illustration de couverture : © Jacek Kita - 123rf.com
ISBN : 978-2-343-19546-9
37 €
HC_GF_PERVANCHON_19,5_VIOLENCES-DANS-COUPLE.indd 1 18/11/1398 AP 13:42
VIOLENCES DANS LE COUPLE
Maryse Pervanchon
Groupes de paroles d’hommes et thérapie






Violences dans le couple


Maryse Pervanchon







VIOLENCES DANS LE COUPLE
Groupes de paroles d’hommes et thérapie





















Du même auteur :


DU MONDE DE LA VOITURE AU MONDE SOCIAL Conduire et se conduire
Collection Logiques Sociales. L’Harmattan 1999.

ENTRE AIMER ET HAÏR
Paroles d’hommes pris dans les violences conjugales
in : REVUE de la gendarmerie nationale. Dossier . JUIN 2019 N°265.

QUAND DIRE C’EST ÊTRE Parler en proverbes dans les groupes de parole
pour des hommes auteurs de violences en couple
in : Violences conjugales et famille Sous la direction de Roland Coutanceau et Muriel
Salmona. Chapitre 18. DUNOD 2016.


















Publié avec l’approbation et l’autorisation de l’AVAC :
Association Vivre Autrement ses Conflits



© L’Harmattan, 2020
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.editions-harmattan.fr
ISBN : 978-2-343-19546-9
EAN : 978234319546-9












À l’AVAC, Association Vivre Autrement ses Conflits à Toulouse, à
chacune de ses participantes et à chacun de ses participants qui estiment
pertinent et efficace de s’attacher à recevoir des femmes et des hommes
dont les violences familiales et/ou conjugales, qu’elles soient subies ou
agies, sont des composantes essentielles du lien social.

À Marie-Jacques Bidan, qui depuis 2002 a su imposer et faire vivre à
l’AVAC, ces groupes de paroles à but et effet psychothérapeutiques, pour
des hommes en prise avec des violences en couple.

À tous nos locuteurs, ils se reconnaîtront, qui ont entrepris d’analyser et
de comprendre leurs actes violents dans nos groupes de paroles, et qui
réussissent à se contrôler et à communiquer dans une vie de couple.







À Marc & À Lipp pour leur soutien chaleureux.




















« La parole n’est pas seulement riche des idées, elle recouvre et assume
toutes les orientations, les visées, les désirs, les disciplines personnelles à
l’état naissant. … Une parole fait souvent plus et mieux qu’un outil ou
qu’une arme pour la prise de possession du réel. … Le langage authentique
intervient dans une situation donnée, comme un moment de cette situation,
ou comme une réaction à cette situation. Il a pour fonction de maintenir ou
de rétablir l’équilibre, d’assurer l’insertion de la personne dans le monde,
de réaliser la communication. »

Georges Gusdorf, La ParoleAVANT-PROPOS
« C’est quand un moustique se pose sur tes couilles que tu comprends
qu’on ne peut pas régler tous les problèmes par la violence ».
1Réappropriation d’un adage japonais par un locuteur en groupe de paroles

COMMENT ABORDER CE THÈME DES VIOLENCES DANS LE
COUPLE ?
C’est sur ce thème de la violence, mais particulièrement de cette violence
encore taboue dans nos sociétés, la violence dans le couple, que nous
déroulerons cette écriture.
Comment, sur ce thème confidentiel, arriver à pénétrer dans la sphère de
l’intimité du couple pour analyser, comprendre et aboutir à faire cesser les
violences sur l’autre ?
Par la parole.

L’observation directe de ces violences, par la méthode classique en sciences
humaines du journal d’observation sur un terrain, étant ici absolument hors
de propos, notre postulat est que la parole des ‘auteurs’, avec ses modalités
expressives et descriptives, ses énoncés et ses énonciations, est une « voix
d’accès » directe à ce territoire privé. Précisons dès maintenant que ce sont
exclusivement ici des auteurs hommes qui vont parler de leurs violences sur
leurs compagnes. Leurs paroles concernent aussi bien sûr leurs compagnes et
parfois ils relatent, mot pour mot, les paroles qu’elles-mêmes sont supposées
avoir prononcées.
Notre première interrogation fut celle-ci : comment faire parler des paroles ?
Autrement dit que peuvent avoir à raconter 2000 pages informatisées qui,
pendant plus de 18 ans, recueillent in vivo les paroles elles-mêmes posées et
écoutées dans des groupes, à propos de trajectoires d’hommes en prise avec
des violences conjugales ? Nous devons ajouter : sans aucune interprétation
médicale ou psychiatrique, sans aucun jugement de valeur, mais forcément
avec le tri de celle qui prend ces, ses, notes, avec l’objectif de comprendre ce
que peut signifier être violent dans un couple.
Les paroles rassemblées qui constituent un « pouvoir dire » s’insèrent pour
nous dans la capacité de nos locuteurs d’un « pouvoir faire » qui s’inscrit
dans le cadre de la signification de la notion d’être : « je suis ». Il s’agit donc
d’accéder par la parole à la transposition du pouvoir faire des choses quand
on les énonce, et au pouvoir se reconnaître soi-même en le disant.

1
Ces paroles entendues et écoutées en groupe, mises en exemples, nous les retranscrirons
ainsi tout au long de cet ouvrage : « entre guillemets », en italique, et en retrait pour la
première ligne. Figurent donc in extenso, au fil de la présentation des chapitres, les paroles
des auteurs eux-mêmes, relevées au moment où ces hommes les expriment dans les groupes
de paroles que nous accompagnons. Nous allons nous en expliquer.
11

COMMENT CONNAÎTRE L’EXPÉRIENCE D’AUTRUI ?
Nous estimons que l’écoute et la compréhension de l’énoncé, c’est-à-dire
des mots et de leur articulation dans les phrases prononcées, ainsi que
l’analyse de l’énonciation, c’est-à-dire des circonstances de la
communication et des particularités de la situation, sont des sources directes
de la connaissance personnelle d’autrui.
Par l’extériorité de la voix mise en paroles : L’ÉNONCÉ.
- La parole par la mise en phrases sert à la fois pour communiquer, et
tout autant pour se dire. Ce que j’énonce, la parole qui sort de moi me
permet de confirmer et de continuer ma pensée. Mais la succession organisée
des mots peut aussi se transformer en une arme terrible, pour attraper le réel
et l’imaginaire de chacun de nos locuteurs qui connaissent et utilisent sa
force violente. Nos paroles créent, induisent et laissent s’exprimer
nos manières d’être. Nos paroles, avec les mots pour les dire, sont une réalité
humaine incontournable et indispensable de nos prises de conscience, de nos
manifestations d’intention et de nos prises de décision, mais aussi de nos
mises en œuvre de l’action.
Il est convenu, et la preuve en est faite, d’affirmer que nous sommes les
seuls êtres vivants ayant réussi à dépasser l’unique expression des simples
gestes vocaux, entremêlés et indétachables des émotions et des besoins
vitaux, par un usage complexe, structuré et socialement partagé de la parole
dans les langues que nous connaissons.
« Avec ma compagne, la parole ne peut pas être posée. Elle ne veut pas
parler. Je peux respecter cela mais c’est difficile. Je l’ai secouée pour
parler ».
Nous avons aussi une autre raison d’insister sur la multiplicité fonctionnelle
et l’efficacité de cet outil qu’est la parole.
- La parole est l’outil principal dans les accompagnements à visée et à
effet psychothérapeutiques que nous proposons dans nos groupes de
paroles. C’est une tautologie qui frôle la banalité, mais pour les hommes qui
s’y expriment cette compréhension de moi – et de l’autre – par la parole et
par l’écoute en groupe est pour chacun d’entre eux une découverte, et donc
une aventure. C’est vraiment au sens premier de ce mot ‘aventure’ que nos
locuteurs vivent ces groupes : c’est-à-dire une expérience qui comporte des
risques, de la nouveauté imprévue, et à laquelle ils accordent une valeur
humaine et un certain plaisir.
« Les paroles ne le sont que par moi. Le langage n’est pas ailleurs, c’est
« moi » le langage et c’est « toi » le langage. Mon comprendre outrepasse
nécessairement ce que je comprends. » insiste avec pertinence G-A
2Goldschmidt.

Georges-Arthur Goldschmidt, À l’insu de Babel, CNRS Éditions, 2009. p.54.
12 Par l’écoute attentive et la description analytique des espaces et des
modalités d’expression des discours : L’ÉNONCIATION.
- Sous ce terme, nous entendons d’abord la mise en situation des propos.
Il s’agit donc de l’entourage social et physique des locuteurs, de l’identité
des interlocuteurs, des événements qui les ont amenés dans nos groupes, et
bien sûr des modalités de leurs échanges de paroles dans le cadre de notre
association. L’alchimie de la co-animation de groupes, nos postures
d’accompagnement, prennent corps et font sens également dans leurs modes
énonciatifs.
- Sous ce terme d’énonciation nous entendons et retenons aussi leurs
aphorismes et autres modalités proverbiales, ainsi que les formes de leurs
émotions. Nous sommes très attentifs aux nuances, aux expressions, aux
tournures, aux accents et aux formules de la culture d’enfance et à ce que
nous remarquons de leurs modalités expressives. Leurs formes énonciatives,
qui par exemple leur permettent d’éviter de se constituer comme les sujets de
leurs paroles quand cette implication est trop difficile, sont remarquablement
pertinentes. Nous retenons le sens de leurs passages de l’ironie au rire et aux
larmes, et parfois aussi leur impulsivité, leurs gestes, les mouvements des
corps, comme des traits pertinents de situations, et d’émotions, qui modulent
l’énonciation.
« Si on me parle mal je monte, et mal ça veut dire l’intonation, la force
de la voix, la gestuelle. J’ai compris ça avec le groupe de paroles, c’est le
contraire avec elle ».

- Le parler vrai, c’est-à-dire en accord avec le sentiment de leur réalité,
en faisant ressentir et partager leur réel par les mots dans ce contexte
groupal, est à inclure de la même façon dans les traces de l’énonciation. Il ne
s’agit pas ici de parole contre parole : la leur contre celle de la compagne, ou
la leur contre celle de la co-animation. Nous n’entendons qu’une version et il
ne s’agit donc pas de savoir qui a raison et qui a tort : c’est le juge seul qui
avise et qui arbitre pour chacun d’eux.
3C’est la forme assertive de leurs phrases qui fait par leurs énonciations
qu’elles nous paraissent vraies ou sujettes à modulation et à modération,
autant dans leur forme affirmative que dans leur forme négative. Le groupe
lui-même est sensible à la logique argumentative des principes ainsi
formulés.

- Les conditions de l’écoute enfin sont indispensables à prendre en
compte pour analyser et comprendre leur univers mental. La parole est
essentielle pour se sentir exister, se tenir, se retenir et progresser en maturité,

3 L’assertion, qu’elle soit positive ou négative, est généralement définie comme une
proposition qu’un locuteur avance et tient pour vraie. Son mode de dire, c’est-à-dire la façon
de présenter la vérité d’un propos, constitue en même temps un moment d’énonciation.
13 mais à la condition qu’elle puisse s’exprimer et qu’elle soit écoutée. Nous
nous préoccupons de ces modalités interprétatives. Le son, le ton, les mots
pour le dire, les modes d’expression et le sens font leur œuvre d’énonciation,
d’explicitation, de signification, d’entendement et donc de compréhension.
COMMENT COMPRENDRE L’EXPÉRIENCE D’AUTRUI ?
Nous estimons d’abord que l’intersubjectivité, ce lien de réciprocité qui
s’établit dans le contenant que forme un groupe de paroles, construit une
sorte de communauté de conscience que chacun peut transposer dans son
histoire individuelle. Il est remarquable que ce lien intègre l’interculturalité
dans nos groupes.
Nous estimons aussi que l’exposé en direct des paroles dans le groupe,
parce qu’il inclut absolument l’écoute ainsi que les conditions de
l’énonciation, instaure entre les participants ces tissages de liens en
confiance qui peuvent devenir un exemple, ressenti et reproductible, de
communication compréhensive possible dans un couple.
- Comprendre autrui par une approche intersubjective
- Comprendre, c’est d’abord faire du lien, saisir ensemble des éléments
par la pensée, ce qui implique de relier et d’unir des idées, des phrases, des
paroles. Par contre, absolument aucun lien n’est recevable entre le fait de
comprendre et celui d’excuser ou de justifier leurs actes violents. Nous
savons le dire.

- Comprendre autrui, c’est placer l’intersubjectivité, la communauté
existentielle, comme condition première et nécessaire dans ce courant
d’échange des signes et des signaux dans les groupes de paroles. Nous
considérons que l’intersubjectivité est une forme d’être-avec qui permet
l’expression des pensées et des sentiments. Un être-avec absent dans leur
couple, mais qui se crée ou se recrée dans le groupe, dans ce collectif de
représentations où « ça parle d’une seule voix » le plus souvent.
- Comprendre autrui, c’est encore ressentir qu’il peut exister dans le
groupe des intentions communes, qui finissent par créer de l’empathie, de
la sympathie, une réflexion sur l’autre, une prise en compte du «
pourautrui ». Le je enfin se complète avec le tu et peut s’analyser sans conflit
ouvert, en face-à-face. Cette réciprocité mise en actes favorise la prise de
conscience que cette alternance, que le couple ne procure plus, reste
indispensable pour faire mûrir le je dans une manière d’être qui induit un
rapport à l’autre et donc au monde.
4« L’homme devient un Je au contact du Tu ».

4 C’est une formule éclairante du philosophe Martin Buber Je et Tu, Présentation inédite de
Robert Misrahi Avant-propos de Gabriel Marcel Préface de Gaston Bachelard, Aubier, 2012
(Ich und Du, Estate, 1923) p.61.
14 Cette conscience s’exprime d’abord par les mots qu’elle emploie. Nous
restons très attentifs à cette révélation de notre conscience – et de la leur –
par le langage, qui au moyen de la parole, s’adresse à une autre conscience.
Sans pour autant sous-estimer l’inconscient et parfois, et plus encore, tenter
de le prendre en considération.
- Comprendre autrui, c’est enfin démêler le sens et l’action dans les
paroles recueillies, au moment où elles sont prononcées par ces hommes
dans le groupe.
Mais si la parole est bloquée, coincée, fissurée, sans possibilité de canaliser
l’émotion, c’est le corps qui parle à sa place, au ras des pulsions. Quand la
parole est impossible, il s’agit alors immédiatement de combler cette
immobilisation soudaine et douloureuse qui met face à un vide
insupportable. Ce sont donc des coups violents qui surgissent, sur l’autre ou
sur soi-même, d’autant plus rapidement et vigoureusement que le hiatus est
profondément ressenti entre la force de l’émotion éprouvée et l’étranglement
des mots pour la dire. Comme ils le confirment d’eux-mêmes.
« La violence se substitue toujours au langage. Dans la situation même
de violence il y a une impuissance langagière ».

Pour la chargée de recherche auteur de ces lignes, psychologue clinicienne et
anthropologue sociale, avec une certaine expérience universitaire du recueil
d’informations sur ‘les terrains’, et aussi psychothérapeute au long cours, le
seul vrai changement de ces hommes que nous accompagnons s’exprime
d’abord en paroles. Plus précisément, leur évolution vers une impulsivité
contrôlée s’entend dans les échanges des paroles en groupe. Cela se produit
quand ce qu’ils expriment commence à apporter des éléments de
compréhension et de mise en action à la question :
« Pourquoi ma violence avec elle ? ».
Ils posent eux-mêmes cette question sous cette forme ou dans des paroles
très proches.
« Pourquoi je suis violent avec la femme dont j’ai été amoureux fou
comme un blaireau, et qu’il me reste de cet amour des images de bonheur et
des enfants ? ».

Pour la justice le seul changement doit se traduire par deux mots : NON
RÉCIDIVE, qui n’appartiennent pas au vocabulaire des hommes que nous
entendons, ni au nôtre d’ailleurs.

Notre soubassement méthodologique va donc consister à saisir ensemble, par
contact direct en paroles, les stratégies de pouvoir, les représentations, les
croyances, les imaginaires, les systèmes de valeurs, les images du réel de
ceux que nous écoutons parler de leur violence dans nos groupes. Les
comprendre. Nous tentons de nous représenter leurs expériences vécues, de
partager leurs ressentis, leurs points de fixation, par une forme de
15 5subception qui bien sûr prend appui sur nos formations de psychologues, de
sociologues et d’anthropologues. Ce travail interrelationnel complexe – c’en
est un – est à inclure dans les modalités d’énonciation, et crée petit à petit
chez ces locuteurs des prises de conscience susceptibles d’entraîner des
baisses de résistance au changement. C’est ce qui rend enfin possibles des
moments de compréhension et d’acceptation que leur vie sans violence en
couple peut devenir réalité. Ils s’accordent aussi sur le fait que ce travail ne
peut pas supprimer de la vie de tous les jours la prise de risque, la colère,
l’impulsivité, mais qu’il fait surgir une possibilité de contrôle de sa propre
violence qui devient enfin une réalité.
- Comprendre autrui par l’écoute compréhensive de ses paroles en direct,
dans le cadre de ses interventions orales en groupe, c’est bien sûr aussi
savoir l’écouter. Si les paroles s’exposent, l’écoute compréhensive
s’impose. Comprendre l’expérience qu’autrui a de lui-même, dans le
contexte qui est le nôtre, ne passe pas seulement par des interprétations
uniquement à caractère médical, neurologique, psychologique, éthique ou
compassionnel. Ce ne seront donc pas les paroles ni les interprétations issues
des formations théoriques et pratiques, pourtant solides et rigoureuses des
femmes et des hommes que sont les
‘professionnels-animateurs-thérapeutesde-groupes’, qui s’imposeront ici selon une problématisation mûrement
réfléchie et scientifiquement construite. Nous souhaitons appréhender par
l’écoute sur ‘le terrain’ ce qu’ils disent, ce que ces hommes agissent, et
l’expérience qu’ils ont précisément d’eux-mêmes et de la société qui les
entoure. Ce sont donc leurs paroles et l’organisation orale qu’ils en font dans
nos groupes, qui vont constituer notre matériau d’analyse en direct. La
variété des modèles culturels, issus des différentes socialisations de nos
locuteurs, fabrique parfois des modes d’expression de leurs émotions et de
leurs ressentis qui accentuent la férocité des réactions du corps, jusqu’à la
justifier.
- Comprendre autrui par référence à une bibliographie ouverte est
indispensable sur ce thème de la violence conjugale. Pour progresser dans ce
travail de recherche et d’écriture à propos de la compréhension de cette
violence, je saurai m’appuyer sur une bibliographie largement ouverte. À
chaque fois que le lien avec un autre ouvrage peut apporter une richesse
comparative et une pertinence explicative, je laisserai la place à d’autres
‘locuteurs-auteurs-écrivains’, femmes et hommes. C’est aussi pour moi la
certitude de ne pas réfléchir en psychothérapeute solitaire, ou en boucle dans
un espace anthropologique. Mon éclectisme pourra donc inclure, en plus des
spécialistes du large domaine des sciences humaines et sociales, des
essayistes et des romanciers, des sémiologues et des linguistes, des

5 Quelque chose comme une attention flottante, sans la passivité et l’aspect statique associés
par Freud à cette méthode psychanalytique. Une subception qui assure un va-et-vient
dynamique de la parole dans le groupe.
16

philosophes et des philologues, des historiens et des juristes... La liste ne
peut se clore, tellement le concept de violence engage une multiplicité de
domaines de réflexion et d’analyse, bien que ce soit l’espace du couple qui
soit ici seul concerné.
RECUEILLIR IN VIVO LES PAROLES DE NOS LOCUTEURS
C’est ce qu’il me reste ici et maintenant à préciser pour faire entendre ces
paroles dans cette écriture.
Par des prises de notes sur l’instant.

- Il se trouve que depuis 2002 j’accompagne, toujours en co-animation à
6l’AVAC à Toulouse, des hommes qui sont soumis à la juridiction
d’obligation ou d’injonction de soins, ce qui peut aussi passer par la prison,
pour réprimer le délit de violence commis dans leur couple. La violence est
un délit dans notre société, quel que soit son domaine : conjugal, routier,
sexuel, raciste, contre l’humanité etc. Nous sommes donc dans des
conditions efficaces pour recueillir, par des notes écrites in vivo au fil des
séances de ces groupes depuis la mise en place de ce compagnonnage, une
partie des paroles, des mots et des émotions que chaque locuteur relie à la
fois à ses maux individuels et aux maux qu’il inflige à l’autre, sa compagne.
Cette écriture je la prends dans les groupes comme des notes en direct d’un
7‘discours en cours’, d’autant plus facilement que nous sommes toujours en
binôme d’accompagnement. Je justifie à chaque nouvel arrivant cette prise
de notes comme un outil qui restera anonyme, pour un travail de
compréhension, de recherche et d’écriture à l’AVAC, sur ce thème de la
violence conjugale. Pour davantage de précision ici je dois ajouter que je
suis parfaitement consciente des difficultés et des critiques qu’implique ce
qui constitue un tri drastique pour ce mode de recueil. Une forme de
prudence scientifique m’anime ici, comme pour chaque acte de recherche.
Ce qui explique que nous nous refusions, à l’AVAC, à un enregistrement
automatique de l’ensemble de ce qui se dit en groupe, par secret
professionnel et par principe déontologique. Nous ne citerons jamais ici de
repère identitaire de ceux que nous appelons « nos locuteurs ».
Ce qui me paraît plus original et efficace c’est de comprendre comment se
présentent leurs énoncés, le sens de leurs paroles, et quels rôles et quelles
fonctions il est possible d’attribuer à leurs modes d’énonciations. Il me
semble remarquable que le passage par ces groupes, qui peut être de durée

Association Vivre Autrement ses Conflits. Une liste des sigles utilisés figure en fin
d’ouvrage. On trouvera sur le site de l’AVAC, http://avac.toulouse.online.fr, les éléments
d’information à propos des fondements, des objectifs et du fonctionnement de cette
association. Des précisions vont suivre.
7 Ce qu’un long trajet universitaire et de chargée de recherches a efficacement réussi à
m’inculquer !
17
8fort variable, permet à ceux qui y consentent de trouver, ou de retrouver, un
usage réfléchi de la parole. Ce qui rend enfin possible le contrôle de leur
impulsivité et de leur violence contre une compagne, à la différence de ce
que légitime un passage pur et simple par l’incarcération.
- Comme une lecture de leurs paroles.
L’objet de cette écriture est d’abord d’offrir, par cette lecture de leurs
paroles, une forme symbolique d’écoute compréhensive de ce que leurs
mots – leurs maux – nous disent. Ce sont les paroles, leurs paroles dans nos
groupes, qui sont le seul fil conducteur de ces chapitres, dans une
perspective compréhensive. Il ne s’agit en rien d’une succession de
psychothérapies individuelles. Proposer leurs mots directement au fil de ces
pages, comme par une lecture à voix intérieure, une conversation
silencieuse, pourrait permettre à d’autres, lecteurs et lectrices, une
autoréflexion à propos de ressemblances fondées sur la reconnaissance de
leurs propres ressentis de violence sur l’autre du couple.
Pour répondre à leurs questions :
- Nous voici donc en mesure de les accompagner dans l’analyse
compréhensive de leurs réponses à ces 3 questions :
- d’abord décrire pour mieux le comprendre le sujet parlant qui répond
lui-même à la question qu’il se pose : « Qui suis-je ? ».

- ensuite aider chaque locuteur à relier sa manière d’être et son
passage à l’acte violent avec ses réponses à cette autre question majeure :
« Pourquoi ma violence incontrôlable sur cette compagne que j’ai
aimée ? ».

- enfin leur faire comprendre comment une nouvelle possibilité de
communication par la parole en couple, suite à celle découverte en groupe,
peut faire émerger des réponses-actions à cette question qu’ils nous posent
d’entrée de jeu : « Comment je peux arrêter ma violence contre elle ? ».
Il est déjà possible de rajouter : et contre moi.

Ce sont précisément ces questions qu’un de nos locuteurs, fin et sensible
analyste, se pose à lui-même, tout en les adressant aux autres dans cet écrit,
presque un poème, qui symbolise toute la difficulté de l’identité humaine :


« ÊTRE, PARAÎTRE, VOULOIR ÊTRE :


8 Nous allons bien sûr apporter les précisions indispensables au chapitre II.
18

Qui suis-je ?
Personne ne le sait vraiment. Il y a celui que vous pensez que je suis, celui
que je suis, et aussi celui que j’aimerais être.
L’être, le paraître, le vouloir être.
Vouloir être un homme bien, respecté, reconnu, voire même admiré de tous,
être un exemple, un modèle.
Paraître être un homme heureux qui a réussi sa vie. Une petite vie classique
mais presque idéale.
Être un homme tourmenté qui doute, qui souffre, qui n’est pas le fils, le père,
le beau-père, le conjoint, le frère, idéal.
Aujourd’hui, vous me découvrez un peu plus. Malheureusement je vous fais
souffrir, je vous fais mal, je me fais mal.
La quête du bonheur est-elle une quête sans fin ? Le bonheur est-il une
utopie ?
Pourquoi fuir le bonheur lorsqu’il se présente ? Pourquoi s’efforcer à
détruire tout ce qu’on a eu autant de mal à construire ?
Suis-je condamné à devoir me contenter de tout petits bonheurs ?
Et, n’est-ce pas ça, cette somme de petits instants, qu’on appelle Bonheur ?
Qui suis-je ? Qui veux-je être ?
Je veux vivre en paix et arrêter de vous faire mal.
Vous qui m’offrez votre amour, je me dois de vous respecter et sachez que je
suis là aussi pour vous. Je sais trop bien les conséquences des silences.
9Pas de nouvelle bonne nouvelle, j’en suis pas tout à fait sûr… ».


Réussir à dépasser efficacement ces questions récurrentes et douloureuses.







9 Un vif merci à ce locuteur, qui en groupe a profondément progressé dans cette recherche de
lui-même, pour nous proposer l’expression esthétique et philosophique de ce délicat 3 en 1
« Être, paraître, vouloir être ». Malgré ce qui transparaît de sa souffrance, cette possibilité de
reconnaissance interpersonnelle pourrait aussi aider d’autres lecteurs et lectrices à provoquer
des expressions d’intentions subjectives, des partages et des avancées calmées dans la vie en
couple …
19 I - QU’EST-CE QUE PARLER VEUT DIRE ?
Words, words, words… Hamlet
Paroles, paroles, paroles… Dalida
D’ABORD LE SILENCE
- Comment arriver à parler ?
Dès leur arrivée dans un groupe de paroles, les hommes qui pourtant
viennent pour y parler, se posent et nous posent régulièrement cette question.
« Comment je vais pouvoir parler ? ».
Quand on a perdu sa langue pour parler de soi, fréquemment depuis
l’enfance, parler est difficile. Les locuteurs de nos groupes savent pourtant
qu’ils sont présents ici, dans cette communauté du groupe chargée de
violences dans le couple, parce qu’ils présentent tous ce même délit dans
leur vie conjugale. Pourtant ce point commun ne constitue pas pour chacun
d’eux une source préalable de confiance pour une mise en paroles. Certains
estiment que :
« C’est difficile de parler ».
« C’est dur d’être franc ».
« Trouver les mots ne va pas de soi ».
« On ne veut pas raconter sa vie ».
« Et on peut pas tout déballer, les autres attendent qu’on se lance ».
« On est entre confiance et réserve ».
Ce qui peut s’entendre :
« J’attends juste la mort maintenant, rien d’autre à dire ».
Donc :
« On préfère ne rien dire plutôt que d’être impoli ».
Se confronter à leur situation actuelle, en face d’autres hommes dans des
situations pourtant analogues d’un point de vue individuel, familial et
sociétal, met en jeu d’emblée des ressources psychiques et relationnelles qui
leur font défaut.
« Au début ici parler de moi a été difficile. Je m’autorisais pas à parler.
J’avais peur quand quelque chose me froissait de questionner l’autre ».
« D‘abord ici j’osais pas parler ».
Nous allons vite entendre et comprendre, dès que la parole à propos de la
violence devient possible face aux autres, qu’ils ont pour la majorité d’entre
eux vécu des expériences d’enfances douloureuses, des angoisses et des
traumatismes. Ces expériences, ils les ont traversées en silence si l’on peut
dire quand ils étaient enfants, et ils les passent encore sous silence une fois
adultes. Paradoxalement ce silence peut constituer une forme de langage
corporel, qui est en soi une posture de violence. Nous sommes fréquemment
confrontés dans nos groupes à des hommes qui pendant une ou deux séances
sont muets, ou presque. Puis ils décident de manifester leurs pensées aux
autres par la parole, soit avec une émotion qui les déborde vite, soit
absolument sans aucune émotion, d’une intonation abrupte, d’une voix
21 froide, voire douce, pour relater des expériences et des situations de leur
10enfance et de leur adolescence absolument terrifiantes. Ils arriveront à
préciser que :
« Le silence est le meilleur mépris ».
Les grandes différences individuelles dans les capacités langagières des
hommes que nous accompagnons, dans leurs modes d’expression de la
pensée et dans leurs niveaux de motivation réelle au changement, peuvent
parfois freiner les mieux lotis et les plus rapides. Pour les plus démunis en
mots, ou les plus inquiets et les plus lents, le silence ‘est d’or’. Les visages
se détendent, des sourires se dessinent si nous rappelons avec humour qu’il
s’agit bien d’un groupe de paroles, au pluriel. Assez vite une évidente
solidarité se manifeste par les plus parlants pour rompre le silence, rassurer :
parler.
« On se rend compte qu’il y a un soulagement de parler ».
Y compris pour exprimer clairement sa non envie d’être ici !
POUVOIR DIRE : POUVOIR DE DIRE
« C’est difficile de chercher un sens si on communique pas ».
- Le poids de la langue
Les hommes que nous entendons présentent quelques caractéristiques
socioculturelles qui se manifestent de façon significative et que l’on recense
comme des difficultés d’expression en langue française. Ce qui met au
premier plan la question du sens et du besoin de comprendre, que nous tirons
comme un fil rouge.
Nous avons eu l’expérience d’un groupe fortement multiculturel. Quand ils
ont comparé leurs expériences de travail, la mondialisation s’est affichée au
Brésil, aux USA, en Espagne, en Libye, en Irak, en Italie, en Allemagne, en
Egypte, … en France. Ils pratiquaient donc à eux tous, bien sûr à différents
niveaux, l’arabe, le portugais, l’espagnol, l’italien, l’allemand, l’anglais, le
français. Ce qui a provoqué étonnement, plaisir empathique et la découverte
que la langue est un enjeu de pouvoir social, dans notre monde.
L’expérience fait apparaître que la maîtrise de la langue française joue un
rôle important, bien sûr pour s’exprimer dans ces groupes de paroles, et
surtout pour porter du sens. Or ils sont nombreux, par exemple dans nos
groupes en suivi judiciaire, à être depuis peu de temps sur le sol français et
on entend vite que la langue peut poser de vrais problèmes, même si leurs
efforts pour se faire comprendre sont réels et souvent couronnés de succès.
Certains de ces hommes, a contrario, sont particulièrement performants et
raffinés dans la manipulation du français quand on comprend qu’ils sont ici

10
Pour compléter nos observations on peut se reporter aux travaux d’Alice Miller, Abattre le
mur du silence, Pour rejoindre l’enfant qui attend, Aubier, 1991. Traduit de l’allemand par
Léa Marcou, édition originale, Abbruch der Schweigemauer, Hoffmann und Campe Verlag,
Hamburg, 1990.
22 depuis 3 ou 4 ans, et que leur seul cours de langue se réduit à la pratique de
la parole au quotidien dans une équipe de travail, où leur recours à la parole
n’est pas toujours facilement accepté. La langue est aussi un enjeu de
pouvoir individuel.
Mais, qu’ils arrivent récemment de Pologne, de Russie, de Turquie, du
Cambodge, d’Italie, d’Espagne ou du Portugal, certains ne peuvent encore ni
lire, ni écrire en français. Voilà qui complique sérieusement leur
compréhension des raisons de leur présence dans ce groupe de paroles, et
des démarches judiciaires dans leur ensemble. On apprend vite aussi que
leurs compagnes, volontairement ou non, ne sont pas d’une aide efficace sur
le plan de la traduction.
Quand ces hommes arrivent du Maghreb, d’Afrique Centrale, des
Antilles, ou de La Réunion et … de France métropolitaine, leur scolarisation
le plus souvent brève, les a pourtant familiarisés avec le français, ce qui ne
les empêche pas de s’exprimer parfois difficilement. Pourtant aucun
n’envisage de suivre des cours de français lorsque nous en parlons. Tout ce
qui peut ressembler dans leurs ressentis à une structure scolaire et à son
souvenir, est insupportable et provoque de petits sourires entendus.
Un jeune homme arrivé d’Afrique du Nord paraît vraiment inquiet, il
prononce juste deux mots « coupable » et « peur » en sortant de sa poche un
papier qui ressemble à une convocation de justice et en demandant haut et
fort en langue arabe à son voisin de lui expliquer. Il est effectivement
convoqué au tribunal le lendemain matin avec l’avocat et l’après-midi avec
le juge ; il n’avait pas vraiment tout compris de cet engrenage. Le groupe
s’implique, explique, des aides vocales s’improvisent.
PARLER : UN OUTIL À MULTIPLES UTILISATIONS
« Tant qu’on n’a pas mis les mots, on voit pas ».
- Pour s’exprimer et exister
La parole est indispensable pour affirmer notre pouvoir permanent «
d’être11dans-le-monde ». Il s’agit du pouvoir de se tenir, de se retenir aussi et de
progresser en maturité, à condition que cette parole puisse s’exprimer, mais
aussi qu’elle soit écoutée.
- Pour communiquer
Parler, dans le temps de l’expression des mots eux-mêmes, sert notre
pouvoir de se dire à autrui. La parole me permet d’exposer mes ressentis
inscrits en moi dans le vide du non-dit, et d’y trouver une satisfaction y
compris par les injures et les menaces.
- Comme outil principal dans nos accompagnements à but et à effet
psychothérapeutiques dans des groupes de paroles

11
Faire résonner cette formule de Heidegger, pour définir ce qui nous semble
particulièrement faire défaut à nos locuteurs.
23
Nous réaffirmons ce pléonasme. Mais pour les hommes présents, cette
compréhension de moi – et de l’autre – par la parole est la plupart du temps
une découverte et donc une entreprise hasardeuse. Le son, le ton, les mots et
le sens font en écho leur œuvre d’analyse et de compréhension de soi. C’est
la première fois, à très peu d’exceptions près, que leurs paroles sont posées,
écoutées et entendues avec autant d’attention dans un tel cadre
psychothérapeutique.
12G-A Goldschmidt insiste fort à-propos.
« Ma langue m’était si naturelle, elle faisait tellement partie de moi que je
la confondais avec l’air que je respirais, sa poésie était mienne comme le
souffle de ma mère. La sensation de bouche, le glissement des mots, le
rythme des phrases me procuraient une satisfaction corporelle à nulle autre
pareille ».
Dans le couple, ils racontent qu’il y a toujours un moment où la parole est,
ou devient impossible.
« Quand à un garçon on n’a pas appris à parler, à communiquer, il ne
reste donc en couple que les mains ».
« J’ai été commercial, je sais parler. Mais en couple y a un moment où
on supporte plus de parler et c’est pour ça qu’on est allé plus loin ».
« Elle ne parle pas de toute une soirée et à 2h du matin elle me dit 2
phrases et elle attend 5 minutes. Moi je me rendors et elle reparle. C’est
d’une grande violence ».
« Quand on a la rage, quand on devient haineux et violent, c’est parce
qu’on n’arrive pas à dire et qu’on ne sait plus à qui parler ».
« On se parlait pas et parler, ça m’a changé ».
Parler en couple est souvent devenu mission impossible.
Parler en groupe peut relever de la mission d’aide. On assiste alors au tissage
de liens empathiques pour accéder à une compréhension de l’autre, en
l’aidant à préciser, ou à traduire, ce qu’il veut exprimer surtout quand les
mots en français font défaut.
L’humour en paroles est aussi une grande aide pour exister dans le groupe.
« Quand vous nous dites ‘Prenez du recul’, j’ai jamais pu comprendre
comment je pouvais prendre du recul sans retomber en arrière ! ».
QU’EST-CE QUE LA PAROLE ?
« Si on coupe le dialogue, on consume pas la même mèche ».
La parole : une ambiguïté structurale
Déjà Ésope, 600 ans av. J.-C., disait que la parole entretient un rapport
ambigu à la violence. Elle sert autant à communiquer pour être reconnu et
convaincre, qu’à dérouter ou disqualifier. Le bestiaire sert fort à propos ce
thème de la déshumanisation d’autrui. Cafards, rats, chiens ou cochons ont
eu leurs malheureuses heures de gloire. Nos locuteurs ont aussi un

12 Georges-Arthur Goldschmidt, Le poing dans la bouche. Verdier, 2004. p.19.
24 vocabulaire de l’insulte et de l’injure pour la femme bien fourni sur le
13registre animal.
« Je sais que j’ai un pitbull dans la maison ».
« Ma femme est une panthère, mais j’ai pas porté plainte ».
« C’est comme si je voyais un dragon qui jette du feu en parlant ».
« Comment changer un bourricot ? ».
« Mets dans ta tête quand tu divorces que tu as une vache et après elle
est morte ».
« Le discours est un tyran très puissant » disait Gorgias en 400 av. J.-C.
Pour certains hommes de nos groupes, Gorgias est toujours actuel. Ils sont
plutôt nombreux à assurer que la parole féminine est une façon reconnue et
forte de contraindre, de séduire, d’abaisser, d’inférioriser, d’exercer sur fond
de désir de domination une violence bien plus forte et bien plus efficace que
celle des coups. On entend :
« La femme a les mots pour blesser ».
« Les femmes maîtrisent la parole, elles font des provocations verbales
incessantes et nous on connaît que les coups ».
« Elle met les mots et mes coups viennent après les mots, sur le moment
elle lâche le mot, mais l’insulte c’est l’arme des lâches : plus facile, plus
rapide ».
« Je suis dans un piège, il n’y a pas d’échappatoire, je suis écrasé au
fond et tout est comprimé et le physique prend le dessus sur le verbe ».
C’est une stratégie : le tranchant des mots, leur répétition ad nauseam
produisent de la souffrance.
« Je dis un mot, elle en dit 100 ».
« J’ai toujours en tête le bourdonnement incessant de ses paroles et ça
provoque de l’angoisse ».
Pour confirmer ce lien entre parler et taper on entend :
« Ma petite a tapé les autres pendant 3 ans à la maternelle et elle savait
pas parler, elle ne parlait pas. Elle a parlé très tard et elle cassait, elle avait
des gestes violents sur les autres ».
Magistral exemple qui amène à réfléchir et à prendre conscience du rôle de
la parole très tôt.
Est-ce qu’on peut opposer le logos, la parole, à la violence et à la barbarie ?
C’est exactement la question que nous posent les participants les plus
inquiets ou les plus résistants en arrivant. Enfin ils le disent autrement :
« Je voudrais savoir comment c’est possible que parler peut faire
changer mon impulsivité contre elle ? ». Elle : ma femme bien sûr !
Le poids de la parole
« Quand on parle pas on emmagasine ».

13
Et ce n’est pas la lecture de Femmes animales – Bestiaire métaphorique de Laure
Belhassen, éditions des grands champs 2019, qui les a aidés à filer ces métaphores pesantes.
Nos humaines cultures sociales s’en chargent depuis de siècles sur tous les continents.
25 Se lancer dans une description de leur trajectoire pour la première fois
devant leurs pairs est pour certains source d’une forte émotion, mal
maîtrisée : malaise et sentiment de honte. Tous les participants de nos
groupes, sans exception, sont pour la première fois confrontés au
fonctionnement d’un groupe de paroles, ce qui suscite d’emblée une émotion
forte que la confiance des autres membres du groupe, y compris celle de la
co-animation, finit par calmer.
Il est important de leur redire, en particulier dans nos groupes en temps
court, que leur présence est fondée sur leur motivation confirmée à cesser
leur violence en couple. Nous ne savons strictement rien d’eux quand ils
arrivent, d’où qu’ils viennent, ce que nous leur affirmons. L’inverse est aussi
vrai.
Deux images récurrentes de la violence émergent très vite dans leurs
discours.
« La violence c’est un verre d’eau qui déborde ».
« C’est comme quand la soupape de la cocotte minute saute ».
Ce qui sous-entend deux types d’interrogations que nous leur traduisons
14 : ainsi
« Comment pouvez-vous empêcher que l’eau déborde ? »
ment le fait d’en parler peut-il vous aider ? »
Ce sont là deux questions–clés qui placent nos locuteurs dans l’intervalle
entre intentionnalité et finalité pour le dire philosophiquement, ou dans celui
entre engagement et distanciation pour le dire plus sociologiquement.
Autrement dit, non seulement ils utilisent une parole, mais cette parole les
constitue en partie en retour. C’est une découverte que certains
s’approprient.
Sur le thème de la facilité à prendre la parole et à en jouer, certains, soit
parce qu’ils ont le statut plus ou moins clair d’étudiant, soit parce qu’ils ont
appris à se faire reconnaître en jouant de leur personnalité, de leur physique
de beau gosse/beau parleur/haut parleur, de leurs compétences au travail, ou
de leur expérience de délégué syndical, sont des entraîneurs performants
d’expression orale dans les groupes. Ils ont compris et senti le poids de la
parole sur eux et sur les autres.
« Les mots ça peut être mortel ».
Exposer soi-même des circonstances très intimes, mais aussi entendre et
écouter attentivement la parole des autres sur les mêmes thèmes,
s’accompagnent d’émotions authentiques qui pour une fois leur procurent de
la reconnaissance, de la confiance, de l’empathie et souvent des larmes, tout
ce dont ils ont tant besoin. Le contexte de l’énonciation fait son œuvre.
Pourtant d’autres peuvent aussi attendre le dernier moment de la séance pour

14 Nous présenterons ici nos propres questions, nos remarques nos mises en scène et nos
portraits simplement entre guillemets et en retrait sur l’ensemble de notre commentaire.
26 s’exprimer et ils n’en finissent plus alors de raconter des trajectoires terribles
d’une voix absolument douce.
« Je lui ai pas parlé pendant des mois et ça a éclaté. Elle est partie en
janvier. On s’est revu, on a reparlé. Si je me fais soigner et que ça peut
l’aider... »
Interrompu par 3 autres en chœur :
« C’est toi que ça peut aider ! ».
Ou encore.
« J’ai jamais été bavard. Toujours dans ma petite bulle. J’avais un père
alcoolique violent, coups de poings, coups de pieds et une mère très violente
avec un couteau au-dessus de moi ».
« Elle est devenue jalouse, j’étais silencieux, elle m’insultait parce que
j’allais dans un bar où elle disait qu’il y avait de la racaille, des putes, moi
je buvais un café et elle pouvait même me voir de la maison. Ce qu’elle
voulait c’est les papiers. 15 jours et ça a craqué ».
Court silence.

La parole pour communiquer et partager
« Je suis aberré, c’est aberrant, je ne sais pas communiquer ».
Communiquer c’est avant tout mettre en commun, partager une même vie,
une même conscience. C’est aussi échanger, transmettre, prendre sa part de
quelque chose. Ce qui s’exprime en groupe appartient vraiment à plusieurs
ou à tous. C’est une de leurs premières prises de conscience que la parole
leur apporte. Nous sommes des êtres de parole, nous sommes reconnus
comme tels. Au double sens de : nous sommes munis de ce pouvoir
originellement et originalement. Pourtant l’accord n’est pas unanime sur
cette fonction :
« Dans la communication de couple, on ne parle pas la même langue ».
« Après un échange de communication, soit c’est positif, soit c’est fermé
et on digère pas ; on n’a pas conscience qu’on fait ‘embagader’ l’autre ».
Entendu, réentendu.
« Tu parles pour ne rien dire’ disait mon père à ma mère. Mais nous les
hommes, si on parle, c’est qu’on veut dire quelque chose, mais pas les
femmes ».
« Les hommes ont la force dans les bras et les femmes dans la langue ».
« Les femmes ont une arme : la parole ».
« Les femmes ont la langue, mais pas de dialogue ».
« Quand une femme crie, on dirait une ambulance ».
« Elles savent ce qu’il faut dire pour nous pousser à bout ».
« La femme écrase avec les mots ».
« Les femmes attirent les gens à les écouter ».
« L’homme est un handicapé des mots ».
« J’ai la même façon de communiquer avec ma mère et avec ma
compagne ».
27 « Moi je parle et j’ai pas les réponses. J’ai une première version, il faut
pousser, et c’est la troisième version qui est la bonne ».
Nous faisons remarquer avec une douce ironie que la communication ne peut
pas se confondre avec un interrogatoire, ce qui provoque quelques sourires
entendus !
QUAND DIRE, C’EST FAIRE
« Si j’arrive à m’exprimer avec des mots, ça me calme, la colère
descend ».
La parole est alors performative
Il s’agit de produire.
« J’ai rien dit la dernière séance, c’était difficile ».
« Je me suis nourri des histoires des autres la dernière fois ».
« J’ai interprété beaucoup ce qui se disait ici : mon mode d’expression
est en défaut. C’est plus expressif de se poser face à l’autre en disant « je
ressens » et pas « tu es... ».
Un autre complète :
« C’est aussi la façon dont on va le dire, le ton surtout ».
Ils sont sensibles, bien sûr, à l’énonciation.
Ce que John L. Austin analysait sous le titre « How to do Things with
Words » implique littéralement que les mots ne sont pas en quelque sorte
15‘lettre morte’, mais qu’ils peuvent faire des choses.
Une parole peut produire quelque chose EN s’énonçant : « je vous marie »
dit le maire, ce qui se fait en le disant et qui satisfait du même coup une
validité à la vérité.
Une autre énonciation performative : en Inde, quand un homme musulman
marié prononce 3 fois de suite ce petit mot : « Talak », il provoque la
séparation immédiate de son épouse et son éloignement. Par cette
redondance orale d’un mot il défait le mariage et prononce le divorce. Son
‘dit’ devient un ‘fait’. La parole est aussi une « performance » : les énoncés
sont « opératifs ».
Une parole peut enfin produire quelque chose PAR le fait de dire : « je
t’avertis » peut en même temps que l’avertissement prononcé créer de
l’effroi, de la culpabilité, du désir de vengeance. Il s’agit d’une perlocution.
Nous l’entendons :
« J’te l’répèterai pas ». J’lui ai dit : ‘tu m’gonfles’, elle a senti ma détermination à partir ».
« J’lui ai écrit une chanson où j’lui dit si ça va pas j’me casse, elle a
changé, elle est plus calme ».

15
Ces séries de conférences des années cinquante ont été réunies dans cet ouvrage de John
Austin, professeur de Philosophie Morale, publié en 1962 par l’Oxford University Press, puis
traduit, introduit et commenté par GillesLane pour les éditions du Seuil en 1970 sous le titre,
QUAND DIRE, C’EST FAIRE.

28 Cette analyse de la performativité et de la perlocution des phrases par Austin
reste pour nous un postulat essentiel qui fonctionne à l’évidence dans les
paroles que nous analysons.
Formulons-le distinctement : en explicitant en groupe le rôle du « quand dire
c’est faire », nous n’entrons jamais dans le débat des idées et de
la morale, du bien et du mal sur ce thème de la violence. Ce n’est pas le lieu
des jugements de valeur.
« Le style de la parole c’est l’homme » pour reprendre cet ancien dicton.
L’accepter ne va pas de soi. Par exemple, nous nous efforçons de faire
prendre conscience que les mots que nous employons couramment portent et
exposent nos représentations, ce qui n’est pas très nouveau. Nous
l’appliquons en groupe à ces petits mots répétés par nos locuteurs, sans y
penser, qui commencent ou qui ponctuent (très) souvent leurs interventions.
C’est la formule « putain ! » en début de phrase et le bref mot « con !» pour
en confirmer la fin. La redondance de ces termes dans les interventions de
certains locuteurs est patente, elle retient notre attention, alors
qu’euxmêmes semblent ne pas entendre ces ponctuations.
Pourquoi utiliser ce type de représentation, injurieuse, dévalorisante du corps
et du sexe féminin ? Ils n’ont d’ailleurs pas dans l’ensemble fait la relation
directe avec la sexualité féminine : les précisions s’imposent. Mais quand
nous proposons ensuite d’adopter une formule analogue applicable au
masculin, avec exemples à l’appui, les gorges se déploient immédiatement
dans un éclat de rire bruyant qui emporte tout le groupe ... et nous aussi
d’ailleurs tellement c’est effectivement surprenant et quasiment impossible !
Une forme expressive de la misogynie peut-être ?
Quel type d’argumentation ces mots apportent-ils ?
Quelle valeur sémantique leur accorder ?
C’est ce que nous tentons aussi d’analyser avec nos parleurs, et de
comprendre en faisant clairement le lien avec la violence. C’est une autre
découverte.
QUAND DIRE, C’EST ÊTRE
« J’ai du mal à trouver ma place, je dis rien, je suis en champ clos.
Estce que je me voile la face ? ».
La parole est aussi une modalité d’exister.
Il nous semble que la parole peut également produire une façon de se sentir
exister, de se poser comme sujet : ÊTRE. C’est ce que nous souhaitons ici
proposer comme une forme et un complément d’analyse du discours, des
discours, que nous écoutons.
Quand nous nous exprimons, pour marquer et faire remarquer qui nous
sommes, nous nous attribuons grammaticalement la position de sujet : je,
moi ou nous. Pourtant, certaines constructions de phrases utilisées par nos
locuteurs pour faire comprendre qui ils sont ne les indiquent pas comme les
sujets de ce qu’ils expriment. Quand parler de soi à la première personne du
29 singulier, dire JE, est difficile à consentir et donc impossible à exprimer, il
convient de formuler autrement ma qualité de locuteur, là, maintenant,
devant les autres. Leurs petites phrases dont nous avons commencé à
parsemer cette écriture en sont la démonstration. Elles sont courtes,
proclamées sur un ton convaincu, solennel, souvent avec humour, elles
fonctionnent dans les groupes comme une vérité révélée. Celui qui parle
s’installe dans une sorte de certitude qui en impose sur sa façon d’être, de
penser, de ressentir, en énonçant ces ‘petites phrases’ sans pourtant se poser
à chaque fois comme sujet, tout en se présentant comme un être de parole.
Le regard du locuteur qui cherche les autres regards, avec quelque insistance
celui de la et/ou du co-thérapeute, les mimiques du visage, les jeux de mains,
le ton utilisé racontent autant que l’énoncé lui-même.
« Les femmes sont vénales, les hommes n’ont pas de chance ».
Autrement dit ne pas pouvoir ‘vendre ses faveurs’ condamne l’homme à
l’échec ce qui s’accompagne ici d’un haussement de tête, d’un clignement
d’œil et d’un vague sourire en coin. Là encore l’énonciation fait son œuvre.
À nous, au groupe, de comprendre que ‘sa’ femme mérite bien cet adjectif
‘vénale’, comme toutes les autres, et que c’est d’abord lui, l’homme ‘à la
guigne’, comme tous les autres. Inutile d’expliquer plus : un éclat de rire
bruyant et rapide les secoue. Ces paroles et la façon de dire ont une force qui
se veut persuasive pour le locuteur lui-même et pour entraîner en même
temps l’adhésion des autres. Ils savent être convaincants.
« La femme peut être bipolaire, la mienne est bipolaire lunaire ».
Sous cette romantique rime lunaire nous entendons bien sûr qu’elle est
lunatique, et donc qu’elle est atteinte de folie périodique au fil des phases de
16 Sourires compréhensifs. lune.
« Y a des femmes qui portent un Lucifer parce qu’elles sont lunatiques ».
Ce qui reste tout aussi compliqué à décrypter et probablement à vivre.
« Le mariage, pour les femmes, c’est un trophée ».
La marque tangible d’une victoire : regards empathiques.
Qu’on les appelle proverbes ou aphorismes, ces formules que nous
rapportons dans leur originalité, dont la signification n’est jamais vraiment
définie avec précision, laissent donc une large place à l’interprétation. Elles
tiennent lieu de motifs d’action possible, mais elles servent aussi de
jugements de valeur existentielle pour des locuteurs en combat intime avec
leur propre identité. C’est précisément à propos de leur identité et de leur
‘parler de soi’ que nous en expliciterons plus longuement les usages.
Impossible de passer sous silence le rapport qui s’énonce alors entre les
idées et les signes verbaux. ‘Quand dire c’est être’, en clin de formule à
Austin, dans ces paroles en groupes, paroles du groupe, il est remarquable de
constater que souvent les phrases énoncées se structurent comme des
maximes. Comme si enfin ces hommes posaient et trouvaient leur voix qui

16 C’est l’épilepsie qui ‘autrefois’ avait cette réputation.
30 s’avère être une voie. Il s’agit effectivement d’une forme de passage, d’une
construction particulière de la mise en mots, pour se prouver qu’ils
17existent sans passer par le verbe être et le je suis. . Les causes de cette
impossibilité, à ce moment là, d’« être » un « je » sont multiples : honte,
peur du jugement, crainte de s’imposer, de se dévoiler, de se heurter à
soimême. Mais malgré cette difficulté il y a aussi le désir d’exister, d’être
reconnu, d’attirer l’attention, d’amener le rire, « d’être » simplement. Le
pouvoir de dire est aussi le pouvoir d’exister.
« On est pétri d’inconscient » affirme-t-on.
La vitalité de leur créativité expressive est remarquable. Il est auditivement
clair que les règles du jeu de cette rhétorique groupale sont d’autant plus
affinées que c’est une autre manière, reconnue celle-là, d’être « auteur » sans
s’exposer dans un je affaibli ou pas reconnu. Il y a donc une catharsis
thérapeutique, une force intérieure de l’instantané dans le mode proverbial
d’expression que ces hommes s’approprient avec pertinence.
« On ne peut pas se satisfaire d’une femme qui gobe les mouches ».
Si la parole permet à la fois communication et expression, nous remarquons
qu’elle crée bien sûr aussi de douloureux obstacles, que nos locuteurs tentent
de surmonter en fabriquant une parole, courte, rapide, imagée et
consensuelle. Ils la façonnent habilement pour exprimer ce qu’ils ont dans
l’esprit et ce qu’est leur expérience vécue. Ce ne sont pas des mots d’esprit,
mais des idées intériorisées comme une norme de vérité, la leur, qu’ils
souhaitent partager. L’expression originale et imaginative qu’ils utilisent sort
souvent du sens commun : les aphorismes qu’ils façonnent, forts en images
18suggestives, en sont la preuve en parole.
« Les flèches sont d’autant plus pointues qu’on ne les voit pas venir ».
« Communiquer c’est un recours, mais pas avec une femme mutique ».
- Au sens de Locke :
« Les Mots ne signifient autre chose dans leur première et immédiate
signification, que les idées qui sont dans l’esprit de celui qui s’en sert ».
Et :
« Par conséquent c’est des idées de celui qui parle que les Mots sont des
signes, et personne ne peut les appliquer immédiatement comme signes à
19aucune autre chose qu’aux idées qu’il a lui-même dans l’esprit ».
Difficile d’être plus clair.

17 « Or on sait que le chinois classique ne connaît pas de verbe être, mais seulement la
fonction copule, le « se trouver dans », ou l’« il y a ». C’est François Jullien qui nous le
rappelle in : Du « temps », Éléments d’une philosophie du vivre, Éditions Grasset &
Fasquelle, 2001. p.41. Le pouvoir des mots d’une langue sur la façon d’être.
18
Nous présenterons plus en détail l’utilisation de ces aphorismes au chapitre IV avec les
autres procédés discursifs qu’ils utilisent, en grammairiens avertis, pour parler d’eux sans dire
je. Tout un art de l’énoncé et de l’énonciation.
19 C‘est Étienne Balibar, qui traduit ici le chapitre I du Livre III de John Locke, Identité et
différence L’invention de la conscience, (1690) Éditions du Seuil, 1998. pp.67-68.
31 Eux :
« Il faut plein de petits ‘a’ pour faire le grand ‘A’ de l’amour ».
« Il faut changer d’optique, pas de femme ».
« On peut être un puits sans fond et monter vers l’extase ».
« Le transfert de dépendance ça existe ».
« Y en a y peuvent se présenter, y en a y sont rayés ».

Un locuteur dit sa « résignation » et décide de faire comprendre avec une
originale précision ce qu’il ressent et fait avec ce mot.
« L’escalade de la violence ce sont des choses qui s’accumulent et quand
il y a une offensive et qu’on adopte une position inoffensive, il y a une
résignation. Il faut surprendre l’autre en se calmant, en prenant une position
contraire ».
À la fois faire et être en le disant.

- Pour Gusdorf :
« Les mots nous offrent des points d’appui pour la réalisation de ce que
nous sommes. (…) Il n’y a pas, en ce sens, d’écart entre le langage et la
pensée, car le langage est la pensée : une pensée mal exprimée est une
pensée insuffisante. »
Dans ces formulations langagières de nos locuteurs, leurs mots sont bien la
marque des idées et des images, mais aussi des intentions qu’ils ont en
20tête.
« À craindre trop on ne vit pas l’instant présent ».
« Se confronter à soi-même pousse à réfléchir ».
« Quand la femme nous prend la tête, notre masculinité est à protéger ».
« Il faut trouver la solution pour ne pas rentrer dans le jeu de la
provocation ».
Leurs mots traduisent aussi ce qu’ils sont en exposant les bonnes raisons
qu’ils ont d’agir. Cette volonté proclamée de l’action à venir laisse entrevoir
qu’il reste encore une question de temps à régler.
« J’étais dans une situation où je voulais clarifier et j’avais la crainte de
la perdre : elle est devenue violente. On s’est retrouvés avec un besoin de
définir ce qu’on voulait. Je suis arrivé à lui dire que je craignais de la
perdre ».
Par contre le désir exprimé par certains « d’avoir deux femmes », ne peut pas
devenir une intention dans notre culture. Les rires et les sourires dans le
groupe, à l’écoute des signes verbaux de ces énoncés, renforcent la sensation
du locuteur que les idées et les représentations qu’il suggère sont aussi
présentes dans l’esprit d’autres hommes du groupe : ce qui vaut une forme
de reconnaissance.

20 ère ème Georges Gusdorf, La parole, PUF, 1 édition 1952, 3 édition « Quadrige », 2013. p.83.
32 21- Pour Vincent Descombes , c’est quand nous sommes dans l’obligation de
poser la question du sujet : QUI ? que se précise en même temps la question
de la personne qui manifeste cette conscience de soi. C’est en principe le je.
Le locuteur qui dit moi-je le fait en étant sûr qu’il a précisément identifié ce
sujet qu’il connaît bien : lui-même. Par cette réponse, il fait de lui-même
l’objet de sa pensée et en même temps il s’explicite dans sa fonction de
‘sujet agent’. Nous n’entrons pas dans ce débat philosophique avec les
locuteurs de nos groupes, mais nous essayons de les faire se poser en
acteurs, ce qui soulève de vraies résistances. Qu’est-ce que la subjectivité,
exprimée par un simple je implique comme description de ma vie intérieure,
irregardable par moi et non montrable à autrui ? C’est une question de fond à
laquelle le pesant fardeau de la violence pourrait peut-être répondre.
« Vivre c’est agir, mais c’est aussi s’abstenir d’agir ».
« L’excès est réconfortant parce qu’on est rempli, comblé ».
« Il peut y avoir un aspect gargantuesque du rapport de force et du
crescendo ».
« Quand il y a une ardoise avec des cases et des trocs négatifs c’est la
dernière case qui fait déborder ».
« La grosse altercation c’est une épée de Damoclès ».
« C’est les montagnes russes, ça va pas bien ».
Dans ces exemples, pas de je, pas de moi. Pourtant, c’est bien moi ce
locuteur qui parle d’actions et de leurs résultats sans arriver à m’imputer
comme sujet actif et sensible.
PARLER VRAI
« Ici on peut dire ce qu’on ressent ».
Parler vrai, c’est aussi cet objectif que nous nous proposons d’atteindre avec
et par l’expérience de ces systèmes clos sur l’instant que sont les groupes de
paroles que nous accompagnons. La parole arrive enfin à être reconnue par
un nombre certain d’entre eux comme un passage opérationnel vers des
progrès :
« J’arrive ici à parler avec les autres ».
« La parole permet d’évacuer l’appréhension ».
« Parler au groupe ça permet de décanter quand même ».
« Dévoiler ma violence ici la calme ».
« Parler c’est le début de la maîtrise ».
« Arriver à dire ce qu’on pense sur un ton moins agressif c’est possible ».
« Si j’avais pu dire à ma compagne tout ce que je dis dans ce groupe, je
ne serais pas ici ».
Le contraire est aussi du parler vrai :

21
Vincent Descombes, Le parler de soi, Éditions Gallimard, 2014. En particulier pour le
chapitre II, Trois questions sur le sujet. pp.96-143.
33 « Ça m’a dérangé le groupe, les sujets me prenaient plus la tête qu’autre
chose ».
C’est ce que finit par dire l’un qui refuse de répondre à notre question :
« De quoi auriez-vous aimé parler ? ».
Il est possible que le dérangement soit un pas vers le changement. Un autre
rajoute :
« Tu as vu qu’il y a pire que toi ».
Parler de soi devant les autres devient un lieu et un moment d’analyse de
ressentis personnels qui prennent une signification sociale. Ils reconnaissent
que ça aide à :
« Prendre confiance en soi ».
« Avoir bien plus confiance en moi ».
« Retrouver la confiance ».
« Sentir que la confiance en moi augmente ».
« C’est aussi une façon de penser à soi ».
« J’ai jamais parlé aussi facilement ».
22La parole est « une ouvrière de persuasion ».

Les paroles en groupe répondent donc aussi à une exigence de dire vrai, ce
qui implique d’être vrai. Les relations de soi à soi et de soi aux autres, dans
cette même configuration groupale humaine et juridique qui rassemble nos
locuteurs, reposent sur la nécessité de véracité. Impossible de se ‘payer de
mots’. Et si l’on y réfléchit bien c’est un argument fort pour instaurer la
gratuité dans l’accès à tous les groupes de paroles que nous animons !
L’obligation qui en découle est aussi celle de l’écoute vraie comme clause de
réciprocité.
« Quand on écoute la vie des autres on s’enrichit ».
« Ici j’écoute, mais avec elle je fais semblant et je file ».
« Mon moi intérieur a changé depuis qu’en groupe j’apprends à écouter,
avant j’entendais les gens ».
« Je me confie ici comme nulle part ailleurs, mais on est là aussi pour
écouter. Écouter les autres ça aide à se comprendre et à pas refaire ce
même chemin. Il faut savoir s’écouter avant de franchir la ligne rouge ».
« C’est important de savoir écouter comme ici. Ma femme et moi c’est à
celui qui parle le plus fort pour se faire entendre ».
Nous avons osé analyser dans cette dernière proposition que « celui » qui
parle le plus fort c’est bien lui ! C’est ce qu’il reste encore de chemin
accidenté à parcourir entre le groupe et le couple.

22
C’est Platon, in : Gorgias, 453a., qui le laissait déjà entendre. Et ce sont trois femmes,
deux philosophes et une linguiste, qui aujourd’hui le rappellent. Barbara Cassin (I), Sandra
Laugier (III), Irène Rosier-Catach (II), in : Vocabulaire européen des philosophies
Dictionnaire des intraduisibles, sous la direction de Barbara Cassin, Le Robert/Seuil, 2004.
Entrée : Actes de langage. pp.11-21.
34 Encore du parler vrai authentique :
« Elle trouvera pas un autre abruti comme moi. Elle m’appelle « bébé ».
J’suis pas un homme pour moi. Le mois dernier j’étais prêt à la quitter et
j’ai pas pu ».
Ce qui suit pourrait se rajouter en exemple :
« Si tu prends le temps d’écouter l’autre et pas l’interrompre en posant
une interprétation d’abord, c’est jouer sur l’alliance et pas sur la rivalité.
Attention au premier pas, il ne faut pas que ce soit toujours le même qui le
fasse ».

Mais le parler vrai peut recéler des contradictions et des violences :
« Je l’ai attrapée par les cheveux puis je l’ai embrassée, c’était dans la
rue, j’ai pleuré, puis je me suis excusé. Je l’aimais, je voulais un enfant, elle
a vu un médecin qui lui a dit d’arrêter de fumer, j’ai arrêté aussi, elle fumait
en cachette, je l’ai giflée ».



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