VIOLENCES ET SOUFFRANCES À L

VIOLENCES ET SOUFFRANCES À L'ADOLESCENCE

-

Livres
269 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

La violence à l'adolescence est un problème endémique dans les société industrielles. Les violences scolaires et/ou physiques, ne sont que la face visibles de violences qui sont beaucoup plus nombreuses que celles dont on fait le titre des journaux. Aux violences scolaires, il faut ajouter celles des toxicomanies, voir de la boulimie-anorexie, celle d'avoir des parents séparés, sans oublier la violence d'habiter les banlieues de l'exclusion. Le sujet violent est un sujet qui souffre. Une compréhension psychopathologique de ces comportements ne peut se passer d'une compréhension du contexte socio-culturel.

Sujets

Informations

Publié par
Ajouté le 01 janvier 2001
Nombre de lectures 98
EAN13 9782296234260
Langue Français
Signaler un abus

@ L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-0961-3

VIOLENCES

ET SOUFFRANCES

A L'ADOLESCENCE

Collection Psycho-Logiques

dirigée par Philippe Brenot et Alain Brun
Sans exclusives ni frontières, les logiques président au fonctionnement psychique comme à la vie relationnelle. Toutes les pratiques, toutes les écoles ont leur place dans Psycho-Logiques.

Dernières parutions

Nathalie FRAISE, L'anorexie mentale et le jeûne mystique du Moyen Age. Faim, foi et pouvoir, 2000. Jean BOUISSON et Jean-Claude REINHARDT, Seuils, parcours, vieillissements, 2000. Serge NICOLAS, La mémoire humaine, Une perspective fonctionnaliste, 2000. Jean-Claude REINHARDT et Jean BOUISSON, Vieillissements, rites et routines, 2001. Marie-Françoise BRUNET-LOURD lN, La vie, le désir et la mort. Approche psychanalytique du sida, 2001. Michel LANDRY, Manuel alphabétique du psychiatrisme, 2001. Eric AURIACOMBE, Les deuils infantiles, 2001. Viviane KOSTRUBIEC, La mémoire émergente: vers une approche dynamique de la mémorisation, 2001. Marie-Line FELONNEAU, Stéphanie BUSQUETS, Tags et graft, 2001. Constantin XYPAS, Les stades du développement affectif selon Piaget, 2001. Elisabeth MERCIER, Le rêve éveillé dirigé revisité. Une thérapie de l'imaginaction, 2001.

Gérard PIRLOT

VIOLENCES

ET SOUFFRANCES

A L'ADOLESCENCE
Psychopathologie, psychanalyse et anthropologie culturelle

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Du même auteur
Les passions du t'orps : La pryché dans les addictions et les maladies auto-immunes, Presses universitaires de France, Coll. « Le fll rouge », Paris, 1997.

« De la perversité de Shâhrâzade », in Les Mille et Une nuits: contessans frontières,Amam, Toulouse, 1994. « Approche Psychanalytique et psychosomatique des phénomènes de racisme et d'exclusion », in L'exclusion, L'Harmattan, Paris, 1994.
« Réflexions sur les « lnédiations sociales» et les pathologies psychosolnatiques », in La prychiatn'e sociale alfjourdJhui, Eres, Toulouse,

1993.

à Annie, Franfoise et Isabelle à notre chère enfance

Mes remerciements à Chnstian Tiedre~ Én.c Lefranfozs et Sylvaine Belmonte ainsi qu'aux soignants du Centre p!Jchothérapique P. Pinel de L£tvaur et de l'IR S aint-Franfozs de Toulouse.

(( L£t vén'té - et la Justice - exige le ~'alme et pourtant n'appartient qu'aux violents ))

Georges Bataille

(( Cessons de conteJnpler nos vies se désagréger: détrui.rons plutôt celle des autres. ))

Frédéric Beigbeder

CHAPITRE I VIOLENCES D'ADOLESCENCE,

PEUR DU XXIème SIÈCLE?

(( Nous

vivons à une bien étrange époque et constatons avec surprise que le progrès s'allie à la barbarie )).

s. FREUD,

L 'Homme Moïse et le Monothéisme, 1938.

Enfants meurtriers, adolescents statufiés en déchets sociaux, )'eunesse bcifouée dans son droit de recevoir la limite, votre solitude nue télnoigne des sacrifices humains ultramodernes )).

((

P. LEGENDRE,

La fabrique de l'homme occidental,1996.

VIOLENCE ET ADOLESCENCE: ARTICULATIONS

(( Un art dont toute violenceserait exclue ne serait plus un art ))

Ph. SOLLERS

Un rêve de patient
Laurent, un jeune patient, me rapporte le rêve qui annonce, pour lui, l'amorce d'un mouvement de départ de son analyse: « C'est la nuit. Quelqu'un, un homme aux cheveux noirs et gris se trouve dans le jardin de mes parents. Par la fenêtre je le vois ranger les tables et les chaises placées sous une tonnelle. Je continue à vaquer la à mes occupations dans la maison - je suis seul. Progressivement présence de cet homme se fait dans mon esprit insistante puis menaçante. Je pense soudainen1ent qu'il s'agit d'un cambrioleur qui m'épie, pire même, un meurtrier peut-être. Il faut que je fasse quelque chose. Le sentiment de peur grandit en moi. La scène change alors et je le retrouve coincé par moi-même sur le rebord de la baignoire. J'ai le dessus sur lui mais il me regarde bien dans lesyeux, un rictus sur les lèvres. Je décide, pour l' anéan tir, de le Pénétrer avec un couteau. J'enfonce celui-ci entre son anus et ses parties génitales mais J'e découvre que celles-ci sont un vagin! Alors que mon couteau enfoncé charcute et lacère ce que je pense être son périnée, je ne vois aucune goutte de sang apparaître alors que me toisant du regard il semble Jne dire: (( tu ne Jne tueras pas, J'e t'aimais! )). Je me réveille bouleversé et avec une sacréepeur au ventre ». Les associations du patient portent aussitôt sur la guerre I<osovo (nous sommes en Juin 1999) et sa lecture d'un article journal « Le Monde» avant de s'endormir. du du

11

Les cheveux noirs et gris lui font penser aux miens. L'anus évoque en lui une bouche sensuelle vue sur une actrice la veille à la télévision. Au fil des associations, il me fait part de sa peur de m'avouer qu'il a envie d'arrêter l'analyse, que cela représente une véritable « déclaration de guerre» pour lui, envers moi, comme s'il voulait « me baiser »... Il remarque que le déni du lien homosexuel, entre lui et moi, lui a fait d'ailleurs préférer voir en rêve un vagin plutôt qu'un pénis et la scène de violence se superpose à une scène de Pénétration char:gée d'éléments sexuels où le couteau représenterait son pénis dont il retrouverait enfin l'usage une fois qu'il m'aurait tué. Un détail de son rêve lui revient alors. « Vous savez le vagin était étroit, très étroit... comme celui d'une petite fille. Un vagin de vierge, défendu, interdit... Je pense qu'il est aussi interdit de pénétrer une petite fille que de vous quitter... sous peine de rétorsion... Pourtant il me semble que je dois en passer par-là pour renaître à moi-mêlne... D'ailleurs le périnée que j'enfonce pourrait être « découpé », si j'ose dire, en « péri », à côté, autour en grec, et « né », du verbe naître. Pour naître à soi-même ilfaudrait donc tuer l'autre qui nous tourne autour et devant qui je me tourne, ici, devant vous ? Quelle violence que la naissance, non? Il est vrai que j'ai aimé une femme mariée, interdite donc et que l'abandonnant j'ai pensé la tuer psychologiquement... C'est pour ça que je suis venu vous voir et que je reste là, encore avec vous. Vous quitter ce serait regarder mon crime en face... sans savoir si vous me pardonnerez ce crime là superposé à celui de vous quitter. » Dans ce rêve, comme dans les associations qui l'ont SU1V1, outre les éléments biographiques ou transférentiels (périnée père inné) sur lesquels je ne peux m'étendre ici, on peut s'apercevoir que tous les ingrédients de la violence sont évoqués: la terreur f}ypnotique du regard, la proximité et l'intrusion de l'autre en soi (intrusion de l'homme dans la propriété privée) ou dans l'autre (intrusion du couteau), la Jnenace identitaire et la peur jusqu'à être la cause du réveil, la séparation vécue comme culpabilisante et meurtrière, les relations entre la violence, l'amour (et pas uniquement la haine) et la rivalité, la superposition d'éléments du conflit œdipien avec ceux provenant d'angoisses archaïques de pénétration et d'annihilation, le sentiment d'éner:gie du désespoir et de solitude, le manque de Jugement approprié sur la réalité de l'autre et la situation, la perte des repères amenant une t'onfusion y compris dans l'identité sexuelle et l'anatomie et enfin la sensation de souffrance.

=

12

De certaines

« bonnes

» violences

A l'orée du XXIème siècle, la violence paraît jouer le même rôle que la folie au XVIIIème siècle, l'hystérie au XIXème et la psychose au XXème: elle interroge autant la psychiatrie, la psychanalyse que la sociologie, l'anthropologie et la politique. Les violences « bornes ou confins» des pathologies psychiques comme le proposait en 1974 J. B. Pontalis à propos des prises en charge psychanalytiques de patients « états-limites ». 1 Car limite, la violence l'est: limite entre l'individu et le collectif, le subjectif et le social, le geste et la parole, la peur en soi et celle renvoyée à l'autre. Pathologie de l'individuel, la violence renvoie certes à la psychopathologie mais à moins de penser à une quelconque génétique de la violence qui n'existe pas et n'existera jamais, on ne peut que se rendre à l'évidence de la prégnance de facteurs environnementaux (familiaux, sociaux) jamais absents et jouant dans son advenue. Pourtant la violence fait partie de la vie: elle est affltmation d'une existence en même temps qu'une défense de sa cohésion interne. Elle appartient de fait à la vie de l'esprit. Aucun d'entre nous ne peut se développer sans un minimum de violence ne serait-ce que celle de dire «non» à l'autre... dès l'âge de deux ans. Là réside la volon té, le désir de la violence de ne souffrir aucune con train te. Comme a pu le dire P. Valéry 2, (( la violente a pour ambition de tranther en un tertain temps, et par dissipation brusque des énergies, des diffitultés qui demanderaient au tontraire l'analYse la plus fine et des essais très prudents (...). Car il faut am'ver à un état d'équilibre sans tontrainte )) que Freud a appelé en 1897 « principe d'inertie» ou, plus tard, principe de Nirvana. Le dictionnaire Littré donne cette définition de la violence: «qualité de ce qui agit avec force ». Dans cette définition on remarque que la qualité se trouve réunie (hubris) à la quantité, à la force. Pourtant toute force n'est pas violente. Ce qui produit celle-ci provient d'autres facteurs: la tontrainte, la bn'èveté du temps d'attion, la toupure d'avet le langage, la brutalité, le (( non-sens)) de /'a~'te ainsi que le sentÙnent d'intrusion, de l'onfusion entre l'intén'eur et l'extén'eur. La violence du désir, la violence d'une émotion ne sont pas nécessairement
1 Pontalis

J.

B, (1974),

«Bornes

ou

confins?»

in Nouvelle

Revue de P{)!chana!Jse,

Gallimard, Paris, p, 5-16 ; Sur les modalités de prise en charge de ces états-limites cf. Green A., « L'analyste, la symbolisation et l'absence », idem, p. 225-258, 2 Valéry p, (1918), Cahiers,T, 2, Gallimard, La Pléiade, p. 1460.

13

agressives mais montrent la dépossession du sujet par rapport à la force qui le possède. Souvenons-nous également des mythes d'origine qui sont tous des cycles de violence. Dans la Grèce an tique, la Théogonie d'Hésiode parle des mythes violents de la Création et les mythes olympiens également: castration d'Ouranos ayant jeté ses enfants dont les gouttes de sang donnèrent les Erynies et leurs fureurs - ou cannibalisme et infanticide de Cronos lui-même tué par Zeus, ou encore violence du héros moderne et civilisateur que fut Prométhée. Au début des temps historiques, comme du temps psychique, régnèrent donc le chaos et la violence, l'œuvre de M. I<Iein ne dit pas autre chose. Les héros grecs, ou certains dieux, se confrontèrent à la violence pour mieux la domestiquer, la civiliser afin d'utiliser sa force, son énergie potentiellement transgressive, comme par exemple dans l'art. A cet égard le dieu Apollon représente également une figure exemplaire des liens entre violence et création de l'ordre civil. Dans sa très belle étude sur ce dieu, M. Detienne a souligné qu'incarnant l'harmonie, la beauté, la lumière, voire la sagesse, Apollon reste pourtant l'incarnation de la violence. 3 Carnassier, cruel, égorgeur, orgueilleux, grand mangeur de viande, aimant à tailler celle-ci comme les routes et les chemins. Apollon découpe la chair comme les territoires, se plaisant à ordonner ainsi l'espace public. Avec lui, comme avec Romus et Romulus, la violence est ainsi inséparablement liée à la fondation de cités, de la «polis », de l'ordre politique et citoyen. Ut violence est ainsifondatnce de la Loi, revendiquant son antériorité par rapport à celle-ci en voulant préliséJnent l'abattre. Tout sujet fondant un « ordre» (religieux, scientifique) est donc d'abord un sujet assumant sa violence transgressive. Le passage de la violence meurtrière à celle fondatrice de la Loi va dépendre des rites de passage, des codes, de la morale et du lien sacrificiel entre père et fils. Ces rites lient le père et le fils par un sacrifice où la limite s'apprendra par la douleur, par la nécessité d'une mort qui n'est ni le meurtre en soi, ni le meurtre d'un autre. Le fils doit apprendre à se séparer de la mère: c'est la loi de l'espèce humaine. Les juifs l'appellent Ligature -l'Aqedah - et la célèbrent de génération en génération. Abraham ligota son fils Isaac. 4

M. (1998), Apollon des Sciences humaines. 4 Genèse XXII, 9.

3 Detienne

le couteau à la main, Paris, Gallimard,

Coll. Bibliothèque

14

Énigme admirable de la fête juive de la Ligature, célébration de l'abolition du meurtre, qui montre le père dans sa fonction d'humanisation liant et déliant le fils au prix d'avoir renoncé à luimême. Cependant (( si l'homme ultramoderne prétend, sans risquer la Raison de l'espète humaine, abolir la ligature des fils, tela veut dire que nous sommes entrés dans l'ère de la banalisation du meurtre... )). 5 Les rites de sacrifice, de Ligature, permettent en effet d'entretenir ce que G. Balandier appelait une (( violente de maintien )) ou de fonttionnement régénératrice de toute vie sociale (cf. le rôle de la victime émissaire) en même temps que solution à la menace de perte de cohérence interne d'un groupe comme d'un organisme. C'est ce qui précisément a fait souvent défaut dans l'histoire des jeunes et moins jeunes privilégiant le recours à la violence. Manquant de liens, de «Ligature », ces adolescents télescopent les fantasmes archaïques de destruction, comme ceux rencontrés dans les mythes précités, ne pouvant intégrer une violence de maintien encodée, encadrée et sublimée socialement. Le plus souvent la déstructuration des cadres familiaux et sociaux, l'absence de limite, ne semblent pas avoir permis l'intégration de normes: celles-ci ne peuvent être acceptées qu'avec un minimum d'amour parental et environnemental, ceci afin de permettre une renonciation acceptable à la satisfaction immédiate. Ils ne peuvent se séparer de celle-ci comme de leur mère. Remarquons ainsi que les jeunes « violents» ont fréquemment été confrontés dès le plus jeune âge à la séparation, à l'absence d'un être cher, à la peur et donc à des stratégies de survie psychique. Violents envers eux-mêmes ou les autres, ces adolescents ne sont pas sans faire penser à Icare. Pendant son enfance celui-ci fut enfermé par Minos avec son père Dédale dans le labyrinthe pour punir ce dernier d'avoir donné le fil d'Ariane à Thésée. Le père construisit alors des ailes à son fils afm de pouvoir s'échapper et, malgré les recommandations, Icare, rempli d'orgueil, brûla d'avoir voulu voler jusqu'au soleil. Comme Icare, nombre d'adolescents difficiles ont ainsi connu dans l'enfance l'exclusion, la « délocation », et plus tard l'attrait pour la brûlure des toxiques 6 ne visant qu'à remplacer le père-soleil (IZarl Abraham). En deçà de ces pathologies qui nous occupent, force est donc de souligner que la
5 Legendre P. (1996), La fabrique de l'homme occidental,Paris, Ed. Mille et une nuit, p.43.
6 Chartier

J. P.

(1999),

« Freud

et les jeunes

de banlieues»

in Carnet P.ry, Octobre,

p.31-33.

15

violence fait partie de la « force» de la vie et qu'il y a un certain travail psychique individuel et civilisationnel à accepter sa violence et de ne pas la confondre avec la faute, la culpabilité (ou, si la confusion à lieu, de ne pas la projeter sur un autre: le bouc-émissaire, l'étranger). Prendre sa part et la jouer pour oser s'affirmer tel que l'on est, voilà ce que la psychanalyse peut révéler. Il y a ainsi une nécessaire violence comme celle de l'afftrmation de soi et de son territoire (cf. Apollon), ou de la résistance à l'abus de pouvoir de l'autre. La violence fait donc partie de la vie, de l'Éros dans ce qu'il a de plus puissant. G. Bataille ne dit pas autre chose dans L'érotisme 7: ((Que signifie l'érotisJne des corps sinon la violation de l'être des partenaires? Une violencequi tvnfine à la mort? Qui confine au meurtre? )) (p. 24). La violence de l'érotisme, la «violence érotisée» qu'est la perversion réside dans cette dissolution des formes constituées poussant à la transgression des émotions et à la fétichisation de l'objet de désir dans un mouvement où il se trouve inanimé 8, « désanimé » 9 ou chosifié 10. Relisant l'œuvre de Sade, G. Bataille a d'ailleurs montré que l'érotisme subsume le crime en un excès voluptueux, une jouissance qui révèle les zones «d'excès d'être» qui nous habitent tous (hubri.r exacerbé par la prison dans le cas de Sade). Mais volonté réfléchie dans le fantasme et rationali.rée dans leJ'eu érotique, la violence érotique chez Sade trouve un « au-delà» à la violence physique et haineuse. La violence de Sade est ainsi anti-violence. C'est le détour par la perversité qui a permis à Sade de faire rentrer la violence dans la conscience (Bataille, p. 216) de même que pour R. Stoller la perversion permet de faire rentrer la haine dans l'Éros. 11

7 Bataille G. (1957), L'érotisme, Ed. de Minuit. H 'fomassini (1992), « l)ésidentification prÎ1l1aue, angoisse de séparation et formation de structure perverse », Revtle j de P.rychana!Jse, PUF, p. 541-1614. 9 I(estemberg E. (1978), « La relation fétichique à l'objet », Revue j de P.rychana!Jse, 2, pur, p. 195-214. 10 Racall1ier P. C. (1992), Le génie des origineJ, Payot; I)ubret (1996), perversions, perversité », L'Ev. P.rych., 61, 1, 144. 11 Stoller R. (1975), La perversion,fo17ne érotiqtte de la haine, Paris, Payot, 1978 «Pervers,

16

Violence de l'être
Comme dans la vie humaine la violence existe dans la vie conceptuelle qu'est la philosophie. Dans celle hégélienne de gauche de Feuerbach (1804-1872) ou M. Stirner (1806-1858) à celle de 1<. Marx (affirmation du prolétariat) ou encore à Nietzsche (1844-1900), la violence est synonyme d'une volonté d'afftrmation de soi, d'un « vouloir-vivre ». Dans La volonté de puissance 12, Nietzsche écrit: «les physiologistes devraient réfléchir, avant de poser la question de «l'instinct de conservation» comme instinct cardinal de tout être organique. Le vivant veut avant tout dépenser sa force: la « conservation» n'en est qu'une conséquence entre autres (p. 211). La vie c'est donc la force, parfois dans la violence. A l'intérieur des conceptualisations philosophiques, la violence peut ainsi être reconnue pour créer des ruptures salutaires. C'est le sens d'un texte
de

J.

Derrida

où,

discutant

l'œuvre

d'E.

Lévinas,

il remarque

que

celle-ci attaque violemment la phénoménologie d'Heidegger. 13 Pour Lévinas en effet, l'ontologie heidegerrienne possède une violenc'efeutrée qui est c'elle d'être c'oupée de la relation à l'autre (l'attitude d'Heidegger pendant la guerre semble lui avoir donné raison). Derrida insiste alors sur l'anti-violence de la philosophie de Lévinas chez qui la place du visage et de la voix permet à l'Autre de toujours s'afftrmer face à ego. Mais Derrida va plus loin. Il affirme que l' histoire et la parole elle-mêJnesont porteuses de violente, la métaphysique étant en quelque sorte une économie où s'exprime, par la parole, cette violence. Celle-ci n'est ni moins ni plus violente que le silence ou l'ombre: « La parole est sans doute la première défaite de la violence mais, paradoxalement, celle-ci n'existerait pas avant la possibilité de la parole» (p. 173). Autrement dit, l'entrée dans le monde du langage
déploierait violemment les alvéoles de (pré-) pensées Jusque là maintenues dans le virtuel, de la même manière que le cri de l'enfant qui vient de nattre témoigne de la violence du premier souffle qui déploie les alvéoles pulmonaires dans la douleur.

La thèse métaphysique de Derrida postule dès lors un état économique, ré-éthique, fondamentalement dissymétrique (l'orée de la p vie psychique du bébé?) qui ouvn'rait à la 'violenceen même temps qu'à l'autre. En quelque sorte, la première perception de l'autre serait elle-

12 Nietzsche 13 Derrida].

F., La volonté depuissance, 2 vol., Gallimard, 1947-48. (1964), « Violence et métaphysique: essai sur la pensée p. 117-228.

d'E. Lévinas

», in

L'écriture et la différence, 1967, Gallimard,

17

même le fruit d'un chaos intérieur violent témoignant d'une « origine transcendantale de la violence» à la naissance même de la subjectivité. Le lien entre le conflit, la violence, le discours et l'être serait (( un être sans violen{,'e alors quasiment indissociable: serait un être qui se produirait hors de l'étant: rien, non histoire, non produ{,'tion, non phénoménalité. Une parole qui se produirait sans la moindre violent'e ne déterminerait rien, ne dirait n'en, n'offn'rait n'en à l'autre: elle ne serait pas histoire et ne montrerait n'en,. à tous les sens du Jnot (..) ce serait une parole sans phrase )) (c'est moi qui souligne). Derrida aff1rme cette connaturalité du discours, du langage et (( à la limite, le langage non-violent serait un langage qui se de la violence: priverait du verbe être, {,"est-à-direde toute prédi{,'ation. La prédÙ'Cltion est la première violent'e.Le verbe être et l'a{,'te prédicatif étant impliqués dans tout autre verbe et tout nom (,'ommun, le langage non-violent serait à la limite un langage de pure invot'Cltion,de pure adoration, ne proférant que des noms propres et pour appeler au loin. Un tel langage serait (..) punfié de tout rhétorique (..) de tout verbe )) (p. 218). Bref la violence apparaît avec l'artÙ'Ulation entre Soi et l'Autre, l'intérieur et l'extérieur (réel), le social et l'individuel, la pulsion et l'interdit, la jouissance et la loi, l'enfance et l'âge adulte Q'adolescence). On observe ainsi que la violence se situe dans l'arti{,'ulation de laforce (de vie: Bia) et de la signijit'Cltion14, de la chair et le symbolique, qu'elle est une nécessité, « ananké» au sens de Freud... comme l'Œdipe. Si la violence peut détruire le symbolique (et la parole) ou manifester la destruction de celui-ci en tant que fonction
lian te, le rymbolique lui-même fait violen{,'een séparant, {,'oupant (set'Clre

= sexe

=

coupé) le nom du {,'orps. C'est du refus de cette « sexion-séparation-signification » que naît d'ailleurs la poésie et toute transgression du code fut-il linguistique, grammatical ou pénal. La poésie se veut en effet révolte contre l'ordre symbolique qui, une fois advenue, coupe du bain sémiotique, de la « chanson des mots» de la langue que connaît tout bébé et infans. 15 Le mot en tant que symbole, comme la violence, blesse le sentiment de toute-puissance narcissique et de continuité d'être acquis tous deux dans l'illusion d'une «pensée à deux », une pensée lnagique partagée, par exemple par la mère et son nourrisson.

14 Derrida
15 Kristeva

J. (1963), « Force

et signification », in idem, p, 9-49, J. (1974), La révolution poétique, Paris, Seuil.

18

Violence

du désespoir

et violences

hypocrites

A côté de cette violence de l'Être, de l'Éros et celle du «Logos », il y a la «violence du désespoir» qui vient du tréfonds de la vie pour défendre l'auto-conservation de l'individu ou de son psychisnle. Salutaire violence qui, remontant de la détresse la plus noire (Hiflosigkeit, «désaide» du nourrisson, pour Freud), nous fait retrouver les voies de la vie au moment où nous pensions parfois l'avoir perdue! Le lecteur peut remarquer que la légitimité de notre démarche est donc ambiguë: d'une part parce que la violence apparaît non conlme un concept défini dans un champ psychopathologique ou social, mais comme un objet culturel, voire idéologique et, d'autre part, parce qu'il y a une violence de vie et une violence de mort. A partir de quoi en effet peut-on parler à bon droit d'excès de violence puisque la violence, en elle-même, est excès - hubris - une force qui menace les frontières identitaires certes, mais qui, aussi, conforte l'identité dans ses frontières? Faut-il parler de la violence « naturelle» de l'honlme, celle de 1'« homo sapiens demens )) comme dit E. Morin, ou encore de celle qui est fondatrice du social et du lien social (par le sacrifice) ? Ce que l'on peut pourtant avancer est que la violence, en tant que force, renvoie au déni d' exis tence ou de parole de tel ou tel être, au déni de penser, au viol des limites du Self en tant qu'espace propre de l'individu (<< for intérieur »), à l'effraction de l'espace privé constitutif de l'identité d'un sujet et donc à la non-reconnaissance de l'altérité de l'autre. Rappelons que l'altérité définit le caractère de ce qui est autre; «altérité» s'oppose à «identité ». Du point de vue psychanalytique la construction du «Je» est fondamentalement basée sur la reconnaissance de l'altérité de soi comme de l'autre et il y a un véritable (( emboîtement d'altérités )) à l'intérieur de nous-mêmes ce que relève la cure psychanalytique... La violence n'est donc pas à être interprétée uniquement C0111me agression physique dans la mesure où, négation de l'altérité elle peut relever du silence, de l'oubli, du déni voire de la séduction narcissique qui englobe l'autre dans un désir de communion qui ressemble à une fusion mortifère. Dans le monde bourgeois une for111e de violence existe: sournoise, hypocrite et perverse, elle est faite de sous-entendus hostiles, de marques de condescendance et d'injure; on y élimine dans la lâcheté la plus absolue puisqu'il n'y a

19

jan1ais de risque pour celui qui l'exerce. M. F. Hirigoyen a souligné cet effet destructeur de la violence psychologique administrative et d'entreprise qui vient de la répétition d'agressions apparemment anodines mais continuelles sur le plus faible, le subalterne, la femme, l'étranger, le juif. 16 Autre violence encore celle que joue l'économie financière (les fonds de pension, les quêtes de plus-values fantastiques pour les actionnaires) sur l'économie réelle et productive. Il n'est qu'à compulser l'ouvrage de M. Jourdain et A. Durieux pour s'apercevoir cOlnbien l'exigence d'un rendement financier de 150/0, de la part des actionnaires, détermine les chefs d'en treprise à licencier: «aujourd'hui la logique économique est déconnectée de la logique commune qui voudrait qu'on licencie que lorsque les affaires vont mal».17 Bref, fruit d'un rapport de force, la violence relève de l'ordre de l'abus de pouvoir: individuel, étatique, idéologique ou ét"onomique. Ne pas écouter quelqu'un qui demande à l'être est également une violence.

Nouvelles

maladies:

violences

et dépressions

Tout un courant de psychiatrie anglo-saxonne mais aussi française pense que la génétique apportera des réponses à la violence sociale, oubliant que les clés de la violence ne se trouvent pas plus dans les laboratoirés qu'elles se trouvaient dans la phrénologie de 18 Comme LeGall ou l'anatomie cérébrale de Lombroso. la dépression 19, y compris dans les pays du bloc de l'Est qui se sont

16I-lirigoyen M. F. (1998), Le harcellementmoral: La violenceperverse au quotidien, Paris, Ed. Syros, pp. 120 sq. 17Jourdain M. et Durieux A. (1999), L'entreprise barbare,Paris Albin Michel, p. 20 18 Vernon P. A. et alii. (1999), «Individual differences in multiple dimensions

of

agression: a univariate and multivariate genetic analysis », Twin Research, 3, p. 16-21, article qui, à partir d'études sur les jumeaux, veut montrer que le comportement agressif dépend de facteurs génétiques. En contrepoint on lira les articles remarquables de Kevles B. H. et I(evles D. (1998), «La biologie des boucsémissaires », La Recherche, n0311, Juillet-Août, p.58-63 et aussi de Jordan B., « I--listoire d'X: anatomie de deux dérives: du gène de l'homosexualité à celui de la criminalité, en passant par les médias », idem, p. 84-88. 19Cf. les études d'A. Ehrenberg (1998), La fatigue d'eIre soi, Paris, O. Jacob et (1995) «Les troubles de l'humeur », in L'individu incertain, Paris, Ed. Calman-Lévy, pp. 133153.

20

ouverts au capitalisme 20, la violence anomique des jeunes relève de facteurs socio-économiques et de la faillite des contenants familiaux et idéologiques. L'approche psychopathologique de cette violence se fera donc en référence au fait que nous serions dans une (ulture d'é(rasement rymbolique, dans une société dont les changements sont organisés de plus en plus par les seules forces économiques et leurs cycles à amplitude explosive, sans repères et filiations et dans laquelle les adolescents se trouvent «désaffiliés », «désidentifiés» c'est-à-dire assez proches, structurellement, des psychopathies et personnalités psychosomatiques de part leur goût avéré pour l'action ou la prise de risque. Comme l'a dit Raoul Vaneigem notre «intermonde » est celui du «règne du quantitatif» dOlniné depuis quelques siècles par une classe, la bourgeoisie, qui a élevé l'échange au rang de valeur à elle toute seule, au point que l'échange, ayant remplacé le don, a sali tous les échanges humains. 21 En ce sens les poussées de violence d'une certaine jeunesse sont, dans ce contexte social, un refus du sacrifice de soi que demande une société dominée par l'échange généralisé (( l'individu ne s'é(;'hange as )) sans institution paternelle pour l'ordonner: p et la rage de vivre pourrait bien prendre parfois le chemin de la rage de détruire. On pourrait appliquer à cette violence la même analyse économique que celle dont relèvent les pathologies somatiques: née d'un dépassement des capacités psychiques, d'un débordement émotionnel, la violence, comme la somatisation, souligne l'importance de l'é(onomique dans la régulation de l'équilibre psychique et somatique. J'entends par économique un des trois critères retenus par Freud pour décrire les phénomènes psychiques: l'économique, la dynamique, la topique. L'é(onomique (e(OnOmisî'h)aborde les processus psychiques en référence à la quantification et à la circulation de énergie (psychique). 22 La cjynamique es t quant à elle l'approche des l'
20 l)udeck (1999), « Spécificité de la psychopathologie des symptômes dépressifs en

Polognc », AnnaleJ Nlédico-P.ryr:bologiqueJ, 157, n °3, p. 177. 21 VaneigclTI R. (1967), Traité de Javoir-vivre à l'uJage deJ jeuneJ générationJ, Paris, Gallimard. 22 L'économie est moins une propriété de la pulsion (sa quantité) qu'un moyen de rendre C01TIpte de sa force et de ses déplacements, l'appareil psychique étant un « transfornlateur» qui qualifie les pulsions qu'il génère lui-même à partir de son rapport aux excitations tant internes qu'externes.

21

conflits et de la composition des forces dans ceux-ci et la topique, celle de l'identification d'instances ou d'espace psychique comme le conscient, le préconscient ou l'inconscient (1ère topique) ou encore le Moi, le Ça, et le Surmoi (2ème topique). Je ferais donc ici l'analogie entre une économie psychique nonliée (processus primaire) qui, singulièrement chez l'adolescent ou chez addicté- toxicomane, paraît excessive au regard des capacités de l' métaphorisation et mentalisation, et une économie mondiale dont « l'énergie» non-liée que sont les flux financiers croît sans cesse en dehors de tout cadre national et international. Poursuivant l'analogie on pourrait dire que la violence urbaine, comme les somatisations, apparaît sous forme de flambées (crises) périodiques sur un modèle analogue à ceux que l'on connaît en (macro-) économie, à savoir un modèle cyclique qui, au lieu de produire des cycles réguliers selon une courbe sinusoïdale, débouche sur un cycle à amplitude explosive et violente jusqu'à la désintégration du systèlne 23 (dans le cas économique jusqu'au «krack» boursier; dans le cas de la violence scolaire jusqu'au délabrement dudit sys tème; dans le cas d'une maladie comme la recto-colite hémorragique, jusqu'à la destruction de la muqueuse intestinale). De même la violence des adolescents prend ainsi cette allure d'un sylnptôme de plus en plus clastique d'une société dominée par l'éconolnique et le (télé-)visuel. 24

La violence

comme

réel hypermoderne

La violence fait recette. En même temps que les banlieues de Paris ou de Toulouse s'enflamment depuis près de dix ans de façon périodique, des filins hyperviolents tels Uon (L. Besson), J(zllingZoé (R. Avary), Tueur né (d'O. Stone), Pulp Fiction (Q. Tarantino) ou, dans
23 Stora J. B. (1999), Quand le torpsprend la relève,.Stress, traumatismeet maladies somatiques, Paris, O. Jacob, p. 184. 24 Evideml11ent chaque culture a sa perception propre de la violence: Gewalt en allemand, violence en français et en anglais ne recouvrent pas les mêmes réalités: par exemple, pour parler des violences à l'école, l'anglais emploie le mot bul!Jing (ou mobbing en Suède et Norvège) qui recouvre des brutalités, brimades, violence d'attitudes (incivilités) cf. Pain J. (1992), Ecoles: Violenœ etpédagogies,Vigneux, Matrice. Signalons encore qu'un rapport de l'inspection générale de l'éducation nationale a montré un « effet bénéfique» des « emplois-jeunes» dans l'éducation (<< Monde », Le du 22/04/1998, p. 8.

22

le genre érotico-violent Baise-moi (V. Despentes et C. Trinh Thi) entraînent l'enthousiasme des adolescents. Des acteurs comme S. Stallone, Schwartzeneger et autre Vandame incarnent un genre de films qui déploie des scènes quotidiennes aussi violentes que celles trouvées dans le f11m mythique des années 80 tiré de l'œuvre d'Antony Burgess: Orange Jnécanique. Cependant, à la différence de ce film, ceux plus récents que nous venons de citer répondent à des critères de brutalité en mon tran tune absent'e de marquage entre tatlion du héros et son univers intime onirique ou rymbolique, ce qui a pour conséquence une absence de repère, ce qui plonge dans la confusion le jeune spectateur pour qui le f11m a été écrit. Relevons que cette confusion entre fantasme et réalité est le propre du «flottement identitaire» qui caractérise l'adolescence et singulièrement l'adolescent adonné à la violence, cette dernière étant une tentative pour sortir de cette confusion. 25 Créateur de violence, ce reflet d'adolescence offert par les médias est un facteur adjuvant au mal-être des adolescents. Dans ce reflet ils se perdent, comme Narcisse dans son miroir. La télévision, le cinéma, la publicité, les programmes d'éducation, voire même la fonction parentale, tout s'est aujourd'hui « adolescentrer ». Les adultes rêvent en effet d'être des adolescents, projetant sur cette époque les regrets éternels d'une jeunesse à l'abri des responsabilités. Cette «adolescentration» de la société offre un spectacle d'une société en mouvance permanente, violente d'indifférence aux inégalités, changeante et sombrant facilement dans la confusion des générations, ce qui n'est pas sans angoisser les adolescents eux-mêmes. La paradoxalité domine ainsi notre monde conteJnporain : culture de consommation et misère, glorification de la réussite par l'argent et course aux diplômes, éthique politique et affairisme politico-médiatique, confusion des générations et des sexes, etc... Sommes-nous rentrés dans l'ère d'un Mqyen Age post-moderne ?

25 Josef-Perelberg R. (1999), «L'interaction entre identification et identité dans l'analyse d'un jeune homme violent », Revue française de Psychanafyse, 4, p. 1175-1191 et Perclberg R. (1998), PsychoanafytÙ; Unterstanding of Violence dans SuÙide, London, NewYork, Routledge.

23

Nous serions fondés à avancer l'hypothèse selon laquelle la violence proviendrait des mêmes facteurs que ceux donnant des maladies dites psychosomatiques, à savoir une désintégration des structures sociales et familiales qui provoque un affaiblissement des résistances mentales et génère, outre des pertes de repères sur le plan psychique, des troubles fonctionnels et organiques.

24

VIOLENCE,

AGRESSIVITÉ

ET ADOLESCENCE

Violence anomique de l'adolescence
Entre le mythe perdu d'une jeunesse où pouvait régner l'ordre et l'âge adulte où se profùe le chômage ou les inégalités de classe et de fonction, entre intériorisation des violences familiales et collectives et celles des pulsions intérieures, entre un sentiment d'espace psychique qui s'élargit et un univers culturel et social rétréci et conformiste, la violence des adolescents est un signe des temps, un appel. Une souffrance. 26 Entre héritage et dette, l'adolescent est en effet dans une position particulièrement malaisée. L'héritage se liquidera dans l'effort d'acquérir les valeurs héritées ((( ce que tu as reçu de tes pères, conquiers-le)) aimait à dire Freud). Pourtant aujourd'hui, dans une société polycentrée, aux changements multiples et sans hiérarchies bien établies, les pères/les mères ne savent plus quoi transmettre à leurs fùs/leurs filles. Et c'est de cette absence de moyens, de véhicules de code permettant la transmission et

26Le « Monde» du 13/01/99

(p. 8) relatait que les jeunes en grande difficulté étaient

de plus en plus nombreux: « au cours des quinze dernières années, le nombre de 1529 ans cU1TIulantchômage et isolement a doublé pour atteindre le chiffre de 140 000. La Fédération nationale des associations d'accueil et de réadaptation sociale estime à 300 000 le nombre de 16-25 ans ne bénéficiant d'aucune mesure d'insertion. « Le nombre de jeunes chômeurs non couverts par l'allocation-chômage a, en outre, fortclTIent augmenté ces quinze dernières années: «En 1982 ils représentaient la moitié des 15-25 ans sans emploi (...) en 1997 ils en constituaient les trois quarts ». 25

l'affiliation que peut naître la violence, l'adolescence étant ainsi la «pointe fragile» des dysfonctionnements entre générations et entre forces économiques (des pulsions) et efficacité symbolique. La scène adolescente condense une double violence: celle de la scène sociale à la fois contenante et contraignante et celle de la scène pubertaire incontournable qui n'est pas seulement un moment de l'histoire œdipienne mais aussi celle d'un enjeu de passage en révolte ou en soumission. 27

Violence:

étymologie

Tous les Grecs sont des hommes, mais tous les hommes ne sont pas grecs; aussi, si toute violence est agression, toute agression n'est pas violence. On confond très facilement l'agression et la violence parce que la violence se veut l'unique forme efficace d'agression. 28 Mais il faut les dis tinguer par l'étymologie d'abord. Le terme de violence signifie « un abus de force» : « se faire violence» est ainsi le fait de s'imposer une attitude contraire à celle qu'on aurait eue spontanément, sans qu'il y ait aucunement violence physique; en ce sens la violence est synonyme de contrainte et de contention ce qui renvoie en psychanalyse à la fonction du Surmoi, l'instance morale de l'homme qui précisément s'afftrme parfois violemment contre les désirs et les pulsions. Dans son étymologie même le mot violence recouvre celui de
«vie» COlnme

J.

Bergeret

et d'autres

l'ont

remarqué

29. Violence

vient

du latin «violentia» qui signifie violence, caractère violent ou farouche, forte. Le verbe «violare» signifie traiter avec violence, profaner, transgresser, avec une insistance sur l'infraction et l'outrage.
27 Cadoret M. Adolescence, 16, 28 Haecker F. 1972, Préface (1998), « Contexte et culture. Violence de la scène adolescente », Revue 1, p. 57-65. (1971), Agression et Violence dans le Monde moderne, Paris, Calman-Lévy, de K. Lorentz. Cet ouvrage qui se termine par un entretien de son

auteur avec le philosophe H. Marcuse, dont nous reparlerons plus loin, est la première approche « moderne» sur la violence, liant psychopathologie, éthologie et psychanalyse. L'auteur y relate aussi bien les actes de violence de grands criminels, comme f-Ieydrich ou J. Mason, que des crimes d'états et des violences collectives à grande et petite échelle. Ouvrage de référence. 29 Bergerêt J. (1994), La violenceet la vie, Payot & Rivages, Paris; Michaud Y. (1986), La violence, PUF, Coll. QSJ ?, 1998, p. 4.

26