Violences faites aux femmes

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Une anthropologue raconte le cas du Tchad !


Pourquoi les violences faites aux femmes au Tchad revêtent-elles une spécificité particulière ?


Car la nature et la forme des violences exercées contre les femmes sont "spectaculaires" et raffinées parfois dans leur ampleur. Les actes de violence ou de torture commis à l’encontre des femmes et des fillettes tchadiennes sont peu connus ou mal connus. Elles interrogent en tout cas sur des pratiques toujours en cours au 21ème siècle.
Le fonds culturel n’a guère évolué. La criminalisation des actes de cruauté envers les femmes et les fillettes est largement passée sous silence par des communautés enchâssées dans les normes et les tabous. C’est peu de dire que les hommes se taisent et que la justice ferme les yeux, n’engageant aucune véritable pénalisation de ces violences, en dépit des lois internationales et des lois internes au pays.
La société toute entière y trouverait-elle son compte ? Pourtant la destruction physique et morale des femmes et des fillettes, rétives à une culture qui soumet la femme au pouvoir des hommes, à la tradition et à la religion, porte atteinte très directement à l’avenir d’un pays, à son tissu social et économique.

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EAN13 9791034807284
Langue Français

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Violences faites aux femmes
— Une anthropologue au Tchad —






















Joëlle KERL-KOCHANSKI



Violences faites aux femmes
— Une anthropologue au Tchad —

Récit/témoignage


Couverture : Maïka



Publié dans la Collection Electrons Libres,






© Evidence Editions 2018




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À ma maman,
pour toutes les violences qu’elle a subies, elle aussi…



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PRÉAMBULE



J’ai choisi de bâtir ce récit-témoignage avec la distanciation professionnelle de l’anthropologue,
c’est-àdire avec le plus d’observations et le moins d’analyse possible. On dit volontiers des anthropologues qu’ils
dressent « une barrière d’étanchéité » entre eux et l’objet de leur recherche, autrement dit qu’ils donnent de
l’objet une représentation la plus dèle possible, une représentation objective : c’est la part des témoignages
directs, transmis par les personnes interrogées. J’ai cependant introduit, ici ou là, lorsqu’il m’a semblé
personnellement utile de le faire, ma part de subjectivité, donnant quelquefois — je l’avoue — la primauté à
mes états de conscience du moment. Je ne pense d’ailleurs pas que subjectivité et objectivité soient des
notions antipodiques, mais qu’elles se complètent.
Je n’ai pas pu décrire toutes les situations où la femme subit des violences, elles sont trop nombreuses, je
me suis contentée de saisir sur le vif les plus importantes, à mon sens. Même les situations que j’ai pu
observer et que je décris demanderaient à être a nées, étayées à l’aide de statistiques, de photos. J’ai voulu
décrire les choses le plus simplement possible, pour qu’elles soient immédiatement accessibles au lecteur, que
ce ne soit pas une « épreuve » intellectuelle pour lui.
La description des situations de violence et la dénonciation des inerties coupables n’étaient pas mon seul
but en réalisant ce projet d’écriture. J’ai souhaité mettre en évidence les fondements culturels, contraires aux
droits humains les plus élémentaires, caractéristiques de certaines cultures. Mon but était de mettre en garde
contre les dangers que peut représenter la di- usion de ces traits. Le courant anthropologique appelé
« di- usionnisme » postule en e- et que les contacts directs ou indirects entre les sociétés entraînent
mécaniquement des phénomènes de di- usion. Cela veut tout simplement dire que les populations
allochtones (« venues d’ailleurs ») vont marquer, de leur empreinte culturelle et sociale, les cultures
contactées. La di- usion d’e- ets socioculturels s’e- ectue donc, soit à travers les migrations de populations,
soit par des contacts prolongés entre sociétés voisines. Les cultures allochtones peuvent parfois véhiculer des
traditions et coutumes comportant des atteintes graves à la dignité humaine et aux droits humains.
Si toutes les cultures sont égales en valeur (comment pourrait-on démontrer l’ i n é g a l i t é des valeurs sans
disposer d’une norme), certaines coutumes culturelles peuvent cependant porter préjudice à des sociétés peu
attentives, naïves ou passives, tant il est vrai que la culture s’impose rarement à notre pensée consciente. En
e- et, le « conditionnement » culturel induit des réactions tellement automatiques chez un individu, et les
changements dans une culture donnée étant si rares sur la longueur du temps, que l’on peut considérer, sans
guère se tromper, que la culture est quelque chose de totalement extérieur à l’homme, imprimée au plus
profond de son inconscient, qu’à ce titre elle le dépasse, le domine et modèle ses actes, ses pensées et sa
destinée.
Le fait que la culture soit stable n’empêche pas qu’elle soit parcourue de dynamiques et donc capable de
manifester des changements continus et constants.

J’ai également souhaité que ce récit-témoignage soit mis à l’épreuve de quelques textes de loi en vigueur au
Tchad ou de conventions internationales, pour mieux donner à comprendre l’immobilisme étatique ou le%
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retard dans l’application des textes concernant les femmes. Cependant, force est de reconnaître, au risque de
donner une image « vertueuse » des régimes politiques de ces États démocratiquement fragiles, que l’on n’a
jamais marié les llettes prépubères dans l’Italie fasciste, dans l’Allemagne nazie ou le Chili de Pinochet.
L’inégalité de genre serait donc plutôt un phénomène civilisationnel ou culturel qu’un phénomène politique.
J’ajoute, par souci d’honnêteté intellectuelle, qu’il faut tout de même saluer les progrès réalisés dans la
lutte contre le mariage des enfants et les mutilations génitales, même si ces progrès sont très ténus.
En n, il était important, en conscience, de parler du cas des hommes maltraités par des femmes, ou par
d’autres hommes. Ces cas existent, au-delà de ce que l’on peut imaginer. Je souhaite qu’ils béné cient,
comme les femmes, du droit applicable notamment en matière de torture.

Joëlle Kerl-Kochanski – 26 novembre 2017

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Malgré la rati cation par la plupart des États africains des instruments internationaux et régionaux de
protection des droits des femmes, tels que la Convention sur l’élimination de toutes les formes de
discrimination à l’égard des femmes (CEDEF), son Protocole facultatif, ou le Protocole de Maputo, leurs
dispositions ne sont, dans leur majorité, pas respectées en raison d’un manque de transposition en droit
interne et de mise en œuvre e ective. Sur le continent, les femmes se heurtent encore trop souvent à des
conceptions et attitudes stéréotypées, des normes et pratiques discriminatoires et des violences qui les
empêchent de jouir pleinement de leurs droits. Les di, cultés d’accès à une justice e, cace, indépendante et
impartiale conjuguées à l’inaction des pouvoirs publics et à l’absence de sanction des auteurs des crimes, y
compris lorsqu’une législation protectrice existe contribuent à créer une culture d’impunité qui favorise la
banalisation et la répétition des violences à l’égard des femmes.
Fédération internationale des droits de l’homme — 2016


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INTRODUCTION



Françoise Héritier, récemment disparue, pensait déjà que le rapport entre les sexes était le premier
problème politique majeur. Toutes les formes de domination ont pris naissance sur ce socle, c’est la raison
pour laquelle on peut évoquer le rapport entre les sexes, c’est-à-dire la domination de l’homme sur la femme,
comme la première grande question politique. Autre point important : la domination de l’homme sur la
femme n’est pas une question de nature, comme il est possible de le croire, mais une question de culture, car
c’est l’homme et lui seul qui a décidé de s’approprier la femme – dans toute son acception – et d’en être le
maître, sous prétexte – originellement –, d’en assurer la protection.
Car il faut bien l’admettre : le sexe féminin n’aurait pas été « corpulencé » pour a ronter les grands
prédateurs ou les forces de la nature, la femme étant moins lourde et moins puissante que le mâle, et plus
fragile physiquement que l’homme, en règle générale. Il est donc admis qu’elle se soit placée naturellement
sous la domination d’un partenaire plus grand et plus fort qu’elle. Dans l’ordre des mammifères, on ne trouve
aucune di érence de taille entre mâle et femelle, comme cela existe chez les hominidés. Et pourtant, toutes
les femelles des espèces du règne animal ont eu à combattre pour leur survie.
Si la di érence de taille chez les hominidés mâle et femelle est une singularité dans l’ordre des
mammifères, il faut donc en conclure qu’elle a été acquise. Au départ, la nécessité était sans doute liée à la
protection des femelles et, par-delà, de la progéniture. On peut constater que, tout au long des âges et encore
jusqu’à nos jours, dans certaines parties du monde et même parfois dans nos civilisations modernes, les
sociétés ont donné aux rejetons mâles l’accès aux protéines et non aux 4lles, par une sélection voulue, les
mâles devant avoir beaucoup d’énergie. Pourtant, les femmes auraient eu besoin de beaucoup plus de
protéines que les hommes, puisque ce sont elles qui portent les enfants. La plupart des sociétés humaines ont
prospéré sur ce modèle. On sait maintenant que c’est une erreur.
Sans doute en raison de cette supériorité corporelle, l’omniprésence du rapport inégalitaire
hommefemme s’est-elle manifestée en tous lieux de la planète, et dès les premiers temps de l’humanité, pour perdurer
jusqu’à nos jours. Au tout début, l’homme aurait compris que seul le corps de la femme pouvait produire des
enfants et que son propre corps à lui ne pouvait pas produire ses 4ls. La femme était la matrice qui hébergeait
ses 4ls. Pour autant, c’est lui et lui seul, le mâle, qui pouvait transmettre la semence fertilisante, autrement dit
« mettre les enfants dans la femme ». La femme n’était donc qu’un réceptacle, qu’une matrice qu’il fallait
protéger, et protéger, c’est « prendre le dessus ».
Il apparaît donc que l’homme est devenu propriétaire du ventre de la femme et de son utérus dès l’aube
des temps. Depuis lors, elle est sous son entière dépendance ainsi que toute la sphère domestique
intrinsèquement liée à elle. C’est ainsi que la femme a été privée de son corps, de sa liberté et que le rôle
assigné pour elle, dès l’origine, est celui de la servitude et de la soumission à l’homme.
Simone de Beauvoir a dit : « On ne naît pas femme, on le devient. » Cette citation est tout à fait
appropriée dans le contexte du Tchad, où la femme doit, au quotidien, réa: rmer son existence, même si ce
sont elles qui sont – comme dans beaucoup de pays – les principaux rouages de la société, c’est-à-dire ses
organes vitaux. Qu’est-ce que veut dire ici « a: rmer son existence » ? C’est tout simplement avoir, chaquejour, à demander le droit de sortir, le droit de visiter telle ou telle personne, le droit de se soigner, le droit de
pouvoir être éduquée, le droit de s’exprimer, parce que, chaque jour, il faut remettre cette demande sur la
table. La société tchadienne est profondément machiste et phallocrate.

***

La domination de l’homme sur la femme est malheureusement encore présente dans la pensée collective
des pays de l’hémisphère Nord, même si celle-ci touche plus à la question de l’égalité femme/homme qu’à un
éventuel statut d’infériorité/supériorité biologique et social. Pourtant, des blocages s’opèrent encore ici ou là,
notamment dans le comportement verbal et non verbal des hommes à l’égard des femmes, et le récit qui suit
en est la preuve. Édith est chimiste de profession, elle dirige un laboratoire. Un jour, Édith doit se rendre
dans une autre section de l’entreprise pour assister à une conférence. Dans la salle de conférence, les
chimistes présents sont déjà nombreux, tous des hommes ; curieusement, Édith est la seule femme au milieu
de cet aréopage masculin. Avec ses collègues, elle vient à la rencontre du directeur de la section, pour le saluer.
Le directeur de cette section n’aime pas les femmes. Peu importe, pensera-t-on, ce n’est pas le sujet… Bref, le
directeur salue donc chacun des chimistes par une poignée de main. Mais surprise, et de taille, en
s’approchant d’Édith, il lui donne une poignée de main assortie d’un « bonjour Monsieur » devant tous les
hommes présents. Une déEagration. Sans doute tous plus ébahis les uns que les autres, aucun de ces hommes
ne dit mot, mais au contraire, se fait petit, tout petit. Inimaginable dans un milieu aussi « cérébré » de voir
que, pour certains hommes comme ce grand responsable ponti4ant, la femme n’est toujours qu’une
« femelle » c’est-à-dire un être dévolu aux devoirs de la maison ou aux exigences conjugales, en tout cas
impropre à occuper un poste de responsable d’un laboratoire de chimie.
Parce qu’au fond, qu’a voulu dire cet homme en donnant, devant tout le monde, un « bonjour
Monsieur » à la femme devant lui, son alter ego scienti4que, si ce n’est pour lui signi4er qu’à ses yeux la
femme n’existe pas, en tout cas pas dans ce milieu professionnel dévolu aux hommes, et qu’elle n’est donc
qu’une usurpatrice ?

Ce contre-exemple – et d’autres du même type – m’a amenée à me poser la question sur les avancées
réelles de l’égalité entre les sexes, au XXIe siècle, dans notre hémisphère dit technologiquement avancé. Je
postule que cette avancée se réalise bien sûr, comment pourrait-on a: rmer le contraire ? Mais dans cette
marche en avant, on constate cependant des résistances et des écueils : inégalités de salaire, répartition sexuée
du travail, discriminations à l’embauche, dans la formation, surcharges de travail, pertes de responsabilités au
pro4t des hommes. La pauvreté se conjugue, en outre, de plus en plus au féminin, avec des femmes seules ou
seules avec enfants, des femmes dormant à même le trottoir, obligées de faire la queue dans les magasins
sociaux pour pouvoir se nourrir. Tous ces aspects de la réalité quotidienne contribuent à ampli4er la
marginalisation de la femme dans sa dépendance et son développement, dans la prise en charge des enfants,
et ce, à l’opposé des principes universels des droits de la femme et des droits de l’homme en général, tels que
l’expose la Déclaration universelle des droits de l’homme.

En dépit de l’analyse ci-dessus, on peut a: rmer tout de même que l’avancée des siècles a été probante
pour la question des droits de la femme et ce, presque dans toutes les régions du monde. Mais la domination
masculine est toujours vivace et très tangible dans les pays du Sud, et là, elle concerne les notions d’égalité des
sexes, mais aussi d’autonomie de la femme, de place dans la société, de place au travail, de droits spéci4ques ausein de la famille, de droits à la possession des terres, de droits successoraux, entre autres. Mais par-dessus ces
considérations sociétales, il en est une qui transcende toutes les autres, c’est la domination sociale de
l’homme qui ouvre des droits totaux sur la femme dans nombre de sociétés des pays de l’hémisphère Sud.
Nous n’irions pas jusqu’à dire que le droit de mort existe, les constitutions de la plupart des pays
condamnent les meurtriers, mais certaines violences conduisent très directement à la mort comme les sévices
corporels, la traite humaine et l’esclavage, les brimades lors de certains rituels, toutes ces situations existant
au Tchad.
Il est une raison majeure à cette domination mâle, c’est le statut et le rôle que la tradition patriarcale
millénaire a impulsés et impulse toujours dans tout le système socioculturel des sociétés. Autrement dit,
l’importance accordée par les enfants au sexe masculin est en lien direct avec la nature patriarcale, tel est le cas
des sociétés tchadiennes. C’est l’homme qui participe à la reproduction de la société sur le plan génétique,
c’est sur lui que repose l’existence même de la société au plan culturel.

***

Pour mettre mon lecteur en appétit de lecture, je livre ici, un dernier exemple d’une forme d’arrogance
masculine, véritable violence morale. Cet exemple me concerne en propre, je l’ai vécu très récemment :
« RIEN… », c’est par ce mot-là que mon collègue tchadien – pourtant sous mes ordres – m’accueille ce
jour de mai 2017 sur notre lieu de réunion de travail, dans la ville de Laï, en Tandjilé. Mais le mot ayant tout
de même un contexte plus large, le voici : « Tu connais ton travail et on t’apprécie, mais rappelle-toi la chose
suivante : tu es une femme, c’est-à-dire RIEN, chez nous, tu n’es RIEN. » Brutalement, je sens ma sensibilité
à Eeur de peau, car c’est bien ce ressort qui a été touché. Je demande à mon jeune collègue de répéter les mots
qu’il vient de prononcer, tout à fait incongrus dans un cadre professionnel, d’autant que je connais à peine
mon coéquipier : « Tu sais, chez nous, les femmes n’existent pas, elles obéissent, mais ne sois pas inquiète, je
te le dis en toute amitié. » Je comprends spontanément que le : « en toute amitié » est d’un registre
purement conventionnel et au demeurant très hypocrite. Qu’à cela ne tienne, je suis ici pour travailler et je
me fiche de ce que je viens d’entendre. Je sais déjà de longue date que, comme dans maints autres pays du Sud,
la femme ici, au Tchad, n’est RIEN. Mon jeune collègue avait juste cru « utile de m’informer » de ce que je
savais déjà.
Il me semble donc qu’à ce moment-là, je n’ai rien rétorqué de signi4ant, j’ai simplement donné le change
par une phrase terriblement anodine qui ne voulait pas dire grand-chose sur le coup : « nous verrons
bien… », histoire de ne pas baisser la tête et surtout les bras, car le travail qui m’attendait allait être di: cile,
tant par l’épreuve de la pression humaine qu’il m’a été donné de ressentir dans ce pays, que par la chaleur très
intense en ces mois de mai à juillet : de 45 à 52 degrés. Il fallait donc pouvoir débuter sereinement cette
expertise.

Jeune femme de Laï/Tandjilé – Photo J. Kerl-Kochanski

« La femme tchadienne est valeureuse et généreuse. Elle est patriote et engagée. Elle est responsable et
d’une dignité insoupçonnable. Elle mérite l’admiration et la reconnaissance de la nation. »

Rimadjibaye Nadjinanga,

Secrétaire général de l’Association des jeunes pour le renouveau et le progrès du Salamat (région du
Tchad)