Visions brèves

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289 pages

Description

Mardi 4 février 1902. — Nous prenons à une heure et demie le train international Paris-Rome-Naples, composé de trois vastes wagons Pullmann, qui établit entre la France et l’Italie une communication permanente des plus rapides. Il fait froid, mais le train est bien chauffé. Nous traversons, confortablement installés, les monceaux de neige qui ouatent la vallée de la Maurienne, et, à Modane. nous atteignons l’entrée du tunnel du Mont-Cenis, où nous nous engouffrons à minuit.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Date de parution 12 avril 2016
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EAN13 9782346058532
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Langue Français

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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

L’auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduction et de traduction en France et dans tous les pays étrangers, y compris la Suède et la Norvège.

 

Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur (section de la librairie) en mars 1904.

Edmond Radet

Visions brèves

Notes d'art et de voyage en Italie

A MA CHÈRE FEMME

AVANT-PROPOS

Nous n’avons pas la prétention d’avoir découvert l’Italie ; encore moins d’écrire un traité complet de l’art italien. Ces simples notes, recueillies au jour le jour, au cours d’une tournée rapide à travers la Péninsule, ont paru, à des amis bienveillants, offrir quelque intérêt et mériter d’arriver jusqu’au public.

Si le lecteur voulait bien les en croire sur parole et s’il pouvait, en parcourant à son tour nos notes de voyage, y rencontrer quelque renseignement utile ou quelque rappel de douce émotion d’art éprouvée par lui-même, notre témérité se trouverait expliquée, et en même temps, nous osons l’espérer, pardonnée.

Le Guérinet, octobre 1903.

E.R.
Architecte.

ROME

GÊNES — PISE

Mardi 4 février 1902. — Nous prenons à une heure et demie le train international Paris-Rome-Naples, composé de trois vastes wagons Pullmann, qui établit entre la France et l’Italie une communication permanente des plus rapides. Il fait froid, mais le train est bien chauffé. Nous traversons, confortablement installés, les monceaux de neige qui ouatent la vallée de la Maurienne, et, à Modane. nous atteignons l’entrée du tunnel du Mont-Cenis, où nous nous engouffrons à minuit.

 

Mercredi 5 février. — Au matin, nous sommes en gare de Turin, et nous voyons se lever le soleil d’Italie, radieux et chaud, éclairant le ciel, d’un fin bleu lavé : c’est délicieux, après le ciel gris du Nord que nous venons de quitter. Nous passons à Alexandrie ; à Novi, nous abandonnons la plaine lombarde et, par une gorge bordée de hautes collines, nous arrivons à Gênes à huit heures et demie du matin. Nous descendons à l’hôtel Continental des étrangers : il est en réparation, mal placé dans une petite rue et nous offre sa cuisine médiocre. Mais nous sommes vite consolés, car le temps est magnifique. Le soleil brille maintenant dans tout son éclat. Il inonde de lumière Gênes la superbe, la bien nommée, qui étage ses monuments et ses maisons dans un grand cirque de collines, au pied duquel s’étend la nappe bleue et argent de la Méditerranée. C’est un spectacle féerique et un passage si brusque du climat du Nord au climat du Midi, que nous croyons rêver. Gênes a gardé de sa splendeur passée une série de palais curieux. Les principaux sont groupés dans une rue étroite qui s’appelle successivement via Garibaldi et via Nuova. Leur lourde et massive architecture du quinzième au dix-septième siècle, couronnée par de classiques et monumentales corniches, couvre d’ombre l’étroite voie qui laisse à peine le reculement nécessaire pour lever les yeux jusqu’aux combles. A citer cependant le Palais Municipal, autrefois Doria-Tursi, avec son large escalier conduisant à a cour intérieure, bien dessiné par Rocco Lurago, et le palais Rosso ou Brignole-Sale, dont la dernière héritière fut la duchesse de Galliera, qui le légua à la ville.

A San Lorenzo, la cathédrale, nous voyons apparaître pour la première fois le style gothique lombard avec ses assises de marbre noir et blanc et son portail du douzième siècle, imité de l’architecture du Nord.

Nous nous engageons sur les quais, où règne la plus grande activité, le long des bassins encombrés de bateaux de tout tonnage, et nous allons voir la villa Doria, dont les beaux jardins, qui montent sur la colline, ont été fâcheusement coupés par le chemin de fer. Un escalier monumental et une énorme niche abritant une statue d’Hercule (il gigante) semblent contempler avec tristesse, de l’autre côté de la voie ferrée qui les a séparés, le palais Doria, sa jolie cour avec une loggia à arcades, les charmants parterres entourant une fontaine où se dresse la statue du grand amiral André Doria en Neptune. Tout cet ensemble descendait autrefois de la colline à la mer. Le chemin de fer, les quais, les docks, avec leur utilitarisme implacable, ont tout mutilé à jamais... A l’intérieur du palais, le grand vestibule, l’escalier et la galerie ont été décorés, à la manière des loges de Raphaël, par Perino del Vaga, son élève. Tout cela est un peu abandonné, un peu délabré et la famille Doria, qui habite Rome, y a emporté ses objets d’art. Nous les y retrouverons.

Du haut du phare, nous admirons encore le radieux panorama de la ville : à notre gauche, la riviera di ponente qui déroule ses enchantements jusqu’à Nice ; à notre droite, la riviera di levante, qui les continue jusqu’à la Spezzia. De ce côté, sur la plus haute colline couronnée par la ville, se dresse l’église de Santa Maria di Carignano, en style de la haute Renaissance, réduction de Saint-Pierre de Rome, à laquelle l’architecte Alessi a heureusement conservé la forme de la croix latine. Du porche, une vue splendide sur la ville et la baie.

Le soleil baisse ; nous prenons une voiture et nous gagnons, par la jolie route Circonvallazione a Mare, le fond d’une gorge resserrée où dort le Campo Santo. L’ensemble du vallon recueilli où s’étagent des tombes fleuries, des grands escaliers, des colonnades monumentales, coupées de touffes de noirs cyprès, est d’un bel effet aux feux rougis du soleil couchant. Mais il ne faudrait pas entrer ; il ne faudrait pas contempler l’art italien moderne, lamentable et déchu qui souligne la mort d’œuvres macabres et grotesques...

 

Jeudi6 février. — Nous quittons Gênes à midi et demi. Nous suivons la riviera di levante. dont la verdoyante végétation, les belles montagnes. les profondes vallées creusées entre deux caps plongeant au loin dans la mer. nous rappellent la Corniche de Monaco. Du milieu des orangers et des citronniers chargés de fruits d’or, des lauriers et des chênes verts, apparaissent successivement, se mirant dans l’azur de la mer, Nervi. Santa Margarita, délicieuse rivale de Menton et de San Remo, Rapallo, Sestri. au delà de laquelle les montagnes nous abandonnent et se retirent dans les terres. Le soleil se voile juste au moment où la route devient monotone, au long des grèves rocheuses. Voici la Spezzia, le grand port militaire d’Italie : dans les eaux calmes de l’immense rade, les puissantes silhouettes des cuirassés de la flotte italienne. Nous arrivons à Pise à 6 heures. Les nuages d’un gris sale courent très bas. La pluie tombe. Le Grand-Hôtel sur l’Arno qui roule ses eaux limoneuses sous la bourrasque est vide et renfrogné, l’hôte grognon... et nous aussi ! Malgré le mauvais temps, nous faisons un tour par la ville, après le dîner. Bien italienne la vieille cité pisane, avec ses étroites rues bordées d’arcades basses, qui plongent les boutiques dans la pénombre et la fraîcheur et abritent les désœuvrés, drapés dans leurs grands manteaux gris ou oranges. Ils flânent nombreux, malgré l’ouragan.

 

Vendredi 7 février. — Le temps reste pluvieux, mais l’atmosphère est argentée et enveloppe d’une teinte douce et sévère les quatre monuments gothiques, si particuliers, qui font la gloire de Pise. Ils nous apparaissent tout à coup groupés, solitaires, dans un angle des vieux remparts. Nous restons là émus, en contemplation devant « le coin de marbre, où le Dôme, le Baptistère, la Tour penchée et le Campo Santo, reposent silencieusement comme de belles créatures mortes ». ainsi que l’écrivait si bien Taine. Autour d’eux, nulle trace d’édifice moderne : c’est un ensemble unique, véritable et complète évocation du passé. L’aspect extérieur des trois premiers monuments, du moyen âge, nous fixe tout de suite sur les points de départ très différents de notre art du Nord et de l’art italien. Celui-ci s’affirme, comme l’art antique romain, par la richesse et la coloration des matériaux. C’est Byzance et l’Orient s’ajoutant à la tradition romaine, l’art national, naturellement, en Italie ; tandis que notre art français médiéval, bien personnel et tout autre, trouve sa beauté dans les proportions et l’appareillage très étudié de la pierre nue. Ici, les lignes ; là, le coloris. En France, la décoration accusant la construction. En Italie, le squelette du monument revêtu d’une somptueuse marquetterie. Les deux arts sont parallèles, mais absolument distincts. C’est là un point capital qu’il ne faut jamais perdre de vue, aussi bien pour la Renaissance que pour le moyen âge. si l’on veut rendre à chacun des deux arts la justice qui lui est due.

La Cathédrale, la Tour penchée, le Baptistère, des douzième, treizième et quatorzième siècles, donnent, à Pise, une idée claire de ces principes. Leurs ingénieuses arcatures légères et ajourées, leurs imbrications de marbres colorés, la patine exquise qui les recouvre dégagent un charme irrésistible. Signalons la curieuse particularité de la coupole de la cathédrale qui, pour la première fois, couronne la croisée du transept d’une basilique chrétienne. L’intérieur du Baptistère est enrichi par l’admirable chaire de Nicolas Pisano, curieux mélange de gothique et de principes romains, qui dès le treizième siècle annonce la Renaissance. Le Campo Santo, dû à son fils, Giovanni Pisano, nous montre encore les découpures du treizième siècle, enfermées dans l’arc en plein cintre. Sur les murs, les superbes fresques de Benozzo Gozzoli, bien détériorées en maints endroits. Ce qu’il en reste suffit à justifier notre admiration devant la première manifestation qui s’offre à nous de l’art créateur, au quinzième siècle, du génie toscan.

Quelle invention, quelles somptueuses compositions dans Abraham et Loth, roi de Sodome, dans les scènes de la Tour de Babel, la Vigne et les Enfants de Noé, le Départ de Cham ! Quelle noblesse dans les attitudes, quelle pureté de lignes dans les draperies, quelle richesse décorative dans les ensembles ! Quels admirables artistes que ces quattrocentistes, qui ont tout inventé et qui ont créé l’art de la peinture ! — En suivant l’Arno, pour rentrer à l’hôtel, nous rencontrons la délicieuse chapelle de Santa Maria della spina, reliquaire en marbre blanc, orfèvrerie du quatorzième siècle. Sur l’autel, un groupe plein de grâce, la Vierge et l’Enfant, entourés de saints, de Nino Pisano. La pluie menace encore, nous fuyons notre hôte grognon et courons déjeuner à la gare, où nous retrouvons l’excellent express Paris-Rome-Naples. Le train est bondé ; nous nous casons, non sans peine, dans un compartiment où un vieil Anglais, correct et poli. s’empresse de ranger ses innombrables colis pour nous rendre, dit-il. « la place plus confortable ». Sa fille est dans le compartiment voisin avec sa femme de chambre... et une cage contenant deux serins. Ils vont d’une traite de Londres à Palerme. Mais le père voyage dans le wagon d’à côté. ce qui se comprend !

De Pise à Rome, nous traversons le mélancolique pays des Maremmes. maigres forêts et marécages, empire de la malaria aux premiers effluves du printemps. A notre gauche, au lointain, court la chaîne des montagnes sabines. couvertes de neige. A droite, nous touchons de temps en temps la mer et d’assez près pour apercevoir le pic de Piombino, le cap de Castiglione, la ligne indécise de l’île d’Elbe, le mont Argentario. Le jour baisse ; voici Civitta Vecchia, Mais la nuit est close lorsque nous débarquons au seuil de la Ville Éternelle où, grâce à Dieu, le chemin de fer ne pénètre pas. Il est sept heures et demie : nous n’avons rien vu, que la via del Tritone où nous descendons à l’hôtel Marini. près de la place Colonna, et du Corso, en plein milieu des vieux quartiers de Rome. Il est bien placé et convenable.

 

Samedi 8 février. — Rome !... Nous sommes à Rome sans y croire !... Quel prestige garde cette ville. l’Urbs par excellence, dont nous avons rêvé si longtemps !... Nous nous demandions si la désillusion ne nous guettait pas. Quelle erreur ! Rome ne va pas tarder à nous prendre tout entiers et toutes les réticences vont s’évanouir à mesure que nous en prendrons possession. Déchue de sa grandeur antique, de sa splendeur pontificale, elle n’en reste pas moins la Ville Éternelle, où la triple attraction de l’art antique, de l’art chrétien primitif et de l’art somptueux de l’épanouissement papal fait vivre l’artiste dans une atmosphère d’émotions très hautes et en même temps très variées. C’est bien toujours la « cité de l’âme », comme l’appelait Byron.

Nous commençons notre pèlerinage artistique dès huit heures du matin ; nous le poursuivrons jusqu’au soir, et cela chaque jour, sans défaillance, grâce au beau temps qui va nous favoriser et à l’intérêt constant qui nous fera oublier la fatigue.

La place Colonna, qui coupe en deux le Corso, est le centre de la ville active. Au milieu se dresse la colonne de Marc-Aurèle, dont les bas-reliefs racontent les guerres de cet empereur. Elle a été restaurée par le pape Sixte-Quint qui l’a surmontée d’une statue de saint Paul... Dès le premier pas, nous avons sous les yeux un des innombrables exemples de la pénétration de la Rome moderne dans la Rome antique. Nous suivons le Corso, rue étroite, mais très animée et qui était, de la place de Venise à la place del Popolo, l’unique artère de la vie luxueuse et commerçante, avant le percement des larges voies banales créées depuis l’occupation de la Maison de Savoie. Nous atteignons la place d’Espagne, charmante et pittoresque avec son grand escalier à balustres qui monte, en se contournant, jusqu’à la façade baroque de la Trinité-des-Monts. Sur les marches s’étagent les éventaires chatoyants des marchandes de fleurs. Partout, des modèles, hommes, femmes et enfants, en costumes classiques de paysans de la campagne de Rome, qui attendent le peintre. Notre première visite est pour le couvent de la rue San-Sebastiano toute proche, où réside le Maître général des dominicains, le R.P. F * * *, à qui j’ai eu l’honneur d’être présenté à Paris. Il est malade et nous sommes reçus par le Père B * * *, son secrétaire, qui nous promet, en son nom, de solliciter pour nous une audience du Saint-Père.

De là nous gagnons le couvent de Sainte-Marie-Majeure, où réside le Père T * * *, supérieur du collège des Pénitenciers apostoliques, auquel nous avons été recommandés. Nous sommes cordialement accueillis par un vieillard alerte, très ouvert, très instruit, qui parle un français très pur et qui veut nous montrer lui-même sa basilique, où il nous guide en archéologue averti.

Sainte-Marie-Majeure est une des plus belles églises de Rome et compte au nombre de ce qu’on appelle les sept basiliques ou premiers grands sanctuaires de la Rome chrétienne. Bien placée sur la hauteur de l’Esquilin, le chevet de l’église domine de haut la place de l’Esquilin et son obélisque antique. La façade principale, sur la place Sainte-Marie-Majeure, est de style baroque et, comme dans maintes églises de Rome, cache derrière un somptueux décor l’édifice primitif. On retrouve encore celui-ci à l’intérieur, dans la magnifique nef du douzième siècle bordée de quarante-deux belles colonnes antiques, d’un superbe aspect. On la retrouve aussi dans les curieuses mosaïques bien conservées du cinquième siècle, autour du chœur. Un riche soffite à caissons de bois sculpté et doré, dû à Giuliano da San Gallo, nous montre un des beaux et fréquents exemples de ce genre de décoration, rajoutée après coup pour masquer les charpentes des vieilles basiliques. A la croisée du transept, deux grandes chapelles : à droite, la chapelle Sixtine, demandée par Sixte-Quint à l’architecte Fontana ; à gauche, la chapelle Borghèse, sépulture de cette famille, où dorment les papes Paul V et Clément VIII. Toutes deux sont d’une grande richesse et couronnées de coupoles.

Mais, dès ce premier jour, nous voulons voir Saint-Pierre... Nous y courons, en quelques étapes. Nous passons devant le Panthéon d’Agrippa, que nous reverrons. Nous traversons la place Navone, qui occupe l’emplacement du cirque de Domitien, si amusante avec ses fontaines, ses obélisques et ses églises, évocation intacte de la Rome des papes. Nous nous arrêtons à Saint-Louis-des-Français, notre église nationale, consacrée en 1589. A l’intérieur. de belles peintures du Dominiquin (la Vie de sainte Cécile) et des monuments à Claude Lorrain, au peintre Guérin. à l’archéologue Agincourt, etc., qui nous ramènent au pays de France. En sortant, nous longeons le palais Madama, de style du dix-septième siècle et dont le nom rappelle Marguerite de Parme, fille naturelle de Charles-Quint : c’est actuellement le palais du Sénat.

Bientôt nous franchissons le Tibre ; nous passons au pied du fameux château Saint-Ange. l’ancien tombeau colossal d’Hadrien. transformé en forteresses par les tyrans de Rome, puis par les papes, et Saint-Pierre nous apparaît avec sa place solennelle, bordée par les portiques du Bernin et son obélisque. avec son dôme immense accompagné de deux autres plus petits. L’aspect général est grandiose, imposant. Mais il ne tarde pas à s’amoindrir, à mesure que l’on avance vers le porche de la basilique. Michel-Ange avait projeté Saint-Pierre en forme de croix grecque, précédée d’un simple portique. Son génie l’avait averti qu’en faisant la nef courte, son dôme colossal, apparaissant posé sur une sorte de socle, donnerait tout son effet. Après sa mort. Paul V eut la malencontreuse idée de faire prolonger la nef en croix latine et de confier ces travaux à Maderna, qui y ajouta une immense et haute façade, percée de baies diverses et sans caractère religieux. De ce fait, dès l’entrée de la grande place, le tambour et le dôme disparaissent et l’on se trouve en présence d’un palais colossal et non plus d’une église.

Nous entrons. La première impression est l’étonnement. C’est majestueux, de proportions immenses, d’une richesse de décoration sans pareille et cependant on reste froid. C’est là le temple de Jéhova, tout puissant et triomphant. Ce n’est pas la demeure idéale du Christ si admirablement résolue dans nos cathédrales gothiques, où les âmes et la prière montent vers le ciel, guidées par les belles envolées des lignes verticales qui se perdent dans la pénombre des voûtes. Plus tard, nous reviendrons souvent à Saint-Pierre ; nous y trouverons un intérêt d’art captivant en l’examinant dans tous ses détails. Aujourd’hui nous voulons rester sur le coup de foudre de la première visite. Nous revenons par la jolie place del Popolo qui, avec ses quatre églises à coupoles, son obélisque, sa porte ancienne et ses rampes verdoyantes gravissant le Pincio, reste un des charmes de Rome.

 

Dimanche 9 février. — Le secrétaire général des dominicains, le Père B * * *, nous prévient qu’on célèbre ce matin, à l’église Santa-Maria del Popolo, les obsèques du cardinal Sciasca. Cérémonie très simple, mais où assistent, en grands costumes, tous les chefs des Ordres religieux. La variété de couleur des robes des moines. l’absence totale de tentures noires, même sur le cercueil, drapé de rouge et d’or. donnent à l’ensemble un aspect de Te Deum. Et cet aspect est voulu : c’est la glorification de la délivrance de l’âme pieuse, plutôt que les obsèques du corps qui veut être indiquée ici. Ce qui contribue encore à élever les âmes des spectateurs au-dessus de toute idée de matière, ce sont les admirables chants grégoriens qu’exécutent les trente chanteurs de la chapelle Sixtine, dirigés, depuis de longues années, par le célèbre maestro Mustapha. Sans accompagnement et impeccables, les voix pures des soprani montent sans effort et s’égrènent, dans une sonorité céleste, sur le fond des basses en pédales d’orgue. C’est d’une émotion très intense et très religieuse. Nous avons droit de nous féliciter de notre bonne fortune, car il est rare d’entendre la chapelle du pape en dehors du Vatican et le grand âge du Saint-Père rend les cérémonies solennelles de moins en moins fréquentes.

Quel cadre aussi que cette charmante église de Santa-Maria del Popolo ! Dans ce style facile, d’un décor un peu maniéré. mais si attrayant, de la première Renaissance, elle s’élève sur l’emplacement du tombeau des Domitiens et de Néron. L’intérieur est devenu baroque par les additions du Bernin ; mais les chapelles nous montrent d’élégants tombeaux du quinzième siècle, qui ont fait disparaître à jamais les traces des Césars et qui révèlent toute la grâce inventive d’un Mino da Fiesole ou d’un André Sansovino, ou le génie décoratif d’un Raphaël affirmé par la gracieuse chapelle à coupole des Chigi.

Au sortir de l’église, nous montons les rampes du Pincio d’où nous contemplons Rome, noyée dans la brume argentée du matin. Puis, passant devant la villa Médicis, nous regagnons la place d’Espagne par l’escalier contourné de la Trinité-des-Monts.