//img.uscri.be/pth/fe0348b92bc0fbcb3ed8141d4f61757c2dafd14f
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 3,49 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : MOBI - EPUB

sans DRM

Voyage agricole dans la vallée du Nil

De
362 pages

Impressions de voyage d’Alexandrie au Caire. — Description d’Alexandrie. — Les Grands moulins français. — Cimetière arabe. — Collège Sainte-Catherine. — Système colonial français, allemands, anglais. — Le Caire. — Les Derviches. — Excursion de Memphis et de Sakkara. — Musée de Gizé. — Les Pyramides. — Le Sphinx.

Avant de parler de l’Égypte et de son agriculture, je me permettrai dans ce premier chapitre de rapporter mes impressions de voyage et de décrire les principales excursions que j’ai faites aux environs du Caire.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


Voir plus Voir moins
Illustration

À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

A. Rayer

Voyage agricole dans la vallée du Nil

PRÉFACE

L’Égypte n’est pas seulement un pays intéressant à visiter pour les savants et les archéologues, c’est aussi l’un des plus fertiles de la terre et bien digne d’attirer l’attention des agronomes de tous les pays. Il existe certainement en Europe des terrains aussi productifs que le sol égyptien ; mais nulle part on ne rencontre un fleuve comparable au Nil et une végétation semblable à celle que j’ai admirée au mois de janvier dans la Basse-Égypte.

Chez nous, la nature sommeille pendant l’hiver et ne se réveille qu’au printemps sous l’influence d’un climat plus doux. La puisssnce productive du sol est limitée par la température et les saisons ; le cultivateur ne peut guère compter que sur une récolte annuelle. En Égypte, partout où existent les irrigations perennes, c’est-à-dire les irrigations par canaux, la végétation ne subit aucun arrêt ; l’abaissement de température n’est jamais suffisant pour former obstacle aux fonctions de la végétation. Ce limon produit sans cesse, et les plantes arrivent plus rapidement à maturité que sous les climats tempérés. Le blé semé en novembre est récolté en mai ; le maïs occupe le sol de quatre-vingt-dix à cent jours.

La terre, à peine dépouillée de sa récolte, est en semencée à nouveau sans aucun délai. Cette puissance de production, qui permet de faire plusieurs récoltes par an sur le même champ, constitue la principale richesse de ce merveilleux pays et bouleverse totalement le système de nos assolements.

Le voyageur parti de France, alors que toute végétation a disparu, que la neige couvre la campagne et que la bise souffle avec violence, est tout surpris de se trouver, en arrivant en Égypte, au milieu de plaines verdoyantes où paît tranquillement un nombreux bétail. La transition est brusque ; il suffit de quelques jours de traversée pour passer rapidement des durs frimas de l’hiver aux belles journées de printemps. Ajoutez à ce tableau les charmes de l’Orient, un climat splendide, un ciel toujours bleu, dès effets admirables de lumière et un mélange confus de peuples les plus divers, et vous aurez une idée du magnifique spectacle qui se déroulait à mes yeux pendant que je visitais la vallée du Nil.

C’est sous l’impression de ce spectacle indescriptible qu’un écrivain de mérite, Maxime Du Camp, donnait à son ami Théophile Gautier les conseils suivants :

« Crois-moi, lorsque l’ennui de nos froids pays alanguira ton coeur ; lorsque tu voudras entrer en communication directe avec la nature et boire amplement à la source des choses, traverse la Méditerranée, débarque sur la vieille terre d’Égypte, remonte et descends le Nil pacifique, admire ses ruines, enivre-toi de ses paysages, écoute les chants merveilleux qu’il murmure aux oreilles de ceux qui savent le comprendre, marche hardiment dans la solitude des déserts : tu te sentiras alors plus jeune, plus ardent, plus fécond et tu amasseras dans ta mémoire des souvenirs qui ne s’épuiseront jamais. »

Aujourd’hui, avec la facilité et la rapidité des voies de communications, des milliers de touristes accourus des quatre coins du monde débarquent chaque hiver à Alexandrie, se dirigent vers le Caire, et remontent le Nil jusqu’à la première cataracte, soit en chemin de fer, soit en bateau, pour visiter ces monuments anciens que l’esprit humain ne se lasse pas d’admirer. Oui, certes, ces excursions laissent des souvenirs inaltérables dans la mémoire des voyageurs. Moi-même je n’ai pu résister à un pareil entraînement ; j’ai dû, à mon arrivée au Caire, consacrer quelques jours à visiter ces ruines imposantes et ces monuments gigantesques qui nous apparaissent dans le lointain de l’histoire ancienne comme le véritable berceau de la civilisation. Mais, il faut bien le dire, à côté de toutes ces merveilles qui font la joie des touristes et le bonheur des savants, l’agriculture de la vallée du Nil offre un sujet d’études inépuisable pour les agronomes. Le Nil, ce fleuve extraordinaire dont dépendent l’existence et la richesse de l’Égypte, a été décrit jusque dans ses moindres détails par des ingénieurs célèbres.

Ses crues périodiques, les irrigations qui en découlent, ont fait l’objet d’importants travaux qu’on ne peut se dispenser de consulter quand on étudie la production agricole de ce pays. Mais si les documents abondent sur ces deux questions capitales, le Nil et les irrigations, il n’en est pas tout à fait de même pour les autres parties qui traitent de l’agriculture proprement dite. On ne rencontre plus les nombreux détails et l’esprit de suite que nous avons observés plus haut. Ce sont des communications diverses, des publications rapides, ou des études spéciales sur dès sujets différents. Les questions d’économie rurale, qui sont, pour ainsi dire, connexes avec l’agriculture d’un pays, sont délaissées, et le plan d’ensemble fait totalement défaut. C’est pour combler cette lacune que j’ai publié cette étude sur l’Agriculture de la vallée du Nil.

Dans ce travail, j’ai suivi la production agricole dans tous ses détails : j’ai décrit successivement le territoire de l’Égypte, le climat, la population agricole, le Nil, les irrigations, le bétail, la production végétale les grandes cultures industrielles, telles que la Daïra Sanieh et les Domaines de l’État égyptien qui font l’étonnement de tous les agriculteurs étrangers. Quittant l’agriculture et passant à l’économie rurale, j’ai étudié le commerce, l’industrie, la constitution de la propriété foncière, les impôts, les différents modes de culture, etc.

J’ai commencé par reproduire les faits tels qu’ils se présentaient à moi, ou tels qu’ils m’étaient signalés par les personnes compétentes qui me renseignaient et m’entouraient. Tantôt j’ai essayé d’établir des comparaisons entre l’agriculture égyptienne et celle des climats tempérés ; tantôt j’ai fait ressortir les différences qui existent entre ces divers pays.

Ces différences, elles sont parfois étonnantes pour un Européen. Le Nil par exemple, atteint le point culminant de sa crue sous l’influence des pluies tropicales et des ravinements des montagnes de l’Abyssinie en septembre, tandis que nos fleuves débordent pendant l’hiver ; le bétail pâture au mois de janvier et vit en stabulation pendant l’été, époque des plus fortes chaleurs, où se consomment les provisions entassées dans les greniers et les magasins.

J’ai visité l’Algérie et la Tunisie après avoir étudié l’Égypte, pensant trouver certaines analogies dans la culture, le bétail, etc., entre ces différents pays du nord de l’Afrique ; mon espoir a été complètement déçu.

Si ces populations ont la même religion et pratiquent la polygamie, elles n’ont ni les mêmes mœurs, ni les mêmes besoins : les unes sont nomades, avides d’espace et de liberté ; les autres sédentaires, douces, obéissantes. Quand parfois je les compare entre elles, c’est pour en montrer les divergences profondes : autant le fellah est travailleur, attaché au sol qu’il cultive ; autant le kammès est paresseux, vindicatif et nomade. Un seul lien commun les unit : le vol et le mensonge.

Pendant mon séjour en Égypte j’ai fait de fréquentes excursions dans la campagne ; j’ai recueilli de nombreuses notes écrites au jour le jour, portant l’empreinte de mes premières impressions.

Je me suis arrêté dans les villages, cherchant à pénétrer sous bonne escorte dans les maisons de fellahs toujours difficilement accessibles aux étrangers, pour en connaître l’intérieur, les moeurs, le genre de vie. Des chefs de culture, des ingénieurs m’ont prêté leur concours bienveillant dans ces excursions ; quelquefois l’administration de la Daïra Sanieh mettait un interprète à ma disposition pour questionner les cheicks ou les ouvriers. Mais tout cela était insuffisant pour traiter une question aussi vaste que celle que je m’étais imposée. J’ai dû analyser de nombreux documents qui m’ont été fournis par différentes administrations du Caire ; consulter des travaux antérieurs et spéciaux, dont j’ai cité les auteurs à mesure qu’ils se présentaient sous ma plume. Je me suis arrêté d’une façon toute particulière sur l’œuvre admirable de la mission française envoyée en Égypte par Bonaparte ; par elle j’ai pu établir dans certains chapitres des comparaisons du plus haut intérêt sur l’agriculture égytienne il y a cent ans avec celle d’aujourd’hui, et mesurer ainsi les transformations et les progrès accomplis dans la vallée du Nil, entre ces deux époques.

Il est facile de visiter l’Égypte en touriste ; de parcourir les itinéraires tracés par les agences, où tout est prévu, depuis Alexandrie jusqu’à la première cataracte. J’ajouterai même que c’est lé voyage le plus attrayant qu’on puisse faire, et que chaque année de nombreux voyageurs l’exécutent sans fatigue et sans danger ; mais aussitôt qu’on s’éloigne de la ligne tracée, qu’on abandonne les villes principales où l’Européen trouve dans les hôtels son confortable ordinaire pour s’enfoncer dans la campagne, les difficultés surgissent de toutes parts et deviennent insurmontables.

Si j’ai pu accomplir ce voyage agricole dans la vallée du Nil d’une façon utile et profitable, sans trop d’obstacles, je le dois aux administrateurs français des Domaines de l’État égyptien et de la Daïra Sanieh. Aussi je m’empresse d’adresser mes plus sincères remerciements à M. Boutron et à M. Gay-Lussac qui, par leur bienveillant accueil et leurs précieuses recommandations, m’ont facilité des excursions qui sans eux eussent été impossibles.

J’adresse également un souvenir reconnaissant à M. Piot, vétérinaire en chef des Domaines de l’État égyptien, qui m’a accompagné dans mes excursions du Delta et communiqué une étude manuscrite sur le bétail égyptien et le fellah, dont j’ai tiré le plus grand profit, avec sa permission ; à M. Souter, qui m’a fait visiter à Korachieh l’installation des postes électriques pour actionner les pompes d’irrigation à l’aide de la force transmise à distance ; à M. Gellé, auteur d’une notice sur le coton, que j’ai consultée avec intéret ; à M. Audebeau, qui m’a fourni de nombreux renseignements sur le barrage du Caire et les irrigations ; à MM. Scurman et Perrichon, directeurs des sucreries de la Daïra Sanieh qui, sur la recommandation de M. Gay-Lussac, m’ont offert une généreuse hospitalité pendant mon séjour dans la Haute-Égypte et donné des explications détaillées sur le fonctionnement des usines, la fabrication du sucre et la culture de la canne.

C’est principalement loin de la patrie, au milieu d’un pays inconnu rempli d’éléments les plus divers, qu’on apprécie tout le prix de pareils services. Aussi je ne saurais trop remercier ces personnes bienveillantes et sympathiques qui, tout en me réservant le meilleur accueil, m’ont fortement aidé dans l’accomplissement de ma tâche.

Provins, le 20 décembre 1901.

POIDS, MESURES ET MONNAIES ÉGYPTIENNES

Illustration

POIDS AGRICOLES.

Une charge de chameau appelée Hemleh vaut 247 kilogrammes.

CHAPITRE I

Impressions de voyage d’Alexandrie au Caire. — Description d’Alexandrie. — Les Grands moulins français. — Cimetière arabe. — Collège Sainte-Catherine. — Système colonial français, allemands, anglais. — Le Caire. — Les Derviches. — Excursion de Memphis et de Sakkara. — Musée de Gizé. — Les Pyramides. — Le Sphinx.

Avant de parler de l’Égypte et de son agriculture, je me permettrai dans ce premier chapitre de rapporter mes impressions de voyage et de décrire les principales excursions que j’ai faites aux environs du Caire. Le lecteur pourra ainsi avoir quelques connaissances des mœurs de ces populations arabes, qui peuplent les bords du Nil, du paysage merveilleux qui enveloppe la campagne ; des monuments antiques et de toutes les richesses artistiques qu’on rencontre à chaque pas sur ce vieux sol des Pharaons.

Je m’embarque à Marseille le 17 février sur le Congo, bateau des Messageries Maritimes, directement à destination d’Alexandrie. Après une traversée de cinq jours faite dans des conditions assez calmes, sans avoir eu trop à souffrir du mal de mer, je débarque le matin au milieu d’une cohue de portefaix de toutes les nations qui se précipitent pour décharger nos bagages. Le ciel est gris, le temps humide ; du vieux port on aperçoit le palais khédivial, grande construction blanche avec ses volets verts, sans goût ni architecture, enveloppé d’une brume grisâtre. Mais bientôt, en entrant dans la ville, le soleil apparaît, et l’on ressent avec plaisir les effets d’un climat printanier.

Alexandrie, bâtie sur une presqu’île qui s’avance doucement dans la mer, est une ville de 320 000 habitants, la seconde de l’Égypte par sa population. Si elle n’est pas la capitale, puisque le vice-roi réside au Caire, elle est du moins le grand centre des affaires. Elle possède une Cour d’appel et son port est l’un des plus considérables de la Méditerranée. C’est là aussi que les grandes maisons de banque, que les courtiers de toutes sortes, que les entrepreneurs de commerce, les exportateurs se sont établis. D’immenses fortunes se sont faites, et l’on y voit briller un grand luxe plus européen qu’oriental.

On mène la vie largement à Alexandrie, les colonies européennes sont pleines d’entrain, et procurent des distractions charmantes aux voyageurs qui recherchent la gaîté et les plaisirs mondains. Peu de villes possèdent d’aussi jolies femmes. La sortie de la messe catholique et de la messe grecque sont célèbres, on loue des chaises pour assister au défilé presque interminable de visages d’une perfection accomplie. Les Grecques surtout sont admirables, leurs yeux ont un éclat incomparable. Le teint mat de leur visage fait ressortir la beauté de leur type que le moindre fard gâterait. Cette ville riche et commerçante est d’une intarissable gatté. Les bals, les soirées, le théâtre, les parties de campagne s’y renouvellent sans cesse. Tous ces plaisirs en rendent le séjour très attrayant. Alexandrie est certainement la ville d’Egypte ou il se traite le plus d’affaires et où l’on s’amuse le mieux, dit M. Gabriel Charmes, dans son livre sur le Caire.

Cette vie fastueuse rappelle l’existence de Cléopâtre et d’Antoine, que le bon Plutarque lui-même, tout moraliste qu’il fût, ne raconte pas sans émotion. Quoiqu’à demi Européenne, la ville d’Alexandrie donne cependant un avant-goût fidèle de l’Orient. Les rues principales bien percées et pavées de larges dalles sont remplies de monde et de voitures. Je m’arrête sur le trottoir pour voir défiler devant moi cette multitude d’Arabes, d’Européens, de Turcs, de Nègres, d’Indiens, de Nubiens, de Soudanais, etc. Tout cela grouille, s’agite et bruit dans un étrange tumulte de sons et de couleurs. La langue arabe, avec ses sons rauques et durs, contribue certainement à produire cette impression tapageuse. Dans la rue, je cause avec un Égyptien qui, dans une phrase, me place deux mots d’arabe, quatre mots de français et deux mots d’Anglais. C’est un cocher, je lui dis de me conduire au Consulat français, où je dépose ma carte.

A déjeuner, je retrouve deux jeunes ménages anglais qui étaient sur le bateau le Congo, pendant la traversée de Marseille à Alexandrie, J’apprends qu’ils vont faire leur voyage de noces en Égypte et qu’ils ont l’intention, si la chaleur n’est pas trop forte, de remonter le Nil jusqu’à la seconde cataracte. De Londres à la seconde cataracte du Nil on compte 5000 kilomètres environ ; total du voyage, 10000 kilomètres. Voilà qui dépasse de beaucoup les promenades du Havre, de Nice ou des bords du Rhin, que nous avons l’habitude de faire en pareilles circonstances.

Une foule très animée remplit les rues, la population est en réjouissance, les Arabes viennent de terminer leur carême et fêtent ce que l’on appelle chez les chrétiens la Pâque.

Le carême est très pénible pour l’Arabe qui, avec son fanatisme bien connu, l’observe strictement. La loi de Mahomet interdit à tout musulman, pendant quarante jours, de boire, de manger et de fumer depuis le lever jusqu’au coucher du soleil. A la nuit tombante cette défense sévère est suspendue. Devant les cafés une foule nombreuse se groupe autour des conteurs ambulants, et beaucoup de croyants se rassemblent dans les mosquées. La nuit qui précède le 27 du mois passe pour être sacrée, car le Coran y aurait été envoyé du Ciel à Mahomet. Pendant cette nuit, les Anges descendent bénir les mortels, les portes du ciel sont ouvertes et toutes les prières sont exaucées. Malgré ce jeûne sévère rien ne chôme ; le travail continue mais il faut voir dans quelles conditions ! Les ouvriers sont exténués quand arrive la fin du Ramadan ; alors c’est une fête indescriptible, les bureaux de tabac sont envahis, chacun se paie de beaux habits neufs. Dans les quartiers européens, des chars costumés circulent dans les rues, escortés de musiques bruyantes ; on lance des confetti ou des haricots à la figure des passants, des paillasses ou des charlatans débitent leurs boniments en pleine rue ; le soir les quartiers arabes sont illuminés et présentent une animation extraordinaire et tapageuse jusqu’à la pointe du jour.

Dans l’après-midi je me rends au Consulat français, et je suis introduit immédiatement auprès de M. Girard, homme fort aimable mais un peu froid au premier abord. La glace est vite rompue et pendant deux heures nous causons de l’Égypte au point de vue commercial, agricole et industriel ; puis il me remet des lettres de recommandation pour le président de la chambre de commerce d’Alexandrie, la Société des moulins français et plusieurs grands industriels ; elles me réservent le meilleur accueil, auprès de ces notabilités qui se sont empressées de m’être utile et de me fournir tous les renseignements que je désirai. En rentrant à l’hôtel, le portier m’annonce qu’il y a quelqu’un qui me demande au salon ; je reconnais un frère de la doctrine chrétienne dont j’avais fait la connaissance sur le bateau, qui vient m’inviter à assister à une soirée récréative donnée par les élèves du collège Sainte-Catherine.

J’accepte avec plaisir, et là je me trouve au milieu de la haute société européenne d’Alexandrie. Je passe agréablement ma soirée, on joue quelques pièces de théâtre très amusantes, une musique excellente prête son concours aux jeunes artistes. Je suis étonné et ravi de me voir à pareille fête, si loin de mon pays, et j’en exprime toute ma reconnaissance au supérieur de ce grand établissement scolaire que je dois visiter le lendemain dans tous ses détails.

Les grands moulins français d’Alexandrie étaient autrefois une industrie très prospère. Ils donnaient jusqu’à 15 p. 100 de dividende aux actionnaires ; aujourd’hui ils versent difficilement 3 p. 100 et encore grâce à un gros fond de réserve. Le système protectionniste français a porté un coup fatal à la grande meunerie égyptienne, et je ne pense pas qu’elle puisse facilement s’en relever. Ces usines fabriquent de moins en moins et trouvent plus d’avantage à acheter des farines de Marseille pour les revendre, qu’à moudre les blés, russes ou égyptiens ; elles chôment la moitié du temps. Le directeur, avec qui je m’entretiens longuement, me dit qu’il y a actuellement sur le marché de Constantinople un stock de 50000 sacs de farine, provenance de Marseille et que, là aussi, la meunerie est dans une très mauvaise situation.

Sur quoi repose le privilège de la meunerie de Marseille ? Voici en quelques mots l’explication de cette concurrence : Sur 100 kilogs de blé écrasés à Marseille et blutés au type de 60 à 70, il reste un écart de 1 fr. 50 à 2 francs par 100 kilogs. C’est une sorte de boni de fabrication qui constitue une prime indirecte à l’exportation et qui permet de venir à Alexandrie, à Constantinople et sur tous les marchés levantins, concurrencer la meunerie locale. A cette cause principale viennent se joindre d’autres causes secondaires. La meunerie de Marseille vend aussi comme farine des résidus de mouture impropres à la consommation française ; ces résidus trouvent des débouchés faciles chez l’arabe égyptien qui, ayant de petits salaires, ne peut consommer que des produits bon marché et de qualité inférieure.

La société des moulins français possède cinq usines importantes, disséminées dans le Delta et la Haute-Égypte. Malheureusement, elles occupent toutes la même situation qui n’est pas très brillante comme on peut en juger par ce rapide aperçu. En outre de ces grands moulins français, il y en avait encore d’autres, mais peu à peu, ils disparaissent absolument écrasés par la concurrence étrangère.

Si la situation de la meunerie française n’est pas prospère, celle de l’Égypte est encore plus mauvaise, car cette industrie se voit dans la cruelle nécessité de restreindre considérablement sa fabrication faute de débouchés extérieurs.

D’ailleurs ce fait économique n’est pas particulier à l’Égypte ; j’ai visité, il y a quelques années, la ville de Buda-Pesth et une partie de la Hongrie, et là aussi j’ai constaté les mêmes souffrances et les mêmes doléances soulevées par les mêmes causes : les lois douanières et la trop grande production. C’est à Buda-Pesth que fut découverte et mise en pratique la mouture hongroise, qui se répandit rapidement dans le monde entier. Les premiers résultats furent merveilleux au point de vue financier, mais, comme il arrive souvent en pareil cas, celte prospérité fut de courte durée et, actuellement, la minoterie et la culture des céréales se débattent péniblement au milieu d’une crise sans issue. Il est facile de conclure de ces deux exemples, l’Egypte et la Hongrie, que les mêmes causes engendrent les mêmes effets sur n’importe quel point du globe, et qu’il n’est pas toujours aussi facile qu’on le croit généralement de combattre les lois économiques par des lois politiques, c’est-à-dire de lutter contre la concurrence étrangère par la protection.

Après avoir visité les moulins français qui se trouvent en dehors de la ville, à mon retour à Alexandrie, j’entre dans un cimetière arabe d’où s’échappent des clameurs semblables à celles qu’on peut entendre sur un champ de foire très animé.

J’assiste à la fête du beirâm ; les musulmans vont en foule au cimetière, déposer des palmes ou du basilic (herbe odoriférante) sur les tombes de leurs morts, et distribuer aux pauvres des aliments. A mon arrivée, des centaines de femmes assises à la turque sur de grands chariots, apportent des paniers remplis de fruits, de salades, de galettes de dourah. Une foule grouillante, remplit le champ du repos éternel. Des peintres font la toilette des morts, en barbouillant leurs tombes de couleurs vives et criardes. Des femmes accroupies autour des monuments, prient, chantent et mangent au milieu d’un tumulte infernal. Des cris aigus succèdent aux paroles plaintives, des familles abritées sous des tentes dressées pour la circonstance sont couchées autour des tombeaux et font la sieste après avoir prié et mangé. Des miséreux, des enfants à peine vêtus de quelques guenilles, ramassent les restes du repas des morts. Le cimetière est jonché de débris végétaux et d’ordures de toutes sortes qui exhalent une odeur désagréable.

Je sors de là avec une mauvaise impression, et ce n’est pas tout, car bientôt je me trouve en plein quartier arabe. Je vois des maisons bâties en terre, pauvres et misérables ; des rues étroites et puantes, remplies d’immondices en fermentation ; des boutiques malpropres ; des chaussées boueuses ; dans des terrains vagues, quelques animaux étiques rongés par la vermine. Triste tableau qui ne rappelle nullement les beautés de l’orient si vantées par certains écrivains français.

L’après-midi je vais au siège de la Chambre de commerce ; un secrétaire aimable me remet de nombreux documents sur le commerce et l’agriculture de l’Égypte ; puis je visite en détail le collège de Sainte-Catherine dirigé par les frères des Ecoles chrétiennes, dont la fondation remonte à 1853, et qui contient actuellement 700 élèves recrutés parmi les coptes et les colonies européennes d’Alexandrie.

L’installation est très confortable et n’a rien à envier à nos grands lycées de Paris. J’aurais beaucoup à dire sur l’influence de ces établissements scolaires ; ils sont les grands propagateurs de notre langue et, pour ainsi dire, de notre nationalité dans les pays lointains ; mais à quoi bon disserter plus longuement sur ce sujet, puisque l’Égypte est aux mains des Anglais, qui, chaque jour essaient de détruire notre influence par tous les moyens !

Et puis chez nous cette malheureuse question religieuse passionne tellement les esprits, qu’elle les rend aveugles et les empêche d’apprécier comme il convient les immenses services que de telles institutions rendent à la France dans les pays étrangers. L’Angleterre et l’Allemagne, comprennent tellement l’importance de cette question de l’enseignement qu’elles font tous leurs efforts pour ruiner notre influence de ce côté en empêchant le développement de ces établissements scolaires, qui n’ont qu’un but : instruire les populations et nous faire connaître et aimer d’elles en propageant notre langue. A notre avis, le gouvernement, dans l’intérêt de la France, devrait seconder de tous ses efforts, de pareils dévouements au lieu de les combattre plus ou moins ostensiblement.

En sortant du collège Sainte-Catherine, le frère Pascal, qui m’accompagne, désire me faire visiter leur maison de campagne qui se trouve aux environs d’Alexandrie. C’est une grande et superbe construction coquettement assise au milieu de vastes jardins, où les élèves viennent jouer deux fois par semaine, le jeudi et le dimanche. Les jardins immenses qui renferment à la fois l’utile et l’agréable sont peuplés d’arbres magnifiques et de plantations variées que je ne me lasse pas d’admirer. Je remarque des bananiers, des dattiers, des figuiers, des mandariniers, des caroubiers. Les caoutchoucs, si frêles et si petits dans nos appartements et nos serres, atteignent 15 à 20 mètres de hauteur. Nos essences forestières y végètent misérablement ; dans un coin du jardin, j’aperçois un petit chêne pédonculé, âgé de six ans, qui, malgré les soins les-plus empressés du jardinier, atteint à peine 50 centimètres de hauteur, la chaleur estivale est trop forte et l’évaporation trop grande pour ses feuilles caduques. De grands terrains sont réservés pour la culture des légumes qui servent à alimenter le personnel du collège Sainte-Catherine. La vigne rampe sur le sol ou grimpe sur les arbres avec une vigueur étonnante. Le frère gardien de la propriété a fait, l’année dernière, quelques bouteilles de vin avec des raisins de cette vigne, il tient beaucoup à me le faire goûter et nous levons nos verres à notre patrie, la France.

En me rendant au Caire, je voyage avec un médecin égyptien qui a fait ses études à la faculté de Paris ; il est très aimable et nous causons ensemble pendant tout le trajet qui est de trois heures et demie. « Nous, Égyptiens, me dit-il, nous aimons beaucoup la France, et aujourd’hui vous me voyez heureux de voyager avec un Français : vous me permettrez, j’espère, de vous demander ce qu’on pense là-bas de notre triste situation. » Et, d’une voix larmoyante, il ajoutait : « Quel malheur que la France nous ait abandonnés en 1882, jamais je ne l’aurais cru capable de cette faiblesse ! Que sortira-t-il de cette occupation anglaise et que deviendrons-nous par la suite ? » Je ne savais que répondre à toutes ces graves questions ; car, à voir ce qui se passe actuellement, je ne crois pas que l’Angleterre. se décide à abandonner l’Égypte. Elle poursuit un but manifeste, se créer un vaste empire africain partant d’Alexandrie pour aboutir au Cap et l’occupation de l’Égypte, devient de plus en plus nécessaire pour la réalisation de ce projet. Hélas, ces plaintes, ces récriminations, ces regrets, je devais les entendre souvent, et j’avoue franchement qu’avant mon départ, j’étais loin de soupçonner l’importance de cette question égyptienne et toutes les sympathies vivaces de ce beau pays pour la France. Comme beaucoup de Français, je m’intéressais trop peu aux questions coloniales et de politique étrangère ; aujourd’hui tout le monde le reconnaît, trop tard peut-être, qu’elles sont capitales dans le développement de la richesse du vieux monde. Aussi, pendant que nous suivons une politique de recueillement et d’hésitation, les Allemands et les Anglais, avec leur marine puissante, se partagent l’Afrique et l’Asie, sans s’occuper ni des traités, ni des engagements pris, ni même des réclamations des autres puissances. Ils ont besoin de débouchés et d’expansion pour leur commerce et leur industrie ; ils s’en créent dans les pays nouveaux ; ils savent coloniser et tirer bon parti de leurs colonies. Et, puisque incidemment, j’arrive à parler de la colonisation, je me permettrai d’établir une comparaison entre les différents systèmes d’exploitation coloniale employés par les grandes nations européennes.

Les colonies anglaises se suffisent et s’administrent elles-mêmes sous le contrôle d’un gouverneur qui dispose de la force armée. Ces colonies fournissent des matières premières qui sont travaillées sur place ou bien transportées par une puissante marine marchande en Angleterre où elles vont alimenter l’industrie nationale, puis elles sont réexportées par le commerce aux quatre coins du monde.

De là des transports maritimes considérables, une activité prodigieuse de l’industrie nationale et un développement commercial presque illimité. Depuis longtemps déjà le marché de Londres est le plus important du monde.

L’Allemagne, dont l’expansion coloniale date à peine de vingt-cinq ans, n’a pas une marine assez puissante ni des colonies assez nombreuses pour entretenir son activité nationale. Elle emploie le système des comptoirs pour étendre ses exportations et développer son industrie et son commerce. Ces comptoirs sont des maisons commerciales ou des agences disséminées un peu partout sur le globe qui permettent aux commerçants allemands de prendre contact avec les populations indigènes et d’écouler ainsi leurs marchandises. Il arrive fréquemment qu’avec ces comptoirs, les Allemands font une concurrence sérieuse aux commerçants anglais qui autrefois étaient les maîtres de la situation. En Égypte on constate fréquemment cette concurrence acharnée. Depuis quelques années, l’exportation allemande a considérablement augmenté au préjudice du commerce anglais. Il en est résulté une lutte ardente entre ces deux peuples sur le terrain économique et commercial.

La France possède de riches colonies ; malheureusement elle n’en tire pas tout le parti désirable. L’administration est trop centralisatrice, contient trop de fonctionnaires, les rouages administratifs sont trop compliqués et paralysent presque toujours les initiatives individuelles et les bonnes volontés. J’entendais dire récemment en haut lieu qu’il fallait envoyer des colons dans nos colonies, pour mettre les terrains en valeur. Ce serait peut-être vrai si nous avions un excédent de population, mais nous savons qu’il n’en est pas ainsi. On l’oublie trop, ou bien on ne le sait pas assez, la meilleure manière de tirer parti de nos colonies c’est le commerce, c’est la méthode anglaise ou allemande et il n’y en a pas d’autres. Tant que nous n’entrerons pas dans cette voie, nous ferons fausse route. Diminuons les fonctionnaires toujours trop nombreux, laissons la culture aux indigènes, au besoin, dirigeons-les dans la voie du progrès, mais n’immobilisons pas nos capitaux dans des entreprises stériles ou de trop longue haleine ou trop aléatoires. Faisons du commerce intelligemment, fabriquons des produits qui répondent aux besoins des populations que nous colonisons, vendons bon marché, fabriquons et exportons de la camelote si la camelote se vend. Ayons des agents, des représentants capables, connaissant bien les besoins du pays. Ouvrons des débouchés sur le continent colonial, contruisons des routes et des chemins de fer et nous ferons de la bonne colonisation qui enrichira à la fois les colonies et la mère patrie.

Je dois ajouter cependant que, si nous ne tirons pas le meilleur parti de nos colonies, il ne faut pas en faire retomber la faute entièrement sur l’administration. Évidemment je lui reconnais sa part de responsabilité, mais j’avoue que le caractère et le tempérament français se prètent mal à ce genre de vie et de commerce. Je dirai presque que si nous conquérons des colonies c’est beaucoup plus pour les autres que pour nous-mêmes. A l’heure actuelle le commerce de Madagascar est presque entièrement entre les mains des Anglais et des Allemands. C’est là certainement, une situation fâcheuse et regrettable, qu’on ne peut réformer que très lentement en poussant les jeunes générations dans la voie coloniale, au lieu de les lancer comme on le fait beaucoup trop dans les administrations et les carrières libérales de plus en plus encombrées.

Eu arrivant au Caire il est très difficile de s’arracher à toutes les merveilles qui vous entourent, et bien que mon voyage ait un caractère agricole, je consacre quelques jours à visiter cette ville et les curiosités des environs.