Voyage aux pays annexés

Voyage aux pays annexés

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Livres
498 pages

Description

Les annexés wendes. — Les chevaliers de l’ordre teutonique, premiers soldats prussiens. — L’Allemand, ennemi naturel du Slave. — Russes et Prussiens. — Les deux Russie. — Les rêves du panslavisme.

Au douzième siècle, l’Elbe servait encore de limite aux pays de race germanique ; au delà du fleuve, jusque sur les bords de la Sprée et de la Baltique, toute la contrée appartenait aux Wendes ou Slaves, race vaillante, laborieuse, qui y avait fondé des principautés et des villes commerçantes, dont la plus considérable, Branibor, donna plus tard son nom au Brandebourg.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Ajouté le 24 juin 2016
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EAN13 9782346080328
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Victor Tissot

Voyage aux pays annexés

Suite et fin du Voyage au pays des milliards

AUX ALSACIENS-LORRAINS

*
**

« Je crois en Dieu, je ne crois pas en la force. La justice seule est stable... Tous ces événements ne sont pas des résultats à accepter, mais de mauvais pas à franchir, à condition que chaque événement nous trouve chaque jour meilleurs et plus préparés. Voilà, mon père, ma confession politique. »

Lettre de la reine Louise de Prusse à son père, après les désastres de 1806.

PREMIÈRE PARTIE

EN PAYS WENDE. — LE HANOVRE

I

Les annexés wendes. — Les chevaliers de l’ordre teutonique, premiers soldats prussiens. — L’Allemand, ennemi naturel du Slave. — Russes et Prussiens. — Les deux Russie. — Les rêves du panslavisme.

Au douzième siècle, l’Elbe servait encore de limite aux pays de race germanique ; au delà du fleuve, jusque sur les bords de la Sprée et de la Baltique, toute la contrée appartenait aux Wendes ou Slaves, race vaillante, laborieuse, qui y avait fondé des principautés et des villes commerçantes, dont la plus considérable, Branibor, donna plus tard son nom au Brandebourg. Les Allemands qui, jusque-là, avaient été attirés par les richesses du Sud, et qui avaient émigré vers l’Italie, sentant à portée de la main un pays prospère et nouveau, refluèrent tout à coup de l’Ouest vers l’Est, et, après une lutte de trois siècles, finirent par rejeter les Slaves de l’autre côté de la Vistule. « Les scènes sanglantes dont cette contrée fut le théâtre, dit un historien allemand, ressemblent, par leur violence, leur perfidie et leur héroïsme, aux scènes qui ont souillé, trois cents ans plus tard, le sol de l’Amérique, quand les païens du Mexique et du Pérou furent soumis et christianisés par les Espagnols, et il faut avouer que ces luttes à outrance des païens slaves ont duré infiniment plus longtemps et ont coûté beaucoup plus de sang que celles des païens américains. »

Les chevaliers de l’ordre Teutonique avaient l’habitude de pendre les prisonniers aux arbres ; quelquefois aussi ils leur arrachaient les yeux, le nez et les oreilles. Ces traitements barbares provoquèrent de terribles représailles. Les chevaliers faits prisonniers par les Slaves étaient attachés sur leur cheval caparaçonné et poussés vivants dans la flamme des bûchers. Un prêtre allemand, qui était allé prêcher l’Évangile dans la commerçante cité de Vineta, à l’embouchure de l’Oder, fut saisi, jeté dans une barque sans voile et abandonné au vent de la mer. La population, rassemblée sur le rivage, lui criait : « Va-t-en prêcher ta religion aux poissons ! » Après le combat, les Allemands faisaient ranger les prisonniers slaves à la file et on les baptisait au moyen d’un jet de pompe, pendant que les prêtres récitaient la formule consacrée. Quand les chevaliers de l’ordre Teutonique prirent l’île fortifiée d’Œsel, sur la Baltique couverte de glaces qu’ils avaient traversée à pied sec, les Slaves restés vivants furent plongés de force dans l’eau glacée pour recevoir le baptême.

En 1872, à l’occasion du centième anniversaire du démembrement de la Pologne, l’empereur Guillaume se rendit à Marienburg, où s’élève encore le burg de Marie, l’ancien château des grands maîtres de l’ordre Teutonique ; c’est du haut de cette aire qu’ils dominaient sur les pays slaves. La fête attira plus de vingt mille personnes. On avait organisé une grande cavalcade historique. « On vit, dit un correspondant, passer dans les rues de Marienburg le casque pointu, les cottes de mailles, les manteaux blancs à croix noire des chevaliers teutoniques. C’est ce même casque pointu qui, avec quelques variantes, coiffe aujourd’hui l’armée prussienne ; ce sont les mêmes couleurs, noire et blanche, qui composent aujourd’hui le drapeau de la Prusse. »

Tous les biens des Wendes ou Slaves étaient confisqués au profit des colons allemands. « On traitait les anciens maîtres du pays, selon l’expression d’un chevalier, comme des outils qu’on brise et qu’on jette dès qu’ils sont usés et inutiles. » La moindre infraction aux lois était punie de mort. Aussi, les malheureux vaincus disaient-ils pour se consoler : « Nous allons bientôt mourir et entrer au ciel, où nous maltraiterons les Allemands comme ils nous maltraitent ici-bas. »

Le seul nom d’Allemand était l’injure la plus grave qui pût sortir d’une bouche slave. Aujourd’hui encore, en Russie, il n’y a pas d’insulte qui équivaille à celle de Kakoi Niémetz, « misérable Allemand1 ! » La dernière menace à laquelle recourt le seigneur moscovite contre un serviteur récalcitrant est celle-ci : « Je te donnerai aux Allemands. » On parle de la haine internationale des Italiens et des Espagnols ; mais je ne crois pas qu’elle soit aussi profonde qu’entre Slaves et Allemands. L’Allemand est l’ennemi naturel du Slave, qu’il a toujours opprimé. Après l’avoir chassé des bords de la Sprée, l’Allemand s’est emparé de la Livonie, de l’Esthonie, de la Courlande. Les Germains s’étaient donné pour mission de conquérir la Russie. On sait comment Iwan le Terrible les chassa de Novogorod et sauva l’empire. Sous Pierre le Grand, puis sous Catherine II, l’invasion allemande recommença, l’élément germanique s’infiltra partout, à la cour, dans l’administration, dans l’armée.

En 1837, l’Almanach impérial indiquait, sur six cents dignitaires supérieurs de l’empire, cent trente Allemands. « Si les Allemands n’étaient pas de caractère si souple, écrivait alors avec regret un historien prussien, M. Wilhelm Sticker, s’ils n’étaient pas toujours si disposés à penser en russe et à penser en français, s’ils n’étaient pas si indifférents aux intérêts de leur patrie et si oublieux de leur nationalité, on pourrait dire que les idées allemandes sont maîtresses de ce pays. Figurez-vous ce que deviendrait l’empire russe avec cent trente dignitaires anglais ! »

Les soixante mille Allemands que renferme aujourd’hui la population de Saint-Pétersbourg ne sont pas si dépouillés de leur nationalité que M. Sticker feint de le croire. Ils habitent un quartier commun, le Wassily-Ostrow ; ils ont conservé leurs mœurs allemandes, leur langue allemande, leur bonne foi allemande, leur pipe allemande et leur chasteté allemande ; chaque dimanche, on les trouve réunis dans leurs temples allemands ; ils ont leurs écoles allemandes, leur théâtre allemand, leurs brasseries et leurs clubs allemands, leurs journalistes prussiens et leurs journaux allemands.

L’antagonisme entre les deux races est moins visible dans l’intérieur de l’empire ; mais il se manifeste par des faits quotidiens sur les frontières. La Russie se sent là, sur les bords de la Vistule et de la Warthe, en droit de légitime défense. A cette « poussée vers l’est », (Drang gegen Osten), — c’est l’expression allemande consacrée, — la Russie résiste par mille petits moyens. On se rappelle qu’en 1830 elle ferma hermétiquement ses frontières du côté de la Prusse ; elle creusa des fossés, elle éleva des remblais, afin de bien marquer les limites entre les deux pays ; la garde de cette nouvelle muraille chinoise fut confiée à un triple cordon de cosaques et de strassniks ou hussards de frontières. Voyageurs et marchandises qui arrivaient d’Allemagne ne pouvaient pénétrer que par les villes douanières ; les Allemands qui entraient autrement étaient envoyés en Sibérie. Ces mesures vexatoires ont ruiné les provinces limitrophes, dont les débouchés se sont trouvés fermés.

Un homme d’État prussien, M.H. Temme, se trouvait un jour à Zamosc, ville frontière de la Lithuanie. Il raconte dans ses Mémoires que des douaniers venaient d’arrêter deux petites filles de quinze à seize ans qui avaient passé sur le territoire russe avec un panier de poissons. Les pauvres petites étaient à demi-mortes de frayeur.

  •  — Qu’allez-vous leur faire ? demanda M. Temme à un des douaniers.
  •  — Les envoyer en Sibérie.

« Je voulus plaider en leur faveur, dit M. Temme, mais tout fut inutile ; il ne me resta qu’à écrire au conseiller du cercle de Heidekrug, lieu d’origine des jeunes prisonnières. Ce magistrat les a-t-il réclamées ? Je ne l’ai jamais su. Que d’enfants disparaissent ainsi, sans que les autorités russes se donnent même la peine de prévenir les autorités prussiennes ! »

Dans les douanes russes, on traite les sujets allemands avec la politesse qu’on témoigne, dans les douanes allemandes, aux voyageurs français. On les place à la queue pour le visa des passe-ports, et la moindre infraction au règlement est punie de la prison ou de l’amende. Chaque semaine la chancellerie de Berlin reçoit des réclamations et des plaintes avec pièces à l’appui ; mais le terrible chancelier, qui emprisonne les évêques et les journalistes, se garde bien de dénoncer un fonctionnaire russe. Ce serait, au reste, du temps mal employé. J’ai vu moi-même, à la station de Memel, des douaniers saisir, comme objets de contrebande, les chapeaux neufs que portaient de jeunes Allemands qui se rendaient dans les provinces baltiques. Six jours auparavant, les mêmes douaniers ayant cru remarquer que les chemises de quelques dames allemandes étaient neuves, les avaient également confisquées sous le même prétexte. Les blondes voyageuses, compatriotes de M. de Bismarck, avaient dû continuer leur route sans autre enveloppe que leur robe de mousseline.

Il y a quelques semaines, un convoi funèbre allemand eut l’imprudence de franchir la frontière russe. Les douaniers arrivèrent au galop, dispersèrent le cortége, et le cercueil resta pendant plusieurs jours abandonné au milieu des champs.

En 1875, au mois de juin, des lettres des provinces limitrophes annonçaient que les soldats du czar, violant les frontières, se livraient à de véritables razzias de sujets prussiens pour les incorporer dans l’armée russe. L’opinion publique s’émut vivement en Allemagne ; le cabinet de Berlin réclama à Saint-Pétersbourg, et réussit enfin, au bout de six mois, à rendre un de ces malheureux à l’épouse éplorée, qui remplissait le village de Garznow de ses lamentations et de ses pleurs.

Immédiatement après la campagne de 1871, les cosaques de frontières arrêtaient huit jeunes Polonais originaires de la Prusse et fils d’émigrés devenus Allemands ; quelques-uns d’entre eux étaient décorés de l’ordre de la Croix de Fer. Ils furent incorporés dans l’armée du czar. où ils sont encore aujourd’hui. Le gouvernement prussien se borna à insérer une note au Moniteur officiel pour engager les jeunes officiers des provinces limitrophes à ne pas franchir les frontières russes.

Ces rapts de jeunes gens datent de loin. En 1845, un sous-officier de la garde du roi de Prusse, originaire de Tilsitt, ayant obtenu un congé pour venir voir ses parents, se perdit en se promenant dans un bois voisin de la frontière, où il fut tout à coup entouré par des Cosaques. On lui lia les poings et on le conduisit à Tamosyne, où il fut revêtu d’un uniforme de soldat russe et expédié dans une garnison de l’intérieur. Chaque fois qu’il s’avisait de protester et de déclarer à ses chefs qu’il appartenait à la garde du roi, à Berlin, on lui donnait le knout.

Pendant ce temps, on l’avait déclaré déserteur dans son régiment et exécuté en effigie à Potsdam.

Plusieurs années se passèrent. Le malheureux sous-officier, après avoir été en garnison dans la plupart des villes de l’empiré, avait été dirigé sur Saint-Pétersbourg au moment où le prince royal de Prusse (l’empereur Guillaume actuel) s’y trouvait en visite.

Une grande revue eut lieu à cette occasion.

Un moment avant le défilé, un soldat s’élance hors des rangs et se jette aux pieds du prince : « Je suis un ancien sous-officier de la garde, à Berlin, s’écrie-t-il ; j’ai été enlevé par les Cosaques. »

Le prince l’écoute et promet de demander sa liberté ; mais, dès que le pauvre sous-officier est rentré à la caserne, on l’envoie dans un autre régiment, en province. Il se pendit de désespoir.

L’an dernier, le ministre du commerce de Prusse, M. Achenbach, fit une tournée dans les provinces de l’Est pour s’assurer de visu si les faits reprochés aux Russes étaient exacts, et pour recueillir les renseignements nécessaires en vue d’un nouveau traité douanier entre les deux empires. Mais que de fois déjà la Prusse a réclamé la révision de l’ancien traité du 18 mars 1830, qui subsiste encore, malgré l’agrandissement de la Prusse et le nouveau prestige mêlé de crainte qu’elle exerce sur ses voisins. La Russie a toujours fait des promesses : la Prusse en attend encore l’exécution... sous les Tilleuls.

Ces faits, qui se renouvellent sans cesse, ont répandu la terreur parmi les populations des bords de la Vistule. Il y a peu de temps, la Gazette de Dantzig racontait que le bruit s’était répandu que l’empereur de Russie était venu en Allemagne pour acheter des enfants, afin d’en peupler son vaste empire. On disait que les maîtres d’école étaient chargés de les livrer aux agents du czar et qu’on leur payait une prime de deux thalers par tête. La Gazette de Dantzig ajoutait que beaucoup de parents, à cette nouvelle, coururent enfoncer les portes des écoles pour délivrer leurs enfants. La feuille prussienne citait à ce sujet une anecdote assez originale : Un instituteur du cercle de Karthaus, à qui les mères ne voulaient plus confier leurs fils, dit dans tout le village que le czar n’achetait que les enfants qui avaient des cheveux bleus et des yeux verts. Les bonnes gens crurent à cette bourde et renvoyèrent leurs enfants à l’école.

S’il faut en croire le même journal, il se serait trouvé un paysan moins crédule que les autres, qui aurait dit à son fils :

  •  — Mon petit, va à l’école sans crainte ; notre empereur se gardera bien de vendre ses futurs soldats.

Dans les provinces de la Baltique, où les Allemands forment le dixième de la population, les Russes les traitent un peu à la manière dont Albert l’Ours et les chevaliers teutoniques traitaient les Wendes. « Les Allemands sont ici partout l’objet d’une telle haine que je n’ose pas me risquer au delà de ma propriété, » écrivait à la Gazette d’Augsbourg, en 1863, un Prussien, intendant d’une grande terre. On dirait que les représailles continuent. Aussi, chaque année, publie-t-on, en Allemagne, quantité de brochures, et même de livres, sur les persécutions dont les Allemands sont victimes : les autorités moscovites sont accusées de convertir de force à la religion grecque les sectateurs de Luther.

Mais nous voilà bien loin des bords de la Sprée : il est temps d’y revenir. L’actualité est une pente glissante, et, au moment où l’alliance germano-russe est mise en question, les faits généralement ignorés qu’on vient de lire peuvent jeter quelque lumière. Lorsque en France nous parlons de la Russie, n’oublions pas qu’il y en a deux : l’une tout officielle et allemande, l’autre nationale et anti-allemande ; cette dernière est la vraie Russie, la Russie populaire, qui commence à redresser la tête, qui attend impatiemment son heure, et qui entraînera l’autre2.

Dans son Art de régner, Frédéric II dit à son neveu qu’il ne. doit point rougir de son humble origine, car les plus grandes monarchies ont commencé par une usurpation.

La Prusse, comme les « grandes monarchies, » est donc née d’une usurpation. Aujourd’hui, que le langage est plus poli, une usurpation s’appelle, je crois, une annexion.

Dans un travail ingénieux sur la race prussienne, M. de Quatrefages a cherché à établir que les Prussiens ne sont pas des Allemands. Il est parti de cette supposition que les anciens Wendes s’étaient germanisés et avaient enfin adopté les mœurs et la langue allemandes. Cette thèse pourrait peut-être se soutenir si la guerre que les Allemands firent aux Slaves n’eût pas été une guerre d’extermination, et si, maintenant encore, on ne retrouvait, à dix lieues de Berlin, dans la forêt de la Sprée et dans la Lusace, les débris de cette même population wende, avec ses coutumes, ses mœurs, sa vieille langue, son costume et ses chants nationaux. Les Wendes semblent s’être réfugiés au fond de ces sombres repaires pour échapper aux envahisseurs germaniques. Ils sont encore au nombre de quatre-vingt-quatorze mille ; ils se marient entre eux et ont conservé, profonde et vivace, leur haine contre l’Allemand.

Dans cette image d’un petit peuple qui se débat depuis des siècles entre les serres de l’aigle des Hohenzollern, il y a quelque chose de grandiose et d’épique. Quel exemple pour les annexés de date plus récente ! Six siècles de résistance et n’être pas terrassé !

« Le Slave, dans cinquante ans, disait M. Renan dans sa belle lettre à M. Strauss, — le Slave saura que c’est vous qui avez fait son nom synonyme d’ « esclave » ; il verra cette longue exploitation historique de sa race par la vôtre, et le nombre des Slaves est double du vôtre, et le Slave, comme le dragon de l’Apocalypse, dont la queue balaie la troisième partie des étoiles, traînera un jour après lui le troupeau de l’Asie eentrale, l’ancienne clientèle des Gengiskhan et des Tamerlan. Songez quel poids pèsera dans la balance du monde, le jour où la Bohême, la Moravie, la Croatie, la Servie, toutes les populations slaves de l’empire ottoman, sûrement destinées à l’affranchissement, races héroïques encore, toutes militaires et qui n’ont besoin que d’être commandées, se grouperont autour de ce grand conglomérat moscovite qui englobe déjà dans une langue slave tant d’éléments divers, et qui paraît bien le noyau désigné de la future unité slave, de même que la Macédoine, à peine grecque, le Piémont, à peine italien, la Prusse, à peine allemande, ont été le centre de formation de l’unité grecque, de l’unité italienne, de l’unité allemande. »

Je me sentais depuis longtemps attiré vers ces forêts tutélaires de la Spreewald et j’étais impatient d’en pénétrer les secrets mystérieux. Peut-être, pensais-je, me sera-t-il donné de rencontrer la belle Lerneboz, la princesse wende, fille des dieux, métamorphosée en fleur des bois, afin d’échapper aux cruels Germains ? Sa corolle est azurée comme le ciel, ses feuilles vertes comme l’espérance, son parfum enivrant ; elle est blottie sous les taillis, et elle attend, pour reprendre sa forme primitive, qu’un sauveur la découvre et la cueille. Elle deviendra alors la reine d’un vaste peuplé, et la race slave, ajoute la légende, subjuguera à son tour la race germanique3.

Combien durera encore cette attente déjà si longue de la belle au bois dormant ? Si l’on tient compte de tous les symptômes de vitalité qui se manifestent chez les peuples slaves, la petite fleur qui porte en elle les germes de la grande nation de l’avenir ne se fanera pas ; le jour, dans sa mélancolique cachette, elle doit rêver des rêves glorieux, et, la nuit, elle doit tressaillir dans cette terre slave qui l’entoure et qui s’émeut comme si les morts se réveillaient de leur sommeil.

II

En route pour la Spreewald. — Lubben. — Wendes et Allemands. — Les hommes. — Les femmes. — Entrée dans la forêt. — Le moulin de Kannow. — Embarquement. — La grande Mutnitza. — Apparition amoureuse. — Une pêche aux écrevisses. — La Gniela.

La dernière semaine de mon séjour à Berlin était arrivée, et comme j’avais décidé de la consacrer à des excursions aux environs, je pus enfin me mettre en route pour le pays des Wendes, la Spreewald, ou forêt de la Sprée. Je voulais explorer cette région en tous sens, au gré de ma fantaisie ; dans ce but, j’avais réduit mon bagage à sa plus simple expression, un — havre-sac. J’adore les voyages à pied ; ce sont les seuls que je comprenne et que je trouve charmants, parce qu’ils vous laissent votre initiative, votre liberté pleine et entière, votre personnalité. Vous n’êtes pas un colis entassé parmi d’autres colis ; vous n’avez pas de voisin qui vous parle pendant six heures consécutives des trois cheveux de M. de Bismarck, ni de voisine qui abaisse les stores de la fenêtre du wagon, sous prétexte de voir le paysage en ronflant ; vous n’avez surtout pas d’enfants qui grimpent sur vos genoux ou qui, au milieu de l’hilarité générale, se transforment subitement en source comme Aréthuse ou Cyane. Les prés ouverts et sans barrière jettent sous vos pas leur tapis moelleux et plein de douces senteurs ; vos stations sont celles que vous choisissez, à l’ombre du sapin ou du chêne, près de la source qui gazouille. Vous arrivez, le soir, à la petite auberge du village, au milieu de l’étonnement des oies et des gamins ; vous allumez votre pipe ; vous causez avec les paysans ; vous écoutez leurs récits et leurs légendes, et vous allez dormir d’un bon sommeil, jusqu’à ce que le coq chante la diane. Voilà ce qui s’appelle vraiment voyager, et voilà comme on voyageait jadis. Cette manière un peu plus lente de nos pères était la bonne ; et je crois que l’on gagnerait à y revenir.

Force me fut cependant de prendre le chemin de fer de Berlin à Lubben. Jusqu’à la forêt de la Sprée, là contrée n’est qu’un long et monotone désert de sable. Lubben, encore entourée d’anciennes fortifications, commande l’entrée de la Spreewald. La rivière lui passe galamment ses bras verdâtres autour de la taille et semble l’engager à la suivre dans la nuit des grands bois. Le château-fort, autrefois résidence du bailli de la Basse-Lusace, sert maintenant de tribunal, de bureau d’impôts et de grenier au sel. Lubben, dont l’annexion remonte au quatorzième siècle, est encore-aujourd’hui sous la surveillance d’une garnison prussienne. Les Wendes, relégués dans la vieille ville, s’obstinent à ne pas comprendre le bonheur d’appartenir au glorieux empire, et évitent, autant que possible, tout contact avec les Allemands. C’est à leurs anciens ennemis qu’ils doivent ce nom de Wendes, dérivé de Wand, qui signifie paroi, mur, parce qu’ils étaient sourds comme des murs chaque fois qu’un Germain leur adressait la parole.

Les Wendes sont plus moraux que les Allemands. Le vol est inconnu chez eux, et, dans les villages exclusivement wendes, on ne sait pas ce que c’est qu’une serrure. Leurs mœurs sont d’une grande pureté ; ils ont l’habitude de se marier entre eux, comme les juifs, et ils sont aussi hospitaliers que les Prussiens sont égoïstes et durs. Ils vivent de la pêche, de la chasse, de l’agriculture ; ce sont des travailleurs infatigables, d’une énergie et d’une persévérance extraordinaires. Si les terres sablonneuses et marécageuses du Brandebourg sont parsemées çà et là de quelques vertes oasis, c’est à eux que la Prusse en est redevable. Non-seulement on les reconnaît du premier coup d’œil à leur costume original, mais à leur type slave par excellence. Ils sont beaux, grands, souples ; des yeux noirs illuminent leur visage ouvert et naïf, et, quand ils sourient, ils montrent deux rangées de dents blanches comme l’ivoire.

Les femmes wendes sont dignes de ce peuple, qui a dû se plier sous le joug parce qu’il est plus faible, mais qui n’a jamais connu les honteuses capitulations et les lâches défaillances. Elles ont dans la démarche et dans la tournure cette fierté digne qui impose le respect au vainqueur. Vives, alertes, leurs grands yeux noirs ont des regards doux et profonds, et leur bouche, en s’ouvrant, laisse voir un écrin de perles. Leur chevelure retombe abondante, magnifique. Elles ont le poignet et le pied très-fins. Ces signes de grande race en font réellement une nation à part. La paysanne allemande rappelle la guenon1, la paysanne wende est presque une reine. « Cette race spirituelle, dit le marquis de Custine en parlant des Slaves, est trop fine de sa nature ; elle a le tact trop délicat pour se pouvoir confondre avec les peuples teutoniques. La lenteur, la lourdeur, la grossièreté, la timidité, la gaucherie sont antipathiques au génie des Slaves. Ils supporteraient mieux la vengeance et la tyrannie ; les vertus germaniques elles-mêmes sont odieuses aux Russes. »

Une grande partie de la population wende appartient à la religion grecque ; ils ont à Lubben leur église spéciale, dans laquelle le service et le sermon se font en langue slave.

Lubben doit son nom à Ljuba, déesse de l’amour, que les Wendes adoraient dans le petit bois de frênes et de bouleaux qui est à droite de la ville. Ce bois était peuplé de ludki, c’est-à-dire de nains, serviteurs de la déesse, qui venaient chercher de la nourriture pour elle jusque dans les habitations. Ces ludki, dit-on, ne pouvaient supporter le bruit des cloches ; quand elles sonnaient, ils se cachaient dans les cavernes. La statue de la déesse Ljuba couronnait une éminence ; on l’a transportée dans la tour de l’hôpital.

Je passai la nuit à Lubben, et le lendemain, au soleil levant, je partis pour Alt-Zauche, gros village sur la lisière de la Spreewald. Je suivis un délicieux petit sentier qui s’en allait coquettement à travers des pelouses piquées de fleurs et scintillantes de rosée. Là-bas, dans les arbres, les oiseaux chantaient et saluaient ma venue ; le soleil avait peigné sa chevelure de feu et mis son diadème d’or le plus brillant. Ce prologue matinal, avec illumination et chœurs, me montrait que, sur cette scène splendide, la nature fait bien les choses, et j’en conclus que je pouvais m’attendre à d’autres surprises.

A onze heures, j’arrivai à Alt-Zauche. On m’avait dit d’aller déjeuner au moulin de Kannow, en pleine forêt, où je trouverais une barque pour continuer mon expédition. Ces grands bois, dont la ligne verte se prolonge jusqu’à l’horizon, m’attiraient comme un aimant. Je traversai Alt-Zauche sans m’arrêter, et, dix minutes après, je faisais mon entrée dans la Spreewald.

La forêt s’ouvrait profonde, immense et silencieuse devant moi, car à cette heure, elle se reposait, elle faisait la sieste. Elle en avait le droit, elle qui était réveillée depuis trois heures du matin, et qui n’avait cessé un instant de chanter, de murmurer, de s’agiter.

Je m’enfonçai dans une majestueuse allée de chênes le long de laquelle coulait doucement, comme s’il avait peur de faire sortir la forêt de son sommeil, un cours d’eau d’une transparence de cristal. Ce bras de la Sprée porte le nom wende de Grobla. La rivière découpe trois cents canaux dans le tapis de mousse de la Spreewald, et fait de cette contrée étrange une véritable Venise champêtre. Pendant la belle saison, ces grandes voies aquatiques sont sillonnées en tous sens par des barques chargées de laboureurs, de bûcherons, de pêcheurs, et l’hiver c’est le patin, « l’acier ailé, » comme l’appellent les Wendes, qui remplace les gondoles paresseuses.

Le moulin de Kannow (c’est le nom du propriétaire) apparaît comme dans un décor d’opéra, au milieu des arbres qui l’encadrent, au bord de l’eau argentée qui fait harmonieusement tourner sa roue. On compte plus de deux cents moulins ainsi pittoresquement groupés ; mais, à l’encontre de ce qui se passe dans les opéras d’Offenbach, les filles wendes n’ont jamais jeté leurs bonnets par-dessus.

La meunière m’attendait sur le seuil. Après m’avoir introduit dans une petite chambre dont les bancs étaient fixés au mur :

  •  — Que puis-je vous servir ? me dit-elle.
  •  — Ce que vous avez.
  •  — J’ai des œufs, du poisson, du fromage.
  •  — C’est parfait.

Elle déploya une belle nappe blanche devant moi, me servit un verre de hallasch, liqueur qui se rapproche de l’eau-de-vie ; puis, sur ma demande, elle m’envoya un des garçons du moulin avec lequel je fis marché pour deux jours de navigation. C’était un beau jeune homme élancé, à la chevelure noire, à la barbe naissante, à l’air intelligent et décidé, un Wende pur sang. Il savait assez d’allemand pour que nous pussions nous entendre.

  •  — Tiens ta barque prête pour quatre heures, lui dis-je.
  •  — Elle sera prête.
  •  — Faut-il emporter des provisions ?
  •  — C’est mieux.
  •  — Où coucherons-nous ce soir ?
  •  — A Straupitz, si Dieu le permet.
  •  — C’est bien. Prends une bouteille de hallasch, du pain, du fromage, de la viande, tout ce que ta maîtresse te donnera.

Il allait se retirer ; je le rappelai :

  •  — Ton nom ?
  •  — Franziskas Welsnitza, de Prezaïk.
  •  — As-tu un fusil ?
  •  — Oui.
  •  — Tu prendras ton fusil.
  •  — Je prendrai aussi mes filets, pour vous servir.

La meunière m’annonça une nuit splendide, et tirant d’un bahut une épaisse couverture de laine, elle me dit :

  •  — Il faudra l’emporter avec vous, monsieur, vous trouverez peut-être la nuit si belle que vous préférerez la passer en barque ; comme les matinées sont fraîches, il faudra bien vous couvrir.

A quatre heures précises, Franziskas avait terminé ses préparatifs ; il m’attendait, debout à l’arrière de la barque, tenant aussi fièrement qu’un gondolier de Venise sa longue rame en bois blanc.