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Voyage d'un jeune garçon autour du monde

De
290 pages

A Gravesend. — Nous prenons des provisions. — Première nuit à bord.. L’ancre est levée. » — Au delà de Brighton. — Changement de vent. — Brise dans le canal. — Le vaisseau abandonné. — Le phare d’Eddystone. — Le port de Plymouth. — Départ d’Angleterre.

20 février, à Gravesend. — Mes derniers adieux sont finis, mes derniers signaux sont envoyés aux amis sur la rive, et je suis seul sur le Yorkshire, en partance pour Melbourne.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

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Samuel Smiles

Voyage d'un jeune garçon autour du monde

PRÉFACE

J’ai eu du plaisir à éditer ce petit livre, non-seulement parce qu’il est l’œuvre de mon plus jeune fils, mais encore parce qu’il contient les résultats d’une bonne dose d’expérience de la vie, sous des aspects nouveaux et tels que les ont vus des yeux jeunes, frais et observateurs.

Voici comment le livre a été écrit : l’enfant, dont l’existence pendant deux ans forme le sujet de ces pages, fut atteint à l’âge de seize ans d’une inflammation des poumons, dont il se remettait si lentement et d’une manière si peu satisfaisante que les médecins de Londres me conseillèrent de l’enlever aux affaires, qu’il étudiait dans le Yorkshire, et de lui faire faire un long voyage en mer. On me recommanda l’Australie à cause du temps considérable que prend la traversée sur un navire à voiles, et aussi parce que dans cette direction la température en mer est plus douce et plus égale.

Il fut donc envoyé à Melbourne, dans l’hiver de 1868 à 1869, par un des vaisseaux de la Compagnie Money-Wigram, avec des instructions, soit pour revenir avec le même bâtiment, soit pour rester quelque temps dans la colonie, si l’occasion s’en présentait. On verra par son propre récit qu’il se décida à adopter le dernier parti, et que, pendant une période d’environ dix-huit mois, il résida à Majorque, ville située dans le district à mines d’or de Victoria.

Quand sa santé fut rétablie, on le fit revenir à la maison, vers le commencement de cette année, et il résolut de faire son voyage de retour par le Pacifique, voie d’Honolulu et de San Francisco, et de continuer de là parle chemin de fer, à travers les montagnes Rocheuses jusqu’à New-York.

Pendant qu’il était en mer, le jeune garçon tenait un vrai journal destiné à être lu en famille, et quand il était à terre, il correspondait avec ses proches, régulièrement et longuement, sans jamais manquer un seul courrier. Il n’avait pas la moindre idée que rien de ce qu’il voyait et décrivait pût jamais paraître dans un livre. Mais, depuis son retour, il a semblé à l’éditeur de ces pages que les renseignements qu’elles contiennent intéresseraient peut-être un cercle de lecteurs plus étendu que celui auquel les lettres étaient originairement adressées ; et voilà pourquoi leur substance est reproduite ici, l’œuvre de l’éditeur s’étant bornée à mettre les matériaux en ordre, laissant l’écrivain raconter sa propre histoire, autant que possible à sa manière et dans le langage qui lui appartient.

S.S.

Londres, novembre 1871.

Illustration

Le Yorkshire, en route pour l’étranger.

CHAPITRE PREMIER

LE LONG DU CANAL

A Gravesend. — Nous prenons des provisions. — Première nuit à bord.. L’ancre est levée. » — Au delà de Brighton. — Changement de vent. — Brise dans le canal. — Le vaisseau abandonné. — Le phare d’Eddystone. — Le port de Plymouth. — Départ d’Angleterre.

20 février, à Gravesend. — Mes derniers adieux sont finis, mes derniers signaux sont envoyés aux amis sur la rive, et je suis seul sur le Yorkshire, en partance pour Melbourne. Tout est confusion à bord. Le pont est couvert de provisions : légumes, cages à poules, parcs à moulons et pelotons de corde. Il y a toute une petite foule de marins autour du cabestan, devant la porte de la cabine. Deux officiers avec des listes appellent les noms des hommes engagés à former notre contingent, et leur indiquent leurs différents postes.

Bien que le bâtiment ait l’ordre de mettre à la voile ce soir, les provisions ne sont pas complètes. Le steward fait entrer des tas de caisses ; et quelle quantité de conserves ! Des poules vont venir remplir les cages. On amène d’autres moutons ; il y en a déjà beaucoup à bord ; et voici notre vache laitière qui vient sur le côté du vaisseau, hissée avec précaution par une corde. La pauvre bête semble étonnée, mais elle est en des mains habiles. « Lâchez ! » crie le contre-maître pendant que la vache se balance dans les airs : la chaîne s’enroule avec bruit autour de la roue de la machine, tournée par un âne, et le frein est mis juste à temps pour débarquer Molly doucement sur le pont. Un instant après, elle est confortablement dans sa stalle, en avant, tout près de la case du cuisinier.

Des passagers arrivent à bord. En voici un qui monte le long du vaisseau ; il a eu une traversée humide pour venir de la rive ; un matelot lui offre la main, et il atteint avec difficulté le pont mouillé et glissant.

C’est un triste jour. Le givre et la pluie tombent sur nous. Tout est humide et froid ; tout le monde est trempé : les passagers, malgré leurs manteaux imperméables, et les matelots, malgré leurs vêtements goudronnés. Gravesend, avec son côté sale donnant sur la rivière, et sa rive boueuse exposée à la vue ; les alternatives entre une pluie fine et de grandes averses ; le gâchis et la confusion du pont, tout cela présentait une image peu agréable à regarder. Aussi je descendis bien vite pour faire plus ample connaissance avec ce qui doit être ma demeure pendant trois mois.

D’abord, il y a le salon — autour duquel sont les cabines. C’est notre salle à manger, salon, parloir, tout à la fois. Une longue table occupe le milieu ; elle est garnie tout autour de siéges fixes, à dossiers renversés. A un bout de la table, il y a la chaise du capitaine, et au-dessus sont suspendus une horloge et un baromètre. Près de l’arrière-bout du salon est le màt de misaine, qui passe dans la cale en dessous et s’appuie sur la contre-quille.

Les cabines qui entourent le salon en sont séparées par un boisage ouvert dans un but de ventilation. On entre du salon dans les cabines par des portes à coulisses. Elles sont séparées les unes des autres par des portes à deux battants qu’on tient verrouillées d’un côté quand une seule cabine est occupée ; mais on peut les ouvrir quand les voisins des deux côtés se conviennent.

Ma petite cabine n’est ni triste ni désagréable une fenêtre avec six petits panneaux y donne du jour et de l’air, et en dehors il y a une forte planche ou « faux sabord » qui sert, dans le mauvais temps, à protéger les vitres. Ma couchette, tout près du salon, est couverte d’une courte-pointe blanche bien propre. Un petit lavabo occupe le coin. Il y a, au-dessus de la tête de mon lit, un rayon de mes livres favoris, et à côté une lanterne. Et puis il y a mon miroir, mon plateau à bouteilles, et une série de petits sacs accrochés à des clous et contenant toutes sortes de choses. En somme, ma chambrette ainsi arrangée paraît tout à fait gaie.

Il commence à faire nuit, et il y a toujours le même tumulte, le même vacarme sur le pont. Chacun est occupé ; tout le monde est pressé. Vers neuf heures, le bruit semble se calmer et le pont prend une apparence d’ordre. Comme nous ne devons pas lever l’ancre avant cinq heures du matin, quelques passagers débarquent pour faire un tour à terre. Je me décide à me coucher.

Et maintenant commence ma première difficulté. Je ne peux pas trouver de place pour m’étendre ou même pour me tourner. Je suis littéralement « resserré, enfermé, emprisonné ». Ensuite il y a les bruits étrangers du dehors, le caquetage des canards, le bêlement des moutons, les grognements des porcs, discutant peut-être sur la nouveauté de leur position. Et presque toute la nuit deux ou trois matelots restent assis juste à la porte de ma cabine et causent ensemble à voix basse, mais rude.

Je ne crois pas avoir beaucoup dormi pendant ma première nuit à bord. J’étais couché et je n’avais perdu qu’à moitié la conscience de tout ce qui se passait, quand je fus éveillé en un instant par une forte voix qui criait : « L’ancre est levée ! nous sommes en route ! » Je sautai à bas de mon lit, et, regardant par ma petite fenêtre, je contemplai l’aube qui commençait à poindre. Les rives semblaient se mouvoir, et nous étions partis ! Je m’habillai tout de suite et j’allai sur le pont ; mais comme l’air me parut froid et glacé quand je montai l’échelle de dunette ! Un petit remorqueur, en tête de nous, avait levé l’ancre et nous remorquait. Le pont était à peu près déblayé et tout blanc de gelée, et les bords de la rivière étaient couverts de neige.

D’autres vaisseaux descendaient le courant, chacun avec son remorqueur, mais nous les eûmes bientôt dépassés tous, surtout quand les hommes curent cargué les voiles au vent, qui soufflait fraîchement. Enfin, au bout de trois quarts d’heure environ, le vapeur reprit à bord sa corde à remorquer et nous laissa continuer notre voyage avec une légère brise qui nous était favorable, et toutes nos voiles dehors.

Après avoir dépassé le Nore, nous saluâmes le Norfolk, qui rentrait. C’était un clipper rapide appartenant aussi à la Compagnie Money-Wigram. Avec toutes ses voiles déployées, il avait un aspect vraiment imposant. Il y eut de grandes démonstrations joyeuses, tous les chapeaux s’agitèrent au moment où le bâtiment remontait la rivière, tandis que nous nous en allions vers la mer.

Inutile de vous fatiguer par la description de mon voyage le long du détroit. Nous dépassâmes successivement Margate, Ramsgate et Deal. Le vent resta favorable jusqu’à ce que nous fussions en vue de la pointe de Beechy, vers cinq heures du soir, et alors il tomba presque entièrement. Nous avions passé Brighton quand la lune se leva. La longue ligne de lumières sur la rive, le ciel clair et étoilé, la lune brillante, le vaisseau se balançant doucement sur la mer presque calme, les voiles battant mollement contre le mât, tout cela m’offrit une telle image de quiétude pendant ma première nuit à bord, que je ne l’oublierai pas de sitôt.

Mais ce n’était, me dit-on, qu’une « politesse » du temps, et on me prédit que nous aurions du changement. Le baromètre descendait, il fallait nous attendre à des coups de vent : et les coups de vent ne furent pas longs à venir. Le lendemain matin, de bonne heure, je fus réveillé par du bruit sur le pont et par toutes les choses qui roulaient sur le plancher de ma chambre. J’eus de la peine à m’habiller, n’ayant pas encore les jambes très-marines, mais je réussis enfin à gagner l’échelle de dunette et à atteindre l’arrière du bâtiment.

Je vis que le vent avait tout à fait tourné dans la nuit, et nous soufflait fortement, en face, venant du sud-ouest. Il fallut virer de bord pour descendre le canal, opération lente et, pour des gens de terre, très-critique.

Au milieu de mon premier mal de mer, je m’amusai de l’aspect que présentait à bord un de mes compagnons de voyage. C’était un individu petit, très-petit, mais possédant une ample provision de vêlements qu’il était évidemment bien aise de pouvoir exhiber. Il vint d’abord avec une espèce de toque sur la tête, mise sens devant derrière, et des souliers de toile à ses pieds ; il avait l’air d’un micawber en miniature ou d’un gandin de première classe, tout prêt à se précipiter dans les flots. Le long nez, les larges oreilles et la bouche ouverte de ce petit personnage ajoutaient au ridicule de son apparence. Comme le pont était mouillé et la matinée froide, il trouva sa toilette quelque peu hors de saison, et se précipita en bas pour remonter avec des bottes fortes et un chapeau de paille ; mais après d’autres réflexions, il se retira encore et reparut avec une coiffure nouvelle : une énorme casquette en veau marin avec des pans qui descendaient sur ses oreilles. Ce petit être important et amateur de toilette fut pour nous une source de grand amusement, et il n’y eut peut-être pas un seul article de sa garde-robe qui n’eût son tour dans cette journée.

Toute la nuit, il souffla une brise froide ; le vent venait toujours du même côté. Nous continuâmes à virer de bord entre la côte d’Angleterre et la côte de France, en face, faisant peu de chemin quant à la distance, car le vent était debout.

Pendant la nuit, chaque fois que le bâtiment était amené sur le bord opposé, il y avait généralement un roulis terrible, et quelquefois une avalanche de livres descendait sur moi du rayon au-dessus. Cependant je dormis assez bien. Une fois, je fus réveillé par un bruit formidable au dehors, quelque chose comme un fusil qui partait. Je m’aperçus ensuite que c’était la grande voile qui avait été enlevée par le vent vers la mer, hors des ralingues, dont les attaches se trouvaient immédiatement contre la fenêtre de ma cabine.

Quand j’allai sur le pont, le vent soufflait encore très-fort, et il fallait se tenir aux cordes et aux taquets pour pouvoir rester debout. Toute la mer était en mouvement, les vagues chassant les vagues et bondissant l’une sur l’autre avec une crête d’écume. De temps en temps, le vaisseau plongeait sa proue dans une vague jusqu’aux bordages, brisait le flot et se relevait avec énergie, roulant toujours, quoique avec une voilure modérée, à cause de la force du vent.

La mer a de tristes spectacles, et bientôt il s’en présenta un. Vers le milieu du jour, le capitaine aperçut un navire à quelque distance, dans le même rayon que nous ; il avait arboré un signal de détresse, un drapeau renversé. Notre vaisseau fut dirigé de son côté, et en nous approchant nous vîmes qu’il était abandonné et qu’il s’enfonçait rapidement dans l’eau. Deux ou trois de ses voiles étaient encore tendues et déchirées en lambeaux par l’orage. Les bordages étaient presque partis, et çà et là des étais ou poteaux tenaient encore, fendant en deux les vagues qui venaient se briser sur le pont, presque au niveau de la mer. Nous avons fini par savoir que c’était la Rosa, de Guernesey, une belle barque de 700 tonneaux ; elle avait été prise et désemparée par la tempête que nous avions subie nous-mêmes. Comme il ne semblait pas y avoir un seul être vivant à bord, nous ne pouvions être d’aucune utilité, et nous continuâmes à naviguer. Elle a dû sombrer peu de temps après notre départ. Non loin de là, nous rencontrâmes un bateau renversé qui devait appartenir au vaisseau abandonné. Que sont devenus les pauvres matelots ? Ont-ils été sauvés par d’autres bateaux ou emmenés par un navire qui passait ? Sinon, quel malheur pour leurs femmes et leurs enfants ! En vérité, c’était un triste spectacle.

Mais toutes ces choses sont vite oubliées en mer. Nous sommes trop occupés de nos propres épreuves pour penser beaucoup aux autres. Pendant deux jours bien fatigants encore, nous ne cessâmes de louvoyer ; le vent s’était un peu abaissé. Quelquefois nous apercevions la côte de France à travers le brouillard, et puis nous nous éloignions de nouveau. Enfin le phare d’Eddystone se fit voir, et nous savions que nous n’étions pas loin du canal de Plymouth. Une fois dans l’intérieur de la jetée, il nous sembla que nous nous retrouvions dans l’eau douce.

Le matin, en allant sur le pont, je vis que notre navire était à l’ancre dans le port, presque en face de Mount Edgcumbe. Rien ne pouvait être plus charmant que la vue qui s’offrit à nos yeux : la baie, grandiose, entourée de rochers, de falaises, de chalets ; l’île de Drake, hérissée de canons, laissant apercevoir l’Hamoaze, avec ses grandes carènes de vieux vaisseaux de guerre ; les points dominants du parc de Mount Edgcumbe, tapissé de gazon vert jusqu’au bord de l’eau, et tout entouré de nobles forêts qui ressemblaient à des masses d’émeraudes ciselées ; puis, à une certaine distance, les collines de Darlmoor, variées de mille teintes et offrant des alternatives de lumière et d’ombre : tout cela présentait un tableau comme je n’en avais jamais vu auparavant, et que je me sens incapable de décrire. Comme il nous fallait attendre un bon vent, et qu’il soufflait toujours juste à l’entrée du port, il ne semblait pas probable que nous pussions nous remettre en marche de sitôt. Nous avions, de plus, à compléter notre chargement de passagers et de provisions. Ceux qui le désiraient purent aller à terre flâner dans la ville et visiter le « Hoe », d’où l’on obtient une vue magnifique du port ; ils eurent encore la ressource de varier le menu de leur repas en dînant dans un hôtel.

On nous recommanda de ne pas coucher à terre, mais de retourner sur le vaisseau pour la nuit, et même, pendant le jour, de faire bien attention au vent, car dès qu’il tournerait au nord, on ne perdrait pas un instant pour se remettre en mer. On nous dit que presque à chaque départ de navire il y avait des passagers laissés à terre par suite de leur négligence ou de leurs flâneries. Je résolus donc de ne pas quitter le navire.

Après trois jours d’ennuyeuse attente, le vent tourna enfin. L’ancre fut levée avec un cri joyeux de « Yo ! heave ho ! » Quelques heures après, nous étions tout à fait en mer, favorisés par une légère brise, et les roches brunes de la vieille Angleterre disparaissaient peu à peu dans l’éloignement.

CHAPITRE II

VOGUANT VERS LE SUD

Compagnons de voyage. — Vie à bord. — Progrès du navire. — Son maniement. — Belle route jusqu’à la ligne. — Amusements à bord. — Ascension du mât de misaine. — Les îles du Cap-Vert. — San Antonio.

3 mars. — Comme il arrive, je suppose, à tous les passagers qui se trouvent réunis sur le même bâtiment pour un long voyage, nous avions à peine passé le phare d’Eddystone, que nous commencions déjà à nous informer les uns des autres. Quel est celui-ci ? Que fait-il ? Pourquoi voyage-t-il ? Telles étaient les questions que nous nous posions intérieurement et auxquelles nous cherchions à répondre.

Plusieurs, comme moi, faisaient le voyage pour leur santé. Un long trajet sur un navire à voiles semble être aujourd’hui l’ordonnance favorite des médecins contre les maladies de poitrine, et c’est incontestablement une prescription honnête, puisque le docteur qui la donne se sépare en même temps de son client et de ses honoraires. Il est certain que l’avis est bon, car le long repos de la traversée, la température comparativement uniforme de l’air marin, et probablement la qualité supérieure de l’atmosphère qu’on respire, sont autant de conditions favorables aux poumons et à tout le système.

Parmi ceux qui partaient pour chercher la santé, quelques-uns étaient jeunes et d’autres d’un âge moyen. Au nombre de ces derniers se trouvait un malade doux et patient qui, en arrivant à bord, était tourmenté par une toux déchirante. Un jeune passager avait eu un abcès dans la gorge et un commencement de maladie des poumons. Un autre, usé par les affaires, était atteint dans son cerveau et avait besoin d’un long repos. Un quatrième souffrait d’un amour contrarié et cherchait à changer de place et d’occupation.

Mais il y avait aussi des passagers pleins de vie et de santé. Deux beaux garçons robustes, vigoureux, parlant beaucoup, s’étaient embarqués à Plymouth et se rendaient à la Nouvelle-Zélande pour faire valoir une grande étendue de terrain. Il me semblait voir en eux des types de fermiers coloniaux. Un autre allait faire un tour à Victoria, à quelque 250 milles au nord de Melbourne. Il possédait trois beaux chiens écossais qui étaient l’objet de l’admiration générale.

Nous avions aussi un jeune volontaire qui avait figuré aux revues de Brighton et qui allait retrouver son père dans la Nouvelle-Zélande, où il se proposait d’entrer dans l’armée coloniale. Il y avait encore un gentleman américain allant prendre le gouvernement de l’île à guano de Maldou, dans l’océan Pacifique, située presque au nord des îles de la Société, et qu’on dit avoir été achetée par une Compagnie anglaise.

Quelques-uns s’en allaient par spéculation : s’ils rencontraient une perspective de fortune, ils s’établiraient, sinon ils reviendraient. Un monsieur emportait avec lui un bel appareil photographique, ayant l’intention de visiter la Nouvelle-Zélande et Tasmania ainsi que l’Australie.

D’autres se mettaient en route sans trop savoir pourquoi. On disait, par exemple, que le petit monsieur qui s’était embarqué à Gravesend avec une garde-robe si bien fournie, allait en Australie pour grandir : l’atmosphère et le climat du pays ayant la réputation d’exercer un effet merveilleux sur la croissance. Un autre individu me fit un long récit pour me prouver que s’il quittait l’Angleterre, c’était à cause de sa femme ; mais comme il était d’une nature tant soit peu suffisante, je soupçonne que si le ménage n’allait pas, il pouvait y avoir autant de sa faute que de celle de sa femme.

Puis il y avait le major avec son aspect militaire et distingué ; il s’était embarqué à Plymouth, accompagné de deux malles neuves et brillantes. Lui-même se donna la peine de nous faire savoir que la levée d’une armée de volontaires coloniaux était le grand objet de sa mission. Il avait vraiment les manières d’un gentleman, et il avait vu du service, ayant perdu son bras droit en Crimée et traversé toute l’insurrection indienne avec le gauche. C’était un homme plein de gaieté, d’entrain et de charme, mais un peu trop porté à dire des choses qu’il aurait mieux valu taire.

En somme, nous avons à bord dix-sept passagers de salon, en comprenant la femme du capitaine, la seule dame qui fût à l’arrière du bâtiment. Du côté de l’avant, il pouvait y avoir environ quatre-vingts passagers de seconde et de troisième classe.

Bien que le temps fût beau et le vent favorable, la plupart des passagers souffraient plus ou moins du mal de mer ; à la longue, cependant, ils s’accoutumaient aux mouvements du navire, sortaient peu à peu de leurs cabines, montaient sur le pont et prenaient part à la vie quotidienne du bord. Je vais tâcher de vous donner une légère idée de ce qu’est cette vie.

Tous les matins, vers six heures, nous sommes réveillés par le nettoyage du pont, qui se fait sous la surveillance de l’officier de garde. Deux « middies » font monter l’eau de mer au moyen d’une pompe placée juste derrière la roue. Cette eau remplit le tube jusqu’à ce qu’il déborde, court le long des dalots de la poupe et se répand sur le grand pont à travers un tuyau. Ici les matelots remplissent leurs baquets et procèdent à la toilette du pont. Quel frottage et quel lavage !

J’ai à peine besoin d’expliquer que l’opération se fait avec une grande pierre molle employée avec de l’eau pour gratter les taches sur les ponts des navires. On frotte avec du sable ; le sable est enlevé par des baquets d’eau qu’on jette dessus ; tout est bien lavé, et on achève de sécher avec des tampons de caoutchouc.

La poupe est toujours tenue très-propre et très-brillante. Peu de temps après notre départ, son aspect s’était beaucoup amélioré. Le pont commençait à blanchir à force d’être frotté ; on n’y voyait ni marque de graisse ni tache d’aucune espèce. Tout avait été poli à la main avec des grattoirs. Le dimanche, les cordages étaient tous proprement repliés à la mode des vaisseaux de guerre : pas un qui ne fût à sa place. Les cuivres étaient aussi luisants qu’un bouton doré.

Pendant que les passagers s’habillaient, le nettoyage se terminait, et les ponts étaient secs. On s’y promenait une demi-heure, puis la cloche sonnait le déjeuner, et l’appétit qu’on apportait dépendait beaucoup de l’état du temps et de la marche du navire. Entre le déjeuner et le « lunch », nouvelle promenade sur le pont. Parfois, quand le temps était beau, les passagers se formaient en groupes, cherchant à faire ensemble plus ample connaissance.

Dans les premiers jours de notre traversée, nous avions une certaine difficulté à trouver nos jambes marines. La marche de quelques-uns était souvent très-irrégulière et se terminait quelquefois par un désastre. Cependant les passagers n’étaient pas les seuls novices, car un jour nous vîmes un des petits mousses descendre les marches du garde-manger avec un lourd jambon et perdre pied dans un roulis du navire. Notre beau jambon alla dans les égouts et fut perdu.

Midi était l’heure du « lunch ». Depuis ce moment jusqu’au dîner, à cinq heures, nous flânions encore sur le pont, nous visitions les malades, nous lisions chacun dans notre cabine, ou bien nous passions le temps en conversation ; et ainsi la journée s’écoulait. Après dîner, les passagers se réunissaient en groupes et devenaient sociables : les plus âgés s’installaient au whist, dans le salon parfaitement éclairé, tandis que les plus jeunes allaient chercher les « middies » dans leur cabine, sur le grand pont, près du parc à moutons ; là, ils s’amusaient à chanter des chansons et à lancer des nuages de fumée de tabac.

La marche progressive du navire était un sujet de constant intérêt : c’était la première chose dont on parlait le matin et la dernière le soir ; et pendant toute la journée la conversation ne portait guère que sur le vent, l’état du firmament et du temps, et la quantité du chemin parcouru ou à parcourir.

Quand nous quittâmes le port, le vent soufflait fraîchement du nord-est sur notre quartier de bâbord, et nous faisions de grands progrès dans la baie de Biscaye ; mais, comme beaucoup d’autres passagers, j’étais trop absorbé par mes affaires privées pour faire grande attention à ce qui se passait sur le pont. Tout ce que je sais, c’est que le vent était favorable et que nous marchions rapidement. Le quatrième jour, je reconnus que nous étions dans la latitude du cap Finistère, et que nous avions parcouru 168 milles dans les vingt-quatre heures précédentes. Depuis ce moment, m’étant habitué au mouvement du navire, je me sentis assez bien pour venir de bonne heure sur le pont et y rester tard, à observer la manœuvre du vaisseau.

C’était un beau spectacle, de voir au-dessus de sa tête toutes ces toiles enflées par le vent, comme les ailes d’un oiseau gigantesque, pendant que le navire bondissait à travers l’eau, la transformant en écume, ou plongeait sa proue dans les vagues en projetant dans les airs une pluie de vapeurs.

Il y avait toujours quelque chose de nouveau à admirer dans le bâtiment et dans la manière dont il était gouverné, comme, par exemple, la descente des voiles du grand mât quand le vent fraîchissait, ou le déploiement d’une voile d’étai quand il tournait à l’est.

Quand on a vu serrer la grande voile par une nuit d’orage, on se le rappelle toute sa vie. Vingt-quatre hommes sont ensemble sur la grande vergue, carguant la voile au bruit du vent sifflant dans les agrès. Ils chantent joyeusement pendant le travail ; celui qui monte le plus haut ou celui qui se tient le plus en avant sur le pont donne ordinairement le signal :

Serrons la bouline,

Le gai navire s’en va roulant ;

Serrons la bouline

Et tous nous boirons du rhum.

La corde rentre avec un nouveau cri de « Yo, heave ho ! » et une secousse, et le « Tiens bon là ! » que fait entendre le contre-maître, annonce que le travail est terminé. Puis on grimpe sur le tillac quand le vent change et que les vergues ont besoin d’être équarries parce qu’il souffle plus à l’arrière. Tels sont les intéressants spectacles qu’on voit à bord quand le vent est dans ses mauvaises humeurs.

Le cinquième jour, le vent était tout à fait à l’arrière. Notre marche durant vingt-quatre heures fut de 172 milles. Le thermomètre marquait 58°. Le capitaine a l’espoir d’une très-heureuse traversée jusqu’au Cap. C’est notre premier dimanche à bord, et à 10 heures 30 minutes la cloche annonce le service religieux, pour lequel les passagers de toutes les classes s’assemblent dans le salon. L’obligation de se tenir debout ou à genoux pendant le service est assez peu confortable ; les siéges fixes vous serrent les jambes, et le reste du corps s’appuie sur un angle désagréable quand le navire roule, ce qui lui arrive souvent et cruellement.

Le lendemain matin, en allant sur le pont, je trouve que le vent du nord souffle fortement et que le vaisseau marche d’un pas splendide. Il a toute la voilure qu’il peut supporter et se précipite en avant, laissant dans ses eaux un large sillon d’écume. Le capitaine témoigne la plus vive joie de cette rapidité : « Quel joli train pour passer la ligne ! » dit-il en arpentant le pont, souriant et se frottant les mains, tandis que les jeunes matelots sont enthousiastes dans leurs éloges du bon navire, « qui marche sur les eaux comme une créature vivante ». Tous les esprits à bord sont remontés de plusieurs degrés. Nous avons le plaisir de nous sentir emportés rapidement vers les régions du soleil. Il n’y a pas de repos, mais une pression constante qui vous pousse en avant, et quand nous jetons les yeux par-dessus les bords, les vagues bordées par l’écume que notre navire a soulevées nous semblent fuir derrière nous avec une rapidité prodigieuse. A midi, nous trouvons que depuis vingt-quatre heures nous avons marché avec une vitesse de 280 milles, course magnifique pour une seule journée, et presque égale à la vapeur.

Nous sommes maintenant à 39° 16’ de latitude, vers l’est des Açores. L’air est doux et chaud, le ciel azuré, et la mer remarquablement bleue. Quelle différence avec le temps qu’il faisait dans le canal d’Angleterre il y a tout au plus une semaine ! Les grosses couvertures sont maintenant dédaignées, et les vêtements d’hiver deviennent étouffants. Le soir, placés sur le couronnement de la proue, nous examinons avec intérêt les lueurs blanchâtres qui se mêlent près du limon avec l’écume d’un bleu clair, premières indications de ces phosphorescences que nous trouverons, dit-on, si brillantes sous les tropiques.

Un événement toujours intéressant en mer est la découverte d’un navire éloigné. Aujourd’hui nous signalons le Maitland, de Londres, beau bâtiment, quoique roulant beaucoup et se débattant contre le vent qui nous pousse d’une manière si favorable. J’espère qu’il parlera de nous à son arrivée, afin que nos amis sachent que jusqu’ici tout va bien.

Le vent continue à souffler dans nos eaux, mais moins fort ; cependant nous avançons toujours. Le temps se maintient très-beau ; le ciel semble plus clair, la mer plus bleue, l’atmosphère plus brillante. Les voiles elles-mêmes paraissent plus blanches à mesure que nous approchons du sud. Vers midi, le huitième jour après notre départ de Plymouth, nous sommes dans la latitude de Madère, que nous dépassons à quarante milles environ de distance.

Comme le vent s’abaisse et que la nouveauté du bord s’émousse, les passagers commencent à chercher des amusements. On ne peut pas toujours lire, et quant à l’étude, bien que j’essaye de l’espagnol et du français alternativement, je ne peux pas m’y fixer, et je commence à croire que la vie à bord n’est pas très-favorable pour travailler. Nous jouons au palet sur le tillac, une bonne partie du jour, en nous servant de cordes au lieu de palets. Mais cela devient bientôt monotone, et on se demande si l’on ne pourrait pas trouver quelque autre divertissement pour abréger le temps. Nous avons quelques concerts improvisés dans la chambre d’un des jeunes « middies ». Les passagers de troisième classe nous gratifient d’un spectacle varié, entremêlé de récitations, dont ils se tirent fort bien. Un des récits tragiques avait même obtenu un tel succès qu’on le bissa. Et ainsi passait le temps, pendant que nous voguions toujours vers le sud.