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Voyage dans le monde de l'adolescence

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Description

Etant à la fois clinicien et anthropologue, parlant la langue et soucieux de déceler les étapes des cheminements thérapeutiques de ses patients, particulièrement des adolescents, l'auteur dresse un tableau des diverses pratiques qui coexistent à Mayotte et des systèmes étiologiques auxquels elles se réfèrent. Qui sont ces adolescents, comment conçoivent-ils leur vie, quel est leur monde ?

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Informations

Publié par
Date de parution 01 juillet 2010
Nombre de lectures 306
EAN13 9782296930674
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.






Voyage dans le monde de l’adolescence

Parcours mahorais d’un médecin devenu anthropologue




































































JEAN MICHEL VIDAL

Voyage dans lemonde del’adolescence

Parcours mahoraisd’un médecindevenuanthropologue







Remerciements

À mes enfants Tristan et Valéria, qui m’ont accompagné tout au long ce
parcours mahorais de six années. Parcours parfois un peu chaotique pour
eux mais dont ils gardent aujourd’hui un souvenir ébloui.
À mes amis et collègues : Martine et son olivette qui m’ont permis d’écrire
ce livre ; Gilles et Ellen qui ont su me conseiller et me guider dans mon
parcours d’anthropologue médical et m’ont vivement encouragé à écrire de
ce livre. ; A mes tendres amis québécois…
Et enfin; aux différents directeurs de la DASS de Mayotte pour leur soutien
dans ce projet et tout particulièrement aux Drs Jean Julvez et Martial
Henry.
Aux adolescents du monde entier…















© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanado.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-10467-9
EAN : 9782296104679

SOMMAIRE


PREFACE…………………………………………………………………..7

PROLOGUE ……………………………………………………………...11

INTRODUCTION
Un questionnement anthropologique surgit du travail clinique…….....15
I- La « reconnaissance» de l'autre à travers et au-delà de la médecine…….18
II- Les adolescent(e)s mahorais : le lien entre continuité et rupture……….19
III- Circonscrire l’adolescence, est-ce possible ?..........................................25

Chapitre I
MAYOTTE : Particularismes et contextualisations……........................25
I- L'ethnographie mahoraise : un savoir récent……………………………27
II- Le « patchwork » linguistique…………………………………………..27
III- L'univers familial et social mahorais…………………………………..30
IV- La cohabitation de l'Islam et du monde des esprits…………………….37
V- Les réseaux géographiques et fantasmatiques : « Les
Comores-l'AfriqueMadagascar-la France »…………………………………………………….39
VI- Le travail des anthropologues à Mayotte………………………………41

Chapitre II
Le mythe de l’adolescence à Mayotte ou le métarécit à rumeur……….47

I- La construction du « métarécit polyphonique à rumeur mythique »……47
II- La mise en scène du mythe……………………………………………...52
III- Variations sur le thème de la famille : l'espace originel du mythe…….53
IV- Variations sur le thème du village……………………………………...60
V- L'air des Firiki m'bili……………………………………………………67
VI-Le double canon renversé sur le thème populaire………………………71
VII- Variations sur les thèmes de l'au-delà, de l'ailleurs et de l'à-venir……79
VIII- Reprise des variations sur les thèmes de l'ambiguïté et de la double
appartenance (Firiki M’bili) : le corps en souffrance………………………91
IX.-Mythe et identité. La configuration centrale du mythe……………….100





5

Chapitre III
L'approche anthropologique des problèmes de santé………………...105

I- Une pratique clinique à orientation anthropologique ou la mise en
évidence des liens existant entre la clinique médicale et l’anthropologie
socioculturelle……………………………………………………………..105
II- Les cas cliniques……………………………………………………….108

CONCLUSION…………………………………………………………..143

BIBLIOGRAPHIE………………………………………………………151






























6


Préface

« Dumythe à la réalité. Les jeunes d’une île de l’Océan indien entre
soleil et ombre ».

Gilles Bibeau, Département d’anthropologie, Université de Montréal

Les ouvrages écrits par les Occidentaux, fussent-ils anthropologues, sur les
sociétés insulaires de l’Océan Indien ont porté, jusqu’à récemment, la
marque du vieil impérialisme issu de l’exploration du monde et des empires
coloniaux. Ni Louis-Antoine de Bougainville ni James Cook ni les autres
grands navigateurs qui ont visité, autrefois, les îles des mers orientales ne
savaient que le récit de leurs voyages allait donner naissance à un véritable
mythe, celui d’îles paradisiaques peuplées de bons et dociles «sauvages »,
mythe qui a habité pendant longtemps l’imaginaire des touristes et des
écrivains. Cocotiers, plages et lagons, poissons colorés et danses lascives,
liberté sexuelle et beauté des corps ont ainsi donné lieu à de tenaces
représentations auxquelles il a été difficile à quiconque d’échapper.

L’anthropologue spécialiste de ces peuples insulaires a essayé de se libérer,
et il y a réussi parfois, de ces vieux mythes qui encombrent l’histoire des
relations des Occidentaux avec les Comores, Madagascar et tant d’autres îles
dispersées entre la côte de l’Afrique et Tahiti et Hawaï. Bien plus et
autrement que les voyageurs d’autrefois, l’anthropologue «se laisse
déplacer » dans sa rencontre avec les autres peuples, ce qu’il fait à travers sa
capacité à parler la langue des autochtones et son écoute de ce que l’autre a à
dire au sujet de lui-même. Le métier de l’anthropologue consiste à recueillir
des témoignages, à enregistrer des récits et à recenser des signes qui forment
un ensemble complexe, souvent exubérant, d’idées, de conduites et de
pratiques organisé en des systèmes de sens. Dans son exploration de la
logique inscrite au cœur du monde de l’autre, il arrive souvent à l’étranger, y
compris à l’anthropologue, de se morfondre face au mur du silence qu’on lui
oppose sous prétexte que l’Occidental ne comprendra pas, et de se heurter à
des secrets, voire à des mensonges, sans doute parce qu’il y a des choses à ne
pas dire, autant de barrières qui doivent être traversées pour entrer dans le
monde de l’autre.

L’anthropologue participe aussi à des événements étonnants, témoin qu’il
est, par exemple, de crises de possession par les esprits en pleine terre
d’Islam, comme ce fut si souvent le cas pour le docteur Jean-Michel Vidal,
7

médecin et anthropologue, l’auteur du livre que vous tenez entre vos mains.
Discours, pratiques et événements viennent souvent ébranler ses certitudes
comme s’il fallait, en le déstabilisant, rendre l’anthropologue disponible pour
la découverte d’une autre version de l’humanité. C’est le plus souvent dans
des mots approximatifs, incertains, et dans la recomposition de fragments de
mythes que l’anthropologue essaie de reconstruire le monde rencontré
ailleurs sans qu’il ne soit jamais sûr de rejoindre ce qui est au cœur du vécu
de l’autre. Les bribes de récits racontés par lesjeunes gens et jeunes filles de
Mayotte ont permis au docteur Vidal de composer le méta-mythe de
l’adolescence mahoraise: ce mythe «ne cache rien» mais il «n’affiche
rien » non plus, et il n’est « ni un mensonge », « ni un aveu », comme l’écrit
Roland Barthes (1957). Ce mythe fournit les grands repères à partir desquels
les jeunes de Mayotte cherchent à faire sens de leur vie et à construire leur
identité. Le récit mythique agit comme une inflexion face à la réalité hybride
rencontrée par les jeunes dans leur vie de tous les jours, réalité à laquelle ils
s’ajustent sans jamais s’y soumettre.

L’anthropologue pratique son métier de chroniqueur du temps présent dans
un monde étranger à travers une participation, dans la proximité, à la vie
quotidienne d’une autre société, par le biais d’une observation continue qui
est complicité avec l’autre, dans une parole qui est adressée autant que reçue
grâce à la connaissance de la langue locale, et dans un partage fait de
continuels échanges avec les autres. La modestie dont l’auteur de ce livre fait
la démonstration prolonge à la fois l’écoute du clinicien et le désir
d’appréhender, c’est là le projet anthropologique, la différence dont l’autre
est porteur. Malgré la connaissance de la langue (dans ce cas-ci le
shimahoré) et le constant souci de rejoindre l’autre là où l’autre est,
l’anthropologue ne peut jamais accéder que de biais au monde intérieur de
cet autre, même lorsque l’anthropologue se redouble en médecin, comme
c’est le cas pour l’auteur de ce livre, et qu’il rencontre l’autre, dans ce cas-ci
le jeune qui souffre, dans un espace clinique qui permet de donner accès à ce
que l’adolescente ou l’adolescent vit au plus intime.

Les philosophes et voyageurs européens ont été confrontés, déjà au temps du
Siècle des Lumières, à l’extraordinaire diversité culturelle de l’humanité.
C’était au temps où l’Occident entrait en contact avec des sociétés
appartenant à des historicités et à des cosmologies étrangères à celles de
l’Europe, sociétés de l’ailleurs qui contestaient, d’une manière radicale, la
prétendue universalité de la civilisation européenne. Dans le Supplément au
Voyage de Bougainville (1772) paru peu après le Voyage autour du monde
(1771) de Bougainville, l’encyclopédiste Denis Diderot ironisait au sujet de
8

la possibilité, pour un Occidental, de comprendre, du dedans et en
profondeur, les manières de penser et de vivre des habitants des îles des mers
du Sud. S’appuyant sur les données du Journal de bord du capitaine James
Cook, l’anthropologue Marshall Sahlins défendait dans Îles dans l’histoire
(l985), il n’y a pas si longtemps de cela, une position somme toute encore
assez proche de celle de Diderot, à savoir que les insulaires ont partout
démontré leur capacité à superposer le nouveau à de l’ancien, à intégrer des
éléments étrangers dans la culture autochtone, et à établir des équivalences,
des calques, comme si les insulaires cherchaient à tout prix, comme toutes
les sociétés le font, à domestiquer l’inquiétante étrangeté de la rencontre
avec l’altérité.

Gananath Obeyesekere, un anthropologue d’origine sri-lankaise, pense que
les Hawaïens n’ont sans doute jamais reconnu, comme l’ont pensé les marins
anglais, une incarnation de leur dieu Lono dans le personnage du capitaine
Cook. Le meurtre de Cook aux mains des Hawaïens représente plutôt, selon
Obeyesekere, la rencontre tragique de ce peuple avec le plus grand dieu
européen, celui de la puissance, de la conquête et de l’impérialisme, un dieu
dont la présence a profondément changé l’histoire des peuples colonisés. Il a
fallu du temps avant que les anthropologues ne comprennent la formidable
capacité des non-Occidentaux à faire face à ce géant étranger et
éventuellement à s’appuyer sur sa force pour reconstruire la société que les
premiers contacts avaient souvent contribué à détruire. Dans les faits, ce qui
s’est passé autrefois dans les rencontres inégalitaires des Européens et des
insulaires a conduit les premiers et les seconds à projeter sur l’autre le « côté
obscur » de sa propre identité ; plus tard, celui qui semblait être le plus faible
a conquis le plus fort. C’est certainement le cas de Mayotte qui fait
aujourd’hui partie, à la différence des autres îles des Comores, de la France,
recomposant ainsi son identité à partir d’une position dérivée par rapport à
l’ancienne métropole.

Quelle est, de nos jours, la réalité de ces populations qui ont connu, en un
peu plus de 150 ans, de colossales transformations sociales, culturelles,
politiques et économiques? Il est certain qu’une nouvelle société et une
autre culture se sont construites au fil des générations, superposant des
éléments nouveaux, étrangers, aux éléments originels, autochtones, qui ont
contribué à fabriquer un univers socio-culturel hybride. C’est cet univers
dans lequel vivent les jeunes d’aujourd’hui, à Mayotte, que le docteur Vidal
restitue ici à travers une analyse de cas cliniques qu’il envisage des points de
vue sémiologique et phénoménologique. Ce livre relate le parcours
rigoureux d’un homme de grande sensibilité qui a réussi à entrer dans le
9

monde des jeunes mahorais ; il éclaire dans des références à l’humain le côté
sombre et caché de ce que certains appelaient, il n’y a pas si longtemps, un
paradis. Les cliniciens qui rencontrent dans leur pratique des malades issus
de diverses cultures pourront trouver dans ce livre de quoi les aider à mettre
en place une clinique culturelle ouverte à la prise en compte des
représentations collectives envisagées comme des systèmes de signes et de
sens, et fondée sur une analyse sémiologique des récits de souffrance. Les
cas cliniques montrent que c’est par la parole que le sens passe le plus
souvent.

Avec Roland Barthes qui a tant écrit au sujet de la place des « mythologies »
dans la construction de l’expérience subjective des personnes, l’auteur de ce
livre démontre à partir des situations de maladie comment les mythologies
ordinaires s’inscrivent dans l’intimité même de la vie des jeunes mahorais,
orientant leurs choix quotidiens, les guidant et leur conférant un certain
sentiment de maîtrise de leur histoire propre dans les moments où leur vie
apparaît menacée par des difficultés, des menaces ou des maux divers. Le
docteur Vidal saisit les trajectoires de vie de ces jeunes sur l’horizon des
modèles d’identité et de conduite qui s’imposent aux adolescentes et aux
adolescents, dans un travail qui tourne le regard vers ces points de liaison,
subtils et paradoxaux, où le personnel s’enroule dans le social, le privé dans
le collectif, l’intime dans le public. Il y a bien plus à voir et à dire, nous dit
l’auteur de ce livre, que de simplement décrire le quotidien, fut-il tragique, si
l’on veut vraiment pouvoir penser l’humain en tant que clinicien ouvert à
l’anthropologie ;pour qu’une clinique vraiment plurielle puisse émerger, il
faut pouvoir accéder, dans une proximité de l’autre, à ce qui se profile, ou se
cache, derrière les trajectoires de vie, souvent fragmentées, brisées,
inconséquentes.

Références

Barthes, Roland 1957, Mythologies, Paris, Seuil
Bougainville, Louis-Antoine de 1992 (1771), Voyage autour du monde, Paris, Éditions La
Découverte
Cook, James 1998,Relations de voyages autour du monde, Paris, Éditions La Découverte
Diderot, Denis 1772, Supplément au Voyage de Bougainville (à compléter)
Obeyesekere, G., l992, The Apotheosis of Captain Cook, Princeton, Princeton Univ. Press
Sahlins, M., l985, Islands of History, Chicago, University of Chicago Press



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PROLOGUE

Avant d’inviter le lecteur à s’immerger dans l’univers de l’adolescence à
Mayotte, j'aimerais revenir très brièvement sur la genèse de ce livre et
expliquer aux lecteurs pourquoi un tel sujet centré sur les adolescents et
pourquoi un tel lieu: Mayotte.

Pour cela, il me faut remonter dans le temps. Plus précisément, en 1984, date
de ma première affectation à Mayotte en qualité de médecin-chef de secteur,
à Mamoudzou, la capitale. Nous y vivrons même, ma famille et moi, deux
ans. Deux durant lesquels j'en profitai pour rédiger un mémoire de maîtrise
en anthropologie socioculturelle sur les réalités thérapeutiques mahoraises et
dans lequel je m'efforçai de mettre en évidence comment, dans une logique
parfaite, les mahorais et les mahoraises, lorsqu'ils étaient malades, se
créaient des passerelles cognitives leur permettant d'évoluer à leur guise et
sans aucune confusion entre les deux univers thérapeutiques en place à
Mayotte : la médecine mahoraise non officielle et la biomédecine
occidentale française. Ce travail de maîtrise m'a, bien évidement, demandé
d’entrer dans l'univers de la médecine mahoraise et m'a alors révélé la
nécessité, pour le médecin que je suis, d'intégrer des données culturelles
locales relatives au corps, à la santé, à la maladie et à la mort de mes patients
si je voulais comprendre et restituer le ou les sens que revêtent des
phénomènes aussi complexes que sont la santé, la maladie et la mort en
général.

Ce mémoire m'a guidé alors vers l'anthropologie médicale et vers
l'Université de Montréal. C’est au département d'anthropologie, sous la
direction du professeur Gilles Bibeau, que je vais enfin pouvoir continuer à
approfondir les liens primordiaux qui se tissent entre santé et culture, et ce,
de part le monde. Nous nous sommes donc retrouvés, ma petite famille et
moi, à Montréal, chacun à poursuivre nos scolarités respectives. Le fils,
inscrit à l’école Saint-Germain d’Outremont, la fille à FACE, leur mère et
moi, inscrits à l’université de Montréal, elle en épidémiologie, moi en
anthropologie. Nous avons en cela suivi le parcours classique de bon nombre
d’immigrants «choisis »par le Québec qui ne pouvant travailler, bien que
francophones et diplômés (critères sur lesquels ils ont pourtant été si
joliment «choisis »), en profitent alors pour compléter leurs études et leurs
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savoirs dans des universités très accueillantes à leur égard. Nous avons vécu
comme cela deux ans, de 1986 à 1988, puis nous nous sommes installés
définitivement à Montréal et avons adopté la nationalité canadienne qui pour
nous se traduisait surtout par une nationalité « montréalaise » à laquelle mes
enfants et moi appartenons depuis de tout notre cœur.

Sans bourse pour m'aider à continuer mes études doctorales, je me suis
retourné de nouveau du côté de Mayotte et j’ai signé un contrat avec la
DASS pour deux nouvelles années (soit de 88 à 90) comme médecin chef de
secteur, mais cette fois-ci, bien décidé à fuir la capitale Mamoudzou tant je
désire me fondre dans la culture villageoise mahoraise. J'accepte le poste le
plus excentré au sud de l'île, à Kani-Keli.

De retour à Mayotte, ma formation doctorale en anthropologie médicale à
l’Université de Montréal se révèle être un outil fantastique lors de mes
consultations à un tel point qu’ayant obtenu l’accord de mes supérieurs
hiérarchiques dans l’administration de la santé à Mayotte (la DASS), je
décide d'ouvrir le samedi matin.une consultation médicale à visée
anthropologique en dehors des heures classiques de consultation:

Très vite, et à mon grand étonnement, ce qui au départ était conçu pour me
permettre de continuer à travailler sur des concepts classiques de
l’anthropologie médicale acquis à l’Université de Montréal devint une
consultation à part entière, m'obligeant à établir un carnet de rendez-vous.
Cette consultation obtient particulièrement du succès auprès d'une tranche de
la population : les adolescent(e)s. C'est à ce moment précis que les jeunes
Mahorais se sont imposés à moi, et que l'idée première à la base de cette
recherche s'est élaborée. Les adolescentes et les adolescents mahorais
développent sous les yeux de tous, des caractéristiques culturelles
relativement originales au sein de la culture mahoraise, et ils y forment le
lien entre une continuité affirmée et une rupture souhaitée. Leur position,
leur façon d'être au quotidien, malades ou pas, pouvait me permettre de
comprendre à travers le jeu d'une identité difficile, fluide, labile et
néanmoins très mahoraise, ce qui se joue socialement et culturellement sur la
scène mahoraise. Les jeunes se situent dans un processus social très
mobilisateur où stabilité et instabilité constituent des facteurs qui agissent en
synergie et font apparaitre des processus d'identification et de
déidentification, de liaison et de rupture avec les modèles culturels
traditionnels mahorais mais aussi occidentaux.

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Cette tranche de la population mahoraise, en s'imposant à moi, est venue me
révéler l'importance des phénomènes d'identité dans le contexte de
reproduction culturelle et des changements sociaux.

De retour à Montréal pour 4 mois vers la fin des années 1990, je passe mon
examen de synthèse. Durant celui-ci, il devient évident qu’il me faut passer
de la clinique à l'ensemble des adolescents de Mayotte et de les situer dans
l'organisation sociale et dans les valeurs culturelles mahoraises. Car, si mon
sujet de recherche porte sur les adolescentes et les adolescents mahorais, il
convient pour ce livre d'élargir mon champ d'analyse à l'adolescence
mahoraise en général et d'y articuler une ethnographie plus large.

De retour à Mayotte pour deux nouvelles années (de 90 à 92), je choisis cette
fois-ci de travailler en plein centre de l'île, à Combani. De cet endroit
stratégique me permettant de rayonner sur toute l’île (en plus de mes
fonctions médicales et administratives), j’entame donc un long et profond
travail de recherche ethnographique portant spécifiquement sur les
adolescentes et les adolescents mahorais. Je suis aidé en cela par 4
informateurs mahorais (3 femmes et 1 homme) de 25 ans en moyenne
recrutés sur des fonds d'aide au chômage que j’ai du initier à la conduite des
entrevues de type anthropologique. Je tenais à former moi-même ces jeunes
tant il me semblait important que pour recueillir la parole de ces adolescents
mahorais, d’autres jeunes, quasi de leur âge, leur donneraient accès à une
parole plus libre.

À la fin de l’été 1992, lorsque mon contrat à Mayotte s’achève, je reviens à
Montréal, mes valises pleines de 120 entrevues manuscrites de 3 heures
chacune en moyenne, la tête vide et le cœur lourd. Je mets 9 mois environ
(une véritable gestation diront certains) avant de pouvoir écrire le premier
mot de ce qui deviendra une thèse de doctorat, et quelques 17 ans plus tard, à
transformer celle-ci pour lui donner l’aspect du livre qui suit. Dix sept ans !
L’âge de l’adolescence dont il sera question tout au long de cet ouvrage.









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INTRODUCTION


UN QUESTIONNEMENT ANTHROPOLOGIQUE SURGIT DU
TRAVAIL CLINIQUE


I- La « reconnaissance » de l'autre à travers et au-delà de la médecine

Le 5 Septembre 1984: assis dans ce minuscule avion à hélices, nous
regardons par le hublot, mes enfants et moi, le minuscule aéroport de
Mayotte se profiler à l'horizon d'un lagon magnifiquement bleu. L'avion
amorce sa descente, et déjà une vague inquiétude m'envahit devant cette
seule piste goudronnée et ce hangar en tôle que j'aperçois tout au bout, au
beau milieu d’un nulle part microscopique perdu dans l’immensité de
l’océan. Oui, légère appréhension pour mes enfants, principalement, que
j’entraine avec moi dans ce petit bout du monde qui, vu d’en haut, prend des
allures de paradis perdu «robinson-crusoéen »ou de carte postale désuète
pour touristes en manque d’exotisme.
De Mayotte, trois mois plus tôt, je ne connaissais strictement rien. Il a fallu
ce contrat de médecin de médecine rurale et préventive pour que je m'y
intéresse, que je pose ma candidature, que je sois sélectionné puis accepté
pour une durée de deux ans, renouvelables, m'a-t-on précisé. L'avion s'est
posé et la porte de la cabine s'est ouverte. Une chaleur étouffante envahit la
carlingue. Il faut dire qu'il est midi et que nous sommes à la fin de la saison
sèche. À peine sortis de la carlingue, mes appréhensions se dissipent. Pour
moi c'est le choc des retrouvailles. Odeurs, cris, cohue, vêtements chatoyants
des femmes, maquillages au bois de santal fascinant, couleur rouge de la
terre... C'était l'Afrique qui brutalement me revenait. Afrique où je suis né,
Afrique où j'ai vécu les vingt premières et plus belles années de ma vie,
avant que l'Occident ne m'emporte dans son tourbillon. Rien ici ne m'étonne,
tout me parle. Très vite, j'apprends la langue, le shimaoré. Très vite, mes
consultations en tant que médecin de brousse me passionnent. Très vite, ma
formation parallèle en sciences humaines, et plus précisément en
anthropologie, m'apparaît comme un atout exceptionnel dans ma pratique
médicale quotidienne; celle-ci s'est d'ailleurs transformée au fil des ans, se
15

distanciant petit à petit de son but curatif strict pur pour entrer dans l'univers
du sens de la maladie à Mayotte. Ce premier séjour de deux ans à Mayotte
m'aura donné une approche, un regard autre, un éclairage différent sur les
pratiques et images, non pas de la médecine, mais sur la multitude de
champs thérapeutiques traditionnels qui existent dans cette petite île de
l'archipel des Comores (Vidal, 1986).
Un deuxième contrat d'une durée de deux ans va me permettre une
immersion plus profonde dans le champ culturel mahorais, puisque j'accepte
un poste très excentré dans l'extrême sud de l'île. À l'époque pour rejoindre
le chef-lieu en voiture par la piste, il fallait compter une heure et demie en
roulant bien. Une heure et demie pour faire trente-cinq kilomètres! C'est
dire l'état des pistes de l'époque.
Ces deux années (1988 à 1990) passées dans l'extrême sud mahorais m'ont
permis de pousser plus avant ma recherche, de l'affiner. C'est dans le sud
mahorais que l'idée de base de cette recherche a commencé à émerger. En
offrant à la population une consultation hebdomadaire à visée
anthropologique, je ne pouvais imaginer les répercussions tant sociales,
politiques et personnelles qu'une telle prise en charge allait entraîner. Cette
consultation hebdomadaire (le samedi matin) qui se dispensait
indifféremment en français ou en shimaoré ne s'occupait pas seulement de
l'aspect curatif médicamenteux d'un problème médical x, mais elle associait
la perception, le sens de la maladie au corps malade et elle essayait, avec les
patients et leur famille, de reconstruire un univers thérapeutique cohérent au
sein d'une sémiologie qui devait être à la fois compréhensible et assimilable
aussi bien dans le champ traditionnel mahorais que dans le champ de la
biomédecine occidentale. Ce nouveau mode de prise en charge médical inspiré
par de nombreux cliniciens d'orientation anthropologique (Nathan, Ortigues)
ou par des anthropologues à orientation clinique (Bibeau, Corin, Devisch,
Zempleni, Lambek, Good, etc.), eut un succès immédiat auprès d'une
clientèle principalement âgée de 14 à 25 ans. Succès tel que je fus obligé
d'instaurer un carnet de rendez-vous et des consultations à horaire précis.
Rendez-vous auxquels les adolescent(e)s, accompagnés de leur famille, se
soumettaient plus facilement que je ne l'aurais pensé, en dépit des contraintes
horaires des rendez-vous dépendant des rotations parfois fantaisistes des
taxis de brousse.

La consultation prit de l'ampleur; elle en vint à intéresser toute l'île, et
parfois même toucha l'île voisine d'Anjouan. Les médecins de l'hôpital
central et les cinq autres collègues œuvrant dans les autres secteurs de l'île ne
tardèrent pas à m'adresser certains de leurs patients: ceux dont la prise en
charge devenait trop lourde, ceux aussi chez qui ils identifiaient, sous-jacent
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